HELOISE ET ADEII.ARD
on a récompensé leurs anciens services, ils sortiraient de prison plus ennemis que jamais de la société. »
La conclusion est qu'il faut les tenir fort serrés, de peur que leurs plaintes ne remuent les entrailles du peuple. C'est cette même conclusion que les chefs du parti conservateur à ^^essène pratiquèrent envers Philopœmen. Ces grands et ces riches de Messène tenaient beaucoup à conserver leurs privilèges, mais très peu à conserver l'honneur de leur ville et leur nationalité ; car par la nature de leurs intérêts et par le mépris qu'ils faisaient des défenseurs de leur liberté mourante , ils s'alliaient aux Romains.
Le peuple seul était national.
Les principaux de Messène conduisirent ou plutôt enlevèrent Philopœmen (car il ne pouvait presque plus se soutenir) dans un caveau souterrain qui ne recevait aucune lumière du dehors, oii il n'y avait ni verrous ni porte, rien qu'une grosse pierre avec laquelle on bouchait l'entrée du cachot : on appelait cet endroit le Trésor. Un tel nom donné à un tel lieul Dans ces temps de barbarie et de vengeance, la société tenait enfouis sous terre, comme une sorte de richesse , les tristes victimes sur les- ((uelles sa fureur comptait s'assouvir.
Et icsMcssciiiensmirent des hommes armés autour de ce caveau pour le garder.
Cependant les soldats de Philopœmen, ne voyant pas revenir leur général qui avait été fait prisonnier à leur insu et par surprise, poussaient des cris et des sanglots. Ils le crurent tué. La mort seule ou la prison pouvait effectivement l'empêcher de se trouver à leur tête. Ayant appris que c'était la prison qui le retenait, ces braves Achéens se reprochèrent h-ur tranquillité. Ils se dirent que ce serait une indigne Ificheté s'ils abandonnaient, pour se sauver, leur ca[)itaine qui avait tant de fois risqué sa vie et sa liberté |)Our les défendre. La nouvelle s'en répandit sur toute la ligue des Achéens. La grandeur de cette perle les plongea dans une douleur tempétueuse. Il fut décidé qu'une ambassade serait envoyée aux Messéniens pour réclamer Philopœmen. S'ils refusaient de le rendre, on aurait recours aux armes pour arracher par fore* ce quq
J'on n'aurait pu obtenir par accomimodement. Ainsi fut dit. Cependant, Dinocrate sentit que perdre du temps c'était donner à sa vengeance les moyens de lui échapper ; le temps seul pouvait en effet sauver Philopœmen.
Pour prévenir l'opposition des Achéens , quand la nuit fut venue, à l'heure oti tout le peuple de Messène se fut retiré {le peuple, entendez-vous?) , il fit ouvrir le caveau et y fit descendre l'exécuteur des hautes-œuvres avec un breuvage empoisonné. Cet homme avait ordre de ne point sortir du caveau que le prisonnier n'eût bu. Philopœmen , au moment où cet homme entra , était couché sur un petit manteau. Il ne dormait pas; mais il avait le cœur serré de douleur et l'esprit accablé d'ennui. Quand il vit de la lumière et cet homme auprès de lui , tenant dans sa main la coupe où était du poison, il releva languissamment la tête. 11 était très faible; car en tombant de cheval, au inoment où il avait été pris, il avait perdu beaucoup de sang. Les insultes et les mauvais traitements auxquels il avait été exposé avaient achevé de lui ôter ses forces.
Ses forces étaient abattues , mais non pas son courage. Il se leva, à grand' peine, sur soir séant. Il prit la coupe, mais avant de la porter à ses lèvres, il demanda à l'exécuteur s'il avait quelques nouvelles de ses compagnons d'armes et surtout de Lycorias , un brave. L'exécuteur lui dit que , d'après ce qu'il avait oui dire, ils étaient presque tous sauvés. Un éclair de joie illumina les traits de Philopœmen II fit un signe de têle, et regardant cet homme d'un bon visage , il lui dit : « Tout va bien , puisque nous n'avons pas été malheureux en tout et partout. Merci ! » Sans ajouter un mot, il but tout le poison. Ensuite il se recoucha. La nature chez lui ne fit pas grande résistance au poison, tant son corps était faible et éteint. Un moment après, on n'entendit plus son souffle.
Philopœmen, avant de mourir, s'était pieusement informé du sort des siens; mais il ne demanda pas de nouvelles de sa patrie , il savait qu'il l'emportait avec lui dans la tombe. La vie des grands hommes de l'antiquité est affligeante de monotonie; c'est toujours la même histoire : après une vie glorieuse la mort violente; après la mort l'apothéose.
La Grèce inconsolable fit à Philopœmen des funérailles magnifiques : n'eùt-elle pas mieux fait de le conserver vivant, que de le pleurer mort? Ce même Lycorias, dont Philopa'men avait demandé des nouvelles avant de boire le poison, ayant été élevé au rang de général, entra dans le pays, à la tête des siens qui mirent tout <'i feu et à sang. Il était bien temps , en vérité ! — La ville se soumit.
Ensuite, les Achéens ne songèrent plus qu'à rendre les derniers devoirs à leur général. Cette cérémonie ressemblait plutôt à un triomphe qu'à un convoi funèbre. La Grèce, en suivant ces cendres illustres, assistait à ses propres funérailles. Elle eut l'idée de mêler des lauriers à ce deuil général, comme si le souvenir de ses anciennes gloires nationales devait la suivre jusque dans la tombe.
Les prisonniers de Messène furent fous assommés à coups de pierres , autour de cette sépulture. L'ombre de Philopœmen, si elle eût pu se faire entendre, aurait demandé leur grâce.
Dans les idées des anciens, il fallait arroser de sang la cendre des morts. 0 sombre et barbare coutume qui s'est perpétuée! C'est du sang, et quelquefois du plus pur, que les réactions mourantes versent, comme en Allemagne, sur le cadavre du vieux monde , inhumé dans sa victoire.
Ce deuil qui ressemble à un triomphe, ce triomphe qui ressemble à un deuil, je reconnais bien là l'illusion des pouvoirs en décadence, qui, touchant à leur terme, croient toucher à leur salut.
Comme toujours, la reconnaissance publique éleva beaucoup de statues à Philopœmen , après sa mort Ces statues survécurent à la nationalité grecque. Aussi furent-elles exposées au caprice des vainqueurs. Un calomniateur romain voulu les faire abattre; mais la conscience humaine, plus forte même que les haines de partis et que les excès de l'invasion, maintint ces statues. Jugé après sa mort par les Romains, Philopœmen gagna son procès et trouva grâce devant les bourreaux de son pays. Le patriotisme dont, malgré leurs défauts, les Romains étaient pénétrés , leur fit reconnaître que celui qui défend son pays acquiert des droits à l'estime même de ses ennemis. •
Sur les statues la postérité n'inscrivit qu'un mot , mais ce mot dit tout : Philopœmen , le dernier des Grecs.
Nous ne prolongerons point l'agonie de cette grande et malheureuse nation qui s'éteint. Toutes les difl'érentes histoires vont maintenant rentrer dans celle de Rome.
Toutefois (singulier phénomène qui se reproduira souvent dans la société!), ce ne fut point la conquête qui absorba la civilisation grecque; ce fut la civilisation grecque qui absorba la conquête. La Grèce ne devint romaine que de nom : Rome devint grecque par le goût, par les arts, par les lettres , enfin par le sentmient du beau.
Quand une race victorieuse, mais inférieure, se superpose à une race vaincue, mais supérieure par ses caractères naturels ou acquis, la di'faite ne change point les conditions morales et physiologiques de leurs rapports. La nation conquise, malgré la défaite matérielle, ne laisse pas que d'imposer aux conquérants ses mœurs, ses lumières, quelquefois sa langue; elle ne laisse pas, si l'on ose ainsi diie, que de dominer la victoire même.
Si demain la Russie venait à fondre sur nous, ce n'est pas la France qui deviendrait cosaque ; ce sont les Cosa(jues qui deviendraient Français.
La civilisation ne descend jamais, ou du moins c'est pour remonter.
Ce qui est vrai des nations, l'est aussi de la société. Quand une idée politique, religieuse ou" sociale, est supérieure en justice aux autres idées de son temps; quand elle représente les aspirations du siècle , elle finit toujours par soumettre et par tourner à son service les armes mêmes qu'on lui oppose; vaincue, elle se vengerait de la défaite , en dominant ses propres maîtres.
Avantdequitterla Grèce, notre pensée se retourne, pour ainsi dire , sur deux hommes, l'un que nous avons effleuré, l'autre dont nous n'avons pas même dit un mot : Thésée et Diogèno.
Nous aimons Thésée pour ce qu'il laissa de lui dans le monde. Que laissa-t-il donc? peu de chose , un tombeau. Oui, mais ce tombeau était un lieu de refuge, un asile pour les esclaves.
Heureux le citoyen dont les os peuvent devenir plus tard une protection envers les opprimés , dont la sépulture est un autel à la liberté !
L'autre (niogène) n'a guère formulé dans le monde ancien
qu'une protestation , mais étrange, mais indélébile. Quel spectacle, au milieu de cette fastueuse Athènes, que ce philosophe qui avait reculé jusqu'à la barbarie par haine de la civilisation; que cet homme qui s'était fait chien par haine de l'humanité.
Du premier, il est resté un tombeau, du second un tonneau. — Ce tonneau ayant été brisé par des étourdis , en l'absence du philosophe , l'aréopage le rétablit.
Dans ce tonneau habitaient le désintéressement, le mépris des richesses et des délicatesses sociales, rindépcndancc, vertus devenues déjîi très rares au temps d'Alexandre.
Après avoir conquis toutes les douceurs et toutes les magnificences de la civilisation , il ne reste plus poui' le génie et la volonté humaine qu'une chose d'exéfution dillicile, c'est de s'en passer.
Diogène ( et c'est par là qu'il est grand ) re|)réscnte d'ailleurs dans son temps cette austérité de vie qui condamne les inégalités sociales : il habitait un tonneau , en attendant que tous les hommes habitassent des maisons.
.\près de tels exemples, après tous les grands honinics qui l'avaient illustrée, la Grèce pouvait bien perdre sa nationalité; elle pouvait devenir, sous le nom d'Achaïe, une simple province romaine; mais il n'était au pouvoir d'aucune force humaine d'effacer son souvenir ni son influence dans le monde.
La race hellénique , et sous quelques rapports , le génie de la Grèce survécut à la perte de sa nationalité.
Au milieu des révolutions qui ont présidé flans l'origine à l'histoire de notre globe, quelques espèces animales ont péri, ce sont celles qui résistaient aux modifications survenues dans la nature. Elles semblaient braver par leur immobilité le mouvement général des choses à la surface de la terre : « Vous pouvez me tuer, disaient-elles aux causes nouvelles qui transformaient les anciens mondes : me changer? je vous en défie 1 » Ces causes les ont tuées.
Il en est des peuples comme des anciennes races animales. Ceux qui résistent succombent, ceux qui cèdent aux changements se perpétuent. L'œil de l'historien saisit la trace de leur type originel et de leurs transformations successives à travers les transformations mêmes de l'humanité.
La Grèce était une de ces nationssouples etmaniables qui trouvent dans la flexibilité même de leurs caractères une raison de durée; elle traverse les cataclysmes du monde ancien sans y laisser son existence, les servitudes du bas emjjire, sans y laisserles sentiments de la liberli' ; elle arrive jusqu'à nos jours où elle reparaît, en 1828 , avec la langue de Démosthène et le patriotisme de Philopœmen.
l'humamtk.
J'ai plusieurs fois changé de noms, en passant à travers les siècles, les civilisations, les grands hommes; je me suis appelé Noé , Menés, Abraham, Moïse, Lycurgue , Pythagorc", Socrate; j'ai renouvelé mou àme dans lame des civilisations qui se succédaient; je me suis incarné dans les sociétés de l'Inde, de rLi;ypte, di! la Perse, de l'As.syrie , de la Chaldée; mon esprit éternel a pris l,i forme de ces . villes qui ont commandé à l'univers, Uabylone, Memjihis , Tyr; je viens d'être Athènes, je vais être Komc.
COMMENCEIVIENT DE ROME.
Une civilisation éteinte, une autre s'allume Home marque un progrès sur la Grèce. Il s'agit seulement de déterminer la nature de ce progrès.
Si l'on en croit les vraisemblances, les Romains descendent des Pélasges et de quelques autres races plus ou moins connues. Le sang de la Grèce et celui de Home auraient eu, de la sorte, une origine commune, une source commune.
Ces Pélasges, établis en Italie, avant les temps historiques, étaient les débris d'une race martyre qui paraît avoir été maltraitée, chassée, dispersée, vaincue, en Grèce par les Hellènes, ailleurs par d'autres races conquérantes, et dont les infortunes n'ont i)as même eu l'honneur de survivre dans la mémoire de l'humanité.
Le caractère d'un |)euple se forme des éléments primitifs qui sont entrés dans sa constitution ; il se développe par le mélange avec les races voisines; il s'achève par les alliances avec les nations étrangères.
Nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment d'intérêt et de pitié pour ces races sacrifiées qui , comme celle des Pélasges, sont devenues la matière des sociétés futures. Pour les races, pour les nations, pour les hommes, c'est toujours la souffrance qui est féconde; c'est toujours la mort qui engendre.
Nous n'appuierons pas sur les commencements de Rome ainsi que nous avons fait sur ceux de la Grèce. On sait maintenant comment les nations se forment. Ce serait cependant trahir le but que nous nous sommes proposé (instruire le peu|)le) que de fuir l'aridité de certains détails, nécessaires à l'intelligence du caractèie romain. Nous faisons trop d'honneuri la classe qui nous lit pour ne la croire capable que d'un intérêt de curiosité. Aujourd'hui le peuple pense et recherche dans ses lectures un intérêt sérieux. Il veut savoir. Ce n'est pas trop de toutes les richesses de l'érudition et de la philosophie pour se mettre au niveau de ses besoins, de ses lumières, de ses étuiles.
L'histoire mêlée de i)eaucoup de fables et de ténèbres fait remonter la fondation de Kome à un Itomulus (oobn, la force), dont la vie est elle-même toute symbolique. Du reste, que son existence soit plus ou moins douteuse, que dans cet honune plus ou moins imaginaire les anciens aient personnifié une race, un principe, un événement, il n'importe. Ce qui est grave, c'est la naissance de ce peuple qui doit rattacher à ses destins les destinées mêmesdel'univcrs. Les Romains se montraient curieux de donner à leur ville une origine sinsulière, et un fondement miraculeux pour en relever la grandeur.
Avant d'aller plus loin, il est convenable d'expliquer con>ment le merveilleux, qui joue un si grand lole dans les commencements de l'histoire, a |tu s'introduire, comment l'humanité s'est adorée elle-même dans certains hommes; comment et par quelle erreur des sens elle a pris pour une intervention divine ce qui était l'œuvre de sa propre force II faut recourir pour sonder ce mystère à un j)liénomène que
nous avons été à même d'étudier (voir nos études sur l'hallucination) (1) .
Comme ces hallucinés (si nombreux encore de nos jours) qui prennent leur pensée pour une voix, pour un avertissement du ciel, qui détachent ainsi de leur être la partie supérieure et divine, l'humanité séparait d'elle-même dans les premiers âges la moitié la plus sainte et la plus héroïque de sa nature. De cet élément ainsi désassocié elle faisaitun pouvoir mystérieux auquel elle soumettait sa foi et sa volonté, avec cette vénération aveugle qu'on rencontre encore de nos jours chez les hallucinés pour les bruits qu'ils croient entendre, pour les sensations extraordinaires qu'ils perçoivent^ L'humanité ne reconnut pas qu'elle s'écoutait parler elle-même dans ces voix harmonieuses qui visitèrent son berceau ; elle ne reconnut pas qu'elle se voyait agir ellemême dans ces grands événements dont, par une illusion des sens, elle rapportait la cause à une aclion surnaturelle.
Uomulus, dit la légende, était né d'une prêtresse de Vesta, « laquelle, ajoute le grave Plutarque, avait été engrossée par le Dieu Mars. »
On voit d'ici les deux éléments d'oîi procèdent toutes les sociétés anciennes, l'élément religieux et l'élément guerrier. Une famille de prêtres et une famille de soldats, qui finirent, comme nous le verrons dans la suite, par confondre leurs attributs, par marier leur puissance, telles furent, mythologie à part, les conditions d'où sortit Rome.
La coutume de jeter les enfants était et est encore dans les mœurs des races barbares.
Ce Romulus ayant été abandonné avec son frère Remus, une louve leur donna la mamelle.
Cette louve nous représente la Nature, qui est la première nourrice des races avant l'état de société , elles vivent, pour ainsi dire, attachées à son sein.
D'autres disent que cette louve était une prostituée (lupanar): vague souvenir de l'état de promiscuité aveugle dans lequel les sexes se confondent avant l'établissement des villes. Le mariage est une conquête de la société.
Le premier sentiment de Romulus fut d'appeler àlui tous les mécontents ; tous ceux que l'état imparfait des sociétés voisines ou l'état de nature, plus «insupportable encore, avait meurtris; des vagabonds, des brigands, « des «erfs fugitifs qu'il débauchait lui-même en leur donnant hardiesse et courage de se dérobera leur maître, » voilà quelle bande d'hommes errait sur les bords du Tibre, retenue par l'amour du fleuve et des montagnes {ipse fluminis amalor et montium) ; elle agitait dans son esprit les fondements d'une nouvelle ville, d'une cité vivante.
Ce sont les pauvres, les maltraités, les (jens sans feuni lieu qui font dans tous les siècles toutes les grandes choses. La raison en est bien simple : il ne faut point attendre, de la part des hommes qui sont contents fie leur position, cet amour du changement, cette inquiétude morale qui préside à toutes les créations. Les déshérités au contraire sont poussés par l'aiguillon intérieur de la souffrance à chercher sans cesse quelque moyen nouveau de soulager leur misère; ils s'agitent, ils se tourmentent; ils trouvent. Ceramas de vauriens et de malfaiteurs que le désespoir conduit, jette les bases du plus grand État qui ait encore occupé la terre ; il fonde Rome.
Rome est sortie d'une caverne de brigands; le christia-
(1) Paris, ou les sciences, lesinslituiiousel lesmœurs. 2 volumesin-lS.
nisme d'une étable, la Révolution française des mansardes et des chaumières.
Cette association naissante fut un refuge contre l'esclavage. Elle était l'arche dans laquelle se réfugiaient, au milieu d'un déluge de maux et de ravages, les éléments d'une population nouvelle, d'un monde nouveau Comme l'arche, cette association était encore flottante; elle attendait l'ordre du ciel pour se fixer et prendre terre.
A vrai dire ce n'était pas même un peuple, mais une matière de peuple; l'unité manquait.
L'histoiie de Romulus et de Remus rappelle singulièrement celle de Caïn et d'Abel; à l'origine toutes les histoires se ressemblent; c'est que l'humanité est alors partout la même.
La rivalité des deux frères nous indique assez l'antagonisme des deux races, l'une faite pour commander, l'autre pour obéir. Sur cette inégalité d'intelligence et de moyens se greffii une division, faible d'abord , mais qui devait se terminer dans le sang de l'un des deux rivaux.
Qui sera roi ? Je me trompe : qui sera prêtre {uter auspicarelur aut regerel)'! Cette question de préséance s'agite entre Romulus et Remus.
Les fonctions de la royauté étaient dépendantes des fonctions augurales, ou mieux encore, elles se confondaient dans une même dignité. La domination était une conséquence, une annexe du sacerdoce. Avant d'être chef le roi était prêtre; avant le trône, l'autel.
On s'en remet du soin de décider cette question de préséance à des corbeaux qui volaient dans le ciel; Remus en rencontre six; Romulus douze. C'est Romulus qui régnera.
La physionomie des nations se dessine, dès l'origine, dans le caractère des races : ces oiseaux de proie et de carnage (assuelœ sanguine el predâ aces) sont ici des symboles de cette Rome avide qui mettra son bec dans la chair de toutes les nations, ses ongles dans les trésors de toute la terre.
Il n'entre point dans notre intention de réveiller contre la bourgeoisie moderne des attaques, qui n'ont déjà plus pour elles le mérite de la nouveauté. Il y aurait d'ailleurs de l'injustice à refuser une sorte d'admiration à ces bourgeois du moyen-âge qui ont rongé peu à peu la noblesse et dépecé le sol; mais nous ne pouvons, sans manquer à l'histoire , garder le silence sur l'analogie qui existe entre les caractères de la nation romaine, rangée, patiente, tenace, régulière, avare, el ceux delà classe moyenne dans les sociétés modernes. Rome représente la bourgeoisie de race.
Vainqueur par l'augure , Romulus ne songea plus qu'à jeter les fondements de la nouvelle ville. Une charrue en traça les contours. C'est l'agriculture qui dessine le caractère des peuples libres.
Il faut du sang et du sang fraternel pour consacrer toutes les fondations, tous les commencements, tous les progrès de l'humanité.
L'antagonisme entre Romulus et Remus éclata sur une question de limites. Ceci nous donne à réfléchir. 'Chez les civilisations qui vivent dans l'infini, comme l'Inde, comme l'Egypte, l'individu ne possède pas, l'État possède pour tous : vous ne voyez alors ni bornes, ni fossés. La borne est le premier signe de la propriété combinée avec la personnalité humaine.
Remus enjambant , par manière de dérision , le fossé
DR LA LIBERTE
que son frère avait tracé autour de la nouvelle ville, pour lui servir d'enceinte , est évidemment la figure d'une ancienne révolte contre le droit de propriété , ou si l'on aime mieux, contre le droit de limites. C'est tout un.
Sous tous les rapports le droit de limitation du sol marquait un progrès, c'était le commencement de l'état social; mais Remus (la race inférieure] protestait par avance contre les abus de ce droit. La borne est , comme nous venons de le dire, le premier signe de la propriété : quand cette borne s'immobilise (et c'est assez le métier des bornes que de rester en place), la société souflTie.
Quoi qu'il en soit, Romulus, c'est-à-diie la propriété, l'emporta. Les augures devinrent des mesureurs de champs (agri moisores).
Le sang de Remus versé sur ces fossés, sur les limites de Rome , n'en resta pas moins une semence de protestation et de réclamation éternelle :
c'est de ce sang que sortirent les Gracches.
La fondation de Rome fut un acte religieux. A en croire Plutarque, on y procéda, selon toutes les cérémonies , ni plus ni moins que si c'eût été quelque mystère ou quelque sacrifice.
Toute fondation de ville est une nouvelle fondation du droit. On se figure à peine quel soulagement ce fut, pour ces proscrits, ces vagabonds, ces enfants de la nature soumis h tous les caprices de la mcu.us
force , que de se réfu- le dj
gier sous des lois et des institutions.
On dressa (toujours selon le mêmePlutarque) l'horoscope rie Rome, au moment de sa naissance. Qui en doute? — Cette fable astrologique nous enseigne que , pour les Romains, Rome n'était pas seulement une enceinte de murs, Un assemblage déniaisons et d'édifices publics; non, c'était nnc cité intellectuelle, une personne, un être dont la vie avait comme la vie humaine ses révolutions et son temps de durée.
Les Romains célébraient tous les ans, par des cérémonies publiques, cette nativité.
Une circonstance, vraie ou fausse, de celte fondation, mérite d'être rapportée. « On creusa une fosse ronde, dans laquelle on mit des prémices de toutes les choses dont les
hommes usent légitimement comme bonnes et comme nécessaires; puis on y jeta un peu de la terre dont chacun des étrangers était venu, et l'on mêla le tout ensemble. Cette fosse jouait un rôle dans les cérémonies religieuses. On l'appela du même nom que les Latins donnaient au monde. «. Ce fut autour de cette fosse que le plan de la ville fut tracé, comme pour désigner raml)ilion de la race latine. Cette ambition était d'envelopper l'univers, avec ses trésors et ses produits, dans l'enceinte morale de Rome.
Les Romains convoitaient surtout deux choses : la terre et les hommes.
Rome était fondée; mais, c'était moins une ville qu'un simulacre de ville : les habitants manquaient.
Romulus inventa le moyen de les attirer :
c itait d'ouvrir un asile pour tous les affligés et les fugitifs. La socicté, dans l'origine , fut un temple. On se ufugiait à son ombre comme à l'ombre de Dieu.
Il y avait un bocage qui s'étendait entre les deux sommets du Capitule. Le sentiment leligieux habite sous ks arbres, au milieu du silence et des ombres mystérieuses.
Rien qui ressemble à 1 1 Divinité comme une foi et. C'est là que Ronmlus établit son asile Selon Plularque, il ilcva un temple « où il y avait franchise pour toute manière de gens (jui le pouvaient gagner et se jeter dedans; car il ne rendait ni l'esclave à son maîrg. tre , ni le débiteur à
son créancier. »
Rome conserva, durant toute son existence politique , ce caractère d'asile. Entrer dans Rome, c'était entrer dans raiTranchisscmcnl, c'était entrer dans l'humanité et dans tous les droits qui lui appartiennent. Aussi n'y entrait pas, dans la suite, qui voulait.
Ce qu'était Rome pour les citoyens, la société doit l'être aujourd'hui pour tous les honnnes : un refuge, un asile, un temple.
Envisagée à ce point de vue, Home n'était pas une simple ville, c'était une investiture du droit, une initiative de l'ancien monde à un(! vie nouvelli.-. Le baptême de Rome Hiisiiit des ciloyens, des hommes libres. Rome était ainsi de fondation éternelle, incessante. A chaque étranger qui entrait
Rouget
dans cette existence romaine, il semblait que la Ville recommençât à naître.
Immatriculer le Monde à la Cité, ce sera l'œuvre latine durant des siècles.
Romulus attira dans la Ville plusieurs étrangers; ces différentes races apportèrent avec elles des mœurs, des facultés, des origines différentes et, chose plus grave, des dieux différents C'est, en effet, dans leurs croyances religieuses que les races diverses expriment le mieux l'idéal de leurs caractères physiologiques. Ce qu'étaient ces dieux, nous le dirons plus tard.
De tous ces éléments hétérogènes, le temps fit un corps, de toutes ces races un peuple.
Un peuple d'hommes : les femmes manquaient.
Le peuple romain en était à son origine oti en était, selon la Bible, l'humanité à ses débuts; il n'y avait qu'un sexe. Adam sans Eve.
Les femmes qu'on essaya vainement d'obtenir par des alliances et par des négociations, on les prit. , L'enlèvement des Sabines est une image de la violence qui préside, dans les commencements, àtous les progrès de l'humanité.
Les biens les plus naturels, les jouissances les plus légitimes et les plus calmes ont été conquises, dans les premiers temps, à la pointe du javelot. Le mariage fut de ce nombre. Avoir femme a été, est encore un privilège- C'est à étendre ce privilège, fondé d'abord sur le rapt, sur la force, assis plus tard sur le droit et enfin sur le devoir, que consiste la morale des sociétés.
La femme apparaît dans cette fable comme l'organe de l'alliance des races, le lien des sexes, des classes, des nations, le moule de l'unité huriiaine, l'élément de la durée et de la stabilité des États.
• Avant cet enlèvement, disent les historiens, Rome n'en avait que pour une vie d'hommes. — La femme apporte avec elle l'avenir, la perpétuité.
Donner à l'alliance des peuples les liens étroits de la famille, rattacher la politique à la nature, mêler dans l'union du sang les intérêts des races jusque-là divisées, intervenir dans les guerres civiles au nom des nœuds sacrés du mariage, telle est la fonction sociale de la femme; c'est par ses deyoirs d'épouse, de mère, de sœur, héroïquement accomplis, qu'elle conquiert elle même son affranchissement.
Ce qui montre bien que cette histoire est un mythe, c'est, comme nous l'avons fait observer déjà, la similitude qui existe entre Eve et les Sàbines. La femme, réhabilitée par son caractère maternel , achève à Rome l'état social qui commence, comme elle acheva jadis l'humanité incomplète (1).
« Toutefois, dit Plutarque, il y eut plusieurs choses établies en l'honneur des dames, comme de leur céder le dessus quand on les rencontrerait par le chemin; ne dire rien de sale ni de déshonnète en leur présence, ni se dépouiller point à nu devant elles... » 11 ajoute qu'on réduisit leur tiavail à filer.
Les anciens ont consacré ici le souvenir d'un grand fait philosophique : la femme arrivant à faire reconnaître son existence morale, dans la légitimité de l'union des sexes. Mêlée jusque-là aux occupations de l'homme, confondue
(1) Voir dans les Vierges sages le cliupilrc intitulé : Origine de la femme.
dans les mêmes exercices, elle détache enfin sa personnalité; elle se fait une manière d'être, un travail à elle; ses devoirs religieusement accomplis lui donnent des droits, lui méritent des hommages. C'est, en quelque sorte, l'histoire de la naissance politique et sociale de la femme.
Selon les Latins, cet enlèvement fut l'origine des guerres (et hœc slalim causa bellonim). On rencontre une femme derrière toutes les guerres de l'antiquité. Or les armes sont, dans les âges barbares, les instruments du progrès. Ceux qui gagnent alors le plus à la victoire sont quelquefois les vaincus, à l'offense les offensés. Témoin les Sabins, qui furent redevables de leur entrée dans Rome, c'est-à-dire dans le monde nouveau, à l'injure qu'ils avaient reçue dans la personne de leurs filles.
J'admire les traits sous lesquels ces femmes ravies interviennent dans la lutte entre les deux peuples. Les cheveux épars, elles accourent les unes d'un côté, les autres d'un autre , avec des cris et des pleurs; elles se jettent à travers les armes et les morts couchés par terre, « comme forcenées ou p'<ssédées de quelque esprit. » Quelques-unes, la mamelle nue, portent leurs petits enfants entre leurs bras. 11 faut les voir interpeller tantôt les Sabins, tantôt les Romains , par les plus doux noms qui soient entre les hommes. C'est celte fureur de sentiment , c'est cette exaltation puisée aux sources les plus pures de l'amour maternel et filial, c'est ce caractère de femmes inspirées qu'on regrette de ne point retrouver dans le tableau, si remarquable d'ailleurs, du peintre David. — Comment résister à de si tendres sollicitations? Les combattants frappés reculèrent et firent place aux femmes entre les deux armées. Leurs haines étaient désunies par ce lien d'amour. La paix fut faite. Les deux peuples n'en formèrent plus qu'un; les Sabins habitèrent la ville et apportèrent en manière de dot à leurs gendres les biens qu'ils tenaient de leurs ancêtres , avitas opes.
Il y avait maintenant des citoyens, des femmes; il ne manquait plus que des institutions. Romulus se fit un conseil de vieux (sénateurs, seties), au nombre de cent. On les appelait aussi Pères. « Parce que, dit Plutarque, ils étaient pères d'enfants légitimes, ou comme les auties estiment, parce qu'ils pouvaient montrer leur père, ce que peu dei? premiers habitants eussent pu faire. » Quoi qu'il en soit, ce doux nom de père n'exprimait pas alors la tendresse, mais l'autorité.
Le caractère sacerdotal était lié au caractère patricien. Tout noble était prêtre. La religion , la justice , le pouvoir militaire, la royauté, la race supérieure absorba tout cela , au détriment des autres races qui se trouvèrent plus ou moins reléguées dans la multitude- La i)remière division des citoyens s'établit sur la guerre , tout ce qui était en état de porter les armes était noble; le reste était peuple.
La seconde division des citoyens s'établit sur la propriété foncière. La terre, ce premier atelier du genre humain, devint la base de la hiérarchie sociale. Le ])lus ou le moins de matière appropriée donnait la qualité de riionnue. Les augures (agri metisorcs) furent les premiers dispensateurs de cette noblesse territoriale. Il y avait d'ailleurs des terres sacrées qui comnmniquaient des droits, et des terres profanes qui n'en communiquaient pas. D'oii l'ardeur des étrangers et des déshérités à franchir ronceinte sacrée. La terre ' de Rome communiquait non-seulement des droits, mais des
DB LV LIBERTK.
verlus; l'iiomnie qui lu possédait élail un liomme do bien, homo fiu(ji
Nous avons vu le pouvoir traverser successivement dans l"liunianité trois formes : la théocratie, la monarcliie, la démocratie.
Les transl'ormations de la propriété suivent les transformations du pouvoir. Dans les théocraties, c'est Dieu qui possède la terre; dans les monarchies absolues, c'est le roi; dans les démocraties, c'est le peuple.
Mais les démocraties de l'antiquité n'étaient que des oliyarchies; Rome, en tant que cité légale, résidait dans un petit nombre de ])atriciens. En vertu d'une fiction qui sest plus ou moins perpétuée, le maitie travaillait dans chacun de ses travailleurs. Les hommes qu'il employait étaient ses pieds, ses mains, ses organes; ce qu'ils faisaient , il était censé le faire. On nommait les pauvres des citoyens inaclifs, iiiopes (d'opits, œuvre, action); non que ces pauvres ne travaillassent pas, au contraire; mais leur travail appartenant à celui qui les faisait vivre, ils étaient censés dans l'État des membres inertes.
Ce parasitisme est surtout sensible dans l'institution des l)atrons et des clients. Il y avait dans l'État les majeurs et les mineurs. Ces derniers étaient tenus en tutelle par les premiers. Quoique les jurisconsulies romains s'elî'orçassent de donner aux rapports des patrons et des clients un air de bienveillance, il est clair que cette protection onéreuse était une injure à l'égalité.
Ce qu'il y avait de dur dans cette aristocratie, c'est que, fondée sur une distinction originelle des races, elle se perpétuait par la naissance. Les grandes gois (gentes majores), cl les petites gens (gentes minoies) formaient deux classes de citoyens dont la séparation était éternelle. Comment détruire une inégalité qui avait sa racine dans le sang? Il eût fallu détruire la famille. On ne doit plus s'étonner que Socrate et d'autres philosophes n'aient pas alors reculé devant celte conséquence barbare. Ce r|u'ils voulaient, ah! ce n'était point couper ces liens sensibles et délicats qui tiennent (lu cu'ur de la mère au cœur de l'enfant; c'était abattre les obstacles à l'unité sociale. La famille était à Home un gouvernement dans le gouvernement. La paternité était une royauté. Il fallait déraciner ces tyrannies domestiques, si l'on voulait établir la cité sur des bases solides. Les philosophes se trompaient seulement sur les moyens et sur les nuances de ce progrès. L'œuvre du temps, l'œuvre de l'assimilation sociale devait être de fondre la famille dans l'État, sans altérer toutefois les conditions naturelles de son développement et ses droits sacrés.
On voit maintenant quelle était la situation des choses : d'un côté l'aristocratie qui possédait tout, de l'autre le peuple qui aspirait à tout.
Conquérir l'autel, coneiuérir la lance, conquérir le champ, conquérir la famille , conquérir le foyer, conquérir la vie matérielle, telle va être, à travers des luttes, des alternalions infinies, des agitations politi(|ues sans nombre, l'œuvre démocratique des siècles ; c'est sur cette a'uvre que les martyrs de la liberté romaine, les martyrs du droit et delà justice sociale viendront l'un après l'autre verser leur sang.
Pendant longtemps la terre de Kome j)assa pour faire des honmies libres; elle semblait avoir perdu cette faculté depuis quelques siècles; mais elle l'a recouvrée lout-à-coup dans ces dernières aimées pour produire Mazzini et les autres défenseurs de la Révolution italienne.
Un dernier mot surRomulus. Aujourd'hui, d'après nos idées, les rois sont nécessairement des ennemis du peuple. Il n'en a pas toujours été de même : il y a eu des époques oii les peuples ont été trop heureux de mettre la ])uissance monarchique (bien faible alors) entre les envahissements de la classe sacerdotale et les quelques libertés qui leur restaient. La royauté a été (qui le croirait?) un jjrogrès dans son temps : elle a délivré les classes asservies de la domination des prêtres.
Ce qui caractérisait à Rome l'abaissement social de la multitude, ce n'était pas encore de manquer de terre, c'était de manquer de Dieu : le droit du sacrifice lui était interdit; l'autel lui était fermé.
Il paraît que Romulus (la royauté) voulut protester au nom du Peuple contre cette propriété des choses saintes que l'aristocratie s'attribuait, et en vertu de laquelle elle excluait les profanes du dioit comnmn; il étendit, comme on (lisait dans un certain temps, la main sur l'encensoir. Ce fut sa perte (1).
Une tradition rapporte que Romulus était en train de haranguer le peuple, quand soudain le ciel se charge de nuages, le tonnerre éclate. Le peuple se retire. Les sénateurs se serrent les uns contre les autres. Dès que l'orage fut passé et le temps redevenu clair, on chercha vainement le roi : il avait disparu.
On sait qu'en histoire les orages sont des révolutions.
L'aristocratie romaine avait fait comme le parti de lu réaction après 184-8. Chez nous aussi, les patriciens laissèrent passer l'orage en se serrant. Quand, à la suite de celte grande commotion sociale, le peuple fut pour ainsi dire rentré chez lui, on chercha des yeux la Révolution, et on ne la retrouva plus. A l'exemple des sénateurs romains, nos modernes constituants en avaient emporté chacun un morceau sous leur robe.
Le fondateur de Rome devait signer de son sang l'œuvre commencée : cette œuvre était l'iiiiliation lente du genre humain à la propriété et à la liberté ])ar le sacrilice. Rome éiait douée d'une puissance d'expansion et d'absorption merveilleuse. Nous la verrons sans cesse joindre et incorporer à son existence celle des nations vaincues. Heureuse défaite! C'est en passant par Rome, en recevant ses lois, ses croyances, sa langue, ses lumières, son sang, que les peuples de l'antiquité, li!S peuples barbares, arriveront des ténèbres du monde ancien aux clartés du monde moderne. Klle enfante incessamment des citoyens, des hommes libres. Si elle dépouille de leur nationalité les races conquises, elle les revêt des caractères de son ty|)e idéal. Entrer dans Rome, dans l(îs droits qu'elle communi((ue, dans la civilisation (pi'i'lle personnilie, c'est le vœu de toutes les misères, de Mules les idées démocratiques et militantes. Le christianisme mettra quatre siècles à pénétrer dans la cité par une trace de sang; mais Rome prise, l'univers est soumis
Le paysage d'Italie, c'est la Grèce, plus les volcans. Le génie romain ne diffèr<! également du caractère grec que par l'action : il pousse sans cesse sur le monde la lave de ses conquêtes et de ses progrès.
L'action envahissante, l'idée unie à la force, l'unité par
Il Ce fiufi nous raiipiirtons ici de Romulus, iiiicliiups Instnriens l'atlril)iipnt à Tiilliis Hosiilins; il n'imporlft : l^s deux histoirps se louchent p.ir tant de traits de ressemblance que ces deux personnages paraiseent n'en faire qu'un.
les armes , la liberté par lo privilège , l'initiation par la Cité, raffranchissement des vaincus par l'adoption des vainqueurs : voilà Kome.