‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 16 sur 49 · L I.A RELIGION · texte numérisé non relu

L I.A RELIGION

Socrate croyait à l'existence d'un Dieu unique, éternel, universel, principe de toutes choses : ce Dieu infini avait donné naissance à beaucoup d'autres dieux, c'est-à-dire à une série de forces que Socrate personnifiait dans les divinités de la mythologie grecque. Ces dieux, ces forces personnifiées , avaient une existence propre, une existence distincte de celle de Dieu. Ministres de la création, ils présidaient à la nature, à la politique. Leur intervention était sensible dans les choses les plus ordinaires de la vie Cette religion c'était encore le polythéisme , mais c'était le polythéisme agrandi, renouvelé : il y avait dans celte doctrine la reconnaissance d'une cause première à laquelle toutes les autres causes vivantes étaient subordonnées, assujéties; c'était l'unilé dans la pluralité.

Niera-t on, d'ailleurs, que celte manière d'envisager les rapports de l'homme avec la divinité ne fût contraire aux croyances établies? Socrate faisait des anciens dieux des êtres nouveaux, il donnait aux mystères une interprétation qui lui était personnelle; il attribuait aux formes du paganisme un sens et un esprit inconnu; il régénérait les dogmes. Le moyen de s'étonner après cela que l'ignorance ou la mauvaise foi l'ait accusé d'impiété !

iN'e pouvant exister de Dieu eu dehors de l'Église, c'està-dire en dehors de l'ordre surnaturel, aux yeux des prêtres et des croyants, un Dieu qui était une conception du cerveau humain n'était pas un Dieu.

D'oii le soupçon d'athéisme.

Socrate avait, en outre, la témérité de lever le bois.seaii sur la tête de Cérès; il cherchait à expliquer les phénomènes du monde physique jtar des lois également physiques; il entreprenait ainsi sur le domaine de ces divinités, causes faciles et propres à tout, à l'aide desquelles les anciens Grecs masquaient leur ignorance sous un faux sentiment de vénération. Kt les hypocrites alors de s'écrier : « I.a science a détrôné la religion : Tourbillon a détrôné Jupiter. »

Non content de donner aux divinités nationales une autre

raison d'être et des fonctions différentes de celles qu'on leur attribuait, Socrate voulait encore les purifier de ces formes grossières que l'ignorance et la barbarie des anciens Grecs leur avaient empreintes. Pour dégager l'idée divine de ces images avilissantes, il était condamné, malgré lui, à nier la tradition, la légende. Aux yeux des dévots de tous les pays et de tous les temps, c'est un crime que d'enlever à l'Être suprême la colère et les autres passions brutales qui dégraderaient l'humanité même. C'en est un surtout que de mettre en doute, comme le faisait Socrate, ces récits sacrés qui, sous un voile de fiction, prêtent à la divinité les faiblesses, l'intolérance et la froide vengeance, dont sont animés ceux qui la servent.

Dans ses discours familiers, Socrate s'élevait contre cette idée que les malheurs qui arrivent aux mortels soient l'ouvrage de Dieu. On aperçoit d'ici le parti que les prêtres et leurs séides tiraient de cette opinion vulgaire pour tenir les peuples dans l'obéissance, les hommes dans la crainte, et pour accroître ainsi, sous le manteau de la terreur religieuse, l'influence du sacerdoce. Socrate combattait celte manière de voir par un raisonnement bien simple : l'attribut essentiel de Dieu étant la bonté, il y aurait de l'impiété et de la sottise à lui prêter des sentiments dont ougirait un homme de bien. Il faut dire, pour être juste, que si Dieu juge quelquefois à propos de punir les mortels, ce châtiment, qui n'a que l'apparence du mal, tourne toujours à l'avantage des coupables (1). — Fort bien; mais c'était ébranler le système de peines et de récompenses sur lequel reposait la théologie des Grecs; c'était du même coup, et par une conséquence fatale, ruiner leur système pénitentiaire; car les dogmes s'incarnent nécessairement dans les lois civiles.

Socrate allait plus loin : non content de combattre dans les croyances religieuses de son pays toutes les inventions qui. tendaient à dégrader la divinité, il niait les miracles, les apparitions, et tout cet ordre de faits surnaturels qui se mêlait si intimement chez les Grecs à la vie commune, à leur histoire.

Voici son raisonnement : Les apparitions nous montrent la divinité sous une forme qui n'est pas la sienne; il faut ou que la divinité se transforme dans ce moment-là, ou qu'elle trompe nos sens par une figure empruntée. Dans le premier cas, la chose serait impossible à Dieu, un être étant d'autant moins exposé au changement, qu'il est plus parfait; dans le second, elle s'erait indigne de lui, un Dieu menteur ne pouvant ni se soupçonner, ni se concevoir. — A la bonne heure; mais d'un seul trait de son génie philosophique, Socrate balaie ici toutes ces légendes merveilleuses qui remplissent l'histoire et la foi des anciens peuples. Quelle religion résisterait à une telle critique ?

Ce qui se rattache à l'avènement de Socrate, ce fut la séparation nette, radicale, de la pensée humaine et du dogme, de la liberté d'examen et de l'autorité religieuse, de la raison philosophique et de la foi, séparation toute nouvelle dans le monde, particulière aux Grecs, qui n'eût jamais pu se produire chez aucune nation asiatique, qui devait entraîner tôt ou tard la chute des croyances nationales. Socrate n'était possible qu'à Athènes; il est vrai qu'entre autre succès, il y obtint la mort.

L'idée de cette séparation, qui contenait en germe la sé-

(1) La République de Platon, liv. ii.

paration de l'Église et de l'État, unis en Grèce par les derniers liens d'une afTinité mourante, devait soulever contre Socrate les prêtres, les dévots, tous ces hommes qui vivaient sur les mystères, sur ce troupeau de dieux payés, grassement nourris par le peuple. L'idée d'une telle rupture devait encore allumer le ressentiment des nobles, des riches, des magnats qui comptaient sur l'alliance de la politique et de la religion, pour couvrir leurs privilèges d'un caractère sacré.

On voit d'ici quelle puissante opposition Socrate, à son insu et sans toucher directement aux affaires publiques, avait suscitée contre lui ; il personnifiait, à Athènes, la philosophie, ennemie des dieux de l'État. Une révolution sociale est cachée dans toute révolution religieuse : Socrate, en ébranlant les dogmes, ébranlait aussi les lois.

Toutefois, le résultat des doctrines philosophiques ne fut pas, comme on pouvait s'y attendre, de transformer l'ancienne religion des Grecs : le polythéisme resta ce qu'il était avant Socrate. Les croyances ne sont pas susceptibles d'admettre ces changements qui les sauveraient peut-être en les renouvelant. Assises sur le principe d'autorité, il n'est pas dans leur nature de se déplacer, ni de se mouvoir. Quand bien même (ce qui n'arrive jamais) les prêtres et les chefs de la religion ancienne auraient eu l'intelligence de reconnaître à Athènes que leur intérêt personnel, l'intérêt même de leurs croyances était de pactiser avec les idées nouvelles et d'y retremper leur puissance, ils auraient rencontré dans la majesté immuable des anciens dogmes, dans l'ensemble des institutions sacrées, une force supérieure à leur volonté même, qui eût paralysé cette réforme.

L'histoire nous démontre que de telles rénovations sont vaines, impossibles : les religions meurent : elles ne changent pas.

L'erreur de Pythagore avait été de prétendre à absorber les dogmes dans son système.

Les religions se transforment dans les religions, les philosophies dans les philosophies ; mais entre la philosophie et la religion il n'y a pas d'alliance possible. Le moyen qu'elles vivent en paix, ou du moins sans trop de déchirements dans l'État, c'est de les séparer. Mêlées elles se dévorent : le raisonnement dissout le dogme, le dogme foudroie le raisonnement.

A Athènes, les esprits, les institutions, les mœurs étaient préparés à cette division salutaire. A côté de la religion immuable, officielle, se développa un mouvement nouveau, le mouvement de l'esprit philosophique, de l'esprit humain. Seulement cette séparation coûta la vie à un homme.

Socrate mourut victime du travail de détachement qui se fais-ait alors dans les esprits, travail sourd, nécessaire, que le polythéisme, religion de l'État, devait envisager avec crainte et avec une sombre fureur comme un roi envisage, du haut de son trône, le mouvement de ses États qui se démembrent.

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