DÉMOSTHÈNE
Les Grecs étaient encore inquiétés par la puissance des Perses qui de temps en temps venait , grâce à leurs divisions, les accabler, quand tout à coup se dressa un ennemi bien autrement terrible qu'on n'attendait pas. Nous voulons parler de la Macédoine.
Les Grecs traitaient les Macédoniens de barbares. On sait tout ce qu'ils mettaient de mépris dans ce mot. L'idée d'une race choisie, privilégiée, qui devait inoculer sa supériorité aux autres nations, aux autres races, cette idée, dis-je, qui entrait alors dans les vues de la Providence, était familière aux Grecs , aux Athéniens surtout , chez lesquels se résumaient les caractères du type hellénique. C'est cette idée qui les avait rendus invincibles. L'énergie de la défense augmente chez les races avec le sentiment de la personnalité nationale.
Les Perses, les Macédoniens jusqu'à Philippe, ne formaient pas, à proprement parler, une nation ; c'était un assemblage d'hommes, un aggrégat; il leur manquait ce qui dessine la physionomie morale des peuples, la liberté.
Le principe de la politique des Grecs était celui-ci : — Les Grecs sont amis et alliés entre eux et étrangers à l'égard des barbares. — L'humanité se terminait pour eux au patriotisme.
Cethilippe, roi de Macédoine, s'avançait fort de ses armées et surtout de ses trésors. Le nerf de la guerre il l'avait dans ses mines d'or et d'argent. Ce prince, le premier de ce nom , qui apparaisse dans l'histoire , a devancé un autre Philippe (le dernier), dans le système de corruption.
La Macédoine avait des troupes aguerries, des alliés puissants, une discipline admirable, une politique à laquelle rien ne résistait; les Athéniens avaient Démosthène.
La parole jouait chez les Grecs un rôle immense; c'est elle qui dominait au théâtre, dans les assemblées publiques, dans les écoles; le Verbe s'était fait peuple à Athènes.
Les liens qui existent entre la parole et la liberté ne datent pas de nos jours. Quand Philippe , roi de Macédoine, marcha contre la Grèce à la tête de sa fameuse phalange , — triangle de fer, — ce qu'il rencontra partout veillant et debout , ce qui lui ferma souvent le passage , l'obstacle , le rempartvivant, la limite, c'était l'éloquence de Démosthène. Elle seule contrariait ses desseins. Les armées, il en riait. La Grèce était alors tombée dans un tel état d'atîaiblissement qu'elle ne pouvait presque plus opposer de résistance. Les gouverneurs , il les corrompait. L'argent était l'instrument de sa politique; l'argent lui ouvrait les villes et les consciences. Les lois, les traités, il les violait sans remords. '>. que Philippe ne pouvait soumettre, c'était cet orateur véhément, qui soufflait à la tribune le feu de la guerre sainte, qui soulevait par sa parole les ossements de la Grèce et qui, prenant l'invasion corps à corps, se mesurait avec elle, tantôt vainqueur, tantôt vaincu, jamais dompté.
L'État n'était plus à Athènes que la carcasse du vaisseau auquel ïhéniistocle , Cimon et Périclès avaient servi de pilotes; gouvernée par la parole de Démosthène, cette carcasse reprend vie; on l'aperçoit, malgré les mauvais temps, voguer superbement et obéir à la voix.
Ce que cette éloquence avait coûté à Démosthène, nous allons le dire.
Son père était un maître de forges. De ces antres cyclopéens , oii à la lueur du feu des esclaves forgeaient le fer, sortaient des épées , des boucliers , des lances et autres armes de guerre. Le père mort, la manufacture tomba. On vendit les esclaves qui faisaient partie de la succession. Le jeune Démosthène hérita, non sans procès, du bien que son père s'était acquis. Il devait tenir à son tour une fabrique d'armes bien autrement utiles pour la défense de la nation et bien autrement redoutables aux ennemis de son pays que ces glaives meurtriers; il devait forger la parole.
Un jour, il se reconnut orateur en entendant parler Callistrate. Le premier essai qu'il fit de son éloquence ne fut pas heureux. Sifflé de son auditoire, il s'en retournait triste et découragé. Quelqu'un qui l'avait entendu et qui à travers ses défauts, avait découvert du talent, lui donna le conseil de persévérer. Il recommença, même succès. Comme il s'en allait la tête baissée , jurant qu'on ne l'y reprendrait plus , un acteur qui était de ses amis , le rencontra. Ayant appris de lui-même la cause de son chagrin , Satyrus (c'était le nom de l'acteur) lui montra par quel côté il manquait Démosthène comprit une chose, c'est qu« chez l'orateur la pensée et le style ne sont rien sans l'action.
A dater de ce jour, il fit des efforts incroyables pour acquérir les qualités de l'acteur et pour vaincre un organe ' rebelle. Il avait la parole hésitante et embarrassée : il s'exerça sans relâche à prononcer d'un souffle, la bouche pleine de petits cailloux, des vers à haute voix. Voyez-vous cet homme qui, les cheveux au vent, monte d'un trait ces sentiers raides et escarpés, qui court, gesticule, déclame, jetant çà et là son âme à toute ia nature? C'est un fou, disaient les passants. — C'est le génie de l'éloquence aux prises avec les obstacles, dit aujourd'hui le monde entier qui connaît Démosthène.
Rien de plus grand que cette lutte de la volonté avec la matière : la volonté l'emporta.
Démosthène allait souvent déclamer sur le bord de la mer; on dit que c'était pour exercer sa voix à vaincre les murmures des assemblées tempétueuses. Les grandes choses s'attirent : l'âme de Démosthène, l'Océan, le peuple, trois abîmes 1
Le principal caractère de l'éloquence, c'est la lutte. Les grands orateurs sont ceux qui parlent, non pour leur auditoire, mais contre leur auditoire. Démosthène, lui, s'exerçait à parler contre la mer.
L'instinct de Démosthène lui fit découvrir le rapport qui se trouve entre ces deux puissances également tumultueuses, imposantes : les fiols de la mer et les flots d'un peuple assemblé. Il me semble le voir, dans un accès de délire oratoire, apostrophant les vagues, les défiant elles et leurs rumeurs. — Orages qui grondez sur l'étendue des grandes eaux, aquilons, tonnerres, trombes marines, bruits du ciel, bruits de l'onde, qu'êtes-vous près des séditions et des tempêtes qui s'élèvent au sein du peuple? — Orages populaires, vous qui bouleversez les villes, les États, les républiques, vous qui secouez les pouvoirs comme la mer agite une planche de liège, orages, qu'êtes-vous près des troubles et des agitations morales qui ravagent l'âme humaine ?
Puis, songeant à cette force inconnue, mystérieuse, qui soulève les flots et qui les abaisse, qui déchaîne les tempêtes et qui les calme, il se dit qu'il était beau d'être l'âme des multitudes bruyantes, l'âme de cette mer vivante qu'on
appelle le peuple, le dieu de ces vagues humaines qu'on apaise ou qu'on agite avec un mot, un geste, un mouvement de sourcil.
A ce dialogue avec toute la nature succédait la retraite, le silence.
Voyez-le seul maintenant, devant son miroir, qui ajuste son air de tête, ses gestes, à la pensée de son discours. Le miroir est son maître pour l'action. Il corrige Démosthène en lui montrant Démostliène.
Pour se délivrer d'un haussemen-t d'épaules qui lui était continuel et que lui reprochait son miroir, il n'inventa rien de mieux, sinon de s'exercer debout , dans une espèce de tribune fort étroite où pendait une hallebarde. Si , dans la chaleur de l'ac- ^^^ lion , ce mouvement disgracieux venait à lui échapper, la pointe de la hallebarde lui servait d'avertissement et de punition tout ensemble.
Le génie est, comme la beauté , un sacrifice : le sacrifice de la nature à la volonté, le sacrifice des défauts et des vices qui affligent l'individu à l'idéal supérieur qui distingue l'humanité, le sacrifice de ce que nous sommes à ce que nous voudrions être.
L'homme chez Démosthène travaillait à s'absorber dans l'orateur.
Démosthène avait renoncé pour l'étude à toutes les distractions du monde extérieur.
Son soleil est une lam- cat
pe , son univers une cave. C'est là qu'une
moitié de la tête rasée, il médite, écrit, récite, en se promenant, à haute voix. La lueur sévère de la lani[)e éclaire sa pensée infatigable. Enfermé dans le travail , prisonnier de son art, il prélude, par cette captivité volontaire de lui-n)ème, à la liberté dont il veut réveiller le sentiment chez les autres.
La tension de cet esprit nerveux est quelque chose d'unique dans l'histoire. Démosthène n'eut toute sa vie qu'une pensée, un but : pour l'atteindre, il s'etiuiiait à devenir un discours vivant.
Ce n'est pas du reste que nous prenions tout-h-fait au sérieux cet appareil dramatique de l'étude. Démosthène n'avait pas besoin de se raser les cheveux pour s'enlever la
tentation de sortir : sa volonté aurait suffi. Les ténèbres étaient inutiles pour tixer une pensée aussi tenace que la sienne. Tout cela sent un peu l'arrangement et le calcul. C'est la mise en scène de l'action oratoire, .\urons-nous toutefois le courage de condamner cet innocent arlilice? Non, vraiment. Démosthène connaissait d'instinct la nature humaine ; il savait que la mémoire est une grande faiseuse d'hiéroglyphes, qu'elle aime à se représenter les hommes et les choses par un trait caractéristique. Malheur à ceux dont le nom ne réveille qu'une idée ! Ce qu'il fait déposer
dans la mémoire de l'humanité , à cô!é de son nom etdeson idée, conmie point de rappel , c'est une image.
Or quelle image plus digne de survivre aux siècles que celle d'un orateur préludant à la =^=^^'=^^f léputation par le mar- ,re, mettant entre lui ,y> i t la vie extérieure une letraite souterraine, une tète rasée !
Les circonstances firent chez nous <'i Marat une retraite semblable ; il en profila pourjetorsur son journal le reflet fantastique de sa lampe.
Enfin, Démosthène parut au grand jour.
La statue était ache- \ée : l'homme s'était ait verbe.
Il y a longtemps que tout a é{é dit sur le caractère de cette éloquence austère et véhémente, qui serre de près son adversaire, le terrasse ; qui sacrifie les ornements à la p<'nsée , qui donne aux mo\f>patrie, liberté, un sens, une noblesse, un charme nouveau : qui traduit dans un langage élevé la pensée de tous : — si le peuple parlait tout d'une voix, il parlerait comme Démosthène.
On a reproché à cet orateur, qui soufflait sans cesse le feu de la guerre, sa pusillanimité naturelle. A une bataille oii il prit la fuite, dans une di-putation où il s'esquivi en chemin, dans beaucoup d'autres circonstances de .sa vie. il montra, en effet, une timidité qu'on n'attendrait pas d'une iinîe si ferme, ni d'un orateur si imi)étueux à la tiiiuuH!. C'est fâcheux sans dout<'. On aimerait à retrouver sui- le champ de bataille et dans l'action la même énergie qu'on voyait éclater toul-à-l'heure chez l'homme de paiole. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, si Démosthène n'avait pa.s personnellement du courage, il en donnai! aux autres.
Et puis, il faut bien le dire, il y a deux courages : l'homme qui résistait à Philippe, qui résistait même souvent à ses concitoyens, qui jouait sa lêle à la tribune en poussant à la guerre dans des circonstances où tant d'autres avant lui avaient payé de leur vie le mauvais succès de l'expédition et la témérité de leurs conseils, — cet homme-là n'était pas un lâche. Il avait le courage moral, le plus rare de tous dans les circonstances difficiles.
A quel point la Grèce était déchue, à quel point Athènes était alors diflférente d'elle-même, on le devinera quand nous aurons dit qu'il fallait tout le génie de Démosthène pour la relever.
Nous n'entrerons pas dans le détail des actions qui s'engagèrent et auxquelles présidait l'influence de l'orateur : l'histoire ne nous offre rien de plus grand que le duel de Démosthène et de ghilippe ; jamais la force morale , aux prises avec toutes les forces de la guerre et de la corruption, ne se montra si supérieure ; jamais la liberté ne poussa contre l'invasion et l'asservissement une éloquence si entraînante, si capable de tout renverser.
Quand Philippe avait bien tramé, bien concerté, bien miné, quand cet homme de ruse et d'expédients avaitdirigé, combiné tous ses moyens pour la domination ; quand ses armées jetaient la terreur ; quand sa politique jetait l'argent et semait la séduction ; quand la force et la supercherie, unies dans la même pensée infatigable , ouvraient les passages les mieux gardés ; quand la liberté de la Grèce allait succomber, Démosthène parlait, et tout le travail de Philippe tombait à néant.
Qu'on s'étonne maintenant de la Ijaine que nourrissent toutes les tyrannies pour la parole : c'est une lutte ancienne, éternelle, incessante. Toujours les gouvernements ennemis de la liberté persécuteront la parole écrite ou verbale , et toujours cette parole combattra, détruira les projets de domination sourde, les réactions puissantes, les ligues d'intérêts coalisés contre l'indépendance nationale.
Démosthène appuyait sans cesse la guerre. Quelques historiens lui en font un reproche. ïl faut écouter ses motifs. L'orateur croyait qu'upe nation qui a reçu du ciel, comme celle des Athéniens, la supériorité sur les autres nations, sur les autres races, qui , à cause de cette supériorité même, est responsable de ce qui arrive dans le monde aux peuples, ses alliés ; il croyait, dis-je, que cette nation manque à tous ses devoirs quand, au péril de sa fortune, au péril même de sa nationalité, elle ne couvre pas de ses armes, de sa poitrine, la liberté des nations voisines qui vivent de sa vie, qui s'attachent à son principe, à son drapeau.
«En effet, s'écriait-il, quand un oracle divin vous assurerait (ce dont aucun mortel ne peut répondre] que, môme en restant dans votre inaction, vous ne serez point attaqués par Pliilip|)e, quelle honte encore ne serail-ce pas pour vous (j'en prends tous les dieux à témoin) ! Combien ne flétririezvous pas la gloire de vos ancêtres et la splendeur de cet État, si, pour l'intérêt de votre repos, vous abandonniez les Grecs à la servitude I Qu'un autre vous donne ces indignes conseils, qu'il paraisse s'il en est un qui en soit capable ; écoutez-le si vous êtes capables de l'entendre ; quant à moi, plulôt mourir mille fois avant qu'un pareil avis sorte de ma bouche ! ))
Déiiioslliène , on le voit, ne voulait pas la guerre pour lu guerre : il voulait la guerre pour la liberté, la
guerre pour l'honneur d'Athènes, la guerre pour la fidélité des traités et des engagements moraux. Toute la question est de savoir si les nations se sauvent par la prudence, par l'intérêt personnel, ou si elles se sauvent par le devoir, par le dévoûment, par l'intérêt qu'elles portent aux autres nations. Nous n'hésiterons pas, en ce qui nous regarde, à nous ranger du côté de Démosthène. Il y a des nations qui, comme Athènes, qui, comme la France, ont charge de l'humanité : quand elles manquent à cette charge, elles se manquent à elles-mêmes, et ne tardent pas à subir la peine de leur infidélité, de leur désertion, en perdant chez elles la liberté qu'elles n'ont pas su défendre chez leurs voisines.
Démosthène avait dans Phocion, esprit logique et tranchant, un terrible adversaire. Quand Phocion se levait pour répondre à l'orateur, dont les brûlantes paroles avaient soumis tout l'auditoire, Démosthène avait coutume de dire : Voici la hache de mon discours qui se lève. L'un concluait toujours h la guerre, l'autre toujours à la paix. Dans l'action les rôles se retournaient. C'était Phocion qui commandait en brave les armées athéniennes ; c'était Démosthène qui fuyait. De ces deux hommes, l'un avait tort à la tribune, l'autre sur le champ de bataille.
Tort et pourquoi ? Nous ne voulons pas contester que Phocion ne fût un esprit sage, conséquent ; nous ne nions pas même que, vu l'état des affaires de la Grèco, sa politique ne fût plus profitable aux intérêts des Athéniens que celle de Démosthène ; mais à nos yeux, il n'y a de politique vraiment sage, vraiment patriotique, vraiment habile dans le sens généreux du mot, que celle qui s'élève au-dessus des circonstances, au-dessus des intérêts passagers et qui trouve grâce devant l'histoire , devant la justice. Démosthène se montrait l'ennemi implacable de ce système d'atermoiements, qui attend toujours l'ennemi, et qui, sous prétexte d'habileté, de prudence, perd les meilleures causes, faute d'en risquer le succès. Il savait que le repos des citoyens, leur aveugle confiance dans d'anciennes victoires, fait toute la force des ennemis de la liberté.
« Vous le savez, disait-il aux Athéniens : rien n'a donné à Philippe tant d'avantage sur nous, que d'avoir toujours une armée sur pied, qui le mît à portée de saisir toutes les occasions ; il vous prévient partout, parce que, après avoir délibéré à loisir, avec lui-même, il agit subitement et quand il lui plaît : il attaque, il renverse. Nous, au contraire, ce n'est qu'au bruit de ses invasions que nous commençons des préparatifs longs et tumultueux. Mais qu'arrive-t-il? ce qui doit toujours arriver h ceux qui s'y prennent trop tard : il garde, lui sans danger, ce qu'il a pris sans obstacles; et nous, après de grandes dépenses inutiles, après bien des efforts superflus, après avoir bien vainement montré toute l'envie possible de le traverser et de lui nuire, que nous reste-t-il ? L'impuissance et la mort. »
Si tout cela n'était écrit en grec, nous croirions vraiment que ces lignes ont été inspirées par nos malheurs, par nos fautes. i)ar la conduite que nous avons tenue, en France, après le 21 février. Cette histoire des progrès de l'invasion de Philippe est l'histoire des progrès de la réaction.
H y avait, à Athènes, comme partout, un parti d'endormeurs, qui cherchait sans cesse à contenir le peuple, à lui . dissimuler la gravité des dangers, à le flatter d'une ombre de liberté nationale ; c'est à ce parti que Démosthène faisait, du haut de la tribune, une guerre continuelle :
« Quand voulez-vous enfin agir? quand la nécessité vous
y coiiitrairtdrâ ? Et quelle nécessité voulez-vous dire?En estil une autre , grands dicUx ! pour des hommes libres que la crainte du déshonneur? Est-ce celle-là que vous attendez ? Elle vous assiège , elle vous presse , et depuis longtemps. Il en est une autre, il est vrai, pour les esclaves... DieUx protecteurs ! éloignez-la des Athéniens... la contrainte, la violence, la vue des chMiments... Athéniens, je rougirais de vous en parler. »
Non, quoi qu'en disent les historiens, le peuple d'Athènes n'était pas encore si dégénéré qu'on veut bien le raconter, puisqu'il était capable d'entendre un pareil langage. La crainte du déshonneur, voilà le seul motif qu'on doive porter aux oreilles des hommes libres pour les exhorter à défendre leur liberté et celle des peuples voisins; quand on est obligé de recourir à d'autres raisons, quand il faut leur faire peur de l'esclavage, il est trop tard : ils n'y sont déjà plus sensibles.
S'il est vrai, comme on le dît et comme je le crois, qu'Alexandre s'écria en passant l'Hydaspe : 0 Afhénienu, croiniez- toits que je 7n'expose à tant de périls pour mériter vos louanges? il rendait un hommage involontaire à la puissance morale de cette nation chez laquelle Domoslhcne avait réveillé le génie de l'éloquence et de rhistoii"e. Une nation est encore bien forte quand la gloire de ses plus mortels ennemis dépend d'elle. Les Athéniens devaient être fiers de cet aveu. Je ne puis me défendre de ressentir, à ce propos, un semblable mouvement d'orgueil pour mon pays. Si demain le czar de Russie, — que Dieu l'en empêche ! — était capable d'entreprendre quelque chose de grand, sa pensée ne seiait-elle pas celle-ci : Qu'en dira la France ?
L'argent de Philippe ouvrait les villes , mais il ne put forcer l'àme de l'orateur. Il se montra incorruptible. Si l'on en croit quelques historiens, dont l'autorité à cet égard a été justement contestée, Démosthène, cette fermeté inébranlable, ce désintéressenuMit si soutenu, se serait démenti une fois. Une coupe d'or regardée avec trop de complaisance aurait précipité cette conscience inaccessible, cet îtpre génie, dans un indigne silence. (Irand et terrible exemple de l'empin; qu'exercent à un moment donné certaines séductions sur lésâmes les mieux trempées!
Voici le fait : après s'être élevé contre .\lexandre avec la même force qu'il avait déployée contre Philippe, Démosthène se serait laissé gagner par un certain Harpagus. Cet homme avait une sagacité merveilleuse pour découvrir, au moindre mouvement du Visage, l'effet qu'exerçait la vue d'un objet précieux sur les ftmes séduites. Il montra donc h Démosthène une coupe d'une figure merveilleuse. Connue Démosthène admirait ta beauté de l'ouvrage, Harpagus l'engagea à soupeser celte coupe dans sa main. Le poids en était considérable, .\vant le coucher du soleil, cette coupe était, dit-on, chez Démosthène. Le lendemain matin, le cou bien envclo[>péde laines et de bandelettes, l'oi'ateur se rend à l'assemblée. Le peuple lui ordonne de se lever et de parler ; mais Démosthène montre sa gorge. Et le peuple alors de deviner la nature de la maladie qui lui avait éteint la voix.
Tout ceci pourrait bien être un emblème des séductions qui assiègent les artistes de la parole et une leçon aux hommes d'Élat pour les engager à veiller sur leurs sens. O Démosthène, pourquoi avais-tu regardé cette coupe'.' \\x reste, ce récit n'est point très certain. On peut douter
delà faute. Démosthène avait assez d'or en lui-même (je parle ici le langage de Socrate ) pour mépriser l'or et les richesses du monde entier.
Vraie ou supposée, cette faiblesse l'obligea de se retirer d'Athènes. On connaît maintenant l'esprit soupçonneux des Athéniens; ils ne redoutaient rien tant que la trahison de leurs chefs. Avaient-ils tort?
Si la vie de Démosthène fut entachée de quelques doutes, il est sûr du moins que sa mort fut honorable et courageuse.
Je n'ai rien dit de cet Alexandre auquel Démosthène fit la guerre, comme il l'avait faite à Philippe. Qu'en dire après l'auteur du livre des Machabées? Il livra de grands combats, il ramassa le butin d'une multitude de nations; il obligea les tyrans des peuples à lui obéir et à lui payer tribut; son cœur se gonfla à la vue de cette grande armée et des puissances qu'il avait vaincues; la terre se tut devant sa face ; ensuite il se coucha dans un lit et connut qu'il allait mourir.
Les conquérants ont leur raison d'être dans l'humanité, comme les fléaux dans l'ordre général de la nature; ils mêlent les races par la guerre; ils déchirent les voiles qui couvrent les civilisations inconnues; ils rapprochent les dislances par la victoire; mais de tout ce grand fracas que veste-t-il? Un nom et une histoire qu'on fait apprendre aux écoliers.
Ce conquérant avait pourtant du bon , si fou qu'il fiU, puisqu'ayant rencontre dans une ville de la Perse les statues d'Harmodius et d'Arislogiton, que Xercès avait emportées, il les renvoya aux Athéniens, comme le plus précieux cadeau qu'il put leur faire.
Après la mort d'Alexandre, Démosthène rentra dans Athènes. Son retour eut tous les caractères d'un triomphe. Les Athéniens admiraient cet orateur qui , jusque dans son exil , n'avait pas cessé de travailler pour les intérêts de sa pairie. Il n'y eut màgistrals , ni prèlres qui restassent dans la ville. Tous les habitants sortirent en foule pour aller à sa rencontre. Les démonstrations de joie éclatèrent et en même temps de douleur. Le peuple montrait par son altitude qu'il se repentait de l'injure faite à un grand homme. Déiuosthène, touché aux larmes , levait les mains vers le ciel. C'était la seconde fois de sa vie que la parole lui manquait; mais celte fois, l'émotion seule avait éteint sa voix. Le peuple applaudissait; il y a des silences plus éloquents que les discours.
Démosthène revint avec l'idée de toute sa vie : résistance à la tyrannie des Macédoniens.
Ce vieillard à cheveux blancs qui attise de ses mains décharnées la guerre, me fait Teftet de la statue de l'Hiver, soufflant sur un réchaud.
Il ne cessait d'agiter la C.rèce par sa parole , par ses conseils, par ses reproches. Il faisait honte aux Athéniens de leurs hésitations. Intrépide , derrière les armées, il montra dans cette circonstance le courage d'un homme d'Étal, sinon d'un soldat.
L'expédition des Athéniens, après de glorieux débuis, échoua par des fautes qui n'appartiennent pas à Démosthène. Quand même celte défaile eùl été son ouvrage, faudrait-il encore l'en blâmer? Il y a telles circonstances où la perle même certaine , même évidente , est le seul moyen que les nations et les partis aient à prendre pour sauver leur honneur.
Cepenilanl lu peuple (rAthôiies murmurait coiuie ceux qui avaient conseille la yuerre. Au moment où le bruit courut dans la ville qu'Antipater, roi de Macédoine, s'avançait avec son armée victorieuse et que l'armée des alliés était détruite , ce fut un cri général. La terreur était aux portes. On se hâta de condamnera mort ])émosthène et tous ceux de son parti , qui était après tout, le parti national. Il entrait dans une telle sentence autant de peur que de colère. On espérait adoucir le vainqueur par cette lâche injustice. Quelles raisons avaient les Athéniens d'en vouloir à Démosthène et à ceux qui avaient conseillé la guerre ? Ce n'est pas leur avis qu'on devait accuser du malheur public , c'est la division et la défection des alliés, qui, au lieu de défendre la liberté comnmne , n'avaient plus songé, en face de l'ennemi, qu'à traiter chacun séparément avec la servitude.
Démosthène et ceux de son parti , qu'on pouvait regarder comme les derniers des Grecs, sortirent de la ville.
Quand Athènes fut délivrée de ces citoyens, dont la présence seule lui reprochait sa lâcheté, son infamie , elle courut se précipiter par l'entremise d'une ambassade aux pieds du vainqueur. Aniipater dicta des conditions dures et humiliantes. La plus remarquable fut celle qui remettait le gouvernement de la République et le droit de suffrage aux riches. « Antipater, dit RoUin, prétendait par-là se rendre maître absolu d'Athènes, sachant bien que les riches qui possédaient les charges et avaient de grands revenus , seraient beaucoup plus dans sa dépendance qu'une pauvre et vile populace, qui n'avait rien à perdre.»
N'avons-nous pas vu quelque chose de semblable à cela en 1815? Cette alliance des ennemis du dehors avec les ennemis du dedans n'a-t-elle pas traversé toute notre première Révolution? N'est-ce pas elle qui l'a rendue furieuse et féroce? N'est-ce pas sur les horrimes qui possèdent, n'estce pas sur les revenus et sur les charges que comptaient les vainqueurs de Waterloo pour asseoir en France l'invasion, l'oligarchie du cens et l'alliance avec l'étranger? O éternelle similitude des honnnes et des choses! Il n'y a qu'un peuple, qu'une histoire.
Les plus grands ennemis de l'honneur, de l'indépendance nationale, sont les intérêts matériels; ce sont eux qui étoull'èrent à Athènes la liberté mourante.
Grand exemple ! que les sociétés modernes y réfléchissent : quand une loi exclut du gouvernement une classe de citoyens, quand le droit d'élire ou d'être élu est ravi aux pauvres , quand la république devient le domaine des citoyens privilégiés, soit par la naissance, soit par la fortune, soit par le domicile, l'ennemi n'est pas loin. Veillez !
La tète de Démosthène avait été mise à prix par Antipater, ainsi que celle d'Hypéride et des autres orateurs qui s'étaient déclarés contre les ennemis. Hypéride saisi eut la langue et la tête coupées.
Démosthène échappa quelque temps par la fuite ; mais, vieux , triste , craignant de tomber à chaque instant entre les mains qui venaient d'asservir son pays, il résolut de mêler sa mort à celle de la liberté.
Où son destin me touche, c'est quand réfugié à Calausie dans le temple de Neptune (où il s'était rendu en suppliant), Démosthène voyait de son asile sacré celte bruyante mer, contre laquelle il s'était appris, dans le temps, à lutter, et qui avait été, pour ainsi due, son premier maître dans l'art de la déclamation.
Des ouvertures lui furent faites par des agents d'Antipa-
ter; Démosthène connaissait trop ces hommes pour se fier à leur parole. Se voyant sur le point de tomber entre les mains du bourreau de sa patrie, il avala du poison qu'il portait toujours sur lui dans une plume L'efîet en fut prompt et sûr. Se sentant faiblir, il s'avança soutenu par les bras de quelques auxiliaires et tomba mort au pied de l'autel.
Ainsi devait finir cet homme qui le premier fit de la parole une terrible machine de guerre contre l'oppression. Toute sa vie avait été une lutte; jeune, il lutta contre les riches, qu'il osa ranger à leur devoir en rétablissant la proportion dans les charges et en soulageant les pauvres (1;; vieux, il lutta contre l'étranger. Démosthène mourut martyr de son patriotisme.
Le peuple est juste; seulement il faut attendre sa justice.
Quelque temps après, les Athéniens revinrent sur le crime qu'ils avaient commis envers Démosthène. Un décret or- 'donna que d'âge en âge l'aîné de sa famille serait nourri dans le Prytanée. On lui éleva une statue de bronze. L'inscription disait: « Démosthène, si tu avais eu autant de force que de bon sens, jamais .Mars le Macédonien n'aurait triomphé de la Grèce. » Ce n'est point la force qui a manqué à Démosthène, c'est.le courage de ses concitoyens. Son erreur fut de prendre les Grecs du temps de Philippe pour les mêmes Grecs qui avaient combattu autrefois contre Xercès. 11 est toujours beau de mourir victime de la haute opinion qu'on s'est faite du peuple.
Les Athéniens ne sont pas les seuls qui honorèrent la mémoire de Démosthène: son nom est le synonyme d'éloquence, de liberté, de patrie. Il a sacré la parole. 11 en a faitune puissance, une souveraineté. La trace deson action, de son influence, de son pouvoir mystérieux, est visible dans la suite des siècles. Il y a de la parole de Démosthène dans la Révolution française ; il y a de la parole de Démosthène dans les discours de Foy et de Benjamin Constant qui préparaient l'explosion de 1830; il y a de la parole de Démosthène dans ces banquets réformistes d'où est sorti le 24- février; il y a de la parole de Démosthène dans les clubs, dans les journaux, en un mot dans toute tribune qui lutte contre l'asservissement. Cette parole, on peut bien l'enchaîner, on ne la vaincra pas.
Elle a contrarié les deux Philippe dans leurs projets de corruption et d'envahissement; cette parole de liberté, elle renversera tous les gouvernements, toutes les puissances, tous les systèmes qui s'appuient sur la force ou sur la ruse. Un peu d'air déplacé par les organes de la voix, si peu de chose qu'on ne sait pas au juste ce que c'est, en voilà néanmoins assez pour jeter à bas toutes ces dominations orgueilleuses qui, assises sur l'injustice, sur le privilège, sur le rapt moral des consciences, se promettent follement l'éternité.
(1) Démosttiène avait introduit à Atlitnes une rfforme dans les impôls, surtout en ce qui regardait l'équipement de la flotte. Il disait luinnéme qu'il n'y avait rien que les riches ne lui eussent donné pour l'engager à ne pas proposer cette loi. « Il fallul, ajoute RoUin, avoir beaucoup de courage pour se mettre au-dessus de ces plaintes, et pour hasarder de se l'aire autant d'ennemis qu'il y avait de citoyens puissants dans la ville. » Il est à peu près hors de doute que celte réforme, ou du moins la haine qu'elle inspira, n'ait été pour quelque chose dans la mort de Démosthène.