I.r VKM.Kl'Il
gure, a revêtu dans la croyance à l'immortalité un attrait fatal, une beauté irrésistible et toute puissante.
Les noms, nous les passons ; il faudrait des volumes pour les contenir. L'Église, en dépouillant les tables de la proscription romaine.en a fait un volumineux martyrologe qui se lit encore au réfectoire dans les séminaires et les couvents. Tous les jours de l'année sont chargés d'une commémoration funèbre. Ces sombres éphémérides apprennent aux chrétiens ce que la victoire de leurs principes a coûté de sang ;i l'humanité.
Les ignorants , les savant, tous y passent, surtout les simples, les malheureux , les déshérités , tous ceux pour lesquels la terre était mauvaise , et qu'un sublime instinct avertissait de se dévouer au salut de leur race , à l'alVranchissement des esi.'Iaves et des réprouvés. Il ne faut pas croire que toute cette multitude chrétienne fût exempte des souillures du vieux monde. El le avait ses vices et des plus grossiers. Terlullieii nous apprend qu'il se passait dans les ]irisons toutes sortes do choses contraires à la I pudeur. Les tables de connuunion étaient déshonorées par l'ivrosnerie et par l'intempérance, il n'y a rien (le surprenant à ce que les sectateurs d'un dieu nédans une étable fussent des gens de la classe médiocre ; ils ap|K)rtaient à la foi nouvelle l'ignorance et les mauvaises habitudes que leur condition avait inoculées en eux.
Dans les conmieiK-emeii'.s siirlout, il y avait une lutte entre la doctrine et les éléments malsains sur lesquels cette doctrine devait agir. Le feu purifia tout.
La lutte fut longue, avec des allernalives et des mouvements en sens contraires. .\ la victoire succéda la réaction, à Constantin, Julien l'Aj^ostat. Ce Julien était un sage, un pliiloso]ilie, un homme d'Élat. La face tournée vers le passé, il voulut conserver le paganisme, conserver la socii'lé romaine. Il y perdit son temps, sa réputation, sa vie. C'était pourtant un grand esprit. Julien recommença le rôle (le ce solilat fjrec qui, au milieu de l'action , les deux bras coupés, retint une galère avec ses dents.
Tout mutilé (|ird fût, le paganisme lui semblait de force
à retenir le mouvement, à retenir la société qui dériva*!. Sa résistance fut liéroïque et cligne d'une meilleure cause. Il appuya sur le système de la force. Tout ce que le génie des réactions peut faire pour ramener le passé dans les institutions et dans les mœurs, il le fit. On connaît sa fin. Cette fin sera celle de tous les hommes qui veulent lutter contre lo progrès, contre l'idée de l'avenir. Blessés à leurs propres armes, accablés par la force morale contre Inquelle ils se raidissent, emportés par la défaite du vieux monde, ils jetteront eux-mêmes leur sang et leurs entrailles vfsrs le ciel, en s'écriant : « Révolution, tu as vaincu 1 »
Quand le bourreau manquait , les premiers chrétiens se faisaient eux-mêmes leur bourreau. Ensevelis dans les déserts, dans les catacombes , ils exerçaient sur leur propre corps les traitements les plus sauvages. Il fallait cette réaction à la sensualité païenne. L'ordre dans l'humanité se rétablit par les extrêmes; quand elle a dépassé les limites delà jouissance, il faut qu'elle se jette dans la souffrance. Le monde devait se régénérer dans les larmes. La chair des uns réparait, en se châtiant elle-même, ce que la chair des autres avait accordé de trop àses plaisirs, à ses convoitises. Les solitaires de la Thébaïde, en se roulant sur des lits d'épines, rachetaient cette civilisation romaine qui se couchait sur des lits de rose. Savez-vous d'ailleurs ce que faisaient les chrétiens, les imitateurs du crucifié , les lourmenteurs de leurs membres? Ils formaient des organes h la liberté nouvelle.
Non, ce supplice volontaire, non, ce martyre de l'humanité, qui s'enivrait du calice, n'a pas été inutile : au moment où la force morale s'éteignait dans les débauches, dans le scepticisme, dans le sommeil des sens , les fous de la Thébaïde ont obtenu ce qu'ils cherchaient, sans le savoir, dans la souffrance, un dégagement de la volonté.
L'humanité venait d'affirmer sa nature matérielle ; elle allait affirmer son âme.
La liberté est dans la volonté : en augmentant cette volonté, par la répression des convoitises, en l'élevant sur les ruines du corps, en lui sacrifiant jusqu'aux jouissances les plus étroitement liées à la vie , en faisant de l'esprit le tyran de la matière, ces furieux apôtres de l'obéissance ont été, sans le savoir, les martyrs de la révolte.
Alors, c'était la chair qui était souveraine ; résister à la chair, c'était résister à l'autorité du vieux monde.
Il n'y avait pour les premiers chrétiens que deux manières de rétablir la justice dans la société, c'était ou d'éteindre la misère ou de se l'approprier. Pour éteindre la misère, il eût fallu des connaissances économiques et des principes qui leur manquaient. Ce qu'ils ne pouvaient abolir chez les autres, ils le prirent pour eux-mêmes. Ils se firent les mendiants de l'humanité. Ils inventèrent une pauvreté telle qu'on n'en vit jamais une semblable sur la terre. Se privant de tout, ils emlirassèrent, en les dépassant même, les souffrances de tout ce qui souffrait. Par horreur de cette civilisation qui sacrifiait tout aux jouis- .sances de quelques-uns, ils reculèrent jusqu'à l'état sauvage, jusqu'à la nudité, jusqu'à la mort.
L'amour de l'ignominie, l'amour de la honte, si contraire qu'il soit à la nature humaine et aux fins de la Providence, devint leur passion dominante : ne pouvant élever à eux tous les abaissements, ils descendirent vers les humiliations et les mépris. Ils firent de l'opprobre leur vêtement, leur chair. C'était, nous le déclarons, prendre le problème au
rebours ; mais du moins c'était grand, c'était généreux. Ce qu'ils avaient fait pour la misère, pour l'abaissement, ils le firent pour la servitude. Voyant la liberté se perdre dans la licence, ils la cherchèrent dans rabnégation, dans l'obéissance, dans le renoncement à soi-même, comme ils avaient cherché toutes les richesses dans la pauvreté.
Lo monde nouveau défiait le vieux monde, le bravait. C'était un parti pris de contradiction, où le paganisme romain avait mis le bonheur, le chrislianisn'.e naissant plaçait l'infortune, la souffrance. « 'Vous n'êtes pas dumonde,» avait dit le maître. Et les disciples s'avançaient tout saignants, contre les voluptés de Rome, contre ces dieux qui personnifiaient toutes les jouissances, contre ce passé qui ne voulait pas mourir ou qui voulait, du moins, envelopper l'humanité dans les ténèbres de son agonie.
Ces martyrs étaient la couronne d'épines de l'humanité.
A côté d'eux se forma un parti de conciliation. Nous voulons parler de l'école d'Alexandrie. Le polythéisme mourant voulut régénérer ses dogmes dans la foi nouvelle. C'est l'éternelle illusion des esprits savants et modérés que de tendre à la fusion des doctrines. Ils rêvent de conserver ce qui fut en le renouvelatit dans ce qui sera. Ce qu'ils cherchent, c'est le trait d'union. Hé bien! ils le chercheront éternellement; ce trait d'union n'existe pas. Entre le polythéisme et le christianisme, entre le vieux et le nouveau monde, entre Apollon et Jésus, entre les principes de la société romaine et les principes de l'Evangile, nul lien, nul rapport : un abîme.
Embaumer les anciens dieux dans un sentiment de vénération, tout en sacrifiant aux nouveaux, ce serait le charme des esprits timides. Hélas! cette consolation n'est pas donnée aux pauvres humains. Il faut choisir. Malgré les déchirements que jette l'abandon du passé dans les consciences, il est nécessaire d'en finir avec les anciennes Cl oyances, avec les formes mortes, avec les dogmes jHHrifiés, avant de rattacher sa foi à une religion nouvelle. Eux seuls étaient logiques, ces chrétiens qui, dans leur zèle impie, renversaient les idoles, violaient les autels, troublaient les sacrifices. Ils mouraient; mais les dieux aussi mouraient.
Les linceuls des institutions qui tombent ne peuvent pas servir de langes aux institutions qui naissent. Qui n'a regretté, dans les époques de transition, de ne pouvoir faire sa paix avec )c passé et avec l'avenir? Impossible! Ce serait trop beau d'envelopper dans sa religion les ruines et les souvenirs avec les espérances. Non, l'inexorable raison îles choses ne le souffre pas : les philosophes , les rêveurs, les poètes auront beau poursuivre celte alliance à travers les subtilités brillantes de l'école, ils ne l'atteindront jamais. Entre l'inspiration et la science, il n'y a point de pacte à conclure.
Revenons un instant au pied du tableau de Gleyre, dont nous parlions tout à l'heure. Il y a, nous en c.nvenons, l)lus d'un raiiport entre l'époque de la décadence romaine et le temps où nous vivons.
Ce tableau est de circonstance. La doctrine répandue dans le monde par les douze apôtres, a souffert après dixhuit siècles l'injure du doute. La conscience humaine, replongée dans les ténèbres, s'agite et tressaille dans l'incoiiiiu, comme si un nouveau christianisme allait se manifester. Une religion, de tout point nouvelle , serait un monstre qiu' riiUelligence inênio ne saurait concevoir; mais les piinci[ies se Irausi'orment; les lois du monde idéal
lâi
se pcrfeclionneiU en se combinant à la société; les dogmes s'iiicuinent dans la si-ience du droit et dans les institutions . iùnonii(|ues. CVsl là que nous en sommes. Les âmes (lovantes et poétiques de noire siècle ont, comme les anciens disciples du Christ, leur point de réunion dans ia siihère élevée des doctrines nouvelles. La lumière est sur les montagnes ; elle ne peut tarder à descendre.
Nous ne nous étenrlrorre point sur le caractère primitif du christianisme, ni sur les liens qui le rattachent à la démocraiie. (^'est un travail que nous avons entrepris ailleurs , et qui serait ici supertlu; nous ne voulons pas non plus mêler deux ordres d'idées distinctes , l'ordre de science et l'ordre de foi, la religion et la politique. Mais, il est cependant difficile de ne pas toucher quelques points superficiels de cette ressemblance entre les |>rineipes du christianisme à son origine et les principes du socialisme.
Un des fondateurs de la théologie chrétienne et de l'église piimitive, saintPaul, soutient une doctrine extraordinaire : « Que pour enlever l'inégdilé, dit-il, votre abondance supplée à la pauvreté des autres , afin (|ue votre pauvreté soit soulagée par leur abondance, et qu'ainsi tout soit réduit à l'égalité. » Est-ce clair? Comme s'il. craignait que sa pensée ne fût pas encore suflisamment comprise, le même socialiste (c'est saint Paul que je veux dire) appuie ■on raisonnement d'une comparaison familière aux juifs : u Selon ce qui est écrit de la manne, celui qui en recueillit beaucoup n'en eut pas plus que les autres, et celui qui en recueillit peu, n'en eut pas moins. »
Mais, c'était encore trop, pour les chrétiens , que cette distinction des riclies et des pauvres ; pour réduire, comme l'.iL^ainl Paul, toutes les conditions h l'égalité, ils établirent entre eux la communauté des biens. HAlons-nous de dire que cette communauté était volontaire ; les riches vendaient leur bien et venaient librement en apporter le |irix entre les mains des apoires qui se trouvaient être i.insi les économes de l'association fraternelle.
Saint. Paul, ce grand docteur, avait jeté les yeux sur les (apports du capital et du travail : « Un laboureur qui a travaillé, dit-il, doit le premier avoir part à la récolte des fruits. » Si ces princi()es sont déjà très hardis pour notre
iciéié, que devaient-ils donc sembler à la société romaine? A Kome, grâce au système d'usure (lue les délenteurs du sol appliquaient à leurs fermiers et aux ouvriers de la tei re, le laboureur n'avait droit à la récolte des fruits que le second, le truiwme, ou h- rutnlrième ; !c plus souvent même il n'y avait point part du tout.
Ce sédtlieux apôtre de l'égalité fc'est toujours saint Paul, le grand converti, que je veux dire) s'écriait en s'adressant aux premieis chrétiens : « Considérez, frères, qui sont ceux qui ont été appelés à la foi. Il y en a peu de sages selon la cliair, peu de puissants, et peu de nobles. »
QiKiique né dans l'arislocralie juive, saint Pau! n'en eoii- ' imnait pis moins, uu noiii des doctrines de son maîire, les u)l)les, les usuriers et les exploiteurs du travail, (|u'il nomnuit dans son langage énergique des fo/car.f d'hommes:
\'ous ne lierez point, disait-ilàses coreligionnaires, labou- !i(' du bœuf (jui foule le grain, et celui qui travaille est diiie du fruit de soji travail.!'
L'eg;dilé devant Dieu , l'égalité devant l'usage ùes biens temporels, l'égalité devant la naissance et d^ant les professions sociales, cet esprit qui est celui de l'Evangile, nous le retrouvons dans tous les |)reniiers fondateurs de l'Eglise.
« Si vous avez égard, s'écrie saint Jacques, a hi condition des personnes, vous commettez un péché, et vous êtes condamnés par la loi^comme en étant les violateurs. »
Nous ne démontrerons pas davantage un fait, désormais hors de doute : si la nouvelle croyance n'avait pas satisfait aux aspirations de la masse souffrante, à un sentiment de justice et de réparation universeile ; si cette religion du Calvaire n'avait été qu'un frein passé à la bouche des malheureux et des déshérités pour les retenir dans l'obéissance, résumé dansées deux mots: « s'abstenir et respecter; » oh ! si le christianisme n'eût été que cela; si au milieu du déluge de maux qui submergeaient le monde païen , il n'eût fait entendre que le sec langage de la compression et de l'abnégation morale, s'il eût ajourné tous les droits à la vie future, le christianisme n'eût jamais franchi les limites de la Judée ; car, il n'eût point été inspiré de Dieu.
Ce qui a fait tourner les yeux du peuple vers cette doctrine, qui se levait du côté de la Galilée, ce sont les espérances qu'elle agitait dans ses mains percées de clous; c'est l'appel mélancolique fait aux travailleurs et aux opprimés ; c'est l'aurore d'un monde meilleur pour le pauvre, pour la femme, pour l'enfant ; c'est en un mot l'avènement religieux de la démocratie sur la terre. Otez cela, que restet-il? — On raconte qu'un peintre chargé de représenter dans un tableau l'entrée de Jésus à Jérusalem, rougissant pour son maître de l'humble monture qu'on lui connaît, imagina de lui donner un cheval, comme aux triomphateurs romains. Ce peintre pouvait être un homme de talent, mais il ne comprenait rien à ce mystère d'abaissement et de simplicité qui est tout le christianisme. Otez lâne, ûtez la crèche, ôtez la croix, vous aurez un philosophe, un grand homme ; vous n'aurez pas Jésus-Christ.
On se méprend en général sur la nature des obstacles que rencontra le christianisme dans l'empire romain. J'en ai vu qui, se plaçant au point de vue de nos idées modernes, s'imaginent que l'incrédulité des païens et leur résistance portèrent sur la divinité de Jésus. Ils se trompent; là n'était pas du tout le nœud de la difficulté. La doctrine de l'incarnafion était répandue dans tout TOrient, avant la naissance du Christ. Le fond de la religion grecque et romaine était l'anthropomorphisme. Toutes les fois que le sénat avait voulu se débarrasser d'un roi, d'un grand homme ou d'un grand empereur qui le gênait, il l'avait mis au rang des dieux. Un Dieu homme n'était donc pas une nouveauté, au contraire. Il n'y a rien là qui dût surprendre, ni révolter la foi, très large et' très facile d'ailleurs, des an(Mens. Le ciel était si peuplé de dieux qu'un de plus ou de moiui ne comptait guère. Il y a mieux : une tradition qui s'étendait do l'Orient à l'Occident annonçait pour le temps d'Auguste Fa naissance d'un enfant qui devait ramener sur la terre les siècles d'or. 'Virgile s'est fait dans sa quatrième églogue l'écho harmonieux de ces pressentiments. Les Juifs attendaient, de leur côté, un messie, un envoyé, .\insi toute la terre était préparée à recevoir, sans opposition et presque sans étonnemcnt, la nouvelle de l'apparition d'un nouveau culte.
D'où vint donc la résistance ?
La résistance vint de ce que ce Messie se montra sous des traits qu'on n'attendait pas. Les uns se le figuraient venant à la suite d'un cataclysme terrestre, parmi les tonnerres et les éclairs, enfin précédé par tous les ministres delà création et dans l'imposante majesté qui convient à
un Dieu; les autres se le représentaient plus modestement sous la forme d'un roi, d'un conquérant, d'un héros, plus joyeux que Bacchus qui soumit l'Inde, plus beau qu'Apollon, plus terrible que Jupiter, plus éloquent que Mercure, plus riclie que Plutus, plus intrépide et plus victorieux que Mars. Au lieu de cela que vit-on ? un enfant dans une crèche, un homme sur un âne, un pondu sur une croix.
Le moyen de trouver un dieu dans toute cette paille, dans toute cette abjection, dans tout ce sang répandu sur un vil instrument de supplice !
Nous avons dans notre histoire moderne un fait analogue ; l'un éclairera l'autre. Avant 89, il y avait beaucoup d'esprits de bonne foi qui attendaient une réforme dans la société française. C'étaient des hommes de mouvement, des hommes de progrès, des philosophes. Ils se croyaient préparés à tous les changements ; mais quand on leur montra la Révolution sous les traits de la démocratie ; quand ils virent le gouvernement aux mains des ouvriers et des hommes en vestes ; quand ils virent l'autorité retournée et ses insignes tombés en dérision ; ils firent comme les Juifs et les Romains quand on leur montra le Messie, avec un haillon de pourpre sur le dos et un roseau à la main, ils s'écrièrent : Non novimus, nous ne connaissons pas cela !
Que le Christ mourût, passe encore ; mais sur une croix I Là était le scandale, là était la folie contre laquelle se récriait le vieux monde.
Ou voit maintenant d'oii venait la résistance païenne. Ce n'est pas tout : cesdieux du paganisme, quoique nés à différentes époques et venus de dilférents pays, vivaient les nnsavec les autres en bonne intelligence. Us représentaient tous les convoitises de la chair, les intérêts et les jouissances matérielles ; il y avait de la sorte entre eux un lien d'unité, un lien de famille. Cela faisait groupe. Le nouveau dieu, au contraire, était intolérant et farouche ; il voulait vider l'Olympe et s'y mettre seul. En effet ce dieu était un principe ennemi, le principe de l'esprit contre la chair. On comprend dès lors que la guerre s'engagea entre les anciens dieux et celui qui voulait, non partager avec eux l'empire du monde, mais les remplacer.
On rencontre encore de nos jours beaucoup de gens qui consentiraient à voir s'étendre la jouissance des privilèges et la famille des privilégiés s'accroître ; mais quand on leur parle d'un principe absolu qui doit au contraire détruire tous ces privilèges et réduire le monde à l'égalité, ohl alors ils n'y entendent plus et, comme les païens, ils se tournent avec une sorte de fureur contre la doctrine nouvelle.
Le chrislianismeparvint néanmoins à s'emparerde toutes les positions de la société. A quel prix, nous l'avons dit; au prix du sang. Alors ce que Jésus-Christ avait prévu arriva. Le vin nouveau mis dans les vieilles outres, c'est-à-dire dans les anciennes institutions, les fit éclater ; la pièce de drap neuf, cousue au vieux vêtement de la société romaine, augmenta le déchirement de cette société qui était usée.
Mais là n'est pas ce qui m'étonne. Ce qui me surprend, c'est de voir le principe nouveau, après une lutte qui se termine à Constantin , s'absorber dans cette société romaine, qu'il avait si énergiquenient combattue, accepter les institutions, les lois du passé, et disparaître, en quelque sort'', dans la victoire.
Quoi! le christianisme se fonde, il y a dix-huit siècles; la
conscience humaine tressaille à sa voix; les peuples, qu'agitent des instincts et des aspirations infinies, renversent leurs idoles pour suivre la foi nouvelle; après une lutte qui sert à constater leur impuissance, les rois lui apportent leur couronne, les riches, leurs trésors. Qu'attendez-vous? que l'Église règne, que le christianisme refasse le monde politique, la société, à l'image de l'Évangile? Hé bien ! non; rien de tout cela n'arrive. Ici se représente un fait extraordinaire, un vainqueur qui se retire de sa victoire, ime révolution qui se termine par l'alliance avec l'ordre de choses qu'elle devait renverser, une opposition qui, après une lutte très longue et très ardente , s'enveloppe dans les formes mêmes du principe qu'elle vient de détrôner.
Rome demeura païenne jusque sous la croix.
Loin de régénérer les rapports des citoyens entre eux, loin de réformer les institutions contre lesquelles le sang du Christ et le sang de ses disciples avait coulé, loin de faire comme l'annonçaient les prophéties , une terre nouvelle et un ciel nouveau, l'Église, devenue maîtresse du terrain par la chute des anciens dieux, ne songea plus qu'à consacrer les mêmes intérêts et qu'à couvrir de sa protection les mêmes privilèges , dont le paganisme s'était constitué le défenseur.
Ce ne fut pas la société romaine qui se transforma dans le christianisme; ce fut le christianisme qui se liansfornia, par sa victoire, dans la société romaine.
Jamais déception ne fut plus grande; jamais ceux qui croient qu'une doctrine va développer ses conséquences quand elle soumet les pouvoirs établis et quand elle se fait gouvernement, n'ont été plus trompés dans leurs calculs et dans leurs espérances naïves. Non, encore une fois, le problème n'est pas là. Depuis que nous suivons la marche de la liberté dans le monde et dans l'esprit humain, nous avons vu constamment les doctrines, en apparence les plus subversives, se calmer dans le succès et avorter par la victoire. Après quelques changements superficiels, nous avons vu l'Église encenser sous d'autres noms et d'autres formes ces inégalités sociales contre lesquelles tout à l'heure le christianisme lançait l'anathème. Nous avons vu l'avenir se réfugier, tout honteux et tout surpris de sa conquête, sous le manteau de ce passé (^fil ilcvouail naguère à la justice divine.
Si des esprits de bonne foi résisienl encore à cette expérience, nous les déclarons incorrigibles. Qu'aveuglés, ils cherchent sans cesse à introduire dans la société, par Tenvahissement de la force et des charges publiques, les principes nouveaux dont ils sont maintenant les martyrs; qu'épris de justice et d'ambition à la fois, ils veuillent incarner le socialisme dans la dictature et dans les grands pouvoirs de l'État, libre à eux; mais ce n'est pas nous qui les suivrons dans cette voie. Le vieux mécanisme social, si on ne le renverse, est toujours plus fort que les dogmes et les doctrines nouvelles qui l'attaquent : du jour où il ne peut plus les comprimer, il les absorbe. Le poids des iniluences fiaïcnnes tomba sur le christianisme vainqueur et l'accabla plus sûrement que n'avait fait la persécution même.
On peut chercher les causes de cet avortemcnt; nous allons en indiquer seulement quelques-unes.
Une des causes de cette défaite dans la victoire fut, sans contredit, l'insuffisance du christianisme comme doctrine sociale. L'Église n'avait guère été jusque-là, vis-à-vis du monde païen, qu'une négation sublime : négation du ma-
riage et de la famille, — le célibat; négation de la propriélé, — le cloître; négation de l'industrie, — la mortilieation. On ne gouverne pas une société avec de tels éléments. Aussi le premier mouvement du christianisme, après avoir saisi le pouvoir, fut de reculer interdit, embarrassé, et de laver ses mains, comme Pilate, en disant : « Je lave mes mains des iniquités qui se commettent sur la terre, et des maux dont souffrent les populations maltraitées; mon royaume n'est pas de ce monde. »
Une autre cause plus générale de l'impuissance de l'Église à modifier la société romaine est dans la contradiction même du pouvoir et de la liberté. Si demain le socialisme était déclaré doctrine de l'Etat, il serait aussi incapable de réformer les institutions et de réaliser ses principc'que le fut le christianisme en devenant religion de l'État. Vous ne ferez jamais servit au mouvement les oiganes de résistance. Il y a là un malentendu contre lequel tous les eftbrts humains viendront se briser.
S'inoculer à ce vieu> monde romain qui avait, pour ainsi dire, le paganisme dans le sang , c'était se condamner à une œuvre stérile, c'était même abdiquer son initiative sur la terre. Mais c'est l'incurable faiblesse des doctrines persécutées que de se précipiter dans le pouvoir comme dans une [)0rte de salut. Erreur I ce Mettais
qu'elles gagnent en tranquillité elles le perdent alors en influence. Elles régnent, mais elles sont gouvernées.
11 ne fallait pas que le christianisme remplaçât l'ancienne religion de l'État; il fallait en finir avec l'fctat. Tout ce que rÉv;ingile pouvait faire, c'était de recommencer la société.
Se constituer le nii';diateur entre l'ancien et le nouveau inonde, c'était couvrir de sa responsabilité tout un ordre d'injustices que le temps allait, bon gré mal gré, entraîner dans son cours. Pour conserver la société romaine, que l'Église avait si bien contribué à détruire, il était trop tard ; pour en former une nouvelle, il fallait mettre à l'écart ce principe d'autorité avec lequel elle traitait maintenant, après l'avoir tant combattu.
ï/alliance du christianisme avec les peuples avait été na-
turelle ; l'alliance du christianisme avec les rois, avec les puissances de la terre , fut illogique, forcée, monstrueuse. L'Eglise altéra dans celte union la pureté de ses doctrines, elle se condamna à se débattre pendant des siècles dans un cercle de contradictions fatales, et tout cela sans sauver le pouvoir, sans sauver la société romaine.
Les doctrines jeunes ont de l'affinité pour les races jeunes. Il fallait au christianisme le sang des barbares, ce sang maté par l'ombre des forêts vierges.
Examinons la valeur historique de ce mot, dont on a tant abusé : les barbares.
Il existait une race égoïste , dure , envahissante , qui suçait jusqu'à la moelle les os des nations vaincues , qui absorbait dans sa grandeur et dans sa force la substance de tous les autres peuples ; qui traitait les mers comme ses esclaves et la terre comme son patrimoine; qui avait pris ellemême pour symbole caractéristique de sa puissance un oiseau de proie : c'était la race romaine (1). — Elle avait cet esprit de conquête , qui n'est au fond que l'esprit de rapine. Après avoir bien satisfait ses convoitises sur les dépouilles du monde entier, elle avait fini par s'énerver dans la victoire. Le ver delà corruption la rongeait au cœur. La défaillance se mit dans ce grand corps , dont les membres mal liés K""K«' couvraient toute la ter-
,j^ re. Cependant des fo-
rêts du nord sortent des hommes dont les Itomaiiis ignoraient même l'existence. Ils viennent avec des traits heurtés et des figures inconnues, ils viennent par bandes innombrables, comme des corbeaux et des vau-
(1) Quoique plusieurs éléments soient entrés dans la composition de la race romaine, c'est l'élément pélasgique qui traça le caractère de la nation.
Cet olémcnl pélasgiqiie était celui qui dominait à Sparte, comme l'élémciu hellénique * Athènes.
On voit maintenant la racine de cette communauté de mœurs entre Spart!' et Rome, de cette primitive austérité, suivie d'uni» corruption lapido. de ce sauvage amour de la guerre, de ce mépris pour le travail, pour l'industrie et pour les arts libéraux, mépris commun aux deux peuples,
tours. Rome , surprise dans le sommeil des jouissances matérielles, Home qui avait bu l'or et le sang des races étran{,'ères , Komc pousse alors un cri d'effroi : « Les barbares! voici les barbares! »
Pourtant ces barbares, comme on h^s ap|K:lait, étaient des hommes ; ils apportaient avec eux les éléments d'une civilisation nouvelle : ils venaient r('m[)lacer les forces épuisées des vieilles races ; ils venaient réf,'énérer le sang de celte société romaine qui tombait en dissolulion. Ab ! sans doute leur avènement fut lunuilluoux, imprévu, effroyable. Ne craignez rien : ce mouveiiicnl, celte agitaliiin, ce désordre, c'est bien la fin d'un momie, mais c'est aussi le commencement d'un monde ntuive m.
De ces bai'bares sortiront toutes les découvertes de l'esprit humain, tous les progrès des arls, toutes les conquêtes de la liberté dans les temps modernes, et surtout cette force nouvelle qu'on nomme l'industrie. Que sonnnes-nous'? Les fds dos barbares qui détruisirent l'empire roiriain. C'était un barbare que ce Descartes qui renouvela toute la philosophie ; c'était un barbare que ce Jean Jacques qui pulvérisait les pouvoirs de son temps sous la massue de sa logique ; c'était un barbare que ce S.unt-Just qui frappait au coeur les aristocraties avec une parole d'acier. Tout ce qu'il y a eu de grand depuis douze siècles , est sorti du sang de ces barbares qui, dans leur instinct divinatoire, s'intitulaient eux-mêmes \esf)lsde Dieu (Visigoths). Us étaient les enfants de l'inconnu, les instruments de ce dessein proviileniielqui préside à la décadence et à la renaissance des sociétés.
La barbarie, c'est la condition intermédiaire de l'humanité qui se renouvelle.
En serions-nous aujourd'hui où en était le monde politique et social à la chute de l'empire romain? Les races aristocratiques ont longtemps absorbé dans l'Kurope modeine la substance des autres races. L'isolement les a tuées : afi'aissées sous leur impuissance , elles traînent, au milieu des richesses acquises, les restes d'un privilège qui s'éteint. A coté d'elles s'agitent ces races jeunes, envahissantes, laborieuses : « A moi la mer! dit l'une. A moi la terre! à moi le feu ! » Elles se partagent ainsi toute la nature qu'elles couvrent de leur travail et qu'elles fécondent de leur ardeur. Barbares! soit, on est libre de les appeler comme on voudra ; mais ces riices ouvrières, agricoles, industrielles, apportent avec elles un sang généreux; elles vieinient inoculer ki vie au vieux monde ; elles verseront un élément nouveau dans les veines de notre société qui, sans elles, ne serait plus qu'un cadavre.
Accourez, chers barbares ; sortez de ces rues étroites, malsaines, inhabitables, forêts ténébreuses, où vous a reloi;ucs, pendant des siècles, l'implacable égo'isme des forts et des victorieux ; venez prendre votre part de soleil et de bien-être. Qued'autres, hommes depeu de foi, s'épouvantent à votre vue, qu'ils poussent le cri romain : « Les barbares! voici les barbares!» c'est leur affaire. A votre approche, ils croient, comme les païens effrayés, que le monde va finir pour eux. Nous qui ne partageons pas leui- manière de voir, nous qui , appuyés sur les lois de l'histoire, embrassons d'un coup (l'œil les tuansformations et les mouvements qui les précèdent, nous ne tremblons pas. Venez! Seulement ce n'est pas la torche ù la main, comme les Huns et les Vandales, que vous envahirez la terre, c'est parla force des principes, c'est avec la charrue'ou l'instrument
de travail (Jue vous établirez sur le monde la souveraineté du droit i)opulaire.
Ces nouveaux barbares changeront la face des sociétés modernes, comme leurs ancêtres ont changé la face du monde païen; ils mettront l'égalité à la place du privilège; le crédit à la place de l'exploitation ; l'association et l'échange à la place de la concurrence , comme les anciens barbares ont mis le christianisme à la place des faux dieux. Les géologues ex])liquent la formalioiT de noire globe par des soulèvements successifs. Cette théorie s'applique aussi bien à Ibistoire, c'est-à-dire à la formation de l'humanité. Quand un monde a fait son temps, on voit lout-àcoup se soulever, comme au sein des mers, un terrain nouveau, une race nouvelle, par laquelle la civilisation vient recommencer. Ces apparitions du sol ne se font pas sans de grands mouvements qui imposent au globe tout entier des cataclysmes et des déluges. Mais, quand la fureur des éléments est apaisée, tout rentre peu à peu dans l'ordre; il ne reste rien de ces grands bouleversements, rien que la vie qui progresse, et la configuration des choses qui s'achève.
Et maintenant un dernier regard sur cette société romaine qui lutte contre les ennemis du dedans et du dehors : elle voit d'un œil mourant mille traits la fraj)per et mille bouches sucer le sang de s:s blessures.
Ce qui nous assure que nous avons été dans le vrai, en traitant des destinées de l'homme (1), c'est l'analogie parfaite qui existe entre la mort des sociétés et la mort des individus. L'une ou l'autre n'est que le prélude d'une vie nouvelle, d'une existence amplifiée par le sacrifice.
Enfin le moment (lécisif est arrivé. Mille ennemis, venus de partout, attaquent ce colosse romain que ronge au cœur un ennemi plus terrible encore, un mal intérieur plus dévorant même que la guerre. Cette lutte est affreuse. C'est à qui mordra le liane de la ville souveraine et déchue. Alaric saisit Rome entre ses griffes et la lâche. Attila rôde à ses portes, la flaire et s'en va. Genséric lui enfonce ses dents dans la chair, et la laisse morte sur place. Odoacre la déterre, comme ferait une hyène, et la ronge jusqu'aux ossements,
Ici finit la ville éternelle.
L'ITALIE AU Xlir SIÈCLE- — DANTE.
Nous voilà dans le monde moderne.
iMitre l'ancienne et la nouvelle société, un homme va nous servir de transition : c'est Dante.
Cet homme est le reflet de deux mondes. 11 appartient en même temps à la civilisation latine et au moyen-àge.
Les deux belles ll.ures de Virgile et de Béatrix sont les personnifications de cette alliance, encore sensible au treizième siècle, entre le génie de l'antiquité et le génie des temps modernes.
Ce n'est point un des moindres traits de la haute inle^
(I) rk la Vie Future ou point de vue socialiste, ouvrage dans lequel
ou txiili l'ic les traii^foriTiations ihi globe cl Je flnuuanilé.
lijïpnce (lu Danle que d'avoir choisi une femme pour reprcsenter la civilisation clirciicnne.
Les deux grands génies de l'épopée moderne. Danle et Millon, apparaissent à deux époques de transition, l'un entre l'anliquilé qui finit et le moyen-fit,e qui commence, l'autre entre le moycn-ftge qui se termine et l'époque actuelle qui s'annonce par la Itéforme.
Entrons donc dans l'élude du Dante.
L'homme intérieur se développe sous l'influence des causes extérieures, qui sont :