‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 34 sur 49 · LES SERGENTS DE LA «OCIIELLE · texte numérisé non relu

LES SERGENTS DE LA «OCIIELLE

et d'orgueil, dit M. Charles de Rémusat dont le témoignage ne sera pas suspect, on se dit qu'il est heureux pour saint Bernard d'avoir été un saint. Quiconque penserait et agirait ainsi pour un intérêt quelconque de ce monde, même pour celui d'une politique équitable et légitime, serait accusé de méchanceté dans la tyrannie. » — Ce saint Bernard, c'est pourtant l'esprit de l'Eglise.

Abélard se sépara du principe sur lequel reposait toute la foi catholique; il voulut relever l'intelligence humaine prosternée devant les dogmes et les mystères ; il se déclara

contre cette soumission muette qui admet sans comprendre; il voulut appeler la raison au secours de croyances qui se refusaient, avant lui, à l'examen ; au fond, Abélard avait to'.t; sa tentative était illogique, mais il fallait passer par cette transition , par cette alliance impossible do la raison et de la foi , avant d'arriver à la séparation radicale delà relir gion et de la philosophie.

La grande préoccupation d'Abélard, c'était la Trinité ; sur ce point de doctrine toutes les critiques sedonnèri'iit rendez -vous contre lui. Il est probable, quoique l'idée ne soit pas très nettement formulée daHis' ses livres , que maîire Pierre , avec d'autres novateurs , plus ou moins hérétiques, envisageait ainsi la succession des personne.* divines: Dieu le Père, la création ; Dieu le Fils, l'humanité ; Dieu le Saint-Esjirit, la dernière transformation de l'amour sur la terre.

Héloise, abbesse à vingt-neuf ans du Paracict, témoigne dans ses lettres que, de concert avec .\bélard dont elle suivait toutes les inspirations, elle attendait un Consolateur pour l'humanité. L'Esprit saint, suivant les caractères que lui attribue le Nouveau-Testament, est l'esprit des temps modernes, il inspire les ignorants, il fait parler les simples, il enseigne dans le silence, et apprend à tout deviner par le cœur.

Cependant Abélard s'était aigri dans la souffrance. Cot homme apparaît au xir siècle comme une première incarnation de J.-J. Rousseau, tant il y a de ressemblance dans leurs malheurs, dans la confession publique de leurs fautes»

dans le ton sentimental et raisonneur de leur esprit pénétrant, dans la faiblesse de leur caractère et la témérité de leurs pnints de vue. En voyant s'assombrir peu à peu ces deux existences si éclairées à leur aurore , en voyant s'éloignerla petite maison delaCité, commes'éloignent les Char» mettes dans le souvenir de Jean-Jacques, on éprouve je ne sais quel mélancolique serrement de cœur, surtout quand on considère en même temps l'injustice des hommes. Abélard, nature faible et confiante, était devenu ombrageux dans la persécution. Comme Jean-Jacques, comme tous les hommes que tourmente la police de l'Église ou des gouvernements, il avait fini par s'inquiéter du bruit des feuilles.

Abélard s'était retiré à la maison de Cluiiy, non loin de Mâcon, une abbaye renommée. Là, dans l'étude, au milieu d'une belle et riche nature, il put dn moins trouver quelque repos; mais son cœur était malade.

Comme les forces d'Abéhird déclinaient, l'abbé exigea qu'il changeât d'air, et l'envoya près de Chalon , dans le prieuré de Saint-Marcel, fondé par le roi Contran et possédé par l'ordre de Cluny. « Cette maison, dit M. Charles de Rémusat, s'élevait, non loin des bords de la Saône, dans une des situations les plus agréables et les plus salubres de la Bourgogne. »

Dans un de nos voyages à Chalon , nous avons vu l'emplacement de cette maison aujourd'hui détruite; il est resté l'église, quelques ruines et des plantations d'arbres. Nous n'évoquons pas sans émotion le souvenir de ces lieux auxquels se rattachent pour nous de si patriotiques souvenirs mêlés aux souvenirs non moins doux de l'amité ; nous aurions une page de l'histoire contemporaine à retracer, si le cœur ici ne faisait trembler la main (1). 0 terre de Bourgogne, tu étais digne de recevoir les restes d'un martyr de l'intolérance religieuse, terre de liberté, terre forte qui produis des convictions à ton image !

Abélard mourut à Saint-Marcel, le 21 avril 1142. Il était &gé de soixante-trois ans.

Au dernier siècle, on voyait encore son sépulcre dans l'église de Saint-Marcel, le même qui est maintenant déposé au Père-Lachaise (2j. U était dans la destinée d'Abélard d'errer encore après sa mort; sa vie n'avait été qu'un long voyage de l'esprit et du cœur; ses pérégrinations ne s'arrêtèrent pas au tombeau.

On ne sait rien des dernières années d'Héloïse,

Par les tendresses ineH'ables de son cœur, par l'élévation de son génie, cette femme incomparable qui mettait l'amour au-dessus du mariage, Héloïse a été une protestation vivante contre son siècle, contre les liens d'une société qui, contrariant chez elle et chez son amant la nature, faisait d'une passion sainte, légitime, une passion coupable.

(1) C'était le dimanche qui précédait les élections; c'était, si je me souviens bien, le jour de Pâques : je ne vis pas sans attendrissenicnt l'enthousiasme de ces campagnes démocratiques, qui semblaient saluer

Jms la résurrection du Clirist la glorieuse transformation de nos destijées sociales.

(2) Pendant la Révolution française , l'abbaye de Saint-Marcel fut visitée par la colère du peuple, qui dévasta l'église et le cimetière; mais le tombeau d'Abélard fut respecté. Ce monument funèbre , échappé à la main des destructeurs, demeura pendant quelque temps dans une cour de ferme derrière un tas de fumier. C'est là que M. Boysset de Chalon , médecin, grand-père de notre collègue de Saôno-et-l.oire, ayant rencontré ce tombeau, l'acheta et l'envoya au musée dos Augustins (aujourd'hui l'École lies Beaux-Ans), d'ofi il fut plus tard transporté au cimeitSère de l'Est. *

L'influence qu'elle exerça sur Abélard fut souveraine ; celte esclave soumise inspira son maître; elle ouvrit dans le cœur du philosophe des sources vives qu'il ne soupçonnait pas lui-même. Elle ne fut pas étrangère à ces erreur» fécondes qui tracèrent l'impulsion des temps modernes II fallait Héloïse à Abélard pour lui découvrir ce grand mystère de la régénération sociale : la liberté par l'amour.

Un dernier mot sur les deux grandes figures auxquelles se rattache pour nous le mouvement religieux et social du xir siècle. Il est bon qu'on sache l'opinion des orthodoxes sur Abélard et sur Héloïse. Le parti clérical n'a point encore pardonné à leurs malheurs, à leur repentir, à leur douloureuse expiation. Ils sont demeurés, l'un et l'autre, un objet de défiance. J'extrais d'une Histoire de l'Église gallicane, publiée en 1826 par unesociéléd'ecclésiastiques, [esremarques suivantes sur Héloïse : « Elle survécut plus de vingt ans à Abélard, estimée constamment la merveille de son siècle par son esprit et par sa caf)acité : elle savait le latin, le grec, l'hébreu , les auteurs, la philosophie et beaucoup plus de théologie qu'il ne lui était permis d'en savoir. Nulle difficulté ne l'avait rebutée dans ses études, parce qu'elle les faisait sous Abélard. Ce qu'on a de ses lettres justifie sa réputation; mais, on y voyait un assortiment bien singulier du langage et des sentiments de la tendresse avec le langage et les sentiments de la vertu. Qu'elle consultât Abélard en maître ou en directeur, c'est toujours un mari et un mari passionnément aimé qu'elle entretient. »

Ce qu'il y a d'amertume sous ces lignes, on le devine aisément , quand on connaît les habitudes doucereusement perfides des écrivains à robe noire.

Qu'il y a loin de ce jugement à celui que Pierre- le- Vénérable , abbé de Cluny, adressait dans une lettre à Héloïse : «J'étais encore dans la première adolescence, lui dit-il, lorsque j'entendais parler, non de votre piété, mais de votre application h des éludes, qui , dès lors, vous préparaient une grande réputation. J'apprenais qu'il y' avait une fille engagée dans le monde, qui en méprisait les amusements et les plaisirs ordinaires, par la noble passion qui l'attachait à des occupations plus relevées; et quoique vous ne vous fussiez encore adonnée qu'à ce qu'on appelle la science et la sagesse du monde, il est toujours vrai que vous n'en donniez pas moins lieu d'admirer en vous unesu|)ériorité d'inclination et de génie qui avait si peu d'exemples. Animée d'un courage qui passait pour incompatible avec le goiit badin et l'éducation molle de votre sexe, et qu'à peine l'on trouvait dans le nôtre, vous n'avez pas seulement surpassé tontes les femmes par votre érudition , vous avez presque plus fait que tous les hommes. Mais, quand il a [iJu au Seigneur de vous discerner selon ses vues , et de vous appeler par sa grâce, de quel accroissement et de quelle perfection de connaissances ne vousa-t-il pas enrichie? Ce n'a plus été qu'à méditer sur l'Évangile que vous avez fait usage de votre raison ; qu'en approfondissant saint Paul que vous avez étudié la nature. Jésus-Christ est devenu votre Platon et le cloîtrevotre académie... ce que je ne dis pas pour vous flatter,- mais pour vous all'ermir dans la possession du plus excellent de tous les biens. »

Ce Pierre-le- Vénérable, ami d'Abélard et d'Héloïse, dont il console les peines, est, dans cessiècles d'intolérance et de barbai ie, une des plus belles créations de l'histoire.

Héloïse , industrieuse dans sa douleur , trouva le moyen d'attirer le corps d'Abélard au Paraclet. En les réunissant

sur lii terre, l'amour ne rejoignait que des cendres; mais sous ces cendres mortelles couvait l'étincelle d'une passion qui devait se rallumer ailleurs.

Connue Georges Sand, Héloïse fut une de ces femmes supérieures dont les aventures, les talents et les lumières emplissent tout un siècle. L'admiration qu'on leur donne est mêlée d'un sentiment plus doux.

Abélard n'a point à se plaindre de l'intolérance ni des sévérités de la justice à son égard : il ne fut point brûlé.

Si les doctrines seules durent alors passer par les flammes, si la vie de l'homme fut épargnée , il ne faut pas du reste en faire hommage à la clémence de saint Bernard, ni à la tolérance religieuse du xii" siècle. Ce qui le sauva du bûcher, ce fut la confiance de l'Église dans son autorité imrtiuable. Elle regardait alors son pouvoir sur les consciences comme si solidement établi que. tout en veillant sur sa sûreté par un examen et une condamnation des doctrines qui lui semblaient coupables, elle ne mettait pas encore dans ses jugements cette inexorabilité qui naît de la peur. Toutà-l'heure, quand sa domination morale sera ébranlée, quand des nouveautés dangereuses s'agiteront sous les habits mêmes de la foi, oh ! alors nous verrons l'Église catholique diriger le bras séculier sur les hérétiques, sur ceux qui troublent la tranquille jouissance des privilèges religieux.

Abélard est un des premiers saints de cette Église dissidente oii l'on adore en esprit et en vérité ; où la raison, créature de Dieu, est remise en possession de ses droits; où la liberté de conscience s'abrite derrière la liberté de discussion ; où, tandis que l'orthodoxie s'arrête à la chute, au péché originel , le sentiment religieux s'attache à la rédemption humaine et sociale.

Au développement de toute liberté religieuse est lié le développement d'une liberté politique. C'est au moment où la raison s'agitait dans ses liens, c'est au règne de Louisle-Gros,que se rappoite l'émancipation des communes, berceau de la classe moyenne.

Les mauvais traitements et les violences que les seigneurs féodaux exerçaient envers les bourgeois des villes donnèrent lieu à l'établissement des communes. On nommait ainsi des associations bourgeoises dont les membres étaient obligés de se secourir mutuellement contre ceux qui entreprendraient de les opprimer. Au besoin, ils prenaient les armes pour la défense de leur liberté et de leurs droits. Ces associations existaient avant Louis-le-Uros. Ce prince, voyant que l'autorité royale était fort avilie sous le règne de Philippe I", son père, et voulant meltie un frein aux révoltes et aux violences des seigneurs particuliers, donna permission à plusieurs villes d'établir des communes.

Ou voit que si, suivant l'usage, le roi régnant imprima son nom à l'affranchissement des communes, la royauté fut tout-à-fait étrangère à cette création ; elle n'eut que la peine de la consentir. C'est le mouvement même de la population qui apportait les classes inférieures à la lumière, au bienêtre et à la liberté.

Ces communes avaient des droits et des obligations. En vertu des liens moraux que l'intérêt commun faisait contracter, les habitants d'une même ville composaient un corps qui avait une juridiction , des échevins, un maire, un tribunal, un sceau, une cloche, un beflVoi. Les communes étaient obligées d'aller à la guerre quand le roi l'ordonnait; e' alors les cilovens, avee le curé et la bannière de l'église

en tête, se rendaient à l'armée. Ces associations, en mettant les aimes à la main des bourgeois et des artisans, ébauchèrent au xii" siècle la puissance du tiers-état, qui, en 1789, fera la révolution française.

On voit se dessiner (fans la création des communes cette alliance de la classe moyenne et de la royauté, dont Louis XI sera l'expressîoH vivante, alliance sans laquelle la bourgeoisie n'aurait janwis pu se débarrasser de la noblesse. Ces deux puissances notivelles, la classe moyenne et la royauté, s'unirent en haine de l'ennemi commun ; l'une et l'autre éprouvaient le besoin de se défendre contre la féodalité ; l'une et l'autre se sentaient faibles et réclamaient du secours.

La cité romaine, en se transformant dans la société nouvelle, fournit à coup sûr l'élément de ces libertés municipales, qui contiennent le germe de toutes les autres libertés.

Ce que l'anliquité ne pouvait transmettre, ce qui est un fait exclusivement propre à notre histoire, c'est le développement de l'industrie auquel se tiouve lié, dans les villes, le développement des droits politiques. A Rome et dans toutes les sociétés anciennes, l'organisation du travail par la main des esclaves s'opposait à la formation d'une classe intermédiaire, dont \qs intérêts, combinés avec les progrès du commerce et de la prospérité nationale, pussent devenir, dans la suite des temps, une des forces réelles de l'État.

Dans nos campagnes, où le travail était demeuré asservi, le progrès fut plus lent; mais, hâtons-nous de le dire, il n'en fut pas moins réel que dans les villes Tant que les libertés nationales ne s'appuient que sur l'industiie et le commerce, elles reposent sur des bases étroites et chancelantes. Pour que ces libertés soient solides, il faut qu'elles s'enracinent au sol. C'est au développement du travail et des intérêts agricoles que s'associe désormais le progrès de nos inslilutions démocratiques.

L'industrie et le commerce, deux forces humaines aux- (|uelles le mouvement catholique fut tout-ù-fait étranger, contribuèrent plus qu'on ne le croil généralement à séparer la société civile de la société religieuse. Rendons pourtant justice aux doctrines do l'Église qui , par une tradition constante, s'opposa, dans ces temps de barbarie, au fléau de l'usure. Le concile d'Auch, tenu en 1308, avertit les curés de maintenir la décrétale du Sexte qui condamne les usuriers. Il définit l'usure : (ott< ce qu'on reçoit dans le prêt au-delà du capital.

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