III. HEURS ET MALHEURS
Deux événements dominent la vie du Dante : son amour pour Béatrix et son exil de Florence.
Dante avait neuf ans quand il rencontra Béatrix. Elle avait à peu près le même âge. On l'appelait de son petit nom Bice.
Elle apparut brillante de couleurs douces et nobles, vêtue comme ii convenaità une jeune fille. « Dès lors, s'écrie-t-il,
l'amour s'empara de mon âme. Cet amour prit sur moi une telle seigneurerie , par la force que lui donnait mon imagination, que je dus obéir complètement à tous ses caprices. Il me commandait quelquefois de chercher ce jeune ange; aussi dans mes simplicités j'allais cherchant celle femme, et je la voyais sous des traits si gracieux et si aimables, que certes on pouvait dire d'elle ces mots d'Homère : Elle ne paraît pas la fille d'un mortel, mais d'un Dieu. »
Après le bonheur d'aimer, rien de plus touchant au monde que l'expression naïve , délicate et poétique de cet amour.
Peu de temps après, Dante rencontra de nouveau Béatrix, elle était vêtue de hhnc, bianco vestita, et accompagnée de deux jeunes filles plus grandes qu'elle. (Comme les moindres détails se gravent dans une mémoire amoureuse ! ) Elle passait dans une rue où Dante s'était arrêté plein de crainte. Inspirée i)ar une ineffable courtoisie, elle le salua si gracieusement qu'il crut voir toutes les délices de la béatitude. C'est à la neuvième heure du jour que le salut lui fut adressé, et ce fut aussi la première fois que ses oreilles , surprises de tant de charmes, furent frappées des paroles de la jeune fille. Il se réfugia comme enivré dans le coin le plus retiré de ses chambres. Là, pensant à ce salut, Dante céda à un profond sommeil, durant lequel il eut une vision.
Cette jeune fille de son invisible main lui avait ouvert les portes dorées de l'idéal et du merveilleux.
Ses amis le questionnaient sur le nom de celle qui lui était chère : il les regardait, soupirait et ne répondait rien. Il la voyait en lui-même couronnée de tranqitillilé gracieuse. Dans son cœur habitait une béatitude qui surpassait ses forces. Un salut, un regard de Béatrix , c'en était assez pour mettre Dante hors do lui-même. « Ce regard, dit-il, me parut le dernier terme de la félicité. J'étais tellement pénétré de sentiments doux, que mon plus cruel ennemi, dans ce moment-là, n'aurait pu me déplaire. Rien de pénible, rien de douloureux ne [jouvait entrer dans mon àme. »
Dante mit successivement sa beauté en sonetti, en canzoni, en madrigali. — Il résulte d'un passage de la Vita nuova que le poète lui aurait promis de l'immortaliser dans un ouvrage de longue haleine;; il tint parole. En sorte que la Divina comedia, ce chef-d'œuvre de l'esprit humain, pourrait passer à la rigueur pour Vex-vofo d'une passion amoureuse, à laquelle, vu làge des deux amants, se mêlait, non sans charme, beaucoup d'enfantillage : c'était un amour dans toute sa fleur.
Un jour Béatrix s'aperçut du trouble où son amant était devant elle. Les femmes les plus jeunes et les moins exercées ne se trompent point à cela. L'amour du Dante, quoique voilé de honte et de timidité, n'était d'ailleurs pas difficile à découvrir au tremblement de ses yeux. Elle le vit et s'en moqua. Ce fut un coup de stylet.
Dante, blessé des plaisanteries de sa maîtresse, se retira chez lui pour se livrer à sa douleur. « Là, dit-il, au bout de quelque temps, je m'endormis sur mes larmes comme un enfant qu'on vient de châtier. »
Les poètes ont été généralement malheureux en amour. Dédaignés, repoussés, pcrsifflés, trompés, ils ont promené toute leur vie des sentiments mélancoliques sur des objets sans àme. La Providence a sans doute ses raisons pour leur imposer ce martyre du cœur. Les cordes de la poésie s'amolliraient dans un bonheur trop parfait. Il faut, pour les
tenir sans cesse en haleine, ces harmonieux enfants de la terre , que la beauté réelle passe sous leurs yeux, ironique et fugitive, comme une ombre, de manière à ne point voiler la beauté supérieure et idéale qui les attire vers l'infini.
Un jour Béatrix refusa le salut à Dante. Décidément le poète était congédié de son cœur. Elle le regardait, dit-on, comme trop jeune pour elle. Le moyen d'aimer un enfant de son âge , presque un frère ?
Béatrix, quelque temps après, fut accordée en mariage au fils d'un ami de son père. Avait-elle oublié le poète, lui qui depuis s'est si magnifiquement souvenu? Eut-elle plus tard des regrets de son mariage"? Conserva-t-elle au fond du cœur quelque remords lent à paraître, mais qui finit, un jour, par dévorer la vie? On ne sait; ce qui est certain, c'est que, peu de temps après, elle mourut.
Dante devait avoir vingt-deux ans quand Béatrix se maria. Ce qu'un tel événement jeta de trouble et de désespoir dans son cœur, on le devine sans lire la Vita nuova, cette simple histoire où le poète a écrit ses infortunes. L'état de Dante était alarmant. Le malheureux faisait peur de tristesse et de consomption. Ses amis lui donnèrent le conseil d'épouser une autre femme.
Dante fit ce qu'on lui conseillait, il se maria. Il entrait sans doute plus de dépit et de tristesse dans cette union que de sentiment. La pauvre Gemma était une de ces femmes dont on se sert pour en effacer une autre.
Il est hors de doute que Dante n'ait été attiré à la poésie par un amour malheureux; Béatrix lui étant ravie sur la terre, il voulut la poursuivre jusque dans le ciel , avec les ailes de la foi et de l'imagination.
Ainsi, nous voyons apparaître , au seuil du moyen-âge, un sentiment inconnu du monde ancien, du moins sous les mêmes formes, qui, lié au sentiment religieux dont il est un rayon, un écoulement, éclaue d'une tiède et douce lumière la vie intime, qui inspire les destinées nouvelles de l'humanité, et qui pénètre de son influence toute l'histoire des temps modernes : l'amour.
Par une touchante réminiscence du cœur, Dante donna le nom de Béatrix à une fille qu'il eut de son mariage avec Gemma.
II donna un autre gage de souvenir et de fidélité à la dame de ses rêves ; cette Béatrix qui, vivante, l'avait repoussé avec raillerie, comme un enfant, qui, par sa légèreté de cœur ou sa soumission aveugle aux circonstances, avait jeté tous les tourments de l'enfer dans le cœur du poète, Dante se vengea d'elle en l'emparadisant dans ses divines rimes.
Voilà donc la première influence sous laquelle se forme le génie de Dante, l'amour. Une femme dont le souvenir le poursuit d'un monde à l'autre, qui lui perce le cœur d'un rayon mélancolique, dont la belle et triste figure s'embellit encore par l'éloignement et l'absence, qui se purifie dans la mort des dernières souillures de l'humanité, qui revêt dans les croyances du temps l'auréole de la gloire impérissable, tel est le génie familier qui inspire les pensées du Dante et qui préside, témoin invisible, aux sentiments de toute sa vie.
Dante avait attaché son cœur à deux objets, une amante et une ville : la femme meurt, la ville le repousse.
Recherchons maintenant les influences qu'amena sur l'esprit de Dante son exil.
Nous dirons de Dante ce que nous avons dit ailleurs de
Soçrate : que nous font à nous, enfants du xix" siècle, des querelles po'itiquss vieilles de six cents ans? Que nous importent les Guelfes et les Gibelins, les blancs et les noirs? Ce n'est pas dans ses rapports avec les partis et les événements de son siècle qu'il faut juger un homme comme Dante, c'est dans ses rapports avec le mouvement de l'humanité.
Ces partis et les événements auxquels se lie la vie du poète italien sont cependant nécessaires pour nous donner les mobiles de son œuvre. Dante, après avoir exercé des magistratures et des fonctions publiques , fut chassé de Florence par une faction populaire. C'est alors que Dante, sous la pression des sentiments qu'excitait chez lui son exil, changea d'opinion politique : de Guelfe il se fit Gibelin.
Nous n'aurions jamais eu l'idée d'adn>ettre ce transfuge parmi les martyrs de la liberté, si l'étude approfondie de son œuvre et de son influence sur le mouvement de l'esprit humain, au moyen-âge, ne nous eût convaincu que, malgré les taches de sa vie politique, Dante appartenait par ses tendances à l'église de la démocratie.
Vu de près, vu dans le milieu où il a vécu, Dante est un homme d'autorité; vu à distance, vu dans le milieu oii s'agitent depuis le xiii' siècle les questions religieuses et sociales, Dante est un homme de liberté. .
Parla tournure de son esprit, si l'on ose ainsi dire, par les traits aquilins de sa figure, Danle appartenait à la dignité impériale ; par éiévation de caractère, par pressentiment de l'avenir, il se déclarait en même temps contre les envahissements de l'Église romaine, il s'opposait à cette alliance des peuples et de la papauté, qui, vu les intentions du Saint-Siège, devait se terminer par l'asservissement clérical de l'Italie. Entre une tyrannie et une tyrannie, il choisissait celle qui, n'absorbant pas le principe religieux dans ses attributions, devait peser moins lourdement sur les progrès de l'entendement humain.
L'exil déchira le cœur du Dante. Il avait laissé à Florence sa femme, ainsi que le reste de sa famille mal disposée à la fuite à cause du jeune âge. « Il n'eut pas, ajoute Boccace, auquel nous devons ces détails, d'inquiétude pour Gemma, parce qu'il la savait alliée par la parenté" à quelques-uns des chefs du parti contraire; mais lui, infortuné, il errait incertain çà et là. Sa femme vivait mesquinement avec ses enfants, pauvre, obligée de recourir à une industrie inusitée. »
Il y avait en lui du Gibelin et du Guelfe, dugrande et du poplo, du proscrit et du maître.
Le sort de cet exilé nous touche, lui qui usait la semelle de ses chaussures à gravir le perron incommode de l'étranger, qui, frappé au front d'un signe entre les autres hommes, promenait en Italie, en France, le destin fugitif et la figure soutirante du génie ; dont toute la |iersonne avait été confisquée par la haine et l'injustice de ses concitoyens; qui n'avait rien en propre, pas même le pain de chaque jour, car il le recevait de la pitié de ses hôtes; pas même sa tête, car elle était condamnée au feu par le conseil de Florence : pourtant la condition de cet homme si dénué , si souftVaiit , était digne d'envie. Ce proscrit était l'arbitre de son siècle de^ vaut la postérité. Qu'est-ce que l'avenir saurait de plusieurs personnages de Florence, si Dante ne leur eût pas fait les honneurs de sa haine? La vengeance des poètes dittere de celle des rois, elle ne tue pas, elle l'ail vivre.
C'est uua colère terrible que celle du Dante; on frémit
et on jouit en même temps de ie voir remuer dans les flammes éternelles tout ce las de mauvais prêtres, de mauvais gouverneurs de ville, de mauvais citoyens. Le Gibelin ne se contente pas d'ébranler la domination temporelle du Saint-Siège : il met ses dents, avec une sombre fureur, dans la cervelle des papes. Il mange de la papauté au fond de l'enfer.
Au milieu de ses colères inspirées par un sentiment de justice, Dante était pris aux entrailles par l'amour du pavs, parle souvenir de Florence, par les attendrissements de l'exil ; il écrivait alors à ses concitoyens cette parole louchante : a Papule mi, quid feci tibi, ô mon peuple, que t'ai je fait, pour m'avoir privé du ciel et des affections de la patrie 1 »
L'exil est un moyen dont se sert la Providence pour mêler les races et pour promener sur le monde les idées de l'avenir.
Dante visita la France. Il suivait à Paris les écoles de Théologie, rue du Fouare. Il fut, dit-on, témoin de quelques actes du procès des Templiers.
A Paris, le Gibelin dut se fortifier dans son sentiment d'opposition aux empiétements de Rome; caria terre de France contenait déjà, au xiu° siècle, le germe de ces libertés gallicanes, que le génie de Bossuet défendit plus tard contre le zèle des ultramontains.
On accuse Dante d'avoir poussé la main de l'étranger sur son pays. La vérité est que l'empereur d'Allemagne ayant paru en arme devant Florence, Dante le suivit de ses vœux dans cette expédition sur l'Italie. Nous ne voulons point excuser ce sentiment inexcusable : la patrie est toujours la patrie; ingrate, on la maudit, maison aimerait mieux mourir que de la voir tomber au pouvoir de l'ennemi. Aucune politique n'autorise à favoriser, même indirectement, l'invasion du territoire national.
Cependant Dante croyait sans doute faire acte , sinon de bon citoyen, au moins de philosophe, .\u-dessus de ces querelles de partis qui divisaient la Péninsule, au-dessus des factions qui agitaient Florence, au-dessus même de la nationalité italienne, cet esprit dogmatique voyait planer quelque chose de plus grand, de plus sacré encore, la séparation de l'Église et de l'État, l'afllranchissement de la raison humaine.
Dante croyait que l'intervention de l'empereur d'Allemagne était nécessaire pour opposer aux entreprises de la papauté une limite insurmontable. « Dante dans sa A/onarchie, dit M. Artaud , n'a pas exilé de la Péninsule l'autorité pontificale; il la soumet seulement à l'autorité de son Henri VII. Le pape peut continuer de regerc à Rome, pourvu que César ait le droit û'imperare. »
De celte opinion du Dante, il est curieux de rapprocher celle de Napoléon.
Bonaparte écrivait en 180G à Pie VII : « Votre Sainteté est souveraine de Rome ; mais, j'en suis l'Empereur. »
Au reste, que Dante ail seulement voulu faire prédominer la dignité impériale sur les pouvoirs de la papauté, ou bien (ju'il ait voulu réduire le chef de l'Église à l'exercice de ses fonctions spirituelles, toujours est-il qu'il résultait de son système une diminution d'autorité pour la cour de Rome. Quoique llotlant , quoicpie rallié en dernier" lieu à un parti qui détachait ses intérêts de la cause du peuple, Dante n'en accomplit pas moins, à la fin du xiir siècle, une mission d'atl'ranchissement pour l'humanité, en soparanl
les deux pouvoirs, en isolant le poniife du souverain, le successeur de Jésus-Christ du successeur des Césars.
Il fallait que rattachement de Dante à la liberté do conscience, à la liberté religieuse, fût bien fort, puisqu'il lui sacrifia môme le sentiment national.
On a posé dans Ihs derniers temps cette question : Dante était-il hérétique? La solution de ce problème inté- "• resse aujourd'hui très peu l'humanité. Ce qui est certain, c'est que Dante a fait de l'opposition au pape , c'est que tout en respectant dans le chef de l'Église les pouvoirs qu'il avait reçus de Jésus-Christ , il a frappé les droits qu'il croyait tenir de son épée ; c'est que dans un temps oii l'Église était étroitement liée à la vie civile, il a fait en Italie la part des croyances et celle des opinions nationales.
Mettre un pape en enfer, détacher ainsi la responsabi.ité humaine de l'infaillibilité des pouvoirs religieux, si ce n'était point s'engagerdans la voie du schisme, c'était du moins montrer aux hérésies et aux critiques des époques subséquentes le point vulnérable sur lequel elles devaient frapper. Sous ce rapport Dante se montrait, sans le savoir, le précurseur de Luiher.
Sa conscience était engagée dans les sombres dogmes du catholicisme, mais sa raison n'y tenait plus que par un fil; ce fil devait se rompre dans l'humanité, et alors... Mais n'anticipons pas sur les événements de l'histoire.
Dante avait eu d'abord l'idée d'écrire son poème en vers atins. Les beaux esprits de son temps, les doctes , les lettrés faisaient les dédaigneux à l'endroit de la langue vulgaire. Ou, comme ils disaient alors, barbare. Que serait-il resté de l'idée de la Divina comedia, si Dante avait cédé au préjugé de son temps? Que serait devenue toute cette sève si, par une malheureuse condescendance, ou par un faux orgueil , le poète l'avait rattachée à l'arbre mort de la latinité? Les privilèges de langue ne sont, ni plus fondés en droit, ni moins stériles que les privilèges de toutes les aristocraties. C'est dans l'idiome populaire que tous les grands écrivains Français, Bossuet, Corneille, La fontaine, ont puisé l'élément de leur style.
Quoique fidèle au dogme catholique , Dante transforme ses joies ou ses peines dans les châtiments ou les récompenses qu'il décrit. C'est ce que nous mêlons de personnel à nos croyances qui fait le charme de la poésie.
A ne chercher l'explication de la Divina comedia que dans le cœur du poète , on trouve que les trois actes de ce grand drame surnaturel correspondent aux trois principales di>isions de sa vie : son enfance et son amour d.- Béatrix, — le paradis; son passage au gouveinemcnt de Florence, au milieu des troubles et des factions, — le purgatoire; son exil, — l'enfer.
Seulement l'ordre est retourné : dans la Divina comedia c'est le paradis qui termine, dans la vie du poète, c'est l'enfer. Un autre poète a dit que Dieu avait mis le plus beau de la vie :
Tout aa commencement.
Le sujet de la Divina comedia, quoique inspiré par des réminiscences, par des sentiments personnels ou religieux, est avant tout un sujet social. Alors, connue toujours, la société n'était qu'une empreinte du dogme Le monde visible s'était constitué à l'image du monde invisible. Cette grande division des trois zones surnaturelles, on In retrou-
vait sur la terre dans la division des trois ordres, le peuple, la bourgeoisie, la noblesse.
Beaucoup de damnés, quelques éprouvés, peu d'élus, voilà toute la société du moyen-àge.
Quoique le mérite de ta Divina comedia soit resté un mystère pour le siècle où ce poème fut écrit, Dante n'en jouissait pas moins d'une certaine considération qui s'attachait à ses talents. Il est plus facile de refuser la justice aux grands hommes, que de leur refuser son attention. Le siècle qui voit naître un des prophètes de l'humanité peut bien le méconnaître et le renier en face jusqu'à trois fois, mais la voix de la conscience, jointe à la voix du coq, ce chantre de l'aurore et de l'avenir, tout dit : c'est le maître, marjisler adesl !
Quand le peuple, qui a le sens intime des choses, voyait passer ce vieux roussi avec sa cape noire, ses cheveux en désordre, sa barbe longue, quand les femmes et les petits enfants se le montraient du doigten disant : « Voilàl'homme qui vient de l'enfer ! » Quand on interrogeait avec une curiosité inquiète les traces que le commerce des sombres lieux avait laissées sur son visage, Dante avait beau être errant, fugitif, pauvre, il n'en était pas moins celui qui devait survivre à son époque, il n'en était pas moins le poète, titre que lui donnait dès lors toute l'Italie.
Dante avait la conscience de sa valeur personnelle, il se sentait l'àme de sa ville, l'âme de son siècle, quand se levant, un jour de discussion orageuse, au milieu du sénat de Florence, il prononça cette parole mémorable:
S'io vo chi sta, et s'io sto chi va ?
Si je m'en vais qui reste, et si je reste qui s'en va ?
Malgré cette gloire naissante, Dante n'était pas heureux. Après avoir promené sur toutes les connaissances de son temps la vaste inquiétude de son esprit, après avoir parcouru le monde naturel et surnaturel, il était las, oui las au physique et au moral, las de penser et de marcher. On raconte que s'étant arrêté dans une église pour s'y reposer, Dante y resta jusqu'au soir. Le frère chargé de la fermeture des portes vint alors lui demander ce qu'il cherchait, car l'œil du poète annonçait toujours l'agitation de son àme ; Dante le regarda fixeiîient et lui répondit : la paix !
Dante avait quarante-six ans, quand il mourut.
Voici le portrait que nous en a laissé Boccace : « Dante fut d'une stature moyenne; il avait le visage long, le nez aquilin, les yeux plus grands que petits, le menton allongé, la lèvre inférieure débordant la lèvre supérieure; il avait le teint brun, la barbe et les cheveux épais, noirs et crépus. Sa figure était mélancolique et pensive. »
Quoique naturellement grave, il s'égayait quelquefois et chantait à table d'une voix lorte.
Dante est une des grandes figures de l'humanité. Nous aurions cru manquer au but de ce livre, en négligeant de signaler son iniluence sur le mouvement des libertés religieuses et philosophiques. Hérétique ou non, on peut le considérer comme le précurseur de toutes les réformes qui ont tendu, depuis le xiii« siècle, h circonscrire la religion dans les consciences et à la séparer des intérêts humains.
Guelfes et Gibelins se trompaient également, les uns en cherchant l'unité de l'Italie dans le pouvoir pontifical, les autres en poursuivant cette même unité dans rintervCfltlert
ilih
d'un prince étranger ; l'unité de l'Italie, il fallait la chercher dans le principe républicain et dans le développement du sentiment national.
Quoique dans le faux, Dante ne s'est point mépris sur les intentions de la cour de Rome. Il a prêté les armes de la poésie (ce ne sont pas les moins dangereuses) pour combattre les envahissements du pouvoir spirituel sur le temporel ; il a rappelé au pape, en termes obscurs et comme on pouvait le faire au xin° siècle, qu'il était évêque de Rome, Père de l'église catholique, mais qu'en fait de couronne, le Christ ne lui avait légué que la couronne d'épines.
L'influence de cette première attaque à la puissance matérielle de la papauté est sensible dans toute la suite de l'histoire. Le caractère du Dante a passé dans les veines du peupleitalien. Son idée présideauxdestinéesde la Péninsule. Il y a de la poésie du Dante dans la dernière révolution d'Italie : il y a de la poésie du Dante dans le style imagé de la Constituante romaine ; il y a de la poésie du Dante, de la poésie faite homme, dans Garibaldi.
Avec le temps, la puissance des papes est devenue la vassale de cette puissance étrangère qu'elle balançait au moyen-àge. Ce résultat était inévitable. L'affaiblissement, des croyances religieuses, la fausse position qu'avait prise le chef du catholicisme, en s'associant aux intérêts de l'autorité, tout devait donner raison à Dante contre la souveraineté temporelle des papes. Le gouvernement au xiii^ siècle était une trace d'idolâtrie : en appuyant sur cette trace, l'Église, fdie du Crucifié, l'Églige qui avait détruit les idoles, pendant quatre siècles, faisait une œuvre inconséquente et anormale.
Dans le monde ancien les grands pouvoirs de l'État sont des dieux, le gouvernement est une incarnation de TOlympe : l'organisation de la force militaire, — Mars; le commerce, — Mercure; les finances, — Plutus; les relations maritimes, — Neptune ; la justice, — ïhémis ; l'unité centrale des grands pouvoirs, — Jupiter. En acceptant tout ce paganisme social, en le revêtant d'une sanction religieuse, en mettant le sceau de la croix sur cette charpente du vieux monde, l'Eglise se condamnait à disparaître plus tard dans l'édifice monarchique de l'Europe.
Plus le principe chrétien était ennemi de la matière, plus le conlac dts intérêts païens devait lui être fatal.
Quand, après une révolution qui avait détruit chez elle la royauté, la France, par une fatalité politique dont nous donnerons ailleurs les raisons, tourna dernièrement ses armes contre la République romaine et alla rétablir cette souveraineté temporelle des papes, contre laquelle protestait déjà la liberté de conscience au xiii^ siècle, qui trouvât-elle debout sur les remparts de la ville éternelle? l'ombre du Dante.
Cette grande ombre couvrait la liberté romaine violée par les baïonnettes étrangères.
Le peuple est poète. Il s'aime lui-même dans ces prophètes de la lyre, qui chantent les destinées sociales et religieuses de l'humanité. Dante retrempera tôt ou tard dans sa veine énergique la race romaine amollie par le régime des cours et des eunuques; le hardi penseur qui osa précipiter la tiare au fond de l'enfer, détruira tôt ou tard les pompes et les dignités mondaines de l'Eglise, dont la religion chrétienne n'eut pas besoin, il y a dix-huit siècles, pour convertir le monde à la foij des douze pécheurs.
LA FRANCE AU Xll' SIÈCLE. — ABÉLARD ET HÉLoisE.
Qui de nous en visitant, dans ses jours de mélancolie, le cimetière de l'Est , n'a point remarqué , parmi des tombes modernes, mais à l'écart des grandes sépultures qui insultent à l'égalité, un monument aux formes gothiques , dont la pierre noircie par le temps, toute couverte de mousse, a revêtu un caractère religieux? Promeneur, à genoux ! C'est là que reposent Héloïse et Abélard, que ni le temps, ni les événements, ni les hommes n'ont pu séparer jusque dans le dernier sommeil. L'amour a été plus fort que la mort.
Les médecins physiologistes qui se sont voués à l'étude des maladies mentales ont fait une observation intéressante. Dans la plupart des cas de guérison, la convalescence s'annonce beaucoup moins par le retour de l'intelligence , que par le retour des sentiments affectueux. Le malade aurait beau montrer une rectitude de pensée toute nouvelle chez lui, que, s'il n'éprouve point le besoin de répandre son amour sur une femme, sur des enfants, cet état d'amélioration n'est que fugitif et illusoire. C'est le cœur qui trace le chemin à la raison , quand la raison est sur le point de revenir.
Nous voyons se reproduire quelque chose d'analogue dans l'histoire.
Depuis plusieurs siècles la raison humaine s'était voilée ; l'àme s'était jetée dans une lutte insensée contre les sens; la vision des mystères et de l'éternité avait pénétré la chair chrétienne d'un tremblement infini; l'humanité avait vu Dieu à travers son délire; le culte de l'impossible, de l'absurde, credo quia absurdum , avait remplacé l'étude de la philosophie; c'était la folie de la croix, folie nécessaire, folie sublime, — mais enfin, folie.
Le retour à la raison devait être marqué par les mouvements du cœur humain. Au milieu de ce grand désordre des facultés , l'amour s'était troublé comme tout le reste. Au lieu d'embrasser l'univers dans ses épanchements, le christianisme naissant s'était montré dur, inexorable envers la création ; il avait frappé de ses malédictions et de ses haines la matière. Cependant l'humanité ne pouvait vivre dans ce transport violent de l'àme en Dieu. Il fallait en revenir à la nature , à la logique , au bon sens.
Du xi° au xii" siècle, l'esprit humain cherche à retrouver sa voie ; la pensée malade tend à se rectifier dans la philosophie; mais, encore une fois , ce retour à la raison devait être précédé par une modification de l'amour. Il fallait que l'homme redevînt homme, après avoir cherché, mais vainement, à se faire esprit.
C'est alors qu' Abélard parut.
Parler d'Abélard après Dante, cela semble reculer; mais dans un livre comme celui-ci nous tenons moins compte de l'ordre des temps que de l'ovdre et de la succession des idées. Qu'on consulte la chronologie, cette horloge de l'histoire, quand il s'agit des faits, rien de mieux; mais l'échelle des temps, si parfaite qu'on la suppose, ne donnera jamais la mesure des progrès de l'humanité. Si nous avons placé l'Italie avant la France , Dante avant Abélard ,
c'est que l'Italie est le terrain d'assimilation du vieux et du nouveau monde; c'est que Dante est le fil conducteur entre l'antiquité et le moyen-âge. ,
L'antiquité avait sombré sous le déluge des Huns et des Vandales, mais non sans laisser partout de ses débris dans les institutions, dans les mœurs, dans la littérature, dans les sciences. Ces débris , nous les retrouvons en France , comme en Italie; quoique moins nombreux. Dès l'origine de notre nation , le génie celtique, enveloppé, il est vrai, dans la langue et les formes latines , traça la physionomie , un peu barbare, d'une civilisation qui ne ressemblait plus à celle des Grecs ni des Romains.
Les aventures d'Abélard et d'Héloïse sont connues, très connues. Il n'y a pas encore deux anné<^s, on lisait à l'angle du quai Napoléon cette inscription qui arrêtait les yeux sur une maison d'apparence assez moderne :
BELOiSE, ABÉLARD HAHI-
TÊRENT CES LIEUX, DES SINCÈRES AMAMS MO- DELES PRECIEUX.
lits.
Depuis, j'ai cherché ces deux mauvais vers et ne les ai plus retrouvés ; ils avaient disparu sous une couche de badigeon ; mais l'émolion qu'excite dans tous les co'urs sensibles la mémoire d'Abélard et d'Héloïse, de leurs malheurs, ne s'est point effacée avec l'inscription qui couviait ces murs.
La tradition rapporte, en effet, à celte habitation, [)lusinurs fois renouvelée depuis le
xii' siècle, l'honneur d'avoir logé les deux amants, d'avoir assisté <i leurs tendres entretiens, d'avoir abrité de son ombre protectrice , mais non hélas! impénétrable , ce que le monde n'aurait jamais dû savoir.
Abélard n'avait encoïc montré de passion que pour l'étude; c'était un professeur fameux; il donnait à la philosophie un vêtement nouveau ; ses leçons étaient sur les lèvres de tous les étudiants, quand une circonstance que l'histoire n'explique pas lui fit rencontrer une très jeune fille, (|ui demeurait dans la Cité, avec son oncle, chanoine de Notre-Dame.
La science ne remplit pas longtemps tout le cœur.
Le célèbre Abélard réunissait dans sa personne toutes
LE MAKECIIAL NEY
les conditions qui réussissent auprès des femmes , un nom connu , une mâle beauté de visage, un génie qui dépassait son siècle : aussi déclare-t-il lui-même , avec plus de vérité que de modestie , que n'importe la femme à laquelle il eût alors adressé ses avances , il n'avait point à craindre de refus, nullam vererer repulsam.
Orpheline et pauvre , mais fort versée dans la science littéraire, instruite aux langues anciennes, Héloïse considéra comme un grand honneur qu'un professeurs! fameux dans les écoles voulût bien lui donner des leçons. Fulbert,
l'oncle, avait mis son amour-propre dans sa nièce : la perspective desprogrès qu'unelelle élève (levait faire entre les mains d'un tel maître le décida sans peine à former une liaison qui favorisait ses desseins, et, quelques amis intervenant, il consentit à recevoir Abélard dans sa maison.
La chose s'arrangea d'abord sur les proportions les plus mesquines : le prix d'une pension à recevoir d'Abélard ne fut pas un attrait médiocre pour l'esprit de Fulbert , homme avide, homme d'église. Posséder Abélard , sa science et son argent , c'était tenir deux trésors à la fois.
Tous les droits les plus larges furent commis au maître sur son élève , y compris le droit de la battre.
Qui aime bien chfitie bien. Abélard usa de la permission qui lui était donnée par Fulbert, pour cacher son jeu sous une sévérité pédantesque et pour graver ses leçons d'une manière frappante dans le cœur de son élève. Héloïse entrait à merveille dans ces ruses amoureuses ; elle y apportait, toute innocente qu'elle fût, cette fourberie délicate dont les fenmies trouvent le secret dans leur faiblesse, dans les principes de l'éducation qu'on leur donne.
C'est toujours une question qu'on s'adresse en pareil cas: était-elle belle? — Abélard, qui en parle sans doute avec cette réserve et cette modestie que les viais amants mettent à parler de leur maîtresse, nous répond : Pcr faciern non infima, sa figure n'était pas à dédaigner.
L'amour, en nous identifiant à l'objet aimé, nous donne pour cet objet les mêmes senliments d'humililé, vraie ou fausse, que nous auritms poui' nous-mêine.
Kouget
Toujours esl-il qu'Héloïse était la femme qu'Abélard avait rêvée, si toutefois, en sa qualité de professeur, de chanoine de Paris, il rêva jamais à une femme avant de connaître la nièce de Fulbert. On sent, à la fraîcheur de leurs sentiments, à la tendresse de leur liaison , à l'enivrement de leur commerce, dont la douceur surpassait la suavité de tous les parfums, que l'amour était pour les deux amants chose toute nouvelle.
Le même mot latin signifie à la fois aimer et étudier, studere. Jamais le rapport de ces deux termes ne fut plus intime que dans la liaison de ces deux cœurs. Abélard connut l'ineffable bonheur qu'il y a d'écrire ses pensées dans une femme, dans la chair de sa chair, dans les os de ses os. L'amour se plaît à se parer de tous les ornements de l'éloquence et de la poésie. Composer des vers, réciter ceux des anciens, initier son esprit raisonneur à ces élégances de style, à ces délicatesses de forme, qui sont comme les fleurs du jardin d'amour, c'était toute l'occupation de ce grave philosophe, devenu maître aux choses du sentiment. Héloïse remplissait près de lui ce rôle qui convient si bien à la femme, l'inspiration. Eve, elle attirait Adam vers la science par ce sentiment de la beauté que l'étude ni les écoles ne donnent pas. C'est le caractère de la femme qui aime que de faire l'homme semblable à Dieu. Erilis sicut dii.
Il paraît que, déposant un instant aux pieds d'Héloïse le fardeau de la scholastique, Abélard composa pour elle des vers d'amour, et, chose plus remarquable encore, des vers dans une langue inculte, véritable patois du temps, d'où est cependant sortie la langue française. Ce qui prouve que, dès qu'on touche aux sentiments vrais, au point sensible et vivant du cœur humain , les langue?s mortes, malgré kur nombre et leur richesse, ne suffisent plus ; on leur préfère un langage informe qui a du moins le mérite de répondre à la vie par la vie. Hien d'ailleurs de plus touchant ni de plus doux que ce bégaiement d'une langue naissante en harmonie avec le bégaiement d'une passion qui commence.
Coupable, on ne voit point qu'Héloïse eiit des remords : en a-t-on quand on aime vraiment?
La science, cette autie amante, se plaignait des infidélités d'Abélard. Il paraissait encore dans les chaires ; mais son enseignement, naguère si coloré , avait perdu la chaleur de rinsjiiralion. Ses élèves cherchaient le maître Pierre (c'est ainsi qu'on désignait Abélard ), et ne le retrouvaient plus. Son esprit était ailleurs, son esprit n'habitait plus l'école. La cause de cette préoccupation qui glaçait les leçons et la parole du maître ne tarda point à être connue. Les mystères de la maison qu'habitait Abélard dans la Cité furent pénétrés. L'amour du maître et de l'élève n'était plus un secret pour personne, excepté pour l'oncle , qui , averti depuis longtemps par le bruit public, commença cependant à ouvrir les yeux. Il était temps.
Séparés, les deux amants pleuraient sur leur malheur, quand Hêloïse s'aperçut qu'elle était grosse. Avec l'exaltation de la joie , Héloïse écrivit cette nouvelle à son maître , le consultant sur ce qu'il y avait à faire. Une nuit , en l'absence de l'oncle , il entra furtivement dans la maison , et, comme ils en étaient convenus, il emmena Héloïse. Parvenus au terme de leur voyage. Il l'établit chez sa sœur, où elle demeura jusqu'à ce qu'elle mît au monde un fils qui reçut d'elle le nom de Pierre Astrolabe.
Ici commencent les chagrins d'Héloïse : aux yeux du monde
dans lequel vivait la nièce de Fulbert, ce n'est point l'acte qui fait le mal, c'est la publicité qu'on lui donne.
Au point de scandale et de notoriété où les choses en étaient venues, il n'y avait qu'un moyen pour apaiser Fulbert et sortir d'une situation critique, le mariage. Ce parti le plus sage , cetie réparation si juste fut d'abord repoussée. Par qui?... Par Héloïse. Cette héroïque femme, s'oubliant elle-même, ne songeait à rien sinon au tort et au dommage qu'allait souffrir la réputation d'Abélard. Il était alors convenu qu'un homme doué de grands moyens appartenait à l'Église. C'était seulement là qu'il pouvait trouver un milieu favorable à son ambition et au développement de ses facultés. Héloïse se reprochait comme un larcin de prendre Abélard pour elle et de le dérober ainsi aux hautes destinées qui l'attendaient dans le sacerdoce. Quoiqu'il ne fût pas encore engagé dans les ordres, le maître Pierre avait déjà avancé un pied vers l'autel : il pouvait aller jusqu'aux dignités suprêmes, s'il conservait, au moins en apparence, les honneurs du célibat.
Nièced'un chanoine, Héloïse raisonnaitau point de vuede l'Église. Leur aventure avait fait du bruit, mais le scandale, l'oubli des devoirs, tout cela était peu de chose; ce qui était mal, c'était le mariage. — Le mariage entraînait le divorce avec rÉgiise; c'est ce divorce que, dans sa générosité naïve, Héloïse veut épargner à son amant. Être sa maîtresse, elle y consent avec joie, même avec orgueil, mais être sa femme! Là commencent ses remords. Ce que nous admirons dan» Héloïse, ce n'est point cette basse et muette résignation de ceitaines femmes à une position dégradante , c'est le dévoùment passionné , hautain , héroïque à un amour que la société réprouve. Klle met sa gloire à immoler son honneur.
Qu'elle souffre les injustices, les mépris du monde, qu'elle subisse l'anathème et les mauvais traitements, Héloïse n'y regarde pas, mais lui!... Toute sa sollicitude s'attache à celle pensée.
Plus tard, quand le mariage fut conclu, Héloïse mettait toutes ses précautions à le cacher. Si l'on divulguait devant elle la sainteté des liens qui l'unissaient maintenant à son époux, Héloïse se récriait et jurait avec imprécations que rien n'était plus faux, qu'elle n'était passa femme. Irrité de ces démentis, Fulbert l'accablait d'outrages, et lo séjour commun devenait insupportable. Il fallut fuir encore.
La fuite. Je cloître , telles furent les barrières qu'Héloïse crut devoir opposer, de concert avec Abélard, aux emportements de Fulbert. Ce furent précisément celte retraite, ce mystère, qui, éveillant dans cette âme bassement féroce des soupçons étranges, précipitèrent sa vengeance. On sait lo reste.
L'événement auquel nous venons de faire allusion porta dans l'àme d'Héloïse et d'Abélard l'abattement, la honte, le désespoir. Il ne restait plus à Abélard d'autre ressource que de mourir au monde, mais il ne voulut point mourir seul. Il tint à envelopper dans son malheur la liberté d'Héloïse. On frémit en songeant que le voile tomba cette fois sur des passions toutes vives, sur un cœur que l'amour de Dieu ne put jamais enlever à son amant.
Aucun sentiment religieux ne conduisit Héloïse au pied de l'autel ; au lieu des paroles sévères de la Bible , au lieu des prières de l'Église, elle ne trouvait sur ses lèvres que des réminiscences païennes. Les poètes l'assistèrent dans
cette démarche suprême, non les saints. L'érudition qui avait été le lien de son amour avec Abélard la suivit jusque dans le sanctuaire. Ce n'est point aux victimes résignées de la vie monastiiiup, àces saintes femmes dont l'Ej^lise a consacré le nom , qu'Héloïse identilie sa douleur et son infortune ; non si elle se compare à une autre, c'est à une femme de l'antiquité, à l'épouse de Pompée, à Cornélie. D'une voix entrccoui)ée par les larmes, elle récite les vers de Lucain : «O grand homme, ô mon époux , toi dont mon lit n'était pas digne, voilà donc le droit qu'avait la fortune sur une si nohle tète! Pourquoi , par quelle impiété t'ai-je épousé, si je devais te rendre misérable ? Accepte aujourd'hui la peine que je subis, mais que je subis volontairement. »
Au moment d'abaisser le voile entre elle et le monde, Héloïse, on le voit , n'avait encore qu'une pensée dans le cœur, Abélard.
Les voilà donc séparés, ces deux amants dont l'esprit s'était rencoiitré dans la science : entre eux les murs du cloître, l'habit religieux, un vœu solennel. Héloïse n'avait pas encore vingt ans.
Abélard, religieux k Saint-Denis, àMaisoncelle, cherchait de son côté, dans la vie régulière du cloître, le moyen d'apaiser son cœur et de guérir la blessure faite à son amourpropre d'homme. Seul , livré à lui-même , il transporte , si l'on ose ainsi dire, son tempérament au cerveau. Ramené par le malheur à l'étude, au silence, il s'éprend d'un ardent amour pour la théologie, qui embrassait alors toutes lesautres sciences dans la science de Dieu.
Son enseignement reprit de l'éclat. Attirés par la réputation du maître, par ses infortunes trop connues, les étudiants affluèrent. Le génie d'Abélard renouvelait les connaissances de son temps. Dans cette sèche scholastique , il mit un cœur. On trouvait dans son cours ce qui manquait aux autres professeurs, la vie. Cette supériorité , il la devait à la nature, il la devait aussi à ses malheurs Au son de sa voix, à l'élégance passionnée de son discours , à la mélancolie répandue sur son visage, à l'attrait que lui seul savait donner aux matières les plus épineuses, tout le monde sentMit (chose rare alors dans les écoles) que cet homme avait aimé.
On a beaucoup écrit sur le caractère d'Abélard, sur son ambition, sur son indifférence oublieuse envers Héloïse (elle qui se souvenait si ardemment); il est certain que si Abélard fut dépassé, en amour, par l'abnégation et la fidélité d'Héloïse, il le fut surtout, après leurs malheurs, par le dcvoùment et les regrets de cette femme.
La gloire attire la persécution. Abélard ne tarda pointa être atteint par les rivalités jalouses, impuissantes. Son enseignement prêtait, il faut le dire, à la critique de ses ennemis, non qu'il ne fût éminent par la forme et par l'érudition, mais on pouvait trouvera reprenrlre dans son orthodoxie. Ce qu'on reprocha tout d'abord à cet enseignement, cR fut la nouveauté. Il est dans les habitudes de l'esprit savant d'avoir horreur du progrès. Tout ce qui n'a point été écrit par les maîtres est suspect aux yeux des doctes. La science marche , les yeux tournés vers le passé. Si par hasard des nouveautés se produisent , avec quelque faveur, à la lumière poudreuse des écoles , ce sont des nouveautés flétries en naissant, des nouveautés qui ont des rides.
Dès le début de sa carrière , Abélard rencontra des obstacles dans la constitution de l'enseignement ; posséder la science, c'est peu ; il faut encore la communiquer se-
lon les règles. L'enseignement était alors chargé de prohibitions ; un système de douane pesait sur l'échange de la pensée humaine. Il fallait prendre des grades, remplir des formalités, obtenir des privilèges pour avoir le droit de faire parvenir ses leçons à l'oreille des auditeurs. Abélard s'était affranchi de ces servitudes . d'où l'orage.
Cet orage fut encore provoqué par la nature même de l'enseignement.
Quand, en face des colères de l'Eglise, on place les doctrines du maître, quand on considère aujourd'hui quelles légères déviations l'enseignement d'Abélard imprimait à l'oithodoxie, le premier mouvement est la surprise; mais, si l'on y réfléchit mieux, on trouve que ces imperceptibles réformes dans les méthodes et dans l'art de raisonner devaient aboutir au schisme, ou, encore mieux, à la philosophie moderne.
Un des premiers, dans l'école, Abélard fit scission avec ce fameux axiome sur lequel reposait tout l'édifice du catholicisme, credo qtiia absurdum ; il essaya d'introduire la méthode dans des doctrines qui par leur caractère échappaient à toutes les mesures du fini; à la fidélité au dogme, il opposa , par une innovation qui n'était pas sans gravité, la fidélité à la raison : que cette tentative fût illogique, impie, coupable même, au point de vue catholique, l'avenir le prouvera surabondamment; mais il fallait que la raison humaine traversât cette période d'inconséquence ; il fallait qu'elle entreprît de lier ce qui est inconciliable, avant de s'avancer vers la séparation nécessaire de la raison et de la fol.
Cette alliance du raisonnement et du dogme devait avoir des conséquences énormes ; Abélard était logiquement contraint d'ouvrir les portes de l'autorité, en matière de foi, aux philosophes et aux saints Pères; dès lors, le mur de séparation était abattu ; l'Eglise, c'était l'humanité.'
La preuve, c'est que dans ses leçons il mettait sur la même ligne Aristote, Platon, saint Augustin ; il voulait établir par cette alliance un christianisme philosophique, deux mots qui hurletit d'effroi de se voir accouplés, deux termes entre lesquels le trait d'union n'existe pas. Qui dit christianisme, dit une doctrine qui se joue de la raison humaine, une folie qui s'absout en Dieu de ses inconséquences, une sorte de défi porté à la sagesse des sages, à la science des savants; qui dit philosophie, dit et affirme la pensée de l'homme avec toutes ses conséquences, son antagonisme, son opposition à la pensée divine. La première de ces deux forces nie la liberté; la seconde refuse une aveugle soumission à l'autorité, elle résiste à cette sauvage abnégation des facultés et des sentiments que le Créateur a imprimés dans le cerveau humain.
Dégager la nature assez subtile des erreurx dont l'enseignement d'Abélard était souillé, aux yeux des orthodoxes du xii'" siècle, ce serait aujourd'hui chose vaine et superflue ; il nous suffira de dire que dans ses épancliemenls philosophiques Abélard était surtout amoureux de la forme humaine de Jésus-Christ ; cette forme, cette nature humaine, il la faisait adorer à Héloïse, la femme de ses pensées, l'ombre de sa théologie. Les femmes par sentiment, par imagination, s'attachent surtout aux condilions extérieures de l'Etre ; dans le Verbe fait chair, ce qu'elles comprennent surtout, c'est la beauté charnelle, c'est l'homme.
Que maître Pierre fût alors le précurseur de Descartes, de Leibnitz, de Fénelon, chez lequel le cœur se montra
hérétique, si la tète fut orthodoxe, il n'y a pas de doute à cela ; mais, il n'en est pas moins triste de voir avec quel acharnement le clergé du xii^ siècle se rua sur cet homme, dont il reconnaissait, malgré lui, les intentions pures et la supériorité morale.
Le caractère du christianisme, aux yeux des ascètes, c'est la raison abîmée en Dieu ; le mystère est si naturel à la foi du chrétien qu'il ne cherche point à approfondir ; il se soumet. Abélard venait établir l'édifice religieux de ses croyances sur la base du raisonnement, base humaine, aux yeux de l'Eglise, base ruineuse. Les moyens dont il se servait pour appuyer sa doctrine étaient aussi suspects que la doctrine même. Abélard était éloquent ; nul orateur de son temps ne pouvait lui tenir tête, mais était-ce dans des talents naturels, dans des ornements empruntés à l'antiquité païenne, que la doctrine révélée devait chercher des moyens de séduction. L'attrait tout humain que rencontraient les nouveautés d'Abélard, rendait la condamnation nécessaire. L'Eglise ne pouvait soufïrir qu'on habillât ses dogmes avec les oripeaux et les brillants de celte courtisane qu'on nomme la Raison.
Abélard n'était point une hérésie; mais c'était une impulsion. Quoique l'on trouve dans ses livres plus d'une proposition téméraire, nous sommes encore à nous demander sur quel point précis de doctrine cet homme s'est séparé de la tradition de l'Eglise. Ce que le concile de Soisson a voulu frapper dans Abélard, ce n'est pas tant une erreur qu'une tendance. Par la nature de son enseignement, il donnait aux mystères un goût nouveau ; il initiait des masses d'étudiants à sa méthode ; il versait sur les populations émerveillées cette lumière qui vient encore moins de l'esprit que du cœur.
Or, il faut bien le dire, dans tous les temps, les castes sacerdotales ne voient point d'un œil favorable la lumière se répandre. Elles aiment le boisseau. Auxii' siècle, la théologie était une science réservée, cachée dans les ténèbres du temple, dans le mystère des cloîtres. Cette science, Abélard l'avait transportée au grand jour des écoles. Il s'était même affranchi des entraves qui gênaient alors la liberté de l'enseignement. Ce fut sa perte.
L'orthodoxie voulut humilier la raison dans son plus éloquent défenseur au XII'' siècle. La doctrine de maître Pierre fut condamnée par le concile sans débat contradictoire, le livre brûlé en présence de tous, et l'auteur renfermé à perpétuité dans un nouveau couvent. « Jugé sans discussion, dit M. Charles de Rémusat, convaincu sans examen, on le força de jeter de sa propre main son livre dans les flammes. Il le regardait tristement brûler... » Quand on se représente ce triste tableau, on songe, ntalgro soi , à la vieille figure d'Abraham immolant son propre fils.
On éprouve, en retraçant une telle histoire, ce serrement de cœur qui prend tous les hommes animés d'un sentiment de justice, quand ils voient la force broyant la pensée.
Téméraire et faible, Abélard fut abattu, comme un enfant, par ce coup de foudre ecclésiastique. Désormais sa vie ne fut plus qu'une plaie. Blessé dans son amour-propre, dans le travail de ses jours et de ses nuits, dans le fils de son intelligence, il mêla, par un mélancolique souvenir, les malheurs de sa jeunesse aux tristesses de sa "condition présente. C'est le résultat de tous les événements douloureux, que de remuer chez l'homme les cendres du cœur.
Abélard avait eu deux maîtresses : Héloïse et la théolo-
gie. L'une lui attira le plus grand des affronts ; la seconde, en déchaînant contre lui la persécution , le réduisit à l'impuissance, à la misère, à la captivité. Malgré ces catastrophes, qui n'eût voulu être aimé par Héloïse et admiré de son siècle comme le fut Abélard?
Deux hommes représentent les deux idées de leur temps : Abélard et saint Bernard, l'examen et l'autorité.
Tout ce qu'on peut imaginer d'austérités réunies sur un corps débile par une volonté de fer, voilà saint Bernard. D'homme, il avait cherché à se faire esprit. Il avait des yeux, mais il leur avait appris à ne pas voir ; des oreilles, mais il leur défendait d'entendre les bruits du monde ; des sens, mais il leur interdisait de sentir En voyage, il avait marché tout un jour sur le bord d'un lac sans l'apercevoir. Le monde extérieur était roulé pour lui dans le linceul du Crucifié.
Cet homme était né pour être l'antagoniste d'Abélard et de ses doctrines.
Son cœur était aussi sec que son visage. Animé d'un zèle farouche, d'une violence froide et concentrée pour tout ce qui ressemblait à de l'examen, il ne pouvait souffrir dans l'ancien amant d'Héloïse cette indépendance d'arguments, cette mollesse de rhétorique et celte délicatesse de sentiments que laisse toujours dans le cœur de l'homme la trace d'une femme aimée.
Le feu de la persécution brillait à travers cette figure cave, rendue transparente par le jeûne et les veilles. Une sainte intolérance le consumait. Il couvait sous une apparence de mort les plus sombres défiances contre tout ce qui portait atteinte au principe d'autorité. De l'autorité, il n'en voulait pas pour lui-même, homme triste et nu, il en voulait pour l'Églrse. Ses passions, il les avait matées, comprimées, vaincues. Il n'en avait oublié qu'une, mais dominante et terrible, qui s'alimentait dans le silence de la ruine de toutes les autres : la haine.
Oui, Bernard haïssait tout ce qui ne pensait pas avec la tradition, dont il se croyait être l'organe vivant; l'enfer n'était pas seulement dans ses croyances , il était encore dans sa nature; cet homme avait besoin de damner quelqu'un ou quelque chose. « Vous remplissez les devoirs pénibles et difficiles, qui sont déjeuner, de veiller, de souffrir, écrivait un jour Pierre à Bernard , et vous ne pouvez supporter le devoir facile qui est d'aimer. »
Aimer, ce mot profane n'était pas fait pour les oreilles, ni pour le cœur d'un tel ascète; il n'aimait pas même Dieu, il le craignait.
Cet homme devint l'ennemi déclaré d'Abélard , ennemi puissant. Par esprit, par tempérament, par devoir, cet homme se croyait obligé de faire la police des cours , des écoles, des sanctuaires. Il était l'espion de Dieu sur la terre.
Un sûr instinct lui disait que maître Pierre était une lumière capable de mettre le feu à l'Église : de preuves, il n'en avait aucunes; de témoignages contre lui et contre ses doctrines , aucuns ; mais les hommes de la nature de saint Bernard devinent un homme au flair, h l'imperceptible mouvement de ses idées les plus secrètes. Il avait reconnu dans la direction qu'Abélard imprimait à la science de Dieu une direction dangereuse par sa nouveauté. Sous l'habit de la foi, il avait pressenti la raison humaine. Kl Bernard ne se trompait pas.
Reportons l'antagonisme de ces deux hommes aux formes de l'antiquité. Abélard trouvant Prométhée, toujours
lié au roc, toujours saignant, toujours dévoré au foie par le bec du vautour, s'était attendri, comme Vulcain, sur le sort de cet ami des pauvres mortels ; il avait cherché, par une piété nouvelle, à desserrer ses liens. Alors Bernard d'accourir, d'apporter au secours de Jupiter des arguments anciens, mais péremptoires , de nouer plus étroitement la chaîne et d'appuyer sur les clous. Il ne fallait pas que le géant soufllàt ; le saint avait deviné que du jour oii ce géant pourrait agir, parler, vivre enfin, il ébranlerait le monde. Alors la prophétie s'accomplirait; -dors Jupiter, c'est-àdire l'autorité en matière religieuse, serait détrôné.
Pierre et Bernard représentaient dès lors dans l'Eglise gallicane deux parlis ; Beinard était à la tète du cierge gouvernemental ; Pieire ralliait à sa cause la jeunesse des écoles, le clergé libéral , encore moins nombreux dans ce temps-là qu'aujouid'hui. C'était Pierre qui devait succomber. La fin de sa vie l'ut abreuvée à l'éponge de fiel Il s'éteignit dans le silence, dans la disgrâce etuans les larmes, inaityr de la liberté de discussion et de la liberté d'enseignement.
Cependant , HéloiM ne cesse de rel'ouli i dans la solitude un cœur qui ne veut jia-^ mourir. Son Dieu i elle , c'est Abélard Jamais l'idolâtrie di>s sentiments ne survi eut plus entière à 1 1 chaste observance des devoirs monasti((ues.
Elle répand sa douleur dans des lettres admirables. Le latin , celle langue morte, se ranime sous le feu de sa passion. Le temps n'apporte pour elle aucun soulagement à la maladie de l'absence. Tout ce que l'ombre des cloîtres , tout ce que le silence des exercices religieux, tout ce que l'âge peut veiser d'oubli et d'apaisement sur un cœur qu'agite l'amour, ne parvient point à endormir celui d'Héloïse. Il semble au contraire que ses désirs s'irritent par la continence. Comme saint Jérôme qui se roulait sur un lit d'épines, elle s'enveloppe dans les austérités du cloîtie, mais sans calmer des aspirations dont l'ardeur survit à l'amortissement de la chair.
Cependant le zide de saint Bernard rodait toujours autour de la ])cnsée de Pierre, quœrens quein devoret- « A voir tant d'eti'orts em|)reints de tant de haine , de ressentiment