CHAPITRE II
Géologie , Jlore et zoologie des marais.
5 ï. Géologie. Un ne peut donner que des considérations très générales sur la nature du sol submergé; elle varie, en effet, suivant les climats , et présente dans la meme contrée des différences notables. Son étude, d’ailleurs, ne paraît pas présenter de rapports avec l’histoire médicale des eaux stagnantes. La terre végétale dans la partie du département de l’Ain qui est couverte d’étangs , n’a que quelques centimètres d’épaisseur ; au-dessous est une argile compacte, jaunâtre, dure, mélangée d’oxide de fer , imperméable à l’eau. On y trouve une autre couche de terre végétale, formée, de même que celle des vallons, de terres entraînées par les eaux, et de végétaux putréfiés. Elle couvre la surface des étangs les plus grands. Son épaisseur moyenne est de quatre à cinq centimètres ; c’est un bon engrais ; on trouve dans quelques endroits des dépôts bitumineux.
Les marais de Vial dans la Bresse ont été bien décrits par un bon observateur, M. Riboud. Leur sol est généralement ainsi composé : une couche de tourbe d’épaisseur inégale , formée de débris
organiques ; une seconde couche semblable , mais mélangée avec un sable fin , dont elle contient une quantité d’autant plus considérable quelle devient plus profonde ; une troisième , composée de cailloux et d’une terre légère; une quatrième, de terre mélangée plus compacte ; des bancs d’argile ou de marne; enfin d’autres parties plus solides, dont il n’a pas été facile de déterminer la nature. Le fond du bassin marécageux a été ])rogressivement exhaussé par des terres et matières que les eaux de la Veyle détachaient des coteaux latéraux, et par celles qu’entraînaient les eaux afïluentes. La coupe de ces matières présente des lits, composés des mêmes substances calcaires et argileuses qu’on retrouve sous la surface des marais inférieurs. Cependant des pluies considérables ont produit des courans, et ceuxci des digues ou barres, composées des terres qu’ils avaient détachées et entraînées ; bientôt le lit a été comblé, la vitesse des eaux retardée, celles-ci ont été forcées de séjourner. Peu-à-peu l’obstacle, et avec lui le marécage et l’exhaussement du sol se sont accrus . Les eaux emprisonnées et refoulées ont pu miner et affaisser latéralement les bancs de cailloux, d’argile et de marne qu’elles baignaient, et en conduire les matériaux dans la partie du bassin déjà obstruée. Des plantes, des arbustes, des feuilles et des arbres morts, ont suivi le sort du sol qui les recevait, et, comme lui, sont tombés dans le marais. Ainsi s’est formée et la couche de sable et la couche de tourbe. L’irruption de nouveaux transports, d’autre nature, a formé des bancs distincts. Enfin, la couche de
tourbe superficielle s’est continuellement renforcée en épaisseur par la décomposition successive des plantes aquatiques et autres qui forment la chevelure des eaux dormantes. Cette théorie est fort plausible , fort ingénieuse , et convient , modifiée dans quelques circonstances, à beaucoup de marais. Il en est dont le sol est imprégné de sulfate de fer par des sources vitrioliques : c’est la Russie qui les possède. Les arbres ensevelis dans leurs eaux sont, assure M. Patrin, tellement pénétrés d’oxide de fer, qu’ils forment un minéral nullement cassant et d’une qualité excellente.
Une circonstance commune au sol des réservoirs d’eaux stagnantes, dans les différentes parties du globe, c’est son imperméabilité.
§ 2. Flore, La flore des marais ne peut être faite d’une manière rigoureuse. Un terrain couvert d’eaux stagnantes donne naissance à des végétaux d’espèces diverses, selon qu’il est inondé par l’eau douce ou par l’eau salée , suivant que le sol est argileux ou de sable , suivant , enfin , qu’il est situé dans la plaine ou sur une montagne , dans un climat chaud ou dans un pays froid. Ces végétaux forment deux parties de la classification géographique des stations des plantes établies par M. Decandolle :
Plantes aquatiques qui vivent plongées dans les eaux douces , soit entièrement immergées comme les conferves , soit flottantes à la surface comme les stratiotes , soit fixées dans le sol par les racines avec le feuillage dans Peau comme plusieurs potamogétons , soit enracinées dans le sol , et venant ou flotter
a la surface comme les njmphœa ^ ou s’ëlever audessus de la surface comme Yalisma plaritago^ les tjpha ^ plusieurs espèces de scirpes , de joncs (i), de carex, le caltha palustris ^ Yarundo phragmites ^ 1 ’œnanthe à suc jaune , Y epilobiiim , le phellandre aquatique ou ciguë vireuse , etc.
2. ^Plantes de marais d’eau douce des lieux très humides , parmi lesquels on doit distinguer principalement celles des terrains tourbeux , des prairies marécageuses, du bord des eaux courantes , et enfin celles des terrains inondés pendant l’hiver, et plus ou moins desséchés pendant l’été. Les marais salés sont peuplés de soudes , de salicornes , de crambé ; le tamarix et les soudes ont la singulière propriété de décomposer le muriate de soude, imprégné dans le sol qui les nourrit, et par conséquent de dessaler celui-ci.
Beaucoup des plantes de marais ont un aspect sinistre , qui décèle en eux des propriétés malfaisantes; l’extérieur de ces végétaux révèle leur nature. On dirait qu’un principe intelligent a voulu nous garantir de leur action dangereuse, en leur donnant des attributs qui fatiguent les yeux et révoltent l’odorat. Cependant tous les végétaux qui peuplent les eaux stagnantes ne doivent pas être enveloppés dans ces réflexions ; beaucoup sont innocens , quelques-uns sont utiles ; plusieurs sont parés de Heurs
(i) La Fontaine a dit des roseaux :
Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent.
charmantes. Quoi de plus délicat , de plus suave, de plus gracieux que lablanche corolle du nénuphar, le lys des étangs! de plus élégant que les pompons dorés de plusieurs typhas ! Les regards ne sont-ils pas charmés par la structure, le port ou les fleurs d’autres végétaux dont les marais sont ornés l Qui ne connaît la jolie petite plante appelée parnassia palustris ^ le hutomus innhellatiis ^ le menianthes palustî'is, le nénuphar à fleurs jaunes, Vhottonia palustris , si remarquable par la forme et les couleurs de ses fleurs nombreuses, Y ériophoriun polystachion et vaginatum ^ les feuilles en dard et la corolle agréable de la sagittaire ?
La châtaigne d’eau (^trapa natans) est abondante dans quelques marais ; c’est un aliment d’un goût qui plaît.
On trouve auprès des eaux stagnantes d’excellens pâturages.
Cependant, ponr nourrir tes elèves naissans,
Au feuillage du saule , au vert gazon des champs,
A l’herbe des marais joins la moisson iiouvelle.
(DelILLE , traduct, des GéoT'giques. )
Les plantes que l’on trouve dans les marais et étangs de la Bresse, du Forez et des environs de Bourgoin, sont nombreuses. Voici les plus communes : Yhjdrocotyle vulgaris -, le sison inuii" datiun , Yœnanthe fistulosa ^ le phellandrium aquaticum y le parnassia palustrls , le peplis portiila , les elathine hjdropiper et alslnastruni^ le hutomus umhellatus ^ le chrysosple-
niuni oppositifoluirn et alternifolium^ la spirœa ulmaria^ le limosella aquatica ^ le j'cor^onera hiirnilis ^ Xhjdrocaris morsus rance ^ XantJioceros punctatus^ \di festuca JUiitans^ les scirpes, X Lsnardia paliistris ^ les menianthes njmpj LO ides et trifoliata^ Xutricularia ciilgaris , Xarundo phragmites ^ le tjpha latifolia ^ le ceratophillum demersum , le rnjriophillum spi~ catum ^ etc. (i)
L’une des plantes les plus communes dans la partie marécageuse du département de l’Ain, c’est la (louve odorante (^anthoxanthum odoratuni). Elle répand dans ces contrées, au temps de sa floraison, une odeur extrêmement pénétrante, et qui s’étend à une grande distance. On l’a accusée de propriétés malfaisantes dont elle est fort innocente; une infusion de ses fleurs donne , a-t-on dit , la fièvre du pays, et la même maladie se gagne lorsqu’on traverse une vaste prairie remplie de cette graminée. Ces assertions sont erronnées. La flouve n’est pour rien dans l’influence des émanations marécageuses, son odeur n’est point un mal; c’est elle, en partie , qui donne un si doux parfum au foin des alpicoles.
La flore médicale des marais se compose d’un bien petit nombre de végétaux, presque tous doués de qualités vénéneuses ou de propriétés caustiques ; c’est la renoncule scélérate , le colchique , l’iris ,
(r) Slatistique du département de l’Ain, Decandolle , Royston. — Nouveau Dictionnaire d’agriculture, Delorme.
1 arum , la ciguë; Xalisnia plantago na pas conserve l’action puissante qu’on lui attribuait sur l’byclrophobie, et le nénuphar ses propriétés réfrigérantes et anti-aphrodisiaques.
Un petit nombre d’arbres peuplent les pays marécageux; ce sont des peupliers, des saules, des bouleaux, quelques chênes, des frênes, etc.
§ 5. Zoologie. Un grand nombre de familles d’insectes habitent les eaux stagnantes, et naissent auprès d’elles ; des myriades de ces petits êtres , sillonnent la superficie des marais, ou remplissent l’atmosphère aux alentours. Leur énumération serait longue et difficile ; je me bornerai a indiquer les typules, les agnathes, les hydrocorées, les nêpes, les gyrins, les friganes , le grand hydrophile , l’hydrophile caraboïde, la puce aquatique, le puceron , le culeæ pipiens ^ les libellules. Les eaux recèlent plusieurs sortes de planaires , de gordons, de lombrics tubicoles, et différentes espèces de sangsues.
On y trouve quelques coquilles univalves et bivalves ; une moule , des lymnées , des planorbes , des paludines, des anodontes, etc.
Les marais sont la patrie de plusieurs espèces de batraciens :
Là, l^immoiide crapaud dans un coin s’assoupit.
( Delille . Géorg. )
Ceux de ces animaux qu’on y rencontre ordinairement, sont le crapaud verd (hiifo ^nridis) , l’accoucheur, le sonnant, le brun, le crapaud de Roësel;
les grenouilles j sont communes, surtout la verte, la rousse, la mugissante.
veterem in limo ranœ cecinere querelam,
( Virgile. )
Enfin, des raines, des salamandres, des protëes, des syrènes , forment une grande partie de la population des eaux stagnantes. La couleuvre lisse s’y montre souvent, la vipère y paraît quelquefois.
Beaucoup d’oiseaux vivent dans les eaux stagnantes ; ceux-là les habitent, ceux-ci ne font qu’y passer. Plusieurs sont les fléaux des poissons ; élevés dans les étangs , ils y trouvent une proie facile et y régnent en tyrans. Tels sont le héron, le cormoran, le butor, la grèbe, le martin pécheur. C’est comme voyageurs que le cigne, l’oie, la grue, la cigogne, paraissent dans les marais. Ces lieux insalubres sont le séjour ordinaire d’un grand nombre d’oiseaux qui sont un excellent gibier; on y rencontre, et souvent en grand nombre, la bécasse, la bécassine, le bécassin, le chevalier, la guinette, l’alouette de mer, le courlis, le vanneau, les pluviers, le merle d’eau, le râle, les foulques, le plongeon, les canards, l’hirondelle de mer, etc.
La loutre et le rat aquatique sont , parmi les quadrupèdes , les seuls habitans des lieux marécageux.