LA SOCIÉTÉ AU XVII' SIÈCLE
MOLIEHE.
Richelieu, sous le manteau de Louis XIII, venait de ramener la prérogative royale à l'unité.
Un pauvre jeune homme, entraîné par une vocation irrésistible, prenait alors le nom de Molière. Ce qu'il en fit était uniquement par délicatesse; il ne "voulait pas que ses parents, les Poquelin, lui reprochassent de (rainer et de prostituer leur nom sur des tréteaux. Il craignait de livrer au mépris qui couvrait alors la profession de comédien l'honneur d'une famille bourgeoise. Plus tard, quand le succès eut amnistié le génie dans lapersonne de l'histrion, Molière regretta d'être célèbre sous un nom qui n'était pas même le sien, il écrivit :
Quel abus de quiitei- le vrai nom de ses pères !
Désavoué des siens, il préludait par les injustices et les rebufades de la famille aux mauvais traitements de la société à son égard.
Le voyez-vous courant la province, jouant lui-même de petites pièces bouffonnes composées à la hâte? Molière fit son succès dans le peuple. Le prince de Conti lui propose de le prendre pour secrétaire , il refuse. A un poste tranquille il préfère la vie errante, ses chers comédiens, sa chère Bohême. Au sein de cette existence vagabonde et agitée, folle et aventureuse, comme celle de l'oiseau qui becquette çà et là, sur sa route, quelques miettes de pain, du moins il se sent libre, du moins il se sent placé dans le milieu pour lequel Dieu l'a fait.
Les motifs de son refus sont dans cette réponse si simplement belle : « Je n'ai pas les sentiments assez flexibles pour la domesticité. »
Il avait alors deux maîtresses : la foule et la Béjart, sœur de celle qui devait plus tard être sa femme.
Mal vu des dévots, placé hors la loi religieuse , hors les convenances sociales de son pays, Molière était alors un martyr de la liberté des professions. Il contribuait par ses souffrances , par ses efforts, par ses succès , à tuer un préjugé barbare. C'est un besoin des hommes de mépriser qui les amuse.
Molière, sans trop s'en douter, avait déjà composé et fait jouer à sa caravane comique plusieurs chefs-d'œuvre. Nous ne disons rien de petites farces dans le goût italien, aujourd'hui perdues, qui divertissaient fort les spectateurs. La cour commença de le rechercher. Il ne suffit pas de donner de la puissance aux rois, il faut leur donner à rire. Louis XIV prit Molière pour son bouffon, comme les enfants de Tarquin avaient pris Brutus.
Molière n'avait qu'une haine au cœur, mais profonde, la haine de l'aristocratie ; sa comédie fut une vengeance. Elle
frappa tous les privilèges, et, ce qui est plus terrible, tous les ridicules des grands. C'est surtout dans le Fesdn de Pierre , dont la représentation fit scandale parmi les honnêtes gens, que le ressentiment de Molière contre les seigneurs éclate en un rire implacable. Comme Sgnanarelle est bien l'incarnation du peuple au xvii'' siècle ! ce valet de bon sens qui condamne, en le raillant, l'inconduile, l'hypocrisie et les dérèglements de son maître , qui méprise don Juan et qui le sert; c'est Molière valet de chambre à la cour de Louis XIV; c'est l'élément démocratique du temps qui se glisse, sous la livrée, dans les maisons princières et royales, avant d'en chasser les maîtres.
La catastrophe du cinquième acte est une figure de ce qui devait arriver. Ici , l'auteur comique devient prophète. Molière, dans son for intérieur, avait le pressentiment d'une vengeance prochaine et imprévue, d'un châtiment qui allait faire apparaître, dans le monde , la main de la Providence. Il prévoyait confusément que quelque chose d'inouï allait survenir à cette société monarchique et féodale, dont il ridiculisait les travers, les vices, la corruption. La statue de marbre, qui, à la fin de l'orgie, saisit brusquement don Juan au bras et l'entraîne brusquement dans l'abîme; c'est la Révolution après la Régence, c'est 93 après les petits soupers.
Les petits-maîtres, les esprits forts, les raffinés de tous les temps, se donnent le ton d'insulter, en la narguant, cette grande figure du peuple qui ne dit mot, ils l'invitent, par manière de défi, à défendre ses droits et à venir partager leurs fêtes. La multitude fait signe que oui; au jour, à l'heure marquée, elle vient au rendez-vous; sous ses pas les pavés remuent, le sols'entr'ouvre, et les gouvernements disparaissent.
On sait quelles difficultés rencontra la représentation du Tartufe. L'hypocrisie se sentait démasquée; elle éclata. Que de persécutions Molière eut à dévorer ! La haine des hypocrites religieux et politiques ne s'est point épuisée; de nos jours la censure regarde encore d'un œil triste et scandalisé ces acteurs qui, au nom de Tartufe, la jouent elle-même sur la scène. Oh! quel beau coup de dent elle donnerait dans ce chef-d'œuvre si elle osait.
Un curé de Paris demanda que Molière fût brûlé en place publique, ni plus ni moins que Jean Hus, Etienne Doict, Jordano Bruno, et tant d'autres athées; il n'en fut rien. Mais les bonnes âmes se consolèrent dans cette pensée charitable que si le grand comique évitait, grâce à la protection du roi qu'il faisait rire, les flammes du bûcher, il n'éviterait du moins pas les flammes éternelles.
Cependant l'intolérance religieuse ne cessait d'insinuer à Louis XIV qu'il n'avait pas le droit de se montrer si indulgent envers un impie : « Auguste, lui disait-on dans un libelle publié en I660, fit mourir un boull'on qui avait fait raillerie de Jupiter, et défendit aux fenunes d'assister à ses comédies , plus modestes que celles de Molière. Théodoso condamna aux bêtes des farceurs qui tournaient en dérision les cérémonies , et cela néanmoins n'ajjproche point de l'emportement qui paraît en cette pièce (i). »
(1) Dans nue assez mauvaise Hisluiie de Molière, M. Tascliereau s'écriait, en 1828 : « Auteurs de nos jours, qui voyez vos ouvrages écartt^s de la scène par une poliliquc ombrageuse, ce langage de la délation mystique ne vous est point inconnu. Plus d'une fois vos persécuteurs hypocrites auront, sans pudeur, compromis les noms les plus augustes pour essayer de justifier leurs lâches proscriptions... Consolez-vous en
Malgré ces dénonciations, Molière, au grand désappointement des dévots, ne fut point brûlé ; mais il garda des persécutions qu'il venait de traverser un fond d'abattement et de chagrin, qui, combiné avec un caractère naturellement triste, devait ruiner tout-à-fait une santé déjà affaiblie par les veilles, le travail et la vie de théâtre. Pour peu qu'on ait étudié Molière, il est difficile de ne pas reconnaître que son rire est le rire d'un homme qui souffre.
Notre grand comique ne se borna point à attaquer la noblesse, il blessa au cœur, par le ridicule, la puissance naissante de la classe moyenne. Son Bourgeois gentilhomme est plus révolutionnaire que la révolution même. Dans Don Juan, Molière flagelle une aristocratie qui s'en va, celle dont 89 et 93 allaient débarrasser la France; dans le Bourgeois gentilhomme il plaisante une aristocratie qui vient.
Molière était l'homme du peuple. Les personnages de ses comédies qui ont le plus d'esprit, et auxquels on s'intéresse le plus, sont toujours des laquais, des servantes, des paysans, qui font rire aux dépens des petits-maîtres et des précieuses. 11 s'était au contraire mis h dos tous les puissants, les hypocrites, les riches, les grands seigneurs, les bourgeois, les médecins. Si quelque chose étonne, c'est qu'il ait pu résistera une ligue d'ennemis si considérables et si dangereux. Attaquer la Faculté ! le plus grand chimiste de notre temps, Raspail, sait ce qu'il en coûte, o Molière, dit Perrault dans ses Éloges des hommes illustres, ne devait pas tourner en ridicule les bons médecins que l'Écriture nous enjoint d'honorer.» On ne s'attendait guère à voir la Bible en cette affaire; il faut pourtant reconnaître que les médecins tenant à l'ordre social et aux institutions consacrées faisaient en quelque sorte parti delà religion. On ne doit point alors s'étonner qu'ils aient prêté la main aux prêtres pour lui refuser les derniers secours.
Est-il nécessaire de dire que si le comique attaquait de son temps le corps médical, ce n'était ni à la science, ni à une profession utile qu'il en voulait, c'était à un privilège. Molière persifflait les mauvais médecins comme il persifïlait les mauvais prêtres sous le masque de Tartufe, uniquement parce que ces docteurs avaient pris la clé de la science et qu'ils défendaient aux autres d'y entrer.
Et Molière était triste. Le plaisir qu'il donnait aux autres se tournait pour lui en amertume et en mélancolie. Cette vie exceptionnelle du théâtre le fatiguait, il aurait eu besoin de trouver chez lui, dans une femme aimée, une consolation aux maux de la vie publique, et son intérieur était au contraire troublé par la jalousie. Molière rêvait un jour dans son jardin d'Auteuil, oii il venait reposer sur la nature son àme et ses yeux fatigués des lumières de la rampe. Un de ses amis, nommé Chapelle, qui venait s'y promener par hasard, l'aborda, et, le trouvant plus inquiet que de coutume, lui demanda plusieurs fois le sujet de son trouble. Molière résista autant qu'il put; « mais comme il était alors dans une de ces plénitudes de cœur si connues par les gens qui ont aimé, il céda à l'envie de se soulager et avoua de bonne foi à son ami que la manière dont il était obligé d'en user avec sa femme «tait la cause de l'accablement où il se trou-
vous rappplant que Molière but jusqu'à la lie ce calice amer' dont on voudrait vous abreuver! Consolez-vous en pensant que la postérité a fait justice de ces outrages ! » — Fort bien, mais pourquoi ce môme M. Taschereau (célèbre par ses interruptions) a-t-il donc voté, sous nos ■yeux, le rétablissement de cette même censure théâtrale dont il pensait alors tant de mal ?
vait. » Chapelle lui fit les raisonnements qu'on devine pour le consoler : un homme comme lui ne pas savoir se mettre au-dessus de telles faiblesses! Quoi! le mépris qu'il devait avoir pour une femme coquette et indigne, qui méritait d'être enfermée, ne le guérissait point d'une passion si mal placée ! Molière, qui l'avait écouté, secoua tristement la tête : — « Je vois bien, lui dit-il, que vous n'avez point encore aimé. »
Repoussé d'une société qu'il châtiait et dont il était haï, il aurait eu besoin de se réfugier dans le sein d'une femme, de se couvrir de sa tendresse contre les anathèmes de l'Eglise, contre les vengeances des nobles et des médecins. Eh bien, en épousant mademoiselle Béjart qu'il avait vue croître devant ses yeux, il avait mis son cœur sur un roseau agité. Consoler Molière, se faire la sœur de charité de cet esprit malade, quel beau rôle pour une femme qui eût compris la sainteté de sa mission et la puissance de ses charmes! Au lieu de cela, notre pauvre comique ne trouva dans sa femme qu'indifférence et légèreté. Il avait four à tour menacé, pardonné; après avoir forcé à demander grâce, il la demandait pour lui-même. Les deux époux en étaient alors à la rupture quoiqu'ils habitassent encore le même toit. Cette rupture déchirait le cœur de Molière. Les larmes viennent auxyeux quand on songe que dans chacune des scènes de jalousie qui nous causent tant de plaisir dans ses comédies, il y a sans doute le reflet de quelque scène domestique trop réelle, de quelque orage intérieur. Molière a laissé dans cette peinture de mœurs amoureusesles tourments de sa vie, les lambeaux de son âme.
Le voilà doncce grand comiquequiretraced'unemainimpitoyable les ridicules et les esclavages des autres hommes, le voilà sous la dépendance d'une petite comédienne qu'il aime et qui ne l'aime pas ! Sa philosophie, son bonheur, le repos de son esprit fatigué, la main d'une femme point vertueuse, point belle, agite et renverse tout cela comme un verre d'eau.
Sa douleur n'avait d'égale que son indulgence : « Quand je considère, disait-il, combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être la même difficulté à détruire le penchant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus de disposition à la plaindre qu'à la blâmer. »
A ceux qui lui conseillaient de l'oublier en cherchant ailleurs une diversion à ses peines, Molière répondait :
« Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon cœur : mon idée en est si fort occupée, que je ne fais rien en son absence qui me puisse divertir. »
Le caractère de Molière était bon et sensible, sa misanthropie venait d'un excès d'affection pour tout ce qui existe. On ne voit les défauts que de ce qu'on aime ; si Molière était si frappé des vices et des faiblesses de l'humanité, c'est qu'il l'aimait. Il souffrait d'elle comme de sa femme par l'endroit du cœur.
A quel point Molière était en avant de son siècle et combien il se rapprochait de l'esprit d'égalité, il faut pour s'en convaincre relire UsPrérieiises Ridicules elles Femmes savantes. Après avoir attaqué tous les privilèges, ceux de la science dans les médecins, ceux de la noblesse dans don Juan, ceux de l'Eglise dans Tarlr'V, il attaque cette fois le privilège du bel esprit et du beau langage. Avec son bon sens populaire Molière réhabilite en littérature, comme en politique, l'élément naïf. Dans la distribution de ses
personnages, Molière donne de l'esprit aux simples et il en refuse aux superbes.
Les persécutions, les chagrins domestiques, les tourments et les délicatesses de cœur précipitèrent le déclin d'une vie qui ne tenait plus qu'à un souffle. C'était la quatrième représentation du Malade imaginaire. Molière qui se sentait très souffrant devait remplir le rôle d'Argan. On le pressa de ne point jouer dans l'état oii il était. « Comment voulez-vous que je fasse? répondit-il ; il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre, que feront-ils si je ne joue pas? je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant absolument. »
11 joua ; mais dans la cérémonie au moment où il prononça le mot juro, il lui prit une convulsion qu'il essaya de déguiser sous un rire comique.
Cette dernière circonstance résume toute sa vie ; c'est en tordant ses propres souffrances qu'il en exprimait le rire pour les autres hommes.
On le transporta chez lui, rue Richelieu, vis-à-vis la fontaine qui porte aujourd'hui son nom. Il demanda les secours de la religion et les derniers sacrements : Deux ecclésiastiques de Saint-Eustache refusèrent de se rendre au lit du mourant. 11 n'eut pour assister ses derniers moments que deux soeurs religieuses qui, étant venues quêter à Paris, pendant le carême, avaient trouvé chez le pauvre excommunié une hospitalité touchante. Pour toute exhortation à bien mourir, elles lui montrèrent la croix.
Au pied de tous les calvaires on rencontre, à genoux et mouillée de larmes, la femme.
La haine de Tartufe se réveilla plus forte que jamais devant le cadavre de Molière. Voulant couvrir ses intérêts de la cause de Dieu, l'archevêque de Paris refusa tout net la sépulture à un homme qui était mort en état de révolte contre les lois de l'Église.
Louis XIV, auquel la veuve de Molière eut recours pour obtenir qu'on inhumât son mari, Louis XIV que Molière avait fait rire, se déclara incompétent. Enfin, après bien des retards et des démarches, il fut convenu que le corps, accompagné de deux ecclésiastiques, serait conduit directement au cimetière, sans être présenté à Saint-Eustache. C'est ainsi que l'intolérance religieuse, ne pouvant refuser l'immortalité à son adversaire, lui défendit du moins les honneurs de la tombe et les prières pour les morts.
Quoique l'usage du temps fût de faire entendre des chants funèbres aux enterrements des chrétiens, le silence accompagna Molière à sa dernière demeure. La voix de la popularité s'est chargée de réparer ce silence injurieux; combien d'autres convois, entourés de ces musiques solennelles, dont le bruit n'est pas arrivé jusqu'à nous !
De tous les pouvoirs que l'Eglise s'était attribués, le plus exorbitant c'était celui de fermer le ciel : ce pouvoir elle l'exerça avec une sorte de vengeance sauvage contre l'homme qui avait honoré la religion en arrachant son masque à l'hypocrisie.
Bossuet qui a prononce l'oraison funèbre de toutes les gloires du siècle de Louis XIV, Bossuet ne pouvait manquer de faire celle de Molière; la voici: « La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien qui, en jouant son Malade imatjinaire, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après ; qui passa des plaisanteries du théâtre parmi lesquelles il rendit presque
le dernier soupir au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, vous pleurerez ! i> — Comme si c'était pour lui qu'il riait, ce malheureux t
On ne vit jamais dureté semblable à celle de Bossuet: Hélas quel besoin avait cet immense génie de damnerpour la satisfaction de l'Eglise et la sienne propre, celui qui avait passé sa vie à faire du bien, le tout parce qu'il n'avait pas mis ce bien sous la protection des usages religieux! Estce là le langage d'un prêtre de Jésus-Christ? Celui qui nous a laissé dans son évangile la parabole du Samaritain et du Lévite; celui qui a dit : « Les publicains et les femmes de mauvaise vie vous précéderont dans le royaume de Dieu, » celui-là désavoue, malgré la magnificence du style, les anathèmes de Bossuet. Quoi I vous dites posséder Dieu, ô prêtre, et voilà ce que vous en faites : un bourreau !
Dans un évangile apocryphe, connu sous le nom d'Evangile de Nicodème, on lit : « Et voici qu'il survint dans le ciel, parmi les saints hommes qui étaient ressuscites avec Jésus-Christ, le troisième jour, un homme très misérable portant sur ses épaules une grande croix. Lorsque tous les saints le virent, ils s'étonnèrent et lui dirent: Qui êtesvous? vous avez l'air d'un larron, et pourquoi portez-vous une croix sur vos épaules ? Et leur répondant, il dit : Vous avez dit vrai, j'ai été un larron faisant tous les maux sur la terre. Et les Juifs me cruciTièrent avec Jésus, et je vis les merveilles des soufl'rances qu'il endurait et je crus qu'il est le créateur de toutes les créatures. » Si l'ange gardien du paradis a laissé passer ce voleur, à plus forte raison n'aura-t-il pas dû refuser l'entrée du ciel à ce pauvre poète comédien, excommunié pendant sa vie, qui n'avait fait que du bien aux autres hommes, et qui portait sur son épaule la lourde croix du rire I
C'est par les proscrits, par les excommuniés, par les hommes et les femmes de théâtre, si vilainement diffamés, que la liberté, ce règne de Dieu, devait s'établir à la place des vieilles institutions ; c'est par les martyrs de tous les principes sociaux ou religieux, par les Samaritains de tous les temps et de tous les états, que le vrai culte, le culte de l'humanité souffrante, devait s'introduire sur la terre; c'est pour eux et par eux que Jésus-Christ devait renaître.
Ce Molière qui donnait à rire aux autres et qui pleurait en dedans; cet homme pour lequel la famille fut injuste, le mariage blessant, la société mauvaise, fit seul entendre au xviir siècle le cri de la conscience publique ; lui seul osa frapper de son rire cette aristocratie qui allait finir dans une orgie ; lui seul osa prophétiser ces réformes, devant lesquelles l'esprit théocratique du grand Bossuet se hérissait d'indignation et d'épouvante; mis hors la loi religieuse, hors l'humanité, par ces heureux du monde dont il amusait les splendides ennuis, Molière fit seul retentir dans ce siècle d'autorité la voix du vrai Dieu; il annonça le coup de théâtre qui devait terminer, comme nous l'avons dit, le règne de cette aristocratie libertine, sceptique, blasée, qui endurcissait son esprit et son cœur aux sentiments de la justice.
Tous les sermons de Bossuet sur la charité ne valent pas la vie de cet histrion qui, après avoir travaillé à rendre les hommes meilleurs en les faisant rire d'eux-mêmes, n'obtint que de la faveur royale un petit coin de terre bénite oii reposent ses os.
La tragédie était la forme aristocratique du théâtre; la comédie était la forme populaire.
Ceci explique comment Racine était mieux vu à la cour de Louis XIV par tous les beaux esprits du temps que Molière. Bossuet, avec son coup d'œil d'aigle, avait deviné le caractère des deux genres : homme d'autorité , il aimait la tragédie; il détestait la comédie, qui représentait le principe de liberté.
Louis XIV, cependant, avançait à son insu et malgré lui, les affaires de la Révolutioii. En incarnant l'État dans sa personne, en concentrant à sa cour toutes les forces de l'aristocratie qu'il ruinait dans les carrousels, les fêtes, les galanteries et toutes sortes de folles dépenses; en provoquant par le morne déclin de son règne à la fois bigot et corrompu les réactions de l'esprit philosophique en France, en excitant par ses persécutions envers les protestants et les journalistes, le sentiment de la liberté religieuse et politique, il prépara, toujours sans le vouloir, le mouvement du XVIII' siècle contre la monarchie.
Dans la conscience des peuples, l'idée de grandeur est inséparable de l'idée de bonté (1): Comment donc un siècle éclairé a-t-il pu surnommer le Grand un roi qui, en signant la révocation de l'Édit de Nantes, jeta près de quatre cent mille hommes à la misère, à l'exil, à la proscription! C'est ici l'une des plus tristes calamités de l'histoire. Un grand sanglot fut entendu dans tout le royaume. Ces malheureux allèrent chercher à l'étranger une terre moins intolérante et des lieux moins sévères. Dispersés, ils se firent ainsi par toute l'Europe les prédicateurs du Verbe nouveau. Comme toujours, ce qu'on croyait entreprendre contre la liberté de discussion religieuse, on l'entreprit pour elle. La persécution est le vent du désert qui porte au loin la semence des idées.
Le clergé, de son côté, en provoquant ces violences si contraires à l'esprit de l'Évangile; enfermant à Molière, c'est-à-dire à la comédie, la porte même du repentir, en se mêlant, d'ailleurs, à toutes les jouissances d'une société dissolue , le clergé conspirait avec la même ignorance et le même aveuglement que le roi, la ruine de ces privilèges et de ces bénéfices séculiers, qu'il défendait avec fureur contre l'hérésie, mais qu'il allait bientôt être contraint de céder à la Révolution.
Molière était vengé de Tartufe par Tartufe même. En s'appuyantà l'ordre temporel, l'Église avait été forcée d'appeler à son secours l'hypocrisie des rois, des nobles, des puissants, qui consentaient volontiers à se couvrir de Dieu contre leurs sujets ou contre feurs vassaux, mais qui n'entendaient pas soumettre leur conduite aux règles de la foi ch.rétienne. Ils voulaient bien des avantages que cette foi leur donnait; ils ne voulaient pas des obligations qu'elle impose. Celte hypocrisie avait d'abord servi les intérêts des deux ordres; elle commençait à les compromettre. L'intolérance perdait de jour en jour dans le déclin des croyances religieuses le droit de maudire la raison humaine.
Le théâtre était à la veille de détrôner lu chaire. L'influence de cette tribune sur le mouvement des idées a été plus considérable qu'on ne le suppose. La grande voix de Bossuet s'éteint avec le siècle ; celle de Molière s'accroît avec la philosophie qui s'élève... De ces deux hommes, le premier représentait l'autorité, le second, la liberté.
De Molière à Beaumarchais le peuple fait du chemin dans le monde. Figaro est domestique comme Sgnanarelle
(1) Les anciens appelaient Oplimus Muximus le Uieu suprùnie.
dans une maison princière; mais quel changement! Figaro ne détourne pas à chaque instant, comme Sgnanarelle, la joue devant le soufflet; il gouverne par ses intrigues les affaires de son maître , il est bel esprit et raisonneur ; s'il flatte, s'il enlace, s'il rampe comme le lierre autour du vieux chêne orgueilleux et touffu de la noblesse , c'est pour l'étoufl'er. Molière avait ouvert la voie de la comédie politique.
Quelques lecteurs s'étonneront peut-être que nous ayons placé parmi les martyrs un homme qui ne fut ni décapité, ni brûlé vif, quand il y en a tant d'autres qui ont eu les honneurs du bûcher et sur lesquels nous avons gardé le silence. Notre réponse est facile. Il y a souvent plus de sacrifice et de tourment dans les luttes morales d'une vie troublée par les persécutions et les injustices de la société que dans les approches d'une mort violente. Molière a plus souffert de son cœur que tant d'autres n'ont souffert du supplice. Ce que nous admirons dans ce grand homme, et nous terminerons par là son éloge, c'est le sentiment de charité qui a dominé toute sa vie. Il a aimé les hommes et il s'est dévoué pour eux. Faisant dans son existence deux parts, il a donné aux autres le rire; il a conservé pour lui, au fond du cœur, les ennuis, la tristesse, le dégoût. Pour nous plaire, pour nous instruire, il a rentré ses larmes, et il en est mort.