‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 14 sur 49 · LES PERSES · texte numérisé non relu

LES PERSES

Nous venons avec nos armes et nous nous en retournerons chargés de butin. La mer est notre esclave. Nos armées couvrent un es|)ace que l'œil ne peut mesurer et que l'aigle au grand vol ne saurait parcourir dans l'espace d'un jour. Nos cavaliers bondissent dans la plaine comme des sauterelles d'airain. Nous menons avec nous des charriots, des tours mouvantes, des éléphants, des chameaux, des tentes , des concubines. Nos hommes sont couverts de fer et de pourpre. A nous l'air 1 à nous l'espace! à nous la terre! Le bruit de nos pas retentit jusque dans les entrailles du sol. Allonsl allons! La lumière du soleil se baigne dans notre armée mouvante comme dans une mer d'acier. Nous sommes la force, le nombre , la puissance; il faut qu'on se courbe devant nous ou qu'on meure. Malheur aux Grecs I Darius est notre roi , le Dieu visible.

LES ATHÉMENS.

Nous sommes les vaillants, les forts, les hommes libres. Les citoyens ne craignent pas des esclaves. Quand même cette poussière humaine couvrirait la mer, la terre, le ciel , notre souffle balaierait tout cela dans l'espace. Ce ne sont pas les armes , les pesantes machines de guerre , les chevaux et les chars, les lances et les flèches qui donnent la victoire ; c'est l'intelligence et la confiance dans le bon droit. Nous sommes la lumière des peuples; c'est chez nous que la justice, bannie du reste de la terre, est venue poser ses pieds religieux; si nous succombons, le monde avec nous (oml)era dans la barbarie. .\ux armes! sauvons nos institutions et nos lois; sauvons la démocratie; sauvons la liberté! Aux armes! Nous ne remettrons nos glaives dans le fourreau qu'après les avoir teints dans le sang des rois et des esclaves.

Dans les États jiopulaires, le danger improvise des généraux : trois hommes parurent qui pouvaient décider du sort de la Grèce : Miltiade, Aristide et Thémistocle. Ce fut Miltiade qui commanda.

La bataille s'engagea dans la plaine d^Marallion. Nous ne nous amuserons point à décrire des manœuvres de guerre; l'histoire donne trop d'importance et d'atlenlion à ces tueries furieuses; dans l'intérêt qu'elle prête au choc des armées, au caractère des généraux, aux rivalités des chefs, elle oublie trop le mouvement des idées qui s'rtgilenl derrière les batailles.

La déroute des Perses fut immense. Ils comptaient lellenient sur la victoire qu'ils avaient apporté du marbre à Marathon pour y ériger un monument. Les Grecs se saisilent do ce marbre et chargèrent Phidias d'en faire une statue à Némésis. En rendant cet honneur ii la déesse chargée de venger hîs injustices, les Athéniens mêlaient ( chose renwrquable! ) à la défaite des Perses l'idée d'une violation du droit el d'un châtiment. Vainqueurs, ils voulaient co»»sacrer jjar un monument le respect de la chose habilée, l'intégrité du territoire, la religion des limites, l'inviolabi-

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lité des races. C'était repousser de la morale des peuples ces larcins de nations qu'on nomme des conquêtes.

Hippias fut tué dans le combat. Il avait été le principal mobile de l'entreprise des Perses; il devint l'instrument de leur défaite. La haine qu'il inspirait aux Athéniens les anima jusqu'à la fureur contre les alliés du tyran. Une mort honteuse, qui devait être suivie de l'exécration de tous les siècles, fut la juste récompense de cet Hippias. Comme tant d'autres prétendants, il ne pouvait pardonner aux Athéniens l'insolence qu'ils avaient de ne vouloir point de lui pour leur roi.

La victoire de Marathon devint la source de toutes les victoires qui furent remportées ensuite sur les Perses. Les Grecs avaient fait dans celte journée l'expérience de leur force; ils avaient appris à se connaître ; ils auraient rougi de dégénérer. La terreur qu'inspirait la puissance des Perses, cette terreur qui les rendait si forïnidables et qui faisait tout plier devant eux, s'évanouit ce jour-là, dans leur fuite honteuse.

On accuse les démocraties d'être ombrageuses , on leur reproche leur ingratitude; comme si les rois s'étaient montrés déjà si supérieurs à la jalousie et si reconnaissants! Dans les États populaires, les citoyens ont-ils d'ailleuis grand tort de se tenir sur leurs gardes, en temps de guerre, pour éviter les surprises de l'admiration et de l'intrigue? L'instinct des Athéniens leur fit découvrir le danger d'une ambition qui a l«s armes à la main. La gloire militaire est ennemie de la liberté. A la suite de l'ivresse d'une victoire, des généraux tentés par le rang suprême ne trouvent que trop souvent dans les dispositions favorables de leur armée et dans l'enthousiasme public un encouragement à leurs desseins. On ne cite guère d'usurpations dont le mérite personnel dans les combats ou un souvenir de gloire militaire n'ait été le complice. Devant ces considérations j'hésite à condamner la méfiance des Athéniens; cette méfiance était de la sagesse.

Quelques satellites, accordés à Pisistrate pour sa sûreté personnelle, avaient suffi à confisquer les libertés d'Athènes. Combien, à plus forte raison, était redoutable le pouvoir de ces généraux qui tenaient dans leurs mains le commandement et la force? Les temps de guerre sont des temps de repos et de sommeil pour la loi. Il ne faut pas alors blâmer les Athéniens d'avoir veillé d'un œil plus inquiet que dans les temps ordinaires sur la gloire de leurs chefs.

Milliade avait été l'âme de la victoire à Marathon : les Athéniens le craignirent, d'autant plus qu'ils sentaient le faible de leur admiration pour ses talents et pour les services qu'il leur avait rendus. On trouva, dans son caractère et dans sa vie passée, les indices d'un esprit dommateur. Ayant commandé autrefois en Thrace, il y avait, disait-on, exercé tous les droits de la souveraineté. Le mauvais succès d'une expédition qu'il entreprit contre l'île de Paros fournit aux soupçons qu'éveillait sa gloire un prétexte d'éclater. On l'accusa de s'êiie laissé corrompre par l'argent des Perses.

11 faut se mettre à la place des Athéniens : il faut se re • présenter leur situation extraordinaire et suprême; seuls contre une barbarie qui les menaçait de toute part, ils appelèrent à eux, dans cette lutte, toutes les forces morales : la défiance était une de ces forces. La corruption les aurait livrés pieds et poings liés aux Perses; ils savaient les ravages faciles que cette plaie l'ait dans les cœurs : ils crurent garantir leur société par un jugement.

Miltiade fut condamné à être précipité dans le Barathre : C'était la fosse où l'on jetait les criminels. Le magistrat, touché des services que Miltiade avait rendus, en défendant la liberté de son pays, s'opposa à l'exécution de ce jugement. La sentence de mort fut commuée en une amende de deux cent soixante-dix mille francs. Miltiade était incapable de payer cette somme. Le fisc, inexorable, le retint : il mourut en prison d'une blessure qu'il avait reçue, en combattant à Paros. Cimon, son fils, dégagea le cadavre et acheta la permission de l'ensevelir en payant l'amende à laquelle Miltiade avait été condamné. Il ramassa cet argent du mieux qu'il pût dans la bourse de ses parents et de ses amis.

Innocent? L'histoire aflTirme que ce grand homme l'était : les Athéniens eux-mêmes le crurent tel; mais Cornélius Nepos nous donne la clé de son jugement. Ce peuple, ditil, en parlant des Athéniens, aima mieux, toute réflexion faite, punir un innocent que de vivre plus longtemps dans la crainte. Cette crainte était celle que leur inspirait le génie de Miltiade, derrière lequel ils entrevoyaient le fantôme de la tyrannie, l'ombre de Pisistrate.

Faut-il la plaindre? faut-il l'envier? Au fond, la mort de Miltiade fut belle. Dans son cachot, il était visité par le souvenir des grands devoirs qu'il avait remplis; les ténèbres de ce lieu d'horreur étaient éclairées par sa gloire ; l'injustice des Athéniens, à son égard, se trouvait couverte par la voix de la postérité qui bourdonnait dans son silence.

Et puis, le véritable dévoûment ne doit chercher ni la récompense, ni le triomphe. Arrière ceux qui défendent leur nation pour le succès, pour la gloire qu'ils en retirent, pour l'intérêt de leur nom ou de leur fortune I II faut aimer et servir la liberté de son pays pour ses plaies, pour ses ingratitudes, pour son dénûment, pour ses rigueurs, pour ses injustices, pour ses misères; il faut aimer la liberté pour la liberté!

Cependant le roi des Perses ne pouvait se résoudre à regarder sa défaite comme irrévocable. C'est l'éternelle erreur de tous les despotismes vaincus que d'en appeler à la force des naufrages et des défaillances de la force. Au lieu de remonter aux véritables causes de sa déroute, la supériorité du droit sur la violence et de la liberté sur la compression, il accuse du mauvais succès de son entreprise l'emploi trop limité de ses moyens matériels. C'était le système qu'il fallait accuser, il l'exagère au contraire dans la pratique : croyant que les Grecs lui avaient résisté parce que ses armées n'étaient pas encore assez nombreuses, il se propose cette fois de lever en masse les innombrables forces de ses États et de les pousser sur la Grèce. Darius se livrait à ces préparatifs de guerre, quand il lui arriva de mourir.

Xercès, son successeur, continua ses desseins. Les despotismes ont beau changer de figure, le système reste.

Ce Xercès était un roi orgueilleux comme un enfant, mou comme une femme. L'histoire n'a rien retenu de remarquable sur ses moyens , sinon qu'il était beau de visage et grand de corps. Il avait passé sa jeunesse dans les voluptés de l'Orient. Blasé des plaisirs du sérail, ne trouvant que monotonie et dégoût à des débauches répétées, las d'une toute-puissance qui n'arrivait pas même à le distraire, Xercès rendit un décret par lequel il promettait une forte récompense à celui qui inventerait un plaisir inconnu. O stupide matérialisme des dieux du monde ! Pour inventer un nouveau plaisir il eût fallu inventer un sens nouveau.

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Xercès fit sans doute la guerre aux Grecs pour se désennuyer.

Quel moment que celui où son armée, lourde de richesses, d'hommes, de chevaux, s'ébranla I C'était tout un monde qui s'avançait, soutenu et poussé par une force incalculable. Xercès tenait à mettre du merveilleux dans sa puissance : Ayant rencontré sur son chemin le mont Athos qui se permettait de faire obstacle au passage de son armée , il l'envoya sommer de s'aplanir devant sa marche. Athos ayant eu l'insolence de tenir bon , il donna l'ordre d'éventrer cette montagne par le milieu, et lui écrivit une lettre en termes menaçants : « Superbe Athos, qui portes ta tète jusqu'au ciel , ne sois pas si hardi que d'op- 7//./, poser à mes travail - ^'''■ leurs des pierres et des roches qu'ils ne puissent couper. Auii-e ment je le couperai toimême et te précipiterai dans la mer. » Athos se le tint pour dit, ci l'ouvrage avança.

L'orgueil puéril do ce roi qui humilie sous lui toutes les hauteurs n'a rien qui doive nous *l / ' surprendre : Xercès ne - '-' — fait que s'appliquer , avec une certaine con fiance naïve, les doc Irines du pouvoir absolu ; le roi est l'imaw i vivante de la divinit sonpouvoirs'étend .sur ^ les hommes et sur les choses; la foi lui altiibue la souveraineté. sur les éléments , tout ce qui existe est fait pour lui et doit tenir à honneur de le servir : Athos, ayanj refusé à Xercès son hommage, était un séditieux. De quel droit ce mont ose-

t-il paraître et se dresser devant celui qui est le maître de toute la nature?

Ayant abaissé les montagnes , il voulut dompter la mer.

Sa puissance lui semblait incomplète, s'il ne la mettait au-dessus des orages et de la violence des flots.

Xercès avait fait construire à grands frais un pont de bateaux sur la mer, pour faire passer les troupes d'Asie en Europe. L'espace qui sépare les deux continents est de plus d'un quart de lieue. Le roi des Perses voulait s'ouvrir ainsi un chemin par les eaux. Une violente tempête survint toutà-coup, et rompit le pont. Grande colère de Xercès. Après s'ètie dépité aux larmes, comme un enfant dont les caprices ne sont point accoutumés à rencontrer jamais de résislance,

D'nprès Dovùl IJ'.lnscrs

PHILOPOEMEXK.

il commanda qu'on jetât dans la mer deux paires de chaînes, comme pour la mettre aux fers, et qu'on lui donnât trois cents coups de fouet.

Ce roi, un peu maniaque, un peu imbécile, — ils l'étaient tous, — ne pouvant pas souffrir que sa domination rencontrât de limite, imposa, dans cette circonstance, à la mer le supplice qu'il infligeait journellement à son peuple.

Xercès, dans son chagrin et son délire, est l'image éternelle de ces hommes d'État qui veulent soumettre l'indomptable élément de l'opinion publique , et qui , voyant

leurs projets de résistance rompus, entrent alors dans une douleur furieuse. Ils appellent à eux les agents de leur impopulaire autorité, et leur commandent de mettre aux fers la presse, de châtier le sufliage universel. Ils tiennent à l'opinion publique , leur ennemie , ^ l'insensé langage de ce roi : « O amer et malheureux élément, ton maître te punit ainsi ,, pour l'avoir outragé sans raison. Nous saurons bien, nous les ha- Inli's, nous les forts, .soit que tu le veuilles ^ ou non , passer à Iraveis les flots. »

Noncontentdefouetter la mer, Xercès fit (/( coupPr la télé à tous ceux qui avaient eu la direction des travaux.

C e.stl'injusticedesrois et des hommes d'autorité que de rendre leurs agents responsables des événements, des tempêtes publi ques. Ils ne s'en prennent jamais à eux-mêmes, à la témérité de leurs projets, des obstacles qui traversent leur entreprise et qui les renversent ; impeccables et inaccessibles, ils rejettent toujours sur autrui , sur la mauvaise exécution de leurs ordres, les causes du désastre qui précipite leur dessein dans l'abîme.

Les rois mettent leur honneur à ne point céder. Résister aux obstacles, soit; mais à la raison et au bon sens? — Xercès ne voulut poiirt en avoir le démenti : le pont de bateaux fut reconstruit, et cette fois solidement.il ne tint qu'à lui de croire qu'il avait enfin dompté l'indomptable élément. Nous verrons la suite.

Quand l'ouvrage fulafTermi, Xercès s'avança par ce chemin fait d(' main d'hommes. On avait répandu sur le ])ont des odeurs ilélicicuses ; le plancher était jonché de myrtes.

I.'urmée employa sept jours et sept nuits à passer le détroit. Les préposés faisaient avancer les soldats à grands coups de fouet, comme c'était l'usage de la nation. —C'est ainsi que CCS guerriers marchaient à la gloire.

Dans toutes les villes, Xercès faisait commander à l'aviince des préparatifs considérables pour le recevoir : il s'avançait ainsi non de victoire en victoire, mais de festin en festin. Le roi des Perses amenait avec lui ses femmes, ses eunuques, ses trésors. 11 n'avait voulu se séparer, en allant à la guerre, d'aucunes des délicatesses de la vie. Son luxe le suivait. Le voyez-vous d'ici, ce grand conquérant, guerroyer sur un lit de roses !

Il lui prenait quelquefois des accès de philosophie mêlés à un délire d'orgueil. Xercès voulut, un jour, se donner le plaisir de voir un combat naval. On lui avait préparé un trône sur une hauteur. Découvrant delà toute la mer chargée de ses vaisseaux, et toute la terre couverte de ses troupes, il se sentit transporté d'aise et comme enivré de son importance. Cette vision l'enfla extraordinairement. Toute sa puissance était là sous ses yeux ramassée et vivante, étendant aux hommes et aux choses ce sentiment de propriété qui l'étourdissait: — Tout cela, dit-il, c'est à moi. Ces hommes sont mes sujets, mes créatures: ils m'appartiennent. Mes Hottes envahissent la mer; mes armées affament la terre. Un signe, et toute cette poussière humaine n'a d'autre loi que ma volonté Je commande aux éléments; je châtie la mer; je fends les montagnes qui me résistent. Mes yeux, si loin qu'ils aillent, ne découvrent rien qui ne soit à moi. Oui donc est Dieu d'Ormuzd ou de Xercès ?

Puis, une pensée sombre passa sur celte rêvei'ie comme un nuage. Il se dit que de tant de milliers d'hommes qui s'agitaient çh et là, il n'en resterait pas un seul dans cent ans. Cette réflexion souffla sur son orgueil et l'abattit. Il sentit la vanité de toute celte puissance qui se terminait à la mort. Triste, il baissa la tête et versa des larmes.

Au fond , il n'y a rien de plus faible que ia tyrannie. Le développement de la touie-puissance ne fait qu'étendre pour celui qui l'exerce le sentiment de certaines impuissances. Il se reconnaît à la fois grand et petit dans les grandeurs et dans toutes les petitesses qui l'entourent. Il ne se rencontre pas de hauteur sans abîme ; non sUit summum sine infinio, (lit l'auteur de l'Imitation : tombé do son rêve d'orgueil sur sa nature finie et sur son autorité restreinte à quelques an- !]ées, le pauvre Xercès s'y brisa en pleurs.

Son propre néant lui apparut formidable et comme accru dans le néant des autres.

Un de ces retours sur soi-même et ce que les dominalions les mieux établies usurpent sur les autres hommes , ce (|u'elles amassent pour ainsi dire en plusieurs siècles (le privilèges et d'injustices , tout cela s'écroule d'un souffle. Xercès pleurant sur les destinées humaines qui tiennent à la sienne, voilà de quoi confonilre toutes les tyrannies.

O justice, je te reconnais à ces aiguillons que tu enfonces dans le cœur des dieux mortels, et qui leur font sentir dans le vif un terrible retour des maux et des abaissements qu'ils imposent à l'espèce liumaine.

Le dénombrement de l'armée de Xercès , qu'on trouve dans Hérodote, est quelque chose d'énorme et de fabuj leusement curieux. Ses forces de terre et de mer s'élevaient ensemble à deux millions six cent quarante et un pVdle si% cent et dix hommes. Si l'on y ajoute les valets,

les eunuques , les femmes , les vivandières et le reste , le

total des personnes qui suivirent Xercès dans cette expédition était de cinq millions deux cent quatre-vingt-trois mille deux cent vingt âmes. Une telle masse dévorait tout sur son passage. L'air en était obscurci; la terre en était fatiguée. Justin , a[)rès avoir fait le dénombrement de ces troupes, ajoute , non sans raison , qu'à cette incroyable armée, il manquait un chef, huic tanlo agmini dux defuil. Il ne fait pas à Xercès l'honneur de le considérer comme tel : posséder It^s hommes n'est pas les commander. Les tyrans ont la soumission de leurs soldats ; les seuls généraux obtieiment leur obéissance.

Si nous avons ramassé à dessein les traits de cette domination sans rivale dans l'histoire, c'est pour montrer comme cette force imposante, gigantesque, vint se briser contre le courage et le patriotisme des Athéniens. Que les peuples libres ne craignent plus désormais les peuples esclaves! On ne reverra jamais une puissance égale à celle de Xercès , un pareil mouvement de troupes, une si formidable terreur du nombre : hé bien, quand tout cela est accouru mourir sur un coin de terre comme l'Océan tout entier sur un roc, on se sent le cœur haut d'espérance et on lève la tête vers le ciel , en comptant bien que jamais les républiques modernes ne subiront plus la flétrissure que Xercès préparait aux Athéniens.

L'inégalité entre les Perses et les Athéniens était dans le nombre; mais elle était encore bien plus dans la différence du mobile qui les faisait se battre; uux Perses le fouet; aux Athéniens la loi.

Après tout, les troupes de Xercès étaient des troupeaux; beaucoup d'hommes, peu de soldats.

L'historien hésite à donner son approbation au fait suivant : Thémistocle, pour animerdavantage ses concitoyens, fit mourir, dès le début des hostilités, l'interprète qui avait traduit le décret du roi de Perse, demandant pour la seconde fois la terre et l'eau. — Mais l'histoire, qui n'est point obligée à avoir des entrailles, rend justice à la haute raison de cet acte politique.

Thémistocle avait compris qu'il fallait enlever à ses concitoyens toute espérance de conventions et d'accommodements, pour que, réduits à l'emporter ou à périr, ils sortissent d'embarras par le succès. Nulle autre issue. II fallait ou conserver la liberté ou s'ensevelir avec elle. C'est à certains moments donnés, une grande et louable politique, en vérité, que la politique du désespoir. En mettant un crime entre eux et les Perses, les Athéniens se condanmaient à la mort ou à la victoire.

C'estcettemême politique (nous laissons au lecteur le soin de la juger) qui, pratiquée en 92, mit le sang de Louis XVI entre la France républicaine et les monarchies de l'Europe. Cette mort imposait aux Fran(,'ais la nécessité d'être invincibles.

Ce fut un habile homme, ce Diomèdc qui, durant le siège de Troie , mit le feu aux vaisseaux des Grecs pour leur fermer la mer; les .\théniens se souvinrent de lui , dans cette circonstance, en brildant le temple de la Pitié et en fermant derrière eux toute retraite.

Ces terribles moyens de salut public pèsent néanmoins sur le cœur des nations connnc un remords. Le sang des ambassadeurs de Darius voulait une expiation. Deux Sjjartiates, Spertias et Bulis , se dévouèrent pour la donner. Admis, dans lu ville de Suze, à l'audience du roi. ils "'efusè-

rent consUunment de se prosteiner devant lui, comme l'ais;iient les Oiieiilaux, sous peine de mort. « Hoi des Mèdes, lui dirent-ils, les Grecs mirent à mort, il y a quelques années, les ambassadeurs de Darius. Ils doivent une satisfaction à la Perse, nous venons lui offrir nos têtes. »

Xercès, étonné de leur fermeté, ne les étonna pas moins à son tour, par sa réponse : « Allez dire à Lacédémone que , si elle est capable de violer le droit des gens, je ne le suis j)asde suivre son exemple, et que je n'expierai pas, en vous ôtant la vie, le crime dont elle s'est souillée. » Les rois ont de ces fantaisies de clémence. Il est probable d'ailleurs que Xercès fut intimidé par la grandeur d'un dévoùmenl si nouveau pour lui. Quel Perse eût jamais eu cette pensée généreuse? Il n'y a que la liberté i)our élever le cœur des citoyens à celte sublime folie du siici'ifice.

En comparant le caractère de son peuple, tel quo la tyrannie l'avait fait, au caractère des Grecs, ce (jraiid roi aurait bien dû rougir d'une domination qui dégiadait ainsi les hommes. Une seule cliose le sauvait de cette lionte, l'accoutumance. On s'habitue à croire dans les mouaichics que ce qui est doit être.

Cependant l'armée de Xercès s'avançait vers le détroit des Thermopyles qui était gardé par Léonidas. L'armée des Grecs était ridiculement jjetile, comparée à celle des Perses. Toutes les troupes jointes ensemble ne faisaient pas onze mille deux cents hommes. Malgré toutes ses forces, le roi Xercès était sourdement inquiet. Il attendit quatre jours avantde livrer bataille. Un espion avait trouvé, hors des letranchements, les Lacédémoniens (jui se divertissaient aux exeicices militaires et qui peignaient leur chevelure. Ce rapport mit le trouble dans l'esprit de Xercès; un tel sangfroid héroïque contrastait avec la morne hébétude des esclaves qu'il traînait après lui à la boucherie.

Xercès, ne sachant quel parti prendre, essaya de gagner Léonidas par des promesses: incorruptible. Enfin, honteux de ces lenteurs et de ces hésitations , lui qui marchait à la tètedeplusieu?s millions d'hommes, il écrit à Léonidas en maître et lui ordonne de livr(!r ses armes. Alors Léonidas : Viens les prendre.

Réponse fameuse, que toutes les nations attaquées dans leurs droits peuvent jeter à la tête des partis réactionnaires (jui les somment de livrerleurs aiiues. Venez les prendre! Oui ! venez prendre ces ai'mes de la philosophie avec lesquelles nos |)ères ont combattu et terrassé l'ignorance; venez invndre ces armes de la liberté avec lescpuiles les volontaires de 92 ont sauvé le territoire et fondé la Ilévolulion française 1

Laconllance de Xercès, malgré tout, était immense. Il ■".'avait qu'à regarder son armée pour ôtre assuré de la vieillira. La bataille s'engage. Les Perses sont repoussés mal- ,ré leur nombre prodijiieux; lorsque un habitant du pays /eur découvre un sentier [lar lequel ils s'emparent de la situation. Il ne restait plus qu'à se retirer ou à mourir. Léonidas demeure.

Léonidas garde trois cents Spartiate-set oblige les autres Grecs à se retirer. Ceci l'ait, il invite les soldais à un dernier repas, sorte de communion funèbre, où ilsdevaient retremper leur courage dans le sentiment di- la fraternité. — « Demain . ajoute-t-il en souriant, nous souperons tous chez PlutdU. » — (x-tteinvit.ition est reçue avec des cris de joie.

il y eut un moment d'indicible émotion, mais .sans faiblesse. Lo sacrifice était depuis longtemps résolu. Avant de

quitter Sparte, Léonidas et ses compagnons avaient reçu de leurs concitoyens les derniers devoirs. Ces trois cents immortels avaient honoré d'avance leur trépas et celui de leur chef, par un combat funèbre , auquel leurs pères et leurs mères assistaient, et qui était un simulacre de leur mort. Cette cérémonie achevée, ils étaient sortis de la ville, suivis de leurs parents et de leurs amis , dont ils reçurent les adieux éternels. La femme de Léonidas lui ayant demandé ses dernières volontés : — « Je vous souhaite, lui dit-il, un époux digne de vous, et des enfants qui lui ressemblent. »

Il ne s'agissait plus que de vendre chèrement sa vie. .\près avoir peigné leurs chevelures , — li> premier soin des Grecs, dans ces sortes de danger , était de parer leur tête , afin sans doute d'offrir à la mort des victimes plus belles. — Ils ne songèrent désormais qu'à porter le désordre et l'épouvante dans l'armée des Perses.

La physionomie des lieux ajoutait, s'il est possible, à la grandeur et à la mélancolie de cette scène : un entassement de pierres, de montagnes, quelques courants d'eau tiède, la mer, tout annonçait dans ces lieux tourmentés d'anciennes convulsions de la nature. La lune du ciel de l'Hellénie , cette lune qui commence à Marseille , blanche et légère . jetait sur les pointes [)Oussiéreuses des rocs sa lumière nacrée. Les Spartiates agitaient leurs armes, impatients de mourir. Leur cœur ferme et inébranlable, comme les rochers, seuls et muets témoins de ce spectacle sublime , ne battait que pour la vengeance.

Us s'élancent. I.e désordre, l'effroi, la mort, se répandent dans le camp des Perses. Léonidas marche ii la tente de Xercès; le misérable avait fui. Protégés parles ténèbres, les Spartiates se jettent çà et là; de tous côtés , la terreur s'avance avec eux. Culbutés, élourflis, dispersés, les Perses s'entretuent dans cette confusion. Partout des cris, des soupirs de mort; un spectacle nouveau, ce fut quand ces Perses effarés découvrirent, au jour pointant , l'élendue de leur défaite et le petit nombre des vainqueurs. O honte !

Les Perses se ravisent et se forment en corps de bataille pour attaquer les Grecs. Léonidas tombe des premiers sous une grêle de fièches. Us périienl tous, hors un.

Xercès, outré de dépil, fit attacher le cadavre de Léonidas à une potence : lâche et odieuse vengeance, bien digne d'un tyran ; c'était plus qu'une vile action pour un prince, c'était une maladresse. Xercès avouait par là le mal que le courage des Spartiates avait porté dans ses aft'aires. La puissance des Perses ne se releva pas du coup qu'elle avait n:ç\i .aux Thermopyles; il ne faut qu'une victoire comme celle-là (si victoire il y eut du côté des Perses) pour perdre les monarchies les mieux assises. Le colosse d'airain se sentit ébranlé sur ses pieds d'argile.

La Grèce réconnaissante immortalisa li' souvenir des Spartiates qui étaient tombés aux Theiniopyles : — Passant, disait une inscription, va dire à Lacédémone que nous sommes morts ici pour obéira ses lois.

O religion du devoir, je ne le veux point d'autre temple sur la terre que celui des Thermopyles! Léonidas et ses compagnons nous ont laissé un exemple unique, éternel : en s'offrant eux-mêmes volontairement, librement, pour la liberté de leur pays, ils nous enseignent i)ar leur mort que si la l'intérêt ou justice du pays l'exige, il faut savoir .s'immoler à la cause publique, quand bien même l'infériorité du nombre rendrait le succès douteux, impossible.

De telles morts sont-elles jamais inutiles? Opposer un rempart vivant à la force brutale, quand bien même ce rempart tomberait sous les coups, c'est arrêter la tyrannie tout court dans sa marche en terrifiant son cœur par l'idée des obstacles qui lui restent à vaincre.

Il y a des victoires de fait et des victoires de principe : le combat des Thermopyles fut pour les (liées une de ces victoires morales qui font naître toutes les autres. En honorant la résistance par le martyre, les Spartiates inscrivirent de leur sans aux Thermopyles cette sentence que nous verrons tant de fois confirmée par l'histoire : l'impuissance de la force.

Et quelle force ! une armée telle qu'on n'en vit jamais depuis Xercès, des trésors inépuisables, des alliances partout et une autorité sans limites. — Hé liien, ces armées, ces trésors, ces alliances, cette autorité, tout cela vient se noyer dans le sang des martyrs aux Thermopyles. Gloire à toi, ô Léonidas! tu as donné l'exemple : il y a du sang des Spartiates dans tous les dévoùments qui, depuis les Thermopyles, ont défendu le sol de la patrie contre les entreprises de la force: il y a du sang des Spartiates dans nos^guerres de la Révolution ; il y a du sang des Spartiates dans l'héroïsme du vaisseau le Vengeur, qui aima mieux s'engloutir dans les flots que de livrer le pavillon national.

La souffrance , la mort est dans les individus, comme dans les races, la condition essentielle, souveraine, inévitable, de l'initiation à la justice, à la vérité, à l'indépendance nationale, à la liberté humaine La Grèce ne dut sa supériorité dans la politique, dans les arts, dans les affaires, qu'à la supériorité de son dévoûment. Son influence dans le monde était une suite de l'étendue des sacrifices qu'elle avait faits à son sentiment national.

Léonidas venait de miner la puissance de Xercès; à d'autres maintenant de la renverser.

Cependant les Perses avançaient toujours; on les forçait à coups de fouet d'avoir du courage. Les voilà sous les murs d'Athènes.

Les Athéniens , dans cette extrémité , avaient eu recours à Toiacle de Delphe';; il leur fut répondu que la ville ne trouverait son salut que dans des murs de bois.

Les historiens modernes ont témoigné un grand mépris pour l'art de ces pythonisses et de ces sibylles que les anciens consultaient dans les calamités publiques, et dont les réponses ambiguës , il est vrai , mais interprétées par des esprits habiles, ont été quelquefois l'origine de résolutions hardies et de sacrifices sauveurs. Les premiers chrétiens qui avaient intérêt à ruiner les oracles du paganisme, en établissant la supériorité de leurs prophéties, ont concouru puissamment à discréditer ces réponses sacrées , obtenues , disaient-ils, par l'entremise des démons. Il faut pourtant que l'autorité des oracles ait été bien forte, puisque la pieuse supercherie de ces mêmes chrétiens supposa des livres entiers dans lesquels la venue du Christ était annoncée. Enfin, l'auteur d'une des plus anciennes hymnes de l'Église ne craint pas de mettre le témoignage de la sibylle sur le même rang que le témoignage du prophète David : leste David cum sibylla.

Les sibylles représentent le sentiment religieux dans l'histuire. Leur action sur les événements, quoique enveloppée d'un caractère merveilleux, n'en était pas moins très réelle : c'était la nature de la femme dont la toutejiuissance a besoin de se cacher pour se produire , et qui domine, pour ainsi dire, sous le voile.

Sans approuver plus la superstition chez les anciens que chez les modernes, il faut reconnaître que l'antiquité avait bien conçu le caractère de la femme et avait sagement déterminé son rôle public, ses fonctions dans la société, en utilisant pour ce ministère les facultés d'inspiration qui lui sont naturelles. Uneextrême sensibilité nerveuse, qu'augmentaient encore certaines pratiques; une délicatesse maladive d'impressions, chez quelques-unesun véritable délire, le talent des vers , telles étaient les circonstances qui disposaient les sibylles à la divination ou, comme on dirait maintenant, à la seconde vue. Elles donnaient quelquefois de bons conseils. La direction morale de ces femmes empruntait à la divinité , dont elles passaient pour les interprètes, un caractère grave et sacré , qui devait relever l'importance de leur sexe aux yeux des hommes.

Thémistocle, génie inventif et résolu, comprit qu'il fallait abandonner les voies ordinaires, si l'on voulait détruire un ennemi si colossal : le moyen pour les Athéniens de résister à l'invasion des Perses, c'était de se rendre maîtres delà mer. Le salut d'Athènes lui paraissait être dans ses vaisseaux. On vit alors un spectacle extraordinaire : les citoyens sacrifier leur patrie matérielle, — la ville, les monuments, les maisons, — à la patrie morale.

11 fut décrété que la ville serait mise sous la sauvegarde de Minerve. Après avoir rendu cet hommage à la divinité protectrice d'Athènes, les citoyens dirent adieu, non sans larmes , à leurs foyers , à leurs temples , aux tombeaux de leurs ancêtres. L'attendrissement était dans tous les cœurs.

Ce n'est pas tout: il fallut se séparer des femmes, des enfants , des vieillards incapables de porter les armes. On les chargea sur des vaisseaux particuliers qui devaient les conduire à Egine, à Trézène , à Salamine et ailleurs, pendant que leurs maris, leurs pères , leurs enfants se hâtaient de gagner la flotte. Ce n'était dans la ville qu'un sanglot. Cependant l'amour de la patrie et de la liberté fut plus fort que la nature : un Cyrsilus ayant osé proposer, dans cette douleur publique , de se soumettre aux Perses, on le lapida lui et sa femme.

Voyez-vous là-bas sur la mer bleue ce petit groupe de vaisseaux , de maiso7is de bois, comme avait dit l'oracle : — c'est Athènes.

Dire que voilà pourtant par quels grands dévoùments les nations se sauvent !

L'autre ville était déserte, à l'exception de quelques Athéniens qui étaient restés dans la citadelle, attendant la mort.

Thémistocle avait raison : ce n'est pas par une enceinte de murailles qu'on est citoyen; il y a des moments durant lesquels le sol moral de la patrie se déplace, sans que les conditions de la nationalité changent. Les Athéniens flottants sur l'eau, c'était toujours Athènes.

Il y a des moments où la patrie est dans l'exil.

Thémistocle, en donnant ce conseil, fit plus que sauver la nationalité athénienne; il apprit aux hommes à séparer le signe de l'idée ; il condamna le matérialisme politique ou religieux , qui voit la patrie là où est la ville , la foi là où est le temple , et qui ne sait pas se déplacer avec le genre humain qui avance, avec Dieu qui se transforme.

Les races se conservent dans leur idéal, non dans des ouvrages de maçonnerie.

Les Grecs, peuple artiste s'il en fut, nous ont conservé de cet embarquement d'Athènes l'image la plus triste et la

plus douloureuse. Toute la nature parut s'associer à ce deuil patriotique. Les animaux domestiques eux-mêmes, attendris et désolés, couraient après leurs maîtres, en les voyant partir, avec des hurlements infinis. Entre tous, on remarqua le chien de Xantippe, père de Péiiclès, qui ne pouvant supporter l'abandon de son maître , se jeta à la mer et nagea toujours près de son vaisseau, jusqu'à ce qu'il aborda presque sans force à Salamine. Là il mourut sur le rivage.

Le jour où Dieu eut prévu l'inconstance des amitiés humaines, les infidélités de la fortune et les horreurs de l'isolement, il inventa le chien.

Xercès arrive devant Athènes: la désolation et la solitude.

Noos avons dit que la citadelle était défendue par quelques vieillards ; comme tous les hommes du passé ils avaient interprété la réponse des dieux dans un sens positif et matériel; ils furent victimes de leur attachement aux traditions. Enfermés dans la citadelle, dont les murs étaient de bois, ils se crurent en sûreté sous la lettre de l'oracle. O vieillards, le salut n'est pas dans la lettre, mais dans l'esprit. Malheur à ceux qui s'enferment! Donner des limites à la patrie, à l'esprit religieux, à la pensée humaine, c'est les condamner à mort.

Le courage de ces vieux méritait un meilleur sort : ils se défendirent dans la citadelle avec une magnanimité rare. Xercès brûla cette forteresse. La puissance des Perses, comme celle de toutes les tyrannies, se perdit dans cet acte de vengeance et de fureur. La violence est le tombeau des dominations qui semblent les mieux aflérmies. L'incendie d'Athènes éclaira le réveil et la révolution de toute la Grèce.

Les villes ne tardent pas à renaître quand l'esprit qui les animait n'est pas détruit. Athènes fut rebàliL' dans la suite. Pausanias nous apprend seulement qu'on laissa, sans les réparer, quelques édifices dans l'état où les Perses les avaient mis, afin que ces ruines fussent des motifs toujours subsistants de la haine irréconciliable entre les Giecs et les barbares. Grand exemple : nous nous étonnons qu'après les révolutions politiques, les modernes, à l'instar des Grecs, ne conservent piont dans les villes quelques maisons foudroyées, quelques monuments percés à jour, comme des témoignages éternels de la haine qui doit exister entre les hommes libres et la royauté.

Athènes, ce cadavre de ville, criait vengeance. La Gièce tout entière répondit : — Vengeance !

La puissance des Perses se maintint encore quelque temps; mais, vaincue à Salamine, à Platée, à Mycalc, mais la terre et l'eau lui manquant, elle ne trouva bientôt plus où s'appuyer et tomba.

Dans celte prodigieuse arihée, il n'y avait qu'un homme : c'était Artémise, reine d'Halicarnasse. Ses conseils ne furent point suivis.

Cependant Xercès ne songeait plus qu'à se sauver. Cette terreur et cette fuite des rois, après tous les grands désastres politiques, se remontrera souvent dans l'histoire. Seulement ces ravageurs de peuples tfennent à laisser derrière eux une trace sanglante et fumante. Xercès partit honteusement de Sardes, après avoir ordonné de brûler et de démolir tous les temples des colonies grecques. Il se vengeait ainsi sur les murs et sur les dieux du mal qu'il n'avait pu faire aux hommes.

Il arrive au bord de cette mer qu'il avait traversée jadis dans un appareil si différent ; mais il trouve le pOQt rompu

par une rude tempête qui s'était élevée. 0 néant du système de compression et d'autorité! Vous avez beau jeter des freins dans la mer et dans l'opinion publique, pour vous ouvrir un passage, il arrive tôt ou tard un Ilot qui emporte ces ouvrages de résistance.

Xercès fut obligé de passer le détroit dans une barque de pêcheur. C'était un spectacle digne d'étonnement , bien propre à faire connaître l'instabilité des choses humaines, que de voir dans une petite barque celui qu'à peine la mer pouvait contenir; il était là, presque sans suite et sans équipage, celui dont auparavant les armées, parla multitude des hommes, des chevaux et des bagages, fatiguaient la terre.

Tel fut le succès de l'expédition de Xercès contre la Grèce.

Depuis Xercès, la mer a vu bien d'autres traversées et d'autres fuites semblables à la sienne : le port de Cherbourg a vu d'aussi grands naufrages de la puissance royale.

Nous n'inscrirons pas le nom de Thémistocle dans un livre qui est le martyrologe de l'humanité. Quoique le premier des Grecs parla hardiesse des idées, quoique ami des intérêts populaires qu'il défendit souvent contre Aristide, ce méprisable grand homme a terni sa vieillesse par des soumissions inexcusables. Le génie soupçonneux d'Athènes l'exila; mais il sembla prendre à cœur de confirmer la défiance de ses concitoyens, en finissant ses jours parmi les caresses et les soins des ennemis de son pays. Heureux, si comme l'assurent quelques historiens, il expia par une mort volontaire la honteuse faveur que lui fit Artaxercès, roi des Perses, en lui donnant le commandement d'une expédition contre les Grecs. Thémistocle, en homme sage, ne vit que le poison qui pouvait le débarrasser de ce cruel et indigne honneur.

La conduite de Thémistocle se jetant après sa disgrâce entre les bras des plus mortels ennemis de son pays a été imitée par Napoléon, à la suite des événements de 1815; ils ne furent point heureux dans le résultat : l'un rencontra la honte, l'autre Sainte-Hélène.

On a souvent comparé les Français aux Athéniens ; les anciens Perses, d'après quelques savants, sont aujourd'hui les Mores de l'Afrique. Il est curieux de retrouver, après tant de siècles, deux races en présence, avec la même supériorité de l'intelligence sur le nombre, de l'esprit sur la force. Il y a seulement cette dift'érence, qu'alors les Perses vinrent trouver les Grecs chez eux, tandis que nous avons été faire, en Afrique, contre les descendants des .Mores, cette effroyable guerre de conquêtes contre laquelle se soulevait, en Grèce, le sentiment du droit national.

Cette ressemblance s'excuse et se justifie par une seule circonstance : les Perses venaient porter en Grèce la barbarie; nous portons en Afrique la civilisation.

L'expédition de Xercès contre les Grecs n'est pas sans relation à notre histoire. C'est en fuyant la tyrannie des Perses qu'une colonie de hardis Phocéens, trop faibles pour résister, trop fiers pour se soumettre, vinrent jeter dans les Gaules les fondements d'une ville dont le nom seul me remue les entrailles, Marseille! Que cet exemple soit suivi par notre moderne Phocée! Que si jamais l'invasion venait à se ruer sur nos frontières, sur nos ports , si jamais... que la démocratie marseillaise, préférant une seconde fois l'exil à la perte des libertés nationales, mette la Méditerranée entre elle et l'ennemi commun; qu'elle|transporte ses dieux,

SOS foyers, ses femmes, ses cnfanls, sur je ne sais quelle terre inconnue ; et qu'elle renouvelle à la face du cie! le serment des anciens Phocéens, apr^s avoir jeté dans l'eau une masse de fer ardente : « Nous reviendrons quand cette misse de fer, c'est-à-dire l'élément national, surnagerai »

Après la victoire, la division. Débarrassées de la puissance des Perses qui menaçait de les envahir, Athènes et Sparte tournèrent leurs armes l'une contre l'autre. La guerre éclata , guerre d'opposition et de rivalité.

Plus que tout autre, nous déplorons, comme républicain, ces divisions fatales, intestines, qui perdirent alors la nation grecque, qui plus de deux mille ans après perdirent la Révolution française.

Mais, ces divisions, si déplorables qu'elles soient, ne constituent-elles pas une des conditions inévitables du développement de l'esprit humain? Là est le problème. Ceux qui rêvent d'éteindre les partis, de dissoudre les opinions, qui voudraient ramener les écoles à l'unité , n'ont peut-être pas réfléchi aux conséquences de cette fusion. Ils devraient consulter l'état de la Chine , oii tout le monde est d'accord, mais où tout est parfaitement immobile. J'en suis fâché pour les sectateurs du repos, mais cet antagonisme permanent entre les races, les idées, les institutions qui composent l'unité d'un même peuple, c'est la loi même du renouvellement. On peut regretter que ces luttes, dont résultent le trouble et la fermentation dans l'État, soient nécessaires au progrès; mais je ne sache pas qu'on ait encore découvert le secret de changer sur ce point, comme sur tout autre, les lois de la nature. Dans le monde physique, la vie n'est comme dans la société qu'un antagonisme de forces, qui se balancent, qui se choquent quelquefois et qui maintiennent l'ordre par leur division même. Quand cet antagonisme cesse, la vie cesse.

Athènes et Sparte représentaient deux principes.

Depuis la guerre contre les Perses, la démocratie l'avait définitivement emporté à Athènes. Aristide avait réglé que le gouvernement serait commun à toutes les classes de citoyens et que les archontes pourraient être choisis indifféremment parmi le peuple et parmi les riches. Comme dans toutes les Républiques anciennes, la liberté athénienne était soumise à bien des orages et à des éclypses soudaines; mais ces alternatives mêmes ne constituent-elles point le génie des jieuples libres? Les nations qui n'ont jamais perdu leur indépendance politique, c'est qu'elles ne l'ont jamais possédée.

A Sparte c'était, au contraire, l'oligarchie qui dominait. Le sombre génie de Lycurgue avait empreint à cette société, malgré un commencement de vie commune, l'antique division des classes et une hiérarchie inébranlable.

Du frottement de ces deux principes, de la jalousie naturelle à ces deux villes, qui dominaient les destinées de la Gr'pce, sortit une guerre fertile en désastres. Athènes succomba.

La défaite traîne à sa suite la servitude. Une horrible tyrannie s'organisa dans la ville d'Athènes, connue sous le nom de la tyrannie des Trente. Thrasybule fque son nom survive à des jours malheureux et dignes d'oubli ! ) purgea sa patrie de ces tyrans, rétablit l'ancien gouvernement, et

se proposa d'éteindre les haines civiles dans une amnistie solennelle. '

Au milieu de ces sombres événements, arrêtons nos regards sur cet humble atelier, oîi travaille, à côté de son père, un jeune homme, dont les mains ouvrières sont déjà, savantes à tailler le marbre et la pierre : c'est Socrale I

Le ciseau s'arrête ; l'artiste rêve. Quoique amant de la beauté, quoique doué de dispositions naturelles pour son art, dans lequel il a déjà obtenu quelqu(^s succès, ce jeune' homme semble entraîné par un penchant jilus fort vers la création du monde invisible. II est fait pour tailler, dans le, granit de la philosophie, des conceptions aux formes nouvelles.

Son père est le sculpteur Sophronisque, sa mère, la sagefemme Phénarète. Comme on tient toujours un peu des dispositions de ses parents, le fils de Phénarète est né poui' être accoucheur d'idées.

Ce qui lui manque, c'est un peu d'argent qui lui permette de suivre son goût pour la méditation; car toutes les plus belles découvertes de la philosophie ne sont que viande creuse pour un estomac qui n'a pas dîné.

Un ami le tire de cette peine, en lui ouvrant sa bourse; Socrate quitte alors les ciseaux et le marbre auquel l'attachait la faim.

Le métier de philosophe n'était pas sans danger à Athènes quand on l'exerçait consciencieusement. Un décret, arraché sans doute par l'influence des prêtées , ordonnait de dénoncer quiconque, sous prétexte de philosophie, expliquait les phénomènes de la nature d'une manière opposée à 1.1 religion du pays, c'est-à-dire sans y faire intervenir les divinités de la mythologie grecque. Un Anaxagore qui, le premier, avait établi par la raison l'existence de Dieu, venait d'être cité comme impie devant la justice. Péridès, son protecteur , désespérant de le sauver, l'engagea, sans bruit, à prendre la fuite.

Socrate ne parut point s'embarrasser des pièges que l'on tendait, autour de lui, à la marche de la pensée humaine. Après s'être initié aux connaissances de son temps, il se fit une manière de raisonner qui lui était particulière. Ni dogme, ni système : sa méthode était la liberté.

II plaisantait souvent sa figure, qu'il comparait à celle du dieu Silène. La tête de Socrate! c'est tout un événement dans l'histoire de la physiologie. L'apparition de cette grosse tête au nez camus, qui contraste si visiblement avec le type aristocratique des Grecs, c'est l'avènement de l'élément populaire dans la cité de l'intelligence; c'est une race nouvelle, la race barbare, qui apporte à la pensée humaine la sourde et lente aspiration de l'esclave vers la liberté.

Ses mœurs étaient simples, ses manières originales. Il n'enseignait ni dans sa maison, ni du haut d'une chaire, dans une école consacrée à ces sortes d'exercices, il choisissait pour lieu de ses entretiens les places publiques et les portiques. 11 philosophait à table, dans la boutique des artisans, dans le boudoir de Calisto ou de Théodole, deux femmes à la mode. ,

Son éloquence était simple avec des comparaisons et des figures. II tirait ses images des différents métiers et des habitudes de ceux avec lesquels il s'entretenait.

Il fut le premier, dit Cicéron, qui s'avisa de faire descendre la philosophie du ciel, de Ik placer dans les villes, dp l'introduire sous le toit des maisons, rhunianisani, pour

ainsi dire, et la rendant familière à tous les usages delà viel

, , ... , , lii • u' Il irtiM !• l]')•l^^■'■■ i:

DK J.A LIBl^lRTE.

Il y a loin, en effet, de cette diffusion des connaissances, à la philosophie enveloppée qu'on adorait dans les temples de l'Inde et de l'Egypte. Les rhéteurs, les prêtres, les sophistes grecs, dérobaient la science au peuple sous un voile moins ténébreux que les prêtres de l'Orient, mais ils avaient toujours soin de rendre le fond de leur doctrine inaccessible. La grande innovation de Socrate, qui souleva contre lui les superstitieux et les hypocrites (race dangereuse!), ce futde distribuer la lumière à tous, et, si l'on ose ainsi dire, de vulgariser Dieu.

Socrate était pauvre et il aimait sa pauvreté. Ayant hérité de son père environ huit mille francs, il les prêta à un ami qui oublia de les lui rendre. Socralc n'y pensa plus. Un jour que son pourpoint était percé par le coude : — J'achèterais bien un manteau si j'avais de l'argent, — dil-il, dans une assemblée de ses disciples, qui se disputèrent alors, mais un peu tard, l'honneur de couvrir la nudité de leur maître.

Il était simi)lement vêtu, mais point sale. S'il marchait pieds nus en toute saison , c'est , disait-il, qu'il ne sentait point le besoin do chaussures. Cela ne l'empêchait point d'aller chez .\spasio, une lionne fort en vogue. Comme il était un peu lourdaud et inculte , Socrate se formait chez elle aux délicatesses du langage. C'était de tout point une femme charmante qui |)0uvait en remontrer même à un philosophe.

Il avait quelques habitudes à lui , comme de danser çà et là. à tout propos; c'était, disait-il, un exercice qu'il se doimait pour empêcher son ventre de grossir.

Sobre, il ne fuyait pour cela ni les repas, ni les divertissements. Mangeant bien , buvaiit mieux , il allait jusqu'à l'eKlréme limite de la tempérance, mais sans la franchir.

Le premier chez l(!s (Irecs il sut so défendre contre cet infâme amour (jue l'ignorance et je ne sais quelle confusion do toute morale avaient mis à la mode. Tous les sentiments du cœur humain sont solidaires. Élever et purifier une des formes de l'amour, c'est étendre chez un peuple le sentiment de la liberté.

Socrate avaii deux femmes : C'est trop pour nos mœurs; mais il faut sur ce point différer les jugements téméraires. Après la guerre ilu Péloponèse et la peste d'Athènes, le sénat déclara que, pour repeupler le territoire de l'Attique, tous les hommes eussent à prciiidie deux femmes , — et ici , comme en toute occasion, Socrate de se conformer à la loi. L'une de ses femmes fut .Myrtlio, petite fille d'.Viistide, une douce et bonne créatuie;rautic se nommait Xaiilippe : c'est tout dire.

Socrate connaissait le caractère tempétueux de cette femme , quand il l'épousa. Il avait résolu do s'exercer avec elle à la patience. Il se croyait, disait il, assez fort pour la su|)porter. On connaît les anecdotes qui couraient les rues d'Athènes sur les colères de Xaniippe et sur son humeur acariâtre : Socrate essuyait tout cela, en attendant un autre orage.

Socrate ne cherchait point les richesses, mais les richesses vinrent le chercher. Un Archélaiis, tyran de .Macédoine, voulu! le séduiTc par des présents. Quelques riches d'Athènes, parmi lesquels cet .Vlcibiade qui lit tant de bien et tant de mal à son pays, lui renouveièient plusieurs fois des offres semblables. Il refusa. Que devait dire Xanti|)|)e! Oh! je la vois d'ici.

Socrate croyait avec d'autres philosophes que la pauvreté est le vètenicnl.de la philosophie.

Son désintéressement n'avait d'égal que son courage; non qu'il se fût exercé au métier des armes : il avait trente-sept ans, quand il débuta par servir au siège de Potidée, comme simple soldat. « C'était, dit Hollin , un spectacle assez curieux que de voir un philosophe de son âge endosser la cuirasse et que d'examiner conmient il s'en tirerait. » Et Socrate s'en tira fort bien.

Il n'y avait personne dans toute l'armée qui portât les travaux et soutînt les fatigues de la guerre comme Socrate. La faim, la soif, le froid étaient des ennemis qu'il s'était accoutumé de longue main à mé|)riser et à vaincre. La Thrace où so passait cette expédition est un pays de glace et de frimas. Pendant que les autres soklals, revêtus de beaux habits, de peaux très chaudes, se tenaient dans leurs lentes bien clos, n'osant paraître à l'air, il sortait sans être plus velu qu'à l'ordinaire et marchait pieds nus. C'était lui qui faisait la joie de la table par sa gaîté, par ses bons mots, et qui invitait les autres à boire par son e-xemple , mais sans prendre jamais de vin avec excès.

Quand on en vint à l'action, ce fut là qu'il fit merveilleusement son devoir. Alcibiade ayant été l)lessé et porté par terre, Socrate se mit au-devant de lui, le défendit courageusement. A la vue de toute l'armée, il empêcha les ennemis de le prendre et de se rendre maîtres de ses armes. Le prix de la valeur était dû justement à Socrate ; mais, les généraux, paraissant disposés à le donner à Alcibiade , à cause de sa naissance, Socrate lui fit adjuger la couronne et l'armure com[)lète.

Les discours de Socrate étaient mordants. Il mêlait à ses raisonnements une pointe d'ironie qui les faisait pénétrer dans l'esprit des Athéniens. Il avait beaucoup de disciples. Le succès toujours croissant de son enseignement ne tarda point à inquiéter l'ombrageuse domination des prêtres. Socrate professait la religion de sa patrie, en s'élevant audessus des préjugés populaires; il dirigeait vers le Dieu unique O-ro,- les adorations qu'on prodiguait dans la Grèce à des fantômes de divinité. Sans ébranler les dogmes, les symboles du culte établi , il leur donnait un sens nouveau. Celte interinélation ne pouvait manquer de lui attirer les haines du parti conservateur qui était très fort à Athènes.

Socrate était une de ces natures fécondantes, qui pensent et qui font penser. « J'ai cela de commun, disait-il, avec les sages-femmes, que par moi-même je n'enfante rien en fait de sagesse. Le dieu me fait une loi d'aider les autres à produire et m'empêche de rien produire moi-même. Plusieurs qui ignoraient ce mystère et s'attribuaient à euxmêmes leur avancement, m'ayant quitté plus tôt <pt'il ne fallait, soit par mépris pour ma |)ersonne, soil à l'instifia lion d'autrui, ont depuis avoité dans toutes leurs productions. Pour ceux qui s'attachent à moi , il leur arrive la même chose qu'aux femmes en travail : jour et imit ils éprouvent des embarras et des douleurs d'enfantement, (^e sont ces douleurs (|un je puis apaiser ou réveiller, quand il me plaît, en vertu de mon art. »

Le dieu dont parle ici Socrate a donné carrière à bien des suppositions. La vérité est que Socrate croyait à l'assistance d'un démon familier qui l'avertissait dans tout(!S les circonstanciés. Ce dieu caché dans une voix , cette idée enveloppée dans une sensation , était-ce do la folie? Il y a dans la nature humaine bien des mystères que la physiologie, tout orfiueilleuse qu'elle soil. n'a pas sondés Les organisations en contact plus imnn'diat avec la pensée ont un

bS

sens intérieur plus délicat que les autres hommes. Que Socrate se soit trompé sur la cause des phénomènes qui se manifestaient en lui-même, que conformément d'ailieursaux croyances de son temps il ait pris sa pensée ou un pressentiment vaguepourl'intervention d'un Génie, qu'il ait matérialisé ce pressentiment, cette pensée dans un son, c'est un malheur sans doute ; mais, nous ne voyons pas là sujet de nous écrier avec M. Lelut : « L'humanité qui s'enorgueillissait naguère des prodiges d'une raison sublime et créatrice, n'a plus qu'à se voiler la tête pour pleurer la perle désormais irréparable d'un de ses plus glorieux enfants! «

Il est fou ! c'est le reproche que , dans son incurable raison, le monde jette à la face de tous les réformateurs. Si Pylhagore , si Lycurgue, si Socrate, sont des fous , allons avec eux aux Petites-Maisons ! Cette république-là vaudra bien celle des sages.

Nous ne proscrivons pas l'alliance de la physiologie et de l'histoire, loin de là; mais, nous sommes très peu enclins à donner aux faiblesses d'un grand homme le sens injurieux que M. Lelut y attache. Une sensation fausse ne déshonore point le génie; quelquefois elle ne sert même qu'à le revêtir d'une force nouvelle. Socrate averti par une voix divine était plus assuré de lui-même, de la protection surnaturelle qui le couvrait ; il était plus l'expression de son époque que Socrate non halluciné. Qu'importe ici le mobile? Oii est le mal que l'excentricité , la folie même, si l'on veut, soit dans certains cas une des causes qui excitent le cerveau à penser, qui doublent les forces intellectuelles de l'individu et qui semblent l'élever au-dessus de la nature?

Il y a de la folie dans les masses populaires, à certains jours d'agitation et d'enthousiasme, mais cette folie n'est, comme chez la sibylle, que le signe de l'inspiration : « Dieu ! voici le Dieu! »

Socrate était moins un philosophe que l'ami de tout le monde. — -11 donnait des avis, des leçons aux artisans, dont il parlait le langage familier; il en donnait même par manière de badinage, aux femmes entretenues, à Théodote, par exemple, qu'il conseilla dans l'art de s'attirer des amis et de leur tendre des pièges.

La philosophie étant un mets de digestion difficile, Socrate avait jugé à propos de l'assaisonner d'ironie. Ses mœurs simples, son intérieur médiocre, son langage sans fard, contrastaient avec le faste qui régnait dans les discours, et sans doute aussi dans les manières des sophistes. Socrate se moquait de ces docteurs et leur lançait çà et là des traits perçants. Pour lui il évitait la science et l'artifice. Sa philosophie était à la portée de tous. Le premier il introduisit, dans l'art déraisonner, l'élément naïf qui est, comme nous le verrons plus tard, l'élément chrétien.

Bon vivant, bon soldat, bon ami, Socrate était encore un excellent citoyen.

Socrate, en sa qualité de philosophe, témoignait peu d'attrait pour les choses du gouvernement. Les hommes de pensée sont portés à nier l'action politique, ou du moins à s'en retirer. Socrate fut pourtant désigné par le sort pour faire partie du sénat de la République. Il se distingua dans l'exercice de ses fonctions en résistant, dans plus d'une circonstance, à la tyrannie qui pesait alors sur Athènes. 11 est difficile de nous faire une idée juste des caractères de cette tyrannie que les historiens s'accordent à nous représenter sous des traits sombres et terribles.

Ce juste, ce sage, ce penseur, voilà pourtant l'homme sur

la tête duquel va fondre la plus terrible accusation qui fut jamais.

Comme il arrive, en pareil cas, ce fut la plaisanterie venimeuse qui ouvrit la marche. Le rire fit signe à la justice humaine.

La comédie se range presque toujours au système de résistance. Comme rien ne prête plus au ridicule que les idées nouvelles, à cause de leur originalité même et de leur imperfection les poètes comiques s'égaient volontiers sur le compte des philosophes et des réformateurs. Jusque-là, ce jeu serait assez innocent, quoique méprisable, si l'effet ordinaire de ces bouffonneries n'était pas d'attirer, sur les hommes et sur les idées persifïlées, une effroyable tempête.

Il y avait, à Athènes, un homme d'esprit : Aristophane. L'idée lui vint de jouer Socrate sur le théâtre. Rien ne prêtait plus à la critique, si l'on en croit ses contemporains, que la personne et les doctrines de ce novateur, dont le monde prononce aujourd'hui le nom avec une gravité respectueuse.

Aristophane était la personnification caustique du parti conservateur à Athènes.

C'est dans la pièce des Nuées qu'il faut chercher le germe de l'accusation qui, vingt-quatre ans après, se développa contre Socrate et le frappa de mort.

Ce qui étonne dans ces incriminations mêlées de bouffonneries, c'est que la haine emploie toujours les mêmes moyens contre les hommes qu'elle veut perdre. L'auteur de la pièce confond les philosophes avec les charlatans. 11 accuse ces réformateurs d'en vouloir plus à la bourse de leurs concitoyens qu'aux charmes de la vérité. N'a-t-on pas dit de nos jours les mêmes choses et presque dans les mêmes termes sur les socialistes !

Socrate est vu à travers cette loupe, an va-nu-pied, un voleur de manteau, un jongleur qui fait chanter ses disciples et qui spécule sur l'ignorance avide des classes pauvres. — Avis à ceux qui jugent des hommes à idées nouvelles par les caricatures et par la critique des journaux conservateurs.

Comme toujours , les railleries du poète comique s'appuyaient sur des griefs plus sérieux et plus solides que des calomnies. On va voir les reproches que les gens bie7i pensants d'Athènes adressaient à la doctrine de Socrate.

STREPSIADE

« Qui fait pleuvoir ? Apprends-moi cela avant tout.

SOCRATE

Les nuées.

STREPSIADE

Mais, dis-moi, qui produit le tonnerre? Il me fait trembler.

SOCRATE

Les nuées ; elles tonnent en roulant sur elles-mêmes.

STIIE.PSIADK.

Comment cela, esprit audacieux? ,

Lorsqu'elles sont pleines d'eau, et qu'elles sont mises en mouvement du haut des airs où elles sont suspendues, leur poids les emporte nécessairement l'une sur l'autre, elles se choquent et crèvent avec fracas.

STREPSIADE

Mais, qui les pousse ainsi, et les précipite ainsi? N'est-ce point Jupiter?

SOCRATE

Point du tout; c'est le tourbillon éthé réen. »

Socrate rapportait à une loi physique la , i formation de la pluie ! i, ?iU et du tonnerre. Les anciens disaient au contraire : Jupiter pleut, Jupiter tonne. Le ré- V-:iâ|> sultat de la science , c'est d'éloigner des phénomènes naturels 1 intervention divine , sans , toutefois , nier la cause première qui préside aux mouve nients des corps et an\ grandes lois de l'univers.

Introduire le pro grès dans la recherche des causes, c'était évidemment détrôner le paganisme.

Le polythéisme satisfaisait à un besoin qui marque l'enfance de l'homme et de l'humanité, celui de se débarrasser sur l'instinct et le sentiment religieux de tout travail d'investigation. De mandez à l'enfant qui

a fait le pain, il vous répondra : « C'est le bon Dieu. » Les Grecs répondaient : C'est Cérès.

La science remonte, elle, de proche en proche, jusqu'à la semence, jusqu'aux évolutions du germe, dans le sein de la terre, jusqu'à sa composition <'liimique, jusqu'à ses propriétés inhérentes; sous ce rapport elle recule Dieu, en n;poussant son action immédiate du domaine des faits naturels et en la masquant derrière des lois.

Il arrive cependant un moment où de solution en solution, notre intelligence s'arrête devant un inconnu, quid ignotum : cette cause qui se tient voilée derrière les causes accessibles à noire intelligence, c'est Dieu.

Où notre raison finit, Dieu commence.

Pour les enfants et les païens (qui sont les enfants de l'histoire). Il commence plus tôt ; pour les philosophes, II commence plus lard ; mais H commence toujours quelque part, et cela suffit.

Aussi bien la philosophie de Socrate n'était point, comme l'insinue perfidement Aristophane, une négation de Dieu ; Socrate était très loin de conclure à la non existence d'une cause première ; seulement, avant d'arriver à cette cause finale, il épuisait toutes les explications et mettait en œuvre toutes les causes qui pouvaient lui épargner un aveu d'ignorance.

Toutefois , Socrate devait succomber sous cette accusation d'athéisme. Être athée pour les prêtres, les dévots , c'est ne pas croire au dieu de l'Église; être athée, pour les politiques, c'est ne pas croire au dieu de l'État. Or, l'Église et l'État fixaient à Athènes les attributs de la divinité.

Aristophane ne craint pas d'assimiler les philosophes aux fils de la terre, à ces géants dont Jupiter foudroya l'audace. L'entreprise des [ihilosophes, dont Socrate était le chef, t'tait, en effet, comme celle des Titans , une levolte de la raison contre la foi , du progrès contre l'autorité.

L'auteur des Nuées confond Socrate avec les sophistes, quoiqu'il fût leur plus dangereux ennemi , quoiqu'il ne cessât de les tourner en dérision et de leur décocher des traits : cette ignorance, de la part d'un esprit >i distingué qu'Aristophane, aurait lieu de nous éton- , si la haine ne commettait habituellement de telles si de nos jours même des hommes instruits, qu'aveugle la peur, ne confondaient Proudhon avec les communistes.

Puisque je viens de nommer ce penseur moderne (joué aussi sur le théâtre), je dois achever la ressemblance. On sera sans doute étonné d'apprendre, que Socrate pensait comme M. Proudlioii, sur l'intérêt de l'argent.

AMYNiAS (créancier).

« Si lu es trop gêné, paie au moins l'intérêt .

Rouget

UUCIUS SCOEVOIA.

aussi ner , méprises

STKEPSiADE ('débiteur et disciple de Socrate). L'intérêt? quelle bête est cela?

C'est l'argent qui s'accroît sans cesse chaque mois et chaque jour, à mesure que le temps s'écoule.

STREPSIADE

Fort bien. Mais dis-moi; crois-tu que la mer soit maintenant plus grande qu'autrefois?

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