ROIS. — HORACIUS COCLÈS. — MUCIUS SCOEVOLA
Au commencement, Rome fut possédée par des rois (principio Romain reges hahuêre) ; les nations ne s'appartiennent qu'à un certain âge social , quand le sentiment du droit les a mises sur la trace de leur personnalité.
A chacun des noms propres qui marquent l'évolution de l'ère monarchique chez les Romains se rattachent des progrès que les rois, bien entendu, n'ont pas accomplis par eux-mêmes , mais qu'ils se sont appropriés en vertu de cette fiction : l'honneur de ce que le peuple fait revient à celui qui le gouverne. C'est ainsi que l'on dit chez nous le siècle de Louis XIV, comme si Molière, Bossuet, Fénelon , Pascal, Domat, Boileau, Corneille, Racine, Lesage, Perrault, avaient pensé dans le cerveau du grand roi.
Numa représente l'élément religieux qui, succédant à la force et à l'action , adoucit les mœurs , jette le fondement des lois, développe les institutions naissantes en les couvrant de la paix Ce Numa , symbole de l'aristocratie sacerdotale, qui avait ressaisi le pouvoir, après l'assassinat de Romulus, institua les fêles du dieu Terme , pour que les limites des possessions fussent inviolables. Le principe religieux introduisit dans la propriété le caractère d'immobilité et de perpétuité, qu'il imprime à tousses ouvrages.
Numa c'est la consécration des bornes.
Sous l'intluence de l'esprit sacerdotal se rencontre éternellement le régime des castes. Numa distribua le peuple en corps de métiers, en communautés, dont chacune avait ses mœurs, ses privilèges. Les historiens ont prêté à Numa l'intention d'éteindre parce moyen un germe de division qui restait entre les Sabins et les Romains. Celte mesure tendait effectivement à dissoudre le sentiment de la nationalité , en donnante chacun pour patrie la classe à laquelle il était incorporé, son métier, sa chose. Nous ne nions pas que la politique n'ait déterminé la conduite du prètre-roi dans cette circonstance délicate; mais au-dessus de la politique , au dessus de la volonté même des législateurs , planait l'influence du dogme. Parquer les hommes , faire de la société un damier, tracer entre les conditions civiles des limites , grouper les travailleurs par catégories , de manière à les identifier à leurs instruments de travail , c'est l'universelle aspiration des théocraties. On appelle cela régler les destinées humaines; soit, mais c'est l'infirmité des esprits courts ou enchaînés que de prendre la règle pour l'ordre.
Les traits de ressemblance entre le caractère de Numa et celui de Lycurgue sont frappants : l'un et l'autre figurent cette aristocratie sacerdotale , immuable dans son dogme et ses institutions , pacifique et dure , dompteuse d'hommes , qui tend par système à la communauté , mais à une communauté muette, où l'orgueil de caste se continue, où la liberté se perd dans la violence de l'organisation , où la personnalité humaine disparaît dans le travail ou dans la guerre : Numa succède à Romulus comme Lycurgue à Thésée , l'élément religieux qui accapare à l'élément belliqueux qui fonde les nations , les villes.
La mort tranquille de Numa contraste avec celle de Ro- |
mulus qui fut violente. Numa s'éteignit dans le succès de son œuvre. Sa mémoire est restée célèbre. Tous les législateurs, tous les rois, tous les hommes, tous les mythes de l'antiquité qui ont servi les intérêts de l'aristocratie ou du sacerdoce ont été beaucoup mieux traités par l'histoire que les héros de la démocratie. La raison en est simi>le : les historiens appartenaient à la classe privilégiée, à celle qui d'abord fit la tradition. N'en est-il pas encore de même dans les sociétés modernes? Pendant des siècles le supplice a été le moindre châtiment de ceux qui se dévouaient à la cause populaire ; l'insulte, le mépris , quelquefois même le silence de l'histoire venait les frapper après la mort. Jusqu'à ces derniers temps , combien la plume aristocratique des historiens n'avait-elle pas défiguré les grands caractères de la révolution française? Le peuple qui voyait dans les livres les hauts récits et les portraits flattés des ennemis de la nation n'avait qu'à détourner les yeux , en disant, comme l'animal de la fable : « Oh! si nous savions peindre! »
Ici un conte : longtemps après la mort de Numa , à la suite d'une inondation qui avait remué l'intérieur des terres, des livres furent trouvés dans un cofl're. Ces livres traitaient de matières religieuses. Un certain Pétilius , qui alors était préteur, ayant été chargé de lire ces manuscrits, dit au sénat que ces livres étaient dangereux parce qu'ils ne s'accordaient pas avec la religion établie. Sur ce rapport le sénat les fit brûler. Cette fable nous indique l'intérêt que prenaient les grands de Rome à maintenir le culte national contre les changements et contre la curiosité. Soustraire les mystères au peuple, c'est toujours le système des castes sacerdotales et aristocratiques.
11 est curieux de voir l'influence occulte d'une femme présider à cette vie de Numa et au développement du caractère romain, qui était pourtant un caractère mâle. Égèrie, Vcsta , deux figures mystérieuses ! Il est vrai que ces femmes n'ont rien de tendre , ni de souriant , au contraire : une chasteté froide, une austérité solennelle et farouche, une inspiration sombre, qui recherche les bois, le silence , les fontaines. Quelle plus délicieuse image cependant du rôle dévolu àlafemmequc ces vestales, gardiennes du feu sacré! que font encore de nos jours les femmes dans la société? elles gardent le feu, elles conservent l'amour. Le feu éteint, les nations s'éteignent.
Tullus Hostilius : passons! Ancus Marcius, les Romains rapportent à son règne des constructions utiles , un pont sur le Tibre , le port d'Ostie, un mur et ( ce qui l'honore moins) une prison. Il est vrai qu'en revanche il fit creuser des salines au bord de la mer et distribua au peuple une grande partie du sel qu'on en tirait; si nous rapportons ces détails, c'est pour confirmer une observation déjà faire : la reconnaissance des peuples pour les hommesqui les ont gratifiés des choses nécessaires à la vie. Ce grain de sel tombé dans la mémoire de Rome , en voilà assez pour conserver un règne.
A mesure que Rome s'étendait par les constructions et les accroissements de terrain, elle achevait sa physionomie. Quelle singulière harmonie met la nature entre les formes matérielles et les destinées des villes. L'éternité de cette cité toujours renaissante était, pour ainsi dire, inhérente à sa configuration géographique : la Rome aux sept collines, l'hydre à sept têtes.
A Tarquin V Ancien l'honneur de ces grands travaux qui élcvèrenl Rome à la dignité d'une nation princière et grave,
des aqueducs, des égouts, des leniples, des écoles. Il ciéa cent nouveaux sénateurs {paires minores gentium) qu'il tira des familles plébéiennes.
Sei'vius Tullius diminua l'intervalle qui séparait les deux ordres. Un décret permit de lendre la liberté aux esclaves et, qui plus est, d'incorporer les affranchis au nombre des citoyens. Ce roi paraît avoir été favorable à la démocratie : aussi renconlra-t-il, comme Homuius, la mort violente. On connaît l'histoire de sa fille Tullie, portée <lans un char et poussant sur lecadavri; paternel les chevaux consternés.
L'histoire a chargé de crimes le rt'-gne de ïarquin le Superbe .
non sans doute qu'il l'ùt plus mauvais roi que bien d'autres ; il eut seulement !e tort et le malheur pour lui d'être le dernier. La haine s'amasse lentemeiitsur les institutions et tout d'un coup éclate. Les Romain.s {lersonnifièreni . dans Tarquin .
l'horreur que ('(mimençail à leur inspirer la domination d'un seui.
La mémoire de Tarquin l'ut opprimée par ceux qu'il avait voulu asservir: c'était jtistice. Les |ieuplesseventjent de la royauté sur ^Ç,^ un roi. Tan' pis pour celui qui accepte dans le ranp suprême l'héritatre de.'; vires qui se .sont assis . avant lui .
sur le trône. Il est roS' ponsable pour lui-même cl pour ceux qui l'ont précédé. Après s'être confondus dans son règne , les souveinrs de la monarchie se trouvent mêlés dans sa chute.
Une circonstance amena brusquement la
ruine de cette puissance qui allait chaque jour s'accroissant, ce fut le viol de Lucrèce.
L'imagination des peuples, en attachant à la chute de Tarquin l'idée d'un forfait contre le droit, se montre ici conséquente avec la loi de l'histoire : derrière toutes les révolutions il y a uue charte violée, une liberté, une justice violée.
Si un des effets de l'expulsion des rois n'eût été de clore à Rome l'époque symbolique ou fabuleuse , on croirait le caractère de Brutus inventé , tant on retrouve dans les principaux traits de ce personnage le caractère du peuple.
11 contrefait l'insensé, livrant sa personne à la risée du