QU'EST-CE QUE LA LIBERTÉ
Nous ne remonterons pas aux événemenls accomplis sur le globe, quand notre espèce, encore absenle delà création, était, pour ainsi dire, enfermée en germe dans les grands travaux de formation terrestre. Nous ne dirons rien de ces émissions successives d'êtres apparus, disparus, véritables fausses couches de la nature.
Le sacrifice sur la terre a précédé l'homme. II n'a manqué qu'une conscience à ces animaux antédiluviens, détruits, engloutis dans les révolutions du globe, pour que nous les regardions comme les martyrs de la vie et du développement des choses a la surface de notre planète.
L'histoire de l'apparition de l'homme est mêlée, sans contredit, aux derniers mouvements de noire globe terrestre; la race noire d'abord, puis la race jaune, ont couvert un monde primitif et ont disparu, en partie du moins, dans les bouleversements. De ces civilisations, des monuments que les premiers habitants de la terre ont pu fonder, nulle trace : tout a été submergé par les cataclismes, dont le retentissement s'est prolongé dans la mémoire eff'rayée, confuse, des anciens peuples.
L'histoire, c'est-à-dire la tradition, ne commence, pour nous, qu'à l'avènement de la race blanche.
Les autres races, anlérioures à la nôtre sur le globe, sont les débris vivants de mondes qui ne sont plus ; indignement traitées parles nouveaux envahisseurs de la terre, réduites partout en esclavage, assimilées aux animaux les plus vils, les races de couleur foncée, races martyres, ont perdu dans leur désastre j)lus que la vie, plus même que la liberté : la mémoire.
.\vec l'homme, ou du moins avec le développement de la race blanche (c'est la seule dont nous puissions parler hisloriquemenl) apparaît sur le globe un fait nouveau, inouï, imprévu, qui sépare brusquement l'homme de toute la nature. Ce fait, que je voudrais approfondir, c'est la résistance à l'ordio.
Il faut s'entendre sur les mots : l'ordre, avant l'homme, c'était cet ensemble de lois fatales, nécessaires, qui avaient présidé à la formation de notre planète, à ses (lév(^loppements, aux manifestations de la vie, aux évolutions des formes végétales et anunales; hé bien! cet ordie ancien, séculaire, conservateur des choses, cet ordre qui avait fait son temps, l'homme vient le détruire et lui subsliiuer un ordre nouveau.
Le premi(!r acte de la puissance humaine sur le ghdie fut une révolution.
Au monde de la nature, soumis, enchaîné, uniforme, l'établissement de la race blanche al''it faire succéder le monde de l'homme.
AVANT-PROPOS
Cette révolution est écrite symboliquement dans tous les monuments de l'antiquité. Le souvenir s'en était conservé dans les temples de l'Egypte, dans les traditions de l'Inde, chez tous les peuples. L'homme s'annonce à sa naissance sur le globle par une désobéissance, par une violation de laloi. Ce qui étonne, c'est que cette violation punie d'abord, châtiée, expiée par le travail, le dur travail, devienne pour ia suite des temps le germe de tous les progrèsentrevus, le germe de la rédemption de l'humanité.
Dans tous ces récits sacrés qui se ressemblent par le fond, v>knon par la forme, comment ne pas remarquer le trouble de l'homme au moment où il vient de porter les mains sur l'ordre établi, la réaction de toute la nature contre Adam, les plaintes et les menaces des éléments détrônés qui disent à l'homme : Tu mangeras le pain à la sueur de ton visage I
« Tu mangeras le pain ! » Quelle étrange menace ! Le pain est la première conquête de l'agriculture; c'est la nourriture qui sépare les peuples sauvages des peuples civilisés.
On connaît la belle et physiologique observation d'Homère qui, parlant d'une race méchante et dégradée, la désigne par ces mots seuls : L llene mangeait pas depain.
Mais la culture du blé demande des soins et des sueurs; la nature déchue pousse, en quelque sorte, un rire sauvage en voyant l'homme déchirer de ses mains la terre. Elle se réjouit et le raille, comme si ce travail ne devait pas être l'agent de toutes les conquêtes de la civilisation, l'origine de tous les progrès qui accroissent de siècle en siècle la puissance et le bien-être de l'homme sur le globe I
Ce travail transformateur ne peut être regardé comme un châtiment que par les antiques lois de la nature, dont l'homme déplace l'immobilité, dont il repousse la domination.
Le travail n'est pas un châtiment, mais c'est un sacrifice : de ce sacrifice fécond, éternel, incessant, doivent sortir les révolutions qui renouvellent la nature, l'humanité.
« Tu mourras de mort! » A ce cri la nature croit avoir ressaisi sa proie. — Menace vaine 1 Les animaux et même les enfants n'ont pas le sentiment qu'ils finissent. L'homme se connaît mourir : là est progrès II invente, seul de toute la création, un genre de mort qui lui est propre, la mort volontaire.
C'est par le sacrifice de la vie, par l'immolation de luimême à une idée, que nous le verrons atteindre successivement toutes les réformes et se débarrasser de toutes les servitudes.
Adam et Eve rougissent à se voir nus : conquête du vêtement, invention des arts utiles.
Le poète Camoëns nous représente le génie des solitudes, se dressant devant les compagnons de Gama, à l'endroit où ces hardis navigateurs violaient les mers vierges (]ue jamais la rame n'avait effleurées. — Au moment où l'homme révolté échappait pour la première fois à la nature, il a dû se passer quelque chose de semblable à la découverte d'un nouveau monde.
LE GENIE DE LA NATUnE A l'iIOMME.
« D'où te vient cette témérité sacrilège do porter la hache dans mes forêts immobiles, d'arrêter le cours de mes fleuves
et de mes ruisseaux, de dompter mes mers, d'ouvrir le sein de la terre féconde, de lever mes sombres voiles, de substituer â mes antiques lois tes volontés, de forcer mes passages infranchissables, d'attacher le mors â la bouche de mes animaux sauvages, de mettre au nez de mes monstres un anneau de fer, de changer l'ordre de mes saisons et de mes climats, de déplacer mes dons, de te mettre partout à ma place et de t'emparer du gouvernement du globe ? »
La théologie n'a rien à voir dans l'histoire, ni l'histoire dans la théologie. Ce sont deux ordres de faits et d'idées séparés ; les mêler, n'est pas notre intention. Nous laissons au dogme sa majesté impénétrable ; nous laissons au récit biblique son mystère. Le point de vue religieux est réservé ; nous n'envisageons ici les choses qu'au point de vue humain. Cela dit, nous continuons.
Au moment où Dieu vient de reprocher à l'homme sa désobéissance, il s'arrête comme frappé d'une réflexion soudaine: « Voilà, se dit-il, Adam qui a été fait comme un de nous, sachant le bien et le mal ; prenons garde maintenant qu'il n'étende sa main, qu'il ne prenne du fruit de vie et qu'il ne vive éternellement. »
Quelle étrange situation : Dieu qui a peur de l'homme. Il ne faut pas perdre de vue que les anciens confondaient Dieu avec la nature, avec la création.
L'action humaine, rivale de l'action divine ; le maître de la nature effrayé cherchant à mettre l'éternité, comme une barrière, entre l'esprit de l'homme et son esprit, entre les progrès de la science et sa raison souveraine : quel abîme !
Ce n'est pas tout : Jacob, c'est-à-dire l'humanité, lutte contre un inconnu, dans une vision que Bossuet déclare pleine de mystère. Cet inconnu (car Jacob ignore à quel adveisaire il tient tête), voyant qu'il ne pouvait le terrasser, lui touche un nerf de la cuiese, comme par surprise, et la cuisse languissait paralysée. Cependant Jacob ne lâchait point prise; alors l'inconnu : « Laisse-moi; car voici le jour qui se lève. — Je ne te lâcherai point que tu ne m'aies béni. — Quel est ton nom? — Jacob. — Non point Jacob, mais Israël ; car tu as combattu contre Dieu et lu as été le plus fort. »
Cette force qui tient tête à la nature, qui résiste à Dieu (entendre ici par Dieu la personnification de l'ordre dans l'Univers), qui s'arme contre son céleste ennemi d'une bénédiction arrachée, tout cela c'est la liberté.
« Laisse-moi; car voici, le jour qui se lève ! » Le Tout- Puissant, l'inconnu, lerival de l'homme qui apeur delalumière et qui demande grâce !
Le plus étonnant, c'est que ce lutteur mystérieux, loin d'en vouloir à cet esprit humain qui lui résiste, semble au contraire se complaire dans un tel antagonisme : il félicite Jacob de lui avoir bravement mis le genou sur la gorge.
Nous serons j^lus à l'aise avec les anciens monuments de l:i mythologie grecque : c'est toujours le même dogme sous d'autres voiles; la fable des Titans par exemple.
L'ordre ancien qui se défend contre les progrès de la raison humaine, contre la science, contre le développement des arts, de l'industrie et de l'agriculture, voilà ce qu'on trouve sous le mythe des géants révoltés contre Jupiter. Ce qui me frapiic, c'est, comme dans la l$ible, la frayeur des dieux, le grand mouvement que se donne Jupiter courant de la terre au ciel, et criant à son lils; Tiens bon, mon filsl
• AVANT-PROPOS
courage 1 Ce sont ces foudres qui tombent sur la tète des enfants de la terre, accablés, indomptables.
Il nous reste encore une personnification terrible de ce duel entre l'homme et Dieu : c'est Promélhée.
Eschyle, le vieux tragique , a été traduit devant l'Aréopage, comme coupable d'avoir divulgué les mystères; on peut donc regarder ses pièces, celle de Prométhée surtout, comme la mise en scène des dogmes qu'Orphée avait recueillis en Egypte.
La Force et la Violence, ministres de Jupiter, commandent à Vulcain d'accomplir les ordres de son maître,
LA FORCE
« Sur ces rocs escarpés attache indissolublement, avec des chaînes de diamants, ce hardi protecteur des humains II a dérobé ton attribut, le feu, organe de tous les arts ; il en a fait part aux hommes.
Force et Violence, j'obéis à regret aux ordres de Jupiter; mais j'obéis. Malheureux Promélhée, je vais te clouer sur ce mont inhabité, oii tu n'entendras la voix, ni ne verras le visage d'aucun mortel. La tlouleur du mal présent t'accablera sans cesse, et ton libérateur n'est pas né. Voilà le fruit de ton amitié pour les humains.
LA FORCE
Les dieux peuvent tout, mais non disposerd'eux-mêmes; nul n'est libre, excepté Jupiter. »
Ainsi: voilà le crime de Prométhée nettement défini : ila entrepris sur les privilèges de Dieu , en changeant, par amour des humains, les conditions de leur nature précaire et subordonnée : il leur a enseigné le progrès des arts et des sciences qui étendent, chaque jour, leur liberté. Écoutons-le s'expliquer lui-même.
PROUéTHÉB.
« Sachez quels étaient les maux des humains ; apprenez comme, de stupidcs qu'ils étaient, je les ai rendus inventifs et industrieux; je le dirai, non comme ayant à me plaindre d'eux, mais pour vous exposer tous mes bienfaits. Avant moi, ils voyaient , mais voyaient mal (la civilisation a pour ainsi dire donné des sens à l'homme); ils entendaient, mais ils ne comprenaient pas. Pareils aux fantômes des songes, depuis des siècles ilsconfondaicnt tout. Ne sachant se servir ni de briques, ni de charpentes pour construire des niaisonscclairées, ilshabitaient comme l'avide fourmi, des antres obscurs, creusés sous la terre. Ils ne distinguaient à nuls signes certains la saison des frimas de celle des fleurs , des fruits ou des moissons :sans réflexion, ils agissaient au hasard, jusqu'au moment oii je leur fis observer le lever, et, ce qui est encore plusdiflicile, àconnailrelecoucherdes astres. Poureux, j'ai trouvé la plusbelledes sciences, celle des nombres, j'ai formé l'assemblage des lettres, et fixé la mémoire, mère des sciences, ànie de la vie. J'ai le premier accouplé les animaux sous le joug, afin qu'asservis aux hommes, attelés ou chargés, ils succédassent à leurs pénibles travaux. Nul autre que moi n'a inventé ces vaisseaux errants sur les
mers, voitures ailées des matelots. Ce n'est pas tout, ces biens utiles, enfouis dans la terre , l'airain , le fer , l'argent et l'or, qui se vantera de les avoir découverts avantmoi?En un mot tous les arts chez les humains sont dus à Prométhée. Après tant d'inventions pour aider les mortels, je ne trouve pour moi-même aucun moyen de terminer les maux que j'endure. »
Prométhée, c'est le génie de la civilisation naissante, contre lequel la Force et la Violence, ces deux divinités du monde primitif, s'arment de toutes leurs chaînes.
«Maintenant insulte les dieux, dépouille-les de leurs honneurs et transporte-les aux humains éphémères. Qui , d'entre les mortels , adoucira ton supplice? Prométhée!... Ce nom te convient mal; c'est à toi-même qu'il faudrait un Prométhée pour te délivrer de tes maux. »
Prométhée voulait dire sauveur, rédempteur. Il avait délivré les hommes de l'ignorance ; il les avait rachetés des servitudes de l'état de nature; par un mystère, qui s'éclaircira dans la suite, il devait se racheter lui-même , après avoir donné aux autres rindépendance.
Qui compatit à cette grande souffrance , qui s'approche du rocher désert où se tord Prométhée? Quelques pauvres filles, pieds nus.
LES NYMPHES DE l'OCÉAN.
« Ne crains rien : ce sont des divinités amies, qu'un vol rapide apporte sur ce sommet. Les coups de marteau ont retenti jusqu'au fond des antres marins; nous avons surmoii'té la pudeur qui fait rougir le visage; sans être chaussées, nous sommes accourues. »
Voilà donc ce qu'on rencontre autour de toutes les expiations anciennes, auprès de tous les martyrs, au sommet de tous les calvaires : la femme I
Ce n'est pas tout:Io, la malheureuse lo, que Jupiter poursuit d'un amour implacable, vient mêler le récit de ses infortunes et de ses douleurs au récit de Prométhée.
«Qui donc es-tu? malheureux toi-même comment, connais-tu si bien mes malheurs? Tu connais ce fléau du ciel, qui me consume et me déchire d'un aiguillon perçant. Hélas 1 affamée, j'ai couru jusqu'ici par élans et par bonds ; un pouvoir ennemi m'opprime. Quels misérables furent jamais tourmentés autant que moi! »
Cette fille errante, que fatigue la jalousie du ciel, qui court d'une extrémité du monde à l'autre piquée par un taon à bouche aiguë, surveillée par un Argus aux yeux innombrables, c'est la pensée humaine.
L'Océan, autre personnage de ce drame mystérieux , l'Océan s'approche de Prométhée.
l'oci^an.
«t Je le donne un avis. Si tu tiens toujours des propos outragcanfs, du haut de l'Olympe Jupiter peut t'entendie, et bientôt tes maux aggravés te feront croire que ta peine actuelle n'était qu'un jeu. Malheureux I étoufife un courroui
AVANT-PROPOS
impuissant, tàcbe d'obtenir gificc. Peut-ôtre ce conseil te paraît d'un vieillard ; mais je me flatte d'obtenir cette grâce de Jupiter. Il te délivrera de tes maux. »
Celte tète blancbc représente le système de la conciliation. Prométhée se montre inébranlable. II sait bien qu'il n'a rien à attendre de son ennemi. Il sait que ce serait jseme inutile, folie el simplicité, d'essayer un accommodement entre le progrès el la tradition, entre la raison el la foi , entre la liberté et raulorité.
Il attend. Toute- sa consolation la voici : « Traité sans miséricorde, je sers de reproche h Jupiter. »
Mot profond : la vengeance de tous les opprimés est dans leur supplice même; ils servent de reproche, dans le présent et dans l'avenir, :\ celui qui les persécute. C'est ce reproche qui tôt ou tard finit par détruire une injuste puissance.
Deux mystères restent à expliquer dans ce drame où tout est symbole : Eschyle fait dire plusieurs fois à ses personnages : I que la domination de Jupiter, le maître des dieux, est récente ; — II que celte puissance doit finir.
Les Egyptiens , auxquels Eschyle touchait par Orphée , croyaient, avec les Indiens, que les derniers changements survenus dans la nature, k l'avénoment de l'homme, coïncidaient avec un renouvellement dansia divinité même. C'est de cette évolution qu'était sorti Jupiter, successeur de Saturne. Ce Saturne (le Temps) était la personnification des phénomènes qui avaient arrangé l'univers dans les siècles de formation et de naissance du monde; il avait été détrôné par une incarnation nouvelle de Dieu dans la nature Jupiter (l'air, le modificateur ambiant des êtres et des choses à la surface du globe) était , pour ainsi dire, la dernière forme de la substance divine.
« Le règne de Jupiter doit finir. » Prométhée espère en une transformation nouvelle de la divinité, pour voir tomber ses chaînes et cesser son supplice. Le successeur de Jupiter doit être son fils : Dieu se reproduit de Dieu.
Eschyle, d'accord avec Moïse (l'un et l'autre n'ont fait en cela que traduire dans une forme différente les mystères du temple égyptien), prèle au maître nouveau de la nature des sentiments d'hostilité (du moins en apparence) contre l'homme.
PROMF.XnÉE.
« Quant aux malheureux mortels, loin de les admettre k partager ses dons, il voulait les anéantir et créer une race nouvelle [1\. Personne ne parut s'y opposer; seul je l'osai; seul j'empêchai qu'écrasés de la foudre, les humains n'allassent peupler les enfers. »
Il y a dans ces mots un souvenir des anciennes révolutions du globe; les premiers hommes, habitant, si l'on peut ainsi dire, un monde encore peu fixe, prêtaient à la nature des projets destructeurs cl craignaient de voir, d'un instant à l'autre, leur race s'abîmer dans une nouvelle catastrophe de la terre. Le génie de la civilisation, en contenant les mers, en disciplinant la force des éléments, en soumettant la matière à l'idée, élevait, pour ainsi dire, une barrière contre les ravages et les aveugles fiéaux du monde primitif. Les ossements entassés dans les entrailles de la
(1) 11 est Ui.l plii.sieurs lois dans la Genèse que. Diini se rrpoiU d'avoir crôé l'Iiommc Pt qu'il veut lo ivinplacor.
terre, vastes sépultures des créations précédentes, les avertissaient que leur race pourrait bien être un jour remplacée sur le globe par une autre race. D'oii les craintes et les tremblements de l'humanité naissante. Prométhée, le génie des arts et des inventions utiles, perpétuait cl consolidait, en quelque sorte, le règne de l'homme sur la terre, en donnant çà et là naissance h des établissements calmes, à des sociétés qui devaient fixer la nature sous leurs lois.
Il fallait que Jupiter vît dans Prométhée un ennemi bien redoutable pour le traiter comme il le traite.
LA FORCE A TULCAIN.
« Hàte-toi donc d'enchaîner ce coupable; déjà ton père s'aperçoit de ta lenteur.
Les anneaux pour ses bras sont prêts : les voici.
LA FORCE
Prend.s-les; fais-y passer ses mains, et, à grands coups de marteau, cloue les anneaux au rocher.
Ils sont cloués; j'ai obéi avec soin.
LA FORCE
Frappe encore; serre; que rien ne se relâche; il est habile, il pourrait s'échapper.
Ce bras est arrêté, rien ne le dégagera.
LA FORCE
Attache l'autre également : qu'il connaisse, cet esprit subtil, combien il est inférieur à Jupiter
TULCAIN.
Va, Prométhée seul ici pourra se plaindre de moi.
Enfonce, maintenant, avec force, ce coin aigu de diamant, au travers de sa poitrine.
Oh ! Prométhée, Prométhée, je gémis de tes maux ! » Hé bien! ce génie attaché, cloué, ce reptile huinam qui se lord sous ses chaînes et dont le supplice émeut de pitié son bourreau même,— Prométhée, dans cet état, l'ail encore jieur à Jupiter. Il conserve dans son cœur un secret qui inquiète le maître des dieux.
Jupiter intrigué lui envoie Mercure pour le sommer d'cxjiliquer ce mystère.
AYANT-PROPOS
a C'est à toi, subtil esprit, vase d'amertume , coupable ennemi des dieux, distributeur d'honneurs aux mortels, voleur du feu céleste, c'est à loi que je parle. Déclare (mon père te l'ordonne, quel est cet événement qui doit lui coûter l'empire.
PUOMÉÏHÉE.
Quel discours arrogant et superbe! qu'il sied bien au ministre des dieux! Nouveaux maîtresd'un nouvel empire, vous croyez habiter des palais inaccessibles aux revers. Eh ! n'en aije donc pas vu tomber deux tyrans; je verrai la chute du troisième ; elle sera la plus prompte et la plus honteuse (Prométliée parle sans doute ici de la succession des cultes). Penses-tu donc que je tremble, quejem'abaisse sous ces nouveaux dieux? J'en suis bien éloigné. Va, retourne sans tarder aux lieux d'où tu viens : tu n'apprendras rien de moi.
MEUCIRE.
Tu ne diras donc pas ce que mon [lèrc demande?
PliOMÉTHÉE.
Je lui dois tant! 11 faudrait lui complaire.
MERCCltE.
Tu me railles; tu me traites en enfant.
PROMÉTHÉE
Eh! n'es-tu pas un enfant, et plus simple encore, si tu l'attends à tirer de moi quelque lumière. II n'est tourment ni ruse qui me force à dévoiler ce secret ii Jupiter, avant (pic ces funestes liens soient relâchés : j'ai dit. »
Ce secret qui tourmente si fort le dieu tout puissant et que Prométliée refuse de lui livrer, quel est-il? Promélhée, que son malheur n'a point abattu, s'est vanté de savoir le seul moyen (|uc Jupiter puisse employer pour n'être pas renversé un jour du trône des cieux. Ce moyen, Jupiter, qui est l'autorité, l'ignore; Promélhée, qui est le progrès, le sait.
Le moyen pour les religions, pour les gouvernements, de vivre toujours, c'est de se renouveler.
Mercure, furieux de ce silence, menace Promélhée de toutes les foudres de son maître.
« Si je ne puis te persuader, envisage, au moms, le triple Ilot, la tempête de calamités qui va l'assaillir. Jupiter à coups de foudre et de tonnerre brisera le roc escarpé; et Uni corps enseveli demeurera caché sous les éclats de la pierre. Longtemps après tu reparaîtras; mais alors viendra un aigle infiiligable, chien ailé de Jupiter, qui arrachera de ton corps de vastes lambeaux; convive ininvité qui se repaîtra chaque jour de ton foie noir cl sanglant. Et de ce tourment n'espère point voir la lin, à moins que quelque dieu ne veuille succéder à ta pl;i'-n. ol floscculn' rlmz l'in-
visible Plulon, dans les abîmes obscurs du Tarlare. ( Les anciens croyaient à la nécessité de l'incarnation d'un Dieu dans l'humanité, qui devait renouveler, par sa mort, toute la nature.) Maintenant consulte-loi!
PROMÉTHÉE
Tombent sur moi les carreaux tortueux de lu foudre! Que l'air s'irrite par le tonnerre et par la tuméfaction inflammatoire des vents furieux; que la tempête, secouant la terre dans ses fondements, en ébranle les victimes; qu'un effort impétueux confonde les flots de la mer avec les astres de la voûte céleste; que par le pur efiet d'une force invincible, Jupiter précipite mon corps au fond du noir Tartare; quoi qu'il fasse, je vivrai ! «
Là est le secret de l'impérissable force de cet esprit humain que les dieux et les hommes persécutent, depuis l'origine du monde; on peut faire h la pensée une guerre furieuse; on peut attacher la liberté de conscience dans les liens de l'inquisition; on peut foudroyer le progrès ; on peut Ii\ier l'esprit d'examen aux brutalités de la force et de la violence, on peut ensevelir l'intelligence dans un cachot, le géant s'écrie toujours sous les mains qui le compriment :
« OlOI qu'on fasse je vivrai I J)
Avis à toutes les réactions passées et futures : Persécutez, vous ne tuerez pas l'idée !
Nu pouvant vaincre la résistance morale de Prométliée, Jupiter a recours à l'emploi de la force matérielle : il foudroie celui qu'il n'a pas su soumettre. La terre a tremblé; la nur se soulève jusqu'aux cieux. Le tonnerre éclate et toml 0 sur le rocher où Promélhée est enchaîné. Le malheureux finit par une protestation : il appelle toute la nature à témoin de son infortune et de l'injustice du maître des dieux.
PROMÉTHÉE
«On>on auguste mère, elvous.envelopfic de la commune lumière, divin éther, voyez quels injustes lourmeiils on me fait souffrir! »
La pièce finit; mais Eschyle, selon son habitude, avait composé une trilogie sur le môme personnage : — Promélhée portant le feu aux hommes. — Promélhée dans les liens. — Promélhée délivré.
De ces Irois pièces , la seconde seule nous reste.
Nous pouvons juger par îq fragment d'une traduction latine Promélhée délivré , qu'Eschyle (interprète des anciens dogmes) croyait à une réconciliation dans l'avenir entre la puissance humaine et la puissance divine, lorsque l'une et l'autre auront été modifiées par des révolutions successives.
Nous avons parcouru le mouvement humain dans Adam, dans Jacob, dans Prométliée. — A ces grandes révoltes, qui sont aussi de grands progrès, la tradition attache une idée d'orgueil. L'Ecriture sainte nous représente le génie de la civilisation égyptienne, assis comme un crocodile, sur les bovls du Nil, et se disant à l'aspect de ces grandes eaux : « Ce lleuvc est à moi : c'est moi qui l'ai fait ! » Au fond il disait vrai ; ce fleuve était son ouvrage, cari! en avait dirigé le cours par des canaux, par des quais, par des terrassements considérables; la nature avait donné à l'Egypte une force qui ravageait tout, l'Egypte avait imprimé à cette force un caractère de puissance féconde et soumise. La nature avait ercé un tdirotil, l'humnic en avait fait un lleuve.
vin
AVANT-PROPOS
Tout son lort était d'en tirer un motif d'orgueil et de bravade contre Dieu. Là est l'impiété.
La sagesse de Jacob est de reconnaître que, s'il est fort contre Dieu, c'est par l'aide de Dieu même : l'action humaine dans l'ordre de ses développements n'est, en effet, qu'une reproduction exacte de l'action créatrice. La Nature reproduit Dieu, et l'Humanité reproduit la Nature.
« Homme, si tu t'élèves je t'abaisse, s'écrie Pascal; si tu t'abaisses je t'élève 1 » La puissance de l'homme présente, en effet, tous les contrastes : considérée dans l'humanité, elle est immense ; elle ne reconnaît de Hmites que les limites mêmes de la création ; considérée dans l'individu, toute grande qu'elle soit, elle tombe d'un souffle.
Ce sentiment d'orgueil, d'estime de soi, comment l'homme ne l'aurait-il point éprouvé à la vue de cette civilisation, née de ses mains , qui crée dans la création un monde nouveau, et qui détrône partout la nature, en lui superposant ses lois, ses ouvrages, ses volontés?
Dieu, en créant l'homme, n'a pas voulu se donner un esclave, mais un rival; seulement ce rival doit un tribut à la souffrance, pour chaque voile qu'il soulève. La tradition
attache à toutes les conquêtes de la liberté humaine, l'idée de larcin. Les philosophes, les révolutionnaires, sont des voleurs de vérités. Ce bien-être qu'ils dérobent à la nature, pour le communiquer à leurs semblables, ils l'expient, l'un après l'autre , dans un supplice qui se continue.
La force d'expansion de l'homme sur le globe a été immense, laborieuse. De ces premiers travaux, de l'audace des mortels qui les exécutaient, l'histoire a conservé une mémoire enveloppée de fables et de ténèbres.
Au commencement, l'action de l'homme fut investie d'une puissance restreinte, qui devait se développer à travers les siècles. L'Éternel auteur des choses souffrit que cette action côtoyât la sienne, et même la contrariât quelquefois; lui qui, à ses aises, dans le temps, ne risque rien à un tel antagonisme. Ces deux principes s'excitent, se provoquent, se traversent l'un l'autre, sans que l'équilibre du monde moral en soit détruit. Quand Dieu déborde sur l'homme , celui-ci se relire et se replie sur lui-même t quand l'homme s'étend. Dieu recule. — De l'une de ces deux forces résulte l'ordre, de l'autre la liberté.
L'ordre, modifié sans cesse pai" la liberté, voilà le progrès.
Parie. — Imp. Làcour bt Coup., rue St-H\;u;iiithe-St-Mic>iol, ÎV et nie Soiil'flot , 11.