SAVONAROLE
Les rois sont, avant et après leur chute, le tourment des nations; assis sur le trône, ils agitent l'État par leurs violences et par leurs exactions ; chassés, ils troublent la paix publique par leurs intrigues, par les alarmes qu'ils causent aux intérêts du commerce et de l'agriculture, par les intelligences qu'ils se ménagent au sein même du gouvernement nouveau. C'est une question à débattre : si les rois, ces fléaux des peuples , sont plus dangereux par leur présence ou jjar leur absence ?
Tarquin, il est superflu de le dire, n'avait pas renoncé à ses droils sur la couronne. Voir dans la substance de leurs sujets, dans les privilèges du sang royal , dans l'empire qu'ils exercent sur les autres hommes, une propriété inaliénable, c'est l'éternelle folie de ceux qu'une révolution précipite du rang suprême. Cette autorité souveraine dont Tarquin s'était séparélui-même par la violence et par le crime, il veut maintenant la ressaisir dans le sang de la guerre civile et au milieu des horreurs de l'invasiou.
Comme Hippias, chassé d'Athènes, Tarquin va demander protection aux cours et aux armées étrangères.
II existe entre les rois la même solidarité qui existe enlie les peuples. A chaque trône qui s'écroule, tous les autres trônes s'ébranlent. L'injure reçue par l'un d'eux, de la part d'une nation qui ressaisit l'exercice de sa souveraineté, est une injure personnelle pour chacun de ces maîtres orgueilleux. Les rois se confondent dans le princi()e d'autorité , comme les peuples dans le piincipe de liberté. Il ne faut donc pas être surpris de voir Porsenna s'associer à la disgrâce de Tarquin.
Les Tarquins ne pouvaient jilus vivre dans une condition privée; le nom qu'ils portaient, odieux ou non, réveillait autour d'eux le souvenir d'une défaite. Ce qui montre, en effet, combien les rois sont hors nature, c'est que le sort des princes détrônés est inqualifiable; êtres déclassés, êtres sans rapport à rien, ils deviennent alors pour les autres et pour eux-mêmes un embarras. On ne sait même plus quel nom ni quel titre leurdonner, tantces titres conventionnelset ces dignités fastueuse?, don', on les c'>iivr;iit, tombent, pour
Rouget
ainsi dire , et s'éteignent dans leur chute. Par une fatale punition de la justice divine, ils restent des êtres d'exception jusque dans l'exil, jusque dans l'opprobre, et subissent ainsi la peine de s'être séparés de l'humanité.
Robespierre avait bien raison quand, parlant des dan-' gers que les rois accumulent autour des démocraties naissantes, il ajoutait, avec un plissement de lèvres amer, avec un sourire dédaigneux : « Je ne parle pas de leurs armées ! » — Non , ce ne sont pas les machines de guerre dont la tyrannie dispose, cène sont pas les chars, les javelots, les lances, que les peuples libres ont le plus sujet de redouter; au fer ils répondent par le fer: les armes les plus dangereuses, celles contre lesquelles ne se tient pas toujours assez en garde la loyauté des nations récemment affranchies, ce sont la perfidie et la trahison. Ces armes, Tarquin ne pouvait manquer de s'en servir.
Les révolutions politiques abattent les pouvoirs monarchiques; mais,dans les commencements surtout, elles passent par-dessus les mœurs sans les réformer; or, c'est dans les mœurs, c'est dans l'attachement aux richesses, c'est dans l'amour des plaisirs et de la débauche, c'est dans la corruption et dans le désir immodéré de parvenir, que réside la racine de la royauté. Cette racine, demeurant dans les cœurs intacte et toute vive, malgré le changement survenu dans les affaires, il faut bien s'attendre que l'esprit monarchique repoussera, le premier élan révolutionnaire étant calmé, et que cet esprit poitera des fruits séditieux.
Il y avait à Rome une jeunesse dorée. Cette jeunesse, qui appartenait aux premières maisons patriciennes, regrettait le gouvernement monarchique. Du même âge que les jeunes Tarquins, compagnons de leurs plaisirs, accoutumés ;\ la vie des cours, ces sybarites trouvaient que leurs jiassions étaient plus à l'aise sous la royauté que sous la république. Depuis que les droits étaient égaux pour tous, ces jeunes viveurs, qui recherchaient toujours la licence, se plaignaient, entre amis, de ce que la liberté des autres s'était tournée contre eux en esclavage. — «Un roi, se disaient-ils, est un homme dont on peut tout obtenir, qu'on ait des droits ou non; un homme auprès duquel il y a toujours carrière à la faveur et au bienfait. Mais vos lois, c'est quelque chose de sourd, d'inexorable; plus favorables, plus utiles au pauvre qu'au riche puissant, elles ne font point, entre les personnes, ces différences dont nous prolitions sous le dernier règne. » Voilà par quels raisonnements, ces enfants de l'aristocratie, blessés dans leurs intérêts et leurs privilèges, minaient à Rome le gouvernement républicain. Un ordre de choses fait pour tous, succédant à un ordre de choses fait pour quelques-uns, ne peut manquer, à aucune époque, de jjrovoquer les regrets, les colères, l'opposition de ceux qui étaient compris dans les faveurs et les jouissances du régime déchu.
Les esprits étaient remués, à Rome, par ces ferments de discorde, lorsque des envoyés de la famille royale arrivèrent. Us venaient réclamer les biens de Tarquin. L'avarice tient au cœur des rois et les suit jusque dans l'exil. Ce qu'ils voient dans la couroime, c'est surtout une propriété; cette propriété perdue, ils se rabattent sur la terre, sur les domaines privés, sur les douaires, que sais-je?De ce peuple mordu, dévoré, rongé aux os, et qui ne veut plus d'eux, ils cherchent à arracher encore un dernier morceau de chair.
Ces envoyés furent entendus dans le sénat. La discussion
dura plusieurs jours. Ne pas rendre les biens, c'était la guerre; les rendre, c'était donner des armes pour la faire. Avec les rois, tout est obstacle et danger. Cependant, ces envoyés ne cessaient d'agir dans la ville; ouvertement ils ne négociaient que la restitution des biens, secrètement ils ménageaient le relourde la royauté. Les agents de la politique étrangère profitaient du désordre et du malaise que leur démarclie, unie aux sourdes menées de la réaction, jetait dans la ville, pour dégoûter les Romains d'un nouvel ordre de choses si troublé : oîi était l'heureuse tranquillité dont on jouissait sous les Tarquins?
Ces envoyés trouvent, dans les débris de l'ancien parti royalist.', des dispositions favorables pour recevoir et aider leurs projets. A ces jeunes patriciens, que contrarie le régime des lois, ils font tenir des lettres de Tarquin. Il faut croire que ces talismans royaux ont une vertu bien efïicace, puisque rai'ementles consciences douteuses y résistent. Un complot se forma. Les conjurés devaient ouvrir de nuit et en secret les portes do la ville aux Tarquins.
Les intrigues des agents royalistes s'appuyaient encore, il faut le dire, sur les griefs et les misères de la classe plébéienne, dont le sort n'avait point été amélioré par le changement opéré dans l'État, et que la république n'avait pas su intéresser au maintien des institutions nouvelles.
C'est à table, au milieu des fumées du vin et des viandes, que les royalistes conspirent. On soupait, ce jour là, chez Vitellius. Échauffés, les jeunes patriciens s'entretenaient, sans témoin , de l'exécution de leur projet. Un de leurs esclaves, qui avait déjà eu vent de ce qui se passait, recueillit leur discours. Les convives n'avaient pas, en effet, songé à écarter les esclaves: un esclave c'était personne. Ce malheureux alla tout révéler aux consuls. On arrive, on arrête les traîtres, et la conspiration est étouffée sans bruit.
O justice ! 0 solidarité! Cet être que les grands ont avili, dont ils ne se méfient pas, tant ils ont effacé chez lui l'intelligence et les caractères de l'homme, qu'ils traitent comme un animal, comme un instrument de service, il est là, muet, attentif, couvrant, comme Brutus, sa vengeance sous le masque de la nullité : ces têtes de jeunes patriciens qui ne le regardent pas, lui, esclave, lui, chose, il les tient dans sa main ; et comme ces maîtres l'ont dégradé sous leur mépris; comme ils ont oublié de lui donner une conscience, un cœur; comme ils ont tout fait pour étouffer en lui le sentiment de la dignité humaine, il les livrera, pour un vil gain, au bourreau.
Les classes dites supérieures recueillent dans les classes dites inférieures ce qu'elles y ont semé : ces jeunes Romains avaient semé l'abrutissement sur leurs esclaves; ils ont récolté la mort.
Cet espion rendit, sans aucun doute, un service à son pays, en donnant les moyens d'étouffer dans cette conspiration la guerre civile et les incalculables désastres que le retour des Tarquins aurait amenés dans les murs de Rome. Le malheur est que la société soit condamnée, pour se soutenir, à employer les vices et les bassesses qu'elle a formés elle-même dans les cœurs. La délation qui sauva Rome dans cette circonstance, qui la perdit plus tard, était un fruit immonde de l'esclavage.
Quant aux biens du roi, dont la restitution avait d'abord été décrétée par le sénat, on refusa de les rendre; on refusa même de les réunir au domaine public; on en aban
donna le pillage au peuple, afin qu'ayant mis les mains sur les dépouilles royales, il perdît à jamais l'espoir de faire sa paix avec les rois. Celte politique est celle qui présida, dans notre première Révolution , ;i la vente des biens nationaux.
Le peuple romain venait de se venger, sur les biens de la famille royale, des complots qu'elle tramaità l'intérieur contre le rétablissement de l'ordre et de la confiance publique : il restait un douloureux devoir à remplir, c'était de punir les citoyens coupables de trahison envers l'État. Quelle fut la surprise de Rome, quand, sur li liste des conjurés, saisie par les soins de l'espion entre les mains des conjurés euxmêmes, on trouva les noms des deux fils de Brulus I
Le sang patricien que Brutus avait versé dans les veines de ses fils devait , malgré son caractère personnel , se retourner chez eux vers les affections de la puissance et de la famille royale. Consul el père , il devait expier dans cette alliance le contraste de sa nature républicaine et de sa naissance aristocratique.
Le supplice eut lieu sur la place publique; celui qui aurait dû être le premier éloigne de ces lieux et de ce spectacle, fut au contraire celui que désigna le sort pour présider à l'exécution. Brutus était là, calme sur sa chaise curule, dévoré en dedans par ses entrailles de père. Attachés au poteau , des jeunes gens de la plus haute noblesse attendaient la mort. A peine, si on les vit, tant les regards se portaient sur les deux fils du consul. Leur supplice excitait la pitié , leur crime l'indignation. Cependant, dans ce moment terrible, la pitié dominait. L'exécution commence. Les licteurs dépouillent les coupables de leurs vêtements, les frappent de verges. Pendant ce temps , le père , son visage, son maintien, était un spectacle pour la foule; on était avide de voir le sentiment paternel aux prises avec les devoirs de la sévérité républicaine. Nulle émotion, du moins en apparence ; son visage était triste et ferme. Ses deux fils venaient de tomber sous la hache.
Brutus descendit de son siège après l'exécution , et promena sur la multitude assemblée au Forum un regard profond : ce peuple, ces citoyens, voilà désormais ses enfants. Douloureuse adoption et qui ne remplace pas toujours les liens du sang; mais, on n'est pas Brutus pour rien. Ce sentiment de paternité publique, celte fermeté d'àme qui refoule lesenliment de la famille, cet impitoyable amour de la patrie délivrée, voilà désormais les sauvages vertus de l'homme d'Etal, et qui doivent étouffer chez lui tout autre amouil
C'était un motif pour les Romains de délester d'autant plus la royauté, puisqu'elle coûtait de pareils sacrifices à la nature.
Mourir pour soi-même c'est peu ; mais mourir dans ceux qu'on aime , mourir dans les siens, dans une jeune femme, dans une vieille mère, qui ne peut survivre au jugement de son fils et qui s'éteint dans les larmes, voilà le vrai supplice; c'est à ce supplice, le seul dur, le seul méritoire, que les hommes poliiiques doivent préparer leur courage.
Quelques historiens n'ont vu dans l'action de Brutus que l'horrible sang-froid d'une àme indifférente et stoïque; voir ainsi c'est ne rien comprendre aux lois de la nature humaine; si Brulus n'eût chéri ses fils, il ne les eût point immolés. Il fallait qu'il fût bien sur de son cœur, de ses sentiments paternels, pour donner au peuple romain et pour se donner à lui-même le spectacle d'un dévoùment
qui étonne toutes nos idées. Un tel sacrifice n'est possible qu'à celui qui aime.
Et nous, fils des temps modernes, nous qui jouissons d'un commencement de liberté, bien faible sans doute et bien douteuse, souvenons-nous, avec attendrissement, de ce que ce bien si médiocre qu'il soit a coûté à nos pères; souvenons-nous de l'horrible résolution de Brutus et de son cœur déchiré ; souvenons-nous des hommes de 93, dont les entrailles romaines ont frémi plus d'une fois sous la toge, à la vue des sacrifices nécessaires qui affligeaient alors la nature, l'humanilé; souvenons-nous, et jurons par les souffrances de ces vieux de défendre , d'accroître cette liberté si chère, pour laquelle ils ont versé plus que leur sang et donné plus que leur vie I
11 y avait de Sparte à Rqme. Cette impassible fureur de dévoùment à une idée était, si l'on veut, une affaire de race; mais, croit-on qu'elles n'étaient pas mères, elles aussi, ces femmes lacédémoniennes qui, voyant leurs fils couchés morts sur leur bouclier, ne songeaient qu'à la patrie vivante ! Oh [ elles adoraient leurs enfants, ces fortes femmes, et c'est parce qu'elles les adoraient qu'elles osaient faire à la République le sacrifice de leur douleur. Moins aimés, elles les eussent pleures davantage, pour s'épargner aux yeux du monde et à leurs propres yeux un doute sur leur sensibilité. L'héroïsme du dévoùment est impitoyable et terrible, il choisit la place du cœur la plus tendre, la plus facile à s'émouvoir, et c'est là qu'il se porte avec le fer et le feu, avec la volonté de ne laisser rien paraître de ses larmes.
Les émissaires du roi qui avaient été les agents de cette conspiration, dont les infâmes manœuvres coûtaient à Rome le meilleur de son sang , furent renvoyés sains et saufs; la patrie ne fait pas aux étrangers, aux esclaves des rois, l'honneur de les punir. Elle réserve ses amours et ses rigueurs pour ses enfonts, pour les hommes libres, sur le dévoùment desquels elle croyait pouvoir s'appuyer. A ceuxlà les faveurs de la hache I Pour les autres, le mépris et l'exil.
Toutes les tentatives rétrogrades ont du moins cela de bon, qu'elles finissent toujours par procurer quelques franchises au peuple. L'esclave, qui avait dénoncé la conspiration, fut mis en liberté. On croit qu'il se nommait Vindicius; l'histoire l'appelle la Vengeance!
Brutus venait de payer la dette de sa naissance aristocratique en donnant à son pays le sang de ses fils; il lui devait encore sa propre vie. Tarquin, voyant le triste succès de ses intrigues, déchu de ses espérances comme il l'avait élé du trône, se rua dans la haine el dans la fureur. Il faut le voir parcourant l'Elrurie , cherchant à lier sa cause à celle des autres rois, revendiquant son peuple, sa chose, au nom de ce qu'il appelle son droit. A l'entendre, son règne a élé le plus heureux du monde; il n'a eu en vue que l'agrandissement de Rome el que la prospériié nationale. Une poignée d'agitateurs l'a renversé par surprise. II trace le plus triste tableau de cette révolution sans molif ctsans grandeur : ses biens livrés au pilliige, sesservircs méconnus; sa race vouée à l'exécration et à l'exil. L'offense qu'il a reçue s'adresse à tous les autres rois ; il les somme, au nom des liens du sang et de la couronne, de lui prêter leur concours. Il excite contre Rome , contre sa patrie , le ressentiment de ces voisins si souvent défaits et entamés par les armes romaines. — Marions nos vengeances, s'écrie-l-il; vous avci à châtier des vainqueurs insolents , moi à punir des sujets rebelles l
La ressemblance entre la situation de Rome, après l'exil des Tarquins, et celle de la France, après la déchéance de Louis XVI, est frappante. Le langage de Tarquin est celui des émigrés en 92, celui des émigrés royalistes de tous les temps et de tous les régimes qui , désespérant de soulever dans leur pays la guerre civile , cherchent à précipiter sur lui les armées étrangères.
Ce roi fit tant que les autres rois entrèrent en effet dans sa querelle. Tous les souverains se lient par une sorte de parenté, par l'uniformité des intérêts et des privilèges. Il y a la famille des rois et la famille des peuples. Les Tarquiniens tenaient à Tarquin par le nom et par les liens du sang. Ils épousèrent son offense et entreprirent de la venger. Deux armées enveloppèrent Rome.
Il faut pour résister à ces formidables coalitions un dévoûment impitoyable et farouche. Le sang des fils de Brutus, qui fumait encore sur la place, conseilla les Romains sur ce qu'ils avaient à faire. Qui donc eiit osé reculer d'un pas, quand le consul avait immolé à la patrie, à la liberté, à l'intégrité du territoire, son propre cœuri
Dans l'histoire, Rome représente l'action. Cette action avait été comprimée sous les rois ; à leur chute, le caractère national, jusque-là captif, étouffé, se produisit dans toute son énergie.
Il n'est rien comme la liberté reconquise pour redonner du cœur à une race guerrière. Les révolutions doublent le sentiment de la défense nationale. Les peuples vont mollement au secours d'un territoire qui est la propriété d'un seul, mais quand ce territoire est ou peut devenir la propriété de tous, quand surtout ce territoire est le sol d'une idée, le sol des libertés publiques, oh! alors viennent les rois et leurs armées, on les attend. Que dis-je? on marche au devant d'eux , on les rencontre, on les culbute. Nous autres Français, nous savons cette histoire.
Brutus avait pris les devants, et à la tête de la cavalerie romaine était allé reconnaître l'ennemi. Il rencontre Aruns Tarquin, fils du roi, qui commandait les légions étrangères. Rien qui mette en fureur lesmembres de la royauté déchue, comme quand ils voient les insignes du nouveau pouvoir qui leur succède revêtir les élus du peuple. Ce fut le sentiment d'Aruns en reconnaissant de loin le consul à ses licteurs. Sa colère s'enflamme. « Le voilà donc, s'écrie-t-il, cet homme qui nous a chassés de notre patrie 1 Dieux vengeurs des rois, venez à mon secours ! » C'est l'habitude des prétendants d'appeler sur leur cause la protection du ciel, comme si la royauté n'était pas la première des impiétés, et comme s'ils ne faisaient pas injure à Dieu en lui confiant leur vengeance !
A ces mots, Aruns donne de l'éperon à son cheval, et le pousse vers le consul. Brutus sent qu'on vient sur lui. Aruns et Brutus, c'étaient deux principes qui allaient fondre l'un sur l'autre et se mêler arme contre arme, corps à corps, dans une lutte furieuse. Le consul s'offre avidement au combat. Ils se précipitent alors l'un contre l'autre avec rage. Nul ne songe à se couvrir contre les coups de son adversaire ; c'est à qui portera des blessures. Ils s'oublient si bien dans leur haine et leur vengeance qu'ils se percent en même temps d'un coup qui traverse leurs boucliers. Renversés de cheval, tous deux expirent, attachés l'un à l'autre par leurs deux lances.
Ce fut le signal d'un combat dont les Romains se retirèrent en vainqueurs et les Etrusques en vaincus.
De grands honneurs furent rendus à la mémoire de Brutus. Les dames romaines prirent le deuil pendant une année. Elles voulaient célébrer par ce témoignage public le vengeur de la vertu outragée. Elles qui étaient mères, elles comprenaient encore mieux que les hommes ce qu'il en avait coijté à ce grand cœur pour immoler ses deux fils à la liberté naissante.
Le respect qu'on avait pour la mémoire de Brutus était si grand qu'il fit prendre en haine et en soupçon l'autorité de son collègue Valerius. Une vaste construction qu'il faisait élever au sommet d'une montagne éveilla sur la nature de ses projets les accusations les plus graves. Nous admirons ces défiances ; elles annoncent chez un peuple le sentiment de ses droits et la passion de ses libertés : on n'est point jaloux des femmes qu'on n'aime pas. Le consul fait assembler les citoyens : les faisceaux s'abaissent devant la multitude. C'est la première fois que nous voyons les honneurs souverains rendus au peuple.
Valerius protesta de la pureté de ses intentions, de sa haine implacable pour les rois et pour ceux qui voudraient les continuer ; il fit mieux, il démolit sa maison. Nous n'incriminons pas ses motifs ; mais c'est assez l'habitude des hommes et des pouvoirs qui succèdent, dans les temps de révolution , à la royauté déchue, que d'obéir dans les commencements aux volontés du peuple. Puis, à mesure que l'ardeur révolutionnaire se calme, que les haines et les ombrages s'endorment, que l'autorité se fortifie, on repousse outrageusement ce même peuple devant lequel s'abaissaient les faisceaux, on oppose alors à ses volontés, à ses soupçons, à ses craintes souvent trop fondées, le dédain et la force.
Ce consul démolissant sa maison me représente assez bien un certain roi faisant gratter les fleurs de lis, après 1830, pour obéir à l'émeute . et quelques années après , faisant mitrailler au cloître Saint-Mcry cette même révolution dont il avait humblement subi les volontés.
Valerius ne mérite pourtant pas qu'on lui attribue cette politique lâche et tortueuse. Il proposa quelques lois utiles qui effacèrent les soupçons, comme celle qui dévouait aux dieux infernaux la tête et les biens de quiconque formeraii le projet de se faire roi. Cette conduite lui valut le glorieux surnom de Populaire.
Si les Romains s'inquiétèrent si vivement, et cette fois à tort, delà construction d'une maison sur un lieu élevé; comment les Parisiens qui, étant plus modernes, doivent avoir plus que les Romains la jalousie de leurs droits et de leurs libertés, ne se seraient-ils pas émus dans ces derniers temps, en voyant s'élever sur leurs têtes de puissantes bastilles avec des soldats et des bouches à feu entre les pierres!
Cependant les Tarquins s'étaient réfugiés chez Porsenna. roi de Clusium. C'était toujours de leurpart le môme système et la même tactique : ils représentaient à leur confrère quel intérêt personnel il avait à ne point laisser dégénérer en habitude cette audace de chasser les rois. Les motifs dont il appuyait ses instances sont ceux qu'on emploie de nos jours, qu'on emploiera dans un siècle, si dans un siècle il y a encore des rois à détrôner. — La liberté, disait-il à Porsenna, a bien assez de charme par elle-même. Si les rois ne mettent pas à défendre l'autorité l'ardeur que les peuples mettent à conquérir leurs droits, c'en est fait d'eux et de la puissance royale; les rangs seront bientôt confondus; plus de distinction, plus de suprématie; rien qui
s'élève au-dessus des autres liommes. Ce sera la fin des monarchies, de cette magnifique institution, la plus belle chose qui soit entre les hommes et les dieux. — On voit que les arguments, reproduits de nos jours par la Sainte- Alliance, ne sont pas neufs; ils n'en sont pas pour cela moins dangereux.
Cette fois la terreur répandue dans Rome fut extrême. Le bruit court de bouche en bouche que Porsenna s'avance à la tête d'une armée formidable. Le nom de ce roi, la valeur bien connue des Etrusques, tout concourt à jeter l'épouvante dans la ville. Le sénat tremble; pour la première fois, ces fiers patriciens sentent l'inconvénient qu'il y a de ne point appuyer les libertés publiques sur le bienêtre des masses. Le moyen d'intéresser les citoyens à la défense du territoire , c'est de les intéresser aux bienfaits de la société. Ce que les patriciens redoutaient le plus, ce n'était pas les ennemis du dehors, c'était les ennemis du dedans.
La ville était sourdement remuée par les influences royalistes.
Ces iniluences trou valent dans la misère du peuple, dans la privation de ses droits civils et politiques, dans son abaissement involontaire, un auxiliaire puissant, qui pouvait servir à lui enlever ses
dernières libertés. Les
royalistes espéraient que, parcrainte ou par attrait d'un vil gain, la multitude effrayée ou séduite ouvrirait ellemême les portes à Tarquin. Le sénat comprit
le danger. L'égoïsme, dans celte extrémité, le rendit juste. Comme tous les pouvoirs menacés par un pouvoir plus fort, il fit au peuple des avances, des concessions. Ce que le sentiment de l'égalité, ce que la révolution romaine n'avait pu obtenir de ces riches patriciens , la crainte le leur arrache. Le monopole du sel, qu'on vendait à un taux excessif, est retiré aux particuliers et réservé à l'État. On affranchit le peuple des droits d'entrée et en général de tout impôt. On pourvoit par des approvisionnements et des achats à la nourriture des citoyens. Associer les pauvres au danger conmiun en les associant aux bienfaits de l'ordre nouveau, c'était la politique du sénat consterné. Celle iiolitique, je ne la blâme pas puisqu'elle servit à briser les intrigues et