DE LINDE
La célèbre compagnie des Indes , créée par Louis XIV en 4769, cessa de jouir de son privilège en 4769, après cent cinq ans de vicissitudes, et se trouvait, depuis lors, en liquidation de comptes.
Le 4 4 avril 4785, une nouvelle compagnie fut instituée pour sept années, au capital de 20 millions, avec le privilège exclusif de commercer dans les mers de l'Inde, de la Chine, do Japon, sauf aux iles de France et de Bourbon Dans Tlnde, on lui abandonna plusieurs comptoirs; elle fut dégagée de tous soins politiques et militaires, et le roi se réserva seulement Pondicbéry, Karikal, Mahé, Ghandemagor, Yanaon.
Le capital de cette nouvelle compagnie fut ultérieuremeiU porté à 40 millions, son pris ilêge prorogé à quinze ans. et l'on dt'cida, en raisoji de réloi^uement de ces contrées, que la prise de possession des comptoirs n'aurait lieu qu en 1787, d'auunt plus que les Anglais soulevaient des difficultés pour
Inexécution du traité de Versailles, aux termes duquel ils devaient nous les rendre f1)
David GharpeDtier de Cossigny, qui fut nommé co m mandant de nos possessions de l'Inde après la mort de M. de Bussy, eut à lutter contre les Anglais, dont la manvaise volonté n'était pas déguisée, et oontre Timioo-Sabeb lui-même, fort mécontent qu*on n*eût rien stipulé en sa &veur. Malgré tout, Cossigny, dit Guérin , ramena notre situation à un état respectable et respecté, grâce à sa politique habile et a sa fermeté. Malheureusement nos rivaux le rendirent suspect au gouvernement de Louis XVI, et ce fut en vain que d Entrecasteaux, alors gouverneur de Tile de France, essaya de détromper ceux qui ne voulaient point qu'il eût la direclioD des affaires.
A cette époque, les Anglais, voulant s'assurer la possession
d'un bon port sur la route de Calcutta, jetèrent les yeux sur riledeDieco-Garcia eten prirent possession, quoiquedesFrançais de l'iie de France y eussent déjà crée des établissements.
Les représentants de la France dans ces mers lointaines, de Gossigny, d'Ëntrecasteaux, alors au mouillage de Pondichéry, le vicomte de Souilhac, nouveau gouverneur de Tile de France, protestèrent énergiquement. Des pourparlers eurent lieu entre les cabinets de Versailles et de Londres ; puis, npies que toutes les explications eurent été duniiées loyalement de part et d'autre, les Anglais consentirent à évacuer l'île dont ils s'étaient emparés sans aucun droit plausible.
L*amiral Cornwallis fut nommé gouverneur des possesiona anglaises dans l'Inde, et l'on a dit qu'il reçut la mission secrète de rompre les bonnes relations qui existaient entre les deux gouvernements.
En même temps, Cossigny, confiné dans l'île de Bourbon comme commandant p irtîrulier, fut remplacé par le comte de Conway, Irlandais d'origine, ennemi des habitants de Fon-
(1) Ia^ privilépro do la compagnie* des hides lut supi>rimé le 30 avril 1789. Le commerce de la mer des Indes fut déclaré libre pour tous les Français.
dichéry» parce qa'il savait que ce fut à IMnstigation de ces derniers que 80O compatriote, le colonel Lally-ToHendal, avait été oondamoé à mort. Le nouveau gouverneur, étant chargé de radministration des iles Seychelles, Rodrigue, Diego-Garcia, ainsi que de celle de nos établ issements dans Flnde, conseilla, dit-on, d'évacuer tous nos points militaires dans cette contrée, f'est-à-dire de renoncer aux avantages que nous accordait le Uaité de Versailles, et i on suivit son avis.
Aussi, lorsque M. de Rosily, chargé d'une mission hydrographique dans la mer Rouge, revint à Pondichéry, il apprit, non sans étonnemeni, que la partie de sa mission, qui conoer* aut rextension de notre puissance dans les mers qu'il avait visitées et le maintien de nos droits dans Tlnde, était désormais sans importance.
Pondiohéry.
Les ha 1 lit ants do Pondichéry n'ignoraient point que l'cvacuation de nos établissements avait été résolue; mais, lorsqu'ils apprirent les graves événements qui se passèrent à Paris en 1789, ils s'y opposèrent.
Grâce à la sagesse de M* de Moracin, président de l'Assemblée coloniale, les troubles n'eurent que le caractère d'une agitation passagère, et les habitants nommèrent, pour les représenter aux états généraux, Louis de Monneron, qui se dévoua aux principes de la révolution et devint l'ami de Uobespierre.
A Ghandernagor, un comité s'empara de tous les pouvoirs administratifs, et un certain Richemond, chef d'une bande d'émeutiers, se rendit si redoutable, que beaucoup de colons qnittèrent le pays pour se réfugier chez les Anglais. Le commandant Montigny se fit haïf de tout le monde ; on demanda sa destitution, et cet officier, assiégé dans un fort , obligé de
rendre à di«îcrétion avec les troupes indigènes qu'il commandait, gagna ultérieurement Calcutta, oùCornwallis lui lit an très-bon accueil.
L'Assen^lée coloniale de l'Ile de France désigna le lieute* nantpcolonel de Ganoples pour remplacer M. de Montigny.
Celle do Poiidichéry investit des mêmes fonctions Tagent administratif Mottel ; mais le comité de Chandernagor n'ayant ' voulu les recevoir que sous condilions, et de Gaoopies ayant ' préféré se retirer, chacun oonaidéra ce dernier comme trahis- ^ San t ses devoirs de citoyen*
Le naba Tippoo-Saheb continuait à lutter contre les Anglais. Il avait succédé à Haider*Ali*Khan, peur lequel avait * combattu, en 1778, le bailli de Suffren, et, quoique négligé ^ dans le traité de Versailles en 4783, il continuait seul la i lutte, r.a rrsistance opiniâtre qu'il opposait aux Anglais n'est 'i pas un fait historique de peu d'importance, et Gossigny reo- t dait compte que les Anglais, en guerroyant contre ce prince indien, cherchaient surtout à nous humilier pour diininuer i notre influence dans ces contrées. Tippoo-Saheb leur tenait ^ téte depuis deux ans, quoiqu'ils eussent 9 000 soldats euro- i! péeiis, 2o 000 cipayes disciplinés, l'alliance des Murattes et ; celle du sultan de Dikar.
Chaque fois que ce prince demanda des secours à la Fi ance, les autorités de Pondichéry répondirent invariablement qu'il i y avait des ordres sévères pour garder une stricte neutralité.
L'ile de France et Bourbon. 1
Le comte de Gonwayt gouverneur général de l'Ile de ^ France et de Bourboui eut le talent, grftce à sa sagesse et à ^
son énergie, de mettre fin aux troubles qui furent occasionnés ] par la nouvelle des premiers événements. '
Il fut obligé de sévir contre quelques exaltés à l'occasion ^ de la prise des cocardes tricolores, mais eut le talent de ga- | gner les soldats à sa cause et de maintenir la discipline.
Lorsque la première Assamblée coloniale se réunit, le ' S7 avril 4790, Teffervescence augmenta et» prétextant le | mauvais état de sa santé, il quitta la colonie en laissant le commandement à M. de CJossigny , commandant de Bourbon.
A cette époque, le capitaine de vaissi au comte de Macnémara, qui venait de rapatrier les ambassadrurs de Tippoo- Saheb, cûomiandait la station navale des mers de l'inde.
IJ s'était attiré la haine des démagogues pour avoir sauvé ta vie à deux oflu iei s qui avaient donné l'ordre de faire feu sur la foule et que l'on avait déjà emprisonnés.
Les discours de quelques particuliers^ des motions injuneuses, réitérées de l'Assemblée coloniale» à son égard, l'ex^ dlèreot à tenir des propoe qui furent mal interprétés; on slmagina qu'il avait l'ambition de se faire nommer gouver Bpur, qa'U ne retardait ledépartdesa frégate que dans ce des- ?eiQ, et, comme on le déleslait, on résolut d'abord de l'éloî jçner le plus tôt possible. Mais on vint à penser ( [ibuilc qu'il pourrait, avec sa frégate la Thétis, arrêter le bâtiment qui devait porter en France les députés nouvellement élus, MM. Colin et Gaudère (4), de sorte que, le jour même de leur embarquement, on arrêta son lieutenant, M. Desnos de la HauUère, sous prétexte qu*il avait insulté un milicien qui lui avait marché sur le pied.
On exigea même que Macnémara descendit lui-même à terre après avoir fait démonter le gouvernail de la frégate. Le commandant consentit à tout, certifiant (ju'il n'aurait jamais appareillé saos prendre les ordres du gouverneur, en iaissaal à terre son offîcier en second.
Plusieurs jours après, comme on ne craignait plus pour les députés, on somma Macnémara de prendre la mer, et il était convenu que le gouvernail de la Thétis serait remis en place, lorsque (juelqu'un, mal intentionné, produisit une lettre dans laquelle ce coiiiiiiaiidant était dénoncé comme a^ant grave^ ment insulté les soUlat^ de la garnison.
On l'accusait d avoir dit qu'ils s'étaient conduits comme des lâches en abandonnant M. de Conway, qu'en outre ils s'étaient laissé corrompre par des libations de vins.
Lorsque les soldats eurent connaissance de ces propos, leur fureur n'eut plus de bornes ; plus de trois cents d'entre eux s'embarquèrent dans des chaloupes et se dirigèrent sur la Thétis, dont ils voulaient forcer le coimuandant à vcinr se justiûer, devant l Assemblée coloniale, des propos qu'on lui attribuait.
(1) Ces doux (léputt^s u'arrivèreut posa bon port ; ils périrent sur les c4ie& de la Bretagae.
Macnnmara, voyant approcher cette foule hostile, donna l*ordie de faire le branle-bas de combat et d'allumer les mèches. Déjà les soldats avaient \nré de bord, parce qu'ils craignaient une décharge de mitraille, qtiand il eut la totale idée de les rappeler et de les inviter à monter. Ils y consentirent, le miri^nt au courant de ce qui se disait è terre sur son compte, le prièrent de descctidic avec eux et lui donnèrent leur parole d honneur qu'il ne lui serait fait aucun mal.
Macnémara leur rappela qu'il avait sauvé la vie à deux de leurs officiers» et, accédant à leurs désirs , il descendit dans son canot après s*étre muni de ses pistolets, dont son dômes* Uque enleva, dit-on, les amorces.
Au moment de mettre le pied sur le riva^^e, un aspirant dn la Thétis ayant rappelé aux soldats qu'ils vivaient juré, devant les marins de la frégaie, qu'il ne serait fait aucun mal au commandant, celui-ci lui dit sévèrement :
€ Monsieur, je n*ai pas besoin de vos recommandations. « Ne suis-je pas entre les mains de braves gens ? »
On le conduisit à l'église, au milieu d'une foule ennemie qui ne laissa pas un seul officier approcher. Le gouverneur lui-même fut impuissant pour calmer les forcenés qui résolurent de le conduire à la caserne, afin de le juger.
On marchait au pas redoublé; les soldats brandissaient leurs sabres nus, et en vain le colonel des grenadiers voulul-îl calmer ses hommes. Tout fut inutile.
Tout à coup le sinistre cortège s'arrêta sous un réverbère, et l'on entendit ce cri de mort si conuu dans les rues de Paris et qui avait traversé les mers :
— « A la lanterne, à la lanterne! » —
On assena des coups de sabre au commandant. 11 prit la fuite. On le poursuivit, on le rejoignit dans la maison d'un horloger où malheureusement il avait dû s'arrêter devant une porte fermée. Un soldat l'ayant sommé de te suivre, il essaya de le tuer d'un cou[) de pistolet ; mais I aune ne lit pas feu et le soldat, prohiantde son avantage, lui passa son sabre à travers le corps.
Ainsi périt l'infortuné comte de Macnémara, Irlandais de
oaifisancp. rapîLaine de vaisseau, brave marin, officier dÎ3- ÛD^aéf qui par son dévouement el son activité sauva Portas-Prince d'aa violent inoeDdie ea
Son corps fut coupé en niorceaux, sa léte luiae au bout Cane pique et promenée par les rues.
Plus tard , un soldai inhuma pieusement ses restes mortels dans !e cimetière de la ville (1).
11 parait que quelqu un l'avait prévenu qu on devait attenta à ses jours et que, dans cette prévision , il prit ses pistolets ; comme on lui avait demandé œ qu'il comptait en fairOy il avait répondu :
— « Le premier coup sera pour celui qui voudra me dés- > honorer ea me mettant la m^ au collet, le second pour
• moi. » —
M. Desoos de la Hautière reçut, plus tard, les excuses de k colonie pour ce triste événement.
ûefiosily, capitaine de la Vénus, qui se trouvait, à cette époque, à Port-Looist succéda de droit à Macnémara.
Sot ces entrefaites, de Monneron, député de Pondîchéry, avait demandé qu'on renforçât les stations navales des mers de rinde, et le contre-aiiural de Saint-Félix, avait pris la mer, vers la fin de 1791, avec une division de trois frégates :
La Cybèle, capitaine Decrès, qui portait son pavillon;
L'Atalante^ capitaine Belle ;
La Résolue, capitaine de Gallamand.
A son arrivée, il expédia ce dernier dans le golfe du Bengale, où les Anglais guerroyaient contre Tippoo-Saheb, et la Résolue se lruu\aiL dans ces parages, quand un événement malheureux que l'on ne sut pas prévoir lut le présage avant-coureur de cette guerre acharnée qui ne devait pas tarder à éclater entre la France et sa puissante rivale.
Le contre-amiral de Gornwallis bloquait le port de Manplore, sur la côte de Malabar, et ses trois frégates se trouvaient au mouillage de Tellichéry aitué à quelques milles,
(1) M.GtK^rin doit faire erreur qiiiind il écrit que le comte de Mac* Aèmara avait d abord essayé de s'échapper de l'île dans une cha* iovpe. Cet historien a dû être trompé par nne phrase équivoque.
quand Ic^ i<jpiuine de Callamand passa près d elles avec deux bâtiments de commerce sous l'escorle de sa frégate.
Gornwallis le prévint, par l'intermédiaire de Tun de ses officiers, qu'il avait reçu Tordre de visiter tous les bâtiments de commerce, ce à quoi il répondit fièrement qu'il considé* rerait comme une insulte au pavillon de la France le feit de visiter des bâtiments placés sous son escorte personnelle.
Peu après Jes frégates anglaises la Phœnix, la Persévéranya s'approcbèrent. Callaraand ajanl doniu' 1 ndre aux bâtiments marchands d appareiller pour continuer leur route, la Phœnix tira du canon pour les foire amener. En ce moment la Résolue se trouvait sous le vent par tribord, et nos marins reçurent Tordre de répondre par deux coups.
Les Anglais n'en poursuivirent pas moins les bâtiments marchands, et, comme ils se rapprochaient de sa frégate, Callamand, ouvrant le feu de sa batterie, engagea le combat bord à bord. L'infériorité des forces était notoire, puisque nous n'avions que des canons de M et de 6, de sorte que noti*e pavillon dut éti e amené après une lutte sanglante dans la* quelle il y eut ^ hommes tués, 40 blessés.
Nos adversaires, de leur cété, perdirent, suivant Jamesi 47 hommes tués ou blessés.
Cornwallis, après la visite des bâtiments marchand.^, aurait voulu que Callanjand reprit possession de la Résolue, mais notre capitaine s'y refusa.
Peu de temps après, Saint-Félix, ayant jeté Tancre devant Hangalore» prévint également le commandant en chef des forces anglaises qu*il s'opposerait à la visite de ses bâtiments et de ceux qu^il prendrait sous son escorte.
A ce sujet, il parait certain que les marins de nos frégates se liiirent en état d'insurrection, qu'ils s'imaginèrent que leurs officiers trahissaient en voulant susciter une guerre contre 1" Angleterre. Ils savaient que la paix n'était pas encore troublée en Europe, et» refusant de combattre les Anglais, ils demandèrent que Ton se dirigeât sur l'Ile de France, afin de prendre les ordres de TAssemblée coloniale de cette ile. Le capitaine Decrès, en passant une inspection générale par ordre de Saint-Félix dont il était chef d'état-major, se con-
Ttingoît, dît-il, par lui-même, de la mauvaise disposition des équipages, et consigna cette observation dans son rapport.
L amiral expédia la Aésolue eu hnoce^ et ne voulant pas se trouver plus longtemps en préseDoe des Anglais, ce qui était sage, <|Qitta ces parages pour revenir à Tile de France.
Le 9 janvier 4793, TAsseniblée législative décida l'envoi éb quatre commissaires, et chargea M. de Malartic des fonctions de gouverneur. MM. Le Boucher et L'Escallier partirent ensemble de Brest sur ia Fidèle. On leur donna pleins pouvoirs pour suspendre les assemblées coloniales, ou prendre loutes autres mesures qu'ils jugeraient convenables. La désohéifloance, à leur égard, était un crime de haute trahison (i ).