‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 25 sur 49 · THOMAS HORUS · texte numérisé non relu

THOMAS HORUS

les forces de la royauté, à vaincre les horreurs d'un siège et la famine, à emplir les derniers des citoyens comme les premiers d'une même haine contre l'ennemi commun. Ce que je condamne, c'est que , le danger passé, on retire au peuple ces immunités et ces franchises qu'on lui avait accordées , pour s'assurer son concours.

C'est l'effet ordinaire des attaques de la royauté , que de surexciter les forces et le courage du peuple. Menacée de retomber sous la domination des Tarquins , la nation romaine manifesta son grand cœur et son désintéressement

de la vie. Heureuses les nations qui , après avoir recouvré leur liberté , ont encore à soutenir une lutte plus ou moins longue contre les retours de la monarchie et les mouvements de l'étranger.

Les révolutions faciles, suivies d'une résignation forcée de la part des souverains déchus , ont pour effet d'endormir les peuples dans le sommeil de la victoire et d'appauvrir les moyens de défense nationale contre l'ennemi commun , c'està-dire contre l'espride réaction.

Les armées étrangères s'avancent , rar menant comme par la main Porsenna et la royauté. Rome veille.

L'enceinte de la ville est garnie de postes nombreux. Malgré ces précautions, elle allait être surprise ; un pont de bois fju'on avait oublié de défendre allait donner passage à l'ennemi , si un homme ne s'était rencontré là.

Horace Codés est son nom. Dans ce jour il fut le seul rempart de Rome et de la Hberté.

Seul, il défend le pont contre le choc des assaillants; le pont rompu , il se préei(iite dans le fleuve, en invoquant le dieu du Tibre. Une statue à Horace Codés!

Repoussé dans cette première attaque, Porsenna ne lâche point sa proie. Comme un vautour aux ailes ouvertes, la royauté presse la ville par les armes, par la faim; du haut du mont Janicule , elle menace de fondre sur Rome. La voyez-vous couver la ville d'un regard sinistre et plein de convoitise! Cette armée ennemie qui pesait sur ses remparts, sur ses défilés, le peuple de Rome la soutint dans son choc , la chassa.

Le succès de cette héroïque résistance fut partout dû a\i

courage moral et à la fermeté d'àme. Porsenna avait des soldats; Rome avait des citoyens.

Cependant, le blocus continuait toujours et la cherté des grains augmentait la disette; quoique la concorde fût rétablie entre les citoyens par les mesures sociales que le sénat avait été contraint d'employer, on avait lieu de craindre d'un instant à l'autre la division , la fatigue, le découragement. Un homme pourvut à tout cela. Nul ne contribua plus à la délivrance que Mucius, un jeune patricien qui, après avoir consulté le sénat et avoir en quelque sorte couvert son dévoûment, son sacrifice, d'une sanction légale, prit sur lui tout le poids de la guerre.

Le sénat approuve; il cache un fer sous ses vêtements et part. Traverser le Tibre, entrer dans le camp des ennemis, c'est l'affaire d'un jour. Mucius ne connaissait pas Porsenna. Mêlé dans la foule des soldats qui entourent le tribunal , il n'ose demander h ses voisins : qui est le roi? C'eiit été se trahir lui-même. On distribuait alors la solde aux troupes; un secrétaire était assis auprès du roi , revêtu à peu près des mêmes ornements , très affairé , donnant accès à beaucoup de soldats qui l'entretenaient à demi-voix : Mucius tue le secrétaire au lieu du prince.

On l'arrête.

Amené au pied du tribunal, effrayant, non effrayé, il promène autour de lui des regards tranquilles qui clouent Porsenna sur son siège : «Je suis Romain, dit-il; mon nom est Mucius. Ennemi, j'ai voulu tuer un ennemi. Je ne suis pas le seul qui soit dans ces sentiments. J'ai derrière moi une longue suite de citoyens qui réclament le même honneur. Si tu veux entrer dans cette lutte, apprête toi h combattre pour ta tête à chaque heure , à chaque pas. Tu rencontreras un poignard et un ennemi jusque sous le vestibule de ton palais. Nous, jeunesse romaine, nojis te déclarons cette guerre. Tu n'as plus à craindre ni armées , ni combats. L'affaire se passera entre loi et chacun de nous. »

A mesure qu'il parlait, la pâleur et la colère se répandaient sur le visage du roi. Comme tous les hommes qui tremblent, Porsenna menace. Son premier mouvement est de punir le téméraire; les rois croient toujours avoir raison , par la terreur et le supplice, des dangers qui les menacent. 11 ordonne de faire périr dans le feu Mucius, si ce jeune Roniam ne se hîite de lui découvrir quelles embiiches ténébreuses sont dressées sous ses pas. Alors Mucius : «Vois combien le corps est peu de chose pour ceux auxquels la liberté est tout. » A ces mots, il plonge sa main droite dans un brasier allumé pour le sacrifice.

Porsenna, assassiné par la peur, regardait d'un œil froid et consterné brûler cette main; elle ne semblait pas appartenir à .Mucius, tant celui-ci se montrait calme, insensible à la douleur et menaçant.

Si la royauté marquait , comme on l'a cru dans les âges d'ignorance et de barbarie, un caractère de supériorité sur les autres hommes, qui était roi dans ce moment-là : Porsenna ou Mucius ?

0 puissance du sacrifice ! cette main brûlée, c'est la puissance de Porsenna qui tombe; c'est la terreur dont il marchait entouré qui s'évanouit; c'est la force matérielle anéantie par la force morale; c'est toute une armée détruite par un homme. Il y avait assez d'autres mains dans Rome pour défendre les remparts; mais, il n'y avait que celle-là qui, toute calcinée, pût jeter l'épouvante dans le cœur du roi et

déconcerter ses projets. Ce membre retranché coûta plus cher à Porsenna qu'à Mucius.

Tuer le roi c'eût été peu, l'intimider à la bonne heure.

Mucius laissa dans l'humanité ce grand exemple ; il montra ce que peut une volonté maîtresse du corps, qui ne regarde ni aux souffrances, ni à la perte de ses membres, il mit en pratique cette terrible maxime : Si votre œil, si votre main, si votre pied est utile à la patrie, arrachez-le, coupez-le et jetez-le loin de vous; il vaut mieux entrer dans la cité boiteux, borgne et manchot, que de perdre, en conservant tout le reste, la liberté qui est la vie même du sentiment national !

Cependant Porsenna frappé : « Qui es-tu donc, toi qui ne crains pas de te montrer encore plus ton ennemi que le mien? Pars! je te renvoie libre. «

Il avait hâte de se délivrer de la présence de cet homme; Mucius était là devant lui, avec sa main consumée ; le fantôme de la liberté romaine ! Le roi se sentait petit et faible devant cela. 11 usa de clémence pour se grandir un peu.

Mais Mucius : « Puisque tu honores le dévoûment, tu vas obtenir de moi pour tes bienfaits un aveu que tu n'aurais point arraché par tes menaces. Nous sommes trois cents, l'élite de la jeunesse romaine, qui avons juré ta mort. Le sort m'a désigné le premier, les autres viendront à leur tour. »

Porsenna retira ses troupes et sortit du territoire de Rome.

Quelque chose aurait manqué à la Révolution romaine, si , commencée par une femme elle n'eût fini par une femme.

Une Clélie qu'on avait livrée en otage à Porsenna et qui se trouvait dans le camp des Etrusques, se mel à la tête de ses compagnes, traverse le Tibre au milieu des flèches ennemies; ramenées à Rome saines et sauves, elle les rend à leur famille. Le roi fut si étonné de ce trait d'audace qu'il mit l'action de cette Clélie, dit Tite-Live, au dessus du courage des Codes et des Mucius. On lui décerna une statue équestre; c'était une nouveauté à Rome que de voir au haut de la voie sacrée l'image de cette fille montée sur un cheval (1).

Brutus, Coclès, Mucius, Clélie, autant de noms, auxquels se rattache à Rome la liberté fondée. Le propretés actions d'éclat c'est, en s'inscrivant dans l'histoire des peuples, de provoquer à l'avenir des dévoûments, des sacrifices semblables. Rien ne meurt, rion ne s'efface ; il y a du sang de Rrutus dans toute l'histoire romaine; il y a de l'énergie de Mucius dans toutes les mains qui se sont dévouées au salut de la patrie; il y a de la résolution de Clélie dans toutes les femmes romaines qui ont servi la liberté; les traits de courage particulier s'inoculent à la nation, à l'humanité, et deviennent pour les âges des engagements, des exhortations à l'honneur, des nécessités héroïques. Le temps ne fait que graver dans les cœurs ces empreintes sacrées.

Le peuple romain en avait fini avec les rois; il allait

(1) Nous devons confier im scniinilc au lecteur: ces beaux traits ont sans doute été embellis par l'imayin.iliou des historiens. — L'iiistoira se fait dans l'humanité par une sorte d'évolution embryogéniiiue; une secoude création passe sur les germes déposés dans la mémoire des peuples, les féconde, les développe , les transforme; ce n'est point une raison, selon nous, pour reléguer dans le silence les récils plus ou moins fabuleux par lesquels l'humanité se raconte à elle-même tous ce qu'elle a fait ou tout ce qu'elle aurait voulu faire.

maintenant entrer dans un nouvel ordre de luttes , pour conquérir ses droits , ses libertés, son bien-être.

Rome vient de terminer sa révolution politique ; elle va commencer sa révolution sociale.

LK PHOMÉTAniAT ROMAIN. — ÉTAni-ISSEMF.NT DES THIBlNs DU PEUPLE. — VIRGINIE.

11 y avait trois espèces d'hommes dans la société romaine : I. Les grands qui étaient représentés par le sénat.

H. Les prolétaires, ainsi nommés de prules, conime si toute leur fonction dans l'Etat eût été de faire de$ pelits. Celle matière humaine n'avait ni nom, ni personnalité, ni droits politiques. Elle faisait nombre, voilà tout.

IIL Les esclaves. Ceux-là ne comptaient pas. Assimilés en tout aux animaux les plus vils, ils étaient vendus par tête ou par troupeau. On ne soupçonnait pas qu'il pût y avoir à leur égard de lois obligatoires.

Les prolétaires étaient au-dessous de la cité, les esclaves au-dessous de Ihumanité.

Ces trois éléments de la population romaine avaient été fortement remués par la guerre contre les rois. Nous avons vu que la crainte du danger avait même arraché aux patriciens des concessions. Ce danger passé , le peuple retomba dans son isolement, dans sa misère. On avait recherché ses services; on oublia de les payer.

La royauté était abolie, mais l'esprit de la royauté n'était pas éteint, il était passé dans le sénat. Délivrés de la prérogative royale qui limitait leurs prétentions et leurs convoitises, les glands voulurent absorber dans leur ordre toute l'autorité du gouvernement. Le peuple romain était essentiellement agriculteur et guerrier; il ne connaissait d'autres instruments de travail que la charrue ctl'épée. Tousies arts mécaniques étaient ignorés fi Rome , ou abandonnés aux esclaves et aux étrangers. Or, comme les grands tenaient la terre, ils n'eurent pas de peine à tenir aussi la puissance.

Misérable, le prolétaire était obligé, jjour vivre, lui , sa femme et ses enfants, de recourir à l'avarice des grands. Il empruntait. On prenait hypothèque sur son petit champ, sur sa tête et sur celle des siens. L'échéance arrivait; comment payer? L'usure rognait son coin déterre; l'usure s'attachait à ses os comme la rouille au fer. Et ensuite? — Hélas ! il finissait par tomber, avec toute sa famille ( la famille du prolétaire n'était qu'une annexe , une dépendance de lui-même) sous la main, l'inexorable main du créancier, qui lui inlligeait le supplice des esclaves.

La loi disposait que le partage des terres conquises aurait lieu entre tous les citoyens ; mais les grands, chargés seuls de l'exécution de la loi, disposant des emplois publics , des influences et de tous les pouvoirs réels de l'Etat, trouvaient le moyen de s'approprier la meilleure partie de ces terres et d'accrottre chaque jour leur opulence comme ils accroissaient la misère des petits.

La guerre sociale s'engagea tout d'abord entre le créancier et le débiteur.

Le peuple romain était sorti de la main des rois ; il lui restait, pour achever son affranchissement |)Olitique, à sortir de la main des riches.

La domination nouvelle des patriciens était cent fois plus

accablante pour le prolétaire que celle des rois ; elle le circonvenait, elle le serrait à la gorge , elle était de tous les jours et de tous les instants ; elle ne lui laissait ni repos ni trêve ; elle le tenait lié par des contrats, nexus ob ces atie- «MJH. Ce qui montre combien cette usurpation des grands était calculée, c'est que l'aristocratie conserva le masque jusqu'à la mort de Porsenna. Elle craignait, si elle pesait trop tôt sur le peuple, un retour de sa part vers la royauté. Mais le roi mort, elle ne garda plus aucun ménagement et se rua dans l'envahissement, tête haute.

Le droit du créancier dans lequel viennent se résumer en s'aggravant tous les autres droits de la richesse; cette main qui s'alourdit du poiils de toutes les autres mains . voilà ce qui s'appuie à l'épaule du pauvre diable et qui l'écrase.

L'usure donnait aux patriciens des hommes et de la terre, les deux choses dont la race romaine fut avide. L'arisfocratie foncière spéculait sur la faim du peuple poni* l'atiirer dans sa possession. Le débiteur devenait en efî'et le gage de son créancier qui pouvait prendre sa chairà défaut d'argent. S'il y avait plusieurs créanciers , on se narlageait l'homme.

Les pauvres étaient les parasites des riches, et les riches H leur tour vivaient sur les pauvres; ils en mangeaient.

Le peuple romain n'était pas si simple qu'il ne s'aperçût du piège dans lequel on l'avait attiré, en le faisant passer de la tyrannie des rois sous la tyrannie du capital. Le nouveau maître en voulait à sa personne, à son champ. Or l'industrie n'existant pas, tous les droits, tous les pouvoirs, tous les avantages résidaient à Rome dans la propriété foncière : la terre faisaitla loi. Un homme dépouillé de son champ n'était plus un homme.

La royauté, en tombant, s'était pour ainsi dire incorporée à la terre; s'approprier cette terre, c'était se sacrer roi. •e là l'ambition des patriciens et leur avidité sans borne. Accroître l'étendue du champ et le nombre des esclaves destinés à le cultiver, c'était accroître son importance dans l'Etat. On comprend comment les possesseurs du sol, admis au partage de la souveraineté déchue dans la mesure de la richesse et en proportion de leurs terres, furent regardés par le peuple comme les successeurs directs des Tarquins.

L'effet nécessaire des inégalités sociales, c'est d'introduire la division dans l'Etat. Rome était comme partagée entre deux nations. Elle formait comme deux villes différentes : l'une remplie de richesses et d'orgueil, l'autre de misère et de rébellion sourde. Comme il y avait deux peuples, il y avait deux langues latines: la langue des riches, liiifjua nobilix, et la langue des pauvres, //«(/Ha ph'beia.

Quand les intérêts se divisent à ce point, un conilit n'est pas loin d'éclater. Il ne manque plus que l'occasion.

Un vieillard couvert de tous les insignes de la misère se précipite dans le Forum. Son vêtement est triste, son visage plus livide encore que son vêtement. Sa barbe épaisse cl ses cheveux donnent une expression farouche à ses traits. Quoique déforme par l'ftge et la souffrance, on le reconnaît pour un ancien centurion. On rappelle, en s'atlendrissanl sur son sort, les honneurs et les hauts faits de sa vie militaire. Lui-même montre, en découvrant sa poitrine, les cicatrices qui témoignent de sa valeur. On l'entoure, on lui demande d'où lui vient cet extérieur attristé ? — « Pendant que je servais , dit-il, contre les Sabins , ma récolte a été détruite par les dévastations de l'ennemi ; ma ferme brûlée; mes effets pillés; mes troupeaux enlevés. Obligé de

dâ

payer l'impôt dans une détresse aussi grande, force me fut d'emprunter; mes dettes grossies par les intérêts me dépouillèrent d'abord du champ de mon aïeul, puis bientôt de tout le reste. Enfin le mal rongeur est arrivé jusqu'à mon corps. Saisi par mon créancier, je n'ai point été jeté seulement dans l'esclavage , mais dans une prison, dans un lieu de torture. »

Il faut que la misère publique s'incarne dans un homme pour soulever l'indignation, la pitié de tous, et pour révéler dans un fait particulier la profondeur du mal dont souffre une nation tout entière. Ce vieillard en haillons, pâle et maigre, c'est le peuple romain, c'est la détresse générale qui prend une forme, une voix; c'est l'idée qui se fait drame.

Un grand cri s'élève dans la ville. Les débiteurs s'élancent de çà de là sur la place. Partout la sédition rencontre des soutiens. Plusieurs même d'entre le peuple qui n'avaient ni dettes, ni créances, se mêlent à l'indignation publique et au tumulte. Les révolutions commencent par le mécontentement de quelques-uns et s'achèvent par la justice de tous. Un sentiment de solidarité enveloppait dans ce moment-là tous les intérêts des prolétaires romains dans un seul intérêt, dans une même cause.

Quelques patriciens étaient alors sur la place. Il fallut toute la protection et toute Tauterité des consuls pour les couvrir; la multitude n'écoutait plus que sa vengeance. Le sénat se rassemble, mais lentement. Les uns, parmi les sénateurs, craignaient; les autres croyaient de leur dignité de ne pas paraître. Le peuple cependant fermente. Il accuse l'absence systématique des sénateurs dans un moment oii leur présence pouvait tout calmer par de sages et utiles mesures. Enfin lesPères, avertis dudanger, se décident à se rendre dans le sénat. Le peuple se masse autour du li^ des séances. Sans peser sur les délibérations, toute cette multitude attend, animée et bruyante , un remède à ses maux.

Le plus grand désordre règne dans le sénat. Au sein de cette assemblée que presse la multitude, il se forme à l'instant même deux partis, celui du mouvement et celui de la résistance. La faction des riches se déclare hautement pour le maintien de ce qui est. Il ne faut pas souffrir une diminution d'autorité. Les nobles disent au sénat que le gouvernement lui appartient, et qu'il serait trop bon d'abandonner ses pouvoirs à une bête féroce, à cette populace effrénée, dont les hurlements arrivent jusque dans l'enceinte sacrée. Assigner pour causes à la misère du peuple la paresse, la misère, c'est l'éternelle excuse que se donnent à elles-mêmes les aristocraties. Si le peuple romain st écrasé de dettes, à qui la faute? A lui-même : qu'il travaille ! Ce même peuple demande l'abolition des dettes Ne serait-ce point porter atteinte à la sainteté des contrats que de consentir une mesure si exorbitante? Les lois s'y opposent (comme si au-dessus de lois écrites il n'y avait pas les droits de l'humanité!). On ne peut introduire aucun changement dans les rapports des particuliers entre eux. Toute innovation serait un danger pour la république. Amsi parlait le génie conservateur.

Au milieu de ces débals tombe, comme la foudre, une nouvelle qui jette partout la terreur : les Volsques viennent assiéger Rome ; la patrie est en danger.

A Rome, comme chez nous en 92, ce fut la guerre étrangère qui servit à pousser la question sociale ; la crainte de

l'ennemi; c'est l'aiguillon que la Providence attache au flanc des nations pour déterminer leur mouvement et pour vaincre les intérêts qui s'opposent à la réforme des sociétés.

La République romaine, menacée par les haines intempestives qui s'étaient élevées entre les patriciens et les plébéiens, n'était guère préparée à recevoir les Volsques. La politique delà guerre était celle du sénat; la politique de la paix était celle du peuple. Les prolétaires se disaient: A quoi bon prendre les armes? Après avoir vaincu l'ennemi , nous recevons nous-mêmes à notre retour l'esclavage que nous allons porter chez les nations voisines? Quelques-uns d'entre eux trouvaient l'invasionpréférable à l'état de choses qu'une prétendue liberté leur avait fait. Un peuple est bien près de secouer le joug quand il se trouve plus maltraité auprès de ses concitoyens qu'auprès des ennemis. A Dieu ne plaise que nous approuvions ce sentiment égoïste qui eîit pu ouvrir les portes de Rome aux assiégeants ; mais la faute n'en était-elle pas aux patriciens qui, séparant les intérêts du pauvre des intérêts mêmes de la république, avaient ainsi mis en danger la cause de la patrie, la cause delà défense nationale?

Se fera inscrire qui voudra! Que les riches courent seuls le danger de la guerre, eux qui en recueillent seuls les fruits. Ainsi parlait la plèbe romaine. C'était à qui s'exempterait de fatigues et de travaux, dont le résultat devait être de sauver les privilèges des patriciens, en sauvant le territoire.

Cependant le sénat céda quelque chose, il défendit de retenir dans les chaînes aucun citoyen romain; de saisir ou de vendre les biens d'un soldat tant qu'il serait à l'armée; enfin d'arrêter ses enfants ou ses petits-enfants. Quoique ces concessions fussent bien minces, le peuple se tint pour satisfait; au fond il ne cherchait qu'un prétexte pour verser son sang au service de cette Rome qu'il aimait toujours malgré ses injustices et ses rigueurs. Les Volsques comptaient sur les dissensions du peuple et du sénat pour s'introduire dans la ville; ils trouvèrent des citoyens unis pour la défense commune.

Ce lien ne pouvait manquer de se rompre bientôt; la guerre terminée, les divisions reparurent. Ce qui indignait les plébéiens, c'est le peu de cas qu'on faisait de leur personne. En masse, le peuple était estimé à Rome, il disposait dans les élections et les assemblées publiques d'une certaine autorité; on le ménageait avec de grands égards; mais le plébéien en particulier était peu considéré. La souveraineté du peuple n'est pas un dogme nouveau dans le monde; Athènes et Rome le connaissaient; ce qui n'existait ni dans l'une ni dans l'autre de ces républiques, c'est la souveraineté du citoyen. Le développement de la personnalité humaine et politique, tel est le caractère des progrès nouveaux qui dessinent la configuration morale des sociétés chrétiennes.

Le danger passé, les sénateurs reprirent leur système de conservation à outrance. Cependant, le peuple qui venait de faire acte d'autorité dans la guerre, dont l'épée encore teinte de sang avait sauvé la ville, le peuple retomba dans la main des riches. A qui s'adresser pour adoucir une servitude que les circonstances rendaient farouche? — Aux prêtres? — La religion n'était à Rome que la consécration des intérêts. — Au sénat?— Il regaidait d'un air inflexible des .misères dont il était l'auteur. Poussés au désespoir par

cette politique de résistance, les plébéiens recoururent à la révolte. La loi n'était plus écoutée : dès qu'ils voyaient traîner en justice un débiteur, les pauvres d'accourir; les bruits, les clameurs , enipécbaient d'entendre l'arrêt du consul; l'arrêt était-il prononcé, personne n'obéissait; à la force on opposait la violence.

Les attroupements, les conférences secrètes, tout annonçait dans Rome un mouvement du peuple. L'obstination d'un des consuls à braver l'opinion publique fut prise par les grands pour de l'énergie et de la fermeté. La licence du peuple vient de son désœuvrement : qu'on l'enrôle! Les consuls montent sur leur tribunal : ils appellent par leur nom tous les jeunes gens: silence. Alors la foule, aussi nombreuse que dans une assemblée générale : « Il faut rendre la liberté au peuple avant de lui donner des armes; nous voulons combattre pour la patrie , pour des citoyens , non pour des maîtres. Que le sénat remplisse ses engagements; qu'il vienne au secours de la misère publique, et nous irons défendre contre l'ennemi une ville dont il possède toutes les richesses; sinon, non. »

Comme il arrive en pareil cas , la faction des riches se tenait à l'écart. Elle se déchargeait sur le gouvernement du soin de la défendre. Elle agissait de manière à ce que toute la haine publique retombât sur cette autorité qui sauvegardait ses privilèges. Lâche et honteuse tactique I

Cependant, chaque jour des scènes de violence annonçaient une sédition prochaine. Dans l'intérieur du sénat qu'agitait un orage intérieur, formé par les orages de la place publique , tous les avis se produisaient tumultueusement, à l'exception de celui qui pouvait sauver tout. Pour la première fois dans le monde, le parti de la résistance fit entendre ce cri : « la légalité nous tue 1 » Le peuple a trop de droits. Moins libre , il serait moins exigeant. Créons une dictature.

Cette magistrature violente fut créée. Dans quelles circonstances, grands dieux! De tous côtés l'ennemi s'approchait; lesVolsques, les Eques, les Sabins venaient de prendre à la fois les armes et marchaient sur une ville qu'ils savaient livrée à tous les vents de discorde. La guerre étrangère fit cesser lès guerres intestines ; comme la première fois le peuple, après quelques résistances, se soumit au danger commun et vainquit.

-Même ingratitude pour ses services. La paix au dehors réveilla l'irritation au dedans. Des rassemblements se formèrent, des sociétés secrètes. Il y a des moments oii la force du peuple est dans l'abstention et la retraite. Les plébéiens, voyant que le sénat, loin d'apporter un remède à leurs maux, ne songeait qu'à leur enlever les droits qui leur restaient encore , prirent le parti de se retirer sur le Mont- Sacré, au-delà du fleuve Anio, à trois milles de Rome.

Nous avons déjà fait remarquer l'attraction de la démocratie pour les montagnes.

Là, sans aucun chef, les plébéiens restèrent tran(]uilles durant quelques jours , dans un camp fortifié par un retranchement et par Un fossé, ne prenant que ce qui était nécessaire pour leur subsistance, n'étant point attaqués et n'attaquant point. Le peuple, dans cette circonstance mémorable, fit l'apprentissage de son autorité souveraine. Nous reverrons plus d'une fois, dans des occasions semblables, la masse des citoyens se gouverner par elle-même, sans chef; c'était l'ordre sans le pouvoir.

Le désordre et l'effroi étaient au contraire dans la ville.

Présent, les riches oppriment le peuple; absent, ils le craignent.La terreur des patriciens, en apprenant la retraite du peuple sur le Mont-Sacré, n'est comparable qu'à celle des bourgeois quand ils virent se former, en 1840, la torniidablc coalition des ouvriers. Le peuple qui fait grève , pour nous c'est le travail qui se retire; à Rome, c'était l'instrument de guerre qui se dérobait.

Que lut devenue la puissance romaine, si une armée ennemie se fût alors jetée sur la ville? La grandeur du danger abaissa bien des résistances. Quelques patriciens néanmoins, inflexibles sur le principe d'autorité, proposèrent d'armer les esclaves et de leur donner la liberté, plutôt que de se soumettre aux prétentions d'une tourbe insolente, qui tenait Rome effrayée et docile sous le poids de son exil. — C'est ainsi que la royauté, au moyen-âge, se servit plus d'une fois du peuple pour détruire la noblesse qui lui résistait. Une puissance menacée par une autre puissance rivale, quoique inférieure, cherche en pareil cas à susciter dans les bas-fonds de la société une force nouvelle dont elle fasse son satellite, son rempart. Ce qui gagne en définitive à ces antagonismes, c'est la liberté!

Le parti de l'autorité, malgré son orgueil et sa violence, fut contraint de capituler. Il députa vers le camp des insurgés un envoyé du sénat, homme éloquent et cher au peuple, à cause de sa naissance plébéienne. Introduit dans le camp, Ménénius Agrippa (c'était son nom) ne fit que raconter le fameux apologue des membres et de l'estomac. Débri cyclopéen du langage figuré des premiers âges , cet apologue était à la fois une leçon et une critique : singulière fonctio/i que s'attribuait la classe privilégiée de Ronio ! Être le ventre , et comme tel absorber sans agir. Quant à l'équilibre que son ministère était censé rétablir parmi les membres et les organes de la société, il est évident qu'il s'en acquittait fort mal , puisque à côté de l'estomac plein, du ventre arrondi, les bras (c'est-à-dire le peuple) étaient grêles et privés de nourriture.

De cet apologue conservé dans la mémoire et dans le langage des peuples est sans doute venue l'épithètede ventrus, que le libéralisme appliquait sous la Restauration aux membres de la majorité royaliste.

Quoi qu'il en soit, le peuple qui s'apaise et se contente de peu , fut sensible à la démarche du sénat. Il éprouva ce mouvement de joie mêlé de fierté que connut le peuple de Paris quand, après une lutte pacifique, il apprit, le 23 février, que le ministère de M. Guizot était renversé, que la volonté du vieux roi avait fléchi. L'orgueil de ces patriciens s'était abaissé jusqu'à traiter avec des séditieux. Le peuple croit avoir tout obtenu quand il humilie ses maîtres. Triste et imprudente revanche prise sur le mépris des grands, mais dont la victime n'est jamais l'humilié.

On s'occupa de jeter les bases d'une conciliation sérieuse. Li; peuple qui ne suit dans de telles circonstances que les entraînements de son cu'ur , satisfait de la démarche du sénat, serait rentré dans Rome sans condition, s'il ne se fût rencontré là un homme de tôle et d'énergie. Il se faisait surnommer Brutus comme l'autre; seulement c'était le Bi'utus socialiste. Ce que l'autre avait entrepris pour déli\rer Rome de ses droits, il était prêt à le faire pour délivrer les plébéiens, ses frères, de la tyrannie de l'usure.

Ce Rrutus, outre l'abolition des dettes, demanda l'établissement d'une nouvelle magistrature qui serait tirée du peuple. Cette doiiiande ;iarut d'abord extraordinaire. Le

parti conservateur, représenté dans le sénat par un certain Appius , éclata en menaces et en prédictions sinistres. Comme cependant le peuple était toujours absent et armé, le sénat, redoutant les suites d'une division qui pouvait devenir funeste à ses intérêts, craignant que la révolution sociale n'entrât dans Rome l'épée haute, crut utile de capituler. La création de deux tribuns du peuple fut consentie, malgré les etforts du parti de la résistance.

A l'origine, les attributions de ces nouveaux magistrats étaient bien bornées; tout leur pouvoir était dans un mot : veto, je m'oppose 1

Veto, c'est le mot par lequel commence à Rome la puissance du peuple et par lequel finit chez nous , en 91 , celle de la royauté !

Un rempart vivant, un obstacle aux envahissements de l'aristocratie , qui élevât à la fois contre les forces du parti do l'autorité un tribunal et une tribune, voilà ce que le peuple avait cherché à Rome. La liberté se fit Verbe dans CCS nouveaux magistrats dont la personne fut déclarée inviolable et sacrée.

Après avoir sacrifié aux dieux sur la montagne, le peuple rentra dans Rome à la suite de ses tribuns et des députés du sénat.

Sortir de la main du prêtre et de l'usurier, en conquérant le droit de sacrifice et le droit de propriété, c'était toute l'émancipation que réclamait la multitude à Rome.

A peine , le peuple fut-il rentré dans la ville , que l'agitation sociale recommença. L'abolition des dettes et des contrats, c'était bien pour le passé ; mais l'avenir? Les esprits, dans les sociétés mal faites, c'est-à-dire oîi le bien-être de quelques uns pèse sur le malaise de tous, se remuent longtemps à la recherche d'une formule : cette formule trouvée, toutes les forces vives du mouvement, toutes les inquiétudes s'y réfugient. A Rome cette formule fut la loi agraire.

La loi agraire, c'était comme le cri de : Vive la Charte en 1830; comme la jv'/orme t'/ec<ora/e au 24 Février, comme V organisation du travail après la révolution de 1848, comme le vole universel , au moment où nous écrivons ces lignes. Des drapeaux rien de plus; mais derrière ces drapeaux, qui prennent toujours leur prestige dans un droit violé, dans une liberté supprimée , marche l'armée de l'esprit humain.

« Il est vraisemblable, dit M. Michelet, que sous le nom vague de loi agraire, on aura confondu deux propositions très diftérentes: l" celle de faire entrer les plébéiens en partage du territoire forcé de la Rome primitive , à la possession duquel tenaient tous les droits de la cité; 2" celle de partager également les terres conquises par tout le peuple et usurpées par les patriciens. »

Jusqu'ici nous avons vu toute l'autorité entre les mains du sénat et des grands; avec la création des tribuns, nous allons voir s'exhausser insensiblement et comme par degrés le sol de la démocratie. A mesuré que l'autorité se déplace la propriété se déplace. Le peuple qui s'élève vers ses droits et vers le gouvernement , s'élève aussi, quoique à travers mille orages, vers la possession de la terre.

La disette, ce fléau qui accuse la mauvaise constitution de la richesse publique, venait de temps en temps affamer la ville. J'admire que ces plaies dont souffrent les nations deviennent quelquefois des remèdes à un ordre de choses détestable. C'est une homœopalhie sodjjle. Le mal est en

économie politique l'ennemi du mal, car il force à ouvrir les yeux sur les causes de l'injustice et de la misère.

Il serait difficile d'exprimer la surprise, l'indignation et la colère de l'aristocratie romaine , la première fois que la loi agraire fut proposée. Ce n'était rien moins à ses yeuxqu'un bouleversement des conditions sociales, un cataclysme de la fortune publique. Il n'y eutpoint assez d'anathèmes pour frapper cette proposition qui cotita la vie à son auteur. Les patriciens qui avaient dépouillé l'État et les particuliers des terres conquises à la guerre, voyaient avec une sainte horreur qu'on discutât leurs droits. Pour peu qu'on les pressât sur l'origine de cette propriété , ils étaient bien forcés de convenir qu'elle était entachée d'usurpation; mais une longue prescription couvrait l'injustice des premiers maîtres; ces terres passées successivement en différentes familles par succession ou par vente, n'y aurait-il pas de la violence à les remettre en partage? C'était ruiner la base de tous les contrats et confondre toutes les fortunes. — Le sénat et la noblesse romaine, qui voyaient le fondement de leur puissance ébranlé par cette loi , auraient volontiers dévoué les auteurs de la proposition aux dieux infernaux.

Nous avons entendu, avec surprise, M. ïhiers confondre, dans un de ses discours, la loi agraire avec le communisme. — Si quelque chose ressemble peu au communisme, c'est la loi agraire. Bien loin de partager les terres, le communisme veut au contraire ramener toutes les propriétés particulières à une propriété unique, à la propriété de l'État. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette différence qui est radicale ; on est libre de penser du communisme ce que l'on veut; quand on en parle, on devrait au moins se donner l'air de l'avoir étudié. Ignorance ou mauvaise foi, M. Thiers, en confondant deux principes si distincts, je dirai même si opposés, a montré que dans ses attaques dirigées contre les écoles socialistes il ne cherchait point à frapper juste, mais à soulever les passions de la majorité.

Comme toute idée nouvelle , la loi agraire fut scellée dans l'imagination du peuple par le martyre. Cassius qui l'avait proposée fut puni de mort, son propre père fut, diton, son accusateur devant le sénat.

L'inquiétude des plébéiens se détourna un instant de la/o! agraire pour se porter surune autre idée. Ce que réclamaient ces hommes, traités jusque-là comme des choses dans la société, c'était un Code qui déterminât leurs droits. Le développement de la conscience coïncide chez les nations avec le développement de la liberté.

Les patriciens résistèrent longtemps à cette demande; la morale politique est l'ennemie la plus dangereuse des usurpations et des privilèges ; l'évoquer, la faire sortir des nuages oii elle sommeillait; déchirer le voile de la justice ; ruiner à Rome les bases de la force sur laquelle reposait la domination des grands, voilà ce que les sénateurs appelaient une curiosité impie, une innovation qui devait porter le trouble dans l'État. Ils cédèrent pourtant : dix hommes (ce titre n'appartenait alors qu'aux patriciens, decein viri) investis de tous les pouvoirs, furent chargés de rédiger et d'écrire ces lois. Rome s'adressa pour cette oeuvre à la Grèce, comme la Grèce s'était adressée à l'Egypte. Cette filiation des sociétés, des jurisprudences, des religions, des philosophies, des littératures des arts, serait exirèmement intéressante à suivre dans un livre spécial, oii l'on traiterait de l'origine et des transformations de la pensée humaine.

La loi fut faite; mais l'autorité de ces législateurs prit bientôt un caractère de tyrannie. Le patricien Âppius, qui personnifiait à Rome le parti de la résistance, devint, au titre près , le chef des décemvirs. La République allait être enveloppée dans la domination d'un seul. Les droits du peuple étaient supprimés, méconnus. La noblesse romaine applaudissait sans doute à l'élévation d'un homme qui sauvegardait ses intérêts, ses privilèges; qui s'était fait la borne du mouvement socialiste ; qui avait refoulé la loi agraire et les tumultueux instincts de la populace dans le silence des prisons. La multitude au contraire détestait cet Appius qui avait confisqué les libertés publiques et qui semblait animé dans tous ses actes d'une fureur royale, regio quodam furore (Florus). Toutefois le peuple ne remuait pas encore Les révolutions ont beau être faites dans les esprits ; les pouvoirs existants ont beau être condamnés, on ne s'aperçoit de rien, jusqu'au moment oîi une circonstance imprévue, dramatique, trace au mécontentement populaire une ouverture pour éclater.

La révolution politique s'était élevée à Rome sur le cadavre de Lucrèce ; la révolution sociale s'éleva sur le corps de Virginie.

Cet A[)pius ( l'aristocratie romaine incarnée dans un homme] dut sa perte à celte brutale et violente passion qui avait entraîné les Tarquins dans l'exil. Apiès avoir abusé de tout ; après s'être étendue, par un horrible sentiment de possession, sur les hommes et sur les choses, la tyrannie, qui se croit maîtresse absolue du droit et de la force, s'attache à violer ce qu'il y a de plus faible, de plus sacré, la femme.

Les décemvirs qui avaient réellement succédé aux rois, qui devaient la puissance aux mêmes causes et qui la faisaient servir aux mêmes intérêts que la monarchie, devaient finir, ô Providence 1 dans la même catastrophe ; l'outrage et le meurtre d'une femme avaient chassé les TJtquins ; les violences exercées sur l'honneur d'une vierge devaient ruiner la puissance de l'aristocratie, de ce décemvirat, dans lequel résidait maintenant la royauté.

Les faits sont connus : Appius amoureux d'une fille du peuple; le père de cette jeune fille, Virginius, un soldat, un centurion ; Virginie promise à Icilius, ancien tribun, homme passionné, et qui |)lus d'une fois avait fait preuve de courage pour la cause du peuple. Tels sont les trois personnages de ce drame historique.

Appius eut recours aux formes ordinaires de la séduction, les présents, les promesses. Une femme s'entremit dans celte négociation auprès de la nourrice de Virginie ; c'était une de ces femmes d'intrigues, donl le métier était bien connu à Rome, qui trafiquent dans toutes les grandes villes sur la beauté des jeunes filles; créatures parasites delà débauche, que le riche méprise et qu'il llatle; qui ont dans leurs manières, dans leurs propos, dans leur nature de serpent, toute l'industrie qu'il faut pour verser le poison dans la vertu, la corruption dans la (leur. Ce n'est pas l'homme qui i)erd la femme, c'est la femme. Comment d'ailleur§ qualifier chez l'homme la Ificheté de ces attaques qui se dissinmient, qui se cachent derrière une autre, qui s'adressent à ce qu'il y a de plus infâme et de plus vil dans un sexe |)our perdre ce que ce même sexe à de |)lus charmant et lie plus honnête !

La nourrice de Virginie repoussa les artifices de cette entremolteuse.

Trouvant toutes les voies de la séduction fermées par l'honneur de la jeune fille et par l'amour qu'elle portait à un autre homme, Appius eut recours à la violence.

Virginie se rendait au Forum ( c'était l'endroit où se tenaient les écoles des lettres ), quand tout à coup un homme jette les mains sur elle; fille de son esclave, esclave ellemême, il lui ordonne de le suivre; si elle résiste, il l'entraînera de force. Paie, tremblante, la jeune fille ne se défend que par ses larmes; mais sa nourrice invoque le secours des Romains ; on s'amasse. Les noms si populaires de Virginius, son père, et d'Icilius, son fiancé, volent de bouche en bouche. La foule devient aussitôt amie.

Le lecteur a deviné que ce personnage nouveau est un client d'Appius, un brutal ministre de sa passion criminelle, homme prêt à tout, effronté, sans cœur, tel enfin qu'il faut être auprès des grands pour devenir les auxiliaires de leurs plaisirs.

. Ce qui m'indigne chez cet Appius, c'est la poltronnerie des puissants, jusque dans l'immoralité. — Si tu aimes celte fille, misérable ! si lu en veux, si une aveugle et fatale passion te pousse vers elle, aie donc, au moins, le courage de la prendre IMaisnon, tu temasques derrière les attaques des ignobles officiers de tes désirs; tu achètes avec de l'or ces sentiments bas, ces services immondes dont l'avarice des grands a développé le germe dans le cœur des pauvres. Tu n'oses pas te découvrir et tu veux déshonorer !

Cependant, attendri par la beauté de la jeune fille, indigné par la violence qui lui est faite, le peuple murmure.

Claudius alors : « A quoi bon cette multitude ameutée? Je veux agir par le droit, non par la force. » 11 appelle Virginie en justice. On arrive devant le tribunal d'Appius. C'était porter la cause devant un juge impartial. On devine la fable du client : cette fille est son esclave, il la réclame. Les lois sont là.

Non content de faire asseoir un coupable amour sur le siège de la justice, Appius couvre sa sentence d'hypocrisie; il n'est rien qu'on ne puisse autoriser par des textes; il établit que le demandeur ne pouvant faire le sacrifice de ses droits jusqu'à plus ample éclaircissement des faits, il lui est permis d'emmener la jeune fille.

Le loup se prépare à entraîner la brebis dans son antre.

Numitorius, oncle de la jeune fille, Icilius, son fiancé, surviennent; la foule leur ouvre un chemin. Au même moment le licteur : « L'arrêt est prononcé, w C'était la formule sacramentelle qui précédait l'exécution du jugement.

Avis aux matérialistes de la loi , à ceux qui confondent le droit absolu avec les sentences de la justice humaine.

Cependant les femmes entourent Virginie; elles lui font un rempart de leur personne, do leur intérêt compatissant, do leurs larmes.

Icilius, malgré l'arrêt signifié par le licteur, s'avance. M C'est par le fer, s'écric-t-il en arrêtant sur Appius des yeux enflammés, qu'il faudra m'éloigner d'ici , si tu veux couvrir du silence l'infamie de tes desseins. Cette vierge sera ma femme. Je dois veiller sur son hoimcur. Appelle les licteurs, prépare les verges et les haches; l'épouse future d'Icilius ne demeurera point hors de la maison de son père. Appuyez la tyrannie sur nos dos et sur nos cous; mais, du moins, é|)argne/, la |)udeur de nos femmes ! J'en appelle à ce peuple qui m'écoute; nos enfants, nos épouses sontelles nées pour snhir le despotisme de vos désirs, ô grands (le Rome I »

La multitude était émue ; en présence de cette fille du peuple menacée parla brutalité du décemvir, il se souvient que l'on a tout dernièrement ruiné le tribunal et l'appel au peuple, ces deux remparts de la liberté romaine. Il se dit que, ces boulevarts détruits, la corruption des grands, leur fureur pénétrera jusque dans l'intérieur des familles, inquiétera jusqu'à la vertu des femmes.

La lutte paraissait imminente. Appius écarte le danger en rejetant sur les opinions politiques d'Icilius, ancien tribun du peuple, les violences de son langage. Cet homme cherche à provoquer une émeute. Ce n'eit point Virginie, ni l'honneur d'une femme qu'il défend, ce sont les passions révolutionnaires qu'il veut exciter. Son indignation est un masque ; agitateur, il cache, sous une apparence de jalousie, les sentiments de haine et de rivalité qui l'animent envers le triumvir, homme d'ordre.

Le peuple ne savait que penser. Cependant Virginie est remise provisoirement en liberté.

On va chercher Virginius au camp. Il arrive le lendemain, malgré les ordres d'Appius, qui avait écrit et qui avait fait tous ses etîorts pour le retenir éloigné. Cependant la ville était suspendue au dénoûment de ce drame. A la première clarté du jour, on se rend auForum. Virginius, en vêtements de deuil, conduisant sa fille, les habits en lambeaux, accompagnée de quelques matrones et d'une foule de défenseurs, paraît. Ses propos fendent les cœurs : « Il n'est point de soldat plus intrépide que lui à la guerre ; mais de quoi lui servent ses services, ses blessures honorables, si, pendant la paix , la violence des grands ose sur ses enfants ce que l'honneur des filles a le plus à redouter dans les villes prises d'assaut. »

Le plus éloquent, ce n'était pas encore ce père racontant sa douleur, c'était le silence des femmes qui regardaient Virginie et qui pleuraient.

Appius raidit contre les dangers de la situation foutes les forces d'un caractère opiniâtre et dominateur. La passion avait troublé son esprit; le pouvoir avait égaré son cœur. Il monte sur son tribunal et adjuge la jeune fille en qualité d'esclave à son client. C'était se la donner à lui-même.

Stupeur et silence. L'étonnement scelle toute cette multitude au pavé du Forum comme un peuple de statues.

Voici queClaudius, le client du décemvir, l'instrument vil, mais courageux, de ses ténébreux desseins, s'avance au milieu des femmes pour saisir Virginie. Un sanglot et des cris lamentables le reçoivent. Mais le père : « C'est à Icilius, s'écrie-t-il, que j'ai fiancé ma fille ; je l'ai élevée pour le mariage, non pour la honte. Te plaît-il de te ruer indistinctement, comme les animaux, sur le premier objet venu de ta passion? Si ces citoyens qui m'entourent le souffriront, je ne sais ; ils ne le souffriront pas , je l'espère du moins, ceux-là qui ont des armes! »

L'homme auquel Virginie est adjugée insiste pour qu'on lui remette sa marchandise, sa chose, son esclave. Le groupe des femmes et celui des défenseurs le repoussent. Tumulte, cris, imprécations. A la voix du héraut, le silence se rétablit.

Appius continue son système de fourberie. Ce sont les passions démagogiques, les mauvaises doctrines; ce sont les suppôts de la loi agraire, du partage des biens, qui ont élevé cette tempête. Il a eu connaissance de leurs manœuvres et de leurs projets perlurbaleurs. Ces incorrigibles ennemis de l'ordre n'ont cessé de conspirer toute la nuit.

Les sociétés secrètes agitent Rome. En présence de si graves dangers, son devoir, à lui, chef des triumvirs, n'était-il pas de prendre des précautions pour que la tranquillité publique ne fût pas troublée. Préparé à la lutte, il est descendu au Forum avec des hommes armés, non pour tourmenter les citoyens paisibles , mais pour réprimer les entreprises de ceux qui essayaient de troubler la ville. II saura maintenir la dignité des pouvoirs dont il est revêtu. Ainsi ce que le peuple a de mieux à faire, c'est de ne bouger point. « Va, licteur, écarte cette foule, ouvre au maître un chemin pour qu'il puisse saisir son esclave. »

Son ton est si impérieux , si courroucé ; il balaie si puissamment la foule d'un geste , que toute cette multitude, accoutumée au respect de l'autorité, s'écarte d'elle-même : Virginie demeure là temblante, abandonnée, seule.

Il la tient. Une sombre joie éclate sur ses traits féroces et luxurieux.

Alors Virginius, voyant sa fille sur le point de tomber entre les mains de ses ravisseurs : « Appius, dit-il en adoucissant le son de sa voix, pardonne à la douleur d'un père l'amertume de mes reproches, je te demande 'de dire à ma fille et à sa nourrice un dernier mot. » .\ppius consent par son silence. Le malheureux père tire à l'écart sa fille et la nourrice, près d'un temple, dans un endroit qu'on appela plus tard à Rome les Boutiques neuves, et là : « Mon enfant, s'écrie-t-il, parce moyen, le seul doni'je dispose, je te rends la liberté. » En achevant ces mots, il lui plonge dans le sein un couteau qu'il vient de prendre sur l'étal d'un boucher.

Tirant alors ce couteau tout sanglant du sein de sa fille inanimée, et levant ses yeux vers le tribunal : « Appius, s'écrie-t-il, par ce sang je dévoue ta lête aux dieux infernaux ! »

C'était la répétition du terrible serment qui était tombé des lèvres de Brutus sur la tôle desTarquins.

Le sang^ d'une femme avait fécondé la révolution politique; le sang d'une jeune fille féconda la révolution sociale.

Les plébéiens eurent leur idéal comme les patriciens avaient eu le leur dans Lucrèce, mais pins pur, plus désintéressé. La Lucrèce du peuple est une vierge. Elle n'obéit pas, comme la femme dé CoUatin, à des considérations de rang, de naissance ; elle ne cède pas à son ravisseur dans la crainte d'avoir un esclave couché dans son lit, à côté d'elle, cadavre contre cadavre; à l'accusation d'adultère, dans des conditions qu'une femme libre ne pouvait envisager sans horreur, elle ne préfère pas l'adultèie même ; elle ne cherche pas à réparer sa faiblesse par ce je ne sais quoi de dur et de forcé dans la vertu qui convient peu au caractère de la femme; non, victime innocente et résignée, Virginie consent au sacrifice : elle ne se tue oas, elle meurt.

Le premier mouvement est de s'étonner que ce couteau, Virginius ne l'ait point destiné au bourreau de sa fille. Qu'il fût oui ou non conseille dans cette action par la politique de la vengeance, toujours est-il qu'il découvrit le meilleur moyen d'assurer la perte de son ennemi. L'assassinat, quoique légitime dans cette circonstance, aurait remis l'intérêt du côté du décemvir. Il y a des moments oii le plus grand mal qu'on puisse faire aux dominations établiessur la violence et sur la ruse, ce n'est pas de les attaquer, c'est de faire peser sur leur tête la responsabilité des souffrances qu'on s'impose pour la liberté. Vous qui travaillez à ren-

verser une tyrannie inébranlable par la base, voulez-vous réussir inévitablement, sûrement? Ne tuez pas : mourez! Dans cette sombre tragédie où se détachent les notes de la nature, les plus fortes et les mieux accentuées, — le père, l'amant, le séducteur, la tille, — on sent palpiter, malgré soi, le cœur de l'histoire. Une idée de femme se mêle deux f is dans l'esprit des Romains à l'idée de la liberté reconquise. Il existe, en effet, dans l'amour de la patrie, de la gloire nationale, de la république, une sorte de passion sexuelle, si l'on ose ainsi dire, qui mole la nature avec l'idéal et l'idéal avec la nature.

Que la révolution sociale se soit produite à Rome , si l'on peut s'exprimer ainsi , par la plaie d'une vierge ; que l'idée d'une réforme puissante soit sortie d'un jeune sein convoité par un riche et ouvert par le couteau ; que le mépris des droits de la femme aient tracé le chemin à la vengeance populaire, je ne vois rien là qui m'étonne. I! y avait , sachez-le bien , du droit de jambage dans la Révolution française. Oui, de tous temps , l'immoralité des grands , le marchandage des sexes, la possession violente ou calculée des filles du peuple par les favoris de la richesse ou de la naissance, telle a été la» cause dominante , quoique occulte , des changements dans les États. Les hommes politiques, je le sais , ne regardent pas ;i cela ; ils mettent les causes

de la grandeur ou de '"*'■

la décadence des pouvoirs dans le plus ou

moins de résistance habile , dans les surprises et les coups de main, à leur aise! mais pour moi je suis convaincu que, si une rétorme sociale, profonde, doit prochainement éclater chez nous, comme je le crois, elle sortira surtout de la déplorable condition que nous avons faite aux femmes, de leurs souffrances, de leur abaissement, des tentati ver, auxquelles les expose l'inégalité des fortunes, de l'esclavage qui les entoure, sous la forme de la misère, et qui étend partout sur elles ses mains immorales.

La femme est le moule des révolutions, moule invisible, mystérieux, inaperçu jusqu'ici ; car l'histoire n'a vu, jusqu'à cette heure, que la matière des faits et que les accidents des choses. La femme est le moule des changements, des

réformes, parce que sa tète, son cœur surtout est un puits de souffrances, un puits de larmes, et que dans ces profondeurs ténébreuses du senliment s'accomplit le mystère de toutes les régénérations politiques ou sociales.

Revenons à Rome et suivons le dénoiiment de ce drame. Icilius et Numitorius soulèvent le corps sanglant. Les femmes le suivent avec des cris. Belle dans son innocence, plus belle encore dans la mort, Virginie parle au cœur des inères. Mais les hommes réclament tout d'une voix la puis sance tribunitienne et l'appel au peuple. Icilius, lui-même,

mariant son amour, sa vengeance, son indignation à la politique, n'a plus d'intérêt à défendre que celui de cette multitude dépouillée de ses droits; c'est elle qu'il épouse, voilà désormais sa femme !

La lutte s'engage furieuse. Appius disposait de toute la force organisée : police, finances , armée. Le peuple n'avait que son droit et la parole. Telle est la puissance morale de cette parole et de ce droit qu'Appius, au milieu de tous les remparts de la force perd, la tèle, le courage ; il se réfugie dans sa maison,voisine du Forum, à l'insu de ses adversaires et la tèle enveloppée de sa robe. Cet .\piiius est un modèle de ces caractères raides, insolents, provocateurs, tant qu'ils se sentent le pied aliermi sur la base de l'autorité., mais qui, cette base leur manquant, \^- tombent avec une fai-

blesse méprisable.

Le retour de Virginius au camp pioduil une émotion dans l'armée. Les soldats marchent en ordre vers la ville et occupent le mont Aventin. La foule accourt. Le peuple convient de réclamer sa liberté et de créer des tribuns. Du reste point de violence. 11 ne manquait plus qu'un chef; on en nonmje deux : Valère et H'jrace.

Le bandeau déchiré, les yeux du peuple aperçoivent dans les ombres du souvenir tous les crimes d'Appius, l'assassinat de Siccius Denlalus qui parlait hardiment et combattait de même, son hideux libertinage, son mépris de la multitude, son orgueil et son insolence dans le pouvoir; heure leriible et suprême du jugement dernier des règnes, où toutes les taches se révèlent à la lumière !

Ruugel

Le sénat s'assemblait tous les jours, mais sans s'entendre : l'initiative était passée au peuple. Nous aurons plus d'une fois l'occasion de remarquer l'inertie et l'impuissance des assemblées au milieu des mouvements politiques.

Cependant, l'armée mêlée au peuple faisait toujours grève. La constance est l'élément du succès dans les révolutions. Se retirer, faire le vide, cette politique dont on a tant parlé dans ces derniers temps et que le peuple a pratiquée chez nous, sans trop s'en trouver mal, cette politique, dis-je, n'est pas nouvelle; on voit qu'elle était connue à Rome. Citoyens et soldats imitaient dans cette nouvelle retraite la modération de leurs pères. Une telle résistance calme inquiétait prodigieusement l'aristocratie romaine. Rome n'était plus qu'une vaste et étrange solitude; n'étaient quelques vieillards dans le Forum, plus personne. — On vit alors ce que c'était qu'une ville sans peuple. «Est-ce pour les toils elles murailles que vous ferez des lois? » disait un orateur au sénat.

Il y avait un autre spectacle non moins fait pour su'-prendre les regards, c'était l'autorité aliandonnée, se déballant elle-même dans le vide et dans l'isolement : on voyait dans le Forum plus de licteurs que de citoyens en toge; tous les moyens de répression et rien à réprimer. Nous avons eu quelquefois à Paris l'équivalent de celte scène, dans ces jours où l'on voyait çà et là des fusils, des canons, des soldats, au milieu de nos rues désertes ; la ville emplie par les armes dans des intentions que nous ne voulons point pénétrer ici, et abandonnée par le peuple; la résistance partout, l'émeute nulle part.

Le sénat délibère sous la pression de cette solitude et prononce la déchéance des décemvirs Une seule chose était à craindre, c'est que leur personne ne fût massacrée, tant était grande la haine qu'ils inspiraient. Valère et Hoiace, qui avaient commencé le mouvement, allaient le terminer. Envoyés par le sénat pour pailementer, ils sont accueillis par des cris de joie. Icilius paile au nom de fout le peuple. C'est lui qui pose les conditions : il exige le rétablissement de la puissance tribunitienne et l'appel au peuple, une amnistie générale, la tête des décemvirs. Tout fut accordé, hormis les têtes. Les deux délégués donnèrent quelques bonnes raisons de ce refus : — II faut se contenter de recouvrer sa liberté sans nuire à ceJle des autres ; il n'est point permis d'être cruel, même en haine de la cruatité, ni tyran envers les tyrans. "Cette politique sage prévalut, malgré l'opposition bien juste d'Icilius. Le peuple se montra dans cette circonstance ce qu'il est toujours dans l'histoire, magnanime. Malgré tant de besoins et une multitude si grande le champ d'autrui fut respecté. Le désintéressement et la probité des plébéiens fut de la part du sénat l'objet de félicitations enthousiastes. Cette comédie se renouvelle après fous les grands mouvements politiques; on flatte, non sans raison, le peuple qui a eu la société tout entière sous la main et qui l'a rapportée intacte entre les mains de ses propriétaires; \Tiais, le danger passé, on agit bientôt envers lui comme si on voulait le faire repentir de sa modération et de sa délicatesse.

Les décemvirs déposèrent leurs pouvoirs sur le Forum aux acclamations do la foule.

Les tribuns nonnués furent Virgilius, en tête de la liste; après lui Icilius et Numitorius, amant et oncle de Virginie. Nous avons vu de même, aju'ès le déshonneur et le meur-

tre de Lucrèce, les auteurs de l'insurrection entrer dans le consulat. Les deux révolutions se répètent.

Les nouveaux tribuns furent revêtus d'un caractère inviolable, — non cette inviolabilité fictive que la toute puissance d'une assemblée peut vous enlever en un instant , mais une inviolabilité réelle, profonde, consacrée par des cérémonies religieuses.

En fait , le peuple ne venait de reconquérir que ce qu'il avait perdu, le rétablissement des tribuns et l'appel au peupie; en droit, les conséquences du mouvement devaient être beaucoup plus étendues; cette insurrection pacifique fit tomber les derniers remparts que le sénat, assiégé sur foule la ligne, opposait encore aux envahissements de la démocratie.

Après les violences des triumvirs qui avaient voulu faire revivre soUs leur gouvernement toutes les prérogalives, tous les abus de la monarchie, après surtout l'attentat d'Appius, on devait s'attendre S une révolution sanglante et vengeresse; il n'en fut rien; ceci doit nous donner une grande confiance dans les mobiles qui dirigent l'humanité; les situations les plus graves et les plus compliquées , celles que les esprits sérieux envisagent avec terreur pour l'avenir, se dénouent quelquefois , au moment où l'on s'y attend le moins , par une solulion simple et naturelle, sans perturbation, sans représailles, par la setile victoire du droit sur la force et de la justice sur l'usurpation armée.

L'iiuloiité des triumvirs fut renversée; mais la loi qu'ils avaient faite resta. Cette loi, qui le croirait? est un monument élevé îi la démocratie. En voici un des articles : « Ce que le peuple a décidé en dernier lieu , est le droit fixe et la justice. »

Il se trouva (comme il arrive presque toujours) que la tyrannie avait travaillé pour la liberté.

Après toute révolution, le peuple s'environne de ce qu'il appelle des garanties; une loi détermina que tout agresseur des tribuns ou des édiles (deux magistratures populaires) verrait sa tête dévouée aux dieux infernaux et ses biens confisqués au profit du temple de Cérès, de Liber et de Libéra. ,

Il faudrait éciire des volumes pour montrer le lien qui unit ces divinités protectrices du peuple ; il faudrait montrer comment le pain et le vin (Cérès et Bacchus ou Liber) sont en quelque sorte les gardiens de la liberté ; mais le sujet de notre ouvrage ne comporte pas ces développements, non est his locus. Du jour où l'on étudiera la mythologie des Grecs et des Romains au point de vue socialiste, on y découvrira des merveilles.

Ce qui étonne , c'est de voir le peuple, vainqueur par sa retraite, mettre cette victoire sous la protection de ces mêmes croyances religieuses, de ces mêmes influences sacerdotales, qui avaient consacré les abus du pouvoir sous les rois , sous les consuls et sous les triumvirs. Cette erreur dans laquelle le peuple tombe après toutes les révolutions est respectable sans doute , car elle témoigne chez lui de ses sentiments pieux , de son,attachcment au dogme national. Pourquoi faut-il que cette confiance soit presque toujours trompée, et que les révolutions populaires, en croyant rendre hommage à Dieu, ne fassent le plus souvent que confirmer entre les mains de leurs ennemis une autorité sacrée, dont les grands et les prêtres se servent [)lus lard pour faire la guerre aux intérêts de la démocratie!

Le peuple était descendu du mont Aventiii (la liberté descend toujours des montat;nes) apportant avec lui, dans les flancs tumultueux de son annét! pacifique , non lu vengeance, mais la justice.

Ce|)endant Appius insultait encore par sa liberté personnelle aux mânes de Virginie, à l'honneur des vierges plébéiennes que sa lubricité avait outragé dans la fille d"un soldat, aux libertés publiques dont il s'était porté le bourreau; le châtiment de cet homme était réclamé par les senliments de la nature et par la morale des sociétés.

C'est une grande page de l'histoire romaine : Appius comparaît dans le Forum devant Virginius, — l'accusateur et l'accusé, le patricien et le plébéien , le crime et le châtiment, le pouvoir déchu el la liberté naissante.

Appius s'avance : autour de lui une escorte de jeunes rpatriciens, des clients , des satellites , enfin tout ce qu'un pouvoir tombé garde encore de dévoùments intéressés, d'espérances parasites, d'ambitions incorrigibles et implacables. La vue de ce cortège fait naître des impressions bien contraires. Les uns, comparant le sommet à la chute, s'attendrissent sur ce changement de fortune, quantum mutalus ab illu ; les autres voient dans la présence de cet homme, si différente qu'elle soit de l'ancienne, un souvenir et un rcllet de son infâme tyrannie.

Virginius avait assigné Appius. Après toutes les révolutions les rôles changent; les pouvoirs anciens avaient appelé le peuple à leur barre ; c'est le peuple qui appelle maintenant les pouvoirs à son tribunal.

Alors Virginius : « Appius Claudius, je te fais grâce pour tous les forfaits qu'au mépris des dieux et des lois tu as accumulés l'un après l'autre pendant deux ans. Pour un crime seul je te ferai , si lu ne choisis un défenseur, conduire aux liens; ce crime (est-il besoin de le rappeler?) c'est d'avoir, contre les lois, refusé la liberté provisoire à une personne libre »

Ici c'est le père qui parle. Dafis les actes regrettables qui suivent les révolutions, il y a, croyez-le bien , des vengeances qui prennent racine dans les sentiments de la nature, dans les droits outragés de la famille : en 93, plus d'un paysan vengeait sur le chiiteau sei|»neurial, livré aux flammes ou au pillage, l'honneur de sa filh; séduite, de sa femme souillée. Ce n'est pas pour rien que la nature a gravé dans le cœur du peuple cet attachement aux siens, ce sauvage amour de la famille, que vous ne retrouverez pas, on à beau dire, chez les classes aristocratiques : elle a voulu que ce sentiment si vif, que cette atîection du sang fût , dans les classes plébéiennes, le rempart de la liberté.

Appius est condamné d'avance; il cherche des yeux un défenseur el ne rencontre autour de lui quedes visages qui l'accusent. Déjà l'oflicier chargé d'arrêter les criminels étend les mains sur lui. — «J'en appelle, s'écrie Appius! » — C'était la foi'mule par la((uelle on invoquait les garantii^s delà liberté provisoire. Seulement ces mêmes garanties, Appius ne les avait-il pas violées envers celte jeune liile qui, elle aussi, implorait le secours des lois. — J'en appelle ! Voilà donc cet Appius réduit à recourir à cet appel au peuple qu'il a lui-même supinime, détruit, à réclamer des droits (|u'il a foulés aux pieds, à se réfugier dans des libertés i|u'il avail abolies. Aussi, dit l'histoire, sa voix se perdit dans le silence, silencium fecit.

Décemvirs de toutes les l'jtoiiues, ministres de toutes les réactions, organes de l'autorité, quelle (jue soit sa forme,

réfléchissez-y à deux fois avant de toucher aux droits du peuple : prenez garde ! Ces libertés que vous enlevez aux autres, vous en aurez un jour besoin pour vous-mêmes; ces garanties que vous efticez, elles seront nécessaires dans la suite pour vous couvrir ; cette constitution que vous ébranlez, vous serez trop heureux de vous y donner rendez-vous ; ce suffrage universel que vous détruisez, vous l'invoquerez à votre tour... Il sera trop tard : comme Appius , vous ne rencontrerez autour de vous que le dédain et le silence!

Malheur à ceux qui, par une résistance insensée, se placent hors la loi commune, hors l'opinion publique, hors la société : le jour viendra oii ils imploreront la justice qu'ils ont méconnue et où ils la trouveront muette.

L'ex-décemvir ne cessait pourtant de rappeler les services qu'il avait rendus à la démocratie. C'est la seule planche de salut qui reste aux hommes d'État après le naufrage de leur autorité. Il invoquait ses lois, encore debout au moment oii l'on mettait l'auteur dans les ]M-isons, ses lois favorables à la liberté et à l'égalité des citoyens. — Le caractère d(^ cet Appius n'est pas rare chez les hommes politiques. On trouve toujours et partout dans les rangs de la résistance des esprits avancés : interrogez-les sur les principes, ils sont d'accord avec vous : ils veulent le progrès, l'extinction du |)au[)érisme, la participation de tous aux fruits du travail, que sais-je encore? C'est plaisir de les entendre raisonner. Suivez-les dans la pratique : vous verrez que tous leurs actes sont contraires à toutes les réformes.

Oh ! les raisons ne manquent pas dans leur bouche jiour justifier ce contraste. Ils vont aussi loin qu'on peut aller dans l'idéal; mais les temps ne sont pas venus, mais les multitudes ne sont pas mûres pour la liberté. Il faut encore conserver quelque temps sur le peuple, en l'aggravant même, le fardeau du pouvoir ; il faut s'armer des vieilles institutions comme d'un rempart contre les impatiences de l'esprit nouveau. Plus tard On verra; plus tard, quand les passions seront calmées, quaml l'ordre sera rétabli, on fera des concessions au progrès. — Les malheureux ne s'aperçoivent pas qu'ils tournent dans un cercle vicieux : pour que les irritations s'apaisent, pour que l'ordre, comme ils l'entendent, se rétablisse, il faut que les mesures décompression cessent.

Tous ces raisonnements n'aboutissent qu'à un aveu d'impuissance ou d'hypocrisie. A ces Jaiius politiques, dont une face est tournée vers le progrès, l'autre vers la résistance, nous préférons, pour notre compte, ceux qui, mettant leurs doctrines d'accord avec leurs actes, regardent résolument, carrément en arrière, et qui reculent, si l'on peul ainsi dire, des deux pieds.

Appius fut conduit en piison, oii il se donna la mort. Les autres décemvirs furent punis par l'exil et par la confiscation de leurs biens. Claudius, l'infâme ministre d'une passion brutale, fut cité et condamné. Les mânes de Virginie, après avoir erré pour deniaiider justice autour de tant de maisons, quand il ne resta plus de coupable à punir, Irouvèrcîiit enfin le re|)os, et la liberté respira.

Après une révolution accomplie, il ne faut pas de vengeances, mais il faut des exemjiles. Quand, le lendemain d'un mouvement populaire, on voit les hommes qui . par leur entêtement et leur fureur de résistance, ont précipité la fortune publique dans cette grande lem[)êle, revenir librement dans la ville, sans jugement, sans avoir fiil amende honorable au principe du gouvernement transformé; quand

HISTOIBE DES MARTYRS

on les voit, mieux encoie ! insulter par leur présence, par leurs écrits, par leurs intrigues, à l'ordre nouveau qui les couvre fie sa clémence et de sa magnanimité, oh ! alors on peut dire qu'il n'y a pas eu de révolntion, ou que cette révolution a été confisquée par les ennemis de la morale publique!

Consternée, l'aristocratie romaine regardait passer cette justice du peuple. C'était la première fois que le châtiment élevait sa main vers ces régions élevées, que la naissance et la fortune mettaient, pour ainsi dire, au dessus de ses coups. Les patriciens voyaient toutes ces mesures avec peine, mais sans y mettre obstacle. La terreur les tenait en respect, quoique le sang n'eût pas coulé. Profiter de cette stupeur de l'aristocratie, de cette terreur morale, pour arracher des réformes utiles et pour fonder le règne des lois, c'est ce que firent les tribuns à Rome, mais timidement. Ils laissèrent cette frayeur se dissiper et l'orgueil des patriciens se raffermir.

Les révolutions n'ont qu'un tort, c'est d'avoir pour de leur œuvre. Dès le lendemain de leur avènement, elles cherchent à se faire pardonner l'audace qu'elles ont eue de naître.

Un fait, plus important qu'il ne semble au premier coup d'oeil, consolida dans la Ville la victoire que le peuple venait de remporter sur l'aristocratie romaine; ce fut l'inscription, sur des tables d'airain, des lois faites parles décemvirs. Quoique ces lois ne fussent pas toutes, il s'en faut, à l'avantage du peuple , quoiqu'elles fussent d'ailleurs démenties journellement dans la ville par la pratique de la justice, dont les patriciens disposaient presque seuls, malgré le texte écrit, ces oracles du droit gravés sur le bronze et posés sur les monuments publics, n'en représentaient pas moins un progrès ineffaçable dans les institutions et dans les mœurs -

Trois mots inscrits sur nos monuments publics, trois mots démentis par tout ce qui se passe sous nos yeux , voilà ce qui nous reste à cette heure de la révolution du 24 février; mais ces trois mots n'en constituent pas moins une conquête très réelle, la conquête du principe, la conquête du droit. Toutes les réactions peuvent gratter ces trois mots granitiques de leurs ongles impuissants; elles peuvent les couvrir de plâtre ou de boue ; ces trois mots n'en indiquent pas moins le chemin de l'avenir, de l'avenir qui appartient, quoi qu'on fasse, à la liberté, à l'égalité, à la fraternité sociale.

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