REVOLUTION DE
C'olait en 1840 tje me piomenais un jour de ciel gris dans le cimetière Mont-Painusse. Ou élail on automne. Les arbres laissaient tomber leurs feuilles ; l'iiumanilé laissait tomber ses froides dépouilles.
Mes pas suivaient au liasard un t'iroit sentier entre des tombes alignées. Des titres pompeux ou ridicules étalaient sur ces monuments de la mort la triste misère de nos vanités sociales. Où l'orgueil de l'homme va-l-il .se cacher? parmi des mousses et des hautes herbes qui disputent au maibre la vue des caractères funèbres. Mes yeu\ ctaient fatigués d'inscriptions menteuses , écrites froidement sur des pierres roidrs comme la mort qu'elles recouvrent. Des images médiocres, par lesquelles le ciseau s'eHorce en vain de redonner une vie à ce qui n'est plus, chargeaient de leur niant l'épouvantable néant de notre nature ! .l'étais las, j'étais morne ; \ .
celte promenade m'avait plongé dans une *'■*' douleur immense en rapport avec ces lieux
taciturnes, quand j'aperçus au fond du cimetière une petite élévation de terrain, toul-à l'ait découverte, et sur laquelle s'ilevail la (igure d'un ancien moulin. Je m'approchai. Un des flancs de ce monticule était occupé par des croix de bois déracinées, des pierres luniulaires encore chargées d'iiis(ri[)l ions, des cou roiniesd'immortcîlles fanées, et tontes sortes d'objets funèbres qui gisaient çà et là. Ce fouillis lugubre provenait d'un(! saisie récemment faite dans le cimetière du Sud, sur le terrain des concessions temporaires. Les morts qui sont, pour ainsi dire, ù loyer pour cinq ans dans le cimetière, ne lardent guère à se voir, au terme de leur bail, privés des ornements qui marquaient aux yeux la place de leur sépulture. Un peu à l'écart de ces
dépouilles confuses, choses mortes qui avaient appartenu aux morts, ma vue fut attirée par un objet digne de contemplation triste. Je m'arrêtai : un vieux drapeau tricolore, déteint parla pluie, noirci parles hivers, surmontéd'un crêpe, laissait tomber mélancoliquement ses longs plis que le vent agitait de temps en temps. On eût dit un saule pleureur aux couleurs nationales. Le froid me prit au cœur. Des couronnes d'immortelles, déposées à terre, — sans doute pai des mains pieuses et patriotiques, — s'entassaient à côté d'une pierre brisée. Sur ce débris de pierre, revers d'une
page funèbre qui avait reçu dans son temps d'autres noms et illustré une autre infortune , je lus alors ces mots : « Ici reposent i< Tolleron , Carbon- « neau et Plégnier , « morts pour la liber- ■( té, le 27 juillet 1816.
II — Boriesetsescom- .' pagnons d'infortui( ne , en 1822 »
Une sueur glacée couvrit mon front. J'avais devant moi, sous ce tertre recouvert d'un peu d'herbe drue et sauvage , les débris de ces victimes héro'iques dont la mort ensanglanta deux fois le (rùne des Bourbons.
Ce souvenir si triste, ce drapeau consterné qui pendait, ces couronnes d'immortelles llétries par les |)luics, mortes, cette pierre si éloquente dans sa mi- «ière et dans son laconisme, ce sili-nce particulier au cimetière, la solitutle de ces lieux ' " habités par ceux qui
jj, ont donné congé de la
vie, la voix d'un oiseau perdu dans les broussailles et qui chantait, tout cela était si lugubre et si touthant, que j'en Irissonne encore à cette heure. - Comment , me dis-je quand mon émotion fut calmée, voilà partout autour de moi. dans ce cimetière , des monuments fastueux dont la destination est de perpétuer la mémoire inutile d'hommes qui ont mérité l'oubli, et l'on n'a pas su trouver un |)eu de marbre, ni un ciseau en l'honneur de ces intrépides jeunes gens morts pour une idée! — J'avais tort. Un ouvrage d'art, quel qu'il fût. serait sans doute plus convenable que celte pierre grossière et rongée; ce serait moins tragique. L'histoire des quatre sergents exécutés en (ilace de Grève le 21 septembre 182-2, à cinq heures du soir, est courte et pathéti.,Ke. Nous regrettons que cette histoire ait été lou-
HISTOIRE DES MÂIITYI\S
chée, nous allions presque écrire défigurée, par le drame et !e roman. La mort des quatre sergents, nous allons la dire d'après les souvenirs d'un de leurs amis, acteur et témoin dans cette conspiration fameuse (1).
Quelques sous-ofticiers d'un régiment de ligne voyaient avec un chagrin profond les humiliations et les cicatrices de leur pays. Les événements de ISl'i- pesaient sur leur cœur français. Soldats, ils regrettaient ces jours de hasards et de dangers qui avaient fait place aux mornes bienfaits d'une paix soumise.
Ils étaient à la gloire avant d'èlre à la honte !
Leurmécontentcmentsourd remonte jusqu'à celte dynastie caduque qui avait profité de nos revers pour s'imposer deux fois à la France. C'était encore Louis XVllI qui régnait.
Quand les cœurs battent pour la même cause, ils ne tardent guère à se rencontrer; les sous-oHiciers hosliles au gouvernement d'alors se reconnaissent, s'unissent : voilà désormais des mains qui se louchent. Vienne une circonstance favorable, et ces mains agiront de concert, et le régiment, peut-être même l'armée, les suivra dans la lutte qu'ils auront engagée. A leur tête se place un homme vraiment remarquable, Jean Bories. Il ne négligea rien pour aflilier sa bande aux sociétés secrètes qui commençaient à se former, et pour rattacher ses projets à la tentative du général Berlon, qui méditait un coup de main dans les environs de Niort. Malheureusement, le généial échoua; les plans des conspirateurs s'éventèrent; la police, cet Argus moderne, pénétra avec tous ses yeux dans les ténèbres d'un complot courageusement, mais imprudenmient ourdi. C'en l'ut fait des rêves de liberté ! nos infortunés se réveillèrent dans un cachot. En conspirant, ils avaient dévoué leur tête; ils surent la porter dignement devant une cour d'assises. On trouva douze jurés pour condamner ces liommes. Un procureur du roi, dont il faut que le nom passe à la postérité, car le silence et l'oubli sont des punitions trop douces pour les exploits de celle nature, Morchangy, porta la parole contre les accusés avec une ardeur dont les ultra-royalistes de cette triste époque lui surent gré. La sentence était inévitable; elle fut prononcée à une heure du malin, dans celle longue et froide salie de la cour d'assises, qu'éclairaient çà et là quelques ternes bougies. Le banc où les accusés étaient assis plongeait dans l'obscurité. C'était comme une image des ténèbres qui allaient s'étendre sur quelques-uns d'entre eux pour jamais I
Quatre accusés, plus engagés que les autres dans le complot, eurent l'honneur d'être condamnés à la peine de mort : c'étaient Bories, Raoulx, Goubin et Pommier; les autres, moins compromis, sauvèrent leur tête, mais ils n'évitèrent l)oint la prison. La séparation fut déchirante; elle devait être éternelle I
Les royalistes chercheront à refouler notre sensibilité pour ces victimes, en disant qu'après tout, les gouvernements se doivent à eux-mêmes de se maintenir. A cela, je n'ai rien à répondre, sinon que je plains les gouvernements condamnés à se maintenir par de pareils moyens!
On s'attendait à ce que le roi ferait grâce : la grâce ne vint pas; le jour du supplice arriva. Les quatre sergents su-
(1) M. I.clèvre, de Uuuen.
birent les apprêts de la peine avec une magnanimité sloïque. Bories sérieux et calme, — Pommier indifférent, — P.aoulx résigné, — Goubin , toujours gai et plaisant même envers la mort , chacun d'eux envisagea le moment suprême avec le caractère qui le distinguait, meiis tous avec une fermeté inébranlable. La toilette des condamnés était achevée, l'heure marquée pour le supplice avait sonné, et rien ne remuait encore. On dut croire que l'inllexibililé royale était adoucie , peut-être même les héroïques victimes partagèrent-elles un instant cet espoir de la vie qui ne quitte jamais enlièiemcnt le cœur de l'homme. Erreur trop séduisante, tu allais bientôt l'évanouir! Ce relard n'avait d'autre molif qu'une bass; intrigue de justice; on voulait arracher aux patients des révélations. Un magistrat se présente et les engage , avec des promesses , à dénoncer leurs complices. A ces mots, leur cœur généreux frémit : « Nous n'avons rien à dire. « Ce fut toute leur réponse, et ils monlèrcnl chacun dans une charrette.
Qui de nous ne s'est arrêté plus d'une fois, le cœur serré, devant cette sinistre grille, qui débouche de la prison de la Conciergerie dans la cour du Palais de justice? Elle s'ouvrit : les quatre charrettes défilèrent lourdement une à une, et prirent le chemin de la Grève. Les (juais étaient couverts de monde. Un silence lugubre planait sur cet océan de têtes. Il y avait aux fenêtres des femmes qui regardaient ces pauvres jeunes gens et qui pleuraient. L'émotion, quoique contenue par l'œil de la police et par un vaste déploiement de forces militaires, débordait. Les mouchoirs s'agitaient dans la foule; mille regards sympathiques, quoique voilés par la prudence, chercluient le regard errant des condamnés pour leur dire un triste et fraternel adieu. Ceuxlà seuls qui (levaient mourir étaient calmes.
Les démonstrations muettes de cette foule émue , mais comprimée, n'arrivaient d'ailleurs aux quatre sergents qu'à travers une forêt do baïonnettes. Presque toute la garnison était sous les armes et dis[)osée en htiie double sur le chemin du Palais de justice à l'échafaud. Les soldats de loute arme qui circulaient dans les rues voisines des quais, à l'heure de l'exécution, on les forçait d'assister au spectacle funèbre. L'autorilé d'alors voulait donner à l'armée ce qu'on nomme dans le langage des cours un exemple. Je me demande seulement si ce sang versé sur la jeunesse de nos écoles et de nos casernes a clé une semonce de royalisme. Au milieu de tous ces uniformes, au milieu des flots de la multitude terne et béanle, les quatre charrettes passèrent. Un bruit de roues sur le pavé se prolongeait le long des quais étroits et silencieux. Ce bruit éveillait de pénibles échos dans les cœurs. Le triste cortège venait de déboucher sur la place de Grève. Les quatre condamnés regardèrent le cadran de l'Hôtel-de-Ville. Cette impassible horloge marquait cinq heures. Les quatre charrettes s'arrêtèrent îi droite de la place : c'était là.
La pitié était devenue de la stupeur. Toute celle multitude que les petites rues voisines vomissaient, curieuse et pressée sur la place, ne souillait pas. Tous les visages étaient mornes. Le bourreau lui-même se sentait attendri. Nous n'inventons rien : « Si le peuple pouvait renverser cela! » disait-il tout basa ses aides, en leur montrant l'horrible et i)csante machine qui tremblait sous le clapotement de cette foule. Un mouvement extraordinaire venait en effet debranier la masse des spectateurs et de la pousser vers la guilloliue. Le mouvemonl fut bien vile dompté par la
force armée. Raoulx descendit le premier de charrette et dciiKimla qu'on lui permît d'embrasser ses compagnons. Ils s'emhrassèicnt loui au pied de récliafaud. Quel spectacle !
Triste et suprême étreinte, tu devais féconder plus tard le sentiment national !
Cela fait, ils montèrent chacun à leur tour les degrés delà guillotine. «Vive la liberté ! »C(! fut le dernier cri de Raoulx et sa têle tomba. Goubin et Pommier qui le suivirent moururent de même, sans peur. C'était au tour de Bories. L'échàfaud était humide; le couteau était rouge; lîories cria gravement à la foule qui l'entourait : « Happelezvousquc c'est le sang de vos fds que l'on fait couler aujourd'hui. » Et tout l'ut fini.
Le soir même de cette journée lamentable, il y cul bal k la cour, chez la duchesse d'Angoulème; les carrosses qui se rendaient aux Tuileries rencontrèrent h;s ((uatrc charrettes qui allaient à la place de Grève. Des femmes en toileite folle mirent la tète à la portière de leur voiiure, en demandant ce qu'il y avait et pourquoi tout ce monde? — « Ce n'est rien : ce sont des conspirateurs qu'on va guillotiner. — Ah! c'est dill'érent. Cocher, fouettez les chevaux ! » On dansa toute la nuit.
Si l'opinion pulilique avait été invitée dans les salons de la duchesse d'Angoulème, si elle eût vu sauter ces femmes de cour sous la clarté rougefilre des bougies, n'auraii-ellc pas cru qu'elles avaient du sang à leur robe !
Les morts ont leur lendemain : « Rappelez -vous, avait dit Bories à un de ses amis, que plus tard vous aurez à nous venger ! car la cause pour laquelle nous allons périr ne peut manquera triompher. « Cette cause triompha, en efl'et, le 28 juillet 1830. Ce jour-hà, le canon tonna sur la place de Grève; la fusillade lui répondit. La lutte fut terrilde, mais décisive: la couronne du successeur de Louis XVTIi se biisa sur ces mêmes pavés qui avaient vu tond)er la tète des quatre sergents; le sang elfaça le sang; la guillotine n'osa plus se dresser à l'avenir dans ces lieux consacrés par la mémoire des martyrs de la liberté. Ah ! vous croyez consolider votre trône sur une base étrangère, en condamnant à périr par l'échafaud ces soldats que Napoléon conduisait du moins à la gloire. C'est bien : faites; dix ans après, votre pouvoir néfaste sera brisé. D.ins vingt ans, il se rencontrera un artiste de cœur qui ramassi'ia un peu de terre et qui, de cette terre pétrie entre ses doigts jiuissants, fera sortir un monument éternelà la mémoire d(! vos victimes !— Les sergents de la Rochelle sont deux fois vengés : vengés par la révolution de 1830 et par la main de David.
Ce monument est une médaille. Sur une des faces, on voit les portraits des (jualre sergents avec leurs noms : Pom ■ mier, âgé de vingt-six ans, Raoulx, Goubin et IJuiics.
L'autre face représente une hache et un billot sanglant, sur lequel la Liberté vient déposer des couronnes. La main de l'artiste a inscrit au-di'ssus du billot ces mois (|ui sou.scntendent un alfri'ux drame • « -21 scitlcinbie 18-22, à cinq heiirrs du soir. »
L'instruction du procès des (|uatre sergents donna lieu à un (lévoùment de fenmie que nous ne pouvons passer sous silence. On comprend seulement (|u'un sentiment (!<•. délicatesse nous oblige à liire les noms. Un avocat d'un des accusés, qui partageait leurs opinions libérales et qui s'intéressait il leur sort, disait un jour, dansunc maison oii il était reçu comi"". ■.•ni : ' '' .aùverais X si je |)ouvais
justifier l'emploi de son temps dans la nuit du 11 au 12. »
Le soir même, le juge d'instruction reçut une lettre dans laquelle on lui annonçait qu'on avait une confidence à lui faire, relativement au procès des quatre sergents de la Rochelle. Une jeune demoiselle en noir, la fille de la maison dans laquelle l'avocat avait parlé, se présente le lendemain dans le cabinet du juge. — « Qu'avez-vous à me dire, mademoiselle? Je vous écoute. — J'ai à vous dire, monsieur, que M. X... ne peut pas avoir passé la nuit du 11 au 12 à conspirer avec ses amis, attendu que.... — Achevez, mademoiselle. — Cette nuit du il au 12, il l'a passée chez moi. )) — La jeune fille baissa les yeux et rougit, comme si cet aveu pénible k son honneur l'eîil suffoquée. Ensuite elle devint très pâle.
Mademoiselle *** jouissait dans la ville d'une réputation intacte. Devant un pareil aveu, le juge d'instruction s'arrêta surpris, mais désarmé ; le moyen de croire que la boucho d'une femme mente, quand elle s'accuse ainsi elle-même? L'accusé fut mis hors de cause.
Mademoiselle *** éjjousa, plus tard, l'homme qu'elle avait sauvé sans l'avoir jamais vu. Nous avons raconté ce fait pour montrer que les grandes causes politiques élèvent tous les sentiments du cœur humain.
L'histoire des sergents de la Rochelle se lie intimement à celle du général Berton, dont le complot croisa celui de Bories et devait lui servir d'auxiliaire.
Berlon, dans les guerres de la Révolution et de l'Empire, s'était toujours conduit en brave; mais le courage était alors si commun, que son nom se fût perdu dans la grande épopée militaire de la France, sans les événements qui précipitèrent sa mort.
Courber la tête sous le désasire de nos armées, Berton, comme tous les généraux l'avaient fait en 1814; mais son caur saignait; le retour de l'Ue-d'Elbe lui sembla le retour de l'honneur national. Sans être idolâtre de Napoléon auquel il reprochait d'avoir supprimé les libertés publiques, Berton espérait du moins en lui pour chasser de France le gouvernement de l'étranger. Le 20 mars le vit reparaître sûus les armes. Il combattit à Waterloo. Rentré à Paris après la défaite, il fut arrêté et conduit à la prison de l'Abbaye, d'où il ne sortit qu'au bout de cinq mois, sans même avoir subi de jugement.
Une si injuste captivité ressemblait trop à de la persécution pour ne point irriter encore le mécontentement du général. Cet acte arbitraire l'avait singulièrement aigri contre le gouvernement des Bourbons. Telle est l'infirniiié de notre nature que la plupart des hommes ne s'aperçoivent jamais mieux des blessures faites aux libertés publiques (|ue par les atteintes jiortées à leur liberté personnelle.
Au sortir do la prison militairi", Berlon se jeta donc avec ardeur dans l'opposition; le libéralisme (c'est ainsi qu'on désignait alors le groupe d'inlérêls et d'idées d'où devait sortir la révolution de 1830) avait deux moyens d'action sur l'esprit ])ublic, la presse et les sociétés .secrètes.
Berton écrivit quelques brochures politiques, concourut à la rédaction do la Minerve , et s'aflilia h une .société secrète, dont li^ comité-directeur siégeait à Paris, la soeiéiê des Cliemlicm de la Lihrrlr.
B-rlon était un ennemi : le gouvernement le Imita comme tel. L'ardeur des poursuites dirigées contre lui l'obligèrent il qiiiller Paris.
lIISTOiriE DES MAUTYRS
La province fermentait. Des signes non équivoques annonçaient dans l'Ouest une agitation morale. Une conspiration se tramait à Saumur; elle choisit pour chef Berton.
Le 2i février, il paraît à Thouars, revêtu de son grand uniforme, accompagné de quelques officiers à cheval, portant la cocarde et le drapeau tricolore. — Des proclamations sont aftlchées : elles annoncent que la République va être rétablie et qu'un mouvement insurrectionnel doit avoir lieu simultanément dans toute la France. Un gouvernement provisoire est installé : il se compose de Lafayette, Laffite, Benjamin Constant, Voyer d'Argenson et Foy.
Isolée, la tentative de Berton eût été l'acte d'un fou. Il faut donc croire que le général était de bonne foi quand il annonçait une prise d'armes dans tout le royaume. Sur quoi reposait cette conviction"? Evidemment sur les rapporls que Berton entretenait avec le comité-directeur de Paris, qui, lui-même, communiquait avec la société des Carbonaii,des Philadelphes, des amisde laliberté.etc, etc. Comment les espérances du général furent-elles trompées? Comment une conspiration qui se liait elle-même à d'autres complots vint-elle à échouer, presque sans coup férir, contre la faible résistance de Saumur? Un des affiliés, le colonel Bauchart, qui a publié, sous le gouvernement de 1830, une histoire de cette conspiration, accuse du mauvais succès de l'entreprise la faiblesse et l'incapacité de Berton. Quand on réfléchit à la difficulté qu'il y a de lier entre elles les trames ourdies par plusieurs comités secrets, aux obstacles que rencontre dans un complot aussi étendu l'unité d'action, aux causes si diverses, si compliquées qui paralysent les intentions des chefs, on sera moiris sévère envers Berton que ne l'a été le colonel Bauchart. Ces attaques rétrospectives, adressées aux hommes qui ont eu le malheur d'échouer en payant de leur personne, nous semblent aussi injusles qu'indélicates. Trop souvent, en pareil cas, des hommes imprudents, mais généreux, se mettent à la tête d'un mouvement avec l'espérance que le corps d'armée suivra; l'armée ne suit pas, ils tombent alors entre deux feux, assassinés par leurs ennemis qui les jugent, calomniés par leurs amis eux-mêmes, qui les désavouent et les accusent !
La grande cause qui fit avorter l'expédition de Saumur est dans la nature même des obstacles qu'elle avait à vaincre. Si les complots de Berton et des quatre sergents de la Rochelleéchouèrent, c'est que l'heure du succès n'avait pas encore sonné dans l'opinion publique. On ne fait pas les révolutions ; elles se font elles-mêmes.
Berton, après sa malheureuse tentative sur Saumur, erra quelque temps dans le département des Deux-Sèvres, cherchant toujours à susciter des complots. Ce fut en vain qu'on lui offrit alors les moyens de se rendre en Angleterre; il aima mieux rester en France. — « Je regarderais, dit-il , oomme une lùcheté de fuir, pendant qu'un certain nombre de mes co-accusés ont été jetés dans les prisons. Je les sauverai ou je me perdrai avec eux. »
La police qui n'avait pas cessé de l'observer, le fit tomber dans un piège.
Berton fut traduit devant la cour royale de Poitiers, avec cinquante-cinq des siens, accusés d'avoir participé à l'insurrection de Thouars. La solennité de ces débats, l'aspect de tant d'accusés, menacés delà peine capitale, l'estime que mérite toujours le courage, tout cela ne put désarmer l'impétuosité malveillante, le haine implacable du ministère
public. L'accusation fut soutenue par M. Mangin , depuis préfet de police de Paris.
Ce magistrat se livra de toutes les forces de ses poumons à la haute éloquence : — « Lorsqu'on lève, s'écria-t-il , les yeux sur le banc de ces nombreux accusés, on se demande avec douleur comment il se peut qu'ils aient forcé la justice à les y asseoir. Us vivaient sous k gouvernement le plus doux; à aucune époque la liberté civile ne fut iitieux (jarantie; à aucune époque la liberté politique ne fut resserrée dans des bornes moins étroites ; à aucune époque le pouvoir ne fut tant resserré par les lois. »
Y a-t-il dérision plus sanglante que cet éloge ampoulé d'un gouvernement qui avait mis partout l'arbitraire à la place des lois, qui retirait chaque jour à la nation, par ruse ou par force, les garaniies écrites dans la charte de 1815, qui cherchait sans cesse à étendre le pouvoir et à diminuer les libertés publiques? Quant à sa douceur, les procès fie Noy, de Labédoyère, des jumeaux de la Réole, nous en ont dit quelque chose. On voit par \h ce qu'il faut penser dans tous les temps, de ces éloges officiels, adressés par les fonclionnaires publics au gouvernement qu'ils servent et dont ils attendent des faveurs.
Selon les bonnes traditions du parquet royaliste, M. Mangin ne se contenta pas de charger les accusés, il voulut les humilier, les avilir, en les appelant lâches, pourvoyeurs de bourreaux, etc. — Tuez, messieurs, n'insultez pas.
Il soutint que Berton avait été l'instrument d'une société dile des Chevaliers de la liberlé, laquelle était dirigée par un comité siégeant à Paris. Cette société devait se rejoindre, disait-il, aux carbonari pour combiner le mouvement. Cherchant alors des accusés en dehors même de l'accusation , le procureur du roi mettait en cause les membres de la chambre des députés, Lafayelte, Laftitc, Benjamin Constant, Voyer d'Argenson , le général Foy, qu'il accusait d'avoir participé moralement au complot. Le général Berton et les siens n'étaient plus alors que les agents de conspiraleuis qui se cachaient. Celait ailleurs, c'était plus haut, c'était derrière le voile où les abritait l'inviolabilité de leur mandat, qu'il fallait chercher les vrais coupables. — Il y avait du vrai dans ce langage ; il est cerlain que Lafayette , Laffite et les autres, par une manœuvre plus habile que courageuse, trouvaient alors moyen de disparaître derrière l'échafaud sur lequel ils avaient poussé Berton et les siens.
Ce langage était véridique, mais inconvenant : il souleva des orages et donna lieu à d'acres récriminations de la part des députés dénoncés par M. Mangin. Ces messieurs ne voulaient s'avouer pour ennemis de la royauté de 1815 que le jour oii le roi serait détrôné.
Berton avait demandé pour défenseur M*" Mérilhou ; s;i demande fut rejetée; il prit alors le parti de se défendre lui-même. L'accusé se plaignit des tourmenis inutiles dont on avait surchargé sa captivité. On avait longicm()S refusé à ses deux fils de le voir dans sa prison. Plus taid les geôliers assistaient aux entrevues du père avec ses enfants, comptaient leurs larmes, verbalisaient leurs soupirs. — Le général releva sans peine l'épiihète de lâches que le procureur du roi avait crachée à la face des accusés. Il n'avait pour cela qu'à montrer ses blessures et ses états de services. « Le ministère public, ajouta-t-il , a parlé de pourvoyeurs de bourreaux; veuillez, messieurs, réfiéchii' sur ces expressions et consulter vos consciences; vous y verrez sans peine ù qui elles doivent être appliquées. »
DE i.A LlliiiilTÉ.
« Le procureur gênerai, dit-il en terminant, vous a parlé de son indulgence et il vous riemande beaucoup de sang. Si voire conscience vous dit qu'il faut en verser, je ferai bien volontiers le sacrifice du mien-, j'en ferais surtout le sacrifice avec joie, s'il pouvait rendre la liberté à tous ceux qui m'ont ^uivi jusqu'à Saumur. Vous pouvez les épargner, messieurs, aucun sentiment intérieur ne doit vous en faire de reproche. Je désirerais en ce cas fournir à moi seul assez de sang pour apaiser la suif de ceux qui en paraissent si altérés. Pendant vingt ans, j'en ai versé sur quelques champs de balaille; j'y ai épargné celui des émigrés, lorsqu'ils se battaient contre nous ; j'en ai sauvé , comme bien d'autres de mes compagnons d'aimes l'ont fait. 1 1 cette générosité avait ses dangers. »
Le gouvernement d'alors qui pesait sur la France, gouvernement de prè;res et d'émigrés, aurait pu sans danger se montrer généreux à son tour : il ne le fit pas. Berlou fut mis Ji mort par la classe de ceux qu'il avait épargnés sur le champ de batailk'.
Lcprocureurdu roi.
M Mangin, laissa voir parfaiiemcnt derrière l'accusation , la main qui dirigeait alors la France : « Les chevaliers de la liberté, ditil , sont une société secrète dont le but est d'anéantir le principe arisiocralique , qui consliiue un des ressorts de noire gouvernement; leur existen- .^1 ,i^ ce est une guerre déclarec aux anciennes familles, aux grands propriétaires, par les
lionmu's nouveaux et par ci'u\ (pii n'ont riep. » Il y avait de la franch se, mais de la maladresse, à découvrir ainsi le véritable terrain de la lutte.
Le tort que les procès [loliiiques font aux jugements est considérable. Ce tort consi.sKî surtout en ce que l'accusation démasque les ressources de l'autorité , ses points d'appui, le caractère de ses préféiences. tandis que, dans un intérêt de condanmalion, elle exagère les forces des conspirateurs et la portée de leurs desseins. Le ré(|uisiioire marfpie de la sorte à l'opposition un but pour l'avenir, un but que ses coups n'auraient pas ménu' osé atteindre.
l'.n choisissant le jury parmi des émigrés, d'anciens nobles, l'autorité locale avait cru faire preuve d'adresse; su
point de vue delà condamnation, elle ne se trompait pas, mais au point de vue politique, c'était inhabile : cela di.sait, en effet, que le trône ne pouvait plus se soutenir (|u'appuyé sur les cl isses privilégiées.
Les débats de cette triste affaire se terminèrent au bout de dix-sept jours, par un arrêt de mort contre Bcrlon et cinq de ses complices.
Le généial fut conduit à l'échafaud.
A midi moins quelques minutes, Berton sortit de la prison. Il était revêtu d'une redingote bleue; sa tête était couverte d'un(! casquette.
Berton était p;'ile, mais ferme. Il fit la route en regardant à droite et à gauche. Ariivé au pied de l'échafaud T il y monta seul. Se tournant vers la foule , il cria : Vive la Fimice!
Vive la liberU-! Sa voix se |iei(lit dans le ciel terrifié , muet. Quelques instants après, au moment de s'élenilre sur la fatale marche :
" Encore nm fuis, s'écria-i-ii, Vive In France! Vive la lilicrté! »
Sa têie tomba.
M. Mangin recueillit [lius taid le fruit de ses tristes services dans cette malheureuse affaire ; en 1829, à l'avénement du ministère Polignac , il fui nommé préfet de police de Paris. Le système qu'il avait développé (levant le tribunal, système de i-épicssiori à outrarrce , il l'apporta dans l'adminisliation qui lui éti.it B, ,a-.t confiée. — On en con-
naît le résultat. Ni le r.ni.
sang versé par suite
du complot de .Saumur, ni les mestn'es [irises par M. .Mangin durant son passage à la police, ne purent arrêter le ileveloppemenl des idées libérales. 1830 éclata , ce même M. Mairgin élairt préfet : Berton était vengé.
Plus les pouvoir-s s'affaiblissent dans l'opinion publique, plus ils ci-oient se ("oriider, en apjielant à eux des hommes violents , qui les séparent de jour en jour du pays et les précipitent vers un coup d'Mial, c'esl-à-diie vers une révolution.
Il est à observer que parmi les victimes si nombr-euses qui tombaient alors sous |i s balles ou sous le couleau.o". ne trouve que des niililaircs, des hommes d'action : cb« nous démontre que la Uestauration n'avait alors contre eiè«
IIISTOir.F, DES MARTYRS
ni un système ni une doctrine, rien que le sentiment de l'honneur nalioni»), le sentiment du territoire violé. L'affront de Waterloo pesait sur tous les cœurs français. Cet affront, on le trouvait incarné, vivant, dans la dynastie qui occupait alors le trône. Dompter la honte par la crainte, le gouvernement de la sainte-alliance l'essaya ; mais elle ne fit qu'accroître son impopularité sans acquérir des droits au respect.
La terre de France est la terre sainte; souillée, elle proteste jusqu'à ce que la trace des pas de l'invasion soit efîacée par un mouvement national. 1830 fut, si l'on ose ainsi dire, une réhabilitation du sol foulé en 1815 par les kosaks.
Si quelque chose étonne , en parcourant ces temps douloureux, c'estque le règne de CharlesX,quia du moins'été pur de sang, ait été frappé par une révolution et par le jugement de l'histoire, tandis que celui de Louis XVIII, sous lequel tant d'alrocilcs se sont commises, ait été respecté par le libéralisme lui-même. A cela je n'aperçois qu'une raison : Louis XVIII sut se garantir de l'intluence des jésuites qui rendirent odieux son successeur.
Sorte d'Ulysse goutteux , Louis XVIII avait une certaine rouerie naturelle qui passait pour de la sagesse, et une vengeance froide qui était prise pour de la fermeté. Nulle conscience : de religion aucune II voulait absorber le catholicisme dans la politique de son règne, comme il croyait y avoir absoibé 93, en appelant Fouché dans son conseil, et en faisant une pension à l'indigne sœur de Robespierre. Pour ce qui regarde la religion d'Etat , ce n'était point , il faut l'avouer, la charte de 1815 qui l'avait inventée. Napoléon était l'auteur de ce catholicisme politique dont la Ilestauration ne fit que retrouver la trace : il avait voulu intéresser Dieu à la consolidation de sa dynastie. Tout ce qui est censé faire parler l'Eternel etmnnifester l'invisible sous des formes consacrées par le temps, il l'avait rattaché comme prestige, comme kistrunient, au maintien de sa j)uissance et à l'exécution de ses desseins.
L'Eglise gallicane, au sortir des luttes de la Révolution française, s'était prêtée, non sans quelque résistance, à couvrir de la majesté de ses prières et de ses dogmes la main de Ytmirpateur qui la protégeait pour en être protégé luimême. Intérieurement, elle gémissait de prêter ainsi la vertu de ses cérémonies à une tête qui était après tout celle de l'Antéchrist. L'empereur tombé, les allinités qui liaient le culte et le clergé à l'ancien régime polflique se renouèrentavec le retour des Bourbons. Louis XVIII, tout en s'entourant du catholicisme, voulut se servir de l'élément religieux,—comme avait fait Napoléon, pour affermir le principe de son règne. Voltairien, il masqua son incrédulité derrière la pompe tant soit peu païenne des cérémonies publiques, mais il sut se rendre indépendant de cette force qui travaillait pour lui ; il sut même la contenir dans certaines bornes.
Avec GharlesX, le droit divin reparut dans toute sa splendeur surannée. Ce fut le règne de la crosse et du goupillon, de l'inquisition des consciences, de la terreur dévote , de la force mise au service de la prière. Napoléon avait des prêtres pour appuyer ses soldats , Charles X eut des soldats pour appuyer ses prêtres.
De meilleure foi que son jjrédécesseur, Cliailes X devait être plus fatal à la royauté que Louis XVIII. Quand on est sur une mauvaise pente, tout devient une cause de chute, tout, jusqu'à la conscience.
Il est nécessaire d'analyser en quelques mots les éléments qui entraient alors dans l'opposition.
Il y avait d'abord l'aristocratie bourgeoise. Celle-ci, dans les commencements, avait envisagé le retour des Bourbons sans répugnance. Elle était lasse de la fortune de l'Empire, si tempétueuse, qui troublait dans son mouvement toutes les fortunes particulières. Dans les derniers événements qui avaient imprimé à la France l'humiliation de la défaite, dans notre désastre national , la riche bourgeoisie, la haute banque , n'avait vu qu'une matière îi spéculation. Elle s'était abattue comme un vautour sur la nouvelle de Waterloo pourmanger de la défaite. Les personnes et les dynasties lui étaient égales; elle n'avait de dévoùment qu'aux affaires. Si la nation eût consulté, dès 1815, les préférences des agents do change et des banquiers , elle eût clioi.si [)Our roi le duc d'Orléans. Cet homme était selon le cœur de la bourgeoisie financière. Cependant, nous l'avons dit, cette partie de la classe moyenne, la bourgeoisie d'argent avait vu sans colère la liranche aînée des Bourbons monter sur le trône. L'honneur de la nation, les libertés publiques, tout cela lui était bien indifférent. Une seule chose la détacha des intérêts de la Restauration, c'est la distance que l'ancienne aristocratie voulutmaintenir entre les gentilshommes et les enrichis. En dépeçant la Révolution française, en se ruant surle cadavre de l'Empire, la finance avait bien pu acquérir des biens; mais le sang, mais la naissance, mais le nom , tout cela lui manquait. Elle dévora siiencieusement l'alfront que les manières hautaines de l'ancienne noblesse imposaient à son amour-propre. Tous les jours, elle voyait avec une sourde jalousie les places occupées par des émigrés, par des hommes que l'exil et le temps rendaient étrangers à la France. Aussi , quand, à la voix des orateurs qui , du haut de la tribune , attaquaient la politique royaliste, une opposition se fut formée , les parvenus , comme les appelait dédaigneusement l'ancienne aristocratie, se déclarèrent en faveur du mouvement libéral. Renverser le gouvernement n'était pas leur compte; ils n'avaient que faire d'une révolution , qui eût compromis leurs intérêts dans un bouleversement plus ou moins grave : ce qu'ils voulaient, c'était attirer h eux ce gouvernement, et. au moyen de majorités nouvelles, le faire passer sous leur influence.
L'autre classe moyenne, celle des marchands, des négociants, des courtiers, était libérale par tempérament, par haine des prêtres et des jésuites, par une vague réminiscence de 89 qui avait consacré ses droits dans l'Etat. Pourvu que la rue fût tranquille, pourvu que sa boutique fût garantie contre les pillards, elle se prêtait d'assez bon cœur <i toutes les manœuvres de l'opposition. Des troubles avaient éclaté rue Saint-Denis, mais ces mouvements, la bourgeoisie les mettait sur le compte du gouvernement qui,i)ar son opiniâtreté, sa démence, mécontentait de plus en plus l'opinion publique.
Le peuple, il faut l'avouer, regrettait Napoléon : lui qui est grand, aime la grandeur. Et puis, il faut tout dire, d.ins ce souvenir de l'Empereur, il entrait moins d'amour pour lui-même que de haine pour les Bourbons, de douleur sur les désastres qui les avaient ramenés. Cet honmic, jiar son ambition, disons même par son imi)uissance (si on le compare aux républicains de 95), avait attiré sur son pays le pillage, l'invasion, la honte, mais il n'avait du moins pas profité de ces malheurs , tandis que les autres... Là était le secret de l'entraînement qui ramenait les cœurs et les sou-
DE LA LlBi: RTÉ.
venirs vers la dynastie impiM'iale. On croyait protester par le nom de Napoléon contre les traités de 1815. Ce mouvement rétrospectif n'était d'ailleurs qu(j superficiel ; sous cette écorce, ce que le peuple aimait, c'était la liberté.
Le gouvernement du roi, comme on disait alors, n'ignorait pas la fermentation des masses; mais il comptait sur la Sainte-.Mliancc, sur les confessionnaux et les sacristies, sur l'armée ou du moins sur la garde royale, sur les tribunaux, qui conilamnaient sans relâche les agitateurs; sur la polic^'', sur la censure, et enfin, comme on le vit plus tard, sur l'article H de la Charte. N'ayant pas les synij)athies du pays, il lui montra ses défiances ; ce fut un tort : tout pouvoir qui se défie de la nation est jugé.
Cette môme garde nationale qui, composée alors de volontaires royalistes, avait pris du si bon cœur la cocarde blanche; qui avait été au-devant des illmlres exUcs ; q\i\, plus tard, avait consenti, dans ViiUérêl ite l'ordre, h aider la politique du gouvernement; qui avait sacrifié ses opinions au maintien de la paix publi(|ue : on venait de la punir de la franchise qu'elle avait montrée dans une revue, en poussant sur le passage du roi Cliarks X des cris d'averlissenient et de blâme pour son ministère.
Celte garde nationale dissoute reparut en 1830 sur les barricades. Niera-t-on que la vue de ces uniformes n'ait contribué, dans le moment de la lutte, en léveillant le souvenir d'un acte arbitraire, à fortifier le mouvement? Tout ce que les gouvernenienis entreprennent contre la liberté, ils se trouvent aune jieure, à un jour fixé, l'avoir entrepiis contre eux-mêmes.
Ce qui m'émerveille, c'est rétcrnellc démence des gouvernements qui se succèdent; après avoir montré à leurs prédécesseurs le chemin qui mène à l'abîme, les honmies apportés au pouvoir par une révolution reprennent tranquillement le même chemin. La royauté de 1830 était s«i lie, en quelque sorte, de la dissolution de la garde nationale Kh Ijien ! le premier mouvement de cette même royauté, si bien avertie par l'exemple de son aînée, c'est de dissoudre les gardes nationales de province, qui s'étaient permis un blâme sur ses actes; c'est de se défier de la garde nationale de Paris , de n'oser jjIus même la passer en revue.
Les mêmes causes amènent nécessairement les mêmes ofTcls; celte garde nationale dont le pouvoir s'était méfié se méfia du pouvoir, et le 2V février ISVS, elle assista, l'arme au bras, à la chute de la monarchie de juillet, qui avait récompensé ses services par de la froideur.
Au moins celle double leçon aura jirofilé aux hommes qui gouvernent la République de févrie-r : ne res[)érez pas ! Leur première sollicitude est de mutiler celle même garde nationale de Paris, dont ils s'étaient d'abord servis pour assurer l'ordre; de dissoudre les gardes nationales de province, qui s'avisent de condanmer leur politique comme elles avaient condamné celle des gouvernements déchus; et enfin de suspendre pour un lenq)s indéterminé le droit d'élolion, qui est le premier droit de cette milice citoyenne.
Ce que nous venons de dire de la garde nationale, il faut le dire du jury. Le jury privilégié, dont la Heslauration disposait pour rendre ses oracles, l'avait d'abord servie dans tous ses caprices, dans toutes ses vengeances. II avait condamné les journaux, les conspirateurs et les écrivains. On étaitcontent deUii. JLiis le moment vint où, gagné (teu à peu par l'inlluence de l'opinion publique, par le llolde lu Kévo-
lulion qui montait, le jury lui-même ne voulut plus condanmer. Profiler des acquittements do la presse pour réfléchir sur la marche impopulaire du gouvernement, c'eût été le parti sage; ce ne fut pas celui qu'on adopta. Deux moyens s'offraient pour faire face aux dangers de la situation, ou réformer la direction politique, ou su])primcr le jury; le jury fut supprimé.
Kst-ce tout? Non. Plus un gouvernement s'éloigne des forces libres du pays, plus ce devient pour lui une nécessité de faire appel à des forces exceptionnelles. De discussions, le gouvernement d'alors ne pouvait plus en soutenir aucune, car il n'était en mesure d'y répondre que par des actes arbitraires, des expédients. Dans cet état de choses, il fallait à tout prix obtenir le silence; la censure fut employée, abandonnée, reprise; mais les pages blanches parlaient encore plus haut que les pages écrites. Ce silence violent qu'on imposait à la pensée humaine était devenu lui-même (qui l'eût pensé?) le meilleur de tous les moyens de pro])agande !
Les journaux une fois livres aux tribunaux de première iiislance, qui condamnaient d'ollicc, les écrivains une fois bâillonnés, la Restamation va sans doute respirer? Non; il y a debout, quelque part , une chaire qui lui j'Orte ombrage, une voix qui l'inquiète; le triumvirat Guizot, '^''illemain et Cousin, porte sur les nerfs de la majoi'ité royaliste. C'était pourtant une op|iosition bien indirecte, un enseignement grave qui prenait ses armes (si armes il y avait) dans l'arsenal de l'histoire de la philosophie et de la littérature C'est égal, les jeunes professeurs répandent dans la jeunesse de mauvaises doctrines; iLs oslmH soutenir le droit d'exauieji cl de discussion contre le priuci]>c d'autorité absolue, la liberté de conscience contre l'infaillibilité du dogme. Qu'on les brûle! Oui, mais le moyen, d(q)uis les fatals progrès de la tolérance, de trouver un fagot en grève et une main pour l'allumer? Il fallut se résigner à un acte de modération : les chaires gênaient, on les brisa.
La suspension de ces cours produisit dans la jeunesse et dans la classe moyenne un sentiment pénible. On devait s'y attendre. Mais voici où mon élonnemenl commence : ces hommes qui, en 1827, désap|)rouvaient si anièrement et si justement l'acte indigne dont MM, Cui/.ot et (Cousin venaient d'être frappés, sont les mêmes qui, en 18'i-7, fermèrent le cours de .M. Quinet; — et ceux qui, en ISi-T, blâmaient avec tant de raison la fermeture du cours de .M. Quinet, mettent aujourd'hui le scellé sur l'enseignement de notre grand Michelet!
Il y a un signe certain auquel on peut reconnaître la chute prochaine des gouvernements, c'est, qu.md non contents de froisser leurs ennemis, ils mécontentent par leurs actes leurs amis eux-mêmes. Certes, il n'y avait guère en 1813 de royaliste plus fervent que M. Villemain. Devant les souverains alliés , il avait (irononcé , dans une séance académique, quelques-unes de ces paroles (jui ne s'oublient jias. • M. Villemain , racontait alors le Journal des Débats, a fait un éloge éloquent (1), ingénieux et vrai de ces prin-
(I) Voici cet éluye prononcé pnr M. Villomaiii, en 1815, dovant M. |.; baron de Sacken, (joiivcrneur-ijént'ral de Paris, l'empereur de Uussie, le roi de Prusse, suivi de ses trois fils, elc , etc.
0 Quand lous los coeurs sont préoccupa [>ar celle aiigu.«te présence, j'ai besoin dû deinaiid«r grÂce |Hiur la disti°action que je vnis donner, yucl contr.isic d'un si l'ail)lc inlOrcl liltérnire el d'un semblable auditoire. Les princes du Nord, qui vinrent auircIViis assister à ces mimes
ces, qu'on ne saurait flatter, de quelque manière qu'on les loue, parce que la flatterie ne commence qu oii mani]ue la louange. »
Après des gages si compromettants, donnés à une dynastie que ramenHit la main de l'étranger, il fallait que la Restauration s'y fût bien mal prise, il fallait qu'elle se fût bien écartée de l'opinion publique, pour avoir réussi à faire de M. Villemain un adversaire.
Nous en dirons autant de M. Guizot, l'homme de Gand. Rien dans son caractère bien connu n'annonce qu'il fut très difficile à l'endroit des libertés publiques , et pourtant M. Guizot se sentait froissé dans sa dignité de citoyen, par la marche du gouvernement qu'il avait salué de ses vœux.
Faire peur aux timides des doctrines, qui se cachent derrière l'opposition , se couvrir de la propriété menacée , ameuter les intérêts contre le mouvement des esprits, c'est l'éternelle tactique des gouvernements qui veulent confisquer les droits de la nation. A celle tactique, la Restauration n'avait pas manqué : « Le ministère, écrivait alors M. Guizot, se récriera sans cesse contre les idées excentriques, hiv\o\e(\ce des prétentions libérales, et cet esprit de désordre qui tend à dissoudre la société elle-même par V anéantissement de l'autorité. » Les accusations que le gouvernement de la Siinte-Alliance dirigeaient alors contre le parti libéral, M. Guizot, ministre après l'3), les a dirigées contre le parti républicain ; lesministies de la République les dirigent après 18 >8 contre le parti socialiste. On voit que le moyen n'est pas neuf; depuis le temps qu'on s'en sert, le pays a traversé deux révolutions, et la société ne s'est point dissoute et V autorité ne s'est point anéantie , et tous les maux dont les ministres de Charles X menaçaient la France si elle ne se laissait point lier et garottcr, ont. Dieu meuci, épargné la France insoumise et récalcitrante.
Voici comment M. Guizot jugeait alors ce système de compression dans lequel lé gouvernement avait mis toutes ses espérances : « Le pouvoir est desc<'ndu lui-même sur le teiiain de la force : il faut qu'il s'y soutienne par la violence. De part et d'autre l'opinion se démoralise; iln'ya bientôt plus ni droits, ni devoirs, ni pouvoir, ni liberté; les deux partis ont outrepassé leurs limites. Alors tout est égal entre le gouvernement et ses ennemis : comme il a droit de se défendre , on a droit de l'attaquer. Il ment, s'il réclame
séances, prévoyaipnt-ils qu'un jour leurs descendants y seraient amenés par la guerre? Voilà les révolutions des empires. Mais sur les âmes généreuses le pouvoir des arts ne cliange pas; devant l'image des arts les monarques armés s'arrêtent comme les monarques voyageurs. Ils la respectent daiis nos monumenis, dans le génie de nos écrivains, dans la vaste renommée de nos savants. L'éloquence, ou plutôt l'histoire, célébrera cette urijanilé lutélaire en même temps qu'elle doit raconter cette guerre sans amoition, cette ligue inviotalile et désintéressée, ce royal sacrifice des sentiments les plus chers immutés au repos des nations jt à une sorte de patriotisme européen. Le vaillant héiider de Frédéric nous a prouvé que les chances des armes ne font pas tomber du trône un \érilable roi; qu'il se relève toujours noblement soutenu sur les bras de son peuple, et demeure inviolable, parce qu'il est aimé. La magnanimité d'Alexandre reproduit à nos yeux une de ces âmes a .tiques passionnées pour la gloire Sa puissance et sa jeunesse garantissent là longue |iaix de l'Europe; son héroïsme, épuré par toutes les lumières de la civilisation moderne, semble digne d'en perpétuer l'empire, digne de renouveler, d'embellir encore l'image du monarque philosophe, présentée par Marc-Aurèle, et de montrer enfin sur le trône la sagesse aruiée d'un pouvoir aussi grand que les vœux qu'elle forme pour, le bonheur du monde. » {Moniteur.)
l'obéissance... Les complots lui sont nécessaires pour légit mer ses craintes et |)our lui procurer par des cliàtimenls la force que lui font pteidie ses fautes.... Que feia le gouvernement qui voit la société mal administrée s'agiter sous sa main? Inhabile à la gouverner, il entreprendra de la punir.»
Ceci n'est pas seulement l'histoire du gouvernement de la Restauration; c'est l'histoire de tous les gouvernements qui ont jusqu'ici pesé sur la France.
Enfin, M Guizot ajoutait en 1822 : « La France est entrée dans la carrière de la liberté. On peut y su.spendre sa marche, on n'y arrêtera pas sa pensée... Compi'imée, elle peut se taire; dans son silence, elle ne s'oublii-ra pas, elle cherchera toutes les issues, se produira sous toutes les formes... Vous êtes aujourd'hui assez forts pour l'intimider, pas assez pour la vaincre. Vous n'avez pas en vous, comme Cuonaparte, de quoi l'étourdir et la corrompre; (:lle a pu se laisser gagner par la gloire , elle ne se laissera pas acheter par la promesse d'un morne repos. »
C'est pour avoir méconim ces paroles, que le gouvernement de la Hestauiation est tombé en 1830; c'est pour les avoir oubliées que M. Guizot est tombé en 1818.
Coinme tous les pouvoirs faibles, celui qui châtiait alors la France, croyait faire acte d'énergie et d'habileté en violentant la pensée humaine dans la personne des écriv.iins. Je ne parlerai pasde Déranger : la persécution, en augmentant sa gloire, ne fit que le rendi'e plus dangereux pour le système qu'il combattait. On pourrait dire, en songeant à l'influence exercée par le poète sur les événements de 1830, que la Restauration a fini par des chansons.
Ce qui honore dans ce temps-là le parti du mouvement, c'est l'indignation qu'il faisait païaître devant les violences de l'autorité envers les hommes de lettres. On se souvient encore de la profonde émotion qui se répandit dans toute la France, quand on apprit que Magalon, détenu à Sainte- Pélagie pour délit de presse, venait d'être enlevé avec des voleurs et transféré dans une maison de force. Aujourd'hui, on n'y regarde plus de si près ; ces indignes traitements ont été répétés, sous le gouvernement de 18"0, par les mêmes hornmcs qui les avaient blâmés sous le gouvernement de 1813 Mais à quoi bon reproduire une fois de
plus une coiitradiciion qui ne tient pas seulement à la mauvaise foi des hommes, qui tient à la nature même du pouvoir?
La force que l'opinion publique lui retirait de jour en jour, le règne de Charles X la demandait aux processions et aux cérémonies religieuses Tout cela ne faisait qu'envenimer dans la classe moyenne la haine du prêtre. La bourgeoisie appela à son secours la philosophie du xviii" siècle, elle appela Voltaire, Diderot, Montesquieu, pour protester contre cette immixtion de l'Église dans les afl'aiies de l'État. Elle appela Pascal lui-mênte pour démasquer les jésuites.
Avant de tomber, le gouvernement de la Restauration reçut d'une expédition transmarine un pâle rayon de gloire. Enfants de 1830, nous nous souvenons tous de cette grande nouvelle écrite en lettres de feu au front du vieil Hotel-de- Ville : Algeu est tris ! Nous nous souvenons de cette fête royale, quand Charles X vint à Notre-Dame chanter un Te Veum au Dieu de la victoire. L'orgue développait sa voix majestueuse; mais le peuple était silencieux. Le poids de la désatlection publique pesait sur la télé de ce vieillard couronné qui ne s'en doutait pas; la monarchie, avant de dis-
paraître , avait rassemblé toutes ses pompes : foule de courtisans à manteau brodé d'or, cierges étincelants aux mains des prêtres, tentures de soie et de drapeaux aux vieux murs de la vieille cathédrale, bruits de fusils sur les dalles retentissantes, chants d'église, flots de suisses habillés de rouge, de gardes royaux et de cavaliers qui inondaient le parvis, tout cela devait s'évanouir quelques jours après au bruit de la fusillade populaire.
Quand une révolution s'accomplit comme celle de 1830, en trois jours, on est trop porté à croire que le pouvoir renversé n'était pas solide. C'est une erreur. Si impopulaire qu'il fût, le gouvernement de la Restauration s'appuyait sur des alliances puissantes , sur des souvenirs poétiques , sur une classe riche que la restitution du milliard des émigrés venait d'enrichir encore , sur un clergé nombreux et actif, sur une armée commandée par des ofticiers dont on se croyait sûr , sur des gardes-du-corps, des suisses, une garde royale, qui formaient en quelque sorte la défense personnelle du monarque. Si la révolution de 1830, malgré tous ces moyens de résistance, s'accomplit avec facilité, c'est que des hommes, presque tous victimes de leur dévoùment , avaient , depuis 1813, travaillé à la faire ; c'est que des causes nombreuses , incessantes , avaient depuis longtemps miné le trône des Bourbons, quand le peuple y porta la main.
11 faut faire entrer en ligne de compte cette série continuelle deconspirationsqui avaient ébranlé le pouvoirioyal : la lutte des écoles, l'institution des Carbonari, la création de la société Aide-toi, la publication de tant de brochures précédant ou suivant toutes les crises électorales, les jugements prononcés contre les écrivains qui fixaient sur eux l'attention, les condamnations à mort qui avaient laissé dans la conscience nationale une trace vengeresse ! L'opinion publique est une coupe qui s'emplit lentement des larmes et du sang des martyrs. Quand une fois cette coupe est pleine, un soullb; révolutionnaire la fait déliorder.
On ne revient pas des progrès du libéralisme, si on compare les ressources de l'opposition en 1829 à celles dont