II. I.A MORALE PUBLIQUE ET LES BONNES MŒCRS
Socrate n'ayant rien écrit, nous ne pouvons nous initier usa doctrine que par les ouvrages de ses disciples. Platon avait recueilli l'idée du maître et l'a immortalisée dans son style. Platon, c'est l'incarnation de la forme. Il fallait que la pensée traversât cette forme pour arriver jusqu'à nous.
Ar
Sans Platon, sans quelques autres disciples, entre autres Xénophon, qui ont fixé dans leurs écrits les inspirations de leur maître, Socrate ne nous serait guère connu que par son supplice et par les railleries des comiques. Ce serait un obscur rêveur, un fou, que l'immoralité de ses opinions aurait livre successivement au ridicule et à la mort.
Socrate, nous l'avons dit, était étranger à la politi.que de son temps. Ce qu'il rêvait , c'était une révolution sociale.
Tout le monde connaît la République de Platon, qui a fait ranger le maître et le disciple parmi les utopistes; il est, en effet, constant que Platon, dans cet ouvrage, a exprimé les idées de Socrate, idées mêlées de beaucoup d'erreurs mais qui avaient du moins le mérite d'être siennes.
Socrate partait de ce principe : la base de l'état social , c'est la multiplicité de nos be soins. Chaque homme étant dans l'impuis sancc de satisfaire isolément à ces besoins nombreux et comi li qués, est obligé de ilcourir aux autres hommes. De là naît un lchange de servic( s , fondé sur un sentiment de droits et de devons réciproques.
De la multiplicité dt nos besoins et des facultés différentes qui sont appelées à les des servir, naissent dans l'étMt les métiers , ki professions.
De cette variété des , .
dons naturels , à la-
quellecorresponddans st
l'orilre pratique la division du travail, la diversité des fonctions, Socrate , par une erreur propre à son siècle, concluait à la division des hommes par classes.
A cela près, Socrate avait une idée juste de l'harmonie sociale. Il avait reconnu le besoin qu'il y a de solidariser les intérêts, si l'on veut établir l'ordre dans l'État. «C'est, dit-il, le propre de l'injustice d'engendrer des haines et des dissensions partout oii elle se trouve : elle produiia, sans doute, le même eft'iît parmi les hommes libres ou esclaves, et les mettra dans l'impuissance de ne rien entreprendre en commun. »
Ce qui étonne, c'est qu'un esprit aussi avancé ait pu soupçonner des rapports de justice entre le maître et l'esclave. Il y bien une justice, mais ce n'est pas celle que Socrate avait
en vue : tout homme perd pour lui-même la liberté qu'il retire aux autres.
Socrate avait pourtant le sentiment de la loi qui doit présider aux rapports des citoyens entre eux; il avait vu que l'amour est la racine de l'unité : « et ce qu'on aime, c'est ce qu'on croit en communauté d'intérêt avec soi, et ce dont nous pensons que le mal ou le bien doit faire le nôtre. »
Tout en établissant àlort, selon nous, la division des classes, Socrate (c'est une justice à lui rendre) n'entendait pas néanmoins parquer les citoyens dans des limites infranchissables; il ne croyait pas surtout que les intérêts d'une classe pri- Mli'giée dussent pri- ~~ mer les intérêts des
autres classes. « Nous tondons un État, non pour qu'une classe parla Lilière de citoyens soit très heureuse,mais poar que l'État luimême soit heureux , a\<mt en vue le bonheur de tous et non (1 un petit nombre. »
La division des hommes i)ar classes tenait chez les anciens à une idie physiologique, l'id( e des transmissions 1k réditaires. Socrate , -iins nier cette loi de i nature, est très loin (1( lui accorder cette domination aveugle et immoliilc que lui attribuaient les anciens législateurs, I^ycurgue et Pythagore lui-même , sur les destinées sociales. « Vous tous qui faites partie de l'État, vous êtes frères ; mais le Dieu qui vous a formés a mêlé de l'or
nougel
dans la composition de us. ceux d'entre vous qui
sont propres à gouverner les autres, et qui pour cela sont les plus précieux, de l'argent dans la composition des guerriers , du fer et de l'airain dans la composition des laboureurs et des artisans. Comme vous avez tous une origine commune, vous aurez pour l'ordinaire des enfants qui vous ressembleront. Cependant , d'une génération à l'autre, l'or deviendra quelquefois argent, conmie l'argent se changera en or, et il en sera de même des autres métaux. LeDieu recommande principalement aux magistrats de prendre garde sur toute chose au métal qui se trouvera mêlé à l'iime des enfants; et si leurs propres enfants ont quelque mélange de fer ou d'airain, il veut absolument qu'ils ne leur fassent pas grâce, mais qu'ils les relèguent dans l'état qui leur convient , parmi les artisans ou parmi
les laboureurs. Si ces derniers ont des enfants en qui se montre l'or ou l'argent, il veut qu'on élève ceux-ci au rang des guerriers , au rang des magistrats. »
II y a dans ces lignes, qui contiennent la pensée do Socrate, une vérité mêlée d'erreurs. Socrate reconnaît le principe de la fraternité humaine; sous ce rapport, il s'élève au-dessus des philosophies et des constitutions anciennes; mais, tout en refusant aux lois de la génération cette fixité que l'Inde leur accordait, il reconnaît entre les hommes des inégalités naturelles assez ordinairement transmises, qui deviennent pour eux la base de divisions sociales. Là est l'injustice.
Le croisement des races, les progrès de la civilisation qui ne sont, après tout, que les progrès de la solidarité humaine, tendent à effacer parmi les citoyens ces inégalités congéniales; les facultés particulières subsistent toujours dans leurs rapports avec la division du travail et avec la diversité des fonctions; mais, pour continuer ici la comparaison si belle et si philosophique de Socrate, l'or, l'argent, le fer et l'airain tendent à se combiner ensemble chez tous les citoyens, de manière îi ce que chacun participe au progrès de tous et à ce que la matière humaine soit égale.
Socrate, frappé des maux, des injustices qui désolaient les sociétés de son temps , malgré les diverses formes de gouvernement et les diverses institutions politiques, ne voyait à ces maux qu'un seul remède, c'étai-t de remettre la puissance, la direction de l'État, aux mains des philosophes.
Philosophes! quelle espèce est cela? — Ceux qui contemplent l'essence immuable des choses.
En ne plaçant la puissance politique ni dans l'hérédité, ni dans la fortune, ni dans lé hasard , Socrate se montrait supérieur aux idées gouvernementales de son temps; mais cette suprématie de l'intelligence et de la raison qu'il voulait établir était-elle absolument conforme à la justice? — Frère, tu as plus de lumières que moi , en résulte-t-il que je doive te considérer comme mon maître? Nullement.
Les devoirs augmentent pour l'homme en raison de l'étendue de ses facultés. Le premier de tous n'est que le premier serviteur des autres. Un degré de plus d'intelligence oblige à un degré de plus de dévoûment. Il n'y a rien là dont on doive se glorifier ni se faire un moyen de domination sur ses semblables. Tu es plus instruit ou plus éclairé que moi . ne me commande pas : sers-moi !
Il est vrai que Socrate est l'inventeur de ce système que M. Louis Blanc s'est approprié dans ces derniers temps : l'État-serviteur.
Cette théorie serait bonne si , en déplaçant la base du pouvoir, on changeait les conditions mêmes du gouvernement et la nature des hommes qui gouvernent; par malheur, l'expérience prouve qu'il n'en est pas ainsi : n'importe dans quelles mains l'autorité tombe , savantes ou non, nous la voyons aussitôt se personnifier, s'isoler des intérêts de la masse, devenir un parti dans l'État. Il n'y a de juste, de logique et de rassurant que la nation gouvernée parla nation.
La Chine nous présente , depuis quelques siècles , le spectacle assez neuf d'une société régie par des philosophes et des lettrés. La liberté y est-elle plus en vigueur pour cela? On n'y connaît pas même son nnm.
Tout en exigeant de ceux qui remplissent les fonctions publiques, certaines garanties d'intelligence et de savoir,
le peuple ne saurait donc se reposer sur une telle sijreté du soin de son gouvernement. Toute force, même légitime, tend à l'envahissement. La philosophie voudrait peut-être confisquer les iniérêls qui lui sont étrangers, ou nuisibles, ou simplement opposés. Voilà dès lors la lutte dans les éléments de la société, et, à sa suite, l'injustice.
Pour que le gouvernement ne représente pas Ips intérêts d'une classe, mais les intérêts de tous, il faut que le gouvernement sorte de tous.
Socrate avait encore trouvé aux maladies sociales un autre remède. Mais d'abord ces maladies quelles sont-elles? La division, l'antagonisme des intérêts. « Tout État en renferme Tleux qui se font la guerre , l'un composé de riches, l'autre de pauvres; et ces deux États se subdivisent encore en plusieurs autres, qui conspirent sans cesse les uns contre les autres. »
Faire cesser ces divisions, cet antagonisme, tel était le vœu de Socrate. « Il faut que l'État soit comme un seul homme. Quand il arrive du bien ou du mal à quelqu'un, tous doivent dire ensemiile : Mes affaires vont bien ou mes affaires vont mal. »
Oui, mais, le moyen qu'il en soit ainsi?
C'est ici que la pensée de Socrate s'égare. Franchissant la limite délicate qui sépare la solidarité de la communauté, la communauté de la promiscuité, il ne voit de remède à la division des intérêts , il ne voit de lieu aux rapports des citoyens entre eux que dans la vie commune, la table commune et, chose plus grave ! le lit commun.
Socrate conclut à l'abolition du mariage. Ses motifs valent bien la peine d'être connus : « Il faut éviter tout ce qui ' tend à diviser l'État, ce qui arriverait si chacun ne disait pas des mêmes choses qu'elles sont à lui, mais que celui-ci le dît d'une chose, celui-là d'une autre ; si l'un tirait à soi tout ce qu'il pourrait acquérir, sans en partager la possession avec personne, et si l'autre en faisait autant de son côté, ayant chacun à part leurs femmes et leurs enfants, et par là des jouissances et des peines toutes personnelles ; tandis qu'avec une même opinion sur ce qui leur appartient, ils auront tous le même but et ressentiront le plus possible de la même manière la joie et la douleur. »
Il y a deux forces, deux éléments que les écoles socialistes n'ont pas su jusqu'ici combiner entre eux , c'est le sentiment du moi et le sentiment des rapports de l'honmie à ses semblables. Socrate affirme ce rapport, mais, par un excès dont les plus grands esprits ne savent pas toujours se défendre , il lui sacrifie toute oersonnalité humaine, toute liberté, toute morale.
La communauté (1) des biens, des femmes, des enfants, quelque chose d'assez semblable à l'état de nature, de pire encore, voilà l'idéal vers lequel recule cette admirable intelligence qu'égare sa propre force.
Plus de famille : « Les enfants, à mesure qu'ils naîtront, seront remis entre les mains d'honmies ou de femmes réunis et qui auront été préposés aux soins de leur éducation. »
Plus (le mariage « Toutes seront communes à tous. r.
Plus de propriété :« Je veux qu'aucun d'eux ne possède rien en propre. Je veux (ju'ils vivent ensemble, comme des guerriers au camp, assis à des tables communes.»
(1) jians l'iilre de Socrate et de Platon colle commiinauI«5 si prorondfl lie devait d'ailleurs exister que parmi les citoyens d'une même class'\
Ce que serait une telle société dont tous les membres se • raient confondus, où nul ne s'appartiendrait, dont le sentiment du moi et du toi, dont la distinction du mien et du tien, serait banni, nous le laissons à penser. Les citoyens devi.endraient, grâce à ces vagues théories , des espèces de fantômes changeant de forme entre eux et se métamorphosant les uns dans les autres, comme les damnés du Dante dans la septième vallée de l'enfer.
Les reproches d'absurdité, de barbarie, d'immoralité, que les amis de l'ordre adressent aux uloi)ies des socialistes, des communistes même, ne sont fondées qu'en ce qui regarde la République de Socrate.
Tout à l'État, tout pour l'État. Socrate retombe ici dans l'exagération de Lycurgue. A cette divinité politique, à cet être de raison, il immole les liens de famille, les délicatesses du cœur, les attaches mystérieuses du sentiment. 11 ne voit plus dans l'amour, dans les rapports des sexes, qu'une fonction sociale dont il rapporte tous les avantages à l'intérêt commun. « Les citoyens d'élite auront plus que les autres la liberté de s'approcher des femmes et de choisir celles qui leur ressemblent, afin que leur race se multiplie le plus possible. »
Ainsi plus de devoirs particuliers; rien qu'un aveugle et brutal concours au perfectionnement de l'espèce , à l'accroissement et à la prospérité de l'État.
Un esprit aussi formidablement logique ne devait pas s'arrêter en si bon chemin; il devait faucher toute distinction naturelle, radicale, qui put devenir, dans son système, un obstacle à l'unité. Il vient d'effacer les personnes , il va effacer les sexes.
La femme n'est plus dans le système de Socrate qu'une chose à en(\ints, commune à tous, qui partage avec l'homme « la fatigue des veilles ou de la chasse comme font les femelles des chiens , l'éducation, les charges publiques , les honneurs de la guerre et de la paix, la garde de l'État. »
Socrate n'a pas vu que cette îissimilation de la femme à la femelle des animaux était précisément ce qui condamne son système. La division des sexes existe très peu moralement dans l'état de nature; le propre de la civilisation est de différencier l'homme de la femme, et en différenciant l'un et l'autre, elle les rapproche.
« Il n'est pas bon que l'homme soit seul, dit Dieu dans la Bible. » Et il crée la femme; mais si cette femme eut été ce que Socrate voulait qu'elle fût, semblable en tout à l'homme, douée absolumentdes mèmesfacullés, partageant les mêmes exercices et les mêmes devoirs, avec une telle compagne , l'homme eût encore été seul.
yue cette solitude à deux ait existé dans l'origine des choses, je n'en doute pas; mais l'œuvre de la civilisation , œuvre féconde, a été précisément d'enrichir peu à peu l'homme et la femme d'une foule d'oppositions et de contrastes qui les ont réunis en les divisant.
Ce que l'homme cherche dans la femme ce n'est pas une ombre (jui double sa vie, c'est un être qui le complette. Là est la raison du mariage.
L'homme est physiquement plus fort que la femme , Socrate, en partant de ce point de vue, conclut à l'inégalitédc la femme vis-à-vis de l'homme , mais à l'uniformité des fonctions entre les deux sexes. C'est précisément le contraire qui est vrai.
La femme est égale à l'homme, mais elle est profondément différente, et c'est dans cette différence même de
moyens, de fonctions et de devoirs, qu'elle puise la raison de son égalité.
On a vu quelle carrière les comiques avaient pour se moquer des idées de Socrate; ici ce n'était pas la nouveauté des doctrines qui prêtait au ridicule, c'était l'absurdité.
puAXAGotiA futie femtne librcj.
a J'entends que toutes les femmes soient communes et fassent des enfants avec tout homme qui le voudra. »
C'est ainsi qu'Aristophane livrait aux risées du public d'Athènes les égarements du philosophe.
Il y a deux points de vue pour juger Socrate. — Aux yeux de ses contemporains, il était coupable; aux yeux de la postérité, il est innocent.
Ce que les contemporains ont vu dans les doctrines de Socrate, c'est l'ombre inhérente à la pensée humaine, c'est l'infirmité de l'esprit qui s'égare dans la recherche du vrai; ce qu'ils ont condamné, c'est l'immoralité d'une doctrine qui confondait les sexes, les personnes, les propriétés dans une même gamelle.
Ce que la postérité absout dans Socrate, c'est le mobile qui a mis sa pensée sur la trace d'une république imaginaire; à la vue d'une société oii " l'excessive richesse des uns insultait à l'excessive pauvreté des autres; oit l'un possédait de vastes domaines et où d'autres n'avaient pas de quoi se faire enterrer; où l'un traînait avec lui une foule d'esclaves et où tel autre n'avait pas un seiviteur, » on comprend que Socrate ait cru porter remède à un état de choses si aflligeant par la communauté des biens. Cette solution est la première qui se présente au cerveau des hommes que révoltent les inégalités sociales ; non qu'elle soit la plus facile à mettre en pratique ; mais parce qu'elle satisfait, du moins, à un sentiment de justice et d'humanité.
Ce que la postérité admire dans Socrate, c'est que, tout en se trompant quelquefois dans l'application du principe, il a découvert, affirmé, proclamé cette grande loi de solidarité sociale, qui fait de tous les citoyens une même famille, qui lie les intérêts particuliers à l'intérêt général, qui associe les membres de l'État dans une communion parfaite de travaux, de devoirs et de bien-être.
Où Socrate se montre supérieur, c'est dans la critique des formes de gouvernements qui se sont établis sur les sociétés anciennes et modernes. Il ne veut pas de l'oligarchie: « Remarquez, en efl'et, dit-il, ce qui arriverait si, dans le choix du pilote, on avait uniquement égard au cens, et que le pauvre, fùt-il plus capable, ne pût apj)rochcr du gouvernail. Les vaisseaux seraient très mal gouvernés ; n'en serait-il pas de même à l'égard de l'État. »
Il est bon de faire observer que Socrate, ce génie devant lequel la philosophie se prosterne, ce tlambleau, ce demidieu, n'aurait pas même, chez-nous, été électeur ni éJigible.
Sa ceinture de la tyrannie est saisissante : il nous montre une ambition de naissance surgissant du gouvernement populaire, flattant les troupes, les goi'geant de vivres et de faveurs, s'appuyant sur la force, sur les procès, sur les luttes de partis, vivant sur le trésor public avec ses favoris et ses
maîtresses. « Mais quoi, si le peuple se fâchait à la fin, et lui disait qu'il n'est pas juste qu'un fils, déjà grand et fort, soil à la charge de son père (le peuple); qu'au contraire c'est à lui de pourvoir à l'entretien de son père; qu'il ne l'a pas formé et élevé si haut pour se voir, aussitôt qu'il serait grand, l'esclave de ses esclaves, et pour le nourrir avec tout ce ramas d'étrangers sans aveu ; mais pour être affranchi sous les auspices du joug des riches et de ceux qu'on appelle dans la société les honnêtes gens; qu'ainsi il lui ordonne de se retirer avec ses amis, du même droit qu'un père chasse son fds de sa maison avec ses turbulents compagnons de débauches.
« Alors, par Jupiter, le peuple verra quel enfant il a engendré, caressé, élevé, et que ceux qu'il prétend chasser sont plus forts que lui.
— «Que dis-tu? Quoi! le tyran oserait faire violence à son père (au peuple) , et même le frapper s'il ne cédait pas?
— « Oui, car il l'a désarmé. »
Admirable allusion à Pisistrate, à Périclès ou à tout autre 1
Oii Socrate n'est pas aussi heureux, c'est quand, à la vue des divisions qui régnent entre les citoyens, il ne trouve de remède à ces maux qu'une communauté philosophique, assez semblable à la communauté militaire de Sparte.
Arrivons aux faits matériels du procès.
Dès que le complot eut éclaté, les amis de Socrate se préparèrent à sa défense. Lysias, le plus habile avocat de son temps, lui apporta un discours écrit, selon toutes les règles de l'art. Socrate le lut. Lysias lui en demanda des nouvelles. — Il est très bien fait, lui répondit Socrate. — Ainsi, vous vous en servirez? — Non pas. — Comment se fait-il que mon discours soit bon et qu'il vous soit inutile? — Cela est très simple. Un excellent ouvrier pourrait m'apporter des souliers magnifiques brodés d'or, et auxquels il ne manquerait rien, sinon qu'ils me convinssent. Il en est de même de votre ouvrage, mon cher Lysias. Votre discours est très bien ; mais il ne me chausse pas.
Socrate composa lui-même le discours qu'il devait prononcer devant les juges.
Les deux orateurs se placèrent à un point de vue tout différent; Lysias voulait défendre la personne de l'accusé; Socrate voulait défendre sa doctrine.
L'un parlait aux juges; l'autre parlait à l'humanité.
Platon, lui-même, bien loin de justifier son maître des chefs d'accusation qui pesaient sur lui, s'attache à montrer la fausseté des idées que le vulgaire, même les prêtres, se faisaient de la divinité et des devoirs que nous devons lui rendre.
La défense de Socrate que Platon nous a conservée se réduit à ceci : Je crois à Dieu, mais je crois à un autre Dieu que vous; j'ai une religion, mais cette religion n'est pas la votre; je professe et pratique une inorale, mais cette morale n'est point celle que vous professez et que vous pratiquez.
On ne saurait nier qu'un pareil système de défense ne fût extrêmement faible.
Évidemment l'accusation était fondée ; pour la détruire, il eût fallu recourir à des moyens que repoussent la dignité d'un chef d'école, la moralité d'un sage, la conviction d'un
philosophe; 11 eût fallu déserter ces principes d'éternelle lumière, qui ont fait de Socrate le précurseur du christia- ■ nisme. Coupable? Oui, comme citoyen d'Athènes; mais, j c'est le crime même du citoyen qui fait ici la gloire du phi- : losophe. Innocent, Socrate n'eût plus été qu'un vil païen, un adorateur des privilèges de la société ancienne, un esclave de la nécessité sociale. On voit qu'il n'aurait rien gagné à se justifier.
Le crime de Socrate dans le passé fait son innocence dans l'avenir.
Au jour marqué , le procès fut instruit dans les formes; les parties comparurent devant les juges, et Mélitus porta la parole^. 11 savait l'art de donnera une accusation des couleurs sombres et saisissantes. Ce réquisitoire fit une forte impression sur les juges. Socrate lui-même en fut ébranlé; peu s'en fallut qu'il ne se rangeât à l'avis de son adversaire et qu'il ne se méconnût lui-même, au point de se trouver un ennemi des dieux et des hommes , une peste . un fléau public.
Le premier chef d'accusation regardait, nous l'avons dit, la morale religieuse. — Socrate recherche avec une curiosité impie ce qui se passe dans les cieux et dans le sein de la terre. Il ne reconnaît point les dieux que sa patrie révère. Il travaille à introduire de nouvelles divinités; il donne aux mystères, aux symboles, aux dogmes, un sens particulier, qui diffère de l'interprétation consacrée par l'usage; il veut changer la foi du genre humain; il substitue à l'autorité religieuse, qui s'im])0se, la liberté delà raison qui examine.
Le second chef regardait la morale publique. — Socrate corrompt la jeunesse, en se constituant, de sa propre autorité, le censeur et le réformateur de l'État, en voulant introduire dans les consciences une morale nouvelle, fille de dogmes nouveaux; en inspirant le mépris des lois et de l'ordre établi, en attaquant les bases vénérables sur lesquelles la société repose : la famille et la propriété.
Ce Mélitus -était vraiment destiné à faire un excellent procureur de la République , en l'an de grâce 1830. Il est né trop tôt.
Quand Mélitus eut parlé , Anytus et Lyeon vinrent à son secours ; ils appuyèrent sur la nécessité de venger la morale publique outragée. Anytus représenta aux juges , ou qu'on n'aurait pas dû renvoyer l'accusé à leur tribunal , ou qu'ils devaient le faire mourir, attendu que, s'il était absous, leurs enfants n'en seraient que plus attachés à sa doctrine.
Socrate ne fit point un plaidoyer, il frt, comme l'intitule Platon lui-même, une apologie. Les coupables seuls se défendent.
C'était pourtant un imposant tribunal que celui devant lequel était traduit Socrate : il était composé de cinq cents juges.
Jamais la justice humaine n'avait mis plus d'appareil ni de solennitéàcommettre une de ses plus mémorables erreurs.
Socrate promenant autour de lui un regard tnmquille :
« Je comparais devant ce tribunal pour la première fois de ma vie, quoique âgé de plus de soixante-dix ans : ici le style, les formes, tout est nouveau pour moi. Je vais parler une langue étrangère; l'unique grâce que je vous demande, c'est d'être attentifs plutôt à mes raisons qu'à mes paroles. Votre devoir est de discerner la justice, le mien de vous dire la vérité. »
Après avoir repoussé avec force l'accusation d'impiété :
« On m'accuse de corrompre les jeunes gens, et de leur
inspirer des maximes dangereuses. Vous savez, Athéniens, que je n'ai jamais fait profession d'enseigner; l'envie, quelque animée qu'elle soit contre moi , ne me reproche point d'avoir vendu mes leçons. J'ai sur cela un témoin qu'on ne peut démentir : ma pauvreté. »
Il fait un exposé succinct de sa doctrme :
« Si parler de la sorte c'est corrompre la jeunesse, j'avoue. Athéniens, que je suis coupable , et que je mérite d'être puni. ,
« Jugez, comme il vous plaira. Athéniens; mais, je ne puis ni me repentir de ma conduite, ni en changer. Il ne m'est point libre de quitter ou d'interrompre une fonction que Dieu même m'a imposée. Or.
c'est lui qui m'a chargé du soin d'instruire mes concitoyens. Si , après avoir gardé fidèlement tous les postes où j'ai été mis par nos généraux à Potidée , à Amphipolis.àDcliuni, la crainte de la mort me faisait maintenant abandonner celui où la Providence m'a placé, en m'ordonnant de passer mes jours dans l'étude de la philosophie, pour ma propre instruction et pour celle des autres, ce serait là véritablement une désertion bien criminelle, et qui mériterait qu'on me citât devant ce tribunal comme un impiequi necroitpoint de dieux. Quand vous seriez disposés à me renvoyer absous , à condition que dorénavant je garderais le silence, je vous répondrais sans balancer :
Athéniens, je vous honore et je vous aime; mais j'obéirai plutôt à Dieu qu'à vous; tant qu'il me restera un souffle de vie, je ne cesserai de me livrer à la |)liilosophie et d'élever la voix au nom de la vérité, de la sagesse; je ne cesserai de dire aux hommes: n'avez-vous |)as honte de ne penser qu'à amasser des richesses, qu'à acquérir de la gloire, du crédit, des honneurs, tandis que vous négligez votre àmel »
C'était très beau. Socrate prononça ces paroles d'un ton ferme et intrépide. On cherchait en lui un accusé, mais ni son geste, ni son visage, n'avaient le caractère d'un homme placé sous le coup d'une accusation capitale. Il semblait le juge de ses juges.
Ce qui faisait la grandeur et l'autorité de celte défense.
c'est que Socrate ne s'adressait point au tribunal ; il s'adressait à la postérité.
C'était très beau ; mais c'était très loin de répondre aux charges qu'on lui imputait Pour se justifier, il eût fallu que Socrate montrât que dans un ordre de choses dont la base est une religion de l'État, une morale de l'État, on peut penser librement de cette religion, de cette morale, et publier ce qu'on en pense sans troubler l'ordre, sans provoquer, dans un avenir plus ou moins prochain, une révolution. Or c'est ce que Socrate ne fait pas.
Ce procès donnait à Socrate l'occasion de s'expliquer sur deux particulari tés de sa vie :
l'oracle de la Pythie qui l'avait déclaré le plus sage des hommes, et l'assistance de son démon familier.
« Ce ne sont pas les calomnies de Mélitus et d'Anytus qui me coûteront la vie , c'est la haine de ces hommes vains ou injustes dont j'ai démasqué l'ignorance et les vices : haine qui a déjà fait périr tant de gens de bien , qui en fera périr tant d'autres; car je ne dois pas m.î flatter qu'elle s'épuise sur mon supplice.
« Je me la suis attirée, cette haine, en voulant pénétrer le sens d'une réponse de la Pythie. (« Sophocle est sage , Euripide est juge; mais Socrate est le plus sage de tous les hommes. ») — Ici les sages firent éclater leur indignation par des ^°"^'' murmures. — Étonné
MORT DE VIRGINIE. dc ccl oraclc , j'en con-
clus que la sagesse n'appartient qu'à la divinité, et que l'oracle, en me citant pour exemple, a voulu montrer que le plus sage des hommes i^l eelui qui croit que sa sagesse n'est rien.
Il est remarquable de voir qu'au moment où toutes les influences sacerdotales d'Athènes se tournaient contre un homme pour le perdre cl pour l'accuser, cei homme n'avait élé un instant à couvert que sous lu protection d'un oracle, sous le voile d'une Icmme, qui mêlée elle aussi, par son caractère sacré, à la religion et aux mystères des Grecs, n'en rendait pas moins témoignage au progrès et à la justice dans la personne de Socrate. Cette observation confirme ce que nous avons dit plus haut du rôle des Pythies et de l'iniliativc heu-
reuse qu'elles ont exercée sur les événements de l'histoire ancienne.
Socrate continue :
« On me fait un reproche de ce que je n'ai jamais paru dans les assemblées du peuple pour donner mes conseils à la République. Ce qui m'en a empêché, 6 Athéniens, c'est je n« sais quelle voix divine , dont vous m'avez si souvent entendu parler et dont Mélitus, par manière de plaisanterie , a fait un chef d'accusation contre moi. Ce phénomène extraordinaire s'est manifesté à moi depuis mon enfance ; c'est une voix qui ne se fait entendre que pour me détourner de ce que j'ai résolu; car jamais elle ne m'exhorte à rien entreprendre. C'est elle qui s'est toujours opposée à moi quand j'ai voulu me mêler des affaires de la République ; et elle s'y est opposée fort à propos ; car sachez bien qu'il y a longtemps que je ne serais plus en vie, si je m'étais mêlé des affaires du gouvernement , et je n'aurais rien avancé ni pour vous , ni pour moi. »
Socrate s'imaginait recevoir des inspirations divines, entendre une voix; il croyait exercer sur ses disciples et même sur les étrangers des influences soumises à sa volonté. Il les faisait penser et agir par une sorte de magnétisme qui lui était propre. Quelquefois il lui arrivait de faire des prédictions que l'événement réalisait. Cette croyance, toute naïve qu'elle fût , ou mieux à cause de sa naïveté même, rapprochait Socrate des femmes, des petits enfants , en un mot, de la démocratie.
Le caractère du peuple, c'est la simplicité , la foi ; le caractère des aristocraties, c'est le scepticisme.
Socrate, aux yeux de ses concitoyens, était un demi-prophète. Il ne s'annonce pas comme les Envoyés qui , dans l'Inde et dans les, autres contrées de l'Asie, se donnaient pour les ministres immédiats de Dieu qui leur avait délégué ses pouvoirs; non, les croyances de son temps, la liberté qui était le fond de son système, ne lui eussent point permis de se couvrir d'un caractère sacré , d'une autorité supérieure à la raison humaine. Mais, tout en posant les bases de sa doctrine sur la terre, il ne laisse pas que de se montrer à nous dans un demi-jour religieux, sur l'extrême limite dé la nature, au point d'intersection de la pensée humaine et de la pensée divine, entre la philosophie et l'inspiration. C'est un charme de plus que Socrate a peut-être voulu se donner ; charme qui fut aidé, dans tous les cas, par les mystères de son organisation excentrique.
Socrate termine son discours avec une dignité parfaite: « Au reste. Athéniens, dans l'extrême danger où je me trouve, je n'imiterai point la conduite de plusieurs citoyens, qui, dans un péril moins giand , ont supplié leurs juges avec larmes et ont fait paraître ici leurs enfants, leurs parents, leurs amis. Pour votre honneur et pour celui de toute la ville, il faai qu'on sache que vous avez des citoyens qui ne regardent pas îa mort comme un mal, qui ne donnent ce 'nom qu'à l'injustice et à l'infamie. A l'âge oii je suis et avec toute ma réputation, vraie oa feusse, me conviendrait-il de démentir, par un dernier acte de faiblesse, les principes de ma vie entière?
« On ne doit pas prier son juge; il faut le subir ou le convaincire. Le juge n'est pas assis sur son siège pour faire plaisir à lui-même ou à l'accusé, mais pour obéir à la loi. S'il vous arrivait de m'absoudre, sans être persuadés de mon innocence, vous commettriez un parjure; les uns et les
autres nous blesserions alors la justice, la religion, et nous deviendrions tous coupables.
« N'attendez donc pas de moi, citoyens, que j'aie recours auprès de vous à des moyens artificieux ou à des prières : ce serait confirmer l'accusation d'impiété formée contre moi par Mélitus.
« Je serais un impie si je vous engageais à trahir vos serments.
« Telle n'est pas ma pensée. Je suis plus persuadé de l'existence de la divinité queràes accusateurs; j'en suis tellement convaincu que je m'abandonne à vous et à Dieu pour que vous méjugiez selon votre conscience. »
Il parait que ce Ion d'innocence et de fermeté dé|)lut aux juges. Le juge, dit Quintilien, hait la tranquillité du prévenu ; comme il a droit de vie et de mort, il exige tout bas qu'on le traite avec cette soumission tremblante dont on use envers tout ce qu'on craint.
Socrate fut déclaré coupable à une majorité de trente voix.
La plupart des historiens maltraitent fort ces pauvres juges, ces honnêtes païens qui prononcèrent contre l'innocence de Socrate. « C'étaient la plupart, disent-ils, des gens du peuple, sans lumières et sans principes. » — Des gens éclairés n'eussent pas fait mieux. Tant qu'il y aura une religion de l'État , une morale de l'État , tous ceux qui voudront mettre le progrès dans les dogmes et dans les institutions sociales seront passibles de la loi ; ils la subiront jusqu'au jour oii l'idée nouvelle , propagée par le temps, devienne plus forte que la loi même, et anéantisse la sentence des juges dans celle de l'opinion publique.
Pour acquitter Socrate, il fallait que ses juges se plaçassent à notre point de vue , qu'ils se fisseVit citoyens de l'avenir. C'est beaucoup exiger d'un tribunal.
Les hommes qui condamnaient Socrate, n'avaient qu'un tort , c'était de croire trop aveuglément à la lettre de leur religion. Après tant d'autres erreurs semblables, après tant d'autres jugements, nous liésitons à leur en faire un crime. Au point de vue des lois, au point de vue de la morale religieuse, comme l'entendaient les Grecs, Socrate était coupable. Il combattait dans les croyances de son temps presque toutes les inventions humaines qui tendaient b dégrader la divinité; mais ces inventions formaient précisément la base du dogme, la base du culte et des cérémonies publiques. Si les hommes qui le condamnaient ne croyaientdéjà plus ni à Minerve, ni à Vénus, ni à Junon, ni à Saturne, ni même à Jupiter; s'ils ont voilé sous l'hypocrisie religieuse des ressentiments personnels ou des intérêts alarmés, à la bonne heure. Qu'ils soient flétris! Mais si leur foi était encore sincère, s'ils croyaient venger les dieux et la morale, que menaçaient d'audacieuses nouveautés , quel est celui qui n'en eût pas fait autant à leur place? — Et pourtant l'avenir ne leur a pas encore pardonné.
Pour son temps, c'est Socrate qui est impie ; pour l'avenir, c'est la sentence de ses juges.
Selon la jurisprudence d'Athènes, il fallait un second jugement pour statuer sur la peine. Mélitus dans son accusation concluait à la mort. Socrate fut averti par le président du tribunal qu'il avait droit de demander qu'on lui appliquât une autre peine : l'amende, le bannissement ou la prison perpétuelle.
« Athéniens, s'écria-t-il , pour ne pas vous tenir plus longtemps en suspens, puisque vous m'obligez à me taxer
moi-même à ce que je mérite ; je me condamne, pour avoir passé toute ma vie à vous instruire , vous et vos enfants; pour avoir négligé affaires domestiques, emplois, dignités; pour m'être consacré fout entier au service de la patrie, en travaillant sans cesse à rendre vertueux mes concitoyens, — je me condamne, dis-je, à être nourri le reste de mes jours dans le Prytanée aux dépens de la République. »
A ces mots, les juges s'emportent: la sentence de mort est prononcée contre Socrate.
Quelques moralistes ont blâmé cette réponse; ils y ont vu l'orgueil humain pris sur le fait. II faut se dire que dans la situation où Socrate était placé, demander une diminution de peine, c'était se reconnaître coupable. 11 ne le pouvait. Ce n'est pas tout : il est évident que Socrate était préoccupé de faire une belle fin. Il voulait, après une vie toute de sacrifice, laisser à sa nation le soûl idéal qui manquât encore chez les Grecs .'i la philosophie, celui d'un sage mourant pour son idée. Cette occasion lui était offerte par un odieux procès, il se garda bien de la perdre. La plus grande peine qu'eussent pu lui infliger ses juges , c'eîit été de le condamner à vivre.
Heureusement pour les idées nouvelles, la Peur, la Haine et l'Envie, ces divinités du vieux monde, ne s'avisent jamais de punir leurs ennemis par la clémence.
Socrate sortit du tribunal pour se rendre à la prison.
Le lendemain de son jugement, le prêtre d'Apollon mit une couronne sur la poupe de la galère qui portait tous les ans à Délos les offrandes des Athéniens. Quand venait l'époque de cette cérémonie, une loi ordonnait que la ville fût ' pure et défendait d'exécuter aucune sentence capitale avant que le vaisseau ne fût revenu à Athènes. Quelquefois le voyage durait longtemps lorsque les vents étaient contraires. C'est ce qui fait qu'un intervalle de trente jours s'écoula entre la sentence prononcée contre Socrate et sa mort.
Durant ce mois de retard et de péniiile attente, la fermeté de Socrate ne se démentit pas. Il distribuait çà et Ifi des réponses enjouées et des sentences admirables, sur le mépris de la vie, sur l'indépendance du juste que l'injustice des autres hommes ne peut atteindre, sur la liberté qui est cachée dans la mort.
II dit surtout un grand mot : « Anytus cl Mélitus peuvent me tuer ; mais ils ne peuvent me faire du mal. » Cette sentence est la consolation de tous ceux qui souffrent et qui luttent pour une idée. L'impuissance de la compression , même quand elle va jusqu'à la mort, l'impuissance du supplice, l'impuissance des verrous, c'est l'éternel désespoir des gouvernements et l'éternelle espérance de la liberté.
Le propre des hommes persécutés pour une doctrine, c'est d'enlever l'ignominie que la justice politique attache aux lieux et aux choses de son domaine. La prison avec Socrate, ce n'était plus la prison.
On se dévoue à ce qu'on aime; Socrate se dévoua sans effort à la vérité. C'était, d'ailleurs, une idée depuis longtemps familière aux philosophes, que toute doctrine nouvelle avait besoin, pour croître et pour prendre racine dans l'humanité, d'être greffée sur la mort.
Le mont Etna n'avait-il pas reçu dans ses entrailles embrasées les confidences d'Empédocle, qui voulait mourir pour donner l'immortalité à son nom, à son système? Ce ne fut pas su faute si le volcan railleur rejeta le secret du philosophe avec sa chaussure. Cepondantl'" .aisseau qu'on avait envoyé à Délos revenait.
Cette voile, linceul flottant, avait été vue sur les mers tranquilles.
SOCBATE.
« Quelle nouvelle?
« Il paraît que le vaisseau doit arriver aujourd'hui, h ce que disent les gens qui viennent de Sanium, oii ils l'ont laissé. Ainsi, il ne peut manquer d'être ici aujourd'hui, et demain matin, Socrate, il te faudra quitter la vie.
« A la bonne heure, Criton; si telle est la volonté des dieux, qu'elle s'accomplisse. »
Criton, son disciple , lui confia qu'il avait prépar.é des moyens d'évasion; que les mesures étaient concertées poui» la nuit suivante ; qu'une légère somme suffirait à ses amis pour corrompre les gardes et imposer silence à leurs accusateurs; qu'on lui ménagerait en Thessalie une retraite honorable et conforme à ses goûts.
Socrate avait refusé la vie que ses juges lui accordaient en le laissant arbitre de la peine; il refusa la liberté que lui offraient ses disciples.
Le philosophe se prit à rire de celle proposition fort sérieuse, et se contenta de demander à Criton s'il connaissait un lieu hors del'Attique oii l'on ne mourût point.
Socrate voulut endormir son âme dans la poésie. La veille de sa mort, il composa un hymne en l'honneur d'Apollon et de Diane.
Circonstance remarquable : la dernière pensée du philosophe fut pour un esclave, un fabuliste, un pauvre hère, qui, dans celle antiquité fastueuse et superbe, représente toutes les disgrâces de la nature et de la condition sociale : avant de mourir, Socrate tourna en vers une fable d'Esope.
Laid, difforme, contrefait, — un des effets de l'esclavage, c'est de dégrader le physique de l'homme et d'ajouter à toutes les autres misères la misère de Ja laideur. — Ce pauvre Phrygien avait un merveilleux talent pour faire parier les animaux. Il couvrait, sous le voile de l'apologue, d'utiles réclamations qu'il faisait ainsi parvenir â l'oreille de ses maîtres. Se fâcher contre l'agneau, contre l'âne, contre les grenouilles séditieuses, on ne l'osait. Il fallait bon gré, mal gré, avaler la leçon en souriant. La nature l'avait rapproché de la bête par la figure , mais c'était une bête de beaucoup d'esprit. En communion avec les animaux, dont il devinait les mœurs, les pensées secrètes, les inclinalions, par une sorte de seconde vue, Ésope représente, dans la littérature grecque, l'élément naïf, l'élément populaire. Le Lachambeaudie de son temps, il préludait par ses talents et la tournure de son esprit à cette œuvre des siècles : l'affranchissement intellectuel et moral de l'esclave, du serf, de l'ouvrier.
Ésope et Socrate, deux martyrs I Arrêté, chargé de fers, mis dans les cachots, condamné à mort, précipité du haut du rocher d'où l'on poussait les criminels, le malheureux phrygien avait été, comme le philosophe, victime des institutions sociales et des préjugés de son temps. Il avait peint dans ses fables, la colère du lion, la ruse féroce du renard, la rage envenimée du serpent; mais il n'<ivait rien vu d^ semblable à la méchanceté des hommes à son égard.
Rien de plus triste ni de plus touchant que cet adieu d'un condamné à un condamné, que cette communion funèbre de deux esprits méconnus, liés en mourant dans la même pensée et dans la même composition littéraire.
Cependant le vaisseau était revenu dans le port avec sa poupe couronnée. — Belle et fatale couronne qui venait se poser avec la sentence de mort sur la tête de Socrate 1
La dernière aube s'était levée pour le fils de Sophronisque. La prison était peu entourée. Athènes , ce jour-là, vaquait à ses affaires. Le moyen, d'ailleurs, qu'on s'intéressât à la juste punition d'un ennemi des dieux et de la morale? Un insensé, un fou, un monstre, un impie, voilà ce qu'était Socrate aux yeux de la majorité des citoyens. Le soleil commençait à dorer les monuments publics et les temples. Cependant, dans cette ville qui ne s'en inquiétait guère et qui s'agitait çà et là, un homme allait finir sa vie pour la justice et pour la liberté.
Quelques amis, des femmes, voilà tout le cortège de la philosophie mourante.
Le geôlier les pria d'attendre, parce que les Onze (c'était le nom qu'on donnait aux magistrats chargés de l'intendance des prisons) annonçaient à Socrate qu'il devait mourir ce jour-là. Le prisonnier reçut cette nouvelle sans changer de visage.
Les portes s'ouvrirent. Les disciples trouvèrent, en entrant, Socrate qu'on venait de délier. Les Athéniens avaient, du moins, la délicatesse de dégager de ses liens le criminel qui touchait à l'exécution de sa sentence; on le regardait comme une victime de la mort, qu'il n'était plus permis de retenir à la gêne. C'était le contraire de ce qui se pratique chez nous.
Cette liberté était comme un avant-goût de la délivrance qui est cachée dans le tombeau.
Socrate ne laissa rien paraître devant sa femme, quand elle vint, comme à l'ordinaire, le visiter.
Xantippe était assise près de lui et tenait un de ses enfants entre ses bras. Dans ce moment tous les disciples entrèrent, à l'exception de Platon qui était malade. Dès qu'elle les aperçut, jetant des cris et des sanglots, et se meurtrissant le visage, elle fit retentir la prison de ses plaintes : « 0 mon cher Socrate, vos amis vous voient, aujourd'hui, pour la dernière fois. » Socrate donna l'ordre qu'on la fît retirer.
Les disciples s'assemblèrent en cercle autour du maître. Socrate voulut donner à la philosophie les derniers moments d'une existence qui lui avait été tout entière consacrée. Il engagea, dès-lors , avec ses amis , ce fameux dialogue sur l'immortalité de l'àme, véritable chant du cygne, où Socrate se montra ce qu'il avait toujours été, sublime, sans effort, détaché de la vie, amant passionné du beau, du vrai, de l'idéal, que son âme allait poursuivre d'un vol nouveau, après avoir pris des ailes dans la mort.
Ses disciples l'écoutaient dans un religieux silence. L'un d'eux, Criton, le regardait frappé; dans Socrate, vivant et s'entretenant avec ses amis, il voyait ce Socrate qui, tout à l'heure, allait être mort. Comme il ne pouvait détacher ses yeux ni sa pensée de cette image, c'est à peine s'il entendait les magnifiques raisonnements de son maître. Socrate qui lisait dans l'àme de ses disciples, en fit la remarque en souriant. — « Voilà Criton, dit-il, qui me regarde comme si j'avais déjà cessé d'exister. 11 nie confond avec mon cadavre. »
A ce même Criton qui lui demandait la manière de l'ensevelir, il témoigna une grande indifférence pour ces honneurs qu'on rend après la vie à un corps qui n'est plus le nôtre
Socrate fit plus que défier la mort par ses discours, il lui montra un visage tranquille et plein de douceur.
Il s'occupa des adieux, des dernières dispositions et des apprêts funèbres, avec une parfaite sérénité.
« Socrate, lui dit Criton, tu n'as rien à nous recommander, à moi et aux autres, sur tes enfants ou sur toute autre chose oii nous pourrions te rendre service ?
— « Ayez soin de vous, rien de plus ; ainsi vous me rendrez service à moi, à ma famille, à vous-mêmes.
« Il est à peu près temps, ajouta-t-il, que j'aille au bain, car il est mieux, je crois, de ne boire le poison qu'après m'être baigné, et d'épargner aux femmes la peine de laver un cadavre. »
En disant ces mots, il passa dans une chambre voisine pour se baigner.
Après qu'il fut sorti du bain, on lui apporta ses enfants, car il en avait trois, deux tout petits et un qui était déjà assez grand ; puis, on fit entrer les femmes de sa famille. Il leur parla quelque temps, en présence de Criton, et leur donna ses ordres. En suite il fit retirer les femmes et les enfants et revint trouver les disciples.
Étant rentré dans sa cellule, il se mit sur son lit.
Déjà le coucher du soleil approchait ; car Socrate était resté longtemps enfermé avec les femmes et les enfants. C'était l'heure.
Socrate en fit la remarque. En même temps le serviteur des Onze parut.
« Maintenant, tu sais, dit-il, ce que je viens t'annoncer. »
« Mais, je pense, dit Criton, que le soleil est encore sut les montagnes et qu'il n'est pas couché ; d'ailleurs je sais que beaucoup d'autres ne prennent le poison que longtemps après que l'ordre leur en a été donné; qu'ils mangent et qu'ils boivent à souhait ; quelques-uns même ont pu jouir de leurs amours ; c'est pourquoi Socrate, ne te presse pas, tu as encore du temps.
« Ceux qui font ce que tu dis. Criton, ont leurs raisons : ils croient que c'est autant de gagné : et moi, j'ai aussi les miennes pour ne pas le faire ; car la seule chose que je croirais gagner, en buvant un peu plus tard, c'est de me rendre ridicule à moi-même, en me trouvant si amoureux de la vie que je veuille l'épargner lorsqu'il n'y en a plus. Ainsi donc, mon cher Criton, fais ce que je te dis, et ne me tourmente pas davantage. »
A ces mots Criton fit un signe. L'esclave, qui était dans la chambre, sortit.
« Que cet homme a bon cœur, dit Socrate, en se tournant vers ses amis I Vous venez de le voir pleurer tout à l'heure, en m'annonçant que le moment était venu de me conformera la loi; il craignait que je ne lui attribuasse mon infortune. Pendant que j'étais ici, il venait quelquefois causer avec moi. Au moment où il est sorti, j'ai encore vu des larmes dans ses yeux. »
L'homme revint. A ses côtés, était un autre esclave qui portait le poison tout broyé dans une coupe.
Aussitôt que Socrate le vit : a Fort bien, mon ami; mais
ta LA LIBERTÉ.
que faut-il que je fasse ? Car, c'est à toi à me l'apprendre.
— « Pas autre chose, lui dit cet homme, que de te promener quand tu auras bu, jusqu'à ce que tu sentes tes jambes appesanties, et alors de te coucher sur ton lit ; le poison agira de lui-même. »
En même temps, il lui tendit la coupe.
Socrate la prit avec un courage tranquille, sans changer de couleur ni de visage.
« Dis-moi, ajouta-t-il en regardant cet homme d'un œil ferme et assuré comme à son ordinaire, est-il permis de répandre un peu de ce breuvage pour en faire une libation?
« Socrate, lui répondit cet homme, nous n'en broyons que ce qu'il est nécessaire d'en boire.
« Au moins , continua Socrate, il est permis, il est bien juste de faire ses prières aux dieux; de les supplier de rendre mon départ de cette terre et mon dernier voyage heureux : c'est ce que je leur demande de tout mon cœur. »
Et il but.
Jusque-là, ses disciples avaient eu presque tous assez de force pour retenir leurs larmes ; mais en le voyant boire et après qu'il cul bu , ils ne furent plus les maîtresde Icurdouleur. Quelques-uns se couvrirent le visage de leur manteau, pour pleurer à leur aise. Criton, n'ayant pu réprimer ses sanglots, était sorti. Apollodore , qui n'avait presque pas cessé de répandre des larmes, se mit alors à hurler et à jeter de
grands cris. Il n'y eut personne à qui il ne fît fendre le cœur. Tout le monde était horriblement ému , excepté Socrate.
— « Que faites-vous dit-il, ô mes bons amis I n'était-ce pas pour cela que j'avais renvoyé les femmes, pour éviter des scènes aussi peu convenables ? car j'ai toujours ouï din; qu'il faut mourir avec de bonnes paroles. Tenez-vous en repos et montrez plus de fermeté. »
Ces mots les Hrent rougir, et ils retinrent les pleurs qui s'échappaient tout à l'heure avec abondance.
Ce n'est pas tout que de laisser dans le peuple la trace d'une idée ; il faut y laisser une ligure, une attitude, quelque cnose de sculpté qui devienne pour la mémoire comme
un monument : un homme buvant la coupe, ses disciples qui l'admirent et qui pleurent, il fallait ce tableau pour donner à la philosophie l'action qui lui manquait encore. Socrate, remercie la ciguë : elle t'assure l'immortalité ! Et vous, ne pleurez pas, Criton, Symmias, Cébès, Anaxagore! quand un juste meurt pour affermir son opinion , ce n'est pas lui qui est condamné, c'est le supplice.
Ce qui tue les institutions politiques et religieuses, ce sont les jugements revisés par l'opinion publique, cette grande magistrature, qui juge la justice même. A ce point
de vue, la mort de Socrate ne pouvait manquer d'être une révolution.
Elle éclata cette révolution, quand, deux siècles plus tard, les arguments do Socrate se dressèrent contre le paganisme violemment attaqué de toutes parts. Il faut qu'une doctrine , qu'une idée meure dans un homme pour renaître dans l'humanité.