‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 41 sur 49 · JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Il y a de cela cent vingt ans, jour pour jour : un jeune homme servai t en qualité de domestique à la table d'un comte, chef d'une ancienne et illustre famille. Le valet, encore adolescent, avait de la figure et des manières honnêtes. Un vagabond d'ailleurs. Quoiqu'il se crût de l'esprit, il avait de la peine à apprendre. Ses lentes facultés n'avaient encore rien produit. Entre autres défauts, il avait celui de regarder beaucoup trop fixement les demoiselles qu'il servait à table. C'était même un domestique incommode, car, soit qu'il eût la main maladroite ou le cœur placé trop près de la main, il versait l'eau et le vin sur la robe de la fille de la maison au lieu de les verser dans son verre. Ce jeune homme n'annonçait décidément pas grandes dispositions pour le service : comme il était paresseux et vaurien, on eut l'idée de le faire prêtre, quoiqu'il fût né dans la religion calviniste. Il abjura ; mais il eût fallu apprendre plus de latin et de théologie que n'en comportaient ses moyens. Ni mémoire, ni facilité. Tout bien examiné, le polisson n'était pas propre à grand'chose : — Il n'était bon qu'à devenir un grand homme.

Il devint Jean-Jacques Rousseau.

A l'heure qu'il est, un siècle a passé sur la tête des gentilshommes qui dînaient, ce jour-là, chez le comte de Gouvon, premier écuycr de la reine et chef de l'illustre maison de Solar : l'ombre de la mort a couvert toutes ces figures aristocratiques, celle du marquis de Breil, (ils du comte de

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