‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 36 sur 49 · LE GÉNÉRAL BERTON · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL BERTON

dans les forts. Les volontés du roi furent exécutées le 13 octobre 1307.

On arrêta même le grand-maître de l'ordre, qui était arrivé depuis peu de Poitiers, au Temple à Paris. C'était Jacques de Molay, gentilhomme de Besançon. Il revenait de Chypre, où il s'était distingué dans les guerres contre les infidèles.

Le roi s'empara aussitôt du Temple , dont la tour était fameuse. Il y prit son logement, y déposa son trésor avec les chartes, et fit saisir dans le royaume tous les biens des

Templiers , qu'il mit sous sa main.

Toute la question est de savoir si , en agissant ainsi , Philippele-Bel répondait à un complot par un complot.

Que Philippe-le-Bel ait vu dans les biens des Templiers une proie à conquérir, sa conduite, l'empressement qu'il mit à s'établir en leur lieu et place, les actes arbitraires qui suivirent son coup d'État , tout le prouve surabondamment ; mais , si grande que fût alors l'avarice des rois, il me semble difficile d'admettre qu'un homme faible (l'histoire nous a laissé cette idée du caractère de Philippe-le-Bel) se soit porté à ces excès, sans y avoir été provoqué par des craintes, qui prenaient leur source dans des révélations inquiétantes pour son autorité.

Nous ne suivronspas la procédure ouverte contre les Templiers dans tous les détours obscurs et sinistres de la justice au xii» siècle.

Les informations n'amenèrent aucun résultat ou des résultats si vagues, qu'il semble que les deux parties évitaient la lumière. On accusait les Templiers de renier Jésus-Christ à leur réception dans l'ordre, de s'abandonner entre eux aux libertés les [)lus infâmes, d'adorer une espèce d'idole qui avait une grande barbe, un regard terrible, quatre pieds et qui était alors à Montpellier, de se livrer à d'autres pratiques superstitieuses et sacrilèges. Ces aveux avaient été arrachés par la crainte ou par des promesses.

L'inquisiteur, Guillaume de Paris, était toujours à la tête des informations : on sait quel groupe de sombres angoisses s'agitait alors sous ce mot d'apparence si légale et si

inoffensive. Dès le début des procédures, plus de soixante Templiers avaient succombé.

Le pape intervint et arrêta tout. L'ordre des Templiers étant un corps religieux , et dépendant immédiatement du Saint-Siège, le roi n'aurait pas dû s'en constituer le juge, ni confisquer leurs biens et arrêter leurs personnes. Ce fut l'objet d'une lettre adressée par Clément V à Philippe-le- Bel. Rome , comme nous verrons tout à l'heure , ne tenait pas à sauver les Templiers, au contraire ; mais, elle tenait à établir ia dualité de ses droits dans une affaire où le roi de France s'était empressé d'agir seul, pour recueillir tous les bénéfices de la destruction de l'ordre. Le pape marqua son mécontentement contre Guillaume de Paris, l'inquisiteur ; il traita cette entreprise d'attentat contre l'autorité du Saint-Siège ; puis il suspendit sur cet article les pouvoirs des prélats et des inquisiteurs de France , évoquant toute l'affaire à son tribunal.

Le roi céda. Il envoya quelques-uns des principaux du Temple à Poitiers où était alors le pape. Ces malheureux comparurent en plein consistoire. On évoqua contre eux les aveux que leur avait arrachés la persistance des interrogatoires, le silence des prisons, le tourment de la solitude. L'inquisiteur n'avait pas épargné la torture.

Le pape, satisfait d'avoir établi sa p'articipation dans les conséquences du procès , leva la suspense qu'il avait fait signifier aux ordinaires et aux inquisiteurs de France. Il se réserva seulement le jugement du grand-maître.

Les histoires ecclésiastiques disent qu'à partir de ce jour le roi mit sa répulalion à montrer le grand zèle dont il était animé pour les intérêts de la foi, en serrant de près les Templiers dans toutes les prisons du royaume.

Cependant les informations continuaient. Les Templiers étaient affaiblis par les veilles, par la question et par la captivité. Ils ne pouvaient presque plus se tenir debout. Quelques-uns, des principaux, qui devaient être conduits au pape, étaient dans un tel état de maladie, qu'ils ne purent souffrir le voyage, même à cheval. On comprend que des hommes , dans une semblable disposition du corps et de l'esprit, donnèrent tous les aveux qu'on leur demandait.

Le grand-maître de l'ordre, Jacques de Molay, fut tiré de prison et amené devant les commissaires du pape. On lui demanda s'il avait le dessein de défendre l'ordre. Il répondit : «Qu'il n'était pas aussi lettré qu'il conviendrait pour remplir cette charge; mais qu'il ferait de son mieux, quelque difficile que lui semblât cette défense entre ses mains, étant prisonnier du pape et du roi, n'ayant rien, pas même quatre deniers, à employer pour établir des preuves, et n'usant, comme les autres chevaliers, que des choses qu'on leur fournissait. » Il concluait en demandant secours et conseil, n'ayant auprès de lui, pour l'aider de ses lumières, qu'un pauvre frère servant.

On lui répondit qu'il se souvînt qu'en matière d'hérésie et d'infidélité , il fallait procéder simplement , sans avocats et sans l'éclat de la forme judiciaire.

Ceux qui attaquent chaque jour à la tribune ou ailleurs les formes de la justice en 93, devraient savoir une chose, c'est que la terreur politique a été alors un reflet de l'ancienne terreur religieuse.

Il fallait du moins que le grand-maître, en sa qualité de défenseur, eût connaissance de l'acte d'accusation. On lui exposa les faits en langue vulgaire. Quand on lui lut les dépositions et les aveux qu'il était censé avoir faits contre son

ordre, en présence de trois cardinaux commis par le pape, pour tenir la place de Sa Sainteté, il se signa deux fois, témoigna son étonnement et son indignation, puis se souvenant de sa profession militaire et cherchant d'une main vaillante la place de son épée : « Si les commissaires devant qui Je parle étaient d'autres gens, je saurais bien répondre autrement. »

Cette parole se perdit sous les sombres voûtes. Les commissaires lui dirent : «Qu'ils n'étaient point personnes à recevoir des défis militaires. »

C'est ainsi que le grand-maître, en traitant de calomniateurs ceux qui prétendaient alléguer ses propres aveux, en appelait, malgré les formes secrètes de la procédure, à la justice de l'histoire. Si les aveux avaient été obtenus, si surtout ils eussent été tirés sans violence de la bouche même de Jacques Molay, comme le prétendent les écrivains catholiques, il eût été vraiment trop facile, dans cette circonstance, de le confondre.

L'appariteur renouvela une formalité qui trahissait plus d'hypocrisie que de sincère désir d'arriver à la connaissance de la vérité; il invita, comme les jours précédents, ceux qui voudraient défendre l'ordre à comparaître. Personne ne se présenta. L'Église savait bien d'avance que nul (excepté les accusés) n'oserait se compromettre dans une telle aventure.

Le grand-maître remercia les commissaires ou juges du délai qu'ils lui avaient accordé. «C'était là, disait-il, dans un style militaire, lui mettre la bride sur le col.» Mais quand il fallut répondre à la question , s'il voulait défendre l'ordre, il répondit : « Je suis un gentilhomme sans lettres : j'ai ouï lire une certaine missive apostolique qui disait que le pape s'était réservé le jugement de ma personne et de celles des principaux Templiers; ainsi je m'en tiens là. Je suis prêt à aller me sister en la présence du pape ; mais étant mortel et ayant peu de temps à vivre , je vous prie d'engager Sa Sainteté .à m'appeler au plutôt : je n'ai d'ailleurs qu'un mot à lui dire : Je tâche d'honorer Jésus-Christ et son Eglise, autant que je puis. »

Des mémoires furent rédigés par les Templiers, répandus çà et là dans le royaume. Ils traitaient de mensonges les accusations faites contre eux et les aveux de leurs confrères, réduits par la crainte ou la torture à se déclarer coupables. « L'ordre des chevaliers de la milice du Temple est pur et fort éloigné de ces horreurs qu'on lui reproche. Nous sommes tous en mesure de le défendre. Quant à ceux des Templiers qui, vaincus par les souffrances ou séduits par les promesses, ont déposé des mensonges contre euxmêmes , ce sont ou des gens timides et lâches , à qui la crainte de la mort et l'épreuve des tourments ont arraché ces fausses dépositions qui ne peuvent tirera conséquence, ni contre l'ordre, ni contre eux; ou bien, ce sont des misérables, corrompus peut-être par argent ou par sollicitations, par promesses ou par menaces. Cela est si notoire, que nous avons droit de demander pour Dieu , qu'on nous > fasse justice , qu'on nous délivre d'une longue et si cruelle oppression , et que dès à présent on nous admette aux sacrements de l'Eglise. »

C'est le moment de placer un mot sur la plus grave des accusations portées contre l'ordre du Temple ; nous voulons parler de ces abominations renouvelées de Sodome , auxquelles on ne cesse de faire allusion dans les procédures juridiques. Que des ordres religieux aient pratiqué ces Tîces

infâmes, nous ne savons; mais, il est constant que l'ordre des Templiers, par la liberté dont il jouissait, n'étant ni cloîtré, ni soumis à toutes les convenances de la vie monastique, devait être plus exempt que tout autre de telles souillures. Il y avait sur le chemin de la Terre-Sainte et ailleurs assez de filles d'auberge, assez de femmes infidèles, pour épargner à cei soldats-prêtres des désordres contre nature, qui ne naissent, en générai, que de la séquestralion des sexes. On doit donc regarder comme inviaisemblables les accusations, dénuées de preuves, à l'aide desquelles on perdit cet ordre si considérable par l'éclat de sa valeur et de ses richesses. Si le principal grief était supposé, que dire des autres? Que dire de cette idole à barbe que les Templiers étaient censés adorer sous le voile des pratiques religieuses?

Les principaux de l'ordre ne cessaient de s'offrir à prouver leur innocence. Il demandaient : <■ Que les apôtres de l'ordre fussent mis en prison, juscju'à ce que la vérité ou la fausseté de leur témoignage fût connue; que dans les interrogatoires des Templiers on n'admît pas de laïques, afin que leur présence n'intimidât pas les accusés, gens très accessibles aux influences de la peur. »Ce dernier trait peut sembler étrange; rien qui soit pourtant plus conforme à ce que nous savons de la nature humaine. Nous avons vu journedcment des hommes d'actions, qui ne baissaient pas la tête devant la mitraille, se troubler en présence des juges et montrer devant les formes de la justice une faiblesse, une hésitation, qui contrastait avec leur courage bien connu. Il faut distinguer le courage de la fermeté d'àme.

« Cliose inconcevable, ajoutent les Templiers en faisant allusion à leurs frères qu'on avait séduits et corrompus, chose injuste, qu'on s'en rapporte plus ii des faussaires gagnés à prix d'argent, qu'à ceux mêmes qui ont tant supporté de maux, et qui ont expiré dans les tourments avec la palme du martyre. >•

On n'est martyr que d'une idée, d'une foi religieuse ou sociale ; quelle était cette idée, cette foi, cette doctrine? rius je regarde; à l'esprit général du xiii* siècle, aux circonstances du procès, aux rapports des Templiers avec rOricnt, plus je demeure convaincu que le voile du Temple n':i pas été jusqu'ici déchiré. Cet ordre avait piis aux anciennes sociétés de l'Inde, de la Perse, de l'Egypte, le principe des initiations. Il y avait des statuts qu'on ne découvrait pas, un mystère qu'on taisait, un secret dont la possession, limitée aux principaux de l'ordre, était entourée de menaces sévères. De certaines circonstances du procès, de certains aveux, il résulte (|ue les Templiers s'étaient appropriés en Orient une doctrine composée de débris de sabéisme.

L'Église n'avait pas alors à lutter seulement contre les hérésies, elie avait ii résister aux antiques religions mortes, il est vrai, depuis plusieurs siècles, mais dont les fantômes la poursuivaient jusque sur le terrain de ses victoires.

C'est le sort de l'épée que de tomber sous la puissance des idées qu'elle combat. Kn poussant l'ordre du Temple vers la Palestine, l'Église crut faire un acte politique, un acte de conservation ; car la chrétienté était alors menacée par les armes des inlidèles. Mais il arriva que celte milice religieuse, tout en gardant la croix et les pratiques extérieures, lenom;», sous quelques rapports, à l'esprit des institutions catholiques. Elle se laissa gagner par les dieux de l'ancien monde dont elle exterminait les habitants.

Il y avait alors un groupe d'idées vagues, de connaissances confuses, de traditions mêlées et de réminiscences obscures qu'on enveloppait sous le terme ancien de cabale. Pour comprendre à quel point la cabale était odieuse îi l'Eglise, il faut se dire que sous ce voile se réfugiait alors l'opposition religieuse , la pensée humaine. Des débris de cultes, des doctrines détachées de leur base, après le vaste écroulement du monde oriental, des pratiques bizarres survivant à des dieux disparus, tout cela n'était au fond ni bien solide, ni bien terrible; mais, dans toutes ces ruines s'agitait un esprit nouveau de liberté ; c'est de cet esprit que l'Eglise avait peur.

Les Templiers cabalatent ; là était un de leurs crimes aux yeux du pouvoir ecclésiastique. Je veux dire que, par leur affiliation aux anciens mystères, les chevaliers du Temple se rattachaient à une direction morale et religieuse qui n'était pas celle de l'Eglise romaine. Que l'usage des Templiers fût de marcher sur le crucifix à leur entrée dans l'ordre, nous ne le croyons pas, malgré les aveux arrachés, il est vrai, par la torture; mais si le renoncement à Jésus- Christ ne revêtait pas ces formes positives et brutales, il est certain que par les tendances hétérodoxes de leur enseignement secret, par l'alliance du christianisme avec les anciennes religions de l'Orient, par leurs pratiques plus ou moins infectées de magisme, les chevaliers du Temple altéraient directement ou indirectement la cause qu'ils appuyaient de leurépée.

L'invasion de l'Occident par l'Orient est un des faits les plus importants du moyen-ùge. Contre ce déluge de doctrines plus ou moins mystiques, plus ou m.oins matérialistes, l'Eglise se défendit à outrance. Que les Templiers rejetassent les infidèles dans l'intérieur de l'Asie, qu'ils rétablissent la liberté des communications avec la Terre- Sainte, qu'ils délivrassent le tombeau de Jésus-Christ, c'était bien ; l'Eglise favorisa de ce côté leurs eiitreprises et s'ai)plaudit de leur zèle militaire ; mais l'Eglise voyait plus haut et plus loin que les conquêtes matérielles; l'Eglise savait que les nations ne sont pas vaiinjues tant que leurs dieux sont debout. Ces dieux de I Orient, elle les craignait plus encore que les armes des infidèles, et elle ne put jamais pardonner aux Templiers d'avoir fait alliance avec eux.

Voilà pour les doctrines religieuses; voici pour les tendances politiques.

L'ordre du Temple paraît avoir été conçu sur les proportions de l'institut de Pythagore ; il impliquait le de.sjnléressemenl des membres et leur sacrifice aux intérêts de la corporation ; leur influence occulte se répandit partout; il est vrai que les lumières et les sciences n'y étaient point représentées comme dans les initiations qui se cachaient à l'ombre des temples égy|)iiens ; mais, si les chevaliei's ('•talent pour la plupart des gentilshommes sans lettres qui s'occupaient plus à exercer leur main qu'à orner leur esprit, ils disposaient en revanche d'une force à peu près souveraine dans les âges baibares , celle des armes.

On conçoit que l'existence d'une si puissante organisation militaire, qui n'obéissait absolument ni au roi ni au Saint-Siège, fût pour ces deux autorités l'objet de défiances incessantes. Celte franc-maçonnerie armée, ayant des statuts à elle, soumise à une direction impénétrable, appuyée sur ses richesses et sur la terre, pouvait devenir un obstacle sérieux %'.>x desseins de la cour de Konie et des monarchies

européennes. II ne lui manquait en vérité qu'un grand maître, doué de quelque génie et d'une force d'ànie assez commune pour imposer son influence à la société. Philippele-Bel craignit-il que Jacques de Molay ne fût cet homme? Je serais tenté de le croire.

Cette association secrète présentait les avantages et les inconvénients de l'institut de Pytliagore ; nous ne croyons pas même qu'elle eût jamais pu devenir un instrument de liberté ; mais, dans un temps où la pensée humaine étouffait sous le dogme, où la pression de l'Église était un obstacle au développement de la science, où le principe d'autorité avait supprimé le droit de discussion, l'ordre des chevaliers du Temple, en étendant une épée sur l'Orient et en donnant, dans ses rils secrets, asile aux dieux proscrits, affirmait à sa manière le réveil de l'esprit humain..

Il y aurait de l'ignorance à chercher dans ces âges reculés de notre histoire les éléments d'opposition qui existent maintenant en France ; il y aurait surtout de la naïveté à chercher cet esprit d'opposition sous les formes qui servent aujourd'hui à le manifester. Les libertés passent, comme tout le reste, par une série du formations successives. Quand on étudie l'embriogénie humaine, on éprouve une sorte de confusion à voir les enveloppes que le principe de notre être a traversées, avant d'arriver au terme de ses évolutions intra-utérines. Eh bien, il en est de même de toutes les créations de l'histoire et de l'humanité.

Dans les premières ébauches de nos libertés religieuses, dans les enveloppes grossières et superstitieuses sous lesquelles s'opérait alors le travail de la raison humaine, dans les langes vivants qui ont protégé la discussion et l'examen au moyen-âge, il est pénible pour notre orgueil de reconnaître le germe des développements qui ont amené plus tard la réforme , la renaissance, la philosophie et la révolution française.

Les sociétés secrètes sont, dans ces siècles d'autorité, les ténébreux laboratoires au sein desquels s'accomplit l'œuvre des transformations sociales, philosophiques et religieuses; c'est au milieu des erreurs les plus déshonorantes souvent pour la raison humaine, au milieu des rêveries puériles et ridicules , au milieu des ruines de toutes les doctrines mortes, que se forme, dans l'ombre, le noyau toujours croissant des nouveautés qui finissent par dévorer la résistance du dogme.

Revenons au procès des Templiers. Voici le tableau que ces malheureux ne cessent de tracer de leurs souffrances, dans les mémoires adressés aux juges : « On nous a tous pris en France, jetés dans les fers à i'improviste, menés à la boucherie comme des brebis, tourmentés de manière que les uns sont morts, d'autres ont perdu la force et la santé [)Our toujours, d'autres enfin ont été contraints de déposer faussement contre l'ordre et contre eux-mêmes : on leur a enlevé ainsi jusqu'au plus précieux des biens , le libre-arbitre. » Ils concluaient en protestant de leur innocence.

Un concile provincial fut tenu à Paris en 1310 par l'archevêque de Sens, Philippe dcMarigni. Il dura quinze jours. On y jugea les Templiers. Cinquante-neuf chevaliers de l'ordre furent brûlés à Paris dans la campagne derrière l'abbaye de Saint-Antoine. On avait commencé par dégrader les prêtres. Ensuite on déterra les ossements d'un certain Jean de Thur, Templier, et on les jeta au feu. La justice d'alors était si acharnée envers les héritiques qu'elle les poursuivait même au delà du tombeau ; elle trouvait

encore à reprendre et à punir là où l'arrêt de la justice divine avait passé.

Tous, en mourant, rétractèrent les aveux que la violence des tourments, le jeûne, la solitude, les interminables instructions des commissaires leur avaient arrachés.

Il y eut un autre concile à Vienne sur le Rhône, auquel le roi de France assista, à droite du pape, sur un trône un peu plus bas. Le pape prit pour texte de son discours ces mélancoliques paroles de l'Écriture : « Les impies ne se relèveront point dans le jugement, ni les pécheurs dans l'assemblée des justes. » Tout le monde adressa intérieurement cette sentence aux Templiers.

Voici le sort qu'on décida de réserver aux Templiers qui vivaient encore : «Ceux qui auront confessé leurs erreurs seront traités avec indulgence. Pour les impénitents et les relaps, on les traitera à la rigueur. Ceux qui, après la question même, auront persisté à nier qu'ils soient coupables, seront mis à part... » On se demande ce qu'il pouvait rester de ces malheureux après la question même, c'est-à-dire, après un système d'emprisonnement et d'angoisses qui faisait d'un homme accusé un lambeau sanglant.

Jacques Molay et trois autres principaux commandants de l'ordre avaient été réservés au jugement du pape. Clément V désigna des commissaires pour statuer sur leur sort. On entend assez ce que cela veut dire. Un échafaud fut dressé sur le parvis Notre Dame, le lundi 18 mars 1314; montés sur les planches de ce théâtre d'ignominie, les quatre chefs de l'ordre entendirent alors prononcer à haute voix l'arrêt de la justice; on les condamnait à une prison perpétuelle. La sentence prononcée, les juges croyaient tout fini , quand un des cardinaux qui assistaient à cette cérémonie étrange, s'étant mis â prêcher le peuple et à lui inspirer l'horreur des hérétiques, deux des Templiers réclamèrent. Étonnement, silence. Ils protestèrent à haute voix contre la confession qu'on leur attribuait. Devant ce peuple surpris, muet, qui ne comprenait pas encore, ils soutinrent avec fermeté qu'ils n'étaient point coupables. Les cardinaux interdits, furieux, les remettent entre les m lins du prévôt de Pans, qui était présent, afin qu'il les représentât le lendemain.

Cependant, le roi, qui se trouvait dans son palais, eut connaissance de cet incident. Soit crainte des révélations qui pouvaient sortir de la bouche de ces malheureux, soit emportement d'une colère trompée dans ses desseins, sur le soir du même jour, il fit conduire les deux Templiers intraitables dans une petite île de la Seine, qui était entre le Jardin du roi et les ermites de Saiiil-Auguslin. Ils y furent brûlés aux flammes.

Horreur! nou-séulement la justice alors frappe, mais à force de tourments, de menaces sinistres, elle veut encore avoir raison sur ceux qu'elle atteint.

Les deux Templiers, dont l'un était Jacques de Molay, soutinrent la rigueur de cesupjjiice en prolestant jusqu'à la fin contre les aveux qu'on leur prêtait. Avec une constance et une fermeté qui surprirent les assistants eux-mêmes, si peu initiés qu'ils fussent encore à la signification de tels événements, les deux principaux de l'ordre alTirmèrent leur innocence jusqu'en face de la mort. Le grand-maîlre surtout se montra supérieur à tous les tourments. Cependant quelques amis, vrais ou faux, entouraient le bûcher; ils sollicitent Jacques Molay de conserver ses jours; ils le pressent délivrer à la justice des aveux qui, n'étant point libres,

n'engageaient guère sa conscience, ni l'honneur de l'ordre. II secoue obstinément la tète. « Prêta tinir, dit-il, je n'ai plus besoin d'une vie qu'il me faudrait acheter par un mensonge. »

Jacques deMolay et son compagnon, le frère du dauphin d'Auvergne, moururent, enveloppant dans les flammes le secret de leur conscience et llionneur d'un ordre qu'ils avaient illustré par leur courage.

Au pied de ce bûcher, là, dans la foule, se tenait triste, debout, terrible, enveloppé dans sa cape et dans son silence, le Florentin ennemi des papes et de la France papiste, l'homme revenu de l'enfer, Dante. II avait suivi d'un œil alarmé les principales scènes de cet horrible procès.

Aux tourments dont il avait été le témoin , à la question inlligée devant lui à plusieurs reprises , son imagination frappée avait emprunté ce luxe de supplices qu'il déploya plus tard dans son enfer poétique. li était là , lui, la vengeance !

lui, la posléiit(''! lui, la justice des siècles!

Onrapporleque.sur le bûcher, Jacques de Molay, déjà envahi par les flammes, fut saisi de l'espiit prophétique : « Clément V , pontife de Rome, s'écrie-t-il d'une voix forte, je t'adjurc! à comparaître au tribunal de Dieu dans quarante jours, et toi, Philippele-Bel , roi de France , je t'attends au mémo tribunal , dans l'an- Mettais

née. » AncoLE (1830).

Ce qui est certain , c'est que l'événement

justifia la prédiction. Le roi, ftgé seulement de vingt-cinq ans, fut trouvé mort dans son lit, un jeudi, le 7 de septembre. De là , ce prince fut surnommé VAjourné. Clément V aussi mourut.

Ajourner au tribunal de Dieu, au tribunal de la justice sociale et de l'histoire, au tribunal des événements politiques, au tribunal dt^s nvolutions, tous les pouvoirs qui maltraitent la pensée et qui persécutent les lois, tous les hommes, dépositaires de la force, qui appellent le feu contre les doctrines de l'avenir, c'est l'élornclle inspiration des martyrs de la liberté; c'est leur force et leur joie dans ie supplice ; c'esc leur supériorité sur les bourreaux, sur les Drétres et sur les rois.

La nuit qui suivit la mort du grand-maître et de son compagnon, on enleva le reste de leurs ossements, comme si c'eût été des reliques : ces ossements furent inhumés dans un lieu saint.

Touchante piété de la multitude qui, par un instinct surprenant dans ces âges d'ignorance, ayant compris que la liberté de conscience était violée dans la personne des Templiers, entoure leurs débris mortels de soins qui se cachent et de furtifs honneurs; car alors les actes de dévoûment et de réhabilitation posthume cherchaient les ténèbres !

Cependant, les Templiers étaient persécutés à feu et à sang dans tout le royaume. On n'épargna rien pour déraciner une fondation qui avait tant de racines sur le sol. L'ordre fut détruit en France, en Espagne, en Angleterre, partout.

L'épée de la milice du Temple avait d'abord été recherchée par le pape et par les rois qui se la disputèrent; mais quand le pouvoir religieux et le pouvoir civil eurent reconnu que cette épée ne leur appartenait ni à l'un ni à l'autre ; quand ils virent qu'elle travaillait pour e'ieméme, ils s'entendirent pour la briser.

C'est l'histoire de toutes les épées qui se croient nécessaires et qui se trouvent prises entre deux intérêts rivaux.

La destruction de l'ordre des Templiers, dans les conditions oii elle se lit, demeure un des monuments de la férocité des cours de justice au xiii" siècle.

L'inquisition y mil la main , une main implacable. Ce que l'Lglise vtmiait tuer dans l'existence de cet ordre, c'était le princi|)e des inslitulions secrètes; ce que le pouvoir séculier voulait abolir, c'était une société qui, par sa richesse, par ses statuts, par la force de sa hiérarchie indépendante de la hiérarchie civile et religieuse , en était venue à constituer un État dans l'Ëtat.

Sans rien forcer, on peut dire que les Templiers ont dévoué leur vie à l'indépendance telle qu'on pouvait la coniprentlie au xiii' siècle. Dès l'origine, ils avaient été institués pour établir la première des libertés clic/, les peuples nouveaux, celle qui a immortalisé Hercule, Thésée, Œdipe, la liberté des coniniunicalioirs par mer eî par terre.

Rouget

]&n ouvrant à la chrétienté un chemin vers l'Orient , vers la Terre-Sainte, celte patrie de la foi, en protégeant, par les armes, la sécurité des pèlerins, en délivrant le tornheau de Celui qui avait délivré le monde, ils contribuèrent h étendre cette liberté de locomotion qui se lie chez les races à la conquête des libertés civiles et religieuses.

Dans leurs rapports avec l'Orient, ce berceau des connaissances humaines, ils s'initièrent au principe des associations secrètes. Une idée 1res ancienne paraît avoir présidé à la fondation de l'ordre. Dans les antiques mystères, on trouve toujours l'humanité désignée sous la figure d'un temple. Ce temple s'élève séculairement sous la main des générations qui contribuent, l'une après l'autre, à le bâtir. Les ouvriers de cette construction éternelle sont distribués par groupes, par séries. Ils travaillent hiérarchiquement à cet édifice vivant et impérissable, dont les pierres se renouvellent toujours. Pylhagore, voulant donner une idée de l'ordre qui préside à la distribution des formes et de la matière sur le globe, avait coutume d'appeler Dieu le grand architecte de l'univers. L'humanité, fille de la création, est appelée à répéter dans ses œuvres cette puissance archéologique de l'idée universelle. Elle s'organise sur un principe d'unité ; elle se construit elle-même en quelque sorte; elle s'élève en un temple majeslueux, dont les proportions liées entre elles répondent, par la grandeur de l'art, aux proportions de Dieu dans la nature.

xy.

LES RÉFORMATEURS AVANT LA RÉF07IVIE.

LES ALBIGEOIS. — LES VAUDOIS. — WICLIFFE. JÉRÔME UE PKAGtE, — JEAN HUS.

« Lorsque j'étais étudiant en théologie à Erfurt, ma main tomba un jour dans la bibliothèque du monastère sur un livre des sermons de Jean Hus. Ayant lu sur ce livre les mots : Sermons de Jean Hus, je fus aussitôt enflammé du désir de connaître quelles hérésies il avait répandues. En parcourant ce livre échappé au feu et conservé dans une bibliothèque publique, je fus saisi de stupeur dans ma lecture, et rempli d'un étonnemenl difficile îi décrire en recherchant pour quelle cause on avait brûlé un si grand homme, un docteur si grave et si habile à expliquer et à commenter les Écritures. Mais , le nom de Jean Hus était alors en exécration : je crus, si j'en parlais avec éloge , que le ciel tomberait sur moi et que le soleil voilerait sa lumière. Ayant donc fermé le livre, je m'éloignai le cœur triste, et je me disais en moi-même pour me consoler : « Peut-être a-t- 11 écrit ces choses avant de tomber dans l'hérésie. » J'ignorais encore ce qui s'était passé dans le concile de Gonatancc ! »

Celui qui a écrit ces lignes est le grand réformateur qui devait venir après Jean Hus, Martin Luther.

U y avait deux Églises ; l'une qui avait pactisé avec César, l'autre qui était restée avec Jésus-Christ.

Conformer la religion aux ordonnances humaines; ac-

commoder Dieu à la politique du monde ; se servir de la lettre comme d'un sauf-conduit, pour échapper à resjn'it; mettre lu tradition au-dessus de la conscience et de l'Evangile; c'est ce que l'Eglise dissidente reprochait à l'Eglise qui se disait orthodoxe.

Nous ne remonterons point à l'origine des hérésies. II nous suffira de dire que ces hérésies étaient des partis daas l'Eglise. Ces partis exerçaient surtout leur critique et dirigeaient leurs attaques contre l'alliance du dogme et de la raison d'Etat.

La première hérésie qui ait fait couler beaucoup de sang sur la terre de France, est celledes Albigeois. Un mot suffit. Les Albigeois se séparaient de l'Eglise romaine par différents points de doctrine. Voici quelques-unes de leurs propositions. — }. U ne faut point bâtir d'église; il faut plutôt détruire celles qui sont bâties , puisque la prière est aussi bonne dans une taverne ou une place publique, qu'au pied de l'autel. — IL Le pain bénit et consacré par les mains d'un prêtre ne diffère pas du pain bénit et consacré par des mains laïques. — IlL L'aumône n'est point une bonne œuvre, parce que les chrétiens devant agir de manière à ce qu'il n'y ait parmi eux ni riches ni pauvres . on ne doit avoir ni les moyens de faire l'aumône, ni l'occasion de l'exercer.

Us ajoutaient que l'Eglise romaine était une caverne de brigands : Speluncam lalronum esse.

Les vaudois, ainsi nommés d'un certain Pierre Vaido, de Lyon, professaient, quoique plus modérés, les mêmes doctrines. Us y ajoutaient un point essentiel, c'est qu'il n'y a aucune raison légitime d'ôler la vie à son semblable. Ils se déclaraient donc contre la peine de mort en matière criminelle.

Ces deux hérésies témoignaient d'un mouvement démocratique dans l'Eglise. La conséquence de toutes ces nouveautés était l'abolition des privilèges du clergé, la diffusion du sacerdoce. — Tout homme est prêtre; tout chrétien a le droit de consacrer en mémoire de Jésus-Christ ; il n'y a d'autre culte que celui de la conscience.

Cette doctrine surprit et irrita les évêques — Ce qui les révolta davantage, c'étaient les emportements des nouveaux hérétiques contre l'épiscopat et contre l'aristocratie du clergé. Us disaient que saint Paul avait marqué fort exactement les qualités que devaient avoir les évêques et les prêtres qu'on ordonnait dans l'Eglise, et si ces qualités leur manquaient, que ce n'étaient ni des évêques, ni des prêtres, mais des loups ravisseurs, des hypocrites, des séducteurs, qui aimaient à être salués dans les places et assis les premiers dans les festins; qui voulaient qu'on les appelât maîtres contre le précepte de Jésus-Christ ; qui portaient des habits blancs et brillants, avec des anneaux d'or et des pierreries aux doigts ; ce que Jésus-Christ ne leur avait point ordonné. De ces reproches et de quantités d'autres, ils concluaient que bien loin d'avoir des évêques ni des prêties dans ceux qu'on honorait d'un pareil titre, on n'avait que des pontifes et des ministres tels que les traîtres qui avaient livré Jésus-Christ.

Le plus grand ennemi de l'Eglise c'était l'Egiise. Nous apportons dans l'examen des faits un esprit dégagé de toute prévention, mais il nous faut bien reconnaître que le coupable n'est pas toujours celui, qui se sépare de l'unité. C'est dans les abus du pouvoir religieux, dans l'attachement aux richesses, dans l'amour des dignités et des satisfactions

de la chair, dans la négligence des fonctions sacerdotales, dans l'oubli des principes clirétiens el des devoirs dumiiiistère sacré, que les hérésies puisaient alors la matière el la force de leurs attaques. Si, cédant à la voix qui l'avertissait, l'Kglise romaine eût faii au xii° siècle un retour et des rctlexions salutaires sur elle-même ; >i, reconnaissant qu'elle s'était écartée des préceptes et de l'esprit de l'Evangile, elle eût témoigné l'intention de revenir, par de sages réformes, à la simplicité de l'Eglise naissante, à la séparation de l'ordre religieux el de l'ordre civil, elle eût très certainement prévenu par ses actes les |)rogrès de l'hérésie. Si au lieu de laisser aux dissidents l'avantagi" que leur donnaieiii les abus el les excès du pouvoir sacerdotal, le pape, abjurant pour lui-même et pour les autres des privilèges éliaiigersà l'esprit de son ministère, eut provoqué une révision utile, un renoncement au monde païen el aux œuvres de l'antechrist, la papauté n'eût point eu à soutlrir Wiclitlé, Jean Hus, Luther.

Le grand, le véritable hérétique, c'est ce Constantin qui, trouvant devant lui un ennemi intraitable, contre lequel ses préilceess 'urs avaient è|)uisé la rigueur des supplices. imagina de soumettre le spiritualisme chrétien, en l'envcioppanl dans le manteau de sa puissance. Son système fut celui de tous les grands politiques et de tous les ambitieux, le système de Charlemagnc et de Napoléon, absorber les résistances en les faisant entrer dans la participation à i'exercicede l'autorité. L'Eglise en consentant à se faire un instrument de règne, à servir des intérêts qu'elle avait jusque là combattus, àcouvrirdesdi'oils qu'elle avait niés, às'assimiier des privilèges et des jouissances qu'elle avait condamnés au feu élernel, l'Eglise se préparait à elle-même, delà part des siens, utic lutte, une protestation.

Cette protestation, les vaudoiset les.\lbigeois la commencèrent dans le midi de la France. Supporter la discussion, l'Eglise ne le pouvait plus depuis qu'elle étaitdoctimo d'Etat. Elle qui, militante, avait résisté à toutes les lumières de la sagesse antique, elle qui , pendant des siècles, avait défié Platon, .\ristole , Sénèque, tous les maîtres de l'école pa'ienne, la voilà maintenant qui tremble devant l'erreur et qui, pour un pauvre schisme, fait appel aux armes.

C'est la première page de notre histoire oii l'on voie le glaive sévir, en matière de foi, surdes populations entières. — On n'avait pas encore éprouvé qu'il fallait des armées et tout l'apiiareil d'une guerre soutenue dans les formes pour maintenir l'autorité des dogmes catholiques. Terrible épreuve !

Le pape se mit lui-même à la tête de ia croisade contre les Albigeois. Une indulgence plénière fut promise à tous ceux qui, par un saint Zric, [irendraient les armes pour exterminer du pays ces peslcx publiques qui en voulaient tout ensemble aux corps el aux âmes.

Nous n'achevons pas. Tout le monde connaît le sinistre dénoùment de cet liorriblu drame. Des châteaux détruits, des villes incendiées, le tribunal de l'inquisition assis par la base sur des ruines fumanles, une sombre voie ouverte par le fer et par le feu à travers les gorges de montagnes, la trace de l'oiseau de proie marquée sur des rochers déserts, voilà ce que les écrivains ecclésiastiques appellent un remckle violent, mais nécessaire h l'erreur des Albigeois.

r.olte guerre de croyances n'abattit pas l'opposition religieuse; car elle laissa debout les causes qui lui avaient

donné naissance. Les conséquences en furent déplorables. Le malheur de la compression, c'est d'appeler la compression ; les rigueurs provoquent des rigueurs nouvelles; il faut, quand on a une première fois tiré le glaive, sotitenit la force par la force, i

Et laver dans le sang ses bras ensanglantés.

Pour encourager les fureurs du bras séculier contre les hérétiques, l'Eglise n'avait qu'un motif, qu'une excuse, c'est celle que les autorités païennes invoquaient contre les premiers chrétiens -.il faut en finir avec les mauvaises doctrines. L'Eglise aurait dû savoir, par son exemple, que le glaive ne finit rien et que toutes les persécutions réunies contre elle, tous les obstacles de la force ne l'avaient point empêchée de changer la face du monde.

Appuyer Dieu sur la raison d'Etat, c'était recommencer la politique de l'ancienne Rome, cette politique aussi éloignée de l'Evangile que les peuples modernes le sont des peuples de l'antiquité.

Le tort de l'Église fut en effet de se laisser envahir par les iniluences de celle terre classique, dont les forces d'absorption gigantesques avaient déjà, une première fois, attiré le monde à l'unité romaine. Faire tenir l'univers, l'humanité, dans le tracé de la charrue que Romulus avait promenée autour de la "Ville : tel était, nous l'avons vu, le rêve de l'ancienne catholicité latine. L'Eglise, en s'emparant des ruines de la vieille capitale du monde, fut saisie par les iiiêmes instincts, par les mêmes tendances, parles mêmes aspirations ; elle voulut absorber dans son mouvement le mouvement de la foi humaine.

L'Evangile disparut dans cette constilution, renouvelée de la consiitulion du monde païen. Les enfants de lEglise ne furent plus baptisés en Jésus-Christ, mais en Rome. Le droit de cité religieuse, conféré par l'Eglise romaine, remplaça l'ancien droit de cité politique. Le système des adoptions civiles, dont Rome avait le monopole, se transforma, entre les inains des papes, en un système d'adoptions spirituelles qui, liées à des bénéfices et à des dignités extérieures, devinrent autant d'éléments delà domination pontificale.

Cette domination avait été déjà, au xiil» siècle, l'objet de vives attaques; quelques esprits audacieux s'étaient dit : Dieu a parlé ; mais le droit d'interpréter la parole n'est pas le privilège d'un seul ; ce droit appartient à l'humanité.

On était en 1373, lorsque, dans un bourg de la Bohème, un enfant vint au monde, qu'on appela Jean Hus.

Sa jeunesse... passons ; nous n'avons que i)eu de détaîîi intéressants. Jean Hus desservait en Bohême la chapelle de Bethléem. Un jeune Bohémien , au retour d'un voyage eri Angleterre, rapporta d'Oxford les ouvrages de ''rV'iclef oa Wicliflfe. Jean les lut. Sa première émotion fut une pieuse épouvante devant cette liberté de penser qui ne lui était point encore familière. Il donna le conseil au jeune homme de brûler ces livres ou de les jeter dans la Moidau.

Il faut avoir passé par les crises morales et religieuses pour comprendre ce sentiment de terreur, ce trouble de l'àme, que verse dans les consciences élevées par les mains de l'orthodoxie la première lecture des ouvrages où l'aulo* rite se trouve soumise à l'examen. On craint, on repou9<i« cette lumière inquiélanlc pour le repos de la foi ; mais on a

beau faire, elle laisse sur l'esprit une impression de clarté qui ne s'efface plus.

Faire une révolution religieuse, Hus n'y songeait pas; il eût alors repoussé comme une tentation de l'esprit l'idée de renouveler les croyances de son siècle. Ce qui l'inclina sur la pente de l'hérésie, ce fut l'indignation d'une âme honnête à la vue des scandales et de la corruption de l'Église. La tendance de notre esprit nous porte à remonter des vices d'une institution aux abus et aux excès mêmes du principe. Hus suivit celte marche.

Dans ses sermons, il s'étudia d'abord à dépouiller le christianisme des ornements étrangers sous lesquels l'Église romaine l'avait travesti; il s'efforça de restituer à sa parole, à la morale, au dogme, cette simplicité des premiers temps qui avait gagné le monde à la foi des douze pécheurs d'hommes; il rajeunit si bien dans l'étude et l'esprit de l'Évangile l'enseignement des vérités religieuses dont la chaire retentissait depuis tant de siècles, qu'en Bohême il sembla que cette doctrine, toute nouvelle par son ancienneté, apparût pour la première fois sur la terre.

Il y avait dans les premières idées de Jean Hus quelque chose de plus désagréable à l'Eglise que l'hérésie même; il voulait qu'on ramenât le clergé à la discipline et aux bonnes mœurs, soit en le privant de toute intervention dans les affaires temporelles, soit en le dépouillant des biens dont il ferait un mauvais usage. — Jugez du scandale!

Des luttes qu'un esprit, placé dans des conditions si graves, eut à soutenir contre lui-môme, des hésitations et des souffrances do son esprit, des déchirements de sa conscience, que dire à ceux qui n'auraient point traversé de telles épreuves ? Quant à ceux qui les ont subies ces épreuves, il n'est pas besoin de les leur retracer : ils savent ce qu'il y a d'amertume dans la lie agitée de ce calice.

Un jour, en lisant la Bible, il tomba sur ce verset d'Ezéchiel : « Lorsque j'eus percé la muraille, il parut une porte ; alors le Seigneur me dit : Entrez et voyez les effroyables abominations que ces gens-ci font en ce lieu. )> Hus ferma le livre. Après un silence durant lequel son esprit frappé s'adressait intérieurement les paroles bibliques : « Moi aussi, s'écrie-t-il. Dieu m'a suscité pour percer ta muraille, afin qu'on découvrît la multitude des abominations du lieu saint. Il a ])lu au Seigneur de me faire sortir de l'endroit où j'étais, comme un tison arraché du feu. Esclave malheureux de mes passions, il a fallu que, comme Lot, Dieu m'ait lire de l'embrasement de Sodome, et j'ai obéi à la voix qui me disait : Percez la muraille!... Je vis ensuite une porte, et cette porte était l'Ecriture sainte, à travers laquelle je contemplai à découvert les abominations des prélres et des moines, représentées sous divers emblèmes. Jamais les Juifs et les païens n'ont commis de si hoiTibles péchés en présence du Christ, que ces mauvais chrétiens et ces prêtres hypocrites en commettent tous les jours au milieu de l'Église. »

Ces mystérieuses paroles d'Ezéchiel marquent la vocation de tous les réformateurs. Que font-ils ceux qui découvrent les abus de l'autorité religieuse ou civile , ceux qui révèlent les plaies et les misères de la société, ceux qui font pénétrer la lumière de l'avenir dans l'organisation du vieux monde? Jlspercent le mur!...

C'est à percer ce mur qu'ont travaillé la réforme et la philosophie, que travaillent à cette heure la Révolution française et le socialisme.

11 y a dans les lettres de Jean Hus une autre figure de lan-

gage que j'affectionne :«Bède, dit-il, en parlant du Sauveur, rappelle cette parole, vous trouverez une ânesse attachée et son poulain avec elle; déliez-les et amenez-les-moi, et si l'on vous dit quelque chose, vous répondrez : le Seigneur en a besoin. » Jésus-Christ enseigne mystiquement aux docteurs, par ces paroles, que, s'ils rencontrent quelque obstacle, si quelqu'un les empêche de dégagerles pêcheurs des liens du démon , de les attirer à Dieu en confessant la foi, ils ne doivent pas pour cela renoncer à prêcher sa parole, mais doivent, au contraire, continuer à l'insinuer dans les âmes; carie Seigneur a besoin de tels ouvriers pour édifier son Église. El qui pourrait citer tout ce qu'ont dit les saints en nous enseignant qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ? »

Savez-vous maintenant ce que font les novateurs? Ils délient l'ânesse et l'ânon. Tout est là.

La crainte qu'on ne leur demande « à qui cette ânesse et cet ânon que vous déliez? » la crainte qu'on ne leur fasse affront, la crainte qu'on ne s'oppose à la liberté qu'ils prennent sur un objet qui est censé ne pas leur appartenir, tel est l'obstacle qui retient les beaux esprits, les sages, les prudents, tous les philosophes académiques, tous ces habiles sehm le monde, qui, trouvant la raison humaine liée par le col à un anneau de fer, ne se permettent point de dénouer la corde, dans la crainte qu'on ne les accuse d'envahir sur le bien des autres et de se mêler de ce qui ne les regarde pas.

Honneur à ceux qui délient l'ânesse et l'ânon! Honneur à ceux que les convenances, le respect humain et les préjugés ne retiennent pas, quand il s'agit d'affranchir l'humanité au nom de la parole de Dieu ! Honneur à ces croyants qui bravent les désagréments d'une résistance, les calomnies et les injures , pour obéir à leur vocation ! Une force morale les pousse vers la liberté des autres. A ceux qui les chicanent sur la hardiesse qu'ils se donnent de détacher les consciences et les esprits, ils répondent fermement: Le maître l'a dit, le progrès l'ordonne.

Ce que nous aimons dans Jean Hus, c'est cette évangélique simplicité de langage qui répond à la naïveté des sentiments et à la droiture des intentions. Plus tard viendra Voltaire; plus tard l'esprit humain raisonnera, mais malheur à la pensée religieuse ou civile si jamais elle perdait ce doubla caractère des temps modernes : l'inspiration el la candeur 1

Aux simples et aux insensés de la croix succèdent, dans le développement de la raison humaine, les simples et les insensés de la démocratie, ceux qui adorent naïvement Dieu dans le peuple et dans la nature, les doux et humbles de cœur, qui attendent le règne de Jésus-Christ sur la terre, les dévoués et les boucs émissaires qui , comme Jean Hus, se font hérétiques à cause de l'Évangile.

Dès sa plus tendre enfance, Jean Hus avait le pressentiment et le goût du martyre. On raconte que, lisant un soir d'hiver, au coin du feu, la vie de saint Laurent, son imagination adolescente s'exalta : il mit sa propre main dans les flammes. Interrompu soudain et interrogé par un de ses condisciples, il répondit: « J'essayais quelle part des tourments de ce saint honmie je serais capable d'endurer. » On le voit, ce jeune athlète avait apporté en naissant une des vocations les plus extraordinaires, mais non une des moins utiles â l'humanité, la vocation de mourir pour la liberté religieuse.

Toute sa vie il vit se dresser sa croix.

Cette croix, il faut bien le dire, Jean Hus ne la rechercha point avec l'espèce de monomanie que mettent certaines ambitions malades à poursuivre une souffrance dont elles espèrent recueillir les fruits ; non , il n'attira point la persécution, il la reçut quand elle vint à lui ; son caractère était éloigné de toute vaine gloire et de toute crainte ; il ne jeta point de défi à la mort; présente, il lui montra un bon et ferme visage. Si quelque chose pouvait confirmer ces paroles : « heureux les doux et les humbles de cœur, » ce serait la vie de Jean Hus; car ses doctrines ont fini par posséder tous les pays où la réforme, la philosophie et la révolution ont étendu leur influence, c'est-à-dire toute la terre.

Nourri de la lecture de riivangile dont il avait fait la chair de sa chair et l'unique ornement de son esprit , il courut au combat, les yeux attachés sur Jésus qui a méprisé l'ignominie. Il résulte de quelques passages dises lettres (1] que Jean Hus n'aurait pas toujours conformé ses mœurs à la pureté de l'Eglise primitive, ii ne se serait point abstenu dans un tem])s de vêtements sonijitueux et de superfluités, il aurait fait usa^e des choses du monde, troublé qu'il était alors par un esprit d'orgueil opposé à Dieu. Avant de recevoir la prêtrise, il consumait beaucoup de temps au jeu d'échecs , et se laissait provoquer dans l'ardeur de ce jeu à la colère. Il se reproche encore d'autres vanités. Jean Hus se convertissait et s'amendait, à mesure que son esprit se séparait de l'autorité visible; il s'était, si l'on ose ainsi dire, purifié dans l'hérésie.

Il en était venu dans sa conduite et dans ses préceptes à une austérité qui n'avait pourtant rien de rigide , ni de farouche. « Prends garde , écrivait - il à un de ses disciples , de ne point orner ta maison plus que ton àme. » — A ce compte, il y aurait plus d'un

(1) Ces lettres, recueillies el traduites en latin par L\itlier, ont ùli; publiées dernièrement uar M. de Bonnechose, auteur d'une excellente histoire de Jean Hus.

ARUAND CABBEL.

riche et d'une petite-maîtresse qui serait bien mal meublé. A ceux qui le pressaient d'exposer ses doctrines sur un plus grand théâtre, Jean Hus répondait avec une modestie imitée de son maître : « Mon heure n'est pas encore venue. » Mot profond qui est vrai des hommes , des nations el de l'humanité! Pour toutes les révolutions, il y a une heure; avant ou après celte heure, tous les efforts sont inutiles. Le génie , le dévoijment, la force, ne décident des destinées du monde, que combinés avec les circonstances, dont à un moment donné , le concours se manifeste. Un

secret pressentiment , une sorte d'émotion intime , avertit les individus et les peuples quand cette heure est venue.

Cette heure n'était pas venue pour la réforme au temps de Jean Hus ; aussi fallaitil alors que cet homme mourût et qu'il ressuscitât dans Luther.

Il y aurait un beau livre à faire sur les irjcarnations successives de la pensée religieuse ou politique, nous verrions ce que nous avons vu ailleurs dans un autre ordre de faits naturels : les grandes créations historiques annoncées d'abord par des ébauches , par des essais. Des martyrs se succèdent qui apportent , en se renouvelant , les matériaux d'un progrès pour l'humanité. Ces existences enchaînées qui se lient les unes aux autres par une aspiiation commune arrivent, après plusieurs avortements, à se résumer dans un homme qui est l'événement, qui est le succès, qui est la forme. A celui-là, l'honneur et le fruit de oe que les autres ont semé ; il s'approj>rie leurs veilles, leurs souffrances, leur croix, et de tous ces éléments antérieurs, il fait sa personnalité ou mieux la personnalité de l'idée qu'il achève.

La grande cl mélancolique figure de Jean Hus est une des dernières incarnations de la liberté de conscience; après elle, ce n'est plus l'hérésie, c'est la réforme.

Le zèle des libertés religieuses s'associait dans le caractère de Jean Hus à un zèle non moins grand pour les libertés nationales. Il défc^ndit , dans une circonstance qui lui attira des inimitiés puissantes, les droits, et si l'on veut, les privilèges de sa chère Bohême. Il imitait encore dans celte

conduite le patriotisme de son maître, de celui que Bossuet lui-même inlilule bon citoxjen, de ce Jésus, fils de Marie, qui, à la vue de Jérusalem, pleura en songeant aux dissensions et aux causes de ruine qui s'agitaient dans cette malheureuse cité. Lui aussi il eût voulu rassembler ses Bohémiens bien-aimés sous sa doctrine, comme une poule, ou pour me servir de la familiarité de son langage, comme une oie(l) rassemble ses petits sous ses ailes.

Cependant les livres de Wiclifïe, mort depuis quelques années, en Angleterre, se propageaient dans la Bohême et dans l'Allemagne; on les brûla, mais les flammes de cette exécution ne faisaient que répandre dans les âmes l'incendie de la liberté.

Un mauvais pape régnait sur l'Eglise, Jean XXllI. 11 excommunia Jean Hus et mit Prague en interdit, aussi longtemps que l'hérétique y séjournerait. On eut alors le spectacle effrayant au moyen-âge d'une ville sans culte et sans Dratique religieuse; défense fut faite d'y dire la messe, de nonner le baptême aux enfants et la sépulture aux morts. D'un mot, le chef de l'Eglise avait retiré Dieu. Cette sentence provoqua des séditions et des massacres dans la ville. Profiter de cette agitation des esprifs, des colères de la multitude indignée, pour se mettre à la tête d'un mouvement contre l'Eglise, Luther l'eût fait, Jean Hus ne le fit pas. •Voilà pourquoi le monde ne dit pas Jean Hus, mais Luther.

Indécis , retenu par les derniers liens d'une conscience catholique, effrayé du rôle de révolutionnaire qui venait en quelque sorie le chercher, il fit dans cette circonstance ce que foiil les âmes timides et honnêtes, il ne songea qu'à se défendre, au moment où il pouvait attaquer. Hus se récrie, il proteste de son innocence; il en appelle à Dieu et à Jésus-Christ. De ce jour , sa mort fut résolue en principe. 11 avait manqué à tuer l'ennemi; l'ennemi le tua.

Hus prit le parti de l'exil ; il quitta sa chère chapelle où, dans l'exercice des devoirs de son ministère, il avait goûté, durant plusieurs années, le repos qu'il ne devait plus trouver sur la terre.

Il se réfugia dans le village où il était né , à Hussinetz. Là, comme Jésus-Christ son maître, entouré de gens simples et rustiques, il mêlait la parole grave de la bonne nouvelle à tous les bruits familiers de la nature, au chant du coq, au bêlement des troupeaux. 11 choisissait çà et là ses comparaisons dans les objets qu'il avait sous les yeux, les oiseaux du ciel, les fleurs, les travaux de la terre, une source, un puits, des vaches. Dans res))rit des braves gens qui l'écoutaient, c'était un émerveillement incroyable. « Quoi! c'est là cet hérétique, cette Bête de l'apocalypse , ce fléau de Dieu et des hommes, cette peste de l'àme et du corps , ce Jean Hus, puis((u'il faut l'appeler par son nom 1 Mais il est doux comme le plusdouxdes hommes; sa parole a un parfum de candeur et de sérénité qui nous charme ; nous le comprenons, lui, car ce qu'il nous dit vient du cœur et va au cœur ! Oh ! si tous les prêtres étaient comme celui-là ! » "

Jean Hus était alors dans cette anxiété qui précède les grands sacrifices. Il était comme suspendu dans la lutte des deux principes qui se disputaient sa conscience; sa raison s'était détachéede l'autorité que son cœur protestait encore contre ce détachement. Il eût voulu accorder ses doutes avec la fidélité religieuse , l'examen avec la foi , la liberté

(1) Hus en bolit^mien sigiiitie (j'te. Jenii iiiiiiail ;■> jouer sur ce irot.

de discussion avec l'obéissance. Impossible ! comme l'humanité dans les âges de transition, il eût voulu se retenir par les liens du devoir aux institutions dont il se séparait par le travail de l'esprit. Hélas! Ces contradictions n'aboutissent jamais qu'à l'impuissance et à la perte de l'homme qui, comme Jean Hus, ne sait pas choisir dès le début entre fes engagements de son cœur et la voix de l'Esprit qui lui dit : Avance!

Jean Hus avait un ami, un disciple, Jérôme de Prague. Ce serait le cas de donner un démenti à la parole de Jésus- Christ (1), en disant que cette fois le disciple fut plus grand que le maître; mais ce démenti ne serait d'ailleurs pas tout à fait exact ; plus grand par les dons de l'intelligence et de la parole, oui; plus grand par l'amour et par la pureté de son cœur, non.

On a lieu d'être surpris, en voyant alors l'humanité penser à la fois les mêmes choses dans le cerveau de Wiclifîc, de Jérôme de Prague et de Jean Hus.

Ce Jérôme de Prague était violent contre Rome. 11 ne cessait de découvrir dans ses discours la nudité de cette impudi([ue, de cette prostituée des nations qui, disail-il , s'était enivrée à la vigne des voluptés mondaines!

On ne met pas le feu aux questions religieuses sans mettre le feu aux questions politiques. Des troubles, des séditions, telles furentlesconséquences du schisme. Lajcunesse de Prague tenait pour les nouvelles doctrines et pour la liberté de conscience.

Nous empruntons à M. Emile de Bonnechose le récitsuivant :« Trois hommes avaient été jetés en jirison par les magistrats de Prague pour avoir déclamé contre le pape et ses indulgences. Les étudiants s'ameutent; on prend les armes, et Hus, suivi de la foule du peuple et des écoliers, se dirige vers la maison de ville, et demande qu'on épargne la vie des prisonniers. Les magistrats délibèrent dans le trouble et dans l'épouvante; le conseil répond au nom de tous : — « Cher maître, nous sommes étonnés que vous allumiez un feu où vous courez risque d'être brûlé vous-même. 11 nous est fort dur de pardonnera des gens qui n'épargnent pas même le sanctuaire, qui remplissent iavillede tumulte, •et qui, si l'on n'y met ordre, ensanglanteront nos rues. Néanmoins, retenez ce peuple; relirez-vous; on aura égard à ses vœux. »

« Deux mille hommes étaient en armes sur la place. « Retournez en paix dans vos demeures , leur crie Jean Hus; les prisonniers ont leur grâce. » La foule applaudit et se retire; mais, quelque temps après, le sang coule et s'échappe à grands flots de la prison. Les sénateurs avaient pris le parti le plus dangereux, celui d'inspirer de la crainte après en avoir montré. Un bourreau, secrètement introduit, avait tranché la tête aux prisonniers, et c'était leur sang qui coulait.

« A cette vue, il s'élève un furieux tumulte : on force les portes, on enlève les corps, on les transporte dans des linceuls sousia voûte de la chapelle de Bethléem. Là, on les enterre avec de grands honneurs, tandis que des écoliers chantent en chœur sur leur tombe : u Ce sont des saints qui ont livré leurs corpspour l'Evangile de Dieu, a

« Hus se tait d'abord ; mais au premier jour de fêle solennelle, il monte en chaire et dit : « Ce sont des saints et des martyrs!... »

il I .Vo» maJoi' csl (iisriptilus nwgisiro suo.

DE Lk LIBERTE.

Le grand cri était jett'.Hus, comme on le voit, futpoussé à la révolte par la persécution, par ce sentiment d'humanité qui se soulève dans les cœurs honnêtes, à la vue de l'injustice; il le fut aussi par l'avarice du clergé. Jésus-Christ, dit-il aux prêtres, n'est pas venu comme un usurier pour engloutir les richesses du monde ; mais vous , ses successeurs, vous qui , dans votre insatiable avidité des biens temporels, sucez par des dîmes la moelle des iiopulations , qui êtes-vous donc ?

En pactisant avec l'Etat, l'Eglise, il faut le reconnaître , s'était mise sous la dépendance des rois et des seigneurs temporels , qui vendaient les dignités à des. prêtres ignorants ou indignes. La vénalité des charges ecclésiastiques était devenue un fait patent , incontestable. Les évêchés s'adjugeaient non au plus saint, mais au plus otlVant, faut-il s'étonner alors des désordres qui seglissaient sous le ministère de l'autel"? Hus voulut décharger l'Eglise de ce manteau des biens temporels qui servait à cacher la fornication et la simonie. Ce fut l'origine des violences qui empoisonnèrent sa vie et qui déterminèrent sa mort. « C'est, écrit-il lui-même, dans ses lettres, pour avoir condamné l'avarice et la vie déréglée des prêtres que je soutire par la grâce de Dieu une persécution qui s'éteindra bientôt avec moi . s

L'opposition de Jt'an Hus ne s'arrêtait |)as aux matières religieuses. Quoique étranger par cai'actère au tumulte des places publiciues, il fut entraîné par une déduction logique de ses piincipes vers les libertés civiles. Force lui fut de soumettre les ordres des rois à la raison et, à l'examen , comme il avait déjà soumis à ces deux jjuissances individuelles les ordonnances de l'Eglise On voit d'ici les conséquences; ce n'est rien de moins que la révolution politique et sociale liée à la révolution religieuse. L'autorité du dogme, en tombant, entraînait dans sa chute l'autorité des institutions monarchiques.

Jean Hus soutient dans ses lettres une excellente doctrine; il prêche, avec les apùtres, avec Jésus-Christ , la résistance aux pouvoirs constitués, dans le cas oii ces pouvoirs attentent aux lois de Dieu. — Fort bien, mais qui décidera entre les rois et Dieu? — Je vous défie de répondre à cette question sans ouvrir le gouIVre des révolutions politiques, c'està-dire sans appeler le peuple à intervenir, sans appeler la conscience individuelle en témoignage contre le principe d'autorité.

Nous aimons mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ; c'est celte fameuse maxime qui , en élevant dans la conscience liumaine tout un ordre de devoirs supérieurs aux prérogatives souveraines, a posé dans les temps modernes la base de toutes les résistances populaires. En 1781), en 1830, en 18V8 , le peuple a mieux aimé obéir à Dieu qu'aux hommes. La nation, mettant les ordres de Dieu , qui se révèle maintenant par le sentiment du droit, au-dessus de l'obéissance aux personnes, a détrôné des institutions religieuses et civiles contre lesquelles prolestait la raison. C'est toute la philosophie révolutionnaire.

Après cela, on ne doit [)as beaucoup s'étonner si, dans un temps où c'était un bienfait que de passer au feu les hérétiques, Jean Hus a été brùié. Il y en a encore beaucoup qui tiennent sa condamnation pour excellente et qui regrettent de nos jours que la foi se soit affaiblie au point d'avoir laissé éteindre le bûcher. Nous ne leur en voulons pas. Il est seulement triste de songer que de» chrétieus n'ont

point renoncé, contre la défense de leur maître, à faire descendre le feu sur les villes et sur les personnes.

Ce que Hus attaquait dans l'instiiulion du Saint-Siège, ce n'était point celle unité visible, dans laquelle les chrétiens dispersés à la surface du globe se donnaient rendezvous ; non , c'était la domination d'un homme qui , ayant Dieu sous la main, se servait de l'infaillibililé dont il était couvert, pour régner sur les consciences et pour mettre ses volontés ambitieuses à la place du dogme. Grâce à la constitution toute charnelle de cette autorité, Jésus-Christ, le médiateur, avait disparu : il n'était plus d'intermédiaire entre Dieu et l'humanité que l'Église, c'est-à-dire le pape.

Tout porte à croire que Jean Hus s'ignorait lui-même, c'est-à-dire qu'il n'avait pas conscience de la grande i évolution religieuse qu'il annonçait, de l'homme donl il était le précurseur, de la réforme à laquelle il pré|)arait les voies. Atteint de la passion de son temps pour les controverses religieuses, raisonneur véhément, chrétien fervent et sincère, il croyait émonder quelques branches sèches et païasites, il ne savait pas atteindre l'aibre dans sa racine; il ne savait pas que, lui mort , un grand vent soufflerait de l'Allemagne, et que l'arbre tomberait.

Il y aurait un livre à faire intitulé : Les Révolutionnaires sans le savoir.

Cependant Jean Hus était appelé devant le concile qui allait se tenir à Constance. C'était un grand mouvement dans toute la chrétienté ; des cardinaux , des évêques, un pape, tous ruisselants d'or, tous heureux selon le monde, se dirigeaient par mille chemins, qu'ils emplissaient de leurs équipages et de leur suite, au moment où un pauvre et humble prêtre excommunié s'acheminait tout seul, à cheval, vers le terme du voyage.

C'est du pauvre excommunié que le monde aujourd'hui se souvient.

On s'étonne, à celte heure, de voir des républicains traqués , persécutés , condamnés au nom de la République , il y avait au moyen-àge une conlradiclion non moins extraordinaire, c'était de voir des chrétiens qui voulaient ramener l'Église à la pureté de la foi et des institutions apostoliques, traqués, persécutés , condamnés au nom de Jésus- Christ.

Jean Hus, dans ses lettres, nous retrace lui-même, comme on dit maintenant, quelques-unes de ses impressions de voyage : « Sachez que , depuis le jour où j'ai quitté la Bohême , j'ai voyagé à cheval et à visage découvert A mon arrivée de Pernau , le curé m'attendait avec ses vicaires; lorsque je vins à lui, il but à ma santé une coupe de vin ; lui et les siens m'écoulèrent dans un esprit de charité ; il me dit qu'il avait toujours été mon ami. Tous les Allemands me virent avec plaisir dans la nouvelle ville. De là nous nous rendîmes à Weyden où nous tîmnes une grande fouk dans la suprise , et lorsque nous lûmes venus à Saitzbach , je dis aux consuls et aux anciens de la ville : Je suis ce Jean Hus donl vous avez sans doute entendu dire beaucouj) de mal ; me voici, assurez-vous de la vérité en m'interrogcant moi-même. Après beaucoup de questions, ils ont parf.diement accueilli tout ce que je leur ai dit... » Ce fut ain.si sur toule la route.

Jusqu'ici tout allait bien, parce que dans son voyage Hus s'adressait aux curés, aiix vicaires, aux desservants et que la démocratie du clergé était pour des doctrines qui tendaient à bannir de l'Eglise de Jesus-CUrisl le luxe , les pri-

viléges, l'inégalilé , les pratiques vénales. Il s'adressait aux bourgeois des villes, aux marchands .qu'une sourde opposition animait contre les abus et les excès des grands pouvoirs ecclésiastiques , auxquels une raison droite révélait le faible de certaines croyances superslilinuses ou intéressées. Il s'adressait au peuple , rassemblé sur les places, « regardant et s'informant qui était Jean Hus, » au peuple chez lequel l'esprit chrétien s'était fait chair. Ce bon peuple cherchait, dans son instinct naïf, à comparer ses souvenirs , il se demandait : — De nos prélats qui partagent avec César l'autorité civile ou de cet humble prêtre qui se rend au concile sur un mauvais chevalet qui distribue, chemin faisant, la parole, lequel ressemble le plus à Jésus-Christ?

« Sachez, ajoute-t-il , que je n'ai point encore rencontré d'ennemis; «c'est que Jean Hus n'était point encore à Constance au milieu du pape, des cardinaux et des évêques.

Il y arriva le 3 novembre l'i.l2. Hus logea chez une pauvre veuve. On ne lit pas sans intérêt dans ses lettres quelques détails de vie intime où l'homme et le chrétien se montre aux prises avec les triviales conditions de la vie. « Il fait très cher vivre ici; un lit coûte un demi-florin par semaine. Les chevaux sont à un haut prix... On donne sept florins d'un cheval qu'on achèterait pour sept gros en Bohême. Le seigneur Jean et moi, nous avons envoyé les nôtres à la ville de Ravensburg, à quatre milles d'ici, et je pense que je ne tarderai pas à manquer du nécessaire. Parlez de mon inquiétude à nos amis qu'il serait trop long de nommer et de rappeler tous... » Tandis que cet humble prêtre confessait ainsi sa détresse, on se demande quel train de vie menaient à côté de lui les princes de l'Église. Il paraît que la ville de Constance était remplie de leur luxe et de leur domestique. La pauvreté du serviteur de Dieu devait tuer le principe de ces richesses , en rappelant que le Christ avait défendu à ses apôtres d'user des biens et des jouissances de la terre.

C'était alors une grande et solennelle chose qu'un concile. Il n'y eut ni royaume, ni république, ni Etat, ni presque aucune ville qui ne fussent représentés à Constance. Ce n'est pas nous qui révoquerons jamais en doute la grandeur et la majesté de ces institutions catholiques. Le principe des assemblées consacrait dans l'Eglise le principe du progrès et des réformes. La constitution de l'Eglise, toute traditionnelle qu'elle fût, était incessamment révisée par les conciles. C'est ainsi que d'un simple germe fécondé, de siècle en siècle, par le développement de la pensée religieuse, était sorti un ensemble imposant de doctrines et d'institutions vivantes.

Il vint à Constance trente cardinaux, vingt archevêques, cent cinquante évêques et autant de prélats, une multitude d'abbés et de docteurs, et dix-huit cents simples prêtres. Parmi les souverains qui s'y rendirent en personne, on distinguait l'électeur palatin, ceux de Mayence et de Saxe, les ducs d'Autriche, de Bavière et de Silésie; il s'y trouva en outre un grand nombre de margraves, comtes et barons et une foule de gentilshommes; enfin l'empereur.

C'est devant ce redcuitable tribunal qu'allait comparaître le pauvre Hus. H envisage cet honneur ou ce péril, sans ostentation comme sans crainte. Mucius Scœvola de la liberté religieuse, il est prêt à confesser sa foi, même en présence du l'eu,t'((am itjnc ad audientiam posilo.Moâesle, quoique ferme, il s'anime, il s'inspiic lui-même par la grandeur de sa mission, par l'éclat de la lutte qu'il va sou-

tenir : « Le combat est proche, écrit-il à ses amis de Bohême; il faut que la pauvre oie (1) agite ses ailes contre les ailes de Béhémol et contre cette queue de l'antéchrist qui enfante toujours l'abomination. »

On trouve dans le style barbare de Jean Hus un reflet des Ecritures. Abreuvé aux sources de l'inspiration biblique, visionnaire lui-même, il enveloppe ses critiques contre l'Eglise romaine et contre le clergé, dans cette étrange poésie des saintes lettres, qui frappait alors les imaginations populaires.

Nul n'est prophète dans son pays : c'est de la Bohême qu'étaient venues les premières dénonciations contre Jean Hus ; l'hostilité de ses compatriotes le suivit à Constance. Il avait d'abord joui de sa liberté dans la ville, mais, attiré dans un indigne piège, il fut surpris, arrêté et conduit en prison, chez les Frères Mineurs, dans le lac de Constance, hors des murs de la ville.

Cependant le concile allait s'ouvrir. On y préluda par une cérémonie religieuse dans la cathédrale. Après la messe Jean XXIII présenta une épée à l'empereur, Vexhortant à s'en servir pour la défense du concile. Quoi ! une épée, pour défendre la parole et l'autorité traditionnelle de celui qui a dit : Remettez le glaive dans le fourreau; quiconque se servira de l'épée périra par l'épée !

Onaccuse ce pape, Jean XXUI, d'avoir suscite une accusation et les haines du clergé contre Jean Hus, pour détourner de sa propre tête la coalition qui se formait contre lui. C'est en effet la politique des pouvoirs menacés par les majorités récalcitranles, que de faire diversion à l'orage qui les menace, en réunissant les haines et les frayeurs contre un ennemi commun, un ennemi qu'il faut perdre. Au moyen-âge cet ennemi était la raison humaine.

Les idées font leurchemin dans le monde par le martyre. Jean Hus était en prison, quand, devant le concile, la papauté fut frappée d'un coup mortel ; au-dessus de toute dignité même papale on mit l'autorité des assemblées œcuméniques. C'était admettre dans l'Eglise le principe de la souveraineté populaire, en matière de foi.

Jean XXIII, accusé lui-même d'hérésie, de schisme, de simonie, de mauvaise administration des biens de l'Église et d'autres crimes énormes, échappa par une fuite honteuse i\ l'humiliation d'une défense et d'un jugement qui devait se terminer par une déchéance.

Cependant, ce concile, tout en limitant l'autorité des papes et en lui supeiposant celle de l'Église, de manière à faire dans l'ordre religieux une sorte de monarchie constitutionnelle, était impatient de frapper une opposition turbulente , dont Jean Hus était alors le chef. Il s'attaqua premièrement à un mort, à Wicliffe. Les os de ce docteur furent troublés par le concile, sous la terre bénite où ils reposaient en paix. Wicliffe fut cité à comparaître dans la personne de ses ouvrages. On le condamna. Ses os exhumés et réduits en cendre furent jetés dans la rivière de Lutterworth. Les cendres des martyrs, mêlées à l'eau des fleuves, deviennent pour les populations qui en boivent, comme une semence de liberté.

Jérôme de Prague, le disciple et l'ami de Jean Hus, fut aussi mandé par le concile. Il entra dans la ville sur un charriot, environné de gardes et enchaîné. Il parut ainsi chargé ou plutôt décoré de ses fers, devant ses juges.

(1) Nouvelle allusion au nom qu'il jiortait.

Ceux qui par des motifs d'humaiulé songent à remettre de nos jours la sus veillance des prisons et l'exercice du régime pénitenliaire entre les mains du clergé, feront bien de lire et de rnéililer les lignes suivantes que nous empruntons à M. Emile de Bonneehose.

Il La garde du prisonnier avait été confiée à Jean de Wallendrod, archevêque de Riga; ce prélat le fit conduire cette même nuit au fond d'une tour, dans le cimetière de Saint- Paul. Il ordonna qu'il y fût très rigoureusement enchaîné. Ses fers furent rivés à un poteau fort élevé, de manière qii'il lui était impossible de s'asseoir, et ses deux mains, passées dans des chaînes, pesaient sur son cou et tiraient en bas sa tête, (l'est ainsi que les anciens auteurs et ceux qui l'ont vu nous l'ont dépeint dans sa prison. Il demeura deux jours dans cette situation cruelle, vivant de pain et d'eau, et sans que ses amis de Bohême connussent où il était. Enfin, Pierre-le-Notaire parvint à le savoir d'un de ses gardiens, et réussit à lui faire passer une meilleure nourriture.

« Cependant Jérôme tomba gravement malade, et comme il était en danger de mort, il demanda un confesseur. Ses liens furent alors un peu moins étroitement serrés. Il échappa, comme Jean Hus, à lu maladie pour le supplice, et demeura une année entière enfermé seul dans ce lieu de douleur '!). ><

C'était au tour de Jean Hus. Il comparut devant le concile. On le confronta avec les seuls témoins qui pussent déposer contre lui, ses livres. Quant à ses mœurs, il ne fallait point songer iiles ternir, même par la calomnie. On lui demanda s'il reconnaissait ces livres pour siens ; Hus les examina et dit : ;< Je les reconnais. »

La l(!c(ur(! commença. On lut un article et les noms de quelques témoins qui soutenaient l'accusation. Hus voulut répondre, mais il eut à peine prononcé une parole qu'il s'éleva dans toute l'assemblée une si furieuse clameur qu'il fut impossible de l'entendre... Le tumulte s'étant un peu apaisé. Hus fit appel aux saintes Ecritures, il s'éleva un cri général: Chacun dit : « Ce n'est point la question. » Les uns accusaient, d'autres se moqu.iient. Hus gardait le silence. .Déjà ses ennemis triomphaient : « 11 se tait, criaientils ; il est évident qu'il a enseigné cette proposition liérétiijue (2). •>

L'altitude du concile fie Constance devant la doctrine de Jeari Hus est celle de toutes les assemblées que la contradiction irrite. Le rire, les murmures, l'inattention, le tumulte, le rappel à l'ordre ou à la question, tout est bon pour étouffer en pareil cas, dans la bouche de l'orateur ou de l'accusé, la voix importune de l'avenir.

Luther, dans son fauve langage, nous a laissé une peinture animée de ce qui se passa dans le concile. 11 se représente avec attendrissement le doux Hus, seul, dans l'imposante assemblée des hommes les plus éminents et les plus

(I ) Jean Hus et le concile de Constance.

(2) On peut voir dans les lettres de Jean FIus le r#cil de ce qui arriva devant le concile: « Et le cimilo se nifqiKÙt, dit-il, lorsine dans l'audience publique, je citais la parole du Christ; tantôt il me reprochait de l'entendre m.tl, et taptôt les docteurs m'insultaient .'... Les sci(?neurs Wcnceslas Duba, Jean d« Chlum et l'ierre-le-Nolairc , vaillants champions et amis de la vérité, savent quelles clameurs , quelles indignes raillcrieset quels blasphèmes s'élevèrent contre moi dans cct!e assemblée. Ét.iurdi de tant de cris: « Je pensais, dis-je, qu'il y avait dans ce concile plus de décence, plus de piété, plus de discipline... »

puissants, semblable à un agneau au milieu des loups et des lions.

Ce qui épouvante dans cette controverse sur les matières de foi, c'est que derrière toutes les raisons bonnesou mauvaises, les adversaires de Jean Hus tenaient en réserve un dernier argument sans réplique : le bûcher.

Nous n'entrerons pas dans les discussions dogmatiques auxquelles donna lieu la présence de Jean Hus et l'acte d'accusation dirigée contre ses doctrines. On se soucie peu aujourd'hui de savoir si les universaux a parte rei a])particnnent, oui ou non, à la chose dont ils sont les universaux, si, si... Mais, derrière ces subtilités s'agitaient les plus graves questions dont le monde s'occupe encore. Hus se faisait de l'Eglise une idée différente de celle des archevêques et des cardinaux qui assistaient au concile; l'Eglise infaillible pour lui, ce n'était pas cette organisation visible qui empruntait alors son éclat aux dignités et aux biens temporels; non, c'était la réunion de tous les croyants, les vivants, les morts, ceux qui ne sont pas encore nés, en un mot toute l'humanité; telle est, selon Jean Hus, l'Eglise, entre les mains de laquelle Jésus-Christ a déposé le droit de lier et de délier, de marquer les limites du vrai et du faux, de remettre les péchés et de faire parler Dieu.

11 résultait de cette doctrine qu'un pape î'wi/jî'e n'est plus un pape, que les caractères sacerdotaux s'etTacent quand les caractères de l'esprit et du cœur ne répondent plus à la sainteté des fonctions religieuses, que les membres du clergé n'appartiennent pas plus que ceux des laïcs au corps mystique de Jésus-Christ, surtout quand ils manquent aux devoirs de leur ministère. On devine l'opposition qu'une telle doctrine devait rencontrer dans le concile. Jean Hus eut beau envelopper la hardiesse de ses idées sous une grande douceur, quelquefois même sous une modération timide, les évêques, les cardinaux, les prélats ne pouvaient entendre de telles nouveautés sans frémir. « Tous, dit Luther, s'agitèrent alors comme autant de sangliers ; leur poil se hérissa, ils crispèrent leur front, ils aiguisèrent leurs dents... »

Cet homme si doux, modeste, presrjue humbie. montra une résistance inflexible, quand on lui demanda d'abjurer ses erreurs. Ce qu'il y avait de fort dans Jean Hus, c'était la conscience. On pouvait le brûler, on ne pouvait lui arracher un mensonge, ni une lâcheté. Il était invinciblement attaché à ce qu'il croyait.

« Au feu ! au feu I » murmuraient sur leurs bancs les vieux évêques.

Tous ceux qui voulaient du bien .'i Jean Hus iie s'entremirent point à le sauver, tant la chose était impossible; ils s'employèrent à obtenir de lui une rétractation . c'esl-iidirc à lui enlever plus que la vie, l'honneur. Jean souriait amèrement de leur zèle.

Un de ses discifiles l'ayant exhorté à persévérer etîi mourir, si, dans sa conscience, il croyait ne pouvoir abjurer qu'en se calomniant lui-même et en se parjurant devant Dieu, Hus versa un torrent de larmes: «Toi, du moins, s'écria-t-il, tu es mon ami ! »

Le grand raisoimement qu'on faisait à Jean Hus pour désarmer sa résistance, est celui qu'on adresse à tous les réformateurs, à tous les hommes qui apportent dans le monde une idée nouvelle : « Vous croyez-vous donc plus sage que les évêques, plus éclairé que les docteurs qui sont les lumières de l'Eglise et qui vous ont condamné?» Goû-

tre un tel raisonnement, il faut, je l'avoue, se couvrir d'une bien grande foi, d'une conscience bien pure, pour ne pas succomber à l'opinion du monde.

L'autorité des conciles était alors foudroyante. « Quand bien même, dit un docteur à Jean Hus, le concile prétendrait que vous n'avez qn'un œil , quoique vous en ayez deux, encore seriez-vous obligé d'en convenir avec lui. — Aussi longtemps que Dieu me conservera ma raison , répondit Jean Hus, je n'aurai garde de dire une telle chose, quand l'univers entier voudrait m'y contraindre. » — Hus est mort victime de l'oppression que les majorités se croient autorisées à exercer sur la raison individuelle.

Comme Jean qui vivait de sauterelles dans le désert, le Jean de la Bohême s'avouait qu'il n'était que le précurseur; il avait le pressentiment d'wn autre qui devait venir: «Si l'oie, écrit-il, qui est un animal privé, un oiseau domestique, et dont le vol n'est pas très élevé, a rompu les lacs des faux chrisls, combien plus d'autres oiseaux qui planent au haut des airs, en annonçant la parole de Dieu, mépriseront-ils de semblables pièges. »

L'idée qui consolait Hus dans sa prison et qui élevait son cœur au-dessus de la crainte des supplices , est celle que les princes des prêtres, les docteurs et tous les anciens de la Judée, qui s'étaient jadis coalisés contre Jésus de Nazareth , assistaient au concile sous d'aulres traits et qu'ils s'étaient pareillement ligués contre lui pour le perdre: « Mes ennemis dans le concile, plus nombreux que ne l'étaient ceux du Christ , sont parmi les évêques et les docteurs et aussi parmi les princes de ce siècle et les pharisiens... Les pontifes, les prêtres, les scribes et les pharisiens, Hérode et Pilate, et les habitants de Jérusalem ont jadis condamné la vérité; ils l'ont crucifiée; ils l'ont ensevelie ; mais elle, sortant du tombeau , lésa vaincus tous et a envoyé en son lieu douze prédicateurs de la parole. »

Le pouvoir séôulier, ignorant encore dans ce temps-là l'intimité des liens qui unissent la révolte contre le dogme à la révolte contre les lois humaines, s'était d'abord intéressé à l'hérésiarque ; mais celui-ci ayant avancé qu'on kvail le droit de rejeter un roi, quand ce roi se rendait coupable de désobéissance à la justice, la main qui protégeait Hus l'abandonna. Il fut alors livré k lui-même et à l'Église.

Dans un niuilyr, dans un docteur, dans un saint, on aime toujours à rencontrer un homme. Le cœur de Jean Hus pal[iite sous ses doctrines. Ce n'était point un de ces froids cl secs raisonneurs dont toute l'existence est dans la tête. A partir de sa captivité suitout, la partie sensible et délicate de sa natui e fond chez lui les glaces de la logique. Il aimait ses frères de Bohême, il aimait la nature, l'humanité ; il eût même aimé vivre. De temps en temps, il est repris dans ses chaînes par des mouvements d'espérance résignée : « Le Seigneur a délivré Jonas du ventre de la baleine, Daniel •de la fosse aux lions, les trois jeunes gens de la fournaise, et Suzanne de la sentence des faux témoins ; il peut aussi me délivrer moi-même, s'il est avantageux pour sa gloire et pour la prédication de sa parole ; si au contraire ma mort est agréable au Seigneur, que le nom de Dieu soit béni ! »

Erasme, dans ses premiers livres, a éciil que Jean Hus fut bri^ilé, mais non convaincu. C'est l'histoire de tous les martyrs, de tous les réformateurs. Il est plus facile de les tuer que de leur répondre.

Mais voici ce qui arrive : les idées auxquelles on ne répend pas. les idées que l'on ne réfute que par le glaive ou

par la torche, finissent par réclamer devant la justice de l'histoire et par avoir raison de leurs persécuteurs. « J'en appelle, avait dit Jean Hus, j'en appelle de la sentence du concile au tribunal de Jésus-Christ » Il eùl pu également en appeler au tribunal de l'opinion publique, au tribunal de l'humanité. « Les docteurs de Constance, écrivait un demi-siècle après le grand apôtre de la réforme, étaient convaincus que personne n'oserait jamais les accuser par la parole ni par la plume, et beaucoup moins encore honorer Jean Hus comme un saint et les condamner eux-mêmes, bravant ainsi les plus cruelles menaces. L'événement au contraire a vérifié, soit par moi , soit par d'autres , les prédictions de Jean Hus. »

Tout le monde catholique s'unissait aux prêtres du concile de Constance pour accabler ce pauvre captif qui souffrait à cause de la parole de son maître. Le grave Jean Jerson, qui lui-même condamnait les vices et les richesses ilu clergé, avait écrit contre les doctrines de Jean Hus. « Si je vis, dit celui-ci, je répondrai aux articles du chancelier de Paris ; si je meurs. Dieu y répondra pour moi au jour du jugement. »

C'est sans doute pour s'associer à cette pensée si simple et si éminente de Jean Hus, que Luther écrivait plus lard, en parlant des membres du concile : « Celui qui était alors en face de leur tribunal siège maintenant en un lieu oti il faut que ses juges se retirent devant lui. »

Cependant tout annonçait la résolution d'en finir avec l'hérétique ; on croyait alors que c'était un moyen d'en finir avec l'hérésie. « Déjà, écrit Jean Hus à son ami le plus fidèle, déjà tous mes gardiens se sont retirés ; on ne pourvoit plus à ma nourriture, et j'ignore le sort qui m'attend dans ma prison. » Enfin on vint à son secours, en l'envoyant mourir.

On ne lit pas sans attendrissement les dernières volontés de Jean Hus ; pauvre, il donne à ses amis sur sa pauvreté même. « Reçois, écrivait-il à maître Martin , ma robe grise que j'ai réservée en souvenir de toi... Tu donneras ma robe blanche au curé mon disciple. » Deux robes, quelques livres, une petite somme d'argent, tels sont les legs qu'il destine, en quittant la terre, à ceux qui l'ont consolé et suivi dans la voie douloureuse. Il cherchait surtout à fortifier leur foi : « 0 mes fidèles, mes bien-aimés en Dieu, leur écrivait-il, ne vous laissez pas effrayer par la sentence que les hommes ont rendue contre mes livres ; ils se disperseront çà et là comme des insectes ailés ; leurs ordonnances dureront ce que durent des toiles d'araignée ; ils essayaient d'ébranler ma persévérance dans la parole de Ciirisl, mais ils n'ont pu surmonter le courage dont Dieu m'avait aimé.»

Il s'exhortait et se fortifiait lui-même dans sa patience, en jetant un coup d'œil douloureux sur l'histoire de tous les confesseurs qui, comme lui, avaient souffert pour la foi et pour la liberté : « Quelques-uns ont été, sans faiblir, sciés, trépanés, d'autres brûlés, dépouillés de leur peau, ensevelis vivants, lapidés, crucifiés, broyés entre des meules, traînés çà et là jusqu'à la mort, précipités au fond des eaux, étranglés, taillés en pièces, accablés d'outrages avant leur mort, torturés par la faim dans les prisons et dans les chaînes... Ce serait chose étrange aujourd'hui que de rester impuni en attaquant la perversité des prêtres qui ne veulent sup])orter aucun blâme. Je me réjouis de ce qu'ils sont niaintenaiil obligés de lire mes ouvrages où leur corruption est retracée, et je sais qu'ils les lisent avec plus d'attention

que les saints Évangiles dans Tardent désir d'y découvrir des erreurs. » Cette joie est la dernière qui reste à tous les hommes persécutés pour leurs doctrines : on les brûle, mais on les lit.

Cette lecture, éclairée par les sombres lueurs du bùelior, les rend tôt ou tard les maîtres de ceux qui les ont condamnés et qui se croient supérieurs à la pensée hum:tine.

En vérité, c'est un étrange livre que le nôtre : depuis tantôt six ou sept mille ans, penciiés sur le travail des générations martyres, nous sommes occupés à recueillir goutte à goutte dans notre cœur, comme dans une coupe amoureuse, le sang qui coule des blessures et des plaies de la liberté humaine. Quand se terminera, mon Dieu! celle épreuve horrible , quand l'agneau immolé cessera-t-il de saigner sur l'autel do la raison et de la conscience , quand viendra la fin de ces maux?

Si nous disions que Jean Hus vit s'a[)proclier sans angoisses et sans abattement d'esprit le terme fatal , on ne nous croirait pas. Moins homme, en serait-il d'ailleurs plus grand'.' «Celui, écrit-il, qui fui le plus patient et le plus intrépide, sachant qu'il ressusciterait le troisième jour, qu'il vaincrait ses ennemis par sa mort . et rachèterait de la condamnation ses élus, a cependant été troublé en esprit après la Cène, et il a dit : « Mon àme esi triste jusqu'à la viort.» L'Évangile nous apprend qu'il trembla, qu'il gémit, qu'un ange le t'ortilia dans son agonie et qu'une sueur sanglante découla de son corps... » Ce qu'il y a de mélancolique et tie iioignant dans ces souvenirsiapprochés de la siliialion ntorale où se trouvait Jean Hus , il serait inutile de l'expliquer il ceux qui ne le sentiraient pas. Cette lettre, une lies dernières, se termine par ces mots touchants : " Écrit en prison, tians les fers, la veille du jour de la Saint- Joan-Baplisle , qui a été décapité pour s'être élevé contre la coiruption des méchants. »

Jean Hus -ivail demandé que le calice s'éloignât de lui; le calice ne s'éloigna point.

Le jou!' de la dégradation arriva. Un cardinal présidait le concile; l'empereur était p'/ésent avec tous les princes de rem|)ire el une foule immense était accourue à ce triste spectacle. On disait la messe lorsque Hus arriva, et on le retint dehors jusqu'à ce qu'elle fût achevée, de peur que les saints mystères ne fussent profanés par la présence d'un si grand hérétique. Une table fort haute avait été dressée au milieu de l'Église; là étaient les habits sacerdotaux dont on allait revêtir Jean Hus pour l'en dépouiller ensuite. On le fit asseoir devant celle table sur un marche-pied assez élevé pour qu'il fût en spectacle à tous. Il fit une longue prière à voix basse... Les évoques revêtirent Jean Hus des habits sacerdotaux et lui mirent un calice dans la main comme s'il eût dû célébrer la messe. H dit en prenant l'aube : « On revêtit notre Seigneur Jésus-Christ d'une robe blanche pour l'insulter, quand Hérode le fit conduire à Pilate. »

On lui enleva le calice des mains. Ses habits lui furent ensuite ôtés l'un ajirès l'autre, et sur chacun d'eux les évoques prononcèrent quelques malédictions. On efl'aça les marques de la tonsure. Durant cette douloureuse cérémonie Jean Hus conserva la sérénité de son esprit et de son visage. Luther ajoute qu't^n se voyant dépouillé des dignités de son ordre , Hus sourit avec une fermeté intrépide. Hus avait avancé plusieurs fois , dans ses ouvrages et ses discours, que les marques extérieures du sacerdoce ne con-

stituaient point la dignité du ministère, que les ornements d'un prêtre étaient ses vertus et ses mérites ; or, ces ornements-là, il savait que les mains de ses ennemis, si puissantes qu'elles fussent , ne les lui arracheraient pas.

On posa sur sa tête une couronne en mitre pyramidale oii étaient peints des diables afi'reux, avec cette inscription : L'HÉnÉsiARQiE, et dans cet état les prêtres dévouèrent son âme aux démons; mais Jean Hus recommanda son esprit à Dieu et dit tout haut : « Je porte avec joie celte couronne d'opprobre, pour l'amour de Celui qui en a porté une d'épines. »

Jean Hus dégradé n'appartenait plus à l'Église qui le couvrait jusqu'ici d'une sorte d'inviolabilité légale. Il y a au moyen-àge une horrible hypocrisie qui consiste à dissimuler la justice ecclésiastique derrière la justice séculière, la bouche qui condamne deriière le bras qui frappe. L'Église se lave les mains en disant : « Ce n'est pas moi qui verse ce sang;» non , mais c'est elle qui le fait verser. Les prêtres tenaient à l'ordre séculier le même langage que les Juifs tenaient à Pilate : Noire loi nous défend de tuer personne, 7ion licet nohis occidere quemquam; mais comme il faut que cet homme meure, tuez-le pour nous!

En marchant au supplice, entre quatre valets de ville, Hus aperçut devant le palais épiscopal un grand feu : c'étaient ses livres qui brûlaient.

Hus sourit; levant sa main vers le ciel , il dit avec confiance : Vivo ego in œtenuim, on peut détruire les formes écrites sous lesquelles j'ai manifesté ma pensée , mais ma pensée est éternelle !

Le lieu choisi pour l'exécution était une prairie. Il y avait beaucoup de peuple. En y arrivant Hus se mit à genoux. 11 pria longuement et saintement. Le peuple regardait. On lui demanda s'il voulait se confesser, Hus y consentit. Un prêtre, homme docte , s'approcha ; mais le prêtre ayant insisté sur l'obligation d'abjurer, Jean Hus refusa, disant qu'il ne voulait point acheter l'absolution par un parjure.

Hus voulut parler à la foule en allemand, l'électeur palatin s'y opposa : « Tu n'as point été amené ici , lui dit une voix , pour endoctriner le peuple , mais pour être brûlé. — C'est vrai , dit Jean Hus. »

Ayant obtenu la permission de parler à ses gardes, il les remercia des bons traitements qu'il en avait reçus.

Un poteau ayant été enfoncé en terre , on y attacha Jean Hus. Sa tète fut fixée au poteau |)ar une chaîne souillée de suie. On mit des fagots sous ses pieds. Des bouches soufflèrent pour allumer le feu. Le ciel s'éclaira d'une lumière ensanglantée.

Quelques auteurs, plus ou moins dignes de foi, racontent que Jean Hus, pris sur le bûcher d'un mouvement pro|)hélique s'écria • « Je suis le chant de l'oie, mais après moi viendra le chant du cygne. »

On se demande si, par sa fermeté, sa patience, son austérité morale, la pauvre oie de Bohême ne fut pas pluj grande que le cygne gras d'Eisleben par son génie; si sa voix n'est pas plus pure, quoique moinsélevée ; si sa mort n'a pas chanté plushaut dans lemondequelavieduréformateurheureux... « Pourquoi Luther plutôt que Jean Hus, dit M. Blanqui (de Belle-Isie), Jean Hus, figure bien autrement imposante que celle du moine augustin ; Jean Hus, caractère grandiose, existence ascétique , martyr sublime ! Eslroe donc le succès que nous chanterions dans Luther? Devons-

nous régler nos vénérations sur la victoire et nos oublis sur la défaite? La différence entre ces deux hommes n'est que celle du triomphe h la chute; car l'impulsion réformatrice vient de Jean Hus plutôt que de Luther. »

Jésus-Christ avait dit : Si les enfants se taisent, les pierres

parleront. Ce sont les pierres, les pierres d'une prison

d'Etat, les pierres de Vincennes, de Doullens, du mont

V Saint-Michel, de Belle-Isle qui rendent ici témoignage à

' ', Jean Hus. Touchant hommage d'un martyr à un martyr !

Le peuple avait regardé mourir Jean Hus en silence. Cette

vie admirable s'était enveloppée dans le sacrifice, dans la

prière et dans un voile de flammes. On l'aperçut encore

quelque temps remuant la tête et les lèvres. Puis tout disparut

dans le feu et la fumée. « Seigneur Jésus , je veux endurer

avec humilité cette mort affreuse, à cause de ton Evangile ;

pardonne à tous mes ennemis. » Ce furent ses dernières

paroles.

On n'entendit plus rien , rien que la flamme qui pétillait et le vent qui tourmentait la flamme.

a On ne put rien gagner, disent les auteurs de l'histoire de l'Eglise gallicane, sur cet esprit plein de ses idées. Jean Hus soutint toujours qu'il ne pouvait se soumettre sans agir contre sa conscience, et il fit voir jusqu'au milieu des flammes une fermeté qui prouve que l'esprit de ténèbres a aussi ses martyrs et ses héros... »

Les hommes du parti clérical brûlent encore tous les jours Jean Hus par le consentement qu'ils donnent à la sentence du concile. Cependant les mêmes auteurs ajoutent : « On croyait intimider les disciples par le supplice du maître ; le contraire arriva. La mort de Jean Hus fut comme le signal de la révolte ; toute la secte [irit les armes, donna des combats , remporta des victoires , et les maux qu'elle causa à l'Allemagne durèrent plus d'un siècle. « — Si ce contraire, comme vous dites, arrive toujours; si la persécution, loin d'abattre et de désarmer les idées, leur donne une force nouvelle; pourquoi donc persécutezvous, ô révérends docteurs ? si le feu, au lieu d'éteindre les hérésies dans la cendre des hérétiques, ne fait que propager au loin la lumière de leurs doctrines, pourquoi donc alors les brùlez-vous? Il faudrait répondre k cela.

Après tout, le concile de Constance était fort satisfait de lui-même et de ses œuvres : il avait condamné Jean Hus au feu, mais il avait canonisé sainte Brigitte.

L'Eglise, représentée à Constance par ses mandataires, avait brûlé Jean Hus; elle avait rejeté, même après sa mort, ses os dans le feu et les parties de son corps que la flamme avait oublié de consumer, afin qu'il ne restât plus rien de l'hérétique. Ses cendres avaient été recueillies par la main du bourreau et précipitées dans le Rhin. O justice ! moins d'un siècle était passé sur le bûcher de Jean Hus, qu'un autre réformateur, plus hardi, plus puissant, jette à son tour la pensée de l'Eglise au feu, dans la bulle du pape, en lui criant aux grands applaudissements de la foule : « Bulle, tu as troublé le saint de Dieu ; que le feu éternel te trouble 1»

Jean Hus est une des grandes figures qui jalonnent la route historique du progrès. Il sut défendre courageusement jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort du bûcher, la liberté de discussion, la liberté de conscience, la liberté d'examen contre l'autorité sacerdotale. Sa trace reste mêlée à toutes les protestations qui suivirent la sienne. Devant la haute cour de Versailles, des réformistes qui, eux aussi,

avaient voulu secouer le joug théocratique de Rome, ayant été privés du droit de défence, — notre confrère M. Madier de Monjau trouva d'instinct sur ses lèvres le nom et le souvenir de Jean Hus : « Il fut brûlé, s'écria-t-il, mais il fut entendu ! » Nous avons vu dans quelles limites celte éloquente parole est vraie.

S'ensuit-il de laque nous condamnions la sentence du concile? Nous dirons de Jean Hus ce que nous avons dit de Socrate. Dans une société où l'ordre civil est assis sur le dogme, oii la liberté d'examen ouvre fatalement la porte à toutes les autres libertés religieuses et politiques, où les institutions reposent toutes sur une foi aveugle, sur un consentement sans réserve de l'esprit et du cœur au principe de l'autorité, la doctrine de Jean Hus, si bénigne qu'elle fût à notre point de vue, et malgré le soin qu'il prit de la limiter dans sa défense à des proportions innocentes, devait être frappée par l'Eglise.

Jean Hus était plus hérétique, il faut en convenir, qu'il ne se le croyait lui-même. A l'entendre, il n'attaquait pas les institutions catholiques, il attaquait seulement les abus dont les avait entachées l'avarice ou l'ignorance des prêtres. Cela est vrai ; mais, dans l'ordre religieux comme dans l'ordre civil, toute autorité qu'on discute est une autorité perdue. Il était difficile de montrer la part des faiblesses et des passions humaines dans l'œuvre des successeurs du Christ, sans ébranler parla base l'institution du clergé. La liberté qu'il prenait d'ailleurs d'interpréter par ses propres lumières les Ecritures devait le conduire à d'autres libertés. Mettre l'autorité de la parole au-dessus de l'autorité matérielle des conciles, c'était renverser tout l'édifice visible des croyances.

Quelques esprits honnêtes, mais timides, déplorent qu'un honnne si enflammé d'amour pour la doctrine chrétienne , n'ait point employé ses talents et le pouvoir d'une conscience intègre à l'œuvre de la réforme dans l'Église même, au lieu d'en sortir par l'hérésie. Le traducteur des lettres de Jean Hus fait à cela une très bonne réponse : «La réforme des abus , dit-il, pour être efficace et sérieuse, ne pouvait être accomplie par ceux qui avaient intérêt à les perpétuer, et la corruption de l'Eglise extérieure et visible était alors si profonde que pour la réformer il fallait en sortir. »

Les socialistes peuvent faire aujouru'liui la même réponse à ceux qui leur reprochent de se séparer de l'ancienne société, de ses institutions et de ses lois; ce n'est jamais par ceux qui se lient aux intérêts du passé que l'humanité avance. Si Jésus-Christ n'avait pas renoncé à la synagogue; s'il ne s'était pas mis en dehors , s'il n'avait pas encouru l'excommunication des siens, je doute qu'il eût modifié les abus du sacerdoce juif, mais il n'eût certainement point réformé la loi de Moïse.

Toutes les Églises ont le droit incontestable d'exclure de leur sein les dissidents. Aussi, ce n'est point le jugement prononcé à Constance contre Jean Hus que je blâme , c'est cette alliance impie, déraisonnable, de l'ordre religieux et de l'ordre civil , qui ne permettait pas de condamner les doctrines d'un homme sans brûler sa personne. Le moment viendra, s'il n'est déjà venu, où les honmies reconnaîtront qu'il y a précisément dans la pensée quelque chose d'impersonnel, qui n'appartient qu'à l'humanité et à Dieu.

« Quant à Jérôme de Prague, disent les auteurs de l'histoire ecclésiastique que nous avons déjà citée, il y a encore moins à se récrier contre la sévérité du jugement qu'il subit

à Conslance que contre celui de Jean Hus. Son supplice fut celui (lu l'eu.

Il avait lutté contre la mort par une faiblesse qu'il se reprocha plus tard et qu'il expia de tout son grand cœur, celle d'avoir un instant abjuré les doctrines de son maître et ami, Jean Hus. Il rétracta sa propre rétractation. — « Mais c'est la mort que vous cherchez? — Je l'ai fuie trop longtemps , s'écria-t-il ; c'est tout ce que ma conscience me reproche. »

Voyant un pauvre laboureur qui apportait un fagot pour le brûler , Jérôme s'écria : « 0 simplicité sainte! »

Lorsque le bois fut élevé au niveau de sa tête, comme l'exécuteur mettait le feu par derrière pour n'être pas vu (une délicatesse de bourreau ) : « Avance hardiment, dit Jérôme et mets le feu devant moi ; si je l'avais craint, je ne serais pas ici. »

Ainsi moui'utundes hommes les plus éloquents de son siècle , pour avoir refusé de souscrire à la condamnation de son maître et de son ami , martyr de la liberté des affections!

Ce que les orthodoxes reprochaient le plus aux nouveaux héréli(|ues, c'était d'être dos hommes de rien.

« Quelle lémérilé, s'écriait l'évêqu'" , quelle insolente présomption dans ces hommes d'obscure extraction , de basse naissance, dans ces vils plébéiens, d'oser agiter le noble royaume de Bohême , soulever les barons et

les princes et saper les antiques fondements de l'État, diviser les peuples, provoquer des dissensions entre les citoyens, diriger des bandes armées, s'entourer de satellites, commettre ou du moins occasiduner des homicides et profaner des autels ! »

Comme toujours les autorités mettaient sur le compte de l'idée nouvelle des désordres qui étaient le fait de la résistance.

A la vue de ces supplices dirigés contre la force morale, qui s'accroît au contraire par la persécution même, nous sommes tentés de nous écrier avec Jérôme de Prague, à la vue <lu paysan qui apportait son fagot au bûcher : 0 simplicilas! Vous ne voyez donc pas , imbéciles tourmenteurs,

qu'en brisant les liens de la personnalité humaine, la mort fait passer une idée nouvelle du cerveau d'un homme dans le cerveau de l'humanité !

Page 1