JEANNE D ARC
prince, acceptant l'injurieux surnom de Brute. Couvert de ce manteau d'imbécillité, il attend.
Comment ne pas reconnaître à ces traits le peuple qui fait la bêle, le Jacques Bonhomme du moyen-âge, le bouffon qui dans la personne des fous donnait à rire aux rois? Conduit à Delphes par les Tarquins dont il était le jouet plus que, le compagnon, Brutus apporta, dit-on, au dieu un bJiton de cornouiller creux et renfermant un bâton d'or, emblème mystérieux de son caractère. Cette image convient pareillement au caractère du peuple: écorce dure,
raboteuse , grossière comme celle du cor- ■~ ' nouiller, cœur d'or.
Les jeunes fils de Tarquin eurent la curiosité de savoir auquel d'entre eux reviendrait le trône de Rome.
Une voix répondit du fond du sanctuaire :
« Celui-là possédera la souveraine puissance, qui le premier de vous, jeunes gens, baisera sa mère. » Les Tarquins exigèrent le plus rigoureuxsilence surcet incident, à l'égard de Sextus 'eur frère qui était resté â Rome, afin qu'ignorant la prédiction, il perdît toute chance â l'empire. Touchante confraternité des enfants de roi !
Quant à eux, ils abandonnèrent â la fortune le soin de décider à leur retour lequel donnerait le premier le baiser à sa mère. Brutus assistait en silence à ces arrangements : on ne lui faisait pas l'honneur de se méfier de lui. Il revint avec ses compagnons qui s'en amusaient; mais lui, donnant une autre interprétation aux paroles delà Pythie, feignit de se laisser tond)er et baisa la terre, la mère commune de tous les hommes
Il existe entre le peuple et la terre des aflSnités secrètes, des liens de f.miillc; c'est en baisant cette mère, je veux dire en la cultivant, en lui donnant des soins et des caresses fdiales, que le peuple recouvre tôt ou tard sa souveraineté.
Comment ne pas remarquer aussi l'analogie entre la tournure d'esprit de Brulus et celle du peupU;? Le peuple a une manière d'interpréter â lui ; il donne aux oracles de la sagesse humaine ou divine un sens particulier ; telle parole que vous croyez tombée dans le vide, il l'a recueillie,
Rouget
il la féconde en silence, il la transforme. A la fin, il se trouve que les prophéties, les promesses du ciel adressées aux enfants des rois n'ont été fuites que pour lui.
On donne à l'hébétement simulé de Brutus un motif tiré de son intérêt personnel ; il avait cru devoir recourir à ce déguisement d'esprit pour éviter la mort que Tarquin avait donnée à son père, Marcus Junius, et à son frère aîné. Les historiens qui parlent avec douleur ou avec mépris de la simplicité du peuple, de son ignorance, de sa bêtise, au.x. époques de despotisme et de barbarie, ne remarquent pas assez que celte lourdeur d'esprit a été un bienfait de la Providence ; c'est à ces dehors obscurs que le peuple a dû de traverser les mauvais temps et d'endormir les soupçons de la tyrannie.
L'exemple de Brutus, chez lequel l'idiotisme était volontaire et simulé, doit servir de leçon aux hommes politiques: il y a tels moments où les idées, les partis, les écoles doivent se taire et se voiler, pour ne point jeter l'inquiétude dans des pouvoirs divisés qui se rejoignent toul-à-coup, en haine de l'ennemi commun. Ce sacrifice est le plus dur de tous : il y en a beaucoup qui acceptent de signer de leur sang un acte d'héroïsme et d'éclat ; mais cette lente et muette immolation de soi-même, de son amour-propre, de sa réputation d'orateur, à un principe, voilà ce qui se rencontre rarement. On n'est pourtant pas homme d'Etat pour son plaisir; quand on a l'honneur de se dire démocrate, on doit accepter, comme Brutus, tous les désintéressements, y compris celui de la gloire : on doit savoir perdre son esprit dans la lutte pour le retrouver dans la victoire du peuple.
L'acte de génie que la postérité admire le plus dans Brutus, c'est d'avoir joué l'imbécile.
Cette simplicité, dont Tarquin et les siens s'amusaient fort, voilà le piège auquel viendra se prendre la toute-puissance royale. Rire! c'est le propre des tyrannies ou des majorités qui se croient fortes. Riez, messieurs! La majorité de Louis-Philippe riait, elle aussi ; elle riait de la réforme électorale et des autres bouffonneries du parti de Brutus ; elle riait, et le "24- février elle avait disparu dans un orage !
Il y a d'ailleurs dans les classes élevées une adorable fatuité d'esprit, jointe à une certaine sécheresse de cœur, qui leur fait considérer comme une naïveté ou une folie de croire aux aspirations des masses, aux changements à introduire dans la société, aux progrès inévitables de l'opinion publique. Cette folie était sans doute celle de Brutus.
Cependant Tarquin ne rencontrait aucun obstacle à l'envahissement de toutes les libertés romaines. Le sénat n'était plus convoqué ; il ne se tenait plus aucune assemblée du peuple. De cette manière les emportements de la tribune ne se traduisaient plus en agitations dans la rue. Le nouveau pouvoir n'avait qu'à se féliciter des victoires remportées sur les mauvaises passions et du rétablissement de l'ordre. Il jouissait du fruit de ses efforts, il admirait les heureuses influences de son système sur la prospérité nationale et sur le développement des travaux publics, quand toutà-coup une dernière violation du droit, à laquelle Tarquin était personnellemnnt étranger, vint réveiller le peuple de son engourdissement, et jeta par terre en quelques heures cet édifice d'autorité absolue qui s'était si laborieu- .semcnt élevé.
L'imagination des historiens n'a rien négligé pour donner aux circonstances du crime ua air de réalité dramatique:
une chambre, le silence, une femme endormie, un jeune homme, Sextus Tarquin, appuyant une main sur le sein de cette femme :« Silence, Lucrèce!» Celle-ci tirée toute tremblante de son sommeil; prières, menaces. Lucrèce oppose à cette horrible violence une vertu intlexible que la crainte même de la mort ne saurait vaincre.
Le caractère de Lucrèce est le type du caractère des femmes romaines à cette époque. Leurs qualités étaient l'humilité, la douceur, l'obéissance, l'honnêteté des mœurs, le silence. A Rome, les grands devoirs sociaux étaient enveloppés pour la femme dans les devoirs domestiques. Il ne faut plus alors être surpris si la révolution romaine sortit d'un lit profané.
Lucrèce rassemble le lendemain son père, son mari, ses parents, les principaux amis de sa maison, et leur découvre l'outrage dont elle vient d'être victime. On essaie de la consoler : « C'est la volonté qui pèche , non le corps. » Grande maxime qui s'applique à tout : les hommes d'État ont beau violer la lettre des constitutions, l'esprit reste pur; c'est cet esprit de justice qui se dégage tout bouillant de Taffront et qui proteste contre eux.
Lucrèce s'enfonce un couteau dans le cœur et tombe morte aux pieds de son père et de son mari. Il faut du sang et du plus pur, du sang offert volontairement en sacrifiée à l'honneur, au sentiment du devoir, pour sacrer au front les révolutions politiques.
Tandis que les témoins de cette scène tragique s'abandonnent à la douleur, Brutus retire de la blessure le couteau tout dégouttant de sang, et le tenant levé : « Par ce sang si pur avant l'outrage royal, je jure — et vous prends à témoin, ô Dieux ! — je jure de détruire par le fer, par le feu, Tarquin le Superbe, sa femme criminelle et toute sa race, et de ne plus souffrir de rois à Rome, ni eux, ni aucun autre.»
0 serment de Brutus, tous les siècles te répètent sur le cadavre sanglant de la liberté que les rois et les fils de rois ont, pour ainsi dire, violée dans la personne de Lucrèce! Nous jurons, nous aussi, nous les fils de 92 et du 24 février, nous jurons, non sur le poignard, mais sur l'épée, nous jurons de ne plus souffrir de rois en France, ni les Bourbons, ni aucun autre.
Mânes de nos pères, ombres de 92, levez-vous et recevez notre serment !
Brutus passe ensuite le couteau à Collatin, puis à Lucrécius et à Valérius, qu'étonne un si prodigieux changement. Qui donc fait jaillir un esprit nouveau de la tète et de la poitrine de cet homme ? Quoi 1 cet inspiré, ce vengeur, ce Dieu des offensés et des opprimés, c'est là Brute! l'étonnement des grands de Rome, à la vue de cette transformation, me représente la surprise de la cour en 89, quand on vit Jacques Bonhomme parler par la bouche de Mirabeau.
Le serment de Brutus ressemble au serment du jeu de Paume.
Comme on leur prescrit, ils jurent. Alors toute leur douleur se tourne en rage. Brutus les appelle à détruire la royauté, ils le suivent. Le corps de Lucrèce enlevé de la maison, ils le portent sur la place publique.
Un cadavre de femme va devenir le piédestal de la République roniaine. C'est aussi sur des cadavres qu'en 1830 et en 1848, le peuple de Paris a juré deux fois haine à la monarchie ; c'est la voix des morts qui a crié : Vengeance !
La nouveauté du spectacle attire les citoyens. L'indigna-
tion agite les cœurs , une horreur universelle se répand sur les visages. Chacun prend pour lui l'outrage que celte femme a subi, la douleur du père. N'avaienl-ils pas tous été outragés dans leurs droits, dans leurs libertés, dans leur honneur de- citoyens? Les offenses et les vengeances se mêlent. Il n'y a bientôt plus qu'un peuple d'outragés qui demande justice.
L'émotion déiiorde; mais d'un geste Brutus réprimande ces larmes et l'inertie de ces plaintes. Calme dans la colère, il propose le seul parti qui convienne à des Romains, à des hommes, celui de prendre les armes contre l'ennemi commun La voix de Brutus remue les entrailles de la multitude. Dans cet homme que transfigure l'illumination soudaine de la liberté, le peuple se reconnaît. Comme Brutus, le peuple jette brusquement ce masque d'insouciance et de résignation stupide qui cause la sécurité des tyrans et qui provoque leur mépris; il suffît pour cela de la vue de l'injustice. Quand son sang est remué par une violation manifeste du droit, on voit alors l'inspiration jaillir comme un éclair sur son large visage. C'est encore de la folie, si l'on veut ; mais cette fois, c'est la folie sublime du dévoûment et de la vengeance.
La Révolution romaine se fait homme dans Brutus. Les plus braves, parmi la jeunesse romaine , se présentent tout armés; le reste suit. Le crime s'était passé à Collatie , on marche sur Rome. Partout où celte multitude armée s'avance , frayeur et tumulte. Miiis lorsqu'on voit Brutus et les premiers citoyens de l'État à la télc de cette colonne, on se rassure sur leurs projets quels f|u'ils soient. On arrive dans les muis de Rome. De toutes les parties de la ville les citoyens accourent sur la place publique. Brutus harangue le peuple: ce n'est plus le même homme. Ce changement n'étonne pas moins à Rome qu'à Collatic. De ce rade et vil foui reau sort, acéiées comme le glaive, l'intelligence et la parole qui doivent percer au cœur la tyrannie des Tar((uins. Il raconte la violence exercée sur Lucrèce; il dit le despotisme orgueilleux de Tarquin, les travaux et les misères du peuple, de ce peuple enfoui dans des fosses, dans des cloaques.
Toutes les révolutions politiques s'appuient d'abord sur la question sociale, sur les griefs et les misères de la classe laborieuse : pour(|uoi faut-il que, le lendemain du succès , elles tournent le dos à leurs promesses, et qu'elles consacrent sous une nouvelle organisation du pouvoir ces mêmes injustices dont elles se sont servies pour détruire le régime précédent?
L'eH'et immédiat des grandes commotions populaires, c'est de réveiller chez lliomme le sentiment de sa dignité, chez les citoyens le sentiment national. Brulus demande à ceux qui lécoulent si, eux Romains, ne sont sortis vainqueurs de la lutte avec les peuples voisins , que pour être transformés en ouvriers ou en maçons. L'erreur des peuples anciens était d'attacher une idée dégradante aux travaux de l'industrie. Les ouvriers de construction sont au moins aussi nobles que les ouvriers de carnage; mais, quand un pouvoir est justement condamné , tout se tourne contre lui, tout lui devient obstacle , tout jusqu'aux préjugés sur lesquels il s'appuyait lui-même pour se soutenir. Entraînée par l'orateur, la multitude prononce la déchéance du roi et condamne à l'exil Tarquin , sa femme et ses enfants. Brulus marche au camp atln de soulever l'armée. Le roi comptait sur ce rempart de fer pour protéger
sa tyrannie. Vain espoir ! On a beau parquer l'armée dans un camp, elle est soumise, quoi qu'on fasse, aux influences du peuple. Le couteau de Lucrèce avait fait tomber toutes les armes de larésistance: ce couteau, la royauté allait bientôt le sentir dans son cœur.
Tullie, la reine, s'enfuit de son palais, recueillant partout sur son passage les exécrations de la foule : hommes , femmes invoquaient sur sa tète les furies vengeresses def parricides. — Nous avons vu de nos yeux avec quelle rapidité le peuple passe dans ces cas-là de la soumission aveugle au dédain et à l'insuKe. Seulement, de nos jours, ce ne sont ni les cris, ni les exécrations , ni les injures qui poursuivent la fuite des rois et des reines ; c'est le silence.
La nouvelle du mouvement arrive dans le camp aux oreilles du roi. Surpris et effrayé, Tarquin accourt à Rome pour y étouffer la Révolution naissante. Il trouve les portes fermées. — Ouvrez ! — Qui est là? — Le roi. — Nous ne voulons plus de rois.
On lui signifie son exil.
L'histoire doit être impartiale. On a beaucoup parlé des crimes de Tarquin ; ces crimes qui auraient déterminé sa chute, je suis encore à les chercher. Serait-ce d'avoir supprimé le sénat , confisqué les libertés publiques , éloigné la multitude des affaires de l'État? Mais, à un certain point de vue, cela s'appelle faire du gouvernement, faire de l'ordre. Ces grands travaux publics qu'on lui reproche, on les admirait dans son prédécesseur, l'autre Tarquin. Violer une femme! Ce ne fut point son fait, mais celui de son fils Sextus, et ensuite si, au lieu d'être une dame de sang noble, Lucrèce eût été une obscure plébéienne ; si même cette femme de cœur, punissant sur elle-même l'outrage fait à sa vertu, n'avait pas altiré, par cet éclat, la vengeance du peuple; si victime volontaire de la fidélité conjugale, son cadavre n'eût servi de drapeau à la haine de Brulus, le forfait de Sextus Tarquin eut passé comme tant d'autres que la clémence de l'histoire couvre chez les princes d'un pardon ofllcieux.
Le crimede Tarquin (mais celui-là très réel], ce fut d'être roi , dans un temps où l'on ne voulait déjà plus de la royauté.
Toutefois . telle est la timidité du progrès , même après une révolution accomplie, que ce nom de roi devenu odieux, les Romains n'osèrent point l'abolir; ils le transportèrent H une magistrature sacrée, en instituant un roi den sacrifices.
C'est le sort des pouvoirs tombés que de se réfugier dans la religion des peuples. En France, nous n'avons plus de roi, mais nous avons encore un pape qui est à Rome; nous disons citoyen aux ministres et nous disons monseigneur aux évê{)ues; celte hiérarchie féodale que nous avons détruite, avec ses vieux usages et ses privilèges, nous la retrouvons au pied de l'autel, parmi les flots d'encens et les adorations prosternées.
Le culte étant ainsi chez les nations le reliquaire des inslitutions déchues, on ne doit pas s'étonner des obstacles que les formes religieuses mettent au progrès des formes politiques.
Los rois furent dclrôncs à Rome dans la nn'me année qu'Athènes sfcoualejougdesPisisIralites.Celle ob.servaiion, que nous avons déjà faite et que l'histoire renouvelle à chaque instant, semblerait mdiquer qu'il existe entre les nations des niouvements sympathiques, souim's à une cause
mystérieuse, puisque sans s'être concertées, les mêmes manifestations éclatent à la fois chez des peuples qui n'ont encore eu entre eux que très peu de rapports. Nous avons vu ce phénomène curieux se reproduire souvent dans les sociétés modernes. Il semble, surtout dans les temps de révolution , qu'un fluide magnétique européen coure de nation en nation, et mette dans toutes les têtes la même pensée, le même sentiment dans tous les cœurs. Ce qui se passe alors à Paris se passe , presque dans les mêmes conditions, à Rome, à Berlin , à Vienne, à Varsovie, à Milan. Faut-il conclure de là que l'humanité est une, et que malgré ces délimitations géographiques, nécessaires du reste à l'individualité des races et au développement des caractères nationaux, le même espiit, le même sang circule dans ce grand corps qu'agite, par de secrètes pénétrations, la même influence divine?
Ce qui m'étonne, c'est de retrouver derrière ces deux révolutions deux femmes : Lucrèce et Leœna, l'épouse et la courtisane.
L'une croyait n'obéir qu'au devoir conjugal, l'autre qu'à l'amour ; toutes deux ont versé leur sang pour la liberté.
Les Romains assemblés par tribus et par curies avaient porté le décret irrévocable contre h royauté. C'était véritablement l'ouvrage de la nation, puisque dans cette espèce de comices, les richesses n'étant comptées pour rien , tous les suffrages étaient égaux. Mais quand il fallut pourvoir au gouvernement de la République, les patriciens, attentifs à leurs intérêts, préférèrent les comices par centuries , où la première classe l'emporta sur toutes les autres.
Les aristocraties veulent bien du peuple pour détruire; elles n'en veulent pas pour reconstruire.
On se souvient, en lisant cette histoire , de la révolution de 1830 : l'aristocratie de la classe moyenne, qui dominait alors, voulut bien appeler la multitude ]jour renverser une monarchie de droit divin qu'elle détestait, et pour prononcer la déchéance d'un gouvernement qui blessait son amourpropre; mais quand il s'est agi de remplacer ce qui venai'. de tomber, cette même bourgeoisie a éloigné le peuple de ses délibérations, et a confié aune Chambre, élue par le pays légal, le soin de reconstituer un nouveau pouvoir.
A Rome , l'État républicain succéda au monarchique -, le sénat et la noblesse profitèrent des débris de la royauté; ils s'en approprièrent tous les droits. La révolution romaine ne fut ainsi qu'une révolution de forme; le peuple fut écarté de la victoire par ceux-là mêmes qui l'avaient poussé à vaincre.
L'ancienne constitution du pays fut légèrement remaniée : au lieu d'un prince ])erpétucl on élut, pour gouverner l'Étal, tieux magistrats annuels , tirés du corps des sénateurs, auxquels on donna le titre de consuls, pour leur faire connaître qu'ils étaient moins les maîtres de la République romaine que ses conseillers.
L'autorité souveraine résidai! dans l'assemblée des vieux, dans le sénat-roi. Ce sénat fui lui-même retouché. Le nombre de ses membres lut porté à trois cents. Les nouveaux pères, choisis parmi les personnages de l'ordre équestre, furent nommés pères conscrits pour les distinguer des anciens. Le peuple vit avec joie cette intrusion de quelques citoyens nouveaux dans cette assemblée sacrée , dans ce noyau de l'aristocratie romaine, qui devait de siècle en siècle s'élargir et envelopper peu à peu la Ville, la nation , l'univers dans le cercle de ses adoptions successives. Cette
faible mesure, ces imperceptibles réformes satisfirent, du moins pour l'instant , la multitude. Le peuple se contente de peu: en fait de liberté, il ressemble beaucoup trop au chien de la fable qui quitte sa proie pour l'ombre.
La classe si nombreuse des prolétaires n'avait en effet conquis à l'expulsion des Tarquins qu'une ombre de démocratie, une ombre de liberté ; elle s'en aperçut trop dans la suite.
Le peuple est un artiste en révolutions; il se complaît si justement dans son œuvre , il jouit si bien de sa victoire, il en savoure l'ivresse avec une volupté si délicate, qu'il oublie toujours de s'en assurer les fruits. Comment d'ailleurs demander au peuple romain, qui sortait à peine de la barbarie, une prévoyance de l'avenir, une habileté de conduite qui manque à des nations beaucoup plus avancées dans le sentiment du droit et surtout beaucoup plus averties par l'expérience? Comment la plèbe romaine n'aurait-ellé pas perdu aussitôt une conquête que la multitude en France a laissé échapper trois fois après trois révolutions?
Est il d'ailleurs besoin de le dire ? les révolutions politiques ne sont jamais sans influence sur les réformes sociales. Quoique la multitude romaine ait d'abord bien peu gagné à l'expulsion des rois, quoique l'écroaiement de la monarchie n'entamât en rien la constitution aristocratique du pays ni les privilèges des riches, cependant l'obstacle aux progrès de la démocratie romaine et à l'amélioration du sort des classes pauvres s'abattit avec le trône des Tarquins. Les grandes luttes auxquelles nous allons assister, les violentes tempêtes du Forum, les agitations tribunitiennes , dont le résultat sera toujours d'arracher à l'aristocratie quelques concessions, quelques lambeaux de droits, n'auraient jamais pu se produire sous la royauté.
Le peuple avait l'instinct des résultatsquecontenait pour lui la République, quoique exploitée au profit de ses maîtres, quand, à la voix de Brutus, il prononça le fanjeux serment de ne souffrir jamais aucun roi à Rome, ni quico»quo pourrait devenir un danger pour la liberté.
Les nations, surtout quand l'aristocratie les gouverne, n'enjambent pas résolument d'une forme à une autre; elles apportent dans leurs changements politiques toute sorte de timidité et de réminiscence ; c'est ainsi que dans le passage de la monarchie à la république, Rome marqua sur ses constitutions nouvelles, sur ses pouvoirs nouveaux, la trace de ces précautions transitoires, qui rendent les progrès comme non avenus. Ce dont les nations se défont encore le plus difficilement, en pareil cas, c'est de l'idolâtrie du sang. Il semble qu'on doive chercher l'héritier du pouvoir déchu dans celui dont la naissance touche de plus près au trône. Ainsi t'il la France en 1830 ; et dans une autre circonstance. Antérieure de plus de deux mille ans, Rome ne pouvaitfaire mieux. Elle choisit un des deux consuls dans la famille de Tarquin ; elle nomma Collatin, le mari de Lucrèce, qui, ayant plus souffert des violences du dernier règne, était plus intéressé que tout autre à la vengeance de l'outrage qu'il avait reçu.
Cette garantie ne parut pas suffisante à Brutus. Celui qui, pour tromper les soupçons de la tyrannie, avait su contrefaire le fou et l'imbécile, n'était pas d'humeur à s'endormir sur les dangers qui entouraient la liberté naissante. Ombrageux (il faut l'être dans les républiques), il vit un inconvénient et une menace pour la démocratie à ce que la race, le nom des rois occupât, sous le règne du peuple,
la première magistrature de l'État. Brutus convoque l'assemblée. Là, fixant surCollatin des reijarcls dans lesquels l'amour de la république l'emportait sur l'affection privée : « 0 Lucius Tarquin, s'écrie-l-il, nous nous en souvenons, nous aimons à le reconnaître, tu as chassé les rois, achève ; emporte d'ici un nom qui rappelle la royauté. Éloigne avec ta présence la crainte que tu inspires à nos institutions nouvelles. Va donc! pars l'ami du peuple romain; délivre la ville d'une inquiétude peut-être vaine; mais tous les espiits sont persuadés que la royauté ne peut disparaître de Kome qu'avec la famille des Tarquin s. »
L'étonnement qu'excite chez le nouveau consul une motion si subite et si imprévue lui ôta d'abord la voix.
Il allait enfin parler, lorsque les principaux de la ville le circonviennent; ils appuient l'avis de Brutus; ils entourent Collatin de leurs prières. Après quelques résistances bien naturelles, Lucius Tarquin , vaincu par l'autorité des sages, par le vœu unanime de ses concitoyens, abdique enfin le consulat dont ces mêmes citoyens l'avaient revêtu , dans un moment d'erreur et d'entraînement universel.
Il sort de Kome. Brutus, en vertu d'un sénatusconsulte, fait prononcer par le i)euple le, bannissement de tous les membres de la lamille des Tarquins.
Ce bel e\em|)le de sacrifice, l'histoire le propose à tous ceux que la fatalité d'une naissance royale ou princière condamne à
être, dans toute démocratie, un objet d'effroi pour les libertés naissantes, un obstacle au développement des institutions nouvelles, un drapeau d'intrigue i)0ur les ambitions détrônées qui aspirent à remonter dans l'opinion publi(|ue.
Si l'on en croit l'historien Tile-Live, ce sacrifice médiocrement volontaire aurait été arraché à Collatin par la crainte et par la prévoyance de l'avenir; il s'exécuta luimême d'assez bonne grfice pour prévenir la justice du peuple qui, au tenue de ses foulions consulaires, aurait bien pu lui mfliger, avec la perte de ses biens, un exil plus pénible et moins honorable. Le peuple romain, ce peuple si sage, si au-dessus des terreurs réelles ou imaginaires, avait alois peur d'un nom.