‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 32 sur 49 · I. Le mouvement intellectuel et religfeux de son époque · texte numérisé non relu

I. Le mouvement intellectuel et religfeux de son époque

IL Les cvénemrnls politiques auxquels il est mêlé comme acteur et comme témoin.

in. La nature do sa condition sociale et les particularités remarquables de sa vie.

L MOIVE.MENT 1>TELI,ECTI'F.L ET RELIGIEUX DU Xllf^ SIÈCLE.

Il y a de la société romaine à la société italienne un intervalle que nous allons combler en quelques mots. Nous avons laissé le catliolicisme reculant devant lœuvrc démocratique qu'on attendait de lui, et cherchant, pour ainsi dire, dans l'alliance avec l'ennemi le moyen de se faire par-j donner sa victoire.

L'épreuve se renouvelle. Une première fois le catholicisme pouvait s'excuser de son impuissance, comme doctrine sociale, sur la constitution i»ème de l'autorité romaine, sur le caractère et les mœurs de celte nation qui avait vieilli dans l'esprit du paganisme; mais après la chute de l'empire romain, après l'invasion des barbares, l'Eglise se trouva la seule autorité morale, la seule puissance organisée qu'il y eût dan? le monde. Les circonstances ne pouvaient ""Ire plus favorables pour imprimer à la société naissante les principes de liberté, de justice, d'égalité qui sont écrits à chaque page de l'Evangile. Hé bien ! non cela ne sera pas. L'Église adoptefa, en se l'assimilant, le principe des dislinclionssociales fondées sur la propriété de la terre. Loin de dominer le mouvement des civilisations nouvelles et de l'attirer vers les conséquences démocratiques des dogmes religieux, c'est, au contraire, l'Église qui est dominée par les institutions latines, les mœurs latines, la langue latine. Elle enveloppe sa nudité dans les dépouilles (lu vieux monde.

On trouve plusieurs fois dans les légendes du moyen-figo l'aventure d'un diable qui, ayant étranglé Ai ennemi qui lui résistait, se loge dans le corps de cet ennemi, et finit par prendre ses mœurs, ses inclinations, sa manière d'c'Ure. Cette histoire est une ligure du catholicisme qui, après av(jir tué la société antique, n'imagine rien de mieux que de sTncarner dans les institutions païennes, et si, l'on ose ainsi diie, dans les organes de Son adversaire.

.\u xiir siècle, la société était double: il y avait l'ordre spirituel et l'ordre temporel, l'État et l'Église, le Pape et rEm[ier('ur. Toutefois, le clergé tendait toujours ù confondre les pouvoirs. Le dogme cherchait à envelopper la politique, non pnur la transformer (nous avons vu que le catholicisme n'avait point dans ses doctrines sociales les

éli'menis de celte transformation), mais pour s'approprier Iq gouvernement du monde.

Dante, quoique opposé, comme nous le verrons tout à" l'heure, à cette union des deux principes, ne laisse pas que d'obéir malgré lui à la tendance de son siècle, quand il enveloppe >a pensée, l'histoire de son époque et l'humanité tout entière dans le dogme de la vie future.

Dante n'a pas même pris en lui-même le sujet de son poème : Ce sujet lui a été fourni par les préoccupations générales de son temjis. Le clergé, voulant étaijlir son autorité sur une base surnaturelle, ne trouvait rien de mieux que la crainte de l'enfer et que l'attrait des récompenses éternelles, pour dominer les consciences. A quel point cotte crainle était poussée au xiii" siècle, on se l'imagine difficilement. M. Edgard Quinet nous représente la terreur comme le fond de la religion des Romains; cette terreur leur avait survécu ; elle avait passé dans les dogmes de l'Église, dans ses monuments, et surtout dans le cœur des populations chrétiennes.

\ n'examiner les choses qu'au point de vue humain, on est forcé de reconnaître qu'il y avait dans cette exploitation de la peur un calcul habile et une politique conforme aux desseins de l'Église. La crainle seule de l'enfer pouvait dompter les indomptables barbares, dont l'audace menaçait le ciel bas de la Germanie. Il fallait ce coup de foudre sur la tête de ces Titans du Nord.

Nous trouvons dans l'histoire de Florence, patrie de notre r poète, la relation d'un mystère dramatique auquel Dante n'assista point ; mais dont il eut connaissance par ceux qui l'avaient vu représenter. Le sujet de ce drame avait laissé des traces profondes dans l'esprit public, tant les imaginations étaient alors frappés par cette sombre vision de l'éternité. Ce sujet était celui de la Dicina comcdia. L'enfer, le purgatoire et le paradis marquaient sans doute la division des trois actes.

Ainsi le théâtre, l'Église, tout ramenait l'homme voi's ses fins dernières ; on sortait des terreurs de l'an mil oii le genre humain pensa devenir fou dans l'appréhension (jue lui causait une ancienne prophétie sur la mort de notre globe. Celte terreur ne s'était point évanouie au treizième siècle, elle persistait dans les consciences. Profiter de cette, panique, dont toute chair était alteinte, pour établir l'inlluence du sacerdoce; humilier les pouvoirs lem|)orels en les mettant sans cesse en présence de leur néant; confondre toutes les grandeurs humaines , par celle simple parole adressée à l'homme revêtu d'une aulorilé civile : Tii mourras ! c'était la politique de l'Eglise au xiii* siècle.

Le piêlre triomphait, l'enfer dans une main el le paradis dans l'autre.

Ce qui n'est pour nous dans la Divina comcdia quv l'invention d'un puissant génie, était pour les imaginaiions du xiii<= siècle une réalité f(irnii(labl(;. On raeont(j que doux femmes, voyant un jour le Dante (lasserdans les rues (le Vérone, îi une époque où son poème de l'enfer avait d(''j.à fait du bruit, l(^ regardèrent avec une attention mêlée de leirein-. I>'une de ces feiunies dit h sa voisine : « Tenez, voilà cet homme qui e>l venu de l'eufcr pour nous en donner des nouvelles. — Son teint et sa barbe, reprit l'aulro, sont encore noirs (h; l.i fumée de ce li;u. » El ces deux fcmmesj)arlaicnl de Ixmne foi, da pum crcclcnza.

Le Diable et l'Iùifer, voilà les deux frayeuisdumoven-àge. Je l'ai vu, dit l'un ! J'y suis descendu, dit raulic! L'épou-

vanle allait jusqu'à troubler les sensations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat ; la forme du diable, sa voix, son odeur, sont choses décrites et connues, presque vulgaires au treizième siècle. Qui n'a point aperçu alors le bout de sa corne ou de sa hideuse queue?

Hé bien, c'est sous ces hallucinations provoquées par le fantastique du dogme, c'est sous le manteau du diable que se réfugie dans ces temps d'ignorance ( chose remarquable !j l'opposition religieuse et politique. Tous les savants, les hérétiques, lesi'éformatcurs ou simplement les libres penseurs (ce que Bossuet appelle les liberlins) ont commercé avec l'enfer. Leur esprit hante les sombres lieux. C'est même de ces colloques souterrains que Dante rapporte des paroles d'anathènie contre les pouvoirs de l'Eglise. Le Croyant (c'est Dante que je veux dire) fait par avance la besogne du juge supiême. Il appelle son siècle à son tribunal; il partage ses conipmporains en deux catégories; il met les bons à sa droite, les mauvais à sa gauche, puis confondant sa justice dans la justice divine, il récompense les uns et punit les autres. Malheur à l'hypocrite I malheur à l'oppresseur du peuple ! malheur aux ennemis du poète ! Sa sentence les frappera d'immortalité.

Encadrer l'histoire ou pour mieux dire la critique de son temps dans un dogme immuable, c'était le moyen d'agrandir et de fixer son jugement sur les choses. Quel changement! Ce n'est plus un Gibelin qui parle, un habitant de Florence, un Italien du xiii<' siècle ; c'est un homme qui appartient par ses croyances à toute l'humanité.

Transporté hors des conditions de son époque, Dante cesserait d'être Dante ; car rien ne subsiste de grand ni de beau hors des conditions rigoureuses de l'harmonie, et moins que tout autre chose le géliie poétique. Dante est la personnification de ces temps inspirés oii la poésie ne s'est pas encore dégagée du dogme. Comme l'Eglise cherchait à lier la [loiitique à la religion, de même la théologie enveloppait alors toutes les connaissances humaines. Dante ne pouvait échapper dans la configuration de son poème, vaste encyclopédie du xni« siècle, à cette autorité des mystères. Sa libre imagination se joue dans la métaphysique sacrée comme celle des anciens poètes grecs. Si nous avions h définir Dante par voie d'analogie, nous l'appellerions l'Orphée du calliolicisme.

Nous venons d'expliquer le poète et son œuvre par l'ère religieuse où Dante vécut. Le môme peuple ne se ressemble pas d'une époque à l'autre; il y a une tournure d'esprit, un mouvement d'idées, une physionomie morale, qui est propre à chaque âge de l'histoire; c'est là ce que nous appelons le caractère d'un siècle.

IL ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DE l'ITALIE AU XTII"' SIÈCLE.

Pour quiconque a fixé sur la lutte des Guelfes et des Gibelins un regard philosophique, c'est un fait constant qu'au xiii" siècle commence cette grande lutte entre le pouvoir et la liberté, entre l'Etat et l'Eglise, qui doit se dénouer successivement par la réforme, par la renaissance, par la philosophie du xviii» siècle et par la révolution française. • Les Guelfes tenaient pour le pape, et les Gibelins pour l'empereur.

Il faut le dire, la papauté était alors avec les peuples. Elle étendait sur la démocratie italienne une main tutt-laire.

Dante se déclara d'abord pour le pape et contre le parti de l'empereur. Dans la suite, il changea de religion politique. Il nous répugne d'attribuer un tel changement à cette versatilité de conscience qui déshonore trop souvent les artistes et les hommes d'État.

La question était alors mal posée : si, dans le présent, la papauté conservait un reste de fidélité aux traditions évangéliques; si, en sa qualité de pouvoir spirituel, elle intervenait quelquefois entre les rois et les peuples de manière à sauvegarder la liberté, elle n'en était pas moins, par son alliance avec le principe de l'autorité, une menace pour l'Italie et .pour toutes les sociétés du moyen-âge qu'elle cherchait sans cesse à envelopper sous son manteau théocralique.

En se donnant au pape, l'Italie du xiii'^ siècle n'échappait à la domination impériale que pour tomber, les pieds liés et les mains jointes, sous cette immobile domination de l'Église, qui, dcjjuis sa victoire, avait emprunté au monde païen toutes les prérogatives de la force et de la souveraineté.

Mais il faut reprendre les choses de plus haut et reti-acer les événements qui avaient amené dans l'Italie du xiii" siècle l'antagonisme des deux pouvoirs, la lutte du pape et de l'empereur.

Les révolutions politiques de l'Italie au moyen-âge furent déterminées [)ar le déinenibrement de la monarchie carlovingienne.

Un exemple remarquable de la force des institutions et de leur tendance à renaître après les grandes révolutions de l'humanité, c'est l'empire romain qui se transforme, après sa mort, dans l'empire de Charlemagne, La couronne, le globe et l'épée, rien n'y manque. C'est bien l'ombre du passé.

L'écroulement de celte monarchie carlovingienne morcela l'Europe en une multitude de petites puissances indépendantes les unes des autres. De celte espèce d'anarchie on ne sortit que parla féodalité. L'organisation du pouvoir en Italie fui telle que dans les autres contrées européennes : dos duchés, des marquisats, des comtés, dont les uns étaient nommés comtés urbains et les autres comtés ruraux.

Un caractère particulier de l'histoire du moyen-âge, c"ost la puissance que reprend la terre après le renouvellement de l'ancienne société par les barbares. Dans les derniers temps de Kome , le sol fuyait en quelque sorte sous les pieds des Romains. Après les mouvements successifs de l'invasion, quand les populations nouvelles furent fixées, la terre revêtit de nouveau les mêmes prérogatives, les mêmes facultés humaines et divines qu'elle avait dans l'ancienne cité romaine. Elle devint, comme à l'origine de la puissance latine, la base et la mesure des divisions sociales. Le caractère des hommes, leur condition civile, fut tracé au moyen-âge dans la configuration même du sol : la terre possédait l'homme autant qu'elle en était possédée.

Nous voyons même reparaître au xiiii! siècle l'antique distinction des terres sacrées et des terres profanes. Les terres de l'Église jouissaient d'immunités particulières et de prérogatives dont les autres propriétés foncières ne bénéficiaient pas.

Nous retrouvons de même, dans la division des comtés urbains et des comtés ruraux, cette solennelle distinction du sol romain en terres qui communiquaient le droit de cité et en terres qui ne le communiquaient point.

Au \nv siècle, les comtés urbains et ruraux apparie-

naient quelquefois partie à un évêque et partie à un comte : d'autres étaient abandonnés tout entiers à des évéques.

Ces comtes et ces évêques rendaient la justice, levaient les troupes, commandaient les armées, enfin exerçaient toutes les fonctions du gouvernement.

Il ne faut pas dire que l'autorité a manqué au clergé du moyen-âge pour incarner dans la société civile les conséquences des dogmes religieux et des préceptes évangéliques ; cette autorité a été au contraire plus loin qu'on ne le suppose. En France, le droit de justice a été exercé par l'Eglise jusqu'à Philippe de Valois. Il y avait dans chaque diocèse un officiai nommé par l'évêque. Cet ofticial devait être prêtre. Qui tient la justice tient l'épée. L'Église était donc maîtresse de la société civile , maîtresse absolue.

Ce qui a manqué à l'Église, c'est l'intelligonce do sa mission populaire. Pour réfoimer les éléments de 1 1 société païenne , en core toute vivante soun l'invasion des barbares, il fallait se retirer des jouissances et des privilèges de cette société. Le clergé fît le contraire : en mêlant ses intérêts à ceux de l'ordre temporel , il se condamna volontairement à s'absorber dans le princijit; de la force dans le mal(''rialisme politique. En viiin, mue par un senlimenl i\c justice, par une réminiscence de son origine démocratique, l'Eglise voulut -elle de temps à autre protester contre les abus et les excès du pouvoir

séculier; en vain étendit-i^lie quelquefois entre les rois et les peuples une main armée de paix; en vain réclama-telle (dans des circonstances très rares d'ailleurs) en faveur des opprimés et des faibles ; ce rôle qui lui était inspiré par sa conscience, par la force même des dogmes chrétiens, elle ne put jamais le soutenir.

Ce qui fait l'impuissance des gouvernements, c'est la contradiction entre le principe dont ils tirent leur origine et les intérêts auxquels ils servent de protection. Par ces motifs, le gouvernement de l'Eglise devait être condamné à ne rien produire. Ce n'est pas tout que d'avoir des prérogatives, il taut avoir le moyen de s'en servir. Le clergé avait au xiii" siècle droit de justice ; mais, pour exercer ce droit, il

lui fallait un code. Ici naît la difficulté. Le clergé appliquera-t-il à la connaissance des crimes le droit romain qui ordonne de punir, ou le droit évangélique qui ordonne de réformer ? L'évêque sera-til prêtre ou juge?— L'antagonisme qui se montre cette fois entre les principes et les choses se reproduit dans toutes les autres circonstances oii l'Église exerce une fonction séculière.

L'erreur de l'Église fut de vouloir faire du christianisme une doctrine d'autorité. Rien dans le monde ne se prêtait moins, il faut le dire, à une telle entreprise. L'Evangile est

une négation constante desdoctrines sur lesquelles reposaient au moyen -âge tous les gouvernements. « Que celui qui veut dominer sur vous, disait Jésus- ' Iirist , soit le dernier de tous et comme voire serviteur. »

Si lesprêtresduxm" siècle avaient pu refau'c le christianisme , il est hors de doute qu'ils en eussent effacé les caractères démocratiques; mais le moyen de revenir sur l'histoire, sur les principes mêmes de la fdi chrétienne, sur la lettre si parlante de l'Évani;il("? Bon gré, mal f^i'c , il fallait acpe[)liT dans .lésus-Christ un ouvrier- dieu. Placés dans celte alternative, dominés par l'esprit d'une religion qui improuvait les inégalités sociales , participant eux-mêmes au bénéfice de ces inégalités, les prêtres, revêtus de l'autorité séculière, engageaient, au sein même de l'Eglise, une lutte incessante entre les doctrines dont ils conservaient le dépôt et les magistratures i)uhliques dont ils convoitaient la jouissance. En vain s'iniaginèrent-ils sortir de celte contradiction en reléguant dans un avenir mystérieux les espérances et les promesses faites à rhumanité par le Libérateur; en vain séparèrent-ils dans l'ordre de foi ce qu'ils confondaient , eux, dans l'exercice du pouvoir; en vain ajournèrent-ils à l'autre monde la réparation des injustices commises sur la teire; en vain imaginènnt-ils d'échapper à la logique et à la conscience qui les pressaient , en faisant, du roi/aumc de Dieu, si nettement défini dans l'Evangile, une sorte de société mystique, sans liaison aucune avec les intérêts de la société civile. Toutes ces subtilités ne pouvaient sauver l'alliance du principe chrétien et

MnUT nF, IIOCIIR.

de l'aulorité, tant cette alliance était peu conforme à la nature des choses.

C'est sur cette union contradictoire de la croix et du glaive, du trône et de l'autel, que toutes les hérésies viendront l'une après l'autre exercer leur critique. Rien de plus opposé à la politique des gouvernements que l'esprit de l'Evangile. II suffit, pour s'en convaincre, de raisonner. Le pouvoir se doit à lui-même de se maintenir ; ses armes naturelles sont lu force, la ruse, les richesses. Or, l'emploi de ces armes profanes est formellement interdit aux chrétiens par la parole du maître; l'esprit du christianisme est un esprit de douceur, de désintéressement et d'humilité. Les évêques, auxquels était confié le gouvernement des provinces italiennes, lisaient au peuple, comme prêtres, la sentence du Christ : « Remettez le glaive dans le fourreau, » et puis, en qualité de comtes, ils tiraient, pour venger leurs injures personnelles, ce même glaive que le fourreau devait ensevelir.

Le moyen d'accorder ces contradictions? On n'y songeait même pas. Il y a dans certaines inconséquences sociales une telle raison d'être, que la logique ne suffît point à les détruire.

A quel point existait au xiii" siècle l'alliance de la noblesse et du sacerdoce, c'est ce qu'on ignore généralemont. Il faut remonter aux origines de l'ancienne Rome; il faut retrouver la race des prêtres-rois; il faut reculer vers ces siècles du paganisme oii le pouvoir augurai était l'arbitre des distinctions sociales et du partage des terres, pour se faire une idée de l'union intime de l'Église et de l'Etat, dans le passage de la société romaine à la société du moyen-àge. Quoique tous les nobles ne fussent pas prêtres, on peut dire, sans forcer en rien la vérité des choses, que la noblesse était au xiii' siècle une incarnation du sacerdoce. Le sang de l'Eglise tenait à l'aristocratie de race.

Les partisans de ce régime disent que l'Eglise, en se mêlant à l'exercice de l'autorité n'a pas peu contribué, dans les siècles de barbarie, à rendre cette autorité plus douce, plus libérale envers les peuples. Nous ne nions pas absolument que l'influence du principe religieux n'ait modifié, dans un sens démocratique, l'exercice du pouvoir; mais nous soutenons que cette action a été légère, superficielle, quelquefois même imperceptible; nous soutenons qu'en s'associant au principe païen, dont le gouvernement n'était que l'émanation directe, le christianisme abdiquait son initiative et trompait les espérances de l'humanité.

Deux influences contribuèrent, en se croisant, à faire dévier le christianisme de la marche que lui avaient imprimée les premiers siècles de l'Eglise. — D'une part, le paganisme, qui avait bien pu s'évanouir, comme croyance religieuse, devant la lumière de la foi nouvelle; mais qui n'en restait pas moins incarné dans les institutions romaines. — De l'autre part, une recrudescence du mosaïsme.

Tout en s'assimilant le |)rincipe mosaïque, tout en le transformant dans ses dogmes et dans ses pratiques, l'Eglise devint plus juive qu'elle ne l'aurait désiré. Ceci est inévitable. On subit toujours un peu soi-même la loi qu'on impose aux autres. Dans toutes les révolutions l'idée trionipnante s'associe, malgré elle, à l'idée détrônée. C'est surtout dans la politique, dans le maniement des affaires de TEglise, que l'on retrouve la trace de la synagogue. Le Dieu de Moïse est un dieu monarchique : il n'est lié vis-iV vis de la nature par aucune loi, il ne se laisse atteindre que

parla prière, une prière humble et soumise; il chàiie incessamment la création, en lui imposant des prodiges et des miracles qui bouleversent à chaque instant la constitution du monde. C'est sur cette notion de la divinité que se forma, sans aucun doute, au xiii" siècle, l'idée du pouvoir ; un maître, libre envers ses sujets ou ses vassaux; un gouvernement qui ne relève que de la force et du caprice; une autorité qui n'est accessible qu'à la demande, à la supplique, aux génuflexions.

Si à cette notion de la divinité réfléchie dans l'idée du pouvoir vous ajoutez le dogme de la déchéance (dogme également juif), vous aurez, si l'on ose ainsi dire, toute la théologie de la politique au xiii' siècle. Le moyen-âge n'a presque pas regardé à la rédemption, il n'a regardé qu'à la chute. L'homme est une créature déchue, courbée sous la loi du péché originel ; les gouvernements sont institués de Dieu, à cette seule tin de comprimer les mauvais instincts de l'homme, de réfréner ses penchants, de châtier sa nature dégradée. Une telle opinion étaitfaitepour justifier tous les excès du pouvoir : on ne saurait trop lier la bouche de cet animal à inclination perverse qu'on nomme le peuple. L'économie politique considérait alors la misère comme un moyen d'expiation. Gardez-vous bien d'y toucher: gardezvous bien Aë l'abolir : vous iriez contre les vues de la Providence.

L'aumône intervenait, non comme un souIagen>ent, mais comme un moyen de prolonger l'épreuve en conservant l'existence du pauvre. Elle avait d'ailleurs pour etiel de rattacher la main qui reçoit à la main qui doime. C'était un lien de dépendance ajouté à tous les autres liens; c'était une nouvelle plaie qui, faite à l'amour-propre déjà si blessé du malheureux, complétait ce système de mortification sociale sur lequel reposait l'idée de gouvernement On peut appliquer à la politique de l'Église l'épithète que les Grecs donnaient à l'organisation sociale de Lycurgue : Dompteuse d'hommes.

Quand la justice n'avait rien à reprendre dans les actions du citoyen, la société le punissait d'exister; elle punissait sa chair d'une ancienne désobéissance , d'une faute commise en Adam; elle punissait sa raison d'une antique révolte contre les ordres du Créateur; elle punissait la femme comme ayant cueilli le fruit ; elle punissait l'homme comme l'ayant mangé. Travail, impôt, service militaire, charges publiques, tout était châtiment. Le meilleur gouvernement, au point de vue du dogme mosaïque, devenu au xin° siècle le dogme de l'Église, était celui qui conprimait le mieux et qui effrayait davantage. — Du Kédempteur, il n'en est presque plus question dans cette sombre théologie sociale. ^

La société était faite, non pour assurer le bien-être de ses membres, mais pou" les dérober par les châtiment.» temporels aux atteintes de la justice divine.

L'organisation féodale de l'Italie au xiii" siècle était assise, comme nous l'avons vu, sur la conquête de la terre. Les chefs de cette puissante famille de nobles étaient presque tous de race germaine; mais peu à peu ils devinrent Italiens de mœurs et de langage.

Les comtes ruraux habitaient des lieux fortifiés. Ils séjournaient sombres et seuls dans des châteaux entouiés de fossés, d(! ponts-lcvis et de sentinelles. A côté d'eux, les habitants des campagnes vivaient pauvres, opprimés, seifs. Ils faisaient partie du château, et étaient vendus avec lui.

Il faudrait des volumes pour apprécier le caractère de celte révoiutroii : au milieu des mouvements qui amenèrent la fin de l'empire romain et le commencement des sociétés modernes, l'esclavage s'était transformé dans le servage. L'homme n'était plus la propriété de l'homme : il était devenu la pro|)riélé de hi terre.

Les habitants des villes piésenlaient alors un contraste frappant avec les habitants des campagnes: les populations urbaines avaient conservé leur liberté. On retrouve dans leurs constitutions une réminiscence des institutions romaines.

Dès le XI' siècle la classe bourgeoise, en Italie, était nombreuse, riche et aspirait à se gouverner elle-même. Tous les autres peuples de l'Europe avaient un chef qui était à leur portée, un homme qui vivait de leurs mœurs, un enfant de la nation. Il n'en était pas ainsi de l'Italie. Un prince étranger qui séjournait par-delà les Alpes, qui ne mettait jamais le pied sui' le sol national qu'à la tête do ses hordes germaniques, dont les visites étaient marquées par des ravages, un ennemi, non un roi (alors les peuples faisaient unedillérence entre ces deux mots), tel était le suzerain de la féodalité italienne.

Au commencement du xiii" siècle une grande révolution s'était silencieusement accomplie. Nous ne retrouvons plus en Italie que des vestiges de féodalité. Plus de ducs, plus de comtes, ou du moins si leur nom restait, leur pouvoir avait disparu. Les villes les avaient chassés.

La tète même de cette organisation féodale avait été atteinte. On ne connaissait plus que de nom la puissance germanique. L'Italie avait secoué le joug de la conquête.

Comment tout cela était-il arrivé?

Quoique Germains de race, les ducs et les comtes étaient devenus Italiens par leur séjour en Italie. La terre latine avait conservé celte force d'absorption qu'elle exerçait, du temps de Rome, sur les races étrangères. Les seigneurs féodaux s'habituèrent à détacher leurs intérêts de ceux de l'empire. Bien plus, ils ne tardèrent point à voir dans le Prince germanique un suzerain jaloux, incommode, et s'il faut tout dire, un étranger. Par ambition, par calcul, ils auraient voulu se soustraire à la main qui les couvrait d'une protection onéreuse, humiliante. Mais leur conduite ne répondait pas à leurs sentiments. Si par goût ils inclinaient vers la séparation, d'un autre côté leurs rivalités, leurs guerres mutuelles rappelaient sans cesse les armées allemandes sur le sol de l'Italie.

Les opprimés avaient recours à l'einpereur; car dans les âges de barbarie, où la liberté n'est que le droit du plus fort, c'est l'instinct des pouvoirs faibles que de s'adresser au pouvoir central, pour s'y réfugier comme derrière un abri, un rempart. ^Le Prince germanique s'empressait de faire intervenir son autorité. C'était le moyen de reconquérir des droits qu'il sentait lui échapper. Voyant la répupniance de la féodalité italienne pour leur souveraineté, les empereurs guettaient toutes les circonstances d'aft'ermii leur intluence en Italie. C'est dans cette intention qu'ils avaient choisi des évêques pour dépositaires de leur puissance. Dans ces âges de foi et d'ignorance, l'autorité se consolidait, du moins pour le présent, en s'appuyant sur l'Lglise. Ces évêques-comles exerç^iient une double magistrature, qui enveloppait à la fois tous les devoirs du la vie civile et religieuse. Leur domination, tempérée dans l'exercice par le caractère de leur ordre, était à la fois moins

violente et plus forte que celle des comtes laïcs. Ils régnaient comme prêtres sur les consciences, comme seigneurs sur les rapports de la vie publique.

Cependant l'Italie s'agitait. Le peuple des campagnes disséminé, privé de secours, était incapable de tenir tôle à une tyrannie fortement organisée ; mais le peuple des villes se réunit, se groupa autour de quelque plébéien enrichi par le commerce et résista, non sans succès, à ses féodaux. Cette lutte commença en Italie dès le xi« siècle, entre la bourgeoisie et la noblesse. En 10l3 le peuple, uni à la classe moyenne, avait levé l'étendard de la révolte, et en 1080 les nobles dispersés, chassés, vaincus, s'étaient réfugiés dans leurs maisons de campagne.

Chacun des deux partis chercha, dès lors, un point d'appui dans une autorité centrale : la noblesse tourna les yeux vers l'empereur et le peuple, vers le pape.

Cette alliance du peuple et de la papauté s'explique par plusieurs motifs. L'Église avait beau lutter, depuis quelques siècles, contre les doctrines d'égalité qui avaient présidé à son berceau, elle n'en avait pas moins conservé un fond de démocratie, qu'il n'était pas au pouvoir des hommes ni des institutions de lui ravir. Une religion ne peut abjurer entièrement son origine ni le texte même des livres sur lesquels s'appuie son autorité. Les peuples se sentaient donc portés d'instinct à une alliance avec le représentant visible de Jésus-Christ.

La politique de l'Église était connue : ce n'était point une politique de liberté; mais elle respectait certains droits. En intervenant dans les afi'aires des Francs, la papauté avait toujours agi dans des vues qui ne manquaient i)as de grandeur. Elle voulait refaire une société fixe, une famille religieuse obéissant à un seul chef, et elle avait cru que l'état politique de Charlemagne pouvait favoriser cette unité. Mais l'empereur mort, la monarchie se disloqua. Les princes d'Allemagne héritèrent de ce beau nom d'empereur sur lequel brillait un dernier rellet de Rome , et mirent leur gloire à le conserver.

Ces empereurs devinrent de fait les juges de la dignité papale, les arbitres du saint-siége. Ils déposèrent et nommèrent des évêques. Le clergé (1) se trouva opprimé et le peuple mnlhetneux.

Une lutte s'engagea entre les deux pouvoirs, lutte sérieuse. L'empereur eut pour lui dans cette guerre les chefs de la féodalité italienne, les évêques nommés dans les comtés : du côté du pape on vit se ranger le peuple.

La lutte fut longue : elle se termina par une transaction qui, sauf quel(|ues légères formalités envers le pouvoir allemand, assura l'indépendance ili- l'Italie.

Vers la lin du xii« siècle on vit se ."ormer sur toute l'étendue de l'Italie do petites républiques gouvernées par les magistrats électifs, qui portaient le nom de consuls. La durée de leurs fonctions était fixée à un an. Le mode de leur élection consistait à ce qu'ils fussent nommés par une l'éunion de citoyens délégués à cet olfel. Ils étaient choisis dans la classe «les nobles populaires et exerçaient toutes les attributions du gouvernement. Cependant on leur avait adjoint un conseil qui entrait en participation des fonctions consulaires.

(l; Il y avait de.ix clergés, !'un qui avait fait cause commune ayec le gouvernemeiu impérial, l'autre avec le mouvement démocratique: c'est de ce dernier qn'il s'agit.

Ces gouvernements nouveaux n'étaient ni calmes, ni réguliers ; ils étaient tioublés par les masses populaires qui étaient devenues en Italie des forces réelles. La multitude, jusque-là enveloppée dans la classe bourgeoise et dans les mouvements de l'Église, tendait h se détacher. Ces masses populaires déclarèrent une guerre sérieuse aux seigneurs féodaux, exterminèrent les uns, soumirent les autres et les réduisirent à l'état de vassaux. Quelques nobles cantonnés dans leur forteresse, située sur une crête d'un difficile accès, se maintinrent seuls, la lance au poing, au milieu des ruines générales de l'aristocratie italienne.

La domination allemande était donc entièrement abolie de fait, lorsque en 1150, Frédéric I, surnommé Barberousse, essaya de faire revivre les prétentions de son royaume sur ritaiie. Il descendit sur ce malheureux pays, par la marche de Vérone et la Lombardie. Les papes lui résistèrent pendant trente années. Une grande énergie de ressources se manifesta de chaque côté ;lalutte eut des chances diverses. En 1183 la paix fut conclue. Les droits respectifs de l'Empire et du Peuple furent établis sur des bases nouvelles. Le peuple accepta quelques obhgations envers l'Empire, mais non exorbitantes.

Encouragée par ce demi-succès, la multitude continua la guerre à la domination féodale. Les populations italiennes qui avaient adopté la forme du gouvernement républicain, se partageaient en deux catégories bien distinctes : le peuple, il poplo et les grands i grandi. On distinguait parmi ces derniers les grands populaires qui étaient des plébéiens enrichis et les grands féodaux. La multitude avait le droit de voter dans les assemblées publiques, et ainsi elle retenait toujours la principale part du commandement. Le parti démocratique l'emportait de tous côtés.

On voit maintenant d'oti est venue cette dénomination de Guelfes et de Gibelins.

Le parti des Gibelins était composé de ceux qui tenaient pour le régime féodal et pour l'empereur ; le parti des Guelfes était formé des citoyens qui tenaient pour le pape et pour la forme républicaine.

Les choses en étaient là, le parti démocratique triomphait sur toute la ligne, quand Frédéric II s'efforça de reconstruire l'échafaudage de la féodalité italienne. En 1220, le parti guelfe reprit du terrain. En 1230 les papes laissèrent Henri VI, empereur d'Allemagne, pénétrer dans l'Italie. Alors la cause de la liberté nationale fut perdue.

Si maintenant nous cherchons comment les papes ont pu succomber dans une lutte oii ils avaient pour eux le droit, les masses populaires, les avantages du territoire, nous ne trouverons d'autre cause à cette défaite que l'alliance de la papauté avec le principe monarchique. En s'incarnant dans le pouvoir, en permettant à une partie de ses membres de cumuler les fonctions ecclésiastiques et les privilèges féodaux, en mettant la croix sous la protection du glaive, l'Église s'était enlevé à elle-même les armes spirituelles, les seules qui fussent alors capables de décider la victoire en faveur de l'Italie.

A l'alliance sincère, réelle, efficace des peuples et de l'Église, il n'y avait alors qu'un obstacle, mais invincible : l'autorité.

La papauté avait beau faire, elle devait incliner tôt ou tard du côté des intérêts auxquels, par ambition, elle s'était associée ; résister au pouvoir quand on est soi-même le pouvoir, c'est une lutte qui peut avoir sa grandeur, mais

qui se termine toujours par une déception. Le temps est logique; il faut qu'il restitue aux choses leur caractère, leur véritable rôle dans les destinées humaines. La papauté devait non-seulement succomber dans cette guerre de rivalité avec l'empire ; mais encore elle devait réclamer tôt ou tard l'assistance de ce bras séculier contre lequel s'élevaient alors l'opposition italienne etl'amour-propre de l'Église.

Si la papauté avait sincèrement voulu entrer dans le mouvement national, si elle avait résolu de faire alliance avec le Peuple contre l'empereur , avec les républiques contre la monarchie, il fallait qu'elle commençât par se démettre elle-même de sa royauté temporelle; il fallait qu'elle abjurât le glaive et la couronne entre les mains de la démocratie italienne. Autrement, elle n'était ni assez forte pour couvrir le mouvement populaire, ni surtout assez conséquente avec elle-même pour transporter la lutte sur son véritable terrain. Elle défendait les peuples et elle les craignait. Pour émanciper l'Italie il eût fallu susciter un immense mouvement populaire; or dans ce mouvement la papauté avait tout à perdre, comme pouvoir matériel. Balancée entre deux principes contraires, entre l'ordre et la liberté, Rome devait reprendredéfinitivement dans lemonde moderne, après quelques hésitations , le rôle des pouvoirs religieux dans le monde ancien ; elle devait se dée-Jarer pour la cause de l'ordre.

C'est en effet à partir du xin" siècle, à partir de la lutte des Guelfes et desGibelins, que les destinées de la papauté, ébauchées par Léon III, l'an 800 de l'ère nouvelle, se décident irrévocablement. Loin de conclure avec les peuples un traité d'alliance que tous les principes de la religion chrétienne semblaient lui dicter, l'Eglise pactise au contraire avec les pouvoirs les plus forts; loin de résister désormais aux envahissements de l'autorité, elle couvre ces envahissements d'une consécration divine. Elle devient le principe do l'ordre par excellence , le symbole de la conservation et de l'immobilité. Tellement que, quand tous les pouvoirs, ébranlés par l'esprit philosophique des temps modernes, par la lettre même de l'Evangile, par le principe de liberté, tomberont un à un sur le sol de l'Europe féodale et monarchique, l'Eglise demeurera seule parmi ces ruines, qu'elle bénira de ses vieilles mains et qu'elle s'efforcera de rejoindre , en les restaurant , au principe d'autorité religieuse.

Ces connaissances historiques étaient nécessaires poui' pénétrer dans l'étude de la Divina comedia. Voilà donc le sujet du poème à demi découvert, et Dante expliqué , du moins en partie , avant même que nous ayons touché à la vie de l'homme. Aux éléments extérieurs do son œuvre, au mouvement religieux et politique de son siècle , ajoutons maintenant le poète, avec les principales circonstances de sa biographie.

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