‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 15 sur 49 · AMYNIAS · texte numérisé non relu

AMYNIAS

Non certes ; elle est toujours la même. 11 n'est pas bon qu'elle s'accroisse.

STREPSIADE

Comment, misérable I la mer ne grossit pas , malgré les fteuventqui s'y jettent, et tu prétends que ton argent augmente tous les jours? Veux-tu bien te sauver d'ici : Vite, un bâton 1 »

L'argument n'est pas très fort, je l'avoue; mais le principe y est.

Je ne me dissimule pas que cette révélation n'ait pour résultat d'éloigner bien ^es cœurs du philosophe grec; plus d'un honnête bourgeois qui s'était surpris touché aux larmes devant le tableau de David, — Socrate buvant la ciguë, — va déclarer ce même Socrate un fléau public, dont lesjuges d'Athènes ont bien fait de débarrasser leur nation. Mais qu'y faire?

La comédie des Nuées a été jouée vingt-quatre ans avant le jugement de Socrate; on ne saurait donc lui attribuer une influence directe sur la mort du philosophe ; il est toutefois évident que les griefs articulés dans la comédie se reproduisent au procès, presque dans les mêmes termes; l'une a dû préparer l'autre.

Sans doute Aristophane se condamna quelquefois luimême d'avoir ainsi livré aux moqueries de la foule un génie comme Socrate; mais ne fallait-il pas défendre, avec l'arme de la plaisanterie, la religion, la famille, la propriété, audacieusement attaquées par de hardis sectaires : voilà de quoi apaiser ses remords, si toutefois il en eut.

Je viens de nommer la famille et la propriété : à en croire Aristophane, Socrate les maltraitait fort. Mépriser les lois établies, rejeter les dieux, révolutionner la morale, déplacer l'idée du juste et de l'injuste, fouler aux pieds les conventions sociales; que penseriez-vous d'un homme qui auraii fait tout cela? — Je penserais qu'il mérite d'encourir les peines les plus graves. — Ce fut aussi le sentiment des Athéniens.

Il existe une opinion qui , si elle était admise , n'attribuerait la mort de Socrate ni à ses doctrines philosophiques, ni à la pièce d'Aristophane ; ce sage serait mort victime de son attachement au parti oligarchique , ainsi que de ses anciennes liaisons avec Critias, un des trente tyrans. Cette opinion n'est pas solide : elle se trouve démentie par les faits de l'histoire et par les mœurs de Socrate. Chaque homme porte sur lui les livrées de sou idée. Aristophane

parle des philosophes comme de gens peu soigneux de leur personne, qui n'allaient point aux bains, qui ne se faisaient ni raser, ni parfumer, qui afTectaient dans leurs manières négligées des airs de flatterie pour la démocratie la plus basse. Quant à ce qui est des Trente et de leur tyrannie , il les maintint au contraire en respect, dit un historien, par la fermeté de son regard.

Le peuple étant très moral, il est facile de lui donner le change sur ses véritables amis , en travestissant leurs opinions et en les couvrant tant bien que mal d'une note d'immoralité. La faction qui , seule, avait intérêt h se débarrasser de Socrate , devait réussir par ce moyen à égarer le jugement de la multitude. C'est ce qui a fait dire que Socrate avait été condamné par le parti démocratique.

Il faut croire pourtant que le peuple ne se laissa point trop entraîner dans ce piège. Je n'en veux pour preuve que le mauvais succès des Nuées. La pièce tomba après deux re|)résentations. On peut conclure de là que le peuple, la vile multitude, qui à Athènes comme à Paris rem])lissait le théâtre, avait pris parti pour le philosophe contre le poète comique.

Quoi qu'il en soit des opinions de Socrate relatives aux affaires de son temps, de ses relations, regrettables sans doute , avec Alcibiade , Critias et Charmidès , de ses préférences pour certaines formes de gouvernement, il est clair que par ses goûts , par ses doctrines, par la liberté de son esprit, Socrate appartenait à la cause populaire. Il était surtout démocrate par sa communion à l'humanité. La révolution religieuse, politique, sociale, se fit homme dans Socrate.

Les systèmes particuliers étaient avant lui autant d'entraves à la marche de l'esprit philosophique; il fit tomber ces barrières , ces limites, qui, appropriant la vérité à tel ou tel homme, laissaient en dehors le mouvement de l'esprit humain ; il fit de la vérité une chose du domaine public. Pythagore, c'était une école ; Socrate, c'est la philosophie. Socrate ne fit, selon son expression favorite, qu'accoucher la pensée de son siècle , la réforme qu'il mit au jour était dans le cerveau de l'humanité , il l'aida seulement à se produire.

C'est surtout dans la dernière période de sa vie que Socrate se montra grand. Voyez-le parlant aux hommes dans les places publiques, leur enseignant les droits et les devoirs du citoyen, leur ouvrant les perspectives d'un monde idéal , les associant à ses idées neuves sur la divinité , sur l'immortalité de l'àme, sur le bien et le mal, sur le beau, sur le juste *et l'injuste, sur le bonheur. Ce n'est plus un Athénien, ce n'est plus le fils de Sophronisque, c'est le citoyen de l'univers. Il opère dans l'esprit humain une révolution qui doit atteindre toutes les nations, tous les figes.

Ses mœurs s'élèvent avec son intelligence qui grandit. Voici le portrait qu'en trace Xénophon , un de ses élèves : « Religieux à ne rien faire sans la volonté des dieux; juste à ne pas faire le moindre tort aux autres, mais à se rendre au contraire très utile à ceux qui l'employaient; maître de lui-même à ne jamais préférer l'agréable au bon ; sage et intelligent à ne jamais se tromper dans son jugement sur le bon et le mauvais, à n'avoir besoin d'aucun guide, mais se suffisant à lui-même; capable d'exprimer par la parole tout ce qu'il pensait, d'éprouver les autres, de corriger ceux qui manquaient et de les ramener à la vertu et à la

probité : il m'a paru qu'il était à la fois le meilleur et le plus heureux des hommes. »

Nous aurions de la peine, sans doute, à accorder ce portrait avec la caricature tracée par le crayon moqueur d'Aristophane, si nous n'avions vu de nos jours défigurer avec un art semblable les hommes et les doctrines dont la société s'efîraie.

La vie de Socratc avait été belle; sa mort la couronna.

Au point de grandeur oit il s'était élevé par son génie, par ses vertus, par son dévoûment à la philosophie, Socrate n'avait plus qu'une chose doiu il dût être en peine : bien finir.

Kn ce temps-là, un acte d'accusation fut porté par Mélilus, et lemis au second des archontes, l'an 402 environ avant l'ère chrétienne; en voici les termes: «Mélitus, fds de Mélitus, du bourg de Pythos, intente une accusation criminelle contre Socrate, du bourg d'Alopécie. Socrate est coupable, en ce qu'il n'admet pas nos dieux, et qu'il introduit parmi nous des divinités nouvelles, sous le nom de démons; Sociate est coupable en ce qu'il corrompt la jeunesse d'Athènes — Pour peine ! la mort. »

Mélitus, poète froid et de peu de talent (l'Envie), avait pour coaccusateurs Lycon , orateur et sophiste, et Anylus, citoyen riche et considéré, qui avait sans doute sur le cœur la fameuse opinion de Socrate : « le capital ne doit point produire d'intérêt. »

Cet Anytus avait contribué, avec Thrasybule, à délivrer .\tliènesde la tyrannie des Trente; nous aurions lieu d'être surpris de voir un tel homme l'ennemi de Socrate, si nous ne savions quelle distance sépare quelquefois les idées politiques et les idées sociales.

Anytus avait vécu autrefois en bonne intelligence avec Socrate 'rien de plus dangereux qu'un ancien ami): il le pria même une fois de donner quelques instructions à son fds, qu'il avait chargé des déiails d'une manufacture dont H tirait un gros revenu. Socrate, ayant négligé, toute sa vie, ses intérêts particuliers, était peu apte à soigner ceux des autres. Il représenta, sans doute, à Anylus que la philosophie n'avait point pour objet de former des négociants. mais des sages; qu'elle di'tachait l'Ame de ces bénéfices prélevés sur l'exploitation de l'homme par l'homme; qu'elle conduit à mettre la justice dans les rappoils entre le capital et le travail. Anylus, blessé de cet avis, défendit au jeune homme tout commerce avec son maître.

Le trait resta dans ce cœur vindicatif et avide. '

Comme il arrive ti'op souvent en pareil cas, on chercha non seulement à diviser'la question politique de la question sociale , mais encore à couvrir Socrate de bl.'nne en lui reprochant ses idées sur le gouvernement. Socrate un ennemi du peuple! lui dont les prinripes et la vie étaient une allirmation de la justice et de la liberté. S'il lui arriva de critiquer la constitution qui remettait les emplois et la conduite de l'État à des magistrats qu'un sort aveugle choisissait parmi le jilus grand nombre des citoyens; si à la voie du sort il voulait qu'on substituât l'élection, rien n'annonce pour cela qu'il fût partisan de la réaction des Trente.

De nos jours, où nous avons vu des citoyens qUi avaient été, au péril de leur vie , les précurseurs du régime républicain en France, accusés et contlamnés devant les tribunaux comme coupables d'excitation à la haine et au mépris (lu gouvernement de la République, nous devons comprendre comment l'honune le plus démocrate d'.\thènes par

la nature de ses idées et par ses tendances philosophiques, fut soupçonné (la calomnie aidant) d'être un ennemi de la démocratie.

Il y a d'ailleurs dans ce conilit qui souilla l'humanité d'un crime, quelque chose d'éieriifllcment regrettable, c'est la haine des hommes d'action pour les honnnes d'intelligence, et le mépris des hommes d'intelligence pour les hommes d'action. Socrate, avec une légèreté blâmable, avait laissé entrevoir, dans plus d'une circonstance, le peu de cas qu'il faisait des hommes politiques, auxquels, après tout, la démocratie athénienne devait son salut. C'étaient eux qui avaient détruit la tyrannie des Trente.

Le monde n'avance pourtant que par ces deux forces combinées : dans toute révolution, il y a une idée et un fait.

Socrate était l'idée, Thrasybule le fait : l'un et l'autre ne se compiirent point. ,

Le procès de Socrate va nous fournir l'occasioad'examiner de plus près ses doctrines.

Les deux chefs d'accusation formulés par Anylus et ses complices peuvent se traduire ainsi : « Outrage à la morale publique et religieuse, et aux bonnes mœurs. »

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