LES TEMPLIERS
JACOIES DE MOLAY.
Un ordre militaire s'était établi h Jérusalem l'an 1118. Beaudoin II , roi de Jérusalem, logea ces religieux près du temple de Salomon , d'où leur vint le nom de Templiers. Cet ordre s'accrut en peu de temps et acquit des biens immenses dans toute la chrélienté où il se réjjandit (aiillaume de Tyr dit que les chevaliers du Temple étaient com[)arables aux rois par les richesses.
Ces grandes richesses éveillèrent les convoitises des souverains et des papes. Est-ce au désir d'envahir les biens des Templiers qu'il faut rapporter les premières attaques contre l'ordre et les calomnies dont on se servit pour le détruire. L'histoire n'a guère donné que ce motif à la conduite du pape et de Philippe-Ie-Bel envers les Templiers. L'Église n'était pointalors insensible, il faut le reconnaître, à la possession des biens temporels, et le pouvoir monarchique ne lui cédait point en avidité; mais, même dans un siècle de barbarie, ces convoitises n'auraient point osé se produire, si le double principe d'autorité n'avait trouvé le moyen de les appuyer sur des griefs sérieux. Ce sont ces griefs que l'on ignore.
Le dernier siècle s'est pris d'enthousiasme et de piété pour la mémoire des Templiers. L'école de Voltaire était ravie d'embaumer dans les honneurs du martyre tous les hommes sur lesquels l'Église avait déchaîné les fureurs du bras séculier. Nous rendons hommage à un tel sentiment de justice et de réparation historique; mais, encore, faut-il que ce sentiment soit éclairé. Or, jusqu'ici, nous ne craignons pas de le dire, la lumière manque.
Les mœurs des Templiers ont été l'objet des plus graves accusations. Il est clair que des religieux, dont la vie se passait au milieu des camps, devaient mêler aux pratiques de leur ordre toutes sortes de brigandage et de gaillardise. On connaît l'ancien proverbe : Boire comme un Templier. Mais, cette dépravation de mœurs, inséparable du métier des armes, l'Eglise l'avait respectueusement couverte de son silence et même de son estime, tant que les Templiers se bornèrent à défendre les intérêts des chrétiens contre les infidèles.
A supposer d'ailleurs la conduite des Templiers aussi peu régulière qu'on veut bien le dire, ce désordre ne serait pas leur fait; mais celui des institutions que l'Église et la cour de Rome avaient approuvées. Par son alliance au principe d'autorité, l'Église s'était condamnée à se servir elle-même de la force. La création des ordres militaires fut une des conséquences de ce pacte.
L'existence de prêtres-soldats n'est pas un fait nouveau dans l'histoire. A Home , on ne séparait guère ces deux choses, la lance et l'autel ; mais une alliance qui paraît naturelle dans un ordre de faits où l'existence civile , comme à Rome, est enveloppée par le culte, devient une alliance monstrueuse , quand la religion et la politique ne s'accordent pas. Or, l'Église avait eu beau faire, elle n'avait pu effacer le contraste qui subsiste entre ses doctrines et l'emploi de la force matérielle. Que les soldats-prêtres se crussent seuls le droit de sacrifier, avec des mains d'autant plus f pures qu'elles étaient plus souillées de sang, cela était bon à Rome, vis-à-vis de divinités féroces. Mais, dans les sociétés chrétiennes , comment associer le caractère religieux à ce sauvage esprit de guerre, à ces mœurs relâchées et brutales, qui constituent le caractère du soldat? Tirer l'épée au nom de celui qui a dit : Remettez le glaive dans le fourreau 1
L'institution des Templiers suivit dans ses progrès la marche de toutes les sociétés humaines. Les peuples font d'abord la guerre pour détruire, — Hercule ; ils la font ensuite pour acquérir, — l'expédition des Argonautes.
En latin le même mot signifiait primitivement se battre et voler, lalrocinari ; la guerre n'est en efl'et qu'une main mise sur les biens de l'ennenii ; il y a du brigand dans
l'organisation de tous les conquérants fameux. On ne doit donc pas s'étonner que les Templiers, dont le courage n'a été mis en doute par personne, aient attiré en leur possession des biens considérables.
Flatter la sainte épée, ce fut d'abord la tactique de l'Église et de l'État qui , voyant dans les Templiers des hommes de cœur, de braves soldats, espéraient s'aider de leurs services pour arriver à des fins politiques; mais bientôt cette épée devint si forte qu'elle tit peur au pape et aux rois. C'est alors qu'on résolut de la briser.
Ce qui nous reste à chercher, ce que les historiens n'ont pas dit c'est la nature du mystère, jusqu'ici impénétrable, qui motiva la destruction de l'ordre. 11 faut se mettre en présence des faits : anéantir une association à la fois religieuse et guerrière, qui s'appuyait sur ses richesses et sur son épée, n'était point alors une entreprise facile. Pour agir il faut que le pape et le roi de France, Philippe-le-Bel, aient reconnu qu'il y avait péril en la demeure, c'est-à-dire que les Templiers menaçaient par leurs doctrines, soit l'orthodoxie, soit la constitution politique de l'Etat.
Et d'abord, y avait-il un secret? 11 est difficile d'en douter ; la plupart des dépositions établissent, en effet, que sous le voile des pratiques communes aux autres sociétés religieuses, les Templiers couvraient un mystère qui n'appartenait qu"à leur ordre, voici comment s'exprime Raoul de Presles : « Quand j'étais à Laon, je me liai d'affection avec le prieur templier de cette ville, nommé frère Gervais de Beauvais. Je lui ai très souvent oui dire, même en présence de plusieurs et cela plus de cent fois, quatre, cinq ou six ans, avant la prise des Templiers, que dans cet ordre il y avait un point si singulier et tellement secret qu'il aimerait autant qu'on lui coupât la tête que de le révéler; que de plus, il y avait dans le chapitre général un autre point d'un secret si important que si par malheur son ami de Presles ou le roi même le voyait, les frères assemblés les tueraient sans remords. J'ai souvent aussi entendu dire au même frère Gervais qu'il avait un recueil des statuts de l'ordre, qu'il montrait aux étrangers; mais qu'il en avait un autre qu'il ne ferait pas voir pour tous les biens de la terre. »
Ainsi l'ordre du Temple était une société secrète.
La révélation du mystère des Templiers (puisque mystère il y a) aurait été amenée comme toujours par de faux frères. Deux chevaliers du Temple, condamnés à une prison perpétuelle, l'un pour hérésie, l'autre pour différents crimes, auraient déclaré le secret de l'ordre aux ministres du roi. C'est généralement des prisons que sort la voix des délateurs. L'attrait de la liberté agit en pareil cas sur les âmes basses pour tirer la révélation des complots qui existent, souvent même pour en supposer qui n'existent pas.
Le roi, chez lequel les richesses des Templiers éveillaient, depuis longtemps, des sentiments de jalousie et d'inquiétude, n'entrevit point, sans une secrète joie, un excellent prétexte pour leur arracher les biens qui faisaient leur force et pour rompre dans les mains de ces hérétiques une épée qui commençait à contrarier la sienne. 11 est probable, en outre, que ce secret, sur lequel toutes les histoires gardent le silence, était de nature à éveiller dans le cœur du roi de noirs soupçons sur les intentions des Templiers. La découverte de ce complot contre la sûreté de l'Eglise ou de l'Elat demeura quelque temps cachée. Le roi en parla secrètement au pape. 11 fallait en efl'et l'accord des
deux grands pouvoirs qui réglaient alors les destinées du monde, pour qu'on osât s'attaquera un ordre aussi considérable que celui des Templiers. Le gouvernement de l'Eglise n'était pas, à ce qu'il paraît, moins menacé que le gouvernement du roi par la nature des révélations faites aux ministres de Philippe-le-Bel. Un historien fait dire au délateur que ce secret était « d'une telle importance, que le roi devait en tirer plus d'avantage que de la conquête d'un nouveau royaume. »
Les Templiers , ayant eu connaissance de l'accusation qu'on formait contre eux dans le silence , portèrent leurs plaintes au chef de l'Église. Us réclamaient une enquête. Le roi craignit, dit-on, l'irrésolution du pape. Il e&t probable qu'il ciai gnait encore davantage une alliance des Templiers avec la coui de Rome. Il eût été , en effet, d'une habile politique pour l'Eglibc d'appuyer ses prétentions et ses intérêts temporels sur une foi ce organisée, comme l'était celle des chevaliers du Temple. Le roi devança ces éventualités par un acte d'énergie. Un tel couj) d'État (car la mesun j)rise contre les Templiers avait alors ce caractère) fut, dit-on, conseillé à Philippe-ltliel par son confesseui , frère Inibert, dominicain et inquisiteur dv France. On assure que plusieurs Templiers , avertis des desseins du roi , se disposaient à enlever leurs biens et à s'évader de France , quand on les arrêta.
Si, comme on est autorisé à le croire, les Templiers avaient des statuts politiques, une direction, un but, il est curieux de se demander ce que leur intervention , jointe à la puissance de la cour de Home ou aux entreprises des inlidèles, aurait alors amené de changements dans les affaires de l'Europe.
Le» circonstances de leur arrestation témoignent de la crainte qu'inspiraient au gouvernement d'alors les Templiers. Le roi fit porter à tous les baillis et sénéchaux du royaume des lettres secrètes , avec défense, sous peine de mort, de les ouvrir avant un jour marqué. Ces lettres contenaient l'ordre de se mettre en armes , de saisir tous les Templiers du district et de les transporter, sous sûre gaide,