LES SOCIALISTES AVANT LE SOCIALISME
SAVONAROLE. — CAMPA\ELI,A. — THOMAS MORl'S. — JORDA>0 IIUI'NO.
« J'ai oublié de dire que nioy étant arrivé à Florence, allant au devant du roy, allai visiter un frère preselieur,appelé frère ^«fconyme, demeurant à un couvent réformé honune de sainte vie, comme on disoit, qui quinze ans avoit demeuré au dit lieu. Il avoit toujours assuré la venue du roy de France, disant qu'il étoit envoyé de Dieu , pour châtier les tyrans d'Italie et que rien ne pouvoit résister ni se défendre contre lui. Avoit dit aussi qu'il viendrait à Pise et qu'il y entreroit , et que ce jour mourroit l'État de Florence; et ainsi advint; car Pierre de Médicis fût chassé ce jour. Et maintes autres choses avoit preschées avant qu'elles n'advinsscnt , connue la mort de LaurentdeMédicis. Ilpreschoit encore que l'Éta de rEf,'lise serait réformé i)ar l'épée. Cela n'est pas encore advenu; mais il en fut bien près. Le frère maintient encore que ce sera. Plusieurs le blâmèrent de ce qu'il disoit que Dieu lui avoit
révélé ces choses; d'autres y ajoutèrent foi; de ma part, je le répute bon homme. »
C'est dans ces termes que Philippe de Comines parle de Savonarolc.
On s'étonne aujourd'hui en France de voir une République gouvernée par des royalistes ; le monde eut sous les yeux, -i dater de Constantin , un spectacle bien autrement sinfîulier, celui d'une église chrétienne gouvernée par des ntéréls païens, des doctrines païennes, une raison d'État qui était renouvelée du paganisme.
Le résultat d'un état de choses si contradictoire fut d'attirer la persécution sur tous leshommesqui avaientsérieusement embrassé la croix et qui en pressaient les conséquences,
LES FRIiRFS BANDIF.RA.
sur tous les croyants qui, dans leur opposition naïve, réclamaient contre les tendances païennes du gouvernement ecclésiastique, contre l'alliance de l'Eglise et de l'État.
Savonarole fut de ceux-là. Il est mort, comme Jean Hus , victime de la conspiration des papes et desévêques contre la foi (lu Christ.
Nous avons un grand duel hisloiique à raconter, celui de Savonarole et de l'Église romaine. Le moine n'est pas seulement un orateur, c'est une idée; c'est le dogme chrétien , c'est l'Évangile qui lutte contre les tendances ducatholicisme , idolâtre. Savonarole a-
vaitla figure de sa mission : quel conlrasle au milieu de Florence sensuelle et profane , que le visage pâle et décharné de ce frère !
Son crâne dévasté surmonte une figure ascétique dont les joues sont dévorées par des jeûnes ardents, dont l'œil bleu raule dans uneorbite osseuse. Son éloquence ressemble à son visage : Savonarole est l'homme des épouvantements bibliques; quand il lève sur Florence, comme pour la maudire, ses mains décharnées, ses mains à travers lesquelles passe la lumière ; quand il tire de sa poitrine mortiliée une voix sourde et caverneuse, qui crie sans cesse: Malheur!
malheur ! il faudrait être sourd pour ne pas reconnaître dans celte voix le dernier râle de la foi chrétienne. L'Kglise évangélique , si diliérente de l'Eglise romaine , est là qui se lamente, qui menace, qui tonne, qui rappelle à elle ses enfants avec les déchirements d'entrailles d'une mère abandonnée.
Florence avait été une des premières villes de l'Italie à entrer dans le mouvement de Rome. La liberté n'y existait plus que de nom. Le libertinage était au comble, un libertinage classique et littéraire, qui vivait sur une fastueuse imitation de l'antiquité.
C'est dans ces circonstances que du couvent des dominicains sortit une voix, qui criait : Réforme! Réforme!
Prenant les vœux de son cœur et de sa raison pour une révélation divine, frère Jérôme Savoranole annonçait comme prochaine une ère nouvelle de foi religieuse et de liberté. Il se croyait envoyé d'en haut pour introduire une réforme, dans l'Église et dans l'État. Devant les seigneuries de Flo-
rence et tous les citoyens assemblés, il prêchait la crainte de Dieu, l'amour de la République, l'oubli des injures passées, l'égalité des droits pour l'avenir. Cet homme était le représentant du socialisme chrétien. Savonarole rencontrait un obstacle à ses desseins dans l'influence des Médicis , ces païens de la Renaissance. Ils cherchaient à ramener dans la politique, dans les ai'ts, dans les lettres, dans les institutions sociales, le principe des jouissances sensuelles que le Christ avait combattu par sa mort. Savonarole se déclare leur ennemi; aux séductions princières de ces hommes, il oppose son aulorité morale. Pendant des années , Florence, enveloppée dans la robe blanche du frère dominicain, ne connaît d'autre loi que celle de sa parole.
Amis et ennemis, fous confessent que ce fut une des grandes lumières de son siècle, un des apôtres de l'humanité.
Après avoir traversé sans goût les études de l'antiquité païenne, après s'être détaché d'Aristote qu'il accusait de sécheresse, Savonarole n'avait plus qu'une lecture , mais continuelle : la Bible.
C'est dans l'intérieur du cloître, parmi des touffes de rosiers, que Savonarole fit d'abord entendre cette parole qui avait le parfum des roses de Damas. Son éloquence avait le don des larmes. A sa voix, les cataractes du cœur s'ouvrirent. Bientôt l'étroite enceinte ne suffit plus à l'aftluence des auditeurs. Il passe de l'intérieur du cloître dans l'église de Maria Novella, puis dans une autre , et toujours les larmes coulent, et toujours le vaisseau est débordé par la foule qui croît, qui monte, qui se précipite audevant de ses discours. L'ancienne cathédiale de Florence, quoique vaste et majestueuse, est elle-même impuissante à contenir les flots decelte multitude.
Nous avons entre les mains un livre écrit par Savonarole dans le silence du cloître, en face du crucifix devant le- ((uel le frère prosternait ses méditations et ses veilles : eh bien, à côté des sermons du dominicain, ce livre, Triumphus crucis, est aujouid'liui lettre morte. Ce n'est point dans ses écrits, quoique empreints d'une piété rêveuse et enthousiaste, qu'il faut chercher Savonarole, c'est dans les accents passionnés de cette voix qui retentit d'écho en écho sous les voûtes monumentales du cloître ou de l'église, qui remue les entrailles, qui tord les cœurs, qui frappe les imaginations par les figures charnelles d'une éloquence biblique. Il faut l'entendre s'écrier en langue vulgaire : « Convertis-toi, Florence... Fais ce que je t'ai dit : crucifie-moi, lapide-moi! Fais ce que je t'ai dit : lue-moi! Je mourrai content J'ai tout fait pour toi, parce que je t'aime à la folie. O mon Dieu ! ô mon Jésus crucifié I oui, je suis fou de ce peuple : pardonnez-le-moi. Seigneur! »
Savonarole n'est pas seulement un prédicateur admirable, c'est un tribun chrétien , Gracchus sous une robe de moine.
Florence, cette ville corrompue, devenait de jour en jour la plus modeste et la plus pieuse de l'Italie. Comme les courtisanes amoureuses, elle détachait ses voiles, ses ornements de tête, ses robes chargées de broderies et de fleurs, pour les jeter sur les pieds saignants du Crucifié. La lutte fut surprenante. Savonarole résiste seul à Florence, à son siècle, h l'humanité, qui veut sortir du dogme chrétien; il résiste à l'Église romaine, qui, pactisant avec l'ancien monde, se prête, malgré ses paroles, à la ré.surrection de la chair dès cette vie. Il arrache fi la peinture de la Renaissance
son pinceau tout trempé de couleurs païennes; il décliir dans les mains du rhéteur des pages entachées de figure grecques ou latines; il veut chasfer de l'école les fau dieux. Un instant, il fut sur le point de l'emporter; l'homm allait vaincre le siècle, arrêter à la doctrine du Christ 1 mouvement des arts, des lettres, des oi)inions religieuses c politiques. On n'avait jamais rien vu de semblable. Déjà ui bûcher est dressé sur la place de Florence : la main di moine va brûler la poésie profane, l'art profane, la beaut profane, brûler le paganisme en effigie, brûler la cour d Rome, brûler la raison d'État, brûler l'alliance impie di Christ et des royautés temporelles. Ce vaste aulo-da-fé d'ui monde a quelque chose qui étonne. Le feu prend au bù cher, et consume tout cet édifice d'anathèmes. aux applau dissements du peuple, qui crie : Vive Jésus 1
Désormais le moine se fait tribun. Ame d'un peuple, i possède la ville par sa parole ; il fait des lois ; il lit à la ca thédrale, devant le peuple assemblé, une constitution lépu blicaine. Sans avoir de titre officiel, il dispose d'une auto rite sans bornes. Cette autorité, la réforme que Savonaroh venait d'introduire dans l'Église et dans l'État, lui susciten de nouveaux ennemis. Tous les partisans des Médicis, tou: les amis du pape, tous les libertins, tous les fils de famille tous les ordres religieux qui vivaient dans le relâchement tous les privilégiés qui avaient un intérêt considérable l maintenir les abus, se tournent contre Savonarole et contr* ses doctrines. Il fallait la toute-puissance de celte voix aimée pour résister à une coalition si forte. Mais quand poussé comme le cheval du Christ, cavallo di Christo, par l'éperon invisible de son maître, il se précipitait dans l'arène les naseaux fumants, Savonarole renversait tous les obstacles qui se rencontraient sur sa route.
Cependant l'orage se formait de moment en moment. A Rome, l'irritation était extrême. Un moine, Mariano As Genazzano, dans un sermon qu'il prêchait devant le sacre collège, s'était tourné vers le pape en s'écrianl : « Abscinde. abmnde hoc munalrum ah Ecclesia Dei, retranchez, retranchez ce monstre de l'Église de Dieu. » Tout le monde avait nommé Savonarole.
L'excommunication ne se fit pas attendre. Savonarole U brave. Après un silence, il remonte dans la chaire pour les fêtes de Noël , attaque devant une assemblée plus nom-! breuse que jamais les procédures intentées contre lui et toute la conduite du pape qui les dirigeait. Ce pape était Alexandre VI : jamais Dieu ne fut plus monstrueusement représenté sur la terre.
Sommé de comparaître à Rome, Savonarole sourit: «Ouoi donc! s'écria-t-il, un mauvais pape pourra bouleverser toute l'Église, s'il le veut, et ses injustes sentences vaudront quelque chose? Toutes ces excommunications sont aujoui"d'hui au plus offrant, et pour quatre livres, le premier venu peut faire excommunier qui bon lui semble. »
Quand on trouve de ])areillcs accusations contre Rome, jusque dans la bouche d'un moine, on peut en conclure que la voix de Jean Hus n'avait pas été étouffée dans les llammes.
Cependant l'inllucnce du dominicain ne suffisait plus à contenir les partis qui agitaient la ville. Les Médicis voulaient reconquérir leur autorité. D'un autre côlé, une religion épurée aux lumières de la raison et de lu morale ne convenait guère à un peuple sensuel, qu'on avait habitué à. croire par les yeux. Le clergé s"oj)posait à une réfonne qui,
DE LA LIBUUTE.
en le rapprochant de Jésus-Christ, l'éloignait de Rome et (les intérêts matériels de l'Église. On vit alors les prêtres refuser les sacrements et la sépulture à ceux qui suivaient les prédications de Savonarole.
Plus chrétien que le chef de l'Église catholique, le frère ne cessait, dans ses sermons, de reprocher à la papauté son retour au paganisme, le scandale qu'elle donnait à l'humanité, les démentis dont sa conduite affligeait les doctrines et les vrais disciples du Maître. Saint Pierre avait renié le Christ jusqu'à trois fois : son successeur le reniait yolontair(!ment et toujours.
Comment discul|)er Rome de cette accusation de retour à ses anciens dieux? Les faits parliMit avec Savonarole. On ne voit pus sans surprise un cardinal Bessarion écrire sous la pourpre : « Notre père s'est envolé aux cieu.x, dans un lieu de pureté, pour y danser avec les dieux célestes la danse de Bacehus, » Est-ce lî» le langage d'un prêtre de Jésus-Christ? Plus tard, au couronnement de Léon X, on ne voit pas sans moins d'étoniiement figurer dans la Ville sainle des statues d'Apollon, de. Mercure, de nymphes, avec un grand nond)re d'insciiptions mythologiques qui célébraient la prise de possession du Saint-Siège. Cette alliance du sacré et du profane, de l'élément chrétien ci de l'élément païen, alliance masquée jusque-là du moins dans les formes, devait arracher des plaintes et des gémissements h. toutes les consciences qui étaient demeurées pures dans la foi. C'était l'abomination de la désolation introduite dans le lieu saint. Ceux qui cherchent à justifier les chefs de l'Eglise, nous disent que sous cette couche mythologique Rome allait trouver l'art, et l'art sous des formes ilont l'école chrétienne ne pouvait encore lui offrir que des ébauches, l'art de Michel-.^nge , de Raphaël et du Titien. « Est-il donc surprenant, s'écrie un histoiien catholique, M. .\udin, que pour dérobera raiiliquité ses secrets, l'intelligence se soit faite païenne? » Non sans doute; mais déclarer que cette renaissance mythologique était nécessaire, c'est avouerque le christianisme était inconq)let, qu'il n'avait pas en lui-même les moyens de satisfaire aux con ditions nouvelles du dévelo|)pement de l'esprit humain, puisqu'il est obligé dedemander ce complément à son ennemi, au vieux paganisme détiùné par Constantin.
La rédemption de la pensée humaine par la forme, c'est l'œuvre pittoresque du seizième siècle; mais, aux yeux d'un chrétien comme l'était Savonarole, il n'existe d'autre rédemption que celle de la cioix. Figurons-nous donc le moine de Florence mijins comme un homme de progrès que comme un homme de résistance, mais de résistance sincère et désintéressée; nous comprendrons alors ses cris d'angoisse, ses emportements contre Rome, la ville des scandales mythologiques, la grande Babylone des nations, la prostituée des temps modernes. Il veut i-amener l'Eglise, son siècle, l'humanité, aux institutions ehrélienncs, à la foi des douze pèchcuis, au signe de l'égalité, à la réforme des richesses, au rctranehemenl îles abus et des superiluités mondaines. L'Eglise deUieu, répétait-ilsans cesse, a besoin de réforme; elle sera fustigée; elle sera renouvelée ; Rome, la lêle de l'Eglise, sera lasée ; sous ce rapport Savonarole préludait à Luther.
Savonarole criait aux riches: « Apportez-moi des grains, du vin, des vêtements, pour ce pauvre peuple qui soutire de la faim, de la soif et du froid. » Ses connaissances Ihéo- |(>!ji()ues aviiit-nl fait place à des éludes politif(ues: le prè
tre s'était absorbé dans l'homme d'Etat. Seulement il mêlait toujours l'Evangile et le langage figuré des cloîtres à ses doctrines sociales. Il parlait de salut, de rémission, de rédemption populaire, de résurrection dès cette vie.
Les factions civiles et religieuses ne cessaient de remuer contre lui. Savonarole crut devoir intimider les rebelles et sans doute aussi menacer Rome, en faisant un acte de sévérité. Le sang coula.
Prophète, juge, magistrat, législaleui, dictateur spirituel d'une des premières villes de l'Italie, aucune couronne ne manque au front du moine llorentin, pas même celle du martyre.
Après avoir vaillamment résisté aux factions, à l'aristocratie, au clergé, Siivonarole était tombé entre les mains de ses ennemis, les prêtres, les Médicis et le mitiuto popolo qui obéissait, sans le savoir, aux inlluences de l'aristocratie llorentine; alors commença son interrogatoire. On dit qu'au premier lourde corde ( c'était alors la manière d'interroger) Savonarole sentit son courage faiblir.
Cette faiblesse n'atteignit point sa mort qui fut belle. Ayant soif, il demanda à boire ; le geôlier lui ap|)orta un verre d'une malpropreté dégotitante, mollo scifo e feleiite; le frère le repoussa du coude. Alors un citladino prit le verre, alla le laver et l'ott'rit plein jusqu'au bord d'une eau fraîche à Savonarole qui remercia. 0 inconstance des amitiés populaires! Florence vit sans intérêt cet honniie, naguère le Dieu de la ville, tomber au milieu de ces mêmes flammes oii le moine, dans le temps de sa grandeur et de sa puissance , avait jeté le paganisme renaissant; elle l'entendit d'un cœur sec pousser avec détresse ce même cri de : Jésus I Jésus ! au(|uel la multitude avait fait écho dans un jour de victoire. Or, Jésus ne vint pas : il fallait i|ue les destiiiées de l'humanité s'accomplissent; il fallait que Dieu qui, selon le dogme catholique, avait laissé mourir son propre fils pour le salut du monde , abandonnât eut homme au courant de son siècle.
Savonarole fut le dernier chrétien ; il venait tl'écrire son Triwiiphus rrucis au moment oii la croix allait disparaître derrière les nuages de la Renaissance, peuplés de divinités sensuelles.
Après la chute de l'empire romain, l'Eglise s'était trouvée pour la seconde fois à la tête de la société; qu'avait elle fait? Rien. Les peuples qui espèrent tournent les yeux vers la Rome nouvelle avec des cris d'angoisse et de détresse, qui leur répond ? Rien encore. L'ambition des pa|)es, tout en maintenant et en réprimant les excès des pouvoirs monarchiques, ne songe qu'à transformer le principe d'autorité dans le chef de l'Église. Les vrais croyants , ceux qui protestent contre les tendances paiemies de Rome , contre la rai.son d'Ktat, Jean Hus, Savonarole, n'en rencontrent pas moins dans l'insuflisancc des institutions et des doctrines chrétiennes une limite qui les arrête constamment sur la voie des réformes. On ne doit point s'en étonner ; l'esprit derKgliseprimitivcse manifeste dans les cloîtres, avec toute sa majesturuse simplicité; qu'y voyons-nous? Par le vœu de renonciation à toutes choses, c(H esprit détruit l'activité humaine, l'émulatidii, l'industrie; parle vœu d'obéissance passive, la liberté; par le v(t'u de chasteté , le mariage, c'est-àdire tous les éléments à l'aide desquels la société vit, respire, pioduit, se renouvelle,
Quaiiil on connaît l'histoire de Savonarole. quand on refjardf amirement ce dominicain en robe blani-he (|ui, ()leiu
de son Dieu, s'agile, prêche, gouverne, affronte Rome et le bûcher pour ramener aux institutions chrétiennes le siècle qui s'en détache, pour rallier à sa voix de tribun et d'ajxjtre les instincts religieux d'un peuple qui l'applaudit la veille , qui le lendemain l'abandonne elle brûle, on ne peut guère se refuser aux douloureuses réflexions que font naître une tentative si malheureuse , et les conséquences qui la suivirent.
Toutes les fois qu'à la lumière mortifiée de nos cathédrales, j'ai vu se dessiner dans la chaire la figure longue et cénobilique du père Lacordaire, son teint blême? les deux os qui font sailliesur ses joues creuses, je nie suis toujours dit : Savonarole n'est pas mort. Cet homme, d'un rare talent oratoire, a rêvé de nos jours la même couronne spirituelle, la même œuvre de réaction chrétienne, à laquelle le dominicain de Florence sacrifia jadis son repos, sa pensée, sa vie. Continuateurdece christianisme socialiste et philosophique, dont Savonarole a été au xv" siècle l'éloquente figure , M. Lacordaire a eu, luiaussi, ses églises pleines, ses multitudes touchées aux larmes... un instant, les honneurs et les charges de la vie politique sont venus le trouver à la suite d'une révolution qui avait donné droit de cité à toutes les doctrines. Nous croyons que M. Lacordaire s'est mépris ; malgré ses eftbrts, malgré l'éloquence entraînante de cette voix qui meurt et se ranime tour-à-tour dans l'ombre de la chaire, malgré ses velléités de réforme, le nouveau dominicain lutte vainement contre une force de l'opinion qui a vaincu au xv' siècle le frère du couvent de Saint-Marc ; il n'aura même, quoi qu'il fasse, ni l'influence, ni l'autorité morale, ni. Dieu soit loué! la fin tragique de Savonarole.
Délivrée de ce moine austère qui criait sans cesse : Malheur à Ninive! la papauté signe tranquillement son pacte avec les divinités du monde païen; rien ne résiste plus, et le naturalisme , foulé aux pieds par les premiers siècles chréliens, relève orgueilleusement la tête. On le voit s'introduire, en quelques années, dans les lettres et dans les arts, où il opère une révolution. La mortification est vaincue ; le moyen-âge s'elface sous l'antiquité renaissante. Ce mouvement était nécessaire, qui le nie? En le favoiisant , les papes ont servi les conditions du progrès; mais si elle était conforme aux intérêts de l'humanité, cette tendance devait être fatale au catholicisme. La Renaissance amène la réforme, qui , à son tour , amènera la révolution française.
Le sang de Jean Hus, le sang de Savonarole, les deux derniers prêtres chrétiens, demandait justice contre Rome: Luther paraît. Ce qu'on ignore, ce sont les premiers tâtonnements de cet esprit fougueux dans la voie de l'insurrection. Tantôt il se soumet à l'Église, et tantôt il lui retire son obéissance, jusqu'à l'heure oii la force des événements termine les hésitations de cette conscience agitée. Cet homme se sentait bien fort, non de sa propre cause, ni même de la cause de l'Allemagne, mais de la cause et du mouvement de l'esprit humain dont il fut, au xvi" siècle, le porte-voix. Luther doit une grande partie de son succès au mot de liberté, dont il fit le titre de plusieurs de ses écrits. Ce mot, qui devait changer la face du monde religieux et politique , voilà tout le secret de l'audace surprenante du moine: on peut avec cela crier au pape : « Antéchrist! tu es donc bien bête de croire que l'humanité se laissera effrayer? »
Aujourd'hui l'œuvre de Luther est dépassée. L'histoire,
qui a donné d'abord aux dissidents luthériens et calvinistes tant de noms singuliers, a fini par leur en conserver un qui dit tout : elle les nomme des protestants. — Leur mission (personne ne nie, du moins, la grandeur de cette œuvre) fut, en effet, de protester contre l'uniformité de la foi catholique au nom de la raison, au nom du droit de discussion et d'examen libre qui devait entraîner plus tard tous les autres droits.
A Savonarole devait succéder sur les bûchers de l'Inquisition un homme de la même robe, un dominicain, lui aussi, mais qui procède d'une tout autre filiation d'idées que le moine de Florence : nous avons nommé Jordano Bruno.
Savonarole avait été une protestation contre Rome, au nom de Jésus-Christ : Bruno est une protestation contre Rome, au nom du naturalisme.
11 n'est ni avec le pape, ni avec Luther, ni avec Calvin, ni même avec Aristote : il est avec la raison humaine.
Son portrait, nous le trouvons dans Hegel : « Le caractère dominant de ses écrits est une généreuse inspiration, l'élan soutenu d'une intelligence qui sent l'esprit habiter au dedans d'elle, qui sait et comprend l'unité de son être aussi bien que celle de tout être. Sa conscience est saisie, enlevée comme le cœur d'une bacchante. Elle déborde pour déployer une richesse éclatante et pour déployer l'objet même qu'elle contemple... Le vulgaire, le petit, le fini, ne lui convenait pas : il s'est élancé à l'idée sublime de la substance une et universelle. » Pour quiconque cherche la philosophie moderne dans Bruno, il la trouve, mais à l'état du chaos biblique : seulement sur ce tohu-bohu immense, sur cette confusion des éléments d'où va sortir un monde, on sent distinctement flotter l'esprit de Dieu.
Bruno avait cherché Dieu dans le monde extérieur, Dieu dans la nature. Dieu dans les choses : ce fut assez pour que l'Église le déclarât athée. Il ne voyait dans la succession des cultes qu'une révélation unique , dans toutes les religions qu'une religion qui se développe incessamment par le progrès de l'humanité, dans les philosophes anciens, les sibylles, les prophètes, les apôtres, que les organes du même espi it et les interprètes de la même divinité : c'en fut assez pour qu'on le brûlât.
Bruno refusait d'entendre la messe et d'approcher de la sainte table : il communiait à Dieu dans toute la nature.
Livré par Venise, après quelque résistance, aux mains de l'Inquisition romaine, Bruno traîna deux années dans les cachots du pape. Quel milieu, pour un philosophe amant de la création, que la morne et sévère sépulture d'une prison d'État! Le jour étant venu de mourir pour ses idées, quoiqu'il tînt à la vie extérieure par les attaches du cœur et de l'intelligence, il se résigna fièrement. On le mena en grande pompe auChani|)-de-Flore, pour expier ses erreurs, c'est-à-dire en termes d'inquisition, pour être brûlé. Le feu devait purifier ses blasphèmes contre la foi. Après avoir entendu avec calme la longue sentence dont la justice d'alors faisait précéder ses rigueurs, en les motivant, un seul mot lui échappa : « Je soupçonne, dit-il en relevant bravement la tête, je soupçonne que vous prononcez cet arrêt avec plus de crainte que je ne l'entends. »
Mot profond. Le jour était venu où la persécution allait se trouver mal à l'aise devant ses victimes.
Les cendres de Biuiio furent jetées au vent, selon l'usage, «afin qu'il ne restât sur la terre que la mémoire de son exé-
cution. » C'est au contraire le souvenir de sa mort qui a sauvé de l'oubli les doctrines du philosophe.
Devant le bûcher, dit-on, un crucifix fut présenté à Bruno, qui, loin de le porter à ses lèvres, détourna la tête. Oh ! ce n'est point l'image du doux Nazaréen que Jordano Bruno repoussait dans ce moment suprême, l'image de celui qui avait dit : Vous êtes tous dieux, omnes dii eslis ; non, ce n'est pas la croix que l'ancien dominicain éloignait de ses lèvres : c'est l'usage impie que ses confrères avaient fait de ce signe de rédemption en l'associant à toutes les violences, à tous les supplices, à tous les arrêts de mort.
Il mourut en récitant du cœur et des lèvres ces mots de Plotin : « Je fais un dernier effort pour ramener ce qu'il y a de divin en moi à ce qu'il y a de divin dans l'univers. »
Cette profession de foi d'un panthéiste n'absoudra point Bruno aux yeux de la Sainte-Inquisition, ni du parti clérical; mais Celui qui mesure le culte qui lui est dû sur les facultés propres à chacun, qui a livré aux adorations des uns sa forme extérieure, aux autres sa vie cachée; qui pour ceux-ci est présent dans l'esprit seul, pour ceux-là dans la matière et dans l'esprit, le Dieu de Pythagore et de Jésus ne se refuse point à ceux qui le cherchent, comme l'exdominicain, dans la sincérité du cœur.
Contre l'intolérance des hommes et, si l'on ose ainsi dire, contre les foudres du tribunal de Dieu, Bruno s'est couvert d'un argument que j'admire : « Nos opinions, avait-il dit, ne dépendent point de nous ; l'évidence, la force des choses, la raison, la volonté de Dieu, nous les imposent; si nul ne pense ce qu'il veut, ni comme il lui plaît, aucun homme n'a le droit de contraindre un autre homme à penser comme lui; chacun doit supporter avec indulgence, avec tolérance, les croyances d'aulrui. La tolérance, foi naturelle, gravée dans tous les cœurs bien nés, fruit de la raison cultivée, est une exigence irrésistible de la logique aussi bien qu'un jirécepte de morale et de religion. »
Quand bien même Bruno se serait trompé; quand bien même en présence de ces redoutables problèmes. Dieu et la nature, l'infini et le fini, son esprit se serait quelquefois troublé; quand il aurait confondu ce que l'école d'Aristotc dislingue, n'y avait-il pas d'autres armes pour le combattre que celles de la persécution religieuse? Nous dirons à l'Église ce que Camille Desmoulins disait à Bobespicrre : Brûler 71' est pas répondre.
Hippocrate écrivait : « Le mal qu'un médicament ne guérit pas, le fer le guérit; celui que le fer ne guérit pas, le feu le guérit; celui que le feu ne guérit pas, il faut le déclarer incurable. » L'Église avait appliqué ce système de traitement à l'hérésie; elle avait entrepris de la combattre par le fer et par le feu ; elle finit par en conclure que le mal était incurable : elle eût aussi bien pu reconnaître que c'était le remède qui était mauvais.
Les cheveux se dressent quand on songe à la multitude de martyrs que l'autorité ecclésiastique livrait aux brutalités du bras séculier. Ici, c'est le bûcher d'Etienne Dolet qui fume, là, celui de Michel Servet. Partout l'Église emprisonne, torture, brûle. Et ce sont les admirateurs de toutes les institutions cléricales, les hommes du parti catholique, qui viennent aujourd'hui s'élever contre 93, contre les hommes et le système de la terreur! Qu'ils commencent par désavouer le passé sanglant de leurs doctrines! qu'ils demandent pardon à Dieu des meurtres qu'ils ont connnis en son nom! qu'ils frappent leur front contre terre, en
criant à l'histoire : (jràce! grâce! Nous verrons ensuite à leur répondre.
Queparlé-je de sang! Non, l'Église n'y mettait pas cette franchise; elle se contentait d'inviter le bras séculier, c'està-dire la police, à punir le coupable avec tant de clémence qu'il se pourrait et sans répandre le sang, ut qtiam clementissime et citra sangiiinis effusiojiem puniretur. Cette clémence, c'était de l'hypocrisie : cette horreur du sang (ecclesia abhorret a sanguine), cela voulait dire le bûcher.
Ah! nous ne voulons pas rendre le christianisme responsable de ces crimes; nous ne voulons pas faire remonter jusqu'à Jésus l'horrible abus qu'on a fait de ses paroles et les supplices qu'on a commandés en son nom; l'Évangile, ce livre de tolérance et d'amour, proteste contre les infâmes violences de la justice ecclésiastique; mais au moins qu'on ne vienne pas nous parler sans cesse des colères de 93 comme des seuls crimes de l'histoire ! qu'on ne vienne pas surtout nous dire que la Révolution française a donné au peuple le goût du sang ! Nous vous demanderons à notre tour si ces exécutions horribles, journalières, si ces autoda-fé, si ces incendies de la justice humaine dans lesquels l'Église jetait pêle-mêle, juifs, hérétiques, sorciers, athées, étaient bien faits pour adoucir les mœurs? Nous vous demanderons si ce n'est point le lugubre reflet de ces scènes d'inquisition qui s'est prolongé sur 93? Nous vous demanderons si ce n'est point vous qui avez imposé à la Révolution la nécessité d'être terrible? Ah ! de grâce, ne réveillez pas le passé ; ne remuez pas cette cendre : si tous les partis politiques ont aujourd'hui besoin d'oubli, vous en avez plus besoin qu'aucun autre!
L'inquisiteur qui avait fait mourir Jordano Bruno, était un cardinal qui, après avoir persécuté pêle-mêle, humanistes et protestants, s'écriait en apprenant les massacres de la Saint-Barthélémy : « Quel célèbre giorno lielissimo a catholici.'Quel célèbre et heureux jour pour les catholiques! »
Bruno, dans ce tourbillonnant seizième siècle, qu'il éclaire de sa mort et de ses doctrines, est le précurseur de Pierre Leroux.
Au moment de la renaissance, il fallait une philosophie nouvelle : au moment oii le génie des aris, sortant de l'humide et morne compression du moyen-âge, cherchait Dieu dans la nature, dans la beauté, dans la réhabilitation do la chair, il fallait une philosophie d'expansion qui, d'accord avec la science , cherchât Dieu dans l'univers et dans la liberté humaine.
«Le travail, disait Bruno, est ce qui rapproche davantage les hommes de Dieu. » Il venait ainsi inaugurer un nouveau culte dans l'ordre social, le culte des forces et des activités humaines, qui, réunies, associées, groupées, concourent à réjouir la divinité, en faisant descendre sur la terre le bienêtre, la paix, l'union.
Une observation : c'est de l'ordre de saint Dominique, préposé à l'Inquisition, destiné, par conséquent, à combattre sans pitié ni merci la liberté de penser, que sortent successivement Savonarole, Bruno, Campanella, tous les libres penseurs. Il en sera toujours de même : faites une institution bien puissante, bien sanguinaire, armée jusqu'aux dents contre les idées nouvelles ; de cet instrument de compression qui vit, qui fonctionne, qui broie les existences humaines comme du verre, sortiront lût ou tard des forces au profit de ces mêmes idées : ce que vous aurez cru établir contre la liberté, vous l'aurez institué pour elle.
Avant de parler de la Cité du Soleil, nous devons un souvenir à l'auteur de l'Utopie.
L'Angleterre était, surtout depuis Wicliife, un foyer de mauvaises doctrines religieuses ou politiques.
Il y aurait un beau chapitre à ajouter à notre histoire, un chapitre intitulé : les martyrs des martyrs.
Pour quelques-uns qui ont eu le privilège de porter leur nom et leurs doctrines à la grande lumière du bûcher, combien d'esprits inquiets d'avenir se sont alors éteints dans le silence et l'obscurité I Ce sont ceux-là, ce sont ces esprits opprimés par les circonstances, par l'oubli , par la timidité de leur caractère, que nous appelons les martyrs des martyrs. Leurs sourdes et muettes aspirations n'ont pas, en effet, été étrangères à l'avènement des progrès sociaux. Des fausses-couches et des avortements qui se produisent dans l'ombre la force providentielle des choses compose plus tard les grandes créations de la nature et de l'esprit humain (1).
Arrivons tout de suite à Thomas Morus. Nous ne dirons rien de sa vie qui appartient à l'histoire de l'Angleterre et aux luttes religieuses du xvi^ siècle. Ce n'est point le chancelier que nous cherchons, c'est le socialiste. Hâtonsnous de le dire, Thomas Morus fut moins un socialiste qu'un rêveur ; il ne conforma ni ses mœurs, ni sa conduite, à ces principes de tolérance et d'égalité qui se trouvent dans son Utopie; n'importe, l'aristocratie anglaise ne lui pardonna point d'avoir écrit ce livre : la ligue des intérêts masquée derrière la lutte des croyances religieuses l'envoya mourir sur un échafaud.
A voir cet illustre chancelier sous les verrous de l'abbaye de Westminster, puis écroué à la Tour de Londres, privé de ses droits de citoyen, dépouillé de ses biens, écrivant à Marguerite sa fille, à l'aide d'un morceau de charbon, on éprouve une pitié navrante et ironique pour les grandeurs humaines.
Il se divertissait à écrire dans sa prison un petit livre intitulé : Expositio passionis Chrisii, mais comme il achevait d'écrire ces mots : Injecerunt manus in Jesum (ils portèrent la main sur Jésus), on vint le chercher pour le conduire au supplice. Il fut saisi, lié, garrotté.
Vers neuf heures du matin , le condamné fut conduit sur la plate-forme de la Tour où l'échafaud avait été dressé pendant la nuit. La vue du noble vieillard causa parmi les rares assistants une douloureuse émotion. Sa barbe était longue et en désordre ; son excessive pâleur donnait à son visage un caractère inexprimable; les yeux levés vers le ciel, la victime avançait lentement, tenant dans ses mains
(1) Nous avons reçu dans le courant de la publication de cet ouvrage la lettre suivante. « Je frappe à votre mémoire pour vous faire ressouvenir d'un des plus illustres et des plus oubliés martyrs de la liberté, je veux parler de Jobn Bail , ce prêtre anglais, disciple do Wiclef, qui parcourait les campagnes, prêchant la liberté et régalitc aux paysans, le dimanche après la messe, durant l'hiver de 1380-81... «Les choses n'iront bien en Angleterre, leur disait-il, jusques à tant que les biens seront de commun et n'y aura plus ni vilains ni gentilshommes. »
Nous remercions notre ami inconnu de son pieux souvenir pour un des vieux socialistes de l'Angleterre ; mais notre livre eût été un Océan sans rivages, si nous n'avions limité nos recherches aux principales figures qui résument en elles le travail philosophique de chaciue siècle. Parmices précurseurs que l'oubli a indignement couverts, John Bail est en effet un des plus intéressants ; mais nous sommes contraints de l'envelopper comme les autres dans cette inscription : Aux martyrs des martyrs.
une croix de bois rouge. More n'avait pour vêtement qu'une robe de bure , accoutrement grossier qui lui donnait plus de ressemblance encore avec Jésus-Christ (1).
Comme il sortait de prison, une femme émue aux larmes s'avança et lui offrit du vin pour le fortifier ; mais il repoussa doucement le verre : « C'est du vinaigre, dit-il, et non du vin que Jésus-Christ but sur le Calvaire. »
Parvenu au lieu de l'exécution , il pria l'un des valets du bourreau de l'aider à gravir les degrés de l'échafaud , en lui disant : « Aide-moi à monter, mon ami ; je n'importunerai personne pour descendre. » Quand il fut sur l'échafaud , il voulut parler à la multitude ; mais un des officiers s'y opposa. More se résigna au silence.
A son bourreau qui , selon l'usage , lui demandait de lui pardonner, Thomas Morus offre le baiser de paix et de charité : « Tu vas me rendre aujourd'hui , lui dit-il, le plus grand service que jamais homme m'ait rendu ; ce qui me fâche, c'est que j'ai le col très court et que je crains que tu ne puisses t'acquitter de cette besogne d'une manière qui te fasse honneur. »
Le bourreau voulait couvrir d'un voile la tête du condamné ; More recula : « Je me voilerai moi-même , dit-il. » Et aussitôt, se couvrant les yeux, il pencha la tête sur le billot. La tète tomba.
Henri VIII jouait aux dés, quand on vint lui apprendre cette sanglante exécution. Jetant alors un regard plein de trouble et de colère sur sa concubine, assise à ses côtés : « C'est vous, dit-il, qui êtes la cause de la mort de cet homme. » Les rois sont lâches jusque dans le remords : ce ne sont pas eux-mêmes qu'ils accusent ; c'est sur la servante et la complice de leurs plaisirs qu'ils font "retomber la mauvaise humeur de leur conscience.
L'ex-chancelier d'Angleterre croyait confesser Jésus- Christ par sa mort. Il se trompait en ce sens qu'il estimait l'Évangile invinciblement lié aux intérêts matériels de l'Église et de la papauté. Il ne se trompait pas si, mourant plus encore pour sa foi sociale que pour sa foi religieuse, il avait à la pensée ces paroles des Actes dont V Utopie n'est qu'une consécration : « Tous ceux qui croyaient étaient égaux et avaient toutes choses communes.— Ils vendaient leurs possessions et leurs biens, et les distribuaient à tous, selon les besoins de chacun. »
L'Utopie de Thomas More est l'idéal d'une société pour laquelle il n'y avait point de place sur la terre du temps de l'auteur, pour laquelle il n'y en a point encore aujourd'hui, pour laquelle il n'y en aura peut-être jamais ; car c'est plutôt un rêve de l'âge d'or qu'un véritable système d'organisation sociale. Tant qu'il y aura dans les institutions humaines des obstacles qui s'opposeront au bien-être de tous, tant qu'il y aura dans le monde, je ne dirai pas des souffrances, mais des misères, vous n'empêcherez pas les cœurs remués par la passion de la justice, les imaginations tendres et sensibles de chercher ailleurs, de chercher dans la pensée, dans les illusions même si vous voulez, une diversion aux maux trop réels qui désolent les sociétés politiques. Toutes ces théories sont des mirages qui témoignent de la sécheresse et de l'aridité du désert.
Comme tous les novateurs, Thomas More gémissait, non sans rire, sur rincuiable maladie de ces hommes graves, qui s'imaginent conserver les institutions en les immobili-
(1) Histoire de Tlioraas More par Siapleton.
sant. « Ils se retranchent, dit-il, dans ce lieu commun : Nos pères ont pensé et fait ainsi : eh ! plût à Dieu que nous égalions la sagesse de nos pères ! Puis ils s'asseoient eu se rengorgeant, comme s'ils venaient de prononcer un oracle. On dirait, à les entendre, que la société va périr s'il se rencontre un homme plus sage que ses ancêtres. » 0 conservateurs de la religion, de la science ou de la société, vous êtes bien toujours les mêmes !
Dans son Utopie, Thomas More se propose deux choses : faire la critique de la société de son temps, lui en substituer une meilleure. Ses attaques portent principalement sur le système pénitentiaire qui, depuisThomasMore, a été adouci, mais non modifié. «En cela, dit-il, la justice d'Angleterre et de bien d'autres pays ressemble à ces mauvais maîtres qui battent leurs écoliers plutôt que de les instruira. Vous faites souffrir aux voleurs des tourments affreux : ne vaudrait-il pas mieux assurer l'existence à tous les membres de la société, afin que personne ne se trouvât dans la nécessité de voler d'abord, et ensuite d'être puni? Vous abandonnez des millions d'enfants aux ravages d'une éducation vicieuse et immorale... Que faites-vous donc? Des voleurs et des assassins, pour avoir le plaisir de les pendre. »
En matière de délits, Thomas More soutenait, comme nous, qu'il vaut mieux prévenir que réprimer. — Oui, mais le moyen, ainsi que disent nos honorables interrupteurs de l'Assemblée législative? — Le moyen, selon Thomas More, le voici ; « C'est que la société soit organisée de manière à garantir à chacun une égaie portion de bien. »
Ce qui arrache ii Thomas More, comme jadis à Socrate , cette opinion sur l'égalité des biens, c'est , il nous le dit lui-même, la vue d'un élat de choses « où la fortune publique se trouve la proie d'une poignée d'individus insatiables de jouissances , tandis que la masse est dévorée par la misère. »
Le communisme n'a jamais fait son apparition surla société qu'aux époques de trouble et de malaise oii le sentiment des souffrances publiques étant devenu intolérable, on ne trouvait de remède aux institutions de l'ancien monde que dans un bouleversement ou dans un remaniement de la propriété. Thomas More , avant d'en venir au terme de son système, examine la valeur des mesures intermédiaires qu'on propose, en pareil cas, pour réformer les abus... «Je sais, dit-il, qu'il y a des remèdes qui peuvent soulager le mal; mais ces remèdes sont impuissants pour le guérir. Par exemple : — Décréter un maximum de possession individuelle en terre et en argent. — Se prémunir par des lois fortes contre le despotisme et l'anarchie. — Flétrir et châtier l'ambition et l'intrigue. — Ne pas vendre les magistratures. — Supprimer le faste et la représentation dans les emplois élevés, afin que le foniîtionnairc, pour soutenir son rang, ne se livre pas à la fraude et à la rapine ; ou alin qu'on ne soit pas obligé de donner aux plus riches les charges que l'on devrait donner aux plus capables. — Ces moyens, je le répète, sontdoxcellenlspallialits qui peuvent emlormirla douleur, mais n'espérez pas rendre la force cl la santé au corps social, tant que chacun possédera solitairement et absolument son bien. » L'abolition de laproiJiiété individuelle, tel est le remède que Thomas More, chancelier d'Angleterre, propose, connue héroïque, comme souverain, aux maux des anciennes sociétés. Les habitants de ÏVUtpic, (cette terre idéale do la perfection future ) se regardent couiuâ les fermiers plutôt que comme les propriétaires du
sol. Pour anéantir jusqu'à l'idée de la propriété individuelle, ils changent de maison tous les dix ans et tirent au sort celle qui doit leur tomber en partage.
Si les Utopiens ont adopté le régime commun, c'est que, suivant Thomas More, ce régime favorise plus que tout autre le développement du bien-être, en intéressant toutes les forces à la production de la richesse publique. « Vous le comprendrez facilement, dit-il, si vous réfléchissez au grand nombre de gens oisifs chez les autres nations. D'abord presque toutes les femmes, qui composent la moitié de la population, et la plupart des hommes , là où les femmes travaillent. Ensuite cette foule immense de prêtres et de religieux fainéants. Ajoutez-y tous ces riches propriétaires qu'on appelle vulgairement no6/es et spijnfurs; ajoutez-y encore leurs nuées de valets, autant de fripons en livrée, et ce déluge de mendiants robustes et valides qui cachentleur paresse sous de feintes infirmités. Et en somme, vous trouverez que le nombi'e de ceux qui, par leur travail, fournissent au besoin du genre humain est bien moindre que vous ne l'imaginez. « Il en résulte que six heures de travail par jour suffisent, en Utopie, non -seulement à la consommation publique, mais encore au superflu et aux commodités de la vie; le reste du temps est consacré à l'étude, aux loisirs, à la conversation et aux arts.
Et cependant je ne voudrais pas aller vivre en Utopie I — 11 y a dans la nature deux termes qui se ramènent I un par l'autre à la loi de toutes les créations divines et humaines, l'unité et la variété. De l'harmonie de ces deux termes résulte l'ordre dans la liberté, la liberté dans l'ordre. Dans la république de Thomas IMore, comme dans celle de Platon, la variété est sacrifiée à l'unité. Il n'y a qu'une ville, qu'une maison, qu'un vêtement : « La couleur de la casaque est la même pour tous les habitants.... qui connaît une ville les connaît toutes... Les édifices et les maisons se ressemblent. » Cette monotonie de formes et de couleurs correspond à une monotonie non moins absolue de moeurs , de travaux et de conditions sociales. L'erreur de Thomas More est d'avoir confondu l'égalité avec l'uniformité.
Pas plus que Lycurgue "et que Socrate, Thomas More n'a réussi à combiner dans sa république l'élément de l'aslociation à l'élément de la liberté. 11 y a des esclaves en Utopie; la femme sert; enfin, les hommes libres, enchaînés eux-mêmes aux institutions mécaniques du fatum social n'échappent à la tyrannie de la misère que pour tomber dans la tyrannie de la règle.
L'Utopie de Thomas More emprunte quelque charme à l'état des sociétés modernes, toutes chargées d'abus et d'infortunes; si le régime de la communauté, comme il se pratique sur cette terre nouvelle et chimérique, vaut quelque chose, ce n'est que par la comparaison avec les maux dont le système contraire couvre depuis des siècles la face delà vieille Europe.
A YVlopieAu chancelier d'Angleterre l'Italie oppose la CHc du Snkil.
Campanella fut jeté successivement dans cinquante prisons, enseveli dans des culs de basse fosse et mis sept fois à la question ; la dernière dura quarante heures, il la di-eril : « Lié, (lit-il, par des cordes serrées au point de pénétrer jusqu'aux os, je fus suspendu par les mains, violemment tordues en arrière, au-dessus d'un pieu aigu ; en sorte qui; si j'essayais de me soutenir en l'air par mes bras ainsi tordus, j'éprouvais des douleurs intolérables dans les bras, les
épaules et le cou; si, au contraire, je cédais au poids de mon corps, le pal déchirait mes chairs et me faisait verser une grande quantité de sang. Au bout de quarante heures, me croyant mort, on mit fin à mon supplice. Parmi les spectateurs de mes tortures, les uns m'injuriaient, et pour accroître mes douleurs, secouaient la corde à laquelle j'étais suspendu; les autres louaient tout bas mon courage.... rien ne m'a ébranlé, et on n'a pu m'arracher une seule parole. »
Après vingt-sept ans d'une noire captivité, Campanella revit enfin la lumière. Il vint en France. Louis XIII, ou, pour mieux dire, le cardinal de Richelieu régnait.
Campanella sort du même courant d'idées que Jordano Bruno. Au moment où la Réforme dressait devant le catholicisme une protestation sèche, étroite, égoïste, les deux dominicains récliuiiaient au nom de la nature, au nom de la force expansive des choses, au nom de Dieu présent, non plus dans la Bible, mais dans l'univers, mais dans la série des mondes, mais dans l'harmonie des lois qui président à toutes les manifestations de son être.
Les trois grands attributs de la divinité , aux yeux de Campanella, sont : Puissance, Amour, Sagesse. C'est la triade principiante de laquelle tout est émané. Comme les grands philosophes de l'antiquité , Campanella conforme à son idéal religieux le type d'une organisation politique. Les magistrats sont tous prêtres; ils composent le clergé de la nation.
Les exigences de la vie matérielle sont ce qui préoccupe le moins les Solariens; chacun travaille selon ses forces et reçoit de la société en proportion de ses besoins. Dans cette communauté, tout individu est à la fois riche et pauvre : riche, puisqu'il possède tout; pauvre, puisqu'il ne possède rien en propre. La loi de solidarité la plus parfaite gouverne les rapports des citoyens; les Solariens sont unis entre eux comme les membres d'un même corps, et chacun vit de la vie de l'autre.
Thomas Morus arrêtait au mariage la jouissance commune de tous les biens de la nature; le moine Campanella ne respecte pas cette limite ; il pousse, comme Platon , la communauté jusqu'au lit.
Les objections que nous avons faites à la République de Thomas More , de Lycurgue et de Socrate, nous pourrions les adresser à celle de Campanella. De liberté aucune, c'est le pouvoir théocratique dans sa plus monstrueuse unité , embrassant à la fois le spirituel et le temporel, c'est-à-dire tout l'homme.
Moine, Campanella avait prisdans lescloîtres l'idée delà vie commune; il avait emprunté à l'organisation pontificale de l'Eglise l'idée d'un gouvernement théocratique ; mais , loin de s'arrêter au catholicisme , la fougueuse pensée du dominicain était allée droit au panthéisme, à la réhabilitation des instincts et des sentiments, à l'unité de la substance , il avait jeté dans les nuages les fondements du Saint-Simonismc.
Thomas More semble n'avoir regardé son Utopie que comme un voyage dans le bleu, comme une diversion aux tristes réalités de notre organisation sociale; Campanella au contraire avait pris son idée au sérieux : Cette Cité du Soleil il eut, un instant, l'espoir de la faire descendre sur le so) brûlant de l'Italie; ce rêve d'une société meilleure, il le poursuivit à travers des plans d'Insurrection et de guerre civile. Piétro Giannone, historien du royaume de Naples,
dit formellement que le moine trama dans son pays une conspiration immense. « Campanella, dit-il, moine dominicain, faillit bouleverser la Calabre en y jetant de nouvelles idées, des projets de liberté et de république. Il alla jusqu'à prétendre réformer les royaumes et les monarchies, et donner des lois et de nouveaux systèmes pour le gouvernement de la société.» Les conjurés lui décernaient déjà le nom de Messie. Ils le disaient envoyé de Dieu pour faire rentrer les peuples dans la liberté, en les délivrant des anciennes institutions qui écrasent les pauvres et les faibles. A cette voix la Calabre tressaillit. Une troupe de moines, de prêtres, debandits, n'attendaient que le signal pour proclamer dans le monde une ère nouvelle. Cette conspiration échoua.
11 est curieux de suivre dans l'histoire le prolongement de certains hommes et de certaines idées. En 93, dans l'ancienne abbaye qui servait de théâtre aux séances du club des Jacobins, au milieu des péripéties du grand drame révolutionnaire, le tombeau de Campanella jouait dans un coin le rôle de personnage muet.
La grande figure de Campanella termine majestueusement le XVI* siècle; elle dépasse la Réforme de toute la hauteur d'une révolution nouvelle; mais derrière le mouvement des idées qui bourdonnent, derrière les personnifications les plus énormes, il y a dans l'ombre une découverte qui aide à l'œuvre du renouvellement et sans laquelle tous le reste eût été vain ; c'est la tienne , ô Guttemberg !
Cette découverte , les gouvernements la persécutent l'un après l'autre : une ordonnance du 13 janvier 1535 supprime toutes les imprimeries de France et défend sous peine de mort de publier aucun ouvrage nouveau. Cette ordonnance donne une idée de la protection que François 1»' accordait aux lettres.
La censure , les ordonnances de 1830, les lois de septembre contre la presse, sans compter les dévastations du 13 juin dans les imprimeries, aucune violence n'a été épargnée à ces machines séditieuses , à ces ouvriers martyrs, que tous les gouvernements, que toutes les réactions voudraient tuer, détruire, et qui tuent tous les gouvernements, qui détruisent toutes les réactions.
La révolution politique et sociale n'était pas dans Luther; elle n'était pas dans Savonarole, dans Thomas More, dans Jordano Bruno ; elle n'était même pas dans Campanella : elle était dans Guttemberg et dans ses successeurs.
Et le mouvement des arts et la Renaissance!
Nous aurions voulu donner dans notre livre une place aux artistes, à ces ouvriers du sentiment et de l'expression, à ces martyrs de l'idéal , tombés les uns sous la balle des guerres civiles, comme Jean Goujon, les autres comme Raphaël , sous les traits de la beauté ; les autres comme Léopold Robert ctGéricault, sous le feu des passions; les autres comme Gros, sous le découragement et le suicide ; les autres enfin sous les veilles, sous les travaux arides, sous les privations mornes, sous les luttes incessantes d'une vie mêlée d'abondance et de détresse. Le développement de l'art est lié au développement du principe de liberté; la renaissance fut une révolte, la révolte de la forme contre l'autorité compressive du dogme. L'art devait ouvrir la voie à la réforme religieuse, philosophique et sociale; car, pour ramener la question aux termes de notre point de départ, l'art est une des manifestations les plus éclatantes de la lutte
de l'esprit contre la nature; l'artiste se montre constamment le rival de Dieu.