COMMENCEMENT DE L'HUMANITE
A l'oripine, l'humanité a passé par trois états :
L'étal chasseur ,
L'étal pasteur,
L'état agricole.
La première gucri o fut la guerre avec les éléments, guerre obscure et patiente, qui devait détrôner les lois de la force. Les animaux, les fleuves, les saisons , toute la nature faisait peser sur le genre humain, sur ses faibles organes, une vaste domination. Çà et là des hommes robustes se montrèrent pour repousser ct;t esclavage matériel qui les enveloppait de ses nœuds connue un serpent; ils acquirent des droits à la reconnaissance de leurs semblables, et passèrent dans la mémoire des peui)les à travers mille récits fabuleux. Nemrod était célèbre dans luut l'Orient comme un fort chasseur. La llèche , le javelot , la massue, tels furent les premiers instruments des conquêtes de la liberté dans ces tem|>s barbares ou il fallait détruire les obstacles à l'établissement de l'iionmie , nettoyer la terre des animaux malfaisants et faire de la place aux sociétés à naître.
Toute conquête connnence par la violence et s'humanise avec le temps, à mesure qu'elle s'e fonde. Il en a été ainsi de la puissiuice de l'homme sur les animaux, sur la nature. A une èri^ de destruction et de carnagt^ succédèrent les habitudes plus douces de la vie pastorale. Abel , Cain , .Vbra
ham, conduisaient leurs troupeaux. Le patriarche était le roi de la famille ; tout ce qui se trouvait en dehors dé la famille était esclave.
Avec l'agriculture , se dessinent des progrès nouveaux, une liberté nouvelle. Tous les progrès se résument en eft'et pour le genre humain dans ce résultat : une liberté plus glande. L'état agiicole suppose l'invention d'instruments compliqués , l'extraction des métaux , l'adaittation des animaux domestiques à l'homme, un commencement d industrie. A la tente a succédé une habitation ]i!us fixe, plus commode D'errante qu'elle était, la vie de l'homme devient sédentaire : elle s'enracine au sol. Cultivée, la terre donne des produits qui deviennent le germe de découvertes nouvelles, de besoins nouveaux; lesarts utilesnaissent. Le chef (le la famille possède avec ses enfants les animaux, la terre: tout ce qui se trouve en dehors de la propriété est esclave.
La dispersion des familles avait été une condition de l'État chasseur et pasteur; avec l'agricultuie, ces mêmes familles s'étendent, se multiplient, se rapprochent. Issues de la même souche, elles ont une langue commune, des traditions conmiunes; exposées aux attaques des bêtes féroces et des étrangers (tout étranger alors est un ennemi, hostisj, elles inventent de protéger leurs établissements par une enceinte de murs. Les villes naissent; des institutions, des lois sont nécessaires pour régler les rapports sociaux : l'autorité se fonde. Le plus ancien et le plus honoré de la tribu fait respecter les droits des citoyens; tout ce qui se trouve en dehors de la cité est esclave.
Deux faits nous frappent dans les commencements de l'histoire : le premier, c'est que la société est sortie de la famille; le second, c'est que l'esclavage, fait monstrueux, est d'autant plus absolu, d'autant ])ius dur, et, si l'on ose dire, d'autant plus naturel qu'on se rapproche plus du berceau de l'humanité. — Nous en dirons ailleurs la raison.
Ainsi, au moment oii l'honmie primitif, aidé de son intelligence et de sa force, échappait à la servitude du monde extérieur par la chasse, ])ar la conquête des animaux domestiques, par le travail de la terre, il fondait sous cette liberté nouvelle un esclavage nouveau pour ceux de sa race.
Il en sera de même dans la suite; nous verrons plus d'une fois des libertés inconnues donner naissance à des esclavages inconnus. Les démocraties anciennes (Rome , Sparte; étaient toutes assises sur l'appropriation de l'homme par l'homme.
Les astronomes croient que le noyau de notre planète n d'abord été un amas de vapeur, une nrbuleuse; — le germe de l'humanité a passé par le même état de confusion; c'a été, dans le commencement, une force éparse, vague, ténébreuse, quelque chose qui cherche sa forme. Di; lii cette obscurité qui couvre les parties de l'Asie, oii, selon toute probabilité, la civilisation a pris naissance.
La première société qui nous apparaît ;i l'horizon, dans le lointain des âges, c'est l'Inde.
Pas d'histoire. A une pareille distance, les individus se perdent dans les familles, les familles dans les castes, les castes dans la nation, la nation dans les commencements de l'humanité.
Ce qui nous frappe, c'est le soin avec lequel la mémoire du genre humain (mémoire bien faible quand on louche aux premiers temps de son enfance) a conservé le culle des hommes ou des familles qui ont doté l'agriculture d'une production nouvelle : Noé, qui planta la vigne, et un Bacchus
Indien dont l'histoire se perd dans les fables. A cela, rien de surprenant : la satisfaction des premiers besoins est la base matérielle de la liberté.
Bacchus et Cérès, le pain et le vin, voilà sous des noms qui diffèrent les premières divinités des peuples.
L'homme n'est pas seulement esclave de l'homme, il est surtout esclave des choses; amoindrir pour lui l'oppression de la misère, de la faim, des besoins sans cesse renaissants, c'est préparer à la civilisation, mère de tous les affranchissements, les moyens de se développer.
Ce qui retient les sauvages sous la captivité de l'état de nature, ce qui les empêche d'agiter leur esprit à la recherche du vrai, du beau, ce qui arrête chez eux tout perfectionnement, c'est l'incessante préoccupation d'une nourriture qui leur échappe, et qu'ils disputent au hasard avec des peines infinies. Le sauvage est semblable au lion, il ne pense pas, il chasse.
Combien de siècles la civilisation a-t-elle mis avant de se fixer dans l'Inde? Ténèbres! Les calculs les plus savants ne sauraient marquer les pas du temps dans ces époques reculées. Tout porte néanmoins à donner aux peuples qui habitent les bords du Gange une antiquité solennelle. Nous savions peu de chose sur les Indiens avant la connaissance de leurs livres sacrés, que les prêtres cachaient avec beaucoup de soin , comme cela se pratiquait dans toutes les anciennes religions. Le mystère, l'inconnu, le vertige, l'enveloppement, l'obscurité, voilà ce qu'on rencontre dans ces livres et dans les monuments de l'Inde. Regardez ces cavernes où l'on adorait sous terre un dieu enfoui, ces puits, ces profondeurs sacrées oii les voiles succèdent aux voiles : c'est la religion.
La connaissance des dogmes, conservés dans les temples, était enveloppée d'initiations et d'épreuves : la vieille figure de la vérité sortant de la bouche d'un puits est une figure indienne.
C'est une observation constante que les institutions, les lois, les mœurs se conforment chez tous les peuples à leurs croyances religieuses. Ecrire l'histoire de Dieu, de ses successions, de ses métamorphoses, de ses renaissances dans l'ordre et la suite des cultes, ce serait écrire l'histoire de l'humanité.
Quelques familles sacerdotales, dans l'Inde, comme dans toutes les civilisations de l'antique Orient, s'étaient superposées au gouvernement, à l'administration, aux finances, à la justice. Elles tenaient tout sous leur main occulte et puissante. Le caractère de ces castes sacerdotales se montre partout invariablement le même; elles ne songeaient qu'à s'assujétir les intelligences. Les prêtres sacrifiaient à l'esprit de domination, leur liberté personnelle, tout jusqu'aux jouissances de la vie. Sous un voile d'humilité orgueilleuse et de désintéressement, ils travaillaient à agrandir sourdement et sans cesse leur iniluence, ou mieux l'influence deleur corporation. Sous quelques rapports, leur puissance n'était pas usurpée : ces familles, dépositaires du dogme, avaient des connaissances supérieures à celles de leur temps. Les traditions, les sciences, les inventions, les arts, tout est sorti du temple.
La première forme du pouvoir dans les sociétés anciennes a été la forme inspirée; quelques hommes prophètes, ou se donnant pour tels, se sont faits la Providence des peuples, dont ils confisquaient l'initiative et l'activité propre au nom du principe divin : AO Jvve principium.
Les hommes ont établi leur autorité sur des miracles, des révélations, des prodiges. Les accuser de subterfuge serait méconnaître leur caractère et la nature des services qu'ils ont rendus à leur époque. Faut-il, d'un autre côté, chercher la cause des faits merveilleux auxquels ils ont dû leur influence dans un ordre de communications immédiates de l'homme avec la divinité, ordre surnaturel que la théologie affirme, que la philosophie repousse? Ces deux explications étant écartées, les physiologistes modernes ont cru trouver dans un phénomène du cerveau nouvellement observé, l'hallucination, une interprétation plus raisonnable de tels mystères L'hallucination fait, en quelque sorte, jaillir du cerveau la pensée vivante, lui donne une forme, un corps, une voix. Ces grands malades ont été de bonne foi; ils ont cru que Dieu leur avait parle, et ils se sont servis de cette conviction pour révéler aux hommes des vérités utiles. Ceci s'appliquerait aux visions de Budda, de Brahma , et de quelques autres révélateurs indiens.
Les religions de l'Inde, de la Perso, de la Chine, sont toutes empreintes de naturalisme. — La nature vaincue, forcée dans son sanctuaire par la main de l'homme, se réfugia dans le temple où elle se vengeait de l'injure des mortels qui l'avaient détrônée en se faisant adorer par eux.
Après la grande révolution qui avait substitué l'action de l'homme sur le globe aux lois piimitives de la nature, il arriva ce que nous vei'rons arriver après toutes les révolutions. Le principe nouveau, vainqueur, ne tarda pas à se laisser envahir par le principe ancien. A l'ordre immobile de l'univers succéda, dans la société, un ordre de choses pareillement immobile, fatal, nécessaire.
Ce qui surprend l'historien dans ces civilisations antiques, poussées tort loin à certains égards, c'est le oarasitisme des hommes et des institutions.
Les premiers êtres qui se montrèrent dans la création, après le refroidissement du globe, étaient des plantes et des animaux enchaînés à la nature des milieux sous l'influence desquels ils se développaient. Il en est ainsi des individus dans les sociétés de l'antique Orient, surtout dans l'Inde. Les hommes adhèrent, tiennent aux institutiop.s, comme l'huître au rocher sur lequel s'accomplit son existence.
La principale forme de l'état politique des Indiens était la division des hommes par castes. Il s'est trouvé des gens pour louer cette belle organisation. La vérité est que l'Inde réalise admirablement l'idée que les modernes amis de l'ordre se font d'un gouvernement.
Le fils succédant invariablement à son père dans la nature de ses travaux; le même homme se continuant de siècle en siècle avec ses habitudes, ses goûts; toutes les existences bornées à un cercle infranchissable; quelque chose d'antique et de traditionnel qui paralysait toutes les innovations, qui leur enlevait même l'idée de naître; des institutions pétrifiées traçant à l'enl'ant, dans le sein desa mère, la limite de ses occupations, de ses devoirs; voilà pourtant sous quelle pression vivait l'Inde.
Ni progrès, ni liberté.
La police était la première divinité de l'Etat. Elle faisait partie essentielle du gouvernement, et par conséquent de la religion; car ces deux choses étaient mêlées, confondues. Il y avait toute une caste de surveillants qui étaient préposés à l'inspection des métiers, des hôtelleries, des arts, du commerce, et dont les fonctions étaient sacrées. « Ils ne laissaient rien ignorcrau prince de ce qui se passait» s'écrie
l'abbé Guyon, pénétré d'enthousiasme pour les bons soins de ce dieu Police.
Soumise à un tel régime, la société n'était guère de la tète aux pieds qu'une vaste organisation de l'esclavage. Seulement cet esclavage devenait d'autant |)lus lourd qu'il touchait les extrémités du corps social. La cliarge de la caste inférieure s'aggravait de toutes les charges qui pesaient sur les autres castes.
Nul ne songeait à ébranler cet ordre de choses imposant. Ce qui distingue l'Inde et les autres civilisations de l'antique Orient , c'est ce quiélisme , cette placidité dans l'esclavage , qui montre combien un tel état était alors naturel, fatal. On n'imaginait rien au delà.
Aucune nation peutêtre n'eut plus de martyrs que l'Inde ; ses gymnosophistes , ses pénitents, ses solitaires, dans un autre ordre de choses , ses parias. Il nous est difficile de rapporter leursacrifice à la liberté. Nous sommes pourtant de ceux qui croient qu'aucune souffrance dans le monde n'a été perdue. 11 a fallu de ces abnégations gigantesques, il a fallu de ces esclavages sans nom , avant d'amener les hommes par une réaction lente mais nécessaire à des dogmes moins sauvages , à un étal social moins inhumain.
Qu'eût été le sentiment du droit dans une société où , d'après les cci.-»tin N^mtcmi
croyances religieuses ,
les hommes n'étaient *
pas même des hommes, mais des ombres,
des illusions, se jouant dans la natui'c, illusion elle-même (Maya)? Tout cela n'était qu'un rêve, le rêve de Dieu.
Le principal dogme de la religion et de la politique , c'était l'absorption. Les êtres aspiraient à ne pas être. Le comble de la perfection et du bonheur, c'était de se précipiter dans l'anéantissement. Les hommes s'annihilaient en Dieu, les citoyens s'abymaient dans l'État. Avec de pareils dogmes aucun mouvement, aucune activité; le repos, le silence , l'immobilité , la mort.
Nous avons voulu dessiner à giaiuls traits cette civilisation antique: le point de départ nous fera juger, par comparaison , des progrès qui vont maintenant éclore successivement, un à un. L'Inde marque une transition im[)()r-
tante. Cette immobilité, cette servitude , que l'homme avait combattue dans la nature, il la retrouvait dans la société indienne, accablante , inexorable.
Comme dans l'Inde, la politique tenait entièrement à la religion . les progrès de l'ordre social commenceront dans la suite par le progrès des croyances. Les dogmes seront les régulateurs du mouvement humain. Avec le temps la personnification de Dieu se dégage et avec elle la personnalité civile.
Ce qui caractérise le progrès religieux à partir de l'Inde, c'est la diffusion du sacerdoce ; la première propriété dont quelques hommes se soient ^^ arrogé le privilège , le ;^P monopole, c'est la pro- ^^ priété des choses sain- ^^M tes. 11 est vrai qu'alors 5^g cette propriété-là con- ^^ duisait à toutes les autres. Nous verrons , dans le mouvement des siècles, un tel monopole sacré disparaître.
A cette sentence qui exprime l'état des premiers âges : Dieu pour quelques uns I l'humanité substituera cette formule : Dieu pour tous.
11 y avait alors des existences privilégiées qui résumaient en elles toutes les forces et toutes les ressources de la nation. La terre appartenait au chef de l'Etat, qui se trouvait ainsi être le seul propriétaire ; le reste de la nation n'était rien que des parasites ; les sujets vivaienten quelque sorte P , sur la substance roya-
le, qu'ils engendraient SB. et renouvelaient inces-
samment par le travail.
— Un peuple dans un homme !
Nous verrons peu à peu cette [iropriéié se désunir, se diviser; nous la verrons s'incorporer aux droits [)olitiqucs dont elle deviendra la mesure et la limite; nous la verrons s'incarner dans la personnalité humaine, dont elle suit toujours le développement.