‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 38 sur 49 · LES MARTYRS DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

LES MARTYRS DE LA SCIENCE

GALILÉE. — ANDRÉ VÉSALB. — SALOMON DE CAl'S. — DENYS PAPIN.

Nous l'avons dit ailleurs : l'Église est ennemie de la science.

Ce sont deux révélations qui se contredisent et se ruinent l'une par l'autre.

Au moyen-ftge, toutes les découvertes de l'industrie, toutes les spéculations de la science, foutes les inventions des arts uliles, étaient suspectes de magie; toutes les idées nouvelles inquiétaient la foi. L'évêque Virgilius fut excommunié et condamné comme hérétique pour avoir assuré qu'il y avait un autre demi-monde, longtemps avant que Colomb en eût fait la découverte

Nous voyons la théocratie moderne résister au mouvement et au progrès des connaissances humaines avec la même ténacité que mettaient les prêtres de l'Egypte à lutter contre les innovations Piomélhée n'a rien gagné à la chute de Jupiter.

De toutes les sentences fulminées par l'Rglise contre les découverlesde la science, il n'en estpas de plus significative que celle dont fut atteint Galilée.

Nous passerons sur les services que cet esprit investigateur rendit aux arts mécaniques. Le mouvement réglé et périodique d'une lampe suspendue au haut de la voûte, dans la cathédrale de Pise c'en fut assez pour lui donner l'idée d'une horloge destinée aux observations i.stronomiques. Bien des lampes avaient, avant Galilée, mesuré le temps par leurs oscillations ; bien des pommes étaient lombécs des arbres, avant Newton ; on n'en avait conclu ni à la conslruclion d'une horloge, ni à la loi de l'allraclion des mondes. La nature avertit; mais c'est le génie seul qui iiivenle.

Pour avoir renouvelé la doctrine de Copernic, il arriva plus tard, à Galilée,, ce qui était arrivé ;'i Jean Hus. dans un autre ordre de faits, quand il renouvela la docirine de Wiclillc. Les promoteurs d'une idée échappent quelquefois à la persécution, non que l'intolérance les épargne plus que d'aulres, mais parce que les conséquences descelle idée n'étant point encore connues, on ne leur fait pas l'honneur de \c- croire dangereuses.

-1. 'Église suspectait généralement les observalions astronomiques. Un prédicatiïur avait choisi pour te.Me d'un de ses sermons ce verset qui était à l'adresse du maiire et de ses disciples . « Vhi Galihvi.tiuid slalis aspicienles in cœlum? honmies de Galilée, |)our(|uoi regardez-vous dans le ciel?» Le firmanieni, ce vaste mauu-scril sur lequel le Créateur a tracé les caractères de sa puissance en lettres spleiididcs, c'était une impiété, selon les ecclésiastiques, de le consulter. 11 fallait s'en tenir aux livres approuvés par le Saint- Siège, à la Iradilion écrite. Toute autre recherche était téméraire.

Galilée voulut calmer l'orage qui se formai! contre lui,

en donnant ses raisons ; inutile. L'Église a horreur de la discussion philosophique : elle est condamnée à croire malgré l'évidence. Toutes les démonstrations ne sauraient rien prouver contre le dogme.

Galilée entreprit d'établir que l'Écriture pouvait se concilier avec ses nouvelles découvertes sur la constitution de l'univers. C'était la profession de foi d'un catholique, mais aussi d'un savant qui cherche à ruser avec sa conscience et avec les institutions de son temps. Ces ménagements ne pouvaient satisfaire personne.

Cependant le bruit se répandit que Galilée soutenait cette incroyable doctrine : «Ce n'est pas le soleil qui tourne; c'est la terre. » Pour le coup , l'audace était trop forte. Le savant fut cilé à Rome en personne.

Pour concevoir à quel point la théorie du mouvement de la terre et les nouvelles observations astronomiques étaient désagréables à l'Église, il faut se reporter au premier chapitre de la Genèse. Dans l'idée des Juifs , idée que l'Église s'était appropriée, notre globe était le centre de l'univers. C'est pour lui que les étoiles avaient été faites, c'est pour lui que le soleil avait été lancé dans l'espace. L'égoïsme de notre planète, son indépendance des autres mondes, le satellilisme des autres astres, tout cela était devenu un dogme de foi. Dieu, dans la création , n'avait regardé qu'à notre terre.

A cette prétendue domination du globe terrestre sur tout le système astronomique, la science venait donner de terribles démentis. Elle venait établir entre tous les mondes créés des liens de dépendance auxquels notre terre n'échappe pas plus que les autres astres. En promenant de monde en monde les yeux de l'esprit, elle démontrait que la puissance du Créateur s'était répandue çà et là dans l'espace, et que notre planète, loin d'être le terme de tous les mouvements sphériques, était au contraire soumise aux lois qui règlent la mécanique céleste.

Le système astronomique des Juifs était conforme à leur système religieux et politique. Par un individualisme de race, que l'Église transporta plus tard à ses institutions, le peuple de Moïse s'efforçait de ramener à son histoire l'histoire de tous les autres peuples. C'est en quelque sorte pour lui seul que le monde existait. Il n'y avait de Dieu sur la terre que le Dieu d'Israël. Le genre humain, perdu dans les ténèbres de l'idolâtrie, était, aux yeux des Hébreux, comme s'il n'était pas. Ce parti pris d'exclusion. Moïse l'avait étendu, dans sa Genèse, à la construction de l'univers. Tout avait été fait dans la création en vue de la terre, objet et fin dernière des libéralités du Créateur, comme dans l'humanité tout avait été préparé en vue du peuple juif. Un globe privilégié à une nation privilégiée.

Héritière des traditions juives, Rome, qui avait élargi le cercle, mais qui ne l'avait point efîiicé, Rome accepta cette idée d'un monde solitaire autour duquel gravitait, comme les cardinaux, les évéques, les docteurs, autour du pape, toute l'Eglise des sphères célestes. Ebranler cette idée, c'était, selon elle, ébranler la hiérarchie des puissances qui entretiennent l'ordre dans l'univers.

Il s'élevait contre l'opinion de Galilée une autre difficulté Ihéologique, tirée du mystère de l'incarnation. Comment croire que Dieu ait donné son fds pour racheter le monde, si ce mondo que nous habitons, loin d'être le point central de l'univers, n'est qu'un des innombrables atomes qui tournent et poudroient dans l'inlini? En vain saint Paul

et les docteurs de l'Église d'Orient, placés plus à portée des observations astronomiques, avaient-ils insinué que le sang du Christ, répandu sur le Calvaire, avait été de monde en monde, lavant et régénérant toutes choses. Cette idée, trop grande pour tenir dans les limites de la foi catholique, avait été abandonnée par l'Église. Il fut décidé que Dieu était mort pour les habitants de notre globe, ni plus ni moins.

Les partisans de l'ancienne théologie voyaient toute leur science attaquée par cette théorie du mouvement de la terre et par les conséquences que l'esprit raisonneur ne manquerait pas d'en tirer. Ils résistèrent. Dans tous les temps, il y a deux sciences : l'une vivante, l'autre morte, qui est l'obstacle éternel au développement et aux découvertes de l'esprit humain.

Une assemblée de théologiens, nommée par le pape, porta la déclaration suivante : « Soutenir que le soleil est placé immobile au centre du monde est une opinion absurde, fausse en philosophie et formellement hérétique, parce qu'elle est expressément contraire aux Écritures; soutenir que la terre n'est point placée au centre du monde , qu'elle n'est pas immobile, et qu'elle a même un mouvement journalier de rotation , c'est aussi une proposition absurde, fausse en philosophie et au moins erronée dans la foi. »

En présence de cette déclaration rédigée par des hommes graves , des hommes instruits, selon les lumières du vieux monde, le moyen de s'étonner que d'autres hommes, instruits et graves, traitent aujourd'hui d'absurdes, dans un autre ordre de faits, des doctrines qui , comme celles de Galilée, ont le tort de renverser tous les fondements de leur science? Ce qu'on peut dire sans nuire en rien aux connaissances ni au caractère de ces grands théologiens, de ces grands économistes, c'est qu'ils ne sont pas conformés pour percevoir les idées nouvelles; ces hommes, si considérables qu'ils soient, ont des places mortes sur le cer\eau.

La première impression de Galilée en lisant cette déclaration fut celle de tous les réformateurs qui rencontrent une résistance à leur système : il resta confondu d'étonnement. Les hommes disaient Non, mais la nature disait Oui : qui croire'? Il est clair que Galilée se décida intérieurement pour le témoignage des faits, pour le témoignage de sa raison. La vérité hérétique? Cela le surpassait.

Ruser avec le pape , surprendre son autorisation par un moyen détourné, se couvrir de Rome contre Rome même, Galilée, esprit souple, lin et adroit, l'essaya : malgré ses manœuvres, malgré l'intercession du grand-duc de Toscane, le savant fut déféré à l'Inquisition. Il fallut se rendre à Rome.

Galilée avait alors soixante-neuf ans.

« J'arrivai à Rome, écrit-il lui-même dans une lettre, le 10 de janvier, et je fus remis à la clémence de l'Inquisition et du souverain pontife, Urbain VIH, qui avait pour moi quelque estime, quoique je ne susse pas rimer l'épigramme et le petit sonnet amoureux. »

Quoique la clémence fù! le moindre défaut de ce redoutable tribunal, on eut d'abord quelques égards pour la personne du savant.

«Le père Lancio, commissaire du Saint-Office... me montra, ajoute Galilée , un grand désir que je réparasse le scandale que j'avais donné à toute l'Italie en soutenant l'opinion du mouvement de la terre. »

Ce père Lancio était la personnilication du génie de l'immobilité. A toutes les raisons mathématiques, à toutes

preuves décisives, que le grand vieillard ne cessait de lui donner, il secouait invariablement la tête, et ne répondait pas autre chose, sinon : « Terra aulem in œlernum slabil, quia terra in œlernum slat- »

C'était pourtant un homme savant.

Galilée comparut enfin devant le conseil. — « J'exposai mes preuves, dit-il ; mais pour mon malheur, elles ne furent pas saisies; et quelque peine que je me donnasse, je ne pus jamais venir à bout de me faire comprendre. On coupait tous mes raisonnements par des élans de zèle... Je n'eus pour toute réponse q ue des haussements d'épaules. »

C'estiamême réponse qu'obtiennent encore de nos jours les successeurs de Galilée , quand, au nom des observations de la science, ils défendent devant r.\ssemblée nationale ou devant l'Institut , la loi du mouvement social : il y a pourtant dans ces grands tribunaux \)0litiques des esprits capables, des intelligences ornées ; mais ce sont des moules fermés à la matière des idées nouvelles.

«On m'opposait toujours, dit-il, le passage de l'Ecriture sainte sur le miracle de Josué comme la pièce victorieuse de mon procès. »

Dans tous les temps, on se sert pour refouler les doctrines nouvelles de certaines croyances religieuses , de certains textes obscurs , consacrés par l'interprétation sacerdotale : à ceux qui veulent abolir la misère,

on répond encore à présent par ces mots du Christ : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. »

Galilée céda. Par quels moyens cette soumission fut-elle arrachée ? On a prétendu qu'il avait été mis à la question. Cela semblerait désigné par ces mots rigosum examen qui se trouvent dans le texte de son jugement, et qui, dans le style inquisitorial, n'annoncent rien de rassurant. Ce qui est certain, c'est que Galilée ne se rendit point aux démonstrations du Saint-Siège, mais à la crainte du bûcher. Sans doute, la conduite de Galilée ne fut pas exemgte de faiblesse; nous la trouverons bien mesquine, si nous la comparonsà celle de Jacques Molay, de Jean Uus, de Jérôme de Prague et de tant d'autres qui aimèrent mieux

GODEFHOT CAVAIGNAC.

recevoir la mort que de donner un démenti à leur conscience. La science aurait peut-être le droit de renier à son tour ceux qui l'ont reniée devant les erreurs et les préjugés de leur siècle; mais il ne faut pas exiger des grands hommes plus de dévoùment que ne le comporte leur nature.

On lui dicta son abjuration. « Moi, Galilée, dans la soixante-dixième année de mon âge, étant constitué prisonnier et à genoux devant Vos Éminences, ayant devant mes yeux les Saints-Evangiles que je touche de mes propres mains... j'abjure, je maudis, je déteste l'erreur et l'hérésie du mouvement de la terre. »

A genoux devant Vos Éminences, lisez : à genoux devant l'erreur !

La corde au cou, les pieds nus, Galilée récita , dans la posture humiliée d'un pénitent , la formule que nous venons de transcrire. On rai onte qu'après son abjuration, frappant du pied la terre , il dit tout bas :

E pur si muove , et pourtant elle se meut! »

Et pourtant elle avance cette société que vous voulez comprimer sous des lois stationnaires I et pourtant elles agitent le monde religieux et moral ces doctrines que vous déclarez hérétiques ! et pourtant elles tournent ces institutions auxquelles les ennemis du progrès avaient refusé le mouvement ! toutes les abjurations du monde ne feront rien à cela.

Quoique Galilée soit à nos yeux un lâche martyr, on peut se faire une idée de la violence de sa douleur, en voyant reniée par sa propre bouche une loi qui était la conviction de toute sa vie. Les découvertes de la science rencontrent généralement dans leur auteur un esl)rit moins porté au sacrifice que les découvertes de l'ordre religieux ou social. On peut donner à cela une raison bien simple : les lois de la nature, contredites par l'ignorance, arrivent toujours à triompher des obstacles qu'on leur oppose, tandis que les vérités religieuses, politiques, ou sociales, dont l'évidence est soumise à une démonstration moins sensible, ont besoin de s'aHirmer par le martyre.

Cette expiation achevée, on prohiba les ouvrages de Galilée; on le condarrina à la prison pour un temps indéfini ,

Rutigft

et 011 lui ordonna pour punition salutaire de i(''citcr les sept psaumes de la pénitence durant trois ans.

On se demande quel rapport avaient les sept psaumes de la pénitence avec le mouvement de la terre, et comment Galilée pouvait revenir de son opinion, fùt-elle fausse, en faisant écho aux douleurs de David. Celle manière de réfuter les erreurs me rappelle l'histoire d'un jeune novice qui, ayant été proposer ses doutes en matière de foi à son supérieur, en re(,ut pour toute consolation cette réponse : «Jeûnez 1 »

Galilée vécut le reste de ses jours sous la surveillance de l'Inquisition. Plusieurs fois il reçut de ce tribunal des lettres menaçantes à cause des études auxquelles il s'appliquait encore. Ses liaisons avec les savants d'Allemagne lui étaient imputées à mal. Dans ces solitudes éthérées, qui racontent la gloire de Dieu, cœli enarranl gloriam Dei , l'Eglise craignait toujours que la science n'allât chercher les éléments d'un nouveau culte, fondé sur la révélation matérielle des propriétés infinies.

Accablé d'années et d'infortunes, Galilée observait encore. Il jetait çà et là sur le ciel un regard furtif , regardé qu'il était lui-même par l'oeil de l'Inquisition. A chaque instant , il craignait de voir se rallumer dans l'ombre les restes de ce bûcher qu'il avait détruit par son abjuration solennelle.

Il mourut à 74 ans. On voit son mausolée à Florence. Depuis que le mouvement de la terre a été mis hors de contestation par les calculs de la science , le clergé mondain a profilé de la porte que Galilée lui-même avait ouverte pour accorder le miracle de Josué avec la nouvelle doctrine. Il a dit que Josué , raisonnant au point de vue des connaissances de son temps , avait commandé au soleil de s'arrêter, mais qu'en réalité c'était la terre qui avait fait une pause. Celte explication subtile n'a point satisfait les sévères théologiens, les prêlres à conviciions mornes. Leur foi a résisté aux démonstrations mathématiques. La voûte céleste laisserait plutôt tomber ses caractères de feu, qu'ils ne laisseraient tomber une lettre des Saiiites-Éerilures. Pour ceux-là , ce n'est point la Bible qui a tort , c'est la science.

Au fond, nous avouons préférer l'opiniâtre confiance de ces vieux dans la tradition et l'autorité à un système d'interprétations qui témoigne toujours de l'affaiblissement des croyances. Accommoder la Bible à la science moderne , soutenir que Moïse en donnant à la création six jours de durée a voulu dire six époques, mettre dans le texte sacré le mouvement de la terre à la place de celui du soleil , tout cela est bon au point de vue raisonnable; mais la vraie foi ne s'arrange pas de ces concessions faites à l'esprit philosophi(iue. La saine orthodoxie donne raison au texte de la Bible contre toutes les découvertes de la science; elle dit à la terre : je le défends de tourner, puisque Josué et l'Inquisition ont dit que tu ne tournais pas 1 Elle dit aux fossiles que la géologie tire des entrailles du globe : « Vous en avez menti ; rentrez dans les profondeurs du néant; le monde a été créé en six jours; c'est écrit I »

Un fait bien digne de remarque et qui n'a pourtant pas été observé , c'est que les découvertes scientifiques suivent les tendances religieuses, philosophiques, sociales de l'humanité. Au xvi" siècle, la lutte était entre le principe de l'autorité et le principe du mouvement; — Galilée décQUvr<' Ip inonvenifnt de la terre,

A côté des sciences exactes, positives, expérimentales, il y avait au moyen-age des sciences qui, sous un voile d'illusions, recouvraient cependant des éludes sérieuses; nous voulons parler des sciences occultes.

Ce que l'autorité sacerdotale reprochait à ces sciences, c'était de renouveler le principe de l'idolâtrie, le culte des éléments. Les statuts synodaux de l'Église de Lyon articulent d'autres griefs , ils accusent les savants de vouloir parvenir par leur propre sagesse, sans l'intervenlion du Médiateur, à la connaissance des lois de la nature et à la vision de l'essence de Dieu.

Ce groupe des sciences occultes a inquiété l'Eglise pendant des siècles. Comme pour le fait d'hérésie , elle eut recours au bras séculier, c'est-à-dire à tous les moyens d'extermination. On sait avec quelle rigueur la justice d'alors procédait contre les astrologues , les alchimistes , les sorciers. Le parlement de Toulouse en 1572, en condamna d'un coup quatre cents, qui furent livrés aux flammes. La supposition d'indulgence envers de tels criminels était un affront que les cours de justice ne supportaient pas aisément. > Bèze , écrit Florimond de Kemond, n'était pas bien informé, lorsque en sa chaire il taxanaguères notre parlement de Bordeaux d'incrédulité et de peu de foi, parce que nous n'osions condamner les sorciers à mort; nos registres témoignent le contraire , et les arrêts célèbres que j'ai recueillis montreront qu'il n'y a Parlement en France où on les traite plus sévèrement qu'au nôtre. » Le parlement de Paris se vant:iit d'avoir condamné en trois mois un nombre presque innombrable de ces malheureux, mimerum pêne innumerum.

Cette violence de répression ne nous étonne pas. La forêt des sciences occultes, selca selcaç/iiia était réellement , dans ces âges d'ignorance et de persécution religieuse, l'asile de la liberté de pensée.

Ce que l'Eglise poursuivait dans ces sciences illicites , c'était en apparence le merveilleux, la fable , la chimère , l'intervention du diable, mais c'était surtout et en réalité le principe des connaissances humaines.

Quand l'Eglise tolérait l'exercice d'une science, la médecine, par exemple, elle mettait des obstacles au développement des lumières et gardait, si l'on ose ainsi dire, l'entrée du lem|)le. En tout, elle protégeait la tradition, l'autorité, contre l'esprit d'examen , d'observation et d'expérience. Elle ne permettait de regarder la nature qu'à travers les lunettes de l'antiquité.

Au moyen-âge, le fondement sur lequel reposent aujourd'hui toutes les études médicales, l'anatomie, n'existait pas. Un préjugé religieux , transmis de l'Inde et de l'Egypte , protégeait le cadavre contre la curiosité des observateurs. Il y avait les défenses les plus sévères contre quiconque lèverait le voile de la mort sur la construction du corj)s humain. Ce voile, André Vésale le déchiia et paya de sa vie une si audacieuse entreprise. Il osa disséquer l'homme que n'avait pas disséqué Galien.

Galien avait imaginé une anatomie basée sur les fonctions vitales. Ses conjectures passaient dans la science pour des oracles. Quand .\ndré 'N'ésale eut mis la main au cadavre , la nature consultée dans le mystère et la profondeur des organes, comme l'antique sibylle dans son antre, donna [jIus d'un démenti aux calculs de Galien. L'école se récria. Galien s'était trompé , la chose était évidente: "Vésale je dit; mais un Svlvius lui répunilit ; Il vaut mieuN

Anmi "^îïïkLi

dp: la libkrte.

croire que la nature a dévié , quc. de mettre en doute i"infaillil)ilité du médecin de Pergame.

Comme Galilée, André Vésale périt victime du dogme de l'autorité, qui comprimait alors la science, la religion, 1.1 politique.

On avait beau faire, le voile du temple était décliiré. La tradition avait tort devant le cadavre. « Quelque grand que fût le génie de Galien, dit le savant M. Serres, comment eùt-il pu déduire avec précision la forme et la disposition des organes de lliomme de la disposition et de la forme des organes des animaux? On alla donc en avant : on décomposa l'homme, on sépara les unes des autres les parties qui entrent dans sa composition : cette séparation opérée, on les étudia isolément et collectivement en les considérant sous toutes leurs faces, et de ce labeur immense, sortit enfin l'anatomie descrijjtive de l'homme, ce miracle que l'on enfouissait depuis des siècles dans des tombeaux sans le voii'. «

C'est une grande erreur de croire que le sentiment religieux soit intéressé à conserver l'ignorance. A peine le sceau, que la main des anciens cultes avait posé sur le cadavre, fut-il brisé par la main de la science, que loin de protester contre Dieu, l'anatomie amena les esprits éclairés à reconnaître d'enthousiasme l'existence d'une cause s.tprême. Une grande voix sortit de l'étude des organes dévoilés par le scalpel, une voix qui rentlait hommage au Créateur. Le culte intérieur que fit naître la contemplation de l'honmie fut exprimé par ce peu de mots : Construclio hoDiinis enarrat (jlun'am Iki, la construction de l'homme raconte la gloire de Dieu ! »

Mais il faut bien le reconnaître, l'Église se souciait médiocrement de cette révélation nouvelle; elle tenait fort peu à ce qu'on adorât Dieu dans ses œuvres, si on devait cesser, un jour, de l'adorer dans les rits du temple; le livre des mystères de la nature, ouvert par la main de Vésale et de (îalilée, ne faisait que provoquer ses défiances, si ce livre devait porter atteinte \ l'autorité des Écritures. No venait-elle pas de condamner un Pierre d'.\pono, pour avoir osé dire, l'héiétique ! le nécroman ! « que les œuvres de charité et de médecine étaient plus agréables à Dieu que le sacrifice de l'autel ! »

Quand l'heure d'une idée est venue, elle trouve partout des auxiliaires. Nous avons vu tout à l'heure le système de l'immobilité Ihéocratique venir s'(''('rouler devant le mouvement do la terre; maintenant c'est un cadavre qui se dresse devant l'autorité scientifif|ue et religieuse, qui dit à Galien : Tu l'es trompé ! qui dit aux puissances ecclésiastiques : au lieu d'adorer Dieu dans la lettre, adorez-le donc dans ses o'uvres, adoro/.-lc dans l'esprit et la connaissance des lois qui président à la structure de l'univers, à la composition de l'honmie !

Après avoir fait à l'homme une loi de la connaissance de lui-même, -/vo'n Gi-j.j-'.i, toutes les religions avaient reculé devant les conséquences du problème; elles avaient enveloppé dans les bandelettes de la foi l'humanité, conuTie une momie. Vésale repoussa d'une main téméraire les ténèbres dont on avait couvert la figur(^ de la mort : il secoua ce voile de terre sous lequel on s'empressait de dérober le mystère de la conformation humaine ; au cadavre pressé de retourner, entre les mains de l'Église, à l'état de poussière, il s'écria : « Arrête 1 j'ai besoin d'appreudre de ta bouche muette les secrets et le mécanisme de la vie 1 »

Vésale venait de découvrir un nouveau monde, l'honmie.

L'admiration fut universelle. Les élèves accoururent de toute part à ses leçons. L(!s professeurs descendaient de leur chaire pour l'entendre. Appelé à la cour de Madrid, oii allluaient les trésors du Nouveau-Monde, Vésale, qui était de Bruxelles, vécut au milieu des honneurs et des plaisirs.

Cependant l'Inquisition le guettait. Il ne devait pas être dit que cet homme eût impunément soulevé les voiles de la nature.

André Vésale, loin d'amoindrir les dangers de sa découverte, en s'enveloppant dans le respect des pratiques religieuses et des gens d'église, irrita les moines espagnols par ses éternelles plaisanteries sur leur ignorance, leur costume et leurs mœurs. Tout cela demandait une expiation.

On profila, pour le perdre, d'une circonstance malheureuse. Un gentilhomme de la cour ayant succombé, André Vésale fit l'ouverture du cadavre pour rechercher les causes de la mort. Le bruit courut qu'au moment où le scalpel avait touché le cœur, le gentilhomme avait fait un mouvement et donné signe de vie. Si invraisemblable que fût cette histoire, elle fit fortune. L'Inquisition demanda la mort du coupable.

Philippe II obtint difticilement que la peine fut commuée en un pèlerinage à la Terre-Sainte. Après une traversée laborieuse et un pénible voyage, André Vésale revenait, quand, surpris par une tempête, il fut jeté sur les côtes de l'île de Zante, oîi il mourut (h^ faim.

Je me figure, d'après les idées du temps, la voix de la nature s'adressant à ce malheureux naufragé dans une île déserte : — « Pourquoi m'as-tu regardé? D'où te vint cette audace de plonger I'omI dans le mystère de l'organisme humain que tes semblables avant toi avaient respecté? Exi)ie maintenant la j)résomption de tes éludes. Les lois t'ont condamné; mes fiols n'ont plus voulu porter un si grand coupable; ils t'ont jeté à la terre, qui elle-même refuse de te nourrir. Meurs ! »

André Vésale aurait ré<'lanu' par son absence, s'il eût été oublié dans notre martyrologe. Le lien entre la science et la liberté a été indiqué , il y a dix-huit siècles, par cette admirable parole de Jésus-t^hrist : « Vous coimaîlrez la vérité, et la vérité vous délivrera ! «

De toutes les sciences , il n'en est pas (pii touche de si près à la solution du principe deliberti'; que l'anatomie et la phy.<iologie. Comme le disait notre giand Balzac dans les pro])hétiques accès de la maladie qui le conduisit au tombeau : « La philosophie de l'avenir sera une physiologie perfectionnée »

C'est aux sciences naturelles que les croyances épuisées démanchant aujourd'hui les éléments d'une rénovation religieuse.

Nous ne toucherions jamais le terme de notre voie douloureuse , via <io/or«ia, si nous nous arrêtions à tous les hommes qui ont soull'ert pour accroître le domaine de nos connaissances et de nos moyens d'action sur la nature.

Une lettre attribuée à Marion Delorme , publiée il y a quehjues années dans un recueil littéraire, a vivement ému les imaginations sensibles. La célèbre courtisane visitant l'hospice de Bicêtre, afl'ecté dès lors au service des fous, aurait rencontré dans cet enfer de l'esprit, parmi toutes les figures du délire, un homme qui l'intéressa. La folie de cet homme élaitdouce et tranquille ; elle consisuit àdire qu'avec

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un peu de vapeur, soumise à certaines lois de la mécanique, on remuerait les bateaux sur les fleuves , on ferait marcher sur terre les voitures. Le malheureux se plaignait de l'injustice des hommes qui l'avaient enfermé, sans se donner la peine de vérifier ses calculs. Il montrait des plans tracés sur le papier. — Je ne sais si cette infortune est vraie : ce que j'affirme , c'est qu'elle est conforme à l'histoire de tous les inventeurs. Les anciens avaient imaginé un Prométhée cloué sur le roc et dévoré par un vautour; il manquait à l'idéal de la science un Prométhée dans une loge de fou. En personnifiant de nos jours la découverte de la vapeur dans un homme traité de monomane, par son siècle et enfermé comme tel , la fiction n'aurait fait qu'obéir à la tradition invariable des temps anciens et modernes. L'humanité ne s'initie que par le sacrifice aux vérités nouvelles qui doivent fonder sa grandeur sur le globe.

Au reste, que l'idée du moteur auquel obéit de nos jours toute l'industrie ait pris naissance dans une loge de fou avec Salomon de Caus, dans un cachot avec le marquis de Worcester, dans l'exd avec Denys Papin , ou dans les embarras de fortune et les luttes domestiques avec James Watt, cette découverte est orthodoxe; elle a été baptisée par la souffrance.

Tout en rapportante la France, avec M. Arago , l'initiative d'une création qui doit renouveler le monde, nous nous garderons bien d'en ariêter tout le mérite sur un nom , Salomon de Caus, Worcester ou Denys Papin ; de telles découvertes qui demandent le concours de plusieurs hommes et de plusieurs idées tiennent en général au génie des siècles Depuis longtemps l'activité humaine cherchait à s'affranchir du joug de la pesanteur et de la domination des distances; or, quand un besoin est dans la science, il finit presque toujours par s'ouvrir une porte de sortie. Cette considération n'affaiblit en rien les titres de Denys Papin à notre reconnaissance nationale; les anciens avaient élevé parmi les dieux les inventeurs de la bêche, de la faucille et de la charrue; quelle place auraient-ils donc donnée dans leurs adorations à celui qui découvrit le moteur de nos vivantes machines? Eh bien, il nous en coûte de le dire, cet homme qui à Thèbes, à Athènes, à Rome, après avoir subi l'exil et l'injustice de son siècle , eût du moins reçu les honneurs tardifs de l'apothéose, n'a pas même chez nous une statue.

La ville de Blois, fière d'avoir donné le jour à cet inventeur célèbre (nous y avons vu la maison où Papin est né), devait ouvrir une souscription pour réparer à son égard les rigueurs de la proscription et de l'oubli. La statue allait s'élever parles mains du sculj)teur David; il avait été convenu que cet hommage national , cet ex-volo de l'industrie serait placé sur le pont qui domine la Loire; les bateaux à vapeur, forcés d'incliner leur tuyau mobile pour s'engager sous la grande arche centrale, auraient en quelque sorte salué de la tète le père de notre motlerne navigation.

Ces intentions n'ont pas eu de résultat; les honneurs promis à Denys Papin ont été différés; la statue est restée dans le cerveau de l'artiste. L'obstacle devant lequel on a reculé, le voici : le haut du pont est occu])é par une élégante aiguille de pierre surmontée d'une croix defer. Le clergé de la ville n'a pas voulu consentir à déplacer le signe des croyances religieuses. Peut-être a-t-il vu, dans la substitution delà statue de Denys Papin h la croix du Sauveur, une jmage triste, mais réelle, du mouvement de l'industrie qui

va remplaçant çà et là les créations du passé , les monuments de la foi catholique.

Cette opposition cédera : il est temps de reconnaître que les grands hommes rentrent , eux aussi , dans les desseins de la Providence. Denys Papin était protestant ; vivant, il fut chassé de son pays par la révocation de l'édit de Nantes; exilé, il a découvert une force motrice qui a fait révolution dans le monde industriel; c'en est assez, sans doute, pour que l'intolérance se refuse à amnistier sa tombe. Le génie qui sert les intérêts de l'humanité est pourtant orthodoxe ; Dieu est avec la vapeur; car Dieu est avec tout ce qui féconde la puissance de l'homme sur le globe.

O ville de Blois, toi qui as donné aux idées généreuses des marques de sympathie, toi qui as couvert dans ces derniers temps de tes suffrages les doctrines proscrites, tu dois encore deux statues à deux martyrs de l'intolérance religieuse, l'une à Denys Papin, l'autre à l'abbé Grégoire !

Il y aurait de la barbarie à calomnier ces puissantes machines dont la vapeur, âme matérielle de l'industrie, soulève à cette heure les bras gigantesques. Les machines sont socialistes ; si par suite de l'incurie des gouvernements et de l'imprévoyance de notre régime social, ces travailleurs d'acier font tout à coup une désastreuse concurrence aux ouvriers de chair ; si les machines jettent la perturbation dans les classes laborieuses dont elles remplacent les forces; si la vapeur supprime avec l'activité humaine , les moyens d'existence, c'est un mal sans doute , mais un mal transitoire; derrière ces désastres passagers, derrière ces ruines, très regrettables sans doute , que l'industrie sème sur le chemin de l'avenir, le philosophe entrevoii un résultat heureux, une conquête nouvelle, une augmentation de bienêtre pour les masses ténébreuses qui aspirent aux bienfaits de la société.

Augmenter la |)roduction et la consommation; réaliser cette pierre philosophale de l'économie politique, la vie à bon marché; délivrer les bras de la servitude de la matière; appoiter aux forces humaines , jusqu'ici courbées par les lois de la pesanteur, quelque relâche; développer, avec le repos, avec le bien-être matériel, les conditions morales du perfectionnement et de l'éducation publique; tels sont les services que les machines, filles de la vapeur, sontappelées à rendre, surtout lorsque à cemoteui industriel déjà si puissant, se joindra un autre moteur bien autrement énergique : le principe de l'association et la liberté du travail.

Le dévoùment croît dans l'humanité avec la civilisation qui monte. Nous avons vu dans le règne animal et dans l'état sauvage le dévoùment, borné auxfonctions naturelles qui assurent la conservation de l'espèce. A mesure que la société se fonde, non seulement les forces humaines concourent librement à ce vaste sacrifice d'oii sortent les richesses de la production; mais encore les forces brutes , mais les éléments et les machines, prenant en quelque sorte une àme, une volonté, dans le mouvement général des intelligences, se dévouent à leur manière sur l'autel de l'industrie; on les voit alors s'enchaîner au travail de l'être qui tient la place de Dieu, à ses conquêtes sur la matière; l'univers n'est plus qu'un vaste atelier où tout concourt par l'immolation et le martyre au développement de la liberté humaine.

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