‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 4 sur 49 · DE LA LOI DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DE LA LOI DE L'HISTOIRE

Nous ne voulions que suivre le développement (le la liberté dans le monde , mais comme ce sentiment est tout l'homme, il se trouve que nous avons fait, sans le vouloir, une histoire de l'humanité.

Nous avons dû chercher alors une loi qui embrassât les rapports des peuples, leur succession , et qui délerminùt le passage des sociétés anciennes aux sociétés nouvelles.

Cette grande loi de l'histoire, c'est la solidarité humaine.

Le sentiment de la sociabilité est tellement tracé dans notre cœur, (ju'on n'a jamais rencontré, même dans l'état de nature, des hommes vivant à l'état

pniiME.rinn.

complet d'isolement ; mais la loi d'individualisme dominealors parmi les différents groupes d'une même race.

La première condition de l'état social à sa naissance , c'est le fractionnement. Tant que les peuples vivent sous cette loi sauvage, ils se tiennent moralement à distance les uns des autres, et réalisent dans leurs rapports empreints de violence cotte parole de Hoblie : riionnne est le loup de l'homme.

La civilisation et le progrès des idées développent un nouvel onlr(! de rapports.

L'homme n'existe pas seulement par lui-même , il existe encore par sa relation à l'humanilé. Ici commence, pour les êtres vivant en société, une série de droits et de devoirs inconnus dans les âges précédents. Les citoyens d'une mémo

cité, les eiiliints d'une iiiûmc nation, les indigènes d'une même contrée, les hal)itants du même globe, reconnaissent alors peu à peu qu'ils ont des intérêts communs, et qu'en travaillant pour les autres , ils Iravaillent pour eux-mêmes. C'est là ce que nous appelons ht solidarité.

Le contraire de la solidarité c'est l'égoïsme , c'est-à-dire ce sentiment étroit qui rappoite tout à l'individu , qui isole les intérêts de manière à ce que le bien de l'un soit le mal de l'autre. Le règne de l'égoïsme est la condition des sociétés imparfaites : ce sentiment du moi est la racine de la liberté humaine, et comme tel il doit être respecté ; mais il a besoin , pour ne point dégénérer en un élément de dissolution, d'avoir pour auxiliaire le sentiment de la justice et celui de la fraternité.

Ce serait, d'ailleurs, une grave erreur de croire que la solidarité soit ennemie de l'indépendance : ù mesure que les rapports sociaux se fondent, les libertés s'étendent etse compliquent.

Dans le monde ancien , les sociétés ont été établies sur l'égoïsme; elles se sont perpétuées jusqu'à nos jours sur cette base étroite et ruineuse : Chacun chez soi, chacun pour soi. Les libertés étaient alors relatives à la force , pauvres libertés, sans cesse en guerre les unes contre les autres, et qui trouvaient partout leur limite dans l'imperfection même de l'état social. Les libertés publiques et privées ne sont fortes que quand elles ont trouvé leur lien : ce lien est dans l'union des intérêts.

Cependant le principe de l'égoïsme est ébranlé. Depuis le christianisme, depuis la philosophie du xviii^ siècle, depuis surtout la Révolution française, la société tend à se constituer sur le principe contraire, sur la sulidarité des hommes et des peuples.

Il existe un vieil adage précieux à cause de sa crudité naïve : « Charité bien ordonnée commence par soi-même.» A cette proverbiale erreur qui résume cyniquement la philosophie des faits sous le règne de l'individualisme et de la liberté restreinte, la solidarité moderne substituerait volontiers cette autre formule : « Charité bien ordonnée co mence par les autres. »

L'expérience démontre en cfl'et, après la conscience, que les intérêts généraux, loin d'êlrc opposés aux intérêts personnels, en sont au contraire les satellites , les auxiliaires. Ce que l'individu fait pour la société retdîirne à l'individu, avec accroissement de bénéfices. 11 y a donc une sorte d'égoïsme dans le dévoùment de l'honiniç à la communauté , mais c'est un égoïsme anobli , éclairé, qui place l'homme vis-à-vis de ses frères dans des rajiports de bien-être , de perfectionnement, d'action et de réaction muluelle. Les libertés, ainsi associées, non confondues , s'accroissent el se développent par leur alliance.

Nul ne peut nuire à ses semblables qu'il ne devienne aussitôt et du même coup la victime de son injustice , l'esclave de son oppression. Faire du mal aux autres, c'est s'en faire à soi-même. Quiconque entreprend sur la propriété ou sur la liberté de son prochain , laisse dans cette violation même moitié de son bien-être et de son indépendance. Il y a une justice inhérente aux institutions qui fait que les classes privilégiées ressentent par un terrible retour une partie des maux qu'elles font endurer auxautres classes. C'est la grande loi de châtiment historique. Les révolutions sont, sous ce rapport, des manifestations du droit : elles vengent la loi de solidarilé méconnue, fouli'c ;iux pieds.

La solidarité est l'organisation même de la Providence.

La civilisation, fdlc de l'homme et de Dieu, n'aura réalisé son idéal, c'est-à-dire le bonheur du genre humain, que quand le principedc la solidarité, associé, combiné avecleprineipe du moi qu'il agrandit et qu'il dégage, en le purifiant, aura régénéré nos rapports sociaux. Alors seulement, les hoamies sortis d'une même origine reconnaîtront qu'ils ont sur la terre une destinée à la fois distincte et commune. Ils participeront tous, sans se confondre, aux produils enfantés par le travail , et contribueront tous par un ordre de relations enchaînées à la prospérité, à la liberté de chacun. C'est vers ce but que marche le progrès, depuis l'origine du monde ; la philosophie de l'histoire n'est que cela.

L'Évangile avait dit : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. » La philosophie de l'histoire va plus loin, elle dit : « Faites aux autres tout le bien que vous pourrez; car c'est à vous-même que vous le faites, les hommes étant liés les uns aux autres par des attaches mystérieuses qui font de l'humanité une même âme et un même corps. »

La solidarité est la charité sociale: eileréalise par la science ce que l'ancienne charité avait essayé de produire par la foi ; mais elle ne peut rien sans le concours de la liberté humaine, dont elle est elle-même une dépendance, une annexe. La solidarité est ennemie, dans de certaines limites, de la concurrence, mais non de l'émulation. Elle respecte la personnalité humaine. Elle ne veut pas que l'homme devienne une abeille dans la ruche. Ce qu'elle combat, c'est la spoliation et la guerre. Elle ne veut pas que le capital dévore la substance même du travail et du travailleur. Le commerçant qui cherche à miner son voisin par une activité hostile ou à l'aide de moyens que la conscience désavoue, qui veut se faire de la place pour lui seul sur le monde, vit encore sous la loi barbare; c'est un citoyen du vieux monde. Ne croyez pas, d'ailleurs, qu'il jouisse impunément de ses entreprises sur le bonheur et la liberté de ses semblables. Le mal qu'il fait aux autres trouble son repos et se retourne contre lui-même. Il s'enrichit; mais il souffre.

Tout privilège est la racine d'une infortune pour celui qui le subit et pour celui qui l'exerce.

Cette grande loi de l'histoire, — la solidarilé, — est le mobile de tous les dévoùments, de tous les sacrifices. Elle nous enseigne que mourir pour les autres, c'est mourir pour soi-même. Elle attache un attrait au supplice, si hideux qu'il soit. Elle tend la palme à tous les martyrs. Elle console toutes les victimes, en versant leur mort dans l'iiumniiilé, qui ne meurt pas.

Ce sentiment de solidarité est répan lu dans toute la iialure, même dans la nature inférieure. Les animaux les moins avancés se sacrifient invariablement à la conservation de l'cispèce; mais ce qui, chez eux, n'est qu'un instinct, quelque chose de tracé dans leurs organes, devient chez l'homme un sentiment libre et volontaire. Le sacrifice, chez l'homme, est une impulsion de l'amour.

Comparez la liberté du sauvage, celte liberté élémentaire, réduite à sa plus simple expression, la liberté de se porter où il veut, la liberté de locomotion, avec toutes les libertés délicates et compliquées qu'a créées l'état social : quelle distance ! hé bien, ces libertés ont été conquises sur la nature, sur l'ignorance, sur lu barbarie, sur le privilège, une

DE L.V LIBERTE

à une, laborieusement et péniblement; chacune d'elles, en naissant, a ouvert une tombe.

Plus généreux que les animaux, parce qu'il est plus grand (l'élévation des êtres se mesure à lu profondeur de leur dcvoùmenl), l'iionmie ne se sacrifie pas seulement à la conservation de son espèce sur le globe; il s'immole au progrès, au développement de sa race; il s'immole aux idées , filles aimées de l'intelligence; il s'immole aux principes du vrai, du beau, de l'utile ; il s'immole à toutes les transformations du genre humain ; il s'immole à ce monde idéal dont les splendeurs l'attirent jusque derrière le voile de la mort. • Le sage Soloii avait pressenti la loi de solidarité; on lui demandait quel était le meilleur gouvernement, il répondit: « C'est celui oii l'injure d'un seul est l'injure de tous. »

Ce que Solon disait d'un gouvernement, nous pouvons le dire maintenant de toute l'humanité.

Nous vivons en société avec les pr0[)hètes, les apôtres , les réformateurs, les philosophes anciens; nous sommes morts , pour ainsi dire , dans tous ces martyrs qui ont précédé, dans la suite des temps, la cité nouvelle : c'est justice que de nous identifier à leur soufi'rance , à leur agonie, comme ils nous ont identifiés à leur victoire. Par eux, mais par eux seuls, la liberté s'est incarnée sur la terre. Dans les plis de leur linceul , ils embrassent le présent, l'avenir, l'éteinité.

L'humanité, cette sublime boiteuse (se souvenir du songe de Jacobj, marche, traînant avec elle toutes les existences , tous les événements . tous les progrès, tous les mondes , toutes les civilisations oii elle a passé.

Ce lien de solidarité avec les époques mortes fait le charme de l'histoire. En apprenant on croirait se souvenir. C'est que chacun de nous porte en lui tout ce qui a vécu.

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