LA VOIE DOULOUREUSE
Si l'on jette un regard sur le passé, on voit que le progrès a laissé de tout temps derrière lui une trace de larmes et de sang. Nous négligerons Prométhée, ce prêtre de Vulcain , qui découvrit l'art de faire le feu , et que la tradition récompense de celte découverle en attachant à son tlanc la morsure éternelle du vautour. Orphée, Hercule, Œdipe, les ama/.ones. Passons ! Arrivons à des temps plus modernes et moins fahuleux. Socratel II but la ciguë. Jésus-Christ! Il but le calice. Nous sommes aux premiers temps du christianisme. Que voyons-nous? Tout un peuple de pénitents et de martyrs occupés à mourir.
L'Église naissante prit racine par les souffrances. Le monde était un calvaire, le monde était une croix.
La foi triomphe. .\u tour de la raison maintenant. Les persécutés se font persécuteurs. Le progrès change déforme, sans changer les conditions douloureuses du développement de l'esprit humain. .\ux chevalets du paganisme succèdent les bûchers do l'inquisition. C'est toujours le supplice fait Dieu, le bourreau roi du monde. Wiclef, Jean Huss, Jérôme de Prague, Jacques de Molay, Savonarole, Thomas Morus, protestent au nom de la liberté de pensée et meurent. Il faut les voir jeter leur fime à l'avenir et leur corps aux flammes, ces nouveaux martyrs d'un nouveau dogme !
L'hérésie dévore le schisme , la philosophie dévore l'hérésie, la révolution française dévo'-e la philosophie. Ce mou-
vement de transformation ne s'accomplit pas sans douleurs et sans déchirements infinis. La Bastille projette son ombre sinistre sur tout le xviu<' siècle, ce siècle des lumières. Çà et là d'ailleurs le bûcher se rallume, l'échafaud de Thomas Morus se redresse, la révocation de l'édit de Nantes reparaît. Jean Jacques, errant et cassé, ce grand vieillard auquel le^ petits enfants jettent des pierres sur la route même del'exil, dispute et finit par abandonner au suicide les derniers restes d'une vie rongée par la persécution — Rousseau, tu ne t'es pas même reposé dans la mort; car aujourd'hui encore les congréganisles jettent des pierres à la mémoire et te refusent dans notre Paris révolutionnaire l'aumône d'une statue !
Et la révolution! quel grand et terrible holocauste! Les voyez-vous ces apôtres de l'humanité souffrante porter l'un après l'autre leurtêle au-devant du couteau? On les a toujours représentés comme persécuteurs; on oublie qu'ils furent surtout victimes.
Et l'Empire! une tuerie de dix années , des champs ensemencés de boulets, dos fleuves gelés et dont la glace ouverte par le canon engloutit des masses d'hommes. Les idées françaises croissent à l'étranger dans le sang des ennemis et dans noire propre sang. Arrive la grande chule, la grande hécatombe, le Lama-sabachiani dos peuples. A Waterloo, la France est clouée par la miliaille, clouée en croix aux yeux de la barbarie armée de la lance, qui lui crève le flanc et qui rit.
Et la Restauration ! On guillotine, on fusille, on massacre. Plégnier, Boiies, Berlon, salut à vous nobles victimes! Enfin, ce trône appuyé sur les baïonnettes étrangères, sur l'invasion, sur l'assassinat politique ; ce trôflç où s'était assisçlçk
AVANT-PROPOS
fureur dans la jicrsniine do Cliarlcs IX , rinibi'ciiité dans Louis XIH, la df'diMiclie dans Louis XV, cl la cruauté podagre dans Louis'!?t III; ce trône par la gn'ice dcDieu et de madame Ducayla, ce tronc en 1830s'écioulc.Quclriues cartouches mâchées par des bouches plébéiennes ont balayé la royauté.
La liberté respire.
Ne vous réjouissez pas! La persécution, un instant écartée par la victoire du peuple, revient furieuse sur la tête des hommes qui veulent atl'ranchir le pays du privilège monarchique. — Les républicains aux prisons, à l'échafaud, à la mitraille! — Les chrétiens aux lions!
Les victimes, on ne les compte plus. Ces grands sépulcres de Doullens et du mont Saint-Michel ouvrent, ouvrent sans cesse leur bouche énorme pour dévorer les tètes du parti de l'avenir. C'est l'abîme dont il est parlé dans la Bi[>le qui reçoit toujours et qui ne dit jamais : C'est assez 1
On s'était écrié : « Plus de procès de presse! » et déjà les nouveaux procureurs du roi s'apprêtaient à immoler la pensée humaine sur les funérailles du dernier règne. Les journaux politiques tombaient l'un après l'autre sous des lois inexorables. Les écrivains courageux et indépendants étaient livrés aux tribunaux, aux prisons, h la faim. Les porte- clefs et les gendarmes tenaient le progrès à la gorge. Les martyrs de la pensée étaient rencontrés sur les grandes routes, les mains chargées déchaînes. Tout ce qui devinait, pressentait, annonçait la République, était foulé comme un raisin mùr sous la vis du pressoir.
Kt sur les barricades , et dans la lutte des géants au Cloître-Sainl-.Méry, et dans les combats de juin 1830, et dans les ateliers et les mansardes, que de victimes sacrifiées à l'idole du 7 août 1830, à la monarchie constitutionnelle et aux intérêts qu'elle représente ! Oh ! je les vois passer dans la nuit ces ombres martyres, les unes avec le linceul troué de la misère, les autres avec la couronne d'épines, celles-ci avec la pâleur du cachot, celles-là avec une balle au flanc : je vois parmi elles des femmes, des enfants, des vieillards, toutes sortes de victimes sans nom; je sens leurs ailes glacées battre dans les ténèbres mon front qui s'incline baigné d'une sueur de sang. Quelques-uns de ces frères se plaignent d'injustice, les autres d'oubli. Oh! que les morts vont vite!
Remarquez bien que cette trace de sang suit la même direction d'idées : le christianisme, la réforme, la philosophie, la révolution, c'est toujours le progrès.
11 n'y a depuis l'origine du monde que deux hommes : Abel et Cain, Caïphc et Jésus, Hadeslki et Robert Blum.
La force lue l'idée, elle la relue encore, et toujours l'idée ressuscite, et toujours elle accroît ses conquêtes sur le monde. Le supplice s'use, le couteau s'émousse, le feu se consume à brûler ses victimes, les lois se perdent dans leurs propres excès. Ce qui sauve le progrès de l'humanité, c'est que, vainqueur ou vaincu, le flot des idées avance toujours. Il n'y a i)as de digues qui tiennent longtemps contre cette marée montante. Le gouvernement de 1830, après avoir usé de la compression et de la force, après en avoir abusé, au moment où une majorité croissante lui prêtait un immense concours dans les deux chambres, vit tout à coup sa puissance, trébucher comme un homme ivre, et le songe de sa grandeur s'évanouir.
11 a fallu de longues et cruelles épreuves; le sang des défenseurs du peu[ile a coulé jilus d'une fois dans nos rues;
les froides heures de la prison sont tombées une à une sur la tête des condamnés politiques avant que la masse souffrante se dressât contre un ordre de choses condamné à mourir. Enfin elle s'est levée.
Et la Révolution du 24 février !... Oh ! ici voilons nos têtes.
Si jamais l'humanité a ducroire la force désarmée , la compression détruite, le glaive brisé, la liberté victorieuse, c'est le lendemain de ce jour ou le peuple de Paris chassa devant lui, comme par un souflle, une résistance militaire énorme, une armée d'hommes cl de chevaux, tout un matériel de destruction et de carnage, deux cents bouches à feu, et la mort assise sur les puissantes bastilles qui dominent la ville; le peuple n'avait fait que passer devant tout cela avec un cri : Réforme! et cela n'était plus.
Oui, nous disons qu'il était raisonnable d'espérer ce jourlà la fin des sujiplices, la fin des mesures rigoureuses, la fin de la violence et de l'arbitraire. On pouvait croire que le progrès allait désormais marcher d'un pas libre; nous l'avons cru. Dans notre ivresse, dans notre confiance, nous avons brûlé l'échafaud; nous aurions démoli les prisons d'Etat.
Sortez de vos tombeaux , morts I Debout ! ossements rongés par la chaux! Venez à la lumière, venez voir le jour de la justice préparé par vos luttes héroïques, vous qui avez aimé , vous qui avez souffert , vous qu'une fiction légale rivait ensevelis tout vivants dans la tombe! Reparaissez et levez-vous, cadavres de la loi, vous tous que le gouvernement déchu avait blessés de ses rigueurs, vous qjji avez été les précurseurs de la victoire du peuple, vous qui, dans les ténèbres du.cachot, dans les angoisses de la faim, dans les attentes mortelles de l'exil, avez prophétisé la ruine de la monarchie et l'avénemcnt de la République!
Us attaquaient un gouvernement établi : ce gouvernement s'est défendu; rien de plus naturel; mais aussi rien de plus triste que cet éternel sacrifice à l'idée qui succombe aujourd'hui, qui triomphera demain.
Après une révolution faite, il n'y a de coupables que ceux qui ont condamné des révolutionnaires. On' s'abstint pourtant de représailles. Le peuple du 2i février se montra doux et généreux, même envers l'oppression, tant il croyait la liberté définitivement conquise.
Los autres races étaient appelées dans notre pensée à la môme délivrance. Nous tendions les mains à l'univers, des mains fraternelles, armées seulement pour la défense nationale ou pour raflranchissement de nos alliés. Nous nous souvînmes de la Pologne, au secours de laquelle nous aurions volé, après 1830, si la politique astucieuse du vieux roi ne se fût posée comme un mur entre l'ébin révolutionnaire de la France et les nationalités opprimées. Nous nous souvînmes de l'Italie, des provinces rhénanes et de tout ce qui poussait dans le monde un cri de détresse. Nous voulions de la liberté pour tous ; car nous savions que les révolutions se sauvent par la jiislico et le désintéressement. comme elles se perdent, au contraire, par l'égoisme.
On sait la suite.
Jamais le glaive ne se releva si furieux contre l'idée. La démocratie européenne ctouffc dans le sang de ses cnfanis. La Pologne remue, on lui serre la gorge. La jeune Allemagne j)alpite sous le souille révolutionnaire de la France, on lui arrache le cœur. L'Italie, cette pairie des arts et de la
AVANT-PUOl'OS.
vieille liberté classique, la patrie de Brutus et de Scévola, l'Italie opprinioe par une main odieuse, lâche, abrutissante, l'Italie, notre sœur, se dégage héroïquement de cette main qui l'accable, elle est reprise par la force et retombe. La Hongiie s'avance comme un colosse contre le despotisme autrichien; serrée entre deux armées, trahie, vendue, clic pouvait mourir et elle se rend !
Cependant que fait la France, la France de 1830 et de 1848? Elle assiste l'arme au bras à cette grande hécatombe ; elle regarde mourir ces nationalités frémissantes; je me trompe : à Rome, elle prête ses soldats, ses canons , son argent pour tuer quoi? une république née de la République française.
Et à l'intérifur? les chefs de la démocratie sont plongés de nouveau dansées puils de souffrance où le parti républicain, militant, agonisa durant toute la durée du dernier règne.
Pendant qu'on emprisonne en France, on fusille, on pend, on b;\lonno en Allemagne et en Italie. Un immense cri s'élève des bords de la Seine aux bords de la Vistule, le cri de la liberté assise sur les tombes, qui pleure et qui ne veut point èlrc consolée, parce que ses enfants ne sont plus.
Peuples, ne craignez rien, c'est la dernière épreuve : si la liberté ne meurt pasdecette fois (et elle ne mourra pas), son règne ne tardera pas à venir; ses ennemis touchent à leur perte : le glaive se brisera contre l'idée. Ce que nous voyons annonce la fin de en système d'autorité qui ne se soutient que par la force brutale et qui tombera devant la toute puissance du droit. La coupe amère n'a pas encore versé sa dernière goutte; mais elle se videra bi«nlôt aux mains de ceux qui répandent la colère, la compression, les tortures sur les docti'ines de l'avenir. Et après que feront-ils?
Ce qu'ils feront, mon Dieu ! Ecoutez cette parabole :
« Un des sept anges me 'transporta en esprit dans un désert, el je vis une femme montée sur une bétc de couleur d'écarlate qui avait sept têtes et dix cornes.
« Et la femme était velue de pourpre et parée d'or, de pierres précieuses et de perles, et elle tenait en sa main une coupe pleine d'abominations.
« lût je vis la femme (Miivi'ée du sang des saints et du sang des mariyrs, et quand je la vis, je fus saisi d'un grand élonnemcnt.
« El l'ange me dit : Pourquoi t'étonnes-lu? les sept tètos de la bête sont sept rois.
«Ceux-ci ont un même dessein, el ils donneront leur puissance cl leur autorité ù la Bête.
« Puis il me dit : Les eaux que tu as vues et sur lesquelles la prostituée est assise sont des peuples, des nations et des langues.
« Ne crains rien : la bêle sera vaincue par l'agneau et la femme sera [)réci|)itéc au fond de la mer. »
Cela n'est pas claif, direz-vous; c'est de l'Apocalypse. Ecoutez donc encore ceci :
Un poète latin, Virgile, raconte que Enée, abordant un rivage inconnu el voulant faire, selon l'usage de son temps, un sacriilce aux dieux, se mil en devoir d'arracher de terre quel(|ucs arbustes pour ombrager l'autel. O surprise! du sang cl des lambeaux de chair viennent avec les racines. Enée s'arrête interdit. Alors une voix sort de ti-rre : « Ce sang que lu vois couler n'est pas le sang d'un ailsrc. Je suis
Polydore, un Troyen. J'ai été ici percé par des flèches. Chacune de ces flèches a pris racine dans ma chair. Je vis dans cette forêt de traits qui ont poussé çà et là en arbres touffus et qui couvrent le rivage. »
Semblable à cet homme percé de flèches, la démocratie croît, elle aussi, par ses blessures; forêt vivante, elle protégera tôt ou tard de son ombre les doctrines politiques et religieuses de notre pays.