CROISIÈRE D£ L'ARMÉE NAVALE
Le vice-amiral Villaret de Joyeuse.
A la fin de 4794, on conçut le projet de fàîre Grolsert dans le golfe de Gascogne, l'armée navale de Brest, pour amariner
les nombreux réquisitionna ires nouvellement embarqués , promener sur la mer le pavillon de la République, et enfin, favoriser le passage, dans la Méditerranée, d'une division de six vaisseaux, placés sous le commandement du contre-amî« ral Renaudin.
A notre avis» ce fut une fierate d'expédier cette division à
Toulon, parce que le port de Brest a une telle importance politique, qu'il fallait y mainlcnii- nos forces sur le pied le plus respectable, et ne point affaiblir la belle armée navale de 34 vaisseaux de ligne qui s'y trouvaient rassemblés. Il ne fallait point surtout la compromettre en l'exposant aux tempêtes de l'hiver.
Malheureusement il en fut ainsi.
Depuis le 9 thermidor, les idées politiques de ceux qui dirigeaient le gouverneiaent allaient s'afTaiblissanL, et tout le monde s accorde à dire que, plus tard, sous le Directoire, les fautes devinrent encore plus sensibles, de telle sorte qu'on ne sut jamais faire un emploi judicieux de nos forces navales.
Lorsqu'on donna des ordres pour le départ des vaisaeauXt le contre-^amiral de Kerguelen écrivit de sa prison au ministre de la marine qu'on avait tort de leur faire prendre la mer, en celte saison, pour croiser dans le golfe de Gascogne ; il conseilla de les envoyer à Lisbonne, pour mettre à contribution cette riche capitale d'un pays ennemi, disant que les équipages se seraient exercés à la mer« que les vaisseaux seraient revenus gorgés de butin.
Il ne gagna, dit-il| à ces conseils, que lui inspirait Tamour de la patrie, que d'avoir un ftictionnaire de plus à sa porte.
Le départ eut donc lieu.
Un premier appareillage, tente le l'3 dpcembre 1794, n'eut d autre résultat que le naufrage du Répubiicain. Les vents
d'est soufflaient avec vidlenoe ; ce vaisseau, chassant rapide»
ment, ayant encore 40 brasses de câble dehors, dériva vers le p:oulet, avec ses huniers à moitié établis, sans abattre d'un bord ou de Tautre.
Depuis longtemps déjà Villaret de Joyeuse avait donné liberté de manœavre à ses capitaines, en annulant le signal d'appareillage.
Le capitaine Longer mouilla d'abord près de la CSormoran^ dière, d'apn'^s les avis du pilote; mais, dans l'après-midi, le vent redoublant d'intensité, le courant de jusant prenant aussi la plus grande force, il crut bien faire on tentant un nouvel appareillage, pour sortir de sa position chtiquei conseillé toujours par son pilote.
Cette fois, le Républicain, dérivant de plus en pins, Ait entraîné, sans pouvoir encore arriver vent arrière, snr la roche Mingan.
11 était environ 5 heures du soii , le soleil était couché. Dans cette affreuse situation^ chacim peusa que sa dernière heure était venue.
On jeta les canons à la mer, on employa toutes les pompes, on démâta, on employa tous les moyens connus pour renflouer le vaisseau, mais ce fut en vain» L'avant coula, prit fond sur la roche ; les hommes se portèrent en masse sur la duncLle et dans la galerie, tous les canots étaient démolis, à l'exception de celui du capitaine, qui fut enlevé vers 10 heures du soir par trois of liciers du vaisseau, dont l'un, rapporte Cambry, abandonnait son (ils.
Voici comment cet historien décrit la position désespérée de l'équipage.
« La mer était mauvaise; le vaisseau s'ouvrit; l'arrière
« s'éleva par un mouvement majestueux à peine sensible, • tandis que l'avant descendit dans raljime. (Juel moment I « On s'élança dans la chambre du Cotiseil, un encombra la « galerie, huit cents hommes furent agglomérés, suspen- « dus sans espoir, le vaisseau s'arrêta sur quelques pointes « de roche, le vent redoubla de foreur; on craignait une « autre secousse et la mort qui allait suivre. En cet état, on « attendit le jour et les secours que donnèrent tous les bàti-
« ments de rarmée. Presque tous fèreut sauvés, et les offi-
« ciers ayant été mis au château furent réclamés par les « matelots, qui avaient été témoins de leur sang-froid et de • leur habileté. »
Enfin, le 28 décembre 4794, l^année navale, qui se composait de 34 vaisseau)^, 43 frégates, 46 corvettes, mit sous voiles : les contre-amiraux Bouvet^ Nielly, Yanstabel, Renaudin servaient en sous-ordre; les représentants Faure et Tréhouart montaient le vaisseau amiral la Montagne.
Jamais, à aucune époque antérieure, la France n'avait mis en mer une plus iuip<i>aiUi' aiinéo navale.
Pourquoi ne fut-elle pas mieux employée, maintenue intacte?
Rendons à Villaret de Joyeuse la justice qu'il s'opposa de toutes ses forces au départ de ses vaisseaux. U avait déclaré
que la croisière était sans but, qu'il connaissait la faiblesse des équipages, le mauvais état des bùtinienls; que le parti le plus sage eût été de les bien réparer, de former de bons matelots, en les faisant naviguer sur des frégates.
D'après Kerguelen, les vaisseaux n'avaient été ni délestés ni visités depuis le comtiat du 43 prairial ; plusieurs avaient encore leurs mâts jumelés; chaque capitaine ne prit des vivres et du bois à brûler que pour quinze jours, sauf ceux de la division de Henaudin, qui, se rendant dans la Méditerranée, en prirent pour Uuis mois.
La cau^pagnc dura trente-quatre jours, mais les coups de vent et les brumes dispersèrent les bâtiments. Yanstabel, toujours aussi heureux qu'habile, rentra, au bout de peu de temps, avec la division l^ère qu'il commandait.
Les représentants Faure et Tréhouart, en rendant compte que les résultats étaient bons, annoncèrent la prise de 63 bâtiments marchands, sans compter ceux dont ils n'avaient pas entendu parler. Ils se vantèrent de délier les vaisseaux de ramiral Uowe, et peu s'en fallut, ditr-on, qu'ils ne fissent une razzia complète dans un immense convoi de 500 voiles*
Malheureusement» la campagne finit mal.
Le 28 janvier 4795, une tempête affreuse assaillit nos vaisseaux qui souiTrirent tellement que \ illarel de Joyeuse ne
pensa qu a gagner le port le plus voisin en laissant chaque capitaine iiianœuvrer pour le bai ut de son vaisseau.
Jamais, àiirHf OQ De vit plus affreux temps, mer plus démontée.
BenandiQ revint également avec sa division, parce que les vivres ayant manqué, Von avait été dans la nécessité de dégsroîr ses bAtiinentSi approvisionnés pour la traversée de
Tuulon.
Le Téméraire atteignit Port-Malo : la Convention vint jeter l'ancre à Lorient, à la remorque du ie Pelletier, dont le capitaine Raillard sut manœuvrer avec une grande habileté (1).
Le Fougueux gagna de même le port de Lorient.
Le Neptune se jeta à la côte près de PerroS| délié et faisant tellement d'eau qu'on put à peine le maintenir è flot. On jeta par-dessus le bord les ancres, les canons, les fusils, cent objets pesanls; toutes les pompes fonctionnèrent; des chaînes cinquante hommes furent organisées pour vider l'eau dans chaque cale. Vers midi, on eut le bonheur d'atteindre le rivage, où le vaisseau s*échoua, en donnant une grande gîte; les matelots épouvantés, ayant immédiatement coupé les haubans du vent, firent tomber tous les mftts. Personne ne perdit la \ le, mais le bâtiment ne put être renlloué.
ï.e S( ipioii, le Neuf-Thennidur, le Superbe prenaient aussi teiicincnt d'eau qu'il fut nécessaire de Jes évacuer, en les laissant sombrer. Cet événement fâcheux eut lieu peu de jouiB avant Tarrivéei et, si le temps s'était maintenu beau, tous trois atteignaient le port de Brest.
Villaret de Joyeuse n'ordonna l'évacuation qu'après avoir employé tous les moyens de sauver ces vaisseaux. Des renforts furent envoyés à leurs bords; les matelots, encouragés par leurs officiers, pompèrent sans relâche avec le plus
(1) La Gônventioii faisait beaucoup d*eau. Le grand m&t et le mât d*artmion étaient tombés, le gouvernail désemparé. Après mille pé< ripéties, les deux vaisseaux jetèrent Tancrs en dedans de nie de
Groix.
Raillard, né à Landemeau le 6 octobre 1753, y mourut îo ?8 ft-vrier 1821. Villaret de Joyeuse l'estimait beaucoup. (Biographies, par Levot)
grand courage, le capitaine de frégate de la Montagne alla lui-même encourager les travailleurs; mais, malgré tout, il fallut prendre le parti d abandonner.
A bord du Scipion, 46 hommes se noyèrent, suivant le capitaine, qui ne dit pas dans quelle circonstance. On avait commencé par embarquer les malades, les prisonniers, une mère et son enfant âgé de trois ans. L*opération du sauvetage se fit avec ordre.
A bord du Neuf-Thermidor, un déniàlage écrasa quelques hommes, mais tous les autres furent recueillis par les canots.
A bord du Superbe, on n'eut à déplorer aucune perte.
Le Scipion et le Neuf-Thermidor étaient de vieux vaisseaux qui avaient été condamnés sous Tanden régime ; ils étaient doublés en cuivre, mais chevillés en fer. On ne oonnaisbaii pas, a cette époque, les dangers des influences électriques de deux métaux en contact avec Teau de mer, et Ton en lit une coûteuse expérience.
11 parait certain que les chevilles étaient devenues minces comme des clous, que ce fut la seule cause du naufrage de ces trois vaisseaux, du Superbe, en particulier, qui ne faisait pas un pouce d*eau peu de temps avant d'avoir été doublé.
Tous les rapports sont unanimes sur ce fait, et il serait injuste d'attribuer ces pertes à Tincurie, à la négligence, à l'impéritie des administrateurs uu commandants des ports.
Les autres bàtinieuts gagnèrent la rade de Bi est où ils ne parvinrent que très-avariés. Â peine si le M«\jestueux put être maintenu à flot.
On avait capturé la Daphné^ corvette de 20 canons, et près de cent bâtiments marchands. Plusieurs des prises avaient une grande valeur. Villaret de Joyeuse dit qu on ût quinze cents prisonniers.
Ainsi, cette malheureuse croisière nous coûta cinq vaisseaux perdus complètement, deux autres mis hors de service. A ce priX| on aurait, dans la belle saiscm» livré une terrible bataille aux Anglais» et tous les historiens s'accordent à reconnaître que ce fut une grande faute d'avoir pris la mer dans cette saison de Tannée.
A la fin de février, le contre-amiral Renaudia repartit pour Toulon avec uoe escadre de 6 vaisseaux^ 4 frégates. Il fat contrarié par le mauvais temps, ne resta pas moins de 43 jours en mer, et jeta Tancre à bon port le 3 avril 4795.
Neuf bâtiments marchanda lureiil amarinés dans le cours du voyage*