‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 20 sur 49 · PHILOPCEMEN — FIN DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

PHILOPCEMEN — FIN DE LA GRÈCE

11 y a deux choses dont le déclin annonce la fin prochaine des nations : la religion et la liberté.

La Grèce baissait visiblement. Je n'en veux pour témoignage que le silence de la défaite mêlé au silence des dieux. Les Athéniens furent obligés de recevoir, d'après les traités, la garnison macédonienne, qui entra dans une de leurs villes pendant la fête des grands mystères. Voyant l'invasion souiller leurs temples, apercevant çà et là des armes et des uniformes étrangers qui se confondaient dans l'éclat de cette cérémonie, les Athéniens ne purent retenir leurs larmes, ni se défendre d'une rougeur pénible.

« Hélas! se disaient-ils en comparant leurs souvenirs au présent, autrefois, dans nos plus grandes adversités, les dieux se manifestaient à nous pendant ces saintes cérémonies; ils se faisaient entendre par des visions et des voix. Nos ennemis eux-mêmes en étaient effrayés. Aujourd'hui à la même solennité les dieux voient tranquillement le plus grand des malheurs qui devait arriver à la Grèce; ils voient sans s'émouvoir l'étranger insulter nos murs et le songe de notre indépendance s'évanouir. »

Voilà quels étaient les caractères de la décadence de la Grèce : le ciel ne lui parlait plus; ses dieux étaient insensibles à ses malheurs; ses dieux se mouraient.

La perte de ses institutions et de sa nationalité était liée à la maladie de ses croyances.

S'il faut dire ici toute notre pensée, Socrate n'avait pas été étranger à ce résultat. En ébranlant la base des croyances religieuses et des dogmes, la philosophie ébranla en même temps la hase des institutions civiles sur laquelle Li nationalité grecque était assise. Que faire à cela? Il y a des moments où, quand les nations sont destinées à périr, le progrès lui-même contribue à dissoudre leur existence matérielle.

Nul ne voudrait faire sciemment cette œuvre, nul ne voudrait de propos délibéré porter les mains sur la mère patrie; mais, quant à l'œuvre elle-même, je la déclare quelquefois nécessaire ; il faut que les nations et les individus finissent pour verser leur àme, leur vie mulériello et morale dans l'humanité. (Jue parlé-je de finir? Elles ne finissent pas, elles continuent.

La mort n'est pour les nations qu'un déplacement , une transformation de la vie.

Sous ce rapport Socrale ne fit encore qu'exercer son métier d'accoucheur, il tira des flancs de la société ancienne en travail une idée nouvelle , seulement il arriva à cette idée ce qui arrive queUiuefois aux enfants trop forts : ils font mourir leur mère.

La réforme philosophique et religieuse tua la société grecque.

Athènes se releva un peu de sa défaite, mais non jusqu'à la liberté. C'est que la défaite, l'invasion étrangère, était encore le moindre de ses malheurs. Vaincue, toutes les nations peuvent l'être ; mais il y en a qui sont incapables de se . vaincre elles-mêmes, de vaincre leurs divisions et leurs ran-

cunes; là est le mal irréparable. Plus les nations déclinent, plus elles se précipitent dans l'injustice et dans l'ingratitude. Les Athéniens firent mourir Phocion, comme ils avaient banni Démosthène. Ils en furent quittes pour lui ériger, après sa mort, une statue.

On a dû remarquer comme chaque grand homme qui mourait à Athènes ajoutait, pour ainsi dire, un idéal à l'histoire de la nationalité grecque. Les Athéniens avaient dans leur ville un olympe de dieux de bronze, dont chacun était la personnification du Courage, de la Philosophie, de l'Eloquence, de la Liberté. Cette tendance à diviniser les grands hommes dans le sentiment de la patrie aurait été pour les Grecs une sauvegarde contre les ravages du temps et une garantie contre les maux de l'invasion, si d'autres causes plus fortes et plus nombreuses n'étaient venues malheureusement combattre ces conditions de durée et d'indépendance nationale.

Il y a longtemps que nous n'avons parlé de Sparte, c'est qu'elle n'existait plus que denom. Moralement elle était effacée du monde.

Quand les peuples en sont là; quand les éléments qui composaient l'ancienne société tendent à se dissoudre chez une nation, il arrive quelque chose d'extraordinaire et de fatal : l'apparition de races inconnues qui apportent avec elles la terreur.

Les Grecs n'avaient probablement jamais entendu parler des Gaulois, nos pères, quand tout à-coup un Brennus (non pas celui qui s'avança jusque dans Rome) se montra sur les frontières de la Panonnie. Ces barbares (c'est le nom que leur donnaient les Grecs et les Romains) avaient été chassés de leur pays par le besoin, par la faim, par l'accroissement des habitants. Un instinct les poussait à se ruer sur la civilisation. En quelques jours de marche, les voilà qui arrivent aux Thermopyles.

Ils découvrent le sentier qu'avaient pris autrefois les troupes de Xercès pour passer ces montagnes et que les Grecs, cette fois encore par une fatalité incroyable, avaient oublié de garder. Les voilà au cœur de la Grèce.

A leur approche, les peuples étaient saisis de frayeur. On n'a pas d'idée de l'épouvante que les Gaulois jetèrent sur leur passage. Les Grecs se vengèrent d'avoir eu peur en les chargeant d'une foule de calomnies. Leurs historiens accusent ces barbares de toutes sortes de crimes et d'impiétés. A les entendre, ce Brennus marcha vers Delphes pour piller le temple d'Apollon : « Il est juste, disaitil, que les dieux fassent part de leurs richesses aux hommes, qui en ont plus besoin qu'eux, et en font un meilleur usage. »

Dans les dieux de la Grèce, notre ancêtre Brennus personnifiait les croyances religieuses et les institutions civiles qui avaient fait deS richesses sociales le privilège de quelques-uns. Il venait, lui fils de la lerre, protester par le glaive contre ces enfants du ciel, qui faisaient remonter leur naissance jusqu'à Jupiter et qui i)rofitaient du sang divin qui coulait dans leurs veines jjour opprimer les autres hommes.

Ces barbares étaient les précurseurs des révolutions qui devaient agiter le monde moderne. Leurs figures, leurs armes inconnues firent sur les Grecs de la décadence l'impression de terreur que firent en 89 les ouvriers de nos faubourgs, les brigands armés de piques sur les Athéniens de la cour.

C'étaient les mêmes hommes, la même race.

Oui, c'était cette vieille race celtique d'où est sorti chez nous le peuple, le vrai peuple (les classes privilégiées sont nées des invasions); qui ne quitte le sol que pour porter au loin dans ses ravages un principe de justice et d'égalité ; chez laquelle le sentiment de la liberté est invincible.

La Providence, cachée derrière les causes historiques, derrière la loi de solidarité, avait appelé ces barbares. Ils viennent, ministres aveugles du droit, ils viennent porter la terreur dans ces races privilégiées (les Grecs et les Romains) qui n'ont profité de leur supériorité naturelle ou acquise que pour asservir les autres races.

Les armées de Brennus enveloppèrent dans leur marche les déshérités du vieux monde, les pauvres, les esclaves, les mécontents, tous ceux auxquels la société grecque avait oublié de donner une patrie, une famille, un champ. Ainsi la force des Gaulois s'accroissait de tout ce qui se trouvait de misère sur leur chemin. En quelques jours leur nombre fut considérable. Ce qu'ils voulaient, ces hommes ne le savaient pas au juste. Ils venaient sans y avoir réfléchi. Ils venaientrésoudre en barbares, par la destruction et le pillage, par le glaive et la torche, ces problèmes délicats du travail libre et de la répartition des richesses, que nous leurs fils, nous les Gaulois duxix' siècle, nous voulons résoudre par le raisonnement, parla démonstration et sans contrainte. Ce qu'ils portaient, ces aînés de la France, ces grossiers précurseurs de nos révolutions modernes, ce qu'ils portaient dans les lianes tumultueux de leur armée, c'était... (j'hésite aie dire), c'était le socialisme.

Qu'on nous appelle à présent des barbares ! nous nous en moquerons bien: barbares, cela veut dire aujourd'hui Français , cela veut dire peuple. Tani, pis pour les étrangers !

L'esprit nouveau , l'esprit national qui est aussi l'esprit révolutionnaire, s'est conservé dans cette vieille race gauloise , dans cette couche inférieure.plus ou moins recouverte par les invasions successives; c'est là que réside la base , l'assise, le fondement de la civilisation moderne.

La frayeur de la vieille société grecque à la vue des soldats de Brennus , la panique de ces institutions assises sur l'esclavage du travail, sur le privilège des forts, sur la possession de l'homme par l'homme , tout cela s'est perpétué à travers les siècles , tout cela dure encore. Seulement cette peur est aujourd'hui sans motifs; nul ne songe maintenant au pillage ni à l'incendie. Les barbares sont devenus des citoyens , ils sont entrés dans la propriété foncière en 92 par la vente des biens du clergé; ils sont entrés au 24. février dans la souveraineté nationale par le suffrage universel. Tout ce qu'ils demandent c'est de pénétrer, chaque jour, plus avant, sans armes ni violence, dans le recouvrement de leur droit.

J'ai connu ce Brennus en 1848, il se nommait alors Blanqui. 11 fit si peur qu'on l'envoya prisonnier à Vincennes.

Les Grecs, comme s'il n'eût pas suth dans cette circonstance des foudres ordinaires de l'histoire , appellent à leur secours le merveilleux. L'horreur qu'inspirent ces barbares est partagée par toute la nation. A les entendre , devant ces sacrilèges, ces impies, ces ennemis de la propriété et de la famille , les éléments se soulèvent; le tonnerre, la grêle se disputent l'honneur de les détruire; le sol sous leurs pieds s'entr'ouvre, les rochers se détachent de leur base et les écrase. Ce que j'aperçois de plus clairet de plus réel à travers tout ce tremblement de terre , c'est la peur que les fearBares,

nos ancêtres , firent aux Grecs, peur qui suivit ces derniers jusque dans la victoire.

Brennus, dans ce désastre, donna un exemple de dévoùment sauvage. Blessé lui-même, il donna l'ordre de tuer tous les blessés qui pouvaient embarrasser la retraite. Ne voulant pas survivre aux débris de son expédition , croyant assurer par sa mort la vie des siens, il s'enfonça lui-même le fer dans la poitrine et mêla son sang à la défaite.

Les Grecs croyaient leur honneur intéressé à l'extermination complète de ces barbares; aussi inventèrent-îls de raconter à la postérité que tous ou presque tous avaient péri sous leurs armes, sous la colère dès dieux.

Moi , historien , moi successeur de ces Gaulois qui effrayèrent la Grèce civilisée, je ne puis, tout en désavouant leurs ravages, me défendre pour mes ancêtres d'un intérêt de race, d'un intérêt de famille. Ce que les Grecs avaient de mieux à faire pour prévenir les progrès de cette irrui> tion , ce n'était pas de détruire les barbares , les Celtes qui fondaient sur eux l'épée haute , ces terribles enfants des forêts qui réclamaient eux aussi leur part des richesses sociales. Non , c'était de les convertir à l'ordre par leurs bienfaits , par un sentiment éclairé de justice et de fraternité humaine; c'était surtoiit d'enlever de leurs institutions ces inégalités qui faisaient la force des barbares ; c'était de soulager ces pauvres, ces esclaves, ces nécessiteux dont le mécontentement s'allia , dit-on, à l'armée de Brennus et la fit si menaçante.

Faute d'avoir absorbé dans son mouvement social cette race nouvelle qui l'eût peut-être régénéré, la Grèce tomba sous la domination romaine qui l'asservit. Ce fut son châtiment. Les Gaulois, en se retirant ou eii mourant, laissèrent sur la nation grecque cette vengeance.

Si l'on en croit quelques historiens, les débris de cette expédition se portèrent en Asie , oii ils devinrent la souche d'une petite nation , une des premières qui reçut le christianisme. Ces vieux Celtes , dont les âpres fureurs ne demandaient qu'à être éclairées par la justice , modérés parle sentiment du devoir, portaient en quelque sorte dans leurs veines l'Évangile du monde nouveau.

Les nations finissent comme Içs individus par un retour aux caractères de leur enfance. Le premier éfat de la Grèce avait été la dissémination des forces, le dernier fut la division. Je lis dans Thucydide : « Ce qui démontre la faiblesse des anciens temps, c'est qu'évidemment, avant la guerre de Troie , la Grèce ne fit rien en commun. Je crois même qu'elle n'avait pas encore tout entière ce nom d'Ellade qu'elle porte aujourd'hui. » L'unité de la Grèce s'était dessinée au siège de Troie. Cette unité se maintint et s'accrut pendant les beaux siècles. Sparte et Athènes avaienttour à tour servi de centre à la civilisation hellénique. Quand ces deux villes eurent perdu leur liberté , l'état d'isolement où elles étaient tombées s'étendit à toutes les autres provinces. C'est alors que la division se mit dans les allies et que la Grèce retourna à son point de départ, à ce fractionnement originel qui avait été la condition de son ])reniier âge et la cause de sa faiblesse. Les peujiles déclinent quand diminue le sentiment de l'unité et de la personnalité nationale.

Un phénomène assez certain , c'est qu'au moment d'expirer, le génie et le caractère d'une nation se retirent dans un homme, le dernier. En Grèce, cet homme fut Philopa'nien.

DE LA HBEUTÉ.

Rien de mélancolique et de fatal comme ces gloires qui ipparaissent au déclin des peuples, soleil d'automne, derlier redet de la lampe , dernier souftle de la nature qui raslemble, avant de s'éteindre, toutes ses forces.

La domination romaine commençait à pénétrer en Grèce )ar toutes les brèches de cette ancienne puissance qui l'écroulait de moment en moment. Les gouverneurs des Mlles fléchissaient l'un après l'autre devant les menaces ou es oft'res des Romains : force et corruption leur réussissaient séparément ou tout ensemble. Ils enveloppaient iéjà le pays. Philopœmen entreprit de couvrir les dernières ibertés de la Grèce par la ligue des Achéens.

Cette ligue des Achéens était une puissante confédéraion armée, dans le sein de laquelle Philopœmen chercha i faire entrer tout ce qui était en état de défendre la Grèce sar le courage ou par la parole.

Rien de plus grand, mais rien de plus triste, que cette utte d'un homme contre l'ensemble des causes qui ont 3rononcé l'arièt de mort sur son pays.

A travers mille péripéties et mille obstacles, la puissance romaine, poussée désormais par un vent favorable, était ipproehée tout près du bord, où il fallait que sa fortune se terminât.

Philopœmen le savait; mais il crut de son devoir, de son iionneur, il crut que la Grèce devait aux républiques futures ce grand exemple , de résister jusqu'au bout, sans îspoir, à l'envahissement de son territoire, à la perte de ses libertés. Réveiller chez les siens le sentiment de la nationalité mourante; se porter au devant de tous les coups que recevait chaque jour l'indépendance de la patrie; détruire les tyrannies intérieures qui appelaient les tyrans du dehors au cœur de la Grèce; éteindre entre les alliés les divisions qui faisaient la force de3 ennemis; payer de sa personne et de son bras dans toutes les occasions pour ranimer chez ses concitoyens l'antique valeur : c'est à cela que s'occupait Philopœmen. II avait toutes les vertus qui manquaient aux Grecs de la décadence, le courage, le désintéressement, la simplicité des mœurs.

Une maîtresse d'auberge , avertie que le général en chef des .\chéens venait loger chez elle, se donnait grand piouvement et grande inquiétude. Pour comble d'ennui son mari ne se trouvait pas alors dans la maison. Au même moment, un homme arriva, vêtu d'un pauvre manteau. L'hôtesse, à son accoutrement, le prit pour un des domestiques du général qui l'avait devancé et ([ui venait lui apprêter son logis. Alors la femme de le prier, sans autre façon, de l'aider à la cuisine. L'Iionnne posant incontinent son manteau se mit à fendre du bois. Sur ces entrefaites le mari revient; voyant alors notre homme à l'ouvrage : « Ho I bo ! que veut dire cela, seigneur Philopœmen? — Rien autre chose , lui dit Philopœmen avec un accent dorique, sinon que je porte la peine de ma mauvaise mine.

Il ne dédaignait pas d'exercer ses forces aux travaux manuels. Ayant un bien situé à une lieue de la ville, il s'y rendait le soir, après souper. La nuit venue, il se jetait sur une méchante paillasse ou il reposait. Au point du jour, il s'en allait avec les vignerons ou avec les laboureurs tailler les vignes, toucher les ba'ufs, manier la charrue, bêcher la terre ; vers midi, il s'en retournait à la ville, où il vaquait aux affaires publiques avec les officiers et les magistrats.

Pbilopd'men avait d'abord été attiré vers les exercices de la lutte, dont les ^recs faisaient grand cas; mais ayant

connu de plus près les moeurs et la manière de vivre des athlètes, il ne témoigna plus que du mépris pour une force qui ne servait point à la défense du pays.

La Grèce l'aima comme le dernier homme qu/elle e^t portée dans sa vieillesse. Aussi augmenta-t-elle sans cesse son autorité, comme ces mères qui prodiguent leur tendresse et ne savent rien refuser aux enfants qu'elles ont mis au monde dans un âge avancé. Philopœmen était le dernier né de la Grèce; elle l'eût gâté, si son caractère n'eût été de trempe h résister aux dangers et aux caresses.

Philopœmen montra son courage dans plus d'une occasion; je n'en rapporterai qu'une Pour encourager ses soldats à charger vigoureusement l'ennemi , dans un moment de trouble, il saute en bas de son cheval; tout appesanti par ses armes et sa cuirasse , il marche à pied , non sans peine, à travers des chemins raboteux , pleins de ruisseaux et de fondrières. Il eut alors les deux cuisses percées par un javelot, tellement que le fer passait de l'autre côté. Philopœmen ainsi cloué, ne pouvait faire un pas. Cependant le combat était en sa plus grande fureur. Voyant la mêlée et craignant que l'ardeur des soldats ne vînt à se ralentir, s'ils n'apercevaient pas leur chef à leur tête, Philopœmen se mourait d'impatience. Il n'y avait personne là qui osât mettre la main à l'ouvrage pour le dégager.

Philo])a^men eut alors recours à un effort désespéré ; par un mouvement brusque , retirant l'une de ses cuisses , avançant l'autre, il rompit la hampe du javelot en deux, dans un écart. Ensuite il arracha les deux tronçons. Se sentant alors délivré , il met incontinent l'épée au poing et s'en va, parmi les combattants , au premier rang , affronter l'ennemi; ce trait d'audace renforça le courage des troupes et décida le succès de la bataille.

Un sculpteur, notre ami David (d'Angers) a immortalisé cette action dans une statue de marbre qui se voit au jardin des Tuileries. Il fallait le ciseau d'un sculpteur républicain pour exprimer les traits de ce courage patriotique; pour donner au dernier défenseur de la Grèce mourante cet air de menace et de défi; pour célébrer le gladiateur de la liberté, qui tombe, en faisant le beau, sur le cadavre de sa patrie.

L'action de Philopœmen était contraire à l'avis des ofliciers supérieurs et même à l'ordre du roi Antigone qui présidait cette bataille. Il y a des moments où la fidélité est dans la désobéissance.

Antigone en jugea ainsi. Après que la bataille eut été gagnée, il demanda au chef des troupes macédoniennes, pour le tenter, qui l'avait poussé à charger la cavalerie avant le signal; ce chef rejeta la faute sur Philopannen. « Ce jeune homme, répliqua le roi, s'est conduit en grand capitaine, parce qu'il a saisi l'occasion ; et vous capitaine , vous ave/, agi en jeune homme. »

Cet Antigone, roi de Macédoine, voulut prendre Philopœmen à son service ; il lui fit des ollres très séduisantes ; l'Iiilopa-men refusa : ce jeune héros n'appartenait qu'à son pays.

La Grèce, si dure envers quelques-uns de ses grands hommes, combla Philopœmen, vivant, d'adulation et d'honneurs. Elle s'admirait renaître clans ce rejeton des anciennes gloires. C'était bien le sang de Tliémistocle, de (^imon et d'Épaminondas. Étant entré au théâtre, à la tête de ses braves Achéens, vêtus de leurs manteaux de poupre, couverts de leur cotte-de-mailles, tous à la fleur de l'âge, « dis-

pos de leur personne, portant grand honneur et révérence à leur capitaine, et qui avec cela montraient secrètement une certaine gentillesse de cœur (1) », Philopœmen alla prendre place, avec les siens, dans l'enceinte. C'était l'assemblée des jeux néméens. Des acteurs, chantant sur des instruments de musique, se disputaient le prix. Celui qui tenait la scène dans ce moment-là, le musicien Pylade qui chantait sur la lyre un poème de Thimothée, intitulé les Perses, tomba sur ces vers :

C'est lui qui couronne vos têtes Des rayons de la liberté.

Comme le musicien achevait, tous les Grecs qui étaient au théâtre assemblés pour voir les jeux, jetèrent de tous côtés leurs yeux sur Philopœmen. Un long applaudissement se fit entendre. La majesté de ces vers soutenus par une voix haute et grave fit une impression de joie mêlée de tristesse ; mais où la joie dominait. La présence de ce jeune homme qui couvrait alors la Grèce de son courage et de sa magnanimité inspira, un moment, à ces Grecs dégénérés la confiance que, sous un tel chef, ils pourraient remonter à la hauteur de leurs ancêtres. Les morts en tressaillirent dans leurs tombeaux et -vinrent en quelque sorte mêler leurs battements de mains à l'acclamation générale.

Dernières lueurs d'un soleil couchant, qui paraît tout à coup se ranimer à l'horizon I

Le moment n'était pas éloigné où malgré ces gages tumultueux et imposants donnés par la Grèce assemblée au sentiment d'honneur et de patriotisme, la Grèce allait se réveiller province romaine.

Philopœmen, voyant l'irrésistible penchant qui entraînait ses concitoyens vers le luxe (l'amour du luxe est l'avant-coureur du déclin des nations), inventa de tourner du côté de la guerre le goût pour les ornements et les parures. Il apprit aux Grecs à mettre leur amour-propre dans l'éclat des armes. Tout en louant cette ruse ingénieuse, nous ne pouvons nous défendre d'une réflexion amère. La Grèce n'avait pas eu besoin de ces armes dorées pour vaincre dans les beaux jours : le fer lui avait suffi. L'ornement véritable du soldat c'est le courage. Quand il sent le besoin d'en ajouter d'autres à celui-là , c'est un signe que sa valeur faiblit. Il en est des armées chargées d'instruments de mort et de munitions de guerre comme de ces gouvernements chez lesquels le luxe des moyens de résistance ne fait que trahir, en voulant les masquer, l'impuissance et la faiblesse des pouvoirs.

En 92, nos soldats français n'ont pas eu besoin de ces ornements, ni de ces moyens de terreur empruntés à l'éclat des armes pour mettre à la raison les troupes de Brunswich. Quelques pauvres fusils, de mauvais sabres, çà et là un canon pris sur l'ennemi : c'en fut assez pour jeter l'effroi dans le cœur des armées royalistes.

A quoi bon parer le carnage et la mort ? la pourpre, l'or, l'argent, les broderies brillent avant l'action, mais tachés de sang, ces ornements ne font que rendre plus hideuses les blessures ; il en est de cela comme des parures de la coquetterie, qui mèléci au vin et à d'autres impuretés, ne servent qu'à faire paraître l'orgie plus dégoûtante.

J'admire davantage Philopœmen dans une autre circon-

(t) PUitarque, traduction d'Amiot.

stance. Il venait de délivrer Sparte de la plus exécrable tyrannie qui fut jamais. Les Spartiates ( ô Lycurgue où étais-tu ? ) , accoutumés comme tous les Grecs de la décadence à récompenser par de l'argent les services publics, n'osèrent point lui offrir la somme qu'ils lui destinaient. Le fait mérife d'être raconté avec quelques détails. Une somme de soixante-douze mille écus ayant été votée par le conseil, il s'agissait de trouver quelqu'un qui portât cet argent à Philopœmen. Chacun alors de s'excuser et de décliner une pareille commission. II n'y eut pas un seul des Spartiates qui, sur la connaissance qu'il avait du caractère de Philopœmen, osât entreprendre cette démarche. Enfin on chargea de cette corvée un nommé Timolaùs, qui était son hôte et son ami. Il partit; arrivé à Mégalopolis, il logea chez Philopœmen ; mais il fut si frappé de ses propos, de la simplicité des ses mœurs, de la frugalité de sa vie, qu'il n'osa point lui ouvrir la bouche du projet de son voyage.

Il s'en retourna comme il était venu. Envoyé une se- ■ conde fois en ambassade pour le même objet, il ne fut pas plus hardi. Enfin à un troisième voyage, ce Timolaùs se hasarda, non sans peine, à lui toucher un mot de l'affection que lui portaient les Spartiates et du gage de reconnaissance qu'ils voulaient lui donner.

Philopœmen l'écouta tranquillement et avec bonté. Puis il se rendit lui-même à Sparte ■ « Je vous remercie, dit-il aux citoyens du conseil ; mais, ne donnez point votre argent à ceux que vous estimez ; conservez-le pour corrompre ceux qui vous nuisent, les méchants, tous ceux que vous voulez punir ou gagner, il vaut mieux , croyez-moi, fermer la bouche à ses ennemis qu'à ses amis. »

Philopœmen donnait à entendre par-lâ que si l'argent est bon à quelque chose, ce n'est qu'à acheter le silence et qu'à délivrer l'État de l'opposition de ces natures vénales qui greffent leurs convoitises sur toutes les calamités publiques. Cette politique peut sembler habile ; mais nous avouons lui préférer celle qui dédaigne de payer les ennemis et qui, forte de ses principes, de sa morale, fait ployer ' sous la terreur de ses lois ceux qui refusent de se rendre à sa justice et à ses bienfaits.

Cependant, malgré la valeur de Philopœmen et sa résistance héroïque, Rome ne laissait pas que de s'insinuer dans la Grèce. La domination étrangère pénétrait goutte à goutte, comme un poison subtil, dans les veines de ce grand corps affaibli, mourant.

Philopœmen fut le dernier souffle de la nationalité grecque.

Quand les nations touchent à leurs derniers moments, elles mettent sur le compte des dieux le mauvais succès de leurs armes : heureuses de retrancher ainsi leur faiblesse, leur manque de cœur derrière la fatalité. La Grèce se résignait à sa malheureuse destinée, la Grèce se laissait mourir. Ainsi le voulaient les dieux.

Philopœmen seul, selon une belle comparaison de Plutarque, faisait le métier d'un bon pilote; avec un mauvais vaisseau, il résistait du mieux qu'il pouvait à la rudesse du temps et à la force des ondes : il cherchait, par un suprême effort, à tirer d'embarras ce vaisseau qui portait la liberté de la Grèce.

Le moment était venu où le pilote lui-même allait être enlevé.

Tombé entre les mains des habitants de Messène , dont

il était en train d'assiég€r la ville, Philopœmen fut conduit, les mains liées derrière le dos, à Iravers mille outrages, devant les autorités. Quelle fut la joie, quel rétonncment des Messéniens quand ils apprirent cette nouvelle : Philopœmen est pris! Alors d'accourir tous aux portes de la ville pour le voir arriver. Il arriva, en effet, mais traîné plutôt que conduit, accablé d'outrages, lié et garrotté; à cette vue les cœurs se fendirent. « Voilà donc, disait le peuple, la récompense de tant de victoires qu'il a gagnées, de tant de services qu'il a rendus à la Grèce ! » Et les larmes coulaient.

C'est une des qualités du peuple, lui qui est malheureux , de compatir au malheur.

Comme toujours, la multitude mèKtit du la philosophie à son attendrissement : « O infirmité de la nature humaine, où il y a si peu de confiance à placer que c'est moins que rien ; car qui eût dit que ce grand général dut finir ainsi? » Ces propos mélancoliques couraient de bouche en bouche.

Le peuple disait à demi-voix qu'il fallait se souvenir des libertés que Philopœmen avait rendues en chassant de Messène le tyran Nabis. Ce Nabis était, en effet, le plus horrible loi que la terre eût porté , et elle n'en a guère porté <]ue d'abominables. C'est ainsi que le peuple (la vile multitude) suppliait par ses larmes ou par son silence, en faveur du prisonnier.

Les grands tenaient un autre langage : « Il faut, disaient-ils, lui donner la question et

puis ensuite le faire mourir comme un ennemi très dangereux. » Ils donnaient à leur cruauté des motifs qui, auprès des autorités, devaient passer pour de la sagesse : « Ce Philopœmen ne pardonne jamais quand on l'a une fois oft'cnsé. » Ils en concluaient qu'après avoir reçu une telle ignominie et avoir été prisonnier entre les mains de leur chef, Dinocrate, si Philopœmen venait à s'échapper par grâce et par tolérance , il deviendrait plus que jamais leur ennemi.

C'est encore le raisonnement dont se servent, de nos jours, les adversaires de l'amnistie politique, pour couvrir leur inhumanité. « Après les mauvais traitements, disent-ils, que les prisonniers ont subis de la part de l'Etat, après les outrages dont ils ont été abreuvés, après l'ingratitude dont

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