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ARRESTATION DES GRACQUES

Revenons dans la prison d'Athènes.

Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu'il sentait ses jambes s'appesantir, et il se coucha sur le dos , connue l'homme l'avait ordonné. En même temps, le même homme qui lui avait donné le poison s'approcha :

après avoir examiné quelque temps les pieds et les jambes, il lui serra le pied fortement et lui demanda s'il le sentait; il dit que non.

Il ajouta que dès que le froid gagnerait le cœur, Socrate cesserait de vivre. Déjà tout le bas-ventre était glacé. Alors, Socrate se découvrant, car il était couvert: « Criton, dit-il, et ce furent ces dernières paroles, nous devons un coq à Esculape ; n'oublie pas d'acquitter cette dette. » — « Cela sera fait, » répondit Criton. Esculape était le dieu de la médecine; Socrate voulait lui offrir un sacrifice pour le remercier de l'avoir guéri... De quoi donc? — De la vie.

Alors Criton : « Vois si tu as encore autre chose à nous reconmiandor? »

Socrate ne répondit rien. Alors l'homme le découvrit lout-à-fait : SCS regards étaient fixes. Criton, s'en étant aperçu, lui ferma la bouche et les yeux.

Ainsi mourut le plus sage des hommes. Ses disciples, craignant que la rage de ses ennemis ne fût pas apaisée par cette victime, se retirèrent à Mégare, chez Euclide , où ils laissèrent passer le reste de l'orage.

La réaction en faveur de l'école de Socrate ne se fit point beaucoup attendre. Le peuple d'Athènes, revenu peu à peu de son égarement, témoigna le regret qu'il éprouvait de la condamnation du philosophe. L'accusation formée contre lui apparut à distance sous un jour nouveau. Sa mort fut regardée comme une calamité publique. La ville fut plongée dans un deuil et dans une consternation universelle. On ferma les écoles et les lieux de réjouissance. Mélitus fut condamné à mort, et ses complices exilés. Les Athéniens conçurent une telle horreur contre ceux qui avaient trempé dans cette accusation , qu'ils leur refusaient du feu , qu'ils ne daignaient pas répondre à leurs questions , qu'ils ne voulaient pas se trouver au bain avep eux , qu'ils regardaient comme souillée l'eau à laquelle ils avaient touché et qu'ils la faisaient répandrs. Ces misérables, ne pouvant supporter une haine si déclarée, se pendirent de désespoir.

On a voulu, dans ces derniers temps, attribuer aux délits de presse contre la morale publique et religieuse un caractère de fixité qui manquerait, dit-on, aux autres délits politiques. L'histoire de Socrate dément cette étrange prétention. Oh I sans doute, si la religion et la morale étaient indépendantes de l'État, les jugements qui punissent de tels outrages entraîneraient une flétrissure indélébile; mais, quand la religion et la morale ne sont , comme à Athènes, comme ailleurs, qu'un manteau sous lequel les partis abritent leur politique et leurs intérêts, ohl alors ces jugements ont le sort de toutes les choses variables ; ils subissent les changements de l'esprit humain et le caprice des révolutions.

Il n'y a de morale éternelle que celle qui est relative au progrès des lumières.

La postérité est très loin d'adopter toutes les solutions de Socrate ; mais elle lui tient compte de l'impulsion qu'il a donnée à l'esprit humain. Cette impulsion n'était pas, comme celle de Pythagore et des autres socialistes grecs, limitée à un système. 11 a eu le rare mérite de ne point encadrer le progrès philosophique dans une formule. Il n'a point fait école; il a fait époque.

Sa doctrine, précisément parce qu'elle n'arrêtait rien, contenait les germes de tout. Son idée de la pluralité en Dieu devait se transformer plus tard dans !a Trinité chrétienne. En prêchant aux citoyens le désintéressement, en détachant l'àme des sens qui sont les enchanteurs de la liberté humaine , il préparait le renversement de l'ordre ancien fondé sur les jouissances et sur la servitude.

Quand une cause représente l'aspiration des masses et les intérêts de ceux qui souffrent , elle est assurée tôt ou tard du succès. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.

Socrate porta aux institutions religieuses de la Grèce et par suite aux institutions sociales un coup dont elles ne se relevèrent pas. Hardi prolecleur des humains dont il prit en main la cause , Socrate est un des successeurs de Prométhée. Comme le vieux génie de la civilisation cloué sur son dur rocher, il subit la peine du bien qu'il avait fait à l'humanité.

Nous avons montré dans V Introduction que le génie de l'homme avait débuté par détrôner les lois de la nature. Toutes les théologies anciennes prêtent à cette révolution

un caractère d'antagonisme religieux. Avec le temps le caractère de cette lutte s'adoucit. A mesure que la puissance nouvelle se fonde sur le globe , l'homme devient le ministre, l'auxiliaire du Dieu créant.

Cette lutte entre les deux princi pes, entre Dieu et l'homme, qui a cessé dans le monde physique, se continue au sein de l'humanité.

Quand je dis Dieu, je personnifie la résistance, les religions, les gouvernements, l'ordre.

Quand je dis l'homme, je personnifie l'activité réformatrice, la liberté.

L'alliance entre ces deux principes sera peut-être praticable un jour : elle ne l'était pas du temps de Socrate, elle ne l'est pas même encore à cette heure.

Au moment oii nous écrivons, la question en est encore, à peu de choses près, en France, oii elle en était à Athènes.

Il faut s'élever au-dessus des querelles et des divisions politiques, si nous voulons trouver la cause des tempêtes qui nous agitent. Cette cause est dans la lutte delà religion et de la philosophie.

Nous ne ferons pas au catholicisme l'injure de le comparer à la religion des Grecs; rien ne se ressemble. A la distance des civilisations et des temps correspond ici la distance des mœurs et des croyances. Il y a néanmoins , dans la situation oii Socrate se trouvait placé vis-à-vis du polythéisme et celle où se trouve aujourd'hui placée la philosophie vis-à-vis de l'Église , des rapprochements que nous ne devons pas négliger.

On a beaucoup écrit dans ces derniers temps sur les progrès du doute; il y a du vrai dans cette opinion; mais le catholicisme, malgré la maladie du siècle, à cause môme de cette maladie, — la faiblesse de ce qui doute fait la force de ce qui croit, — n'en a pas moins conservé une organisation puissante, une autorité qui couvre des intérêts vivaces et, dans les régions inférieures de son empire, une foi d'autant plus robuste qu'elle est plus aveugle.

Au moment où les institutions du passé , frappées au 21 février d'un coup de vent qui les avait roulées pôlemêle dans l'abîme , cherchaient à sortir du naufrage et à se replacer sur leur base, l'Église se trouva, dans ces derniers temps, la seule autorité qui pût couvrir et abriter sous son dogme les débris de l'autorité civile. A la faveur des circonstances politiques, le clergé reprit en quelques mois tout le terrain qu'il avait perdu dans le monde officiel depuis 1789.

A ces privilèges déracinés qui cherchaient un appui , à tout ce monde ancien qui avait sombré dans troisrévolutions, successives et qui voulait renaître, le parti catholique (c'est lui-même qui s'intitule ainsi) imposa le fardeau de sa protection. Il fallut dès lors en passer par ses ordres et par ses conditions onéreuses : protéger c'est dominer.

Les réactions politiques et religieuses se tiennent; mais, ce sont toujours les inlluences cléricales qui profilent le plus à la restauration des pouvoirs civils.

Toute force tend à l'envahissement. Nous ne devons pas nous étonner que la religion, qui se croit appuyée de Dieu, cherche à étendre son iniluence sur la société. En rentrant dans le domaine civil , dans l'Étal, dont elle avait été violemment expulsée en 92, l'Église catholique croit rentrer, de nos jours, dans ses privdoges , dans son droit. Elle reprend sa piace dans le monde.

Contre rennemila revendication est éternelle; or quel

ennemi plus avéré que cet esprit hui'nain, cet esprit philosophique, auquel les institutions cléricales ont fait la guerre, pendant toute la durée du moyen-âge?

Malgré le déclin des croyances, malgré l'indifFérence religieuse, on ne saurait nier l'influence sourde, occulte, — d'autant plus réelle qu'elle est moins sensible, — exercée par les dogmes sur les actes de la vie politique.

La philosophie a délié notre raison de certains dogmes , mais elle ne l'a pas fait si complètement que nous ne soyons encore tirés çà et là j)ar dos influences qui se contrarient.

Nos croyances sont d'un côté , nos opinions de l'autre : de là des déchirements infinis.

Chacun voudrait accommoder sa vie sur un compromis , sur une transaction, et chacun porte la peine de son inconséquence.

L'erreur, le sacrilège est aujourd'hui de vouloir concilier ce qui est inconciliable. Ceux qui donnent au clergé le conseil de régénérer les anciens dogmes dans les idées nouvelles, ne voient pas qu'ils s'éblouissent eux-mêmes d'une espérance flatteuse sans doute, mais chimérique. L'alliance de la foi et ^u progrès a été de nos jours la tentation , le tourment d'un esprit d'élite ; cette idée n'a pas fait autre chose que de le précipiter dans le schisme, et finalement, dans la philosophie.

Ne pouvant réunir ces deux forces , quelques-uns imaginent de détruire l'une ou l'autre : encore une illusion ! La religion ne veut pas mourir; la philosophie ne cédera pas.

Dans cet état de choses, ce qu'il y a de mieux à faire c'est de recourir, comme nous l'avons dit, à la séparation, à l'isolement. Que le prêtre rentre dans son église , que la religion rentre dans les consciences ! qu'elle abandonne à l'esprit humain ce qui est du domaine de l'homme et qu'elle garde ce qui est du domaine de Dieu !

Toute autre solution, ce n'est pas la paix, mais la guerre.

En mettant sa main dans la politique, en se mêlant à la compression de l'État, en dirigeant le bras séculier qui persécute, en versant le poison dans le calice, le clergé ne ferait qu'attirer sur sa tète, sur les doctrines dont il est le gardien , des colères , des réactions et des vengeances.

A chaque pas que fait res|)rit d'intolérance religieuse , Voltaire renaît.

Supposons que le clergé arrive à reconquérir dans l'État tout ce qu'il possédait avant 80 : richesse teriitorialc, domination sur les consciences, censure sur les livres et sur les opinions nouvelles, haute et basse justice sur les libres penseurs, dignités et emplois civils, à quoi tout cela l'avancerait-il? A provoquer contre lui une sourde révolution plus terrible encore que la première; à risquer le dépôt de ses croyances dans une tempête nouvelle dont la violence serait supérieure à ce qu'on vit jamais.

Ce n'est pas une prédiction, ni une menace, c'est une crainte que nous exprimons ici.

Dans l'intérêt du sentiment religieux, dans l'intérêt même (le l'idée philosophique, nous voudrions conjurer celte cfl'royable tempête. Ceux qui y poussent, involontairement sans doute , ont-ils bien réfléchi aux résultats d'un conflit si fertile en désastres? — « Hors de l'Église catholi(|ue pas de salut; » on peut ajouter : hors de l'Église catholique |)as de Dieu. Le clergé n'a pas manqué , à tort ou à raison, de répandre cette croyance. Ne vous étonnez donc plus si , quand un article de foi se détache , tout tombe. Ji» e^s

croire à tout, c'est ne plus croire à rien. Aux yeux de l'Église , un philosophe est un athée.

En 92, la réforme politique du clergé entraîna par une conséquence fatale la chute des croyances, la fermeture des églises.

La même cause aurait dans l'avenir les mêmes efl'ets. Si le clergé voulait de nouveau s'imposer à l'esprit humain , s'il prétendait dominer les institutions civiles, s'il aspirait derechef à la possession des âmes et des choses , il provoquerait dans la nation un sentiment de haine et d'impiété qui, appuyé sur des griefs nombreux, sur des abus évidents, recommencerait 93. C'est ce que nous voulons éviter.

Socrate fut à quelques égards , vis-à-vis du paganisme , ce que lut Voltaire vis-à-vis du catholicisme : l'esprit critique.

Tous les deux sont venus à la veille d'une révolution sociale et religieuse.

Il y a cette différence qu'au moment oii le paganisme , miné parles arguments de Socrate, s'écroula, une croyance nouvelle se trouva toute prête à le remplacer, tandis que le catholicisme ne laisserait pas chez nous de successeur. Malgré les aspirations religieuses de ces derniers temps, malgré les germes d'une foi nouvelle qui se développent çà et là dans les consciences , je ne vois aucune croyance qui soit de nature à déposséder maintenant la religion de nos pères. Si par la faute de ses ministres, parleur insatiable ambition , si l'on veut même par un zèle inconsidéré , cette religion venait à sombrer de nouveau dans un naufrage, il se ferait un silence de mort; une nuit épouvantable couvrirait les consciences. On verrait ce qui n'a jamais été vu jusqu'ici dans le monde, une civilisation sans idéal , un peuple sans Dieu.

11 n'en sera pas ainsi , nous l'espérons. A supposer que le catholicisme doive être remplacé un jour sur la terre, il faut qu'il vive jusqu'à ce que son successeur soit né. Pour cela, il est urgent que le clergé retire son influence du terrain des agitations politiques; il est urgent qu'il fasse ce que le sacerdoce païen n'a pas su faire ; il est urgent qu'il rentre dans le for intérieur, dans la conscience humaine , dont il n'aurait jamais dû sortir.

Les croyances se sauvent comme les gouvt rnements par la modération et le sacrifice.

11 est impossible de nier que le parti clérical n'ait considérablement accru , dans ces derniers temps, le cercle de ses conquêtes en France ; il tient le sol , surtout dans nos grandes villes , par des congrégations innombrables ; il tient l'armée par l'expédition de Rome; il tient l'Assemblée législative par M. de Montaicmbert ; il tient la première magistrature de l'État par les évêques ; il tient les femmes par la confession et par les bonnes œuvres ; il tient les pauvres par l'aumône; il tient les riches par la crainte du socialisme ; il tient l'enfance par l'éilucation; il lient la jeunesse par le sentiment r.;ligieux ; il tient les vieux par la crainte de la mort ; hé bien c'est l'excès même de ce pouvoir matériel que je redoute; car c'est par cet excès que l'Église s'est brisée déjà deux fois: la première contre la Uéforme, et la secomlc contre la Kévolulion française.

Je crains que par l'ajjus, l'enivrement d'une domination à laquelle l'esprit religieux, l'esprit de corps, résiste moins qu'aucun autre , le clergé ne laisse tomber dans la main de .a philosophie une victoire dont la philosophie serait nyintenant embarrassée.

6ft'

Revenons à la Grèce.

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