J. BRY AINE, EDITEUR
sur les Athéniens le vingUiMiie des revenus (on voit ce que de tout temps les rois ont coûté aux peuples), ils embellissaient la ville et donnaient des fêtes.
Sous un masque de vertu, ils n'en pratiquaient pas moins tous les abus de l'autorité. La politique voulait qu'ils laissassent subsister l'ancienne constitution h l'ombre du pouvoir royal; mais ils trouvaient le moyen d'en arrêter sans cesse l'exercice. A chaque instant ils faufilaient quelqu'un des leurs dans les charges. — L'administration était ainsi peuplée de leurs créatures. Par les places, ils tenaient à leur discrétion les solliciteurs , les ambitieux, les indifl'érents qui composent dans tous les pays la matière des gouvernements. A ces artifices, ils joignaient l'argument de la force publique. S'ils régnaient, dit Thucidide, ils le devaient à l'usage où sont les rois de se rendre redoutables aux citoyens et de s'entourer d'une garde vigilante. L'intimidation, la corruption, la contrainte, ces éternels moyens de conserver l'autorité, ne servent heureusement qu'à la perdre.
Harmodius et .\ristogiton, tous deux citoyens d'.\thènes, étaient liés d'une amitié très étroite, [mpatienisdu joug, ils comparaient tristement l'ancienne liberté k la tyrannie nouvelle. Leurs regrets se répandaient en silence. Le fameux décret de Solon, qui ordonnait de tuer le tyian ou le fils du tyran , remuait leur sang jeune et patiiotique. La République morte leur parlait par la blessure qu'elle avait reçue de son ennemi. Il leur semblait qu'il serait héroïque et beau de rendre aux citoyens d'Athènes, par un coup d'audace, ce pouvoir souverain que Pisislrate avait usurpé sur le peuple.
A ces motifs d'intérêt public s'en joignaient, si l'on en croit Thucidide , d'autres moins nobhss et très particuliers. Harmodius était dans l'âge où la figure a le plus d'éclat; Vénus lui avait souri: les Grâces avaient pris plaisir à l'orner; il portait ainsi la beauté d'une femme dans la m;\le vigueur d'un jeune homme.
Aristogiton, citoyen d'une condition médiocre, avait pour Harmodius un attachement que les Grecs, vu leurs habitudes, ont vilainement calomnié. La vérité est qu'Harmodius et Aristogiton étaient dans l'âge où, sans penser à ma!, on mêle un peu d'amour dans l'amitié.
Mais la corruption habite les marches du trône avec l'oisiveté, sa sœur. Hi[>parque, fils de Pisistrate, vit Harmodms et le rechercha. Harmodius ne répondit point à de coupables désirs qu'il fil connaîtie à .\rislogiton. Celui-ci en conçut de l'horreur, indigné pour son ami de semblables propositions, craignant que le tyran n'employât la force, il sentit croître sa haine, et, enveloppant l'amour du bien jinblic dans son ressentiment particulier, il résolut dès lors de mettre en usage tous ses faillies moyens pour détruire la tyrannie.
Si C(ï qu'avance Thiu'i<liile était vrai, si (quoique nous refusions de le croire) un chagrin jaloux, fruit d'un amour contre nature, avait poussé Aristogiton à entreprendre la délivrance de son pays, il faudrait admirer deux choses : d'un côté la profonde bassesse de notre nature qui ne s'élève à rien de grand que par d'ignobles inclinations; de l'autre la grandeur de la Providence qui se sert des mobiles les plus honteux pour déterminer les actions les plus louables et les ])lus éclatantes. *
Tout en écartant cette supposition injurieuse pour les mœurs des deux amis, il faut reconnaître que leur tendresse indignée, alarmée, leur ouvrit encore mieux les yeux sur
les maux de leur patrie et sur les excès de l'usurpation : les hommes ne s'aperçoivent jamais si bien de la tyrannie que par le côté personnel uù la tyrannie les blesse.
Un second affront vint ajouter à la gravité de leur ressentiment. Harmodius avait une jeune sœur: invitée à venir porter la corbeille à une fête (ainsi que le réglait le cérémonial des Qrecs), elle se présenta et fut honteusement chassée. On soutint qu'on ne l'avait pas demandée, et que d'ailleurs elle n'était pas d'une naissance à remplir cette fonction.
Les deux amis reconnurent dans cette insulte la main d'Hipparque. L'humiliation de la jeune fille irrita vivement Harmodius; Aristogiton, s'idenlifiant à la cause de son ami, en fut encore plus indigné que si l'injure avait été adressée k lui-même. Ils mêlèrent fraternellement leurs haines et leurs projets de vengeance.
Harmodius et .Vrislogiton n'étaient pas les seuls mécontents d'.\thènes. Toute la jeunesse supportait avec rage une tyrannie que nul n'osait secouer. Un complot se forma sans bruit. Les deux amis communiquèrent leur projet à quelques afïidés. Un serment les liait au silence. Pour plus de sûreté , peu de personnes entrèrent dans le secret. Ayant fait toutes leurs dispositions avec ceux qui devaient les seconder dans un coup de main, ils attendirent pour l'exécution la fêle des grandes panathénées. C'était le seul jour où l'on voyait sans défiance quantité de citoyens en armes pour former le cortège de la cérémonie.
Le plan de la conjuration était arrêté entre les conjurés. Harmodius et Aristogiton devaient eux-mêmes porter les premiers coups ! Il était convenu que leurs compagnons les aideraient aussitôt à se défendre contre les gardes. Ils espéraient n'avoir qu'à montrer de l'audace. Ceux mêmes qu'ils n'auraient pas prévenus, voudraient alors recouvrer la liberté, surtout se trouvant les armes à la main.
Quel plus bel usage faire de ses armes, un jour de fêle, que de les tourner contre un tyran et de délivrer sa palricl
La fête arriva : Hippias avec ses gardes rangeait le cortège dans le Céramique . hors de la ville. Déjà s'avancent pour le frapper Harmodius et Aristogiton, armés de poignards couverts sous des branches de myrte : ils s'arrêtent. Un des conjurés s'entretenait familièrement avec Hippias. 0 soupçon ! les deux amis se croient dénoncés, trahis. Ils ne doutent plus que le tyran ne concerte dans le moment même leur arrestation. Effrayés, ils hâtent alors l'exécution de leur projet avec une audace inconsidérée. Comme leur principale haine était pour Hipparque, ils ont résolu de l'atteindre à travers tous les dangers. Aussitôt ils franchissent les portes et sejcttenl dans la ville
Hipparque était dans un endroit d'Athènes nommé Léocorion : ils le voient. Cette fois leur vengeance est sûre, lisse précii)itent sans être remarqués, et tous deux transportés de fureur, ils le frappent et le tuent.
Harmodius tombe mort sur-le-champ, percé par la main des gardes. Aristogiton parvient d'abord à se dégager; dans son désespoir, il rêve une seconde victime; mais la foule accourt: il est pris et frap|)é au visage.
Hippias reçoit dans le Céramique la nouvelle de la mort de son frère. .\ussitôt il se transporte non sur le lieu de la Itène, mais vers les citoyens armés luii accompagnaient la pompe et qui étaient à quelque dl^^ee, les joint avant qu'ils n'aient rien ajipris, se comiiose un visage ijui n'annonçait rien de relatif à l'événement, et leur ordonne de
gagner sans armes un endroit qu'il leur montre. Ils s'y rendent dans l'idée qu'il a quelque chose à leur communiquer. Alors donnant ordre à ses gardes de désarmer les citoyens, il fuit arrêter ceux qu'il soupçonne et tous ceux sur qui on trouve des poignards : on n'avait coutume d'apporter à cette cérémonie que la pique et le bouclier.
Chargé de fers, Aristogiton fut interrogé, tourmenté, questionné. On voulait qu'il fît des révélations, il parut céder; mais au lieu de nommer ses complices, il accusa les plus fidèles partisans d'Hippias , qui sur-le-champ et' sans témoignage contradictoire les fit conduire au supplice. — « As-tu d'autres scélérats à dénoncer? » s'écrie le tyran transporté de rage. — « Un seul, répond l'Athénien. — Lequel ? — Toi. » Et puis avec un implacable sourire : « Je meurs et j'emporte en mourant la satisfaction de t'avoir privé de tes meilleurs soutiens. Ceux que tu viens de tuer étaient tes amis. »
Harmodius et Aristogiton avaient voulu délivrer leur pays. Effrayée du danger qu'elle avait couru, la tyrannie en devint au contraire plus pesante. Dès lors Hippias donna la mort à quantité de citoyens, et en même temps porta ses regards au dehors, cherchant s'il ne pourrait pas se mettre en sûreté près des autres rois, en cas de révolution. C'est le résultat inévitable des tentatives de ce genre que de précipiter les pouvoirs dans l'injustice et dans des alliances étrangères. Je me demande si les tyrans donnent par là sujet à la liberté de se plaindre ou de se réjouir, puisque ces excès poussés très loin deviennent, avec le temps, les causes déterminantes de leur chute.
Trois ans après la mort d'Harmodius et d'Aristogiton, Hi|)|)ias était détrôné.
11 faut du sang sur une idée. Le complot dans lequel Harmodius et Aristogiton avaient laissé leur vie fut repris après eux, s'accrut de mécontentements nouveaux, obtint le secours d'alliés puissants, gagna jusqu'à la volonté des dieux (l'oracle de'Delphe se déclara contre Kippiasj, et, un beau jour, éclata en une révolution.
Les tyrans furent chassés à Athènes, la même année que les rois le furent à Home.
Athènes n'eut pas plus tôt reconquis sa liberté, que ces mêmes Athéniens qui avaient laissé tuer Harmodius, qui avaient prêté les mains à l'arrestation de son ami, qui avaient assisté de sang froid à l'exécution ordonnée par Hippias, se souvinrent avec transport d'Harmodius et d'Aristogiton. Les plus grands honneurs furent rendus à leur mémoire. On leur éleva des statues sur la place publique, hommage qui jusqu'alors n'avait encore été décerne à personne. « La vue de ces deux statues, fait observer le sage et judicieux Rollin, exposées en spectacle aux yeux de tous les citoyens, rallumait en eux la haine et l'exécration delà tyrannie, et renouvelait dejour en jourdansleurs esprits une vive reconnaissance pour ces généreux défenseurs de la liberté, qui n'avaient pas craint de lui sacrifier leur vie et de la sceller de leur sang. »
Voici une chanson de table que les citoyens d'Athènes chantaient en mémoire de ces deux héros :
« Je porterai mon épée couverte de feuilles de myrte, comme firent Harmodius et Aristogiton, quand ils tuèrent 1g tyran et quand ils établirent à Athènes "régalité dgs lois. » 4Hfe
« Cher Harmodius, vous n'êtes point encore mort : on dit que vous êtes dans les îles des bienheureux, où sont
Achille aux pieds légers et Diomède, ce vaillant fils de Tydée. »
« Je porterai mon épée couverte de feuilles de myrte, comme firent Harmodius et Aristogiton, lorsqu'ils tuèrent le tyran Hipparque, dans le temps des panathénées. »
« Que votre gloire soit éternelle, cher Harmodius, cher Aristogiton, parce que vous avez tué le tyran et établi dans Athènes l'égalité des lois. »
Il fut réglé que ces deux noms seraient célébrés à perpétuité dans la fête des panathénées et ne seraient sous aucun prétexte donnés à dos esclaves.
Et vous, je ne vous oublierai pas, femme, vous qui avez mêlé votre mort à celle d'Harmodius et d'Aristogiton, vous qui par votre courage et votre amour avez surmonté la faiblesse de votre sexe, vous dont la liberté (qui est une femme aussi) porte le nom dans son cœur , — chère Leien?. !
Cette Leaena (traduisez Lionne) était une courtisane d'Athènes, qui par les charmes de sa grande beauté et par son adresse à toucher la lyre s'était particulièrement attaché Harmodius et Aristogiton. Après leur mort, Hippias, sachant que les deux amis n'avaient rien de caché pour cette femme, la fit mettre à la question : il espérait ainsi tirer d'elle le nom des conjurés. Elle souffrit les tourments avec une constance invincible, mais craignant sans doute que la douleur ne lui arrachât un aveu, se méfiant d'un penchant trop ordina re à son sexe, sentant peut-être son courage fléchir avec la vie, Leaena mit toute sa force à prévenir une faiblesse : — elle se coupa la langue avec les dents.
Martyre du secret^ martyre de la liberté par Harmodius et Aristogiton, l'amour, plus fort que la mort, l'avait soutenue au-dessus des supplices et préservée d'une lâche indiscrétion : le nom de cette femme de cœur ne pouvait périr avec elle. Les Athéniens se souvinrent de son courage, de sa constance, et voulurent l'associer aux honneurs qu'ils rendaient à la mémoire des deux amis , comme elle s'était elle-même associée à leur mort héroïque.
Elle avait partagé l'ignominie du supplice, elle partagea les honneurs posthumes de la réhabilitation.
Une seule circonstance embarrassait la reconnaissance des Athéniens dans les honneurs qu'ils allaient rendre à la mémoire de Leœna, c'était sa qualité de courtisane. Certes, malgré la juste défaveur qui s'attache au trafic de l'amour, le caractère de cette femme était, depuis longtemps, purifié par son sacrifice et par son dévoùment. Le déshonneur de sa profession s'était effacé dans la gloire de son action sublime. Elle avait racheté, par l'amour du devoir et du bien public, les erreurs mêmes de l'amour profané. N'était-ce pas, d'ailleurs, d'une courtisane, d'une de ces femmes humiliées par la richesse des riches, par la force et par'"la brutalité des hommes, que devait sortir, dans le monde ancien, une protostation en faveur de la liberté !
Toutefois, les Athéniens accordèrcni, la reconnaissance avec leurs scrupules; ils effacèrent ce qui ressemblait trop à la personne, dissimulèrent les traits de la femme et couvrirent jusqu'à ses traits, en n'érigeant un monument qu'à son action, à son idée : — ils élevèrent en son honneur une statue de lionne qui était sans langue.
Les Athéniens, ce peuple oublieux, ne se montrèrent point sans mémoire dans cette circonstance. Ils apprirent que la petite-fille d'Aristogiton était à Lemnos, oii elle
ÛE LA LIBERTE.
vivait, triste et seule, sans pouvoir se marier à cause de son extrême misère. Le peuple la fit venir à Athènes. On la maria à l'un des plus riches et des plus considérables hommes de la ville. Elle reçut pour dot une terre dans le bourg de Potamos.
Tels sont les honneurs que les plus avancés et les plus intelligents des Grecs, les Athéniens, crurent devoir rendre à la mémoire d'Harmodius et d'Aristogiton. Nous partageons leur enthousiasme, sans, toutefois, approuver entièrement le meurtre d'Hippias. L'assassinat! nous n'en voulonsni dans la main de Charlotte CorddN , ni dans celle de Geoiges Cadoudal, ni dins celle de Louve! ' Arrière le poignard c'est l'arme des traîtres Mais quand dos am bitionscoupablesusur i pcnt la souveraineté deï tous , ne se condam nent-elles pas à lomli sous la justice du pu mier venu , qui se fait] alors l'exécuteur de la] volonté nationale ce] qu'un seul avait pris à] tous, un seul pouvait le lui reprendre. Ainsi le pensaient les Grecs.
Il ne faut pas tuer S les rois: il faut les em pêcher de naître.
Ce ne sont pas les chasseurs qui ont détruit les monstres : ce sont les pionniers. Oui, c'est en déboisant les ^1 grands espaces de ter- g5 re , en gouvernant h:
cours des fleuves, en:
nettoyant les endroits humides ou malsains , en fondant des établissements fixes, des sociétés, que la civilisation a délivré la terre
desnnimaux ieroccsou venimeux qui l'infestaient à l'origine.
Les rois sont les monstres de l'Iiiston-e : c'est en refoulant l'égoïsme, en détruisant les [)rivilégos, en tuant l'ignorance, en déracinant la corruption, en affermissant le sentiment du droit, qu'on rendrait impossibles à jamais les entreprises contre la souveraineté du peuple. Il faut que, trouvant autour d'elle une résistance robuste, voyant partout l'infamie et la mort, l'idée de la tyrannie n'ose pas même se former dans les cœurs.
LA PHILOSOPHIE GRECQUK. — PYTHAGOHE.
La Grèce , en substituant le principe de l'examen
D'jpr.
au principe de la foi , donna naissance à la philosophie. Parmi les chercheurs de vérité, l'un des plus anciens et des plus célèbres fut Pythagore. Sa vie est, comme sa doctrine, enveloppée de nuages. Sa patrie même est incertaine. On croit pourtant qu'il naquit à Samos. Il passa une partie de sa vie dans des voyages scientifiques. L'Inde étant la source des dogmes et des traditions sacrées, il remonta, dit-on, jusqu'à l'Inde.
On découvre dans sa doctrine, des proportions de sabéisme, de magisme, de gymnosophisme et d'autres théologies très anciennes.
Pythagore est un lien, le lien de l'esprit d'autorité à l'esprit d'examen ; il est l'anneau principal qui unit les traditions orientales aveclcsécolesgrecques.
Pythagore avait reçu d'Hermès, de Zoroas- Ire, d'Orphée, le fil d'orqu'iltransmitdans es mains de Platon.
On remonte avec lui , par voie rétrospective, à une philosophie unique, primordiale, qui, née dans le berceau même de la civilisation, cultivée d'abord en Asie, a passé en Grèce , a traversé les premiers siècles de notre ère et s'est perpétuée jusqu'à nos jours, où elle se confond avec les doctrines mêmes du socialisme.
Quoique révolutionnaires,notre forcen'est pas dans la guerre civile, ni même dans les révolutions ; notre force est dans la majesté du passé qui nous appuie. Nosdoctrinesont dcriière elles l'acclamation des siècles...
Tout ce qu'il y a eu de grand et de lumineux dans le monde depuis Orphée, de- {)uis Lycurgue, depuis Solon, depuis Pythagore, est avec nous. Socialistes, nous sommes concitoyens desthéosophes, des réformateurs, des apôtres, des martyrs, des législateurs; nous sommes l'église de l'humanité; nous conscivons les dogmes, les traditions et les liheités éternelles; nous conservons Dieu! — Venez donc maintenant vous heurter à cela!
La doctrine de Pythagore n'eut qu'à se montrer pour faire des prosélytes dans cette partie de l'Italie qu'on nomme la grande Grèce. Les vieillards, la jeunesse, les enfants, les femmes affluaient autour de lui, poussés par une attraction singulière et irrésistible. A la suite d'une de ses instructions,
sa
deux mille hommes abandonnèrent leuis maisons, et avec leurs femmes et leurs enfants, vinrent établir une maison commune, qu'ils appelèrent l'auditoire, op^zoïov.
Ce que Pythagore communiquait ainsi à ses auditeurs, on ne le sait. Le silence a protégé ses leçons. Il avait, d'ailleurs, deux doctrines, l'une publique, l'autre réservée, qu'il ne découvrait qu'à ses intimes.
Si sa doctrine était voilée, les effets en étaient clairs et surprenants. Dans toutes les villes de l'Italie et de la Sicile qui étaient tombées sous la servitude, il remplit les citoyens d'une soudaine aspiration à la liberté. Les auditeurs qui arrivaient à lui de toutes les villes emportaient, avec ses leçons, le germe de l'indépendance et de la justice.
Les rois et les magnats ne purent entièrement se soustraire à l'influence de ses discours. Symichus, le tyran, ayant entendu Pythagore, déposa son autorité, et donna ses richesses, partie à sa sœur, partie aux citoyens.
Il éteignit les discordes dans les villes, en faisant disparaître les causes d'inégalité qui animent les citoyens les uns contre les autres : le luxe, les richesses, le faste, l'intempérance.
Comme tous les législateurs de l'antiquité, Pythagore avait mis sa doctrine sous la protection d'un oracle.
11 rassemblait les femmes séparément dans des salles oii il leur parlait; l'inlluence qu'il exerçait sur elles était prodigieuse ; à sa voix elles se sentaient tout autres. Nous ne voulons qu'une preuve de son action et de son ascendant, Il obtint des femmes riches qu'elles renonçassent aux parures, qui passent dans le monde pour les insignes du sang, mais qu'il regardait, lui, comme l'aliment de l'envie et de la division entre les citoyennes. Ces ornements d'or et d'argent, ces voiles chargés de broderies, ces rares étoffes, ces cheveux empruntés, il leur persuada de déposer tout cela sur l'autel de Junon, la divinité du lieu. Il leur conseillait de porter désormais, sur elles, la pudeur, ce vêtement de l'égalité.
Pythagore avait compris que toute réforme doit commencer par un sacrifice.
Quelques-unes des femmes qui s'attachèrent à l'école de Pythagore devinrent célèbres dans l'antiquité. Théano, l'épouse, et Myia, la fille du philosophe , avaient toutes deux des talents remarquables. Il reste de la première des lettres qui passent pour authentiques. Une autre pythagoricienne, Périctione, avait composé un livre dont le lexle semble appartenir à une disciple de Charies Fourier, l'Harmonie de la femme.
D'après quelques notes de Porphyre, on peut conjecturer que Pythagore attribuait à la fenmie dans s( s mystères un rôle religieux et sacré. Théano conduisait un chœur de femmes et sa fille un chœur de vierges.
L'horreur de la tyrannie était bien forte chez Pythagore, puisqu'elle le fit renoncer au séjour de sa ville natale qu'occupait un tyran, Polycrate. Préférer l'exil au spectacle de la servitude était d'un philosophe. La plupart de ces amis de la sagesse témoignaient en effet dans l'antiquité, par leurs discours et leur conduite, le sentiment pénible que leur inspirait la violation du droit dans la personne des opprimés.
Esope, un esclave, demandait un jour au philosophe Chilon à quoi Jupiter s'occupait. — « A abaisser, dit-il , ceux qui s'élèvent, et à élever ceux qui s'abaissent. »
Pythagore, voyant le succès de ses leçons, conçut l'idée
d'une vaslc et puissante association secrète, qui exercerait une action sur les gouvernements. Cette idée, il l'avait puisée sans doute en Egypte, oii l'ordre des initiés, répandu dans les fonctions publiques, imprimait aux affaires un seul esprit et un seul mouvement. Son but n'était pourtant pas de faire régner, comme en Egypte, l'action sacerdotale. Il voulait, au contraire, se servir de l'influence que lui donnerait cette organisation occulte pour amener une réforme dans la société.
Pythagore cultiva, un des premiers en Grèce , l'art de reconnaître le caractère des hommes, leurs facultés, leurs aptitudes par les manifestations extérieures. Il explorait attentivement la nature du récipiendaire, avant de l'admettre aux mystères; il considérait ses mouvements, ses manières, sa démarche, et observait jusqu'à son sommeil. Il ne s'attacha personne pour ami ou pour familier de sa doctrine, qu'il n'eût cherché à pénétrer par les traits de son visage, par la forme de sa tête, dans la nature de son esprit. Il est probable qu'il avait vu pratiquer cet art en Egypte, oii les prêtres n'admettaient un aspirant à l'initiation que sur la .connaissance exacte de ses capacités et de ses dispositions morales.
Les réceptions étaient difficiles. Pythagore avait d'ailleurs deux ordres de disciples : les auditeurs auxquels il distribuait quelques connaissances superficielles; les mathématiciens, dont l'esprit plus formé était admis à pénétrer dans les principes et dans la pensée du maiire. Le terme de ses exercices était la contemplation.
Pythagore avait plusieurs écritures et plusieurs langages; il se communiquait à différents degrés, suivant l'intelligence et la force morale de ses disciples. Il pratiquait , comme en Orient, trois styles, le vulgaire, l'hiéroglyphique et le symbolique : trois voiles derrière lesquels sa pensée se couvrait plus ou moins d'obscurité.
Pour former la circonspection chez ses disciples, il leur imposait un noviciat de silence, qui durait plus ou moins longtemps, selon qu'il se défiait plus ou moins de leur loquacité. Il ne faut pas perdre de vue que Pythagore voulait instituer une société secrète. La première étude des alliliés à ces sortes de mystères devait être d'apprendre la discrétion. Les plus bavards, ceux dont la langue avait besoin d'être surveillée et domptée, étaient envoyés par lui dans un silence de cinq années, comme dans un exil de la voix.
Je me trompe : Pythagore exigeait avant le silence, avant tout, le sacrifice, le désintéressement de la propriété. En entrant dans l'Institut, on déposait son bien entre les mains des économes.
On a regardé, dans ces derniers temps, Pythagore comme un (les ancêtres du communisme ; ses disciples habitaient ensemble, il est vrai, avec les femmes et les enfants, dans un édifice immense, oii ils vivaient en commun; mais si j'en crois la tournure d'esprit du fondateur et les indices fournis par les anciens biographes sur son établissement, 1" OH(ac/(oion devait plutôt ressembler au Phalanstère qu'à rioarie
Pythagore est une des premières incarnations de Charles Fourier.
11 avait l'idée de la série; ses disciples vivaient distribués en différentes classes. Les uns se livraient aux exercices de la vit; religieuse, les autres, aux occupations de la science, les auties, enfin, à la jiolitique. L'attraction déterminait pour chacun la nature de ses travaux.
Pythagore avait vu la vie commune pratiquée dans les temples d'Egypte, où elle était regardée par les prêtres et par les initiés comme l'idéal de la perfection sociale.
Les lois civiles se confondaient dans l'Institut de Pythagore avec les lois religieuses. Son système était un. .Médecin ( il est remarquable que dans tous les temps les réformateurs de l'humanité sont sortis de la médecine, de l'étude de l'homme), Pytiiagore attachait une grande influence à la nourriture sur le moral. Le régime végétal lui semblait le plus favorable au développement de l'intelligence, à l'apaisement des sens et au maintien de la vie commune. 11 est à remarquer, en effet, que les animaux qui se nourrissent d'herbes ou de racines vivent ensemble, par bandes errantes, tandis que les animaux qui se nourrissent Je cjiair se choisissent, selon l'expression de M. Tliiers, un quartier de destruction qu'ils habitent seuls.
Pythagore vivait sobrement : du pain , <lu miel ; rarement de la viande. Le repas frugal était un moyen d'entretenir parmi ses disciples le désintéressement des richesses.
Le but qu'il se proposait était de graver la ressemblance de la divinité sur ses disciples. Or Pythagore se représentait Dieu , l'univers, comme une grande harmonie.
Ce sentiment le portait à voir dans le monde extérieur un vaste concert, régie par des notes et par des nombres, dont il voulut transporter l'équivalent dans son Institut : De là l'importance qu'il attachait aux mathématiques et à l'art musical.
Il exerçait lui-même ses disciples à composer leur âme sur les sons, à gouverner les mouvements de l'esjjrit et (lu cœur par la musique. Cette harmonie qu'il admirait dans toute lu nature, cet ordre qui pour lui était synonyme de monde (xojuoî) , ceV.c musique des sphères célestes que la faiblesse de nos organes nous empêche de saisir, mais qui, gouvernées dans l'espace par une mélodieuse attraction, gravitent, pour ainsi dire, en cadence les unes vers les autres, il entreprit de rélléchir tout cela sur l'association qu'il venait de fonder.
Les maladies étant, à ses yeux, des dérangements de l'ordre suprême et si l'on ose ainsi dire des fausses noies dans l'harmonie de la nature, il eut l'idée d'appliquer la musique à la médecine. Quand ses disciples étaient malades, il les soignait, les consolait, calmait les douleurs du corps et de l'esprit par des rhithmes appropriés à la nature des affections.
Persuadé de l'intimité des rapports qui existent entre l'ordre physique et l'ordre moral , il attachait une grande importance à l'impression des objets extérieurs sur les sens. Il choisissait pour ses promenades des lieux éloignés de tout bruit, majestueux et agréables, des temples, des forêts. Il engageait ses disciples à fuir les .spectacles qui troublent l'imagination, et à se composer un monde extérieur qui les ordonnât favorablement.
Pythagore concevait le système de i'miivers comme un grand poème; l'unité était pour lui, connue pour saint Augustin, la forme du beau. Cette forme, il voulut rim|)rimcr égalenu'iit à son Institut. Les membres dr cette vaste et ténébreuse congrégation étaient liés ensemble par une solidarité intime : dépouillés de toute propriété, ils n'avaient qu'une même pensée, une volonté unique. L'opposition des caractères, non celle des intérêts, aurait seule jiu introduire quehpie division parmi les sociétaires; il trouva
le moyen de prévenir les discordes , en groupant les membres de ce grand corps dans leur ordre d'affinités.
Il se servait de la poésie comme de la nmsique pour établir le lien des harmonies : ses disciples faisaient des vers et s'aidaient de la lecture des poètes pour guérir leurs maladies, pour mettre leur âme dans une assiette convenable, pour entretenir dans leurs rapports l'union et la convenance.
Qu'est-ce que l'amitié? — L'égalité. Cette réponse est de Pythagore. Il n'y a en effet d'union sincère que parmi des égaux, comme il n'y a de liaison, dans le monde chimique, que pour les mollécules d'une nature homogène. L'attraction est la loi qui détermine l'affinité des corps bruis; la fraternité est la loi qui détermine l'association des êtres moraux.
Il était'dans la nature des siècles oii vivait Pythagore de sceller la vérité d'un triple sceau. LeDieu de ces âges reculés (je parle surtout de l'Egypte dont Pythagore a tiré l'idée de son Institut) était un Dieu impénétrable, qui ne se communiquait pas h. tout le monde. La science alors donnait l'autorité, et l'autorité semblait nécessaire pour exercer de l'action sur l'état social. Le privilège des lumières étant celui qui engendrait tous les autres, on conçoit que Pythagore, jaloux de la suprématie de son Institut, ait voulu protéger ses connaissances contre la curiosité brutale des profanes. Le voile énigmatique dont il a couvert sa doctrine était une nécessité du temps oîi il vivait.
Il y a peu de systèmes qui aient été plus maltraités que celui de Pythagore. On lui a prêté libéralement nombre d'absurdités qui n'entrèrent jamais dans son cerveau. Ce qu'on connaît de sa doctrine ressemble assez à ce qu'on coiinaîtrait des théories de Charles Fourier, si, les ouvrages du maître étant détruits, on le jugeait sur les inventions qu'on lui suppose : l'œil au bout de la queue, la mer de limonade gazeuse et le resle.
La doctrine de Pythagore peut se définir d'un mot : la philosophie des transformations.
On lui a prêté l'idée de la métempsychosc ; or, rien de plus éloigné de son système que cette aveugle migration des âmes humaines dans le corps des animaux, dont le gratifie la crédulité railleuse des autres écoles philosophiques.
Pythagore croyait â une matière première dont tous les êtres ont été formés successivement; il estimait que le piincipe de la vie, après avoir habité les régions inférieures de la nature, s'était élevé, de transformation en transformation, vers les êtres supérieurs, vers l'homme.
L'histoire des pérégrinations de la vie sur le globe, de ses pi ogres, de ses changements, de ses perfectionnements, n'était à ses yeux que l'histoire des évolutions de Dieu dans la nature, uni â elle comme l'âme l'est au corps, attestant sa sagesse par l'harmonie des mondes, modifiant sans cesse l'infini de .sa substance par des manifestations infinies, ré- |)andu dans tous les êtres qu'il anime de son esprit, qu'il nouriit de sa propre existence; les formes des êtres vivants s'usent, s'altèrent, se corrompent incessamment; mais les principes de la vie relournent à leur origine, parcourent des organes nouveaux, et après certains cercles de temps, redeviennent les germes des Iransformalions successives qui renouvellent sans cesse les mondes, les animaux, les hommes.
De ce panthéisme confus, mystique, ténébreux même , à la métempsycliose il y a loin ; ce qui sort d'un le! sysli'me, c'est l'idée d'une origine connnune , d'une conSMUguinilo
des êtres , émanés les uns des autres par voie de ransformation. Tous les animaux, l'homme compris, étaient unis à ses yeux par des liens de parenté, des liens de famille. Pythagore traitait avec humanité toute la nature. Il avait travaillé toute sa vie, sur ce principe, à établir entre le ciel et la terre, entre les citoyens d'une même ville, entre les enfants d'une même maison, entre tous les êtres vivants de quelque nature qu'ils fussent, une étroite et fraternelle liaison.
Tout est un.
Mais, son opinion sur l'état des hommes après la mort? — Pythagore croyait que l'àme, après la mort, avait besoin de se purifirr de la vie, de ses attaches avec la matière; elle subissait alors diverses modifications , diverses épreuves; jusqu'à ce que, remontée à la pureté de son origine, elle retournât sur la terre et se portât d'elleniême à vouloir rentrer dans un nouveau corps.
Sa doctriae était celle de Pierre Leroux : la renaissance dans l'humanité.
Entre ces manifestations successives de l'être, passait l'oubli, le fleuve Léthé. Pythagore croyait pourtant qu'avec de l'attention et un esprit purifié on pouvait renouveler la mémoire desexislences antérieures. A beaucoup de ceux qui l'approchaient, il disait les vies dont ils avaient vécu, avant d'entrer dans le corps qu'ils occupaient alors. Il prouvait, par d'irréfragables arguments , que lui - même avait été .(Ethalide; il affirmait avoir été ensuite Euphorbe, puis Hermolhyme, puis Pyrrhus, et enfin Pythagore.
Quelques-uns de ses disciples poussaient cette mémoire beaucoup plus loin : l'un d'eux croyait se souvenir des révolutions qu'avait parcourues, sur le globe, le principe de la vie en s'élevant des animaux à l'homme ; Empédocle se figurait avoir été successivement arbre, poisson, oiseau... Il portait en lui toute la nature.
Comme (]harles Fourier, Pythagore supposait des rapports mystérieux entre le monde intellectuel et le monde physique ; ces rapports s'exprimaient par des nombres : la triade était une image des attributs de l'Être suprême.
Sa morale était pure, mais vulgaire : « Il faut, disait-il, arracher par tous les moyens, par le feu et par le fer, il faut extirper à l'aide des instruments tranchants, — du corps, la maladie,— de l'àme, l'ignorance, — de la cité, les divisions, — de la famille, la discorde, — de toutes choses, l'excès. »
11 avait coutume d'appeler les lois les couronnes des villes.
Cependant les rois commençaient à s'inquiéter des progrès de sa doctrine. Plusieurs villes de l'Italie confièrent à ses disciples le soin de gouverner leur république. L'envie, la crainte, le soupçon, tels furent les premiers motifs des persécutions qui s'élevèrent contre l'Institut de Pythagore. Le but de la philosophie ou de la recherche du vrai, c'était la liberté. Les philosophes ne pouvaient pas être bien vus des gouvernements.
Ses ennemis firent mettre le feu à la maison de Milon de Crotone, chez lequel Pythagore demeurait; il échappa celte fois au danger par son absence.
On ne cessait d'exciter contre Pythagore et sa secte la haine des lumières, la crainte des réformes, l'horreur du progrès, toutes sortes de bêtes fauves qui habitent les antres ténébreux de l'âme humaine. Pythagore était, pour les hommes d'autorité, un novateur, un exalte, un fou. Tout
ce qui, dans la sociétéancienne, était intéressé au maintien des abus, s'opposait au développement de cette doctrine. Pythagore se vit éconduit par les uns, poursuivi par les autres. S'étant présenté aux portes d'une ville, il reçut une députation de vieillards, qui vinrent lui apporter l'opinion de leurs concitoyens : « Nous avons entendu dire, ô Pythagore, que tu étais un homme de grand esprit; mais nous n'avons rien à reprendre dans nos lois; tu feras donc bien de passer ton chemin et de t'en aller où tu voudras, après avoir reçu nos vœux et nos compliments. »
Nous n'avons rien à reprendre dans nos lois : ô éternel aveuglement de cet esprit conservateur qui embaume ses institutions dans le respect et la paresse, comme les Egyptiens embaumaient leurs morts dans le bitume ! A ces nécropoles anciennes et modernes , il faut des loismomies.
De grandes séditions dans les villes s'élevaient. Le parti de Pythagore était en butte à une persécution furieuse. Suivant quelques récils, Pythagore lui-même aurait trouvé la mort à la suite d'un de ces mouvements de réaction contre ses doctrines. Sans amis, sans secours, il se serait réfugié, pour éviter le danger, dans le temple des Muses, oii il aurait succombé de faim et de tristesse, après quarante jours. D'autres disent que la malveillance ayant mis le feu à une maison où il se trouvait avec ses disciples, il trouva moyen de s'échapper, mais que, privé de ses amis, accablé de son désespoir, il se donna lui-même la mort.
La fin de Pythagore est, comme toute sa vie, enveloppée d'obscurité. Pythagore n'est pas un homme, c'est une école.
Après sa mort, cette école fut indignement maltraitée. On donnait la chasse aux pythagoriciens comme à des bêles fauves. A la suite du désastre qui avait frappé le maître, les disciples se dispersèrent. Errant çà et là, accablés de douleur, détestant la société humaine, ils s'enveloppèrent dans la science comme dans un linceul.
L'esprit d'invention a mêlé des fables à l'écroulement de cette grande école. C'est une des plus tristes catastrophes de l'antiquité. Le gémissement s'en est prolongé de siècle en siècle. Porphyre (un rêveur) raconte cet événement avec une mélancolie qui pénètre. Craignant que le nom même de la philosophie ne vînt à périr parmi les hommes, et ne voulant point encourir, pour cet effet, la colère des dieux, les pythagoriciens composèrent des abrégés de la doctrine, qu'ils enterraient avec eux dans l'endroit même où la mort les surprenait. Leurs épouses ou leurs filles, seules confidentes de ce dépôt sacré, gardaient le secret de la tombe. Elles ne devaient communiquer ces manuscrits qu'aux initiés. C'est ainsi que, par une succession ininterrompue, les idées de Pythagore ont pu parvenir aux continuateurs de son œuvre; car lui-même ne laissa rien d'écrit : sa doctrine n'avait pour temple que la mémoire et le cœur de ses disciples.
Si l'on en croit'les pythagoriciens , le ressentiment terrible d'un Cylon de Crotone , homme de naissance, le premier de la ville par la gloire de ses ancêtres, et par sa fortune, avide de domination , aurait attiré sur la tôle de Pythagore et sur celle de ses disciples une persécution si furieuse. Il s'était approché de Pythagore , témoignant le désir de s'attacher à sa personne et à ses leçons; mais le philosophe ayant étudié le caractère de cet homme, ses , mœurs, ajant recoauu chez lui uu violeut amour des ri-
chesses, une probité douteuse, une ambition immodérée, lui signifia de s'en aller et de faire lui-même ses affaires. Ce Cyion ressentit toute la douleur d'un amour-propre blessé. Comme il disposait par ses trésors d'une grande puissance, il se vengea de l'aflVont qu'il croyait avoir reçu, en ne cessant de tendre des pièges à Pythagure et à ses amis pour les détruire.
Ce n'est point la dernière fois que nous verrons dans l'histoire le parti des idées nouvelles attirer à lui les princes du vieux monde; ils viennent, mus par un sentiment d'intérêt et d'ambition; une voix intérieure leur dit que, le monde se renouvelant , ils doivent rajeunir leur autorité dans le progrès des lumières; mais leur nature est toujours làils ne tardent pas à se découvrir , à démasquer leur incurable attachement aux privilèges du rang et de la naissance; le parti de l'avenir , voyant que leur conversion est feinte, que le sacrifice est incomplet, les re- ; jette : ils s'en vengent alors par de sourdes et implacables menées.
Il nous reste à juger l'idée politique de Pythagore : introduire une réforme dans l'étal social par le moyen ^^Ex d'une vaste congrégation dont touslcs membres, pénétrés du même esprit, tendant au môme but , devaient changer sans bruit les lois, les institutions, les formes du gouvernement et substituer les principes de leur secte aux idées reçues, aux opinions anciennes.
L'action d'une telle association secrète devait être, dans ces siècles d'ignorance, un levier d'une puissance incalculable; mais, c'est cette puissance même que j'aurais redoutée, par la suite , si le succès fût venu en aide à l'idée de Pythagore.
Nous avons vu de nos jours une société , partagée entre l'étude et la prière, maniant à la fois l'encensoir et l'inlrigue, renonçant par esprit dé corps aux plaisirs des sens et aux douceurs de la vie, courbée sous une discipline austère, sans autre ambition (jue la prospcriti'; de l'ordre, — celleci immense, — nous l'avons vue, dis-je, gouverner les peuples et les rois. Rien ne lui coûte pourvu qu'elle d(jniine. Son inlluence est partout sensible, son esprit s'infiltre dans
DEMOSTHENG.
tout ce qu'elle touche, ses membres s'insinuent dans la direction de toutes les afJaires et tiennent les consciences enchaînées. Je parle de l'ordre des jésuites.
On me dira que le même instrument peut servir des intérêts de différente nature, selon les mtentions de celui qui le dirige. — Je ne crois pas. On n'a pas su jusqu'ici concilier ce qui est inconciliable. Une organisation dont les membres ne s'appartiennent pas, chez lesquels la vie commune efface, de jour en jour, la trace du jnoj, dont l'obéissance s'abaisse à celle du bâton, ul baculus, peut bien être
une puissante machine d'influence et d'autorité; ce ne sera jamais un instrument de liberté.
Si les sociétés secrètes ont eu leur raison d'être, c'est quand une tyrannie s'étant organisée à la tête de la so- ciété, les citoyens n'a- = yant plus ni la parole pour réclamer leurs / droits , ni la faculté de se réunir librement pour s'entendre sur leurs intérêts , il de-
vient nécessaire de mi-
ner l'oppression par un
travail occulte et sou-
terram. Avec la liberté
de la presse, avec le
■-- suffrage universel.avec
le droit de réunion ,
I tf: les sociétés secrètes se-
^-'^ raient des anachronis-
mes. A quoi bon le
j^ boisseau sur la lumière
"^ quand la luniièreabrù-
lé le boisseau ?
Pythagore institua , en Grèce, une société secrète contre l'ignorance , mère de toutes les servitudes.
L'Institut de Pythagore avait, comme sa doctrine, toutes sortes de côtés ruineux; mais fc'est ici la supériorité de la philosophie grecque sur les religions de l'Orient) son système du moins était un système.
Chez les nations soumises à l'autorité de la foi, on trouve moins d'erreurs que chez les pcujiles où existe la liberté de conscience et d'examen. Nous plaindrions les civilisations orthodoxes de tirer avantage d'une telle différence. Pascal, se comparant h un arbre, reconnaissait sa supériorité d'être intelligent en ce qu'il se .sentait souffrir, tandis que l'arbre n'a pas la conscience de la douleur. On peut en dire autant des erreurs de l'esprit : pour se tromper il faut penser. La découverte du vrai , quoi(iue semée de nuages , est d'un attrait si vif pour l'intelligence, qu'on ne voudrait pas y
Rouget
ipiioncer, même au prix des égarements de la raison. Les nations qui croient, s'écartent peu; mais elles savent peu , et leur repos même dans la tradition témoigne qu'elles se contentent aisément. L'inquiétude, la passion de l'inconnu, quoique fertiles en chutes, montrent la grandeur de la raison liumaine jusque dans ses misères. L'abîme ne fait qu'attester la hauteur du but vers lequel l'esprit s'élance.
Les erreurs mêmes sont-elles sans profit pour l'avenir ? Non, sans doute, les erreurs ne sont le plus souvent que des embryons de vérités. Menées à terme, si l'on ose ainsi dire, par une nouvelle incubation de l'esprit humain, elles deviennent, avec le temps, les êtres, les créations vivantes du progrès.
Il y avait dans Pylhagore un sentiment, la liberté ; une science, le socialisme.
Sentiment et science, tout était incomplet, mais tout était capable d'être fécondé, perfectionné. On voit d'ici la raison pour laquelle, dans cette histoire, nous embrassons les rêveurs, les utopistes, les visionnaires, tous les génies malheui-eux qui ont immolé quelque chose à la liberté de l'esprit humain; leur sacrifice ne devait pas être stérile, car dans tout sacrifice il y a de l'amour , et les œuvres de l'amour ne meurent pas.
Pythagore appartient à cette grande école de socialistes qui a commencé avec le monae : science éternelle, sans limite, car il y aura toujours une erreur à corriger, un abus à détruire, un bien-être à conquérir, une réforme à opérer ; science qui accroît la liberté de l'homme, en élargissant ses rapports avec l'humanité, avec la création, avec Dieu.
La tradition qui a conservé si religieusement la mémoire des hommes qui lui ont enseigné les premiers éléments de la vie: — Triptolème, le pain; — Bacchus, le vin; — Cécrops, l'olive ; — ne saurait oublier les noms des hommes qui, par l'étude et par une organisation sociale, assise sur de meilleures bases, veulent étendre à tous les hommes la jouissance de ces mêmes biens si péniblement conquis sur la nature.
GUEURE DES PERSES CONTRE LES GRECS. - MILTIADE. — THÉMISTOCLE. — LÉOMDAS.
C'est ici un grand spectacle : toutes les forces d'un empire innombrable qui viennent se briser contre une poignée d'hommes, contre une ville. Quand un peu|)le défend son territoire, avec l'acharnement et le désespoir que mirent les Athéniens et les Spartiates à sauver leur patrie, c'est que ce territoire national est le sol d'une idée, le théâtre des progrès de l'esprit humain.
La race hellénique était une race initiatrice : en défendant à outrance dans mille batailles les richesses d'art, de science, d'organisation sociale qu'elle avait créées par le travail des siècles , en préservant de l'invasion les libertés dernièrement reconquises, elle sauvait dans sa personne la civilisation, l'humanité.
La race persane faisait partie du groupe des civilisations immobiles dont la Grèce s'était séparée. L'aulorilé souveraine, envclo]>péc dans une caste sacerdotale, s'exerçait sans contrôle et sans limite. La volonté du roi était la seule; loi du bien et du mal. Tous les pouvoirs étaient confondus dans son pouvoir unique. On ne vit peut-être jamais de
despotisme égal à celui qui régnait en Perse. Les grands n'étaient que des esclaves superposés à des esclaves.
Chez les Perses comme chez toutes les nations de l'antique Orient, l'Etat était une empreinte de la religion. Les anciens Perses adoraient un dieu enchaîné aux éléments. Leur premier culte s'adressa au feu. Ils s'agenouillaient devant le soleil qui est comme le resplendissement de la vie universelle. Ils honoraient aussi l'eau, la terre, les vents et en général toute les forces de la nature, auxquelles ils prêtaientune âme dépendante de l'âme du monde. Le résultat de cette confuse théologie devait être un esclavage infini. Le gouvernement n'était comme la religion qu'une série de forces enchaînées qui s'imposaient les unes aux autres, et qui nécessairement, fatalement, déterminaient les actions lies hommes, comme les lois du monde physique déterminent la matière.
Un second Zoi'oaslre, succédant <à un Zoroastre plus ancien, (l'un et l'autre ont-ils jamais existé?) introduisit chez les Perses une réforme analogue à celle de Moïse. Il dégagea des religions de la nature la personnification de Dieu.
Les Perses croyaient du temps de Darius à un dieu, qu'ils nommaient Ormuzd et qui était le principe du bien : il avait pour adversaire Ahriman (celui qui dit non ), le principe du mal. Introduire la division en Dieu, c'était l'établir à plus forie raison dans la société. Il y avait deux espèces d'hommes en Perse.
Le roi était l'image, l'incarnation d'Ormuzd. Il personnifiait en lui toute la race. Des millions d'existences se résumaient dans la sienne. Il était, et rien autre n'était après lui.
Sa majesté s'identifiait avec la majesté divine, dont elle était le reflet, le rayonnement humain. On n'a pas d'idée d'une pareille idolâtrie. Ses sujets ne lui parlaient que la face prosternée contre terre.
Cet absolutisme monstrueux était protégé par l'accoutumance. Ilien ne changeait: la politique étant une émanalion du dogme et le dogme étant inaltérable de sa nature, la tyrannie était immuable.
Cette incroyable guerre des Perses contre les Grecs ne fut, ô surprise ! que la guerre de l'esprit ancien contre l'esprit nouveau, du principe de l'examen contre le principe de la foi, du dogme de l'autorité contre la liberté de conscience et de discussion.
Si tout en tenant compte de la différence des temps, nous cherchons à nous faire une idée de la situation respective des choses par voie d'analogie ; si nous comparons les éléments anciens avec les éléments nouveaux que nous avons maintenant sous les yeux, voici ce que nous trouverons : la Perse, c'est la Russie ; la Grèce, c'estla France; Athènes, c'est Paris.
Il est dans la nature des ténèbres de haïr la lumière. I! est dans la nature de l'idiot d'avoir horreur de la voix humaine, signe redoutable de la pensée. Il est dans la nature des peuples barbares d'en vouloir aux peuples civilisés.
L'autorité (c'est-à-dire la Perse) devait donc attaquer tôt ou lard la liberté (c'est-à-dire la Grèce.)
Les grandes causes étant iiinsi posées, les occasions naissent. Si l'on en croit les historiens, un caprice de femme avait donné naissance à cette guerre qui troubla la mer et la teire. Atossa profita, dit-on, d'un niomenl oii Darius lui exprimait sa tendresse, pour lui confier le grand désir qu'elle avait d'attacher à son service des femmes de
Lacédémonc, d'Ai'j^os, de CoriiUlie et d'Atlunos. Ce ne fut pas sans doute la seule fois qu'en Orient, du fond des baienis, d'entre les bras de la voIu[>té, sortirent des fantaisies musquées qui ravagèrent les États.
Darius envoya pardes ambassadeurs demander aux Grecs la terre et l'eau. C'est la formule qu'employaient les Perses pour exiger l'hommage des nations. Plusieurs villes de la Grèce se soumirent. A Sparte et à Athènes l'accueil ne fut pas favorable. On saisit les deux hérauts: L'un fut jeté dans un puits et l'autre dans une fosse profonde. — Vous pourrez prendre là, mes maîtres, de l'eau et de la terre tout à votre aise.
La guerre s'engagea. Les Athéniens soutinrent seuls le poids d'un continent tout entier qui fondait sur eux. Les Lacédémoniens, quoique alliés, ne purent à cause de divers obstacles joindre leurs troupes à celles d'Athènes. Cette ville demeurait donc abandonnée à ses propres forces. Viton jamais rien de semblable dans l'histoire ? Ce petit point de terre qui résistait au déluge des barbares et qui se flattait de briser celte puissance des Perses devant laquelle Btibyione et tant d'autics empires fameu.'c étaient tombés 1
L'instinct de la défense est proportionné chez, les races à l'importance de l'idée qu'ils représentent. Les Athéniens avaient le sentiment qu'ils portaient avec eux, dans leurs veines, dans leur ceiveau , la substance mère de la civilisalion. La supériorité de leurs caractères j)hysiologiques sur la nature des Persans leur donna l'espérance et le courage de vaincre. C'est l'avantage des races progressives sur les races arrêtées que de mépiiser le nombre, la force matérielle: elles se tirent d'embarras par l'emploi de la force morale, par la manœuvre et la tactique.
Défendre l'intégrité des caractères d'une race libre, combattre pour le génie national , pour le sol et pour la constitution, pour les citoyens et pour la cité, c'est faire la guerre sainte, la guerre du pays, la guerre de l'indépendance. Jusque-là les Athéniens n'avaient guère pris les armes que contre la tyrannie intérieure; celle fois, il leur fallait re- [)0usser la servitude qui les menaçait de toute part sous la forme de l'invasion. Ce qui enflamma surtout leur courage, c'est qu'au milieu de cette armée ennemie qui portait dans SOS flancs le despotisme et la mort était (je vous laisse à deviner qui?) leur ancien tyran, Hip[)ias.
Oui, cet Hi|)pias, dont Harmodius et .-Vristogilon avaient tué le frère, que les Athéniens avaient chassé, revenait dans les rangs de l'invasion. C'est lui qui, i)ar ses sollicitations et ses intrigues, avait amené Darius à cette guerre. Ami des ennemis de son pays, il servait pour ainsi dire de guide aux Perses cl leur montrait le chemin d'Athènes. C'est l'éternelle perfidie des rois détrônés que d'intéresser à leur cause les armes des autres rois.
Les Athéniens frémirent à cette nouvelle. Retonibersous une lyiannie accrue par la vengeance leur parut dix fois plus horribh; que la mort. Hippias aurait apporté dans les murs d'Athènes le ressentiment d'une défaite et le souvenir amer de sa chute. Il eût fait payer cher aux citoyens son exil. On le savait : sa i)résence dans les rangs de l'armée ennemie ,1e danger de sa domination furieuse redoublait encore l'ardeur des .Athéniens. Ils combattaient deux tyrannies dans une : les Perses et Hippias, l'invasion et la restauwljon.
La marche des Perses fut lente et embarrassée par le
nonihic. Tout tomba sur leur passage sans opposer de résistance, A'.hènes seule tenait.
Ils s'avancent. Ils viennent décajjiler la civilisation dans Athènes.