‹ Histoire des marins français sous la RépubliqueChapitre 14 sur 71 · OT · texte numérisé non relu

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' Les premiers troubles éclatèrent à l'occasion de la cherté (ies vivres et de i'ouverture dp? ports nu\ étrangers pendant m plus long délai. Ils naquirent aussi de ce que les créoles se montrèrent injoates à Tégaid des gens de couleur.

Le vicomte de Ghilleau ayant quitté Tile à la suite de démêlés avec son intendant Barbé-MarboiSf le comte de Pey niers, chef d escadre, le remplaça. Les assemblées coloniales nommèrent une assemblée générale qui établit son siège dans la bourgade de Saint-Marc, située prés du Gap, et, comme cette assemblée se mit en opposition ouverte avec la France. Dne guerre dvile s'ensoivit.

Le comte de Peyniers, obligé de faire respecter les décrets et les instructions du gouvernement, marcba contre Saint- Marc, y entra les armes à la main, et brisa si bien la résîs^ tance, que les dissidents ne trouvèrent rien de mieux à faire que d'embarquer sur le vaisseau le Léopard et de partir pour Brest.

On les appela du nom de léopardins, parce qu'ils avaient gagné à leur cause les officiers de ce vaisseau. Ils ne manquèrent pas de porter de violentes accusations contre de Paniers et même contre le ministre comte de la Uueme,

leur ancien gouverneur.

A ce sujet, de longues discussions s'élevèrent au sein de l'Assemblée nationale, et ce ne fut qu'après une belle plaidoirie de Mirabeau que de Peyniers et de la Lu^rne obtinrent une ordonnance de non-lieu.

Cependant, depuis longtemps, les désordres étaient portés au comble.

Dans la ville du Cap, un mulâtre qui avait osé réclamer pour ceux de sa caste les Droits de l'Homme avait été pendu; au Petit-Goave, Ferrand de Baudiére. vieillard respectable, fut guillotiaé pour avoir osé demander que les gens de couleur fussent admis dans cette fameuse assemblée de Saint- Marc Le commandant militaire des Gayes, accusé d'être partisan des gens de couleur, foi assassiné, et la province du Sud faisant cause commune avec les léopardins, le gouverneur fut dans i ubli^aliou de sévir avec rigueur contre les coupables.

D'après sos ordres, un conseil do £:iiorre se réunit à Portau-Prince, S(»us In présidence du (olonel de Mauduil, et 70 soldats furent condamnés à ètro pendus pour s'être laissé débaucher par les députés de Saint-Marc.

Le marquis de fiorel qui les avait détournés de leur devoir, espèce de haut baron dans le genre de ceux du moyen âge, fut également condamné à mort; mais il rît de la sentence et prit la fuite.

Le maréchal de camp, comte deBlanchelaude, fut nomiué gouverneur de la colonie, en remplacement du comte de Peyniers qui partit pour Paris, a6n de répondre aux accusations que ses ennemis avaient formulées contre lui.

A la même époque, en octobre 1790, le commandeur de Villages arriva de Brest à Port-au«-Prince avec une division de deux vaisseaux et deux frégates dont les marins furent, dès leur arrivée, entourés, circonvenus, gagnes par des séductions et des flatteries. La discipline s(> iclArha si bien que le gouverneur, s'étant rendu un jour à bord des vaisseaux, n'eut pas l'autorité nécessaire pour les Caire appa* reiller de Port-au-Prince.

De Grimouard obtenait seul un semblant de discipline, à bord de son vaisseau le Borée.

Un événement grave prouva bientôt à quel point les esprits étaient agités, les haines profondes.

On persuada aux soldats que le gouverneur et le colonel de Mauduit leur cachaient les nouvelles de Pans, et dès lors chacun poussa des cris de mort contre eux.

Les nouveaux arrivés propagèrent surtout ces calomnies; les mes furent envahies par une foule hostile et le bruit courut que les troupes passagères sur les vaisseaux avaient pour mission d'arrêter le gouverneur.

D'anciens matelots du Léopard qui se trouvaient de retour se firent les apologistes des léopardîns; en définitive, la mort du colonel de Mauduit fut résolue, sans qu*on voulût écouter ses justifications, et malgré les conseils que lui donnèrent des amis prudents» il ne se rendit pas moins à la ca« serne pour fiiire tête à l'orage.

Une foule de forcenés, une horde échevelée de blancs, de

gm de ooaleor, de femmes, d'enliMits s'y précipitèrent, et,

chose triste à dire, les grenadiers n'opposèrent aucune résistance. L'iofortimé colonel fut saisi ym ces assassins qui lui dirent :

« Voilà ton heure, tu vas iiaire amende honorable et te mettre à genoux. •

Il faut, pour oomprendre ces paroles, savoir que de Mauèiit s'était attiré la haine des mulâtres, lorsqu'à la prise de Sunt-Marc il avait enlevé ses drapeaux à la garde nationale de cette ville. Ces drapeaux, emblèmes sacrés des populations dLHis les ( ( lonies, coaime en Frauce, étaient coosideres comme une arche sainte.

Ce fut un crime de lèse-nalion pour le colonel de Mauduit; et ses assassins le lui rappelèrent avant de le frapper.

Pour toute réponse, il découvrit sa poitrine, se débarrsssa de ses croix et de ses épaulettes ; puis cent lèches, dont plu* aenrs soldats de son régiment, le percèrent de mille coups.

11 reçut la mort, les bras croisés, les yeux ûxés sur ses assassins sans proférer une parole [\),

Le jeune colonel était d'une beauté chevaleresque; des femmes s'emparèrent de ce beau corps qu'elles avaient adoré, s'en partagèrent les morceaux dans leur rage frénétique; on assure même que l'une d'elles tenait les pieds pendant qu'une autre coupait la t^, qui fut mise au bout d'une pique et portée par les rues.

Le nègre, domestique du colonel, après avoir ramassé les morceaux épars du corps de son maître, leur donna la sépulture (2).

Hélas ( il y eut bien d'autres excès encore, et chaque parti se faisait qu'offrir aux mânes des Infortunés qui avaient suceombé une vengeance éclatante.

Il est probable que les soldats du colonel ne lui pardonoalent pas d avoir présidé le conseil de guerre qui condamna

(1) Récit de deux ofRriers, témoins oculaires à la barre de VA»semblée. Lr ^ûuvpi n ui' m; sauva «a vir* qu'en gagnant la campagne.

C^) C éiait nn n iiinié Pierre, et ï oa assure qu'il se suicida sur la toiiibe ^e son maître.

70 de lenra camarades au gibet, pour s'ètra laissé embaucher par les léopardins.

Un mulâtre, nomme Vincent Ogé, fils d ua riche boucher An Cap, homme énergique, instruit, qui avait été l'ami do Robespierre et membre de la Société des Droits de l'Homme, avait voulu faire exécuter les décrets et instnictioos de l'Assemblée nationale, afin que ceux de sa caste pussent jouir des prérogatives ((ni leur étaient dévolues. Il s'était mis à la téte d*un détachement de mulâtres, et Blanchelande^ accédant aux demandes des blancs, ayant marché contre lui avec des forces supérieures, l'avait mis en dnoute.

Ogô se réfugia chez les Espagnols, mais fut livré par ces derniers. On le condamna à mort: l'infortuné subit d'abord le supplice de la roue, puis fut exposé sur un tréteau et décapité.

Ce fut un événement grave, un cri d'horreur s*éleva de la foule, un cri de vengeance lui succéda, et, dès ce joufi une

haine implacable sépara les blancs des mulâtres (1 ).

Le i -2 mai 179i, l'Assemblée nationale, après de violentes discussions, avait décrété qu'une loi sur l'état des personnes non libres ne pourrait être faite sans l'agrément des assemblées coloniales; on ne saurait croire quel tumulte provoquaient, dans la célèbre Assemblée, les simples mots esclaves,

(1) Au sein de l'Assemblée nationale, dorageux débats s'élevèrent au sujet de ces guerres civiles, ces prétentions des uns et des autres.

Ce fût dans une de ces séances que Robespierre prononça ce mol resté fomeuz à propos de rémancipation des races noires que Ton mettait en regard de la mine certaine des colonies:

— « Périssent les colonies » —

De violents murmures lui coupèrent la parole.

— « Périssent les colonies, dit-il de son organe pftteux, si elles •< doivent vous coûter votre bonheur, votr»» îrloire, votre îibfn'té. Pé- K ris'ïf'Tit les coIoth'"?. si les colons veulent, par leurs menaces, nous '< lorcer à décrtHer ce ((ui convient le mieux à leurs intérêts. Au « nom de la Patrie, nous ne sacrifierons pas aux députés des coio- « nies, ni la nation, ni les colonies, ni Thiimanit»^.

— « Périssent les colonies, plutôt qu'un principe. »

Les montagnards répondirent par des tonnerres d'epplsudlssameais*

esclavage, que le député SaintrMéry dut supprimer dans un

amendement.

On décréta de lULnie l'article proposé par Aebweil, et que les montagnards applaudirent :

« TottI mulâtre, né de père et mère libres, pourra faire partie dee assemblées futures dans les oolonies. *

Le 28 mai 4791 , la discussion fut dose et le décret sanctiobiié.

Lorsque la nouvelle en arriva aux colons, ils protestèrent eii niasse, en déclat anl ([ue ce décret était uu parjure national. un crime abominable.

Blanchelande, qui de Port-au-Prince avait regagne le Cap, jugea les cirooostanoes si graves, qu'il en écrivit au ministre de la marinei eu preuant sur lui de ne pas faiie exécuter la

« Toutes les provinces se liguèrent en se déclarant îndépen*

dantes de la métropole. Une Assemblée générale se réunit au Cap; fiiusieurs anciens léopardins furent réélus avec enthousiasme; on prit, sous rempile de !a ( rainte, mille précautions contre le soulèvemt iu dus gens de couleur et des esclaves, dont on hâtait ainsi la révolte.

HélasI ceux-ci ne se vengèrent que trop cruellement : ils lavèrent, dans des torrents de sang, cette résistance aui ordres émanés de l'Assemblée nationale.

On a lat untc que dans un terrain inculte, appelé le Caïman, fut t ( lébrée la féte du Cochon noir, cérémonie sauvage, tradition nustérieuse des déserts de l'Afrique.

Les chefs des esclaves et des nègres libres, assemblés, burent, en commun, le sang d'un cochon couvert de gris-gris et d'offrandes qu'ils avaient égorgé* Ils s'en partagèrent la soie, en faisant le serment d'affranchir leur race, tout en reconnaissant Tautorité du roi.

Là, se trouvaient le nègre Jean-François, qui devait s'intituler grand amiral; Biasson, généralissime et vice-roi des pays conquis i Dessaiiues, lutur empereur de 1 île; ïoussaint-

(1) Ce ftit Tune de ces raisons qui fit décréter ce gouverneur d*iocuâ&uoa par la ConvenUoa uauoaale.

Louverture, esclave intelligent, rusé, lettré, rhéteur habile, sachant se faire humble, satisfait de la conscience d'avoir bien fait son devoir et servi la cause de sa caste, sans ambition apparenta.

Dans la nuit du S2 au S3 août 4794 , nuit à jamais néfaste pour les colons, des incendies allmnés de tous côtés signalèrent rinsurrection des noiis.

Leur drapeau était, chose plus horrible que tout ce que l'on peut imaginci, un enfant blanc au bout d une pique!

Les colons furent massacrés, égorgés, pans distinction d'âge ni de sexe; on employa, pour donner la mort, des tortures que les démons seuls pouvaient inventer. 4(H),000 n^res étaient en insurrection, 900 sucreries furent livrées aux flammes, les maîtres massacrés.

Les personnes qui purent échapper au carnage cherchèrent asile sur les bâtiments sur rade. On assure que les nègres chantèrent: « Vivent Lafayette et Grégoire; * ce qui prouve qu'ils étaient au courant de ce qui se passait à Paris au sein de la Société des noirs.

Le canon d'alarme fut tiré dans toutes 1^ villes, et, par un sentiment irréfléchi, les colons égorgèrent beaucoup de mulâtres qu'ils supposèrent être la cause de leurs malheurs. La défense s'organisa, et Ton fut très-éionné de voir que les ennemis avaient eux-mêmes une organisation parfaite; on acquit la certitude que les Espagnols leur avaient fourni des armes, des munitions, de l'argent.

Dans cette circonstance grave, Blancbelandeagitde concert avec l'Assemblée coloniale, prit des mesures pour étouffer la révolte et ne mit pas en doute, dans ses proclamations, que les mulâtres se rangeraient du ùM des blancs.

Des députés de SaintpDomingue racontèrent, à la barre de FAssemblée nationale, les détails de la révolte. Ils parlèrent de viols, de blancs massacrés par leurs bâtards mulâtres, de niille horreurs de ce genre. Sur douze cavaliers que Blanchelande avait envoyés porter une proclamation, sept avaieat ' été tués, les autres avaient échappé à grande peine.

Ils évaluèrent la perte à 600 millions, et assurèrent que, pour rétablir la tranquillité, il fondrait exterminer plus de

20,000 nègras. Ils ajoutèrent qu'on les accusait à tort d'avoir maltraité leurs esclaves; que ceux qui agissaient ainsi vivaient dans r opprobre.

Ils dirent que tout le mal venait de mille écrits incendiaires répandus par les négrophiles, de la proclamation du décret du 15 maH79l.

Le député Brissot parla longuement à son tour, et vit, dans ces faits, non-seulement une rébellion des nègres contre; les blancs, mais une protestation de ces derniers contre les lois de 1 égalité. Il rappela la mort du mulâtre Vincent Ogé, etc., etc.

Une commission d'enquête, nommée pour rechercber les causes de cet événement inattendu, termina ses travaux en concluant qu elles étaient de plusieurs sortes :

4* La révolution elle-même ;

2° La versatilité des lois rendues par T Assemblée constituante, et en effet, de là, l'incertitude des colons sur les instructions de la mère patrie, leurs inquiétudes, leur défiance :

3^ L'inexécution des lois, l'inactivité du pouvoir.' Si quelques concessions fùrent faites dans la province de rOnest, les créoles du Nord et du Sud furent inexorables.

• Tout, disaît-on, l'étranger, les Anglais, la ruine, la mort plutôt que des mesures avilissantes et contre nature. »

Sur ces entrefaites, le contre-amiral de Girardin arriva de la Martinique avec trois vaisseaux, et Blanchelande, à l'aide des marins de cette division, remporta quelques succès sur les nègres révoltés.

Ce fut alors que de France arriva une importante nouvelle :

L'Assemblée nationale révoquait le décret dont nous avons parlé. Elle laissait les assemblées coloniales libres d'admettre uu de rejeter les mulâtres et décrétait, par cunipeiisation, que tout esclave serait libre en mettant le pied sur la terre de France.

Trois commissaires civils, porteurs du décret précité, arrivèrent dans la colonie le 29 septembre 1794 sur la Galatée.

Ils annoncèrent que le roi accordait un secours de 46 mil-

.ions à ceux que îa rcvoUe avait ruinés, que trois cents ma- .çons devaient partir de France pour réédiiier les établissements réduits en cendres.

Les nègres firent des propositions de paix, en réclamant le bénéfice d'une amnistie ; ils offrirent soumission pleine et entière , promettant de remettre tous leurs prisonniers blancs, et demandèrent en échange qu'on réglât le sort des esclaves, que deux cents d entre eux eus:>eûl leur liberté immédiate, au choix de it ars chefs.

L'Assemblée coloniale leur répondit d'une façon si hautaine qu'ils ne furent consolés que par les paroles bienveillantes des commissaires«qui se rendirent à leur camp^acoompagnés de quelques colons chargés de surveiller leurs d^ marches.

On assure qu'un de ces derniers eut la folie de frapper le nègre Joan-François, qui pouvait se venger en faisant massacrer tous les prisoFHiiers ; heureusement il se contint et revint près des commissaires , qui obtiorent de lui la remise des prisonniers.

. — Je vous las donnoi dit-il^ parce que vous me témoi* « gnes de ramitté* — >

Quelle éloquence dans ces paroles du nègre au commissaire du roi I

Toussainl-Louverture et ses officiers accompagnèrent la députation jusqu'à la barre de l'Assemblée coloniale , oùod leur dit simplement et froidement ce peu de mots :

« Continues à donner des preuves de repentir pour mériter « votre pardon. >7

Le chef nègre comprit qu'il était joué, que les commissaires étaient loin d'être puissants, que, s'ils pouvaient promettre, ils ne pouvaient tenir (4). *

(1) L'un dos comiiiissaires donna le récit de sa mission à la barre de l'Assemblée législalive, paria tout au long de la tyrannie des léo* pardins, dénouya leurs prétentions, leurs abus de pouvoirs :

Il raconta qu'une amnistie avait été signée, que tout le monde Vavait aeeaeiUie avec joie, mais qu'eux seuls glièraat loat, détniiaifent le charme, rendirent nuls les réaullata de la mission par à» manœuvres perlldea, dôs longtemps préparées. Il raconta rentrem avec TouMaint-Louverture, ne cacha point que, plus tard, leurs «Of

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