‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 7 sur 49 · LA STATUE DD SOLDAT ET DC L AMAZONE · texte numérisé non relu

LA STATUE DD SOLDAT ET DC L AMAZONE

d'Êpypte? Les monuments et leur fantastique grandeur semblaient accroître le merveilleux de cette fuite.

Sans remonter à un ordre de choses surnaturel qui n'est point du domaine de l'histoire , nous chercherons dans le récit de Moïse une figure des événements qui accompagnent et qui suivent toutes les tentatives de liberté.

Le passage des Hébreux me représente l'étal d'une nation qui passe d'une société ancienne à une société nouvelle.

Moise jugea prudent d'éviter aux enfants d'Israël la rencontre des Philistins, de peur, dit la Bible, que le peuple ne se repentît en voyant la guerre et qu'il ne retournât en Egypte. Les peuples résistent longtemps à la délivrance. Tout homme qui a reçu la difficile mission d'affranchir >es frères n'a pas seulement à combattre les oppresseurs, il a surtout à lutter contre le peuple lui-même que les guerres et les travaux de la liberté épouvantent. Il faut quelquefois faire violemment du bien aux hommes et imposer la délivrance, si l'on veut prévenir les retours a la servitude qui perdent et déshonorent les nations.

l'ius tard, il n'est plus temps; plus tard, les progrès qui ne seraient pas volontaires, ne seraient pas des progrès.

Les prêtres et les grands d'Egypte avaient un motif particulier d'en vouloir à Moïse et d'inquiéter sa retraite. Moïse était initié : il emportait, en quelque sorte avec lui, les secrets du temple. Cette haine est celle qui anime, dans tous les temps, les aristocraties religieuses ou autres contre les hommes qui, nés dans une classe supérieure et initiés aux connaissances de leur temps, par une éducation privilégiée, ne laissent pas que de descendre vers les classes inférieures et de communiquer en bas les lumières qu'ils ont reçues d'en haut; c'est la haine de la noblesse, en 89, contre Mirabeau ; c'est la haine aujourd'hui des classes instruites contre les littérateurs qui écrivent pour le peuple.

Le vrai caractère de Moïse, ce qui !e distingue des autres sages de l'antiquité, c'est d'avoir arraché le voile sur ce groupe de vérités fondamentales ([u'on tenait, avantlui, interdites et cachées au vulgaire. On voit d'ici la différence entre Israël et l'Egypte : l'Egypte, c'est Harpocrate ayant le doigt sur la bouche; en Egypte, c'est le silence qui est Dieu : en Israël, c'est la parole.

Celui qu'une partie des Juifs reconnaîtra plus tard pour le Messie, dans cette société de révélateurs, se fera lui-même appeler Parole de Dieu, Verbum Dei.

Mais, suivons Moïse dans ce vaste pèlerinage, dont le but devait être d'établir et de constituer son peuple sur un sol, après lui avoir donné des institutions et des lois. Jamais entreprise ne fut plus grande; jamais on ne vit ramassés, dans une petite association d'hommes, plus de traits de ressemblance avec l'histoire générale des sociétés.

Le peuple hébreu allait, ayant devant lui une obscurité, connue l'humanité qui s'avance, la tète dans les ténèbres.

Une colonne de nuées nous précède, et cette colonne de nuées envelo[)po les transformations mystérieuses des sociétés modernes, en mal de l'inconnu; c'est comme l'ombre même d(; Dieu qui marche devant le progrès.

« Et Moïse avait pris avec lui les os de Joseph, parce que Joseph avait expressément fait jurer les enfants d'Israël, en leur disant : « Dieu vous visitera très certainement; vous transporlerez donc, avec vous, mes os d'ici. »

Toutes les révolutions politiques, sociales, religieuses ont une tradition. Nous autres, enfants de 89 et de 93 nous, les fds de l'Evangile et de la philosophie, nous portons avec nous les os de nos pères, les martyrs de l'humanité.

Cependant Pharaon se repentit d'avoir laissé aller les enfants d'Israël. Il s'accusa de faiblesse. Tous les hommes d'Etat, à distance des justices du peuple, ne s'en prennent qu'il eux-mêmes des victoires du droit et de la liberté, a Si nous avions mieux résisté, disent-ils! Qu'avons nous fait? Nous avons laissé aller le peuple d'entre ses liens, de sorte qu'il ne nous servira plus. »

Les classes privilégiées, toutes frappées de stupeur à la vue du sang et des plaies qui les menaçaient, se rassurent ' dès que le bras du peuple s'est détourné d'elles. C'est alors qu'arrivent les réactions, les retours au despotisme ; c'est alors que Pharaon poursuit Israël jusqu'aux confins du désert pour remettre la main sur sa proie.

Le passage de la mer Rouge est, à nos yeux, une figure de la guerre civile dans laquelle se noient les races intraitables qui, après avoir laissé échapper une première fois leurs privilèges, veulent les ressaisir dans le sang. Elles étendent de nouveau la main sur les races affranchies. Dieu juste ! l'abîme s'ouvre alors pour les engloutir ! Ces chars, ces pesantes machines de guerre, ces cavaliers qui tombent devant une main étendue, devant une parole, quelle leçon ! La force morale qui commande à foute la nature détruit la force matérielle qui s'abîme dans sa défaite et son impuissance. Comment ne pas s'écrier alors avec Moïse :

« L'ennemi disait : Je poursuivrai, j'atteindrai, je partagerai le butin; mon àme sera assouvie d'eux; je dégainerai mon épée; ma main les détruira.

« Tu as soufflé de ton vent, la mer les a couverts; ils ont été enfoncés comme du plomb dans les eaux magnifiques. »

A la défaite des ennemis du peuple succèdent bientôt le découragement et la tristesse de ce même peuple qui retombe des joies de la victoire sur les dures nécessités de la vie. Après les révolutions, la disette. On n'a point eu le temps de pourvoir aux subsistances; les travaux sont suspendus; les conditions bouleversées; les promesses faites par les inspirés semblent comme frappées d'illusion et de mensonge; c'est le i'''":ert.

Les institutions anciennes ont sombré dans le catacHsme; les nouvelles n'existent pas encore. On a devant soi l'espace et le vide. C'est le passage avec toutes ses incertitudes, ses privations et ses souffrances. Peu de courages résistent à ces temps de transition morne. Les femmes, les enfants s'associent à la misère générale pour l'aggraver de leurs plaintes et de leurs regrets amers. La famille se fait doucement complice des intérêts delà tyrannie. — « Depuis que lu es libre, dit la femme de l'ouvrier à son mari, en es-tu plus heureux? Avons-nous plus de pain à distribuer à nos pauvres enfants? »

C'est alors que les appétits se leportenl douloureusement en arrière. On se souvient des ognons d'Egypte. On regrette les potées de chair et le pain de la servitude qu'on compare tristement aux misères de la liberté. Peu s'en faut que le peuple ne revienne alors demander qu'on lui rende ses anciens fers.

Satisfaire aux besoins de la vie matérielle, c'est le problème qu'il s'agit de résoudre le lendemain de toutes les

délivrances. Les réfoi inaleurs n'ont pas toujours en pareil cas une mainie qui I ur tombe du ciel, ni un arbre mystérieux qui leur doni ' la nourriture nécessaire au pcujjle ; il leur faut trouver, dans une meilleure distribution du travail et de la rie! esse publique , le moyen de pourvoir à toutes les exigences.

Moïse applique à son pcufile celle formule économique : A chacun selon ses besoins.

Écoutons les paroles mêmes du plus ancien des socialistes: « Que chacun recueille autant qu'il lui en faut ]iour sa nourriture. »

La Bible ajoule : « Parmi les eiifanls d'Israël, les uns en riccueillaienl i)lus . les autres moins; et celui qui en avait recueilli beaucoup, n'en avait pas plus qu'il ne lui en fallait: ni celui qui en avait recueilli peu, n'en avait pas moins : mais chacun se trouva en avoir recueilli selon qu'il en pouvait manger.

« Quelques-uns en réservèrent jusqu'au matin ; mais il s'y engendra des vers et elle se corrompait ; et Moïse se mit en graude colère contre eux. »

On découvre sous ce voile la pensée secrète de Moïse : prévenir l'inégalité en prévenant l'accumulation.

Les murmures renaissaient sans cesse. L'esprit de servitude et l'esprit d'insubordination se touclient Ces deux esprits suivent jusque dans les révolutions les races nouvellement émancipées. A la lutte contre les pouvoirs établis, succède la lutte contre les inlluences et les habitudes qu'une longue domination a déposées dans l'àme du peu|)le.

Les plaintes des Hébreux avaient toujours pour motif les fatigues et les privations matérielles du voyage : aujourd'hui la faim, demain la soif. Moïse satisfit ti tout. Sous une apparence merveilleuse, ce grand législateur nous enseigne (|ue, devant la volonté d'un homme soutenu par une conviction inébranlable, les obstacles matériels cèdent comme par enchantement. Rien ne résiste à qui veut délivrer un peuple; les rochers arides versent de Icau sui' son passage et loulc la nature s'humilie devant la grandeur de son œuvre.

Affranchir et organiser, tel est le double caractère des .•évolutions. A ce peuple tiré par la ruse et par la force des liens d'une monarchie étrangère, il faut une constitution, une loi- C'est du haut de la Montagne, au milieu des éclairs et des tonnerres, sous une impression de terreur, que vase révéler l'esprit du progrès, l'esprit de ju.--:!i'('.

Moïse donne pour fondement à ses instiiulioiis pDiiiiijues le dogme. Cette idée de l'unité de Dieu à la((uelle toute sa vie est dévouée, il l'inciu-ne dans un peuple. Déjà, sous Ibrme d'alliances, l'csfuit humain, dans la personnede Noé, d'Abraham et de Jacob , avait parcouru dinérenles notions de l'Être su|)rême ou de la Vie Universelle. A chacune de ces alliances successives correspondait un progrès jiouveau, un développement du dogme et de la raison.

L'histoire n'est, comme nous l'avons dit ailleurs, que l'évolution de l'idée de Dieu dans l'humanité.

Dans les temps modernes oii la raison souveraine se manifeste par les (lévclo|>pemenls de la science, de l'industrie et du bien-être, les révolutions iiobtiques ou sociales sont, elles aussi,. des alliances avec Dieu.

Moïse tenait à isoler des autres nations , à séparer de la communion humaine ce peuple dépositaire de l'idée divine. Tel est le motif de ces cérémonies étranges et des

coutumes bizarres dont ce hardi législateur envelopiia les Hébreux. Il les enferma dans une loi chargée de cérémonies et de pratiques. Comme si ces institutions civiles et reli gieuses ne devaient passutRre, il les sépara de l'humanité par un murde haine. Lcsjuifs furent redevables, sans contredit, à cet isolement, d'une nationalité tenace et indestructible. Ce fut aussi la limite de leur progrès. Celte race privilégiée, qui s'était orgueillcuseinent superposée à la civilisation antique et à toutes les civilisations futures, imaginait un die ■: pour elle, un dieu ennemi des autres races, et tout infatué. i de son origine, elle s'arrêta dans un égoïsme stérile. .\ un descendant de la maison d'Israël il était réservé, dans l'avenir, d'effacer la différence des races et de les ramener toutes à l'unité.

L'inconvéniejit des religions qui ne contiennent point en elles un germe de réforme, c'est de s'opposer dans la suite au mouvement des institutions civiles et aux progrès de l'intelligence humaine. Il est extrêmement ditlkile de dissoudre ces obstacles. La violence et le temps n'y peuvent rien. Le judaïsme s'est perpétué sous nos formes religieuses ou politiques, jusque dans les sociétés modernes. Nous avons gardé des inslilutions mosaïques, la dîme, la domination sacerdotale, la rigueur des chàlimenls, l'alliance de l'ordre temporel et du spirituel, que Jésus-Christ voulut en vain diviser par ce mot : « Mon royaume n'est pas de ce monde. »

Les institutions de Moïse marquent néanmoins un progrès considérable sur les institutions de l'Egypte.

Il y a un fait primitif qu'on rencontre à l'origine de toutes les sociétés , c'est l'esclavage : la possession de l'homme par l'homme qui révolte aujourd'hui nos idées de justice a ses racines dans l'inégalité natu-relle des races et des individus. L'horrible domination que nos organes prédominants font peser quelquefois sur notre volonté, les hommes, au commencement, la firent peser sur leurs semblables. Un affreux senliment d'orgueil et de propriété poussa les |)remiers habitants du globe à se faire les maîtres de leurs frères. Ce qui a lieu de nous surprendre, c'est que, comme nous l'avons dit ailleurs, ce fait monstrueux ne paraît pas avoir été mêlé de beaucoup de violence. La servitude fut généralement acceptée.

La division fondamentale des castes était la i)rcmière base des théocraties de l'Orient. Moïse, au contraire, prit pour fondement l'unilé de peuple. Il consacra parmi ses frères une sorte d'égalité charnelle, qui n'était point encore l'égalité du droit, mais qui devait y conduire. L'esclavage était un fait trop enraciné pour qu'il l'extirpât cntièremcnl; les idées et les réformes ne marchent point avec celle rapidité heureuse; il se contenta de l'adoucir. L'état d'esclavage, pour le Juif, n'avait d'ailleurs plus ce caraclèie de perpétuité qu'on retrouve chez les autres peuples de l'Orient; il cessait de droit à la septième année et deux fois par siècle à l'époque du Grand Jubilé.

La |)ropriété changea de forme. La terre n'appartenait plus, connue en Egypte, au chef de l'État. Divi.sc'C entre les citoyens par portions égales, elle s'incorpora en quelque sorte à la liberté des i)erson»ies.

Comme dans la suite celte égalité primitive devait .s'alh'rer par des causes dépendantes du caractère de chacun. Moïse avait institué dans le di-oit de rachat un moyen de li' rétablir. .\ l'iinm-e jubilaire , celui qui avait aliéné soL. champ pouvait rentrer dans sa possession.

iû

« L;i terre, dit rÉterncI , ne sera point vendue sans retour ; car la terre est à moi, et vous êtes étrangers et forains chez moi. »

Les hommes sont tous les locataires de Dieu; il n'y a donc aucun d'eux qui soit maître absolu du sol.

Moïse condamne sévèrement l'usure et l'abus du prêt sur gage : « Si tu prêtes de l'argent au pauvre qui est avec toi, tu ne le presseras point comme un créancier avide, et lu ne mettras point sur lui d'usure. »

« Si tu prends en gage le vêtement de ton prochain, tu le lui rendras avant que le soleil soit couché. »

Les autres ordonnances de Moïse se rapportent au gouvernement et au sacerdoce. Il y a un âge social où l'élément religieux et l'élément d'autorité tendent à s'organiser charnellement dans des institutions, des dignités, des corporations visibles. C'est l'enfance des nations et du genre humain, l'âge du pouvoir. Plus tard le sentiment de la vénération diminue. C'est le moment oia les esprits timorés, à travers le travail de décomposition qui s'opère dans l'État et dans les cuUes reconnus, croient entrevoir la main de Tanarchie, tandis que d'autres, plus croyants, y découvrent l'œuvre de la liberté.

Or, pendant que Moïse, séparé de son peuple, se livrait sur la montagne à la contemplation de l'éternelle loi et cherchait à surprendre, dans la solitude, la pensée de Dieu, voici que les Hébreux, ennuyés de son absence, ne sachant à quelle servitude se vouer, imaginèrent de couler un veau

il'or. « Fais-nous, disaient-ils à Aaron, des dieux qui

marchent devant nous. » Perpétuelle et grossière erreur des peuples façonnés à l'obéissance ! Ils se croient perdus et ne savent plus 011 se tourner, dès qu'ils n'aperçoivent plus à leur tête une autorité matérielle qui les guide.

Il ne faut pas s"étonner de l'érection du veau d'or. Ce retour à l'idolâtrie de la richesse , au dieu de l'usure, se montre après toutes les révolutions, dès que l'idée s'éloigne et disparaît, en quelque sorte, derrière la montagne.

Moïse descendant de la Montagne entendit un bruit de gens qui chuchotaient. Lorsqu ii fut approché du camp, il vit le veau et les danses. Sa colère s'embrasa. C'est dans de pareilles fêtes, renouvelées de la servitude, que les peuples oublient leurs droits et leur dignité.

11 prit ensuite le veau qu'ils avaient fait, le brûla au feu, le réduisit en poudre; puis il répandit cette poudre dans l'eau, et il la fit avaler aux enfants d'Israël.

O adorateurs de l'or ! puisque vous l'aimez, buvez-en ! L'idolâtrie est une des formes de l'esclavage, c'est même celle qui donne subrepticement accès à toutes les autres. De la tendance de l'homme â diviniser les ouvrages de ses mains est sorti l'esprit de dépendance monarchique. L'idée (l'êlrcs privilégiés, d'êtres au-dessus de la nature, se lie à ce fatal penchant qui égare l'adoration de l'iomme sur ses semblables. Le droit divin est une trace du paganisme. Nous ne sonmics point encore sortis de l'idolâtrie ; nous nous faisons des idoles de chair, des dieux d'or. Le sentiment exagéré de la vénération a peuplé le monde ancien de fausses divinités et le monde moderne d'insupportables petits rois, qui renaissent sous toutes les formes, après la ruine de tous les trônes.

L'homme no sera point réellement libre tant qu'il n'aura point arraché de son cœur la racine de toutes les idolâtries.

Moïse frappa d'un châtiment épouvantable ce retour vo-

lontaire à la servitude. Trois mille hommes du peuple tombèrent, ce jour-là, sous le tranchant de l'épée. Moïse, au nom de Dieu, et comme moyen d'attirer la bénédiction du ciel, animait les pères à consacrer leurs mains dans le sang de leurs fils, les frères à se porter contre leurs frères. Le massacre dura jusqu'au soir. On trouve dans cette conduite de Moïse les premiers et sanglants vestiges du système delà terreur que nous aurons à jugei' plus tard.

Ayant trouvé, en Egypte, un peuple d'esclaves. Moïse s'était fait le chef de leur affranchissement. Cette dictature, il l'exerça sans limite, sans contre-poids. Comme toujours, les plus grandes difficultés lui vinrent de ceux qu'il conduisait à l'indépendance. Les murmures des siens, leur pusillanimité orgueilleuse, leurs injustes défiances vinrent souvent traverser son œuvre. Ces obstacles, il résolut de les briser avec une main de fer. II prit à Dieu le droit de vie et de mort sur ses semblables. Au secours de l'idée qu'il voulait incarner dans ce peuple et qui devait maintenir ses libertés, il appela le glaive.

Du pouvoir extraordinaire que Moïse exerçait sur les siens et d'autres circonstances on a conclu, dans ces derniers temps, que les Juifs étaient dans l'origine une famille arabe. Cette opinion est vraisemblable; mais si dur que soit, en temps de guerre, le commandement chez les tribus arabes, on ne peut disconvenir que Moïse ne se soit attribué, sur ses frères, une autorité particulière, ayant sa source dans un droit surhumain qui suspend tous les autres droits. Ainsi le système de la terreur, que les ennemis de la Révolulion française attaquent si violemment depuis 93 et que nous en défendons pas, surtout â ce point de vue-là, serait, d'après les croyances juives, d'institution divine. Or, cet homme. Moïse, était fort doux.

On trouve, en effet, dans ses livres, sous une écorce dure et barbare, la trace d'un cœur sensible:

«Tu ne fouleras ni n'opprimeras point l'étranger; car vous avez été étrangers au pays d'ÉgypIe.

« Si tu vois l'âne de celui qui te hait abattu sous sa charge, tu ne passeras pas ton chemin, mais tu l'aideras à le relever.

« Pendant six ans tu sèmeras la terre et tu en recueilleras le revenu; mais en la septième année tu lui donneras du relâche et la laisseras reposer, afin que les pauvres du peuple mangent de ce qu'elle donnera ; tu en feras de même de ta vigne et de tes oliviers.

« Tu ne feras pas cuire le chevreau dans le sang de sa mère. »

On voit par là que Moïse n'était point entraîné à la violence par caractère, mais par amour d'une idée. Tout ce qui contrariait cette idée , il le frappait de sa haine ou de ses colères. Les rigueurs, chez de semblables natures, partent d'un fond de bienveillance très réelle, quoique fertile en conséquences dangereuses. Ces hommes veulent le bien de l'humanité malgré l'humanité. A la tyrannie et aux traces qu'elle laisse après elle dans une nation, ils jugent indispensable d'opposer une tyrannie contraire, à la force la force, au glaive le glaive.

La terreur appartient sans contredit aux âges barbares. Elle est la conséquence de ce principe qui formait alors le fondement de la justjce : œil pour œil, dent pour dent. Le système des peines et des récompenses matérielles forme d'ailleurs le principal nerf du gouvernement dans les premiers âges des peuples. Delà ces menaces formidables dont

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Moïse frappe ceux qui seraient tentés d'en revenir à l'idolâtrie, c'est-à-dire à la servitude : « Je mettrai vos charognes sur les charognes de vos dieux de fiente ! »

Moïse était doux, mais triste : c'était un de ces hommes qui portent sur eux la charge de l'humanité; il en paraissait accahlé comme d'un fardeau moral. L'esprit qui est en de pareils hommes ne leur laisse ni repos, ni trêve. Tourmentés du bonheur public, ils s'approprient les peines, les troubles, les fautes de tout ce qui les entoure. Ce sont, si l'on ose ainsi dire, des éponges qui s'emplissent de toutes les amertumes de leur temps. Il ne faut plus s'étonner s'ils se montrent préoccupés et sévères.

Après toutes les délivrances, il se forme au sein de la victoire desdivisions et des partis, surtout quand les résultats de cette victoire se font attendre et qu'il faut , en quelque sorte, traverser le désert à pieds nus. Cela ne pouvait manquLT d'arriver au sein de ce peuple intraitable et dur, que Moïse s'était chargé de conduire à la terre promise. Coré fit une entreprise avec Dathan, Abiram et On contre la dictature. Ils s'élevèrent contre Moïse avec deux cenl cinquante hommes, (jui étaient des principaux de l'assemblée. Les reproches qu'ils adressaient à Moise et à son collègue Aaron sont remarquables : « Est-ce que l'Eternel a parlé seuiement par Moïse?

N'a-t-il pas aussi parlé

par nous, puisque tous ^^.(.„,

ceux de l'assemblée sont Gaints et que l'É- •lernel est au milieu d'eux? De quel droit cet homme veut-il envahir sur la souveraineté de tous? Pourquoi s'élève-t-il au-dessus de l'assemblée?»

Si l'on y regarde de près, on trouve, chose singulière , que l'accusation formée contre Moïse est précisément celle dont les thermidoriens se servirent contre Kobospierre . après la fête de l'Ètre-Suprême : s'élever au-dessus de l'assemblée, s'a|)proprier Dieu.

En droit, les ri'clamations de Coré et de ses partisans étaient fondées. La dictature n'est excusable que si elle sert à combattre les restes de la tyrannie et à former les mœurs de la liberté. Celle de Moïse avait, sous ce rapport, sa raison d'être. Il ne nie pas le principe, il le réserve. Quehpi'uii

Céleslin Nanleuil

étant venu l'avertir que deux Israélites prophétisaient dans le camp , Moïse lui répondit : « Es-tu jaloux pour moi ? Pliit à Dieu que tout le peuple fût prophète et que l'Éternel mît son esprit sur chacun ! »

Faire parler Dieu était, dans ces temps d'ignorance et de superstition, un privilège qui appartenait au seul sacerdoce. Moïse, lui, ne voulut pas que ce droit fût dévolu à une caste particulière, comme dans les véritables théocraties; il disposa que la voix de Dieu , l'inspiration était en quelque sorte un domaine public. Aussi, malgré ses imperfections et ses abus, la loi de Moïse se rapproche-t-elle plus de la démocratie que toutes les législations anciennes. Il institua le premier un peuple d'initiés , un peuple prophète.

Aux séditions contre son autorité. Moïse opposait toujours le même système, la terreur. Cet homme représentait le peuple , non le peuple du présent qui avait appétit aux viandes et qui se prosternait devant le veau d'or, mais le peuple de l'avenir. En vertu de cette fiction , il s'était attribué le droit (le détruire et d'exterminer tout ce qui résistait à sa parole. Ceux qui, en histoire, ne jugent point les hommes par les moyens, mais par le but et par e résultat, trouveront, tout autre motif à part, que Moïse a eu raison d'agir ainsi, puisque, par ces moyens de violence , il a gravé dans ce peuple dur les traits d'une nationalité in destructible, d'un dogme nouveau , d'un progrès réel pour la race juive et pour l'hunKinité.

Il serait superflu d'indiquer tous les côtés par lesquels la loi et le dogme de Moïse étaient incomi)lels. Le Dieu des Juifs, étant un etimmobile, opposaitau progrès de lascience une limite éternelle. Moïse, craignant en outre que ce mystérieux penchant à l'idolâtrie, dont la trace était partout visible, ne ramenât son peuple vers les dieux faits de main d'homme, avait cru devoir frapjier de réprobation les figures peintes et les statues; aussi les Hébreux n'eurent-ils jamais d'art national.

Les anciens peuples d'Orient avaient égaré l'idée de Dieu sur toute la nature; Moïse, par un eflort opposé, la ramena

Rousel

au corili'iiii-e à son origine. On ne voit pas néanmoins qu'il ail (It'gMgc l'idée d'un pur esprit; le Dieu de Moïse est un Dieu <-,liarnel, avec lequel on converse face à face, qui a les passions, les mouvements de colère et les repentirs de riiumanilé; sombre et dur comme la race à laquelle il se communique. Soit que Moïse ait été halluciné dans ses soliloques par les impressions des sens, soit qu'il ait jugé à propos, en parlant aux Juifs, de se servir d'un langage (iguré, on aperçoit toujours dans ses récits un Dieu personnifié, un Dieu à l'image de l'homme. Cela empreint quelquefois son style d'une grandeur merveilleuse et suprême.

« L'Élernel dit à Moïse : Tu ne peux pas voir ma face; car nul honniie ne peut me voir et vivre.

« L'Éternel dit aussi : Voici , il y a un lieu par devers moi, et tu t'arrêteras sur le rocher.

« Et quand ma gloire passera, je te mettrai dans l'ouverture du rocher, et te couvrirai de ma main jusqu'à ce que je sois passé.

« Puis, je retirerai ma main, et tu me verras par derrière, mais ma face ne se verra point. »

Quelle image plus saisissante et plus grandiose de l'humanité qui , à travers les dogmes et les cultes établis, voit toujours Dieu par derrière , Dieu qui s'en va , tandis que sa face demeure éternellement invisible et voilée; car cette face le progrès seul peut la découvrir, et encore à travers beaucoup d'ombre !

Depuis leur sortie d'Egypte jusqu'à leur arrivée dans la terre sainte, les Israélites furent presque continuellement en guerre avec les peuples qui se rencontrèrent sur leur passage. Moïse ne voulait pourtant pas inspirer à sa race un esprit d'entreprises et de conquêtes; mais quelles que soient les illusions des rêveurs , après les révolutions |)olitiques et religieuses , les peuples n'arrivent jamais à la paix qu'en traversant la guerre.

Les efforts de Moïse pour séparer son peuple du contact ies autres peuples, efforts qui vont quelquefois jusqu'à .'inhumanité la plus révoltante, n'auront pas lieu de nous surprendre si nous regardons à sou époque. Nous avons dit avecquel soin le dogme était enveloppé, par tout l'Orient, dans le mystère des initiations, et quelles peines sévères on infligeait à la violation des secrets. Moïse, en révélant à ses frères une partie des connaissances qu'il avait puisées dans les temples d'Egypte , élargit singulièrement la liniHe des communications; ce qu'on découvrait diflicileiîîenlet sous mille voiles à quelques adeptes, il le manifesta , lui, à tout un peuple. Peut-être même son ambition allait-elle plus loin; peut-être rêvait-il l'initiation future du genre humain à la connaissance de l'unité de Dieu par le peuple juif. Il fallait, en attendant, entourer ce peuple de voiles, de mystère et de solitude; il fallait l'éloigner par une trace de sang des autres peuples dont il aurait pris les superstitions, afin que se maintenant pur et intact des idolâtries, il put sauver avec lui le dogme conservateur de la raison humaine.

La France, dépositaire, en 93, du jjrincipe de la liberté, avait quelques analogies avec le peuple juif, ce peuple initiateur et martyr. Isolée des autres nations qu'elle voulait au contraire appeler à l'unité des races, elle eut des guerres nombreuses et terribles à soutenir. Elle frappa de larges blessures les puissances étrangères qui s'opposaient à sa marche vers l'indépendance et la justice ; mais sous ces blessures sanglantes, au bout de ce glaive, il y avait le "iogme de la fraternité des peuples. Comme Moïse, elle

venait inoculer au monde un dogme nouveau, une idée nouvelle , et tout en se préservant du contact mortel des tyrannies voisines, elle allait à l'amour par la haine, à l'unité par la division, à la paix par la guerre, à la tolérance par la force , à l'humanité par la terreur, à la régénération par la mort.

L'idée d'une vie future était enveloppée dans les initiations égyptiennes sous toutes sortes de voiles et de figures; Moïse limite ses promesses et ses menaces aux récompenses et aux châtiments temporels. — On se demande s'il n'avait pas en connaissance de la partie des mystères qui était relative à la transform?.tion des âmes, ou s'il avait jugé à propos de n'en rien dire à un peuple charnel, qui bornait ses espérances ou ses craintes à la vie présente. Toujours est-il que l'immortalité de l'âme se montre fort peu dans sa doctrine. Cette circonstance devait concourir, avec plusieurs autres, à rattacher les Hébreux au sol national. Moïse, en bornant à sa race le dépôt des connaissances et des dogmes iju'il avait révélés, s'était d'ailleurs interdit toute propagande. On naît juif, on ne le devient pas.

Les Israélites errèrent quarante ans dans le désert. Pendant ce temps, les uns moururent de langueur, les autres tombèrent de mort violente. A l'exception de deux hommes, il ne resia rien de tout ce qui était parti d'Egypte, depuis l'âge de vingt ans. Une génération doit passer entre le règne de l'esclavage et celui de la liberté. Cette génération sacrifiée, consumée, est dans les desseins de la Providence. Il faut une litière au renouvellement des idées.

Ainsi s'accomplit sur les Hébreux cette terrible sentence d'un révolutionnaire ; « On ne fait point des hommes libres avec des esclaves. Ceux qui ont servi l'ancien régime le regrettent toujours par manie ou par lâcheté de coeur! »

Il faut que les pères se mélamoiphosent dans leurs enfants pour que l'humanité change de mœurs et que les idées nouvelles s'incarnent dans les généiations naissantes.

Moïse devait être compris dans cette inexorable loi de la régénération sociale. Lui aussi était du vieux monde ; il ne devait point passer le Jourdain; il devait laisser ses os et fë poids de son autorité au seuil de la terre promise. Il lui fui donné de voir du haut de 4a montagne le pays que Dieu allait concéder à son peuple. Cl ce fut tout. Comme tous les réformateurs dont il est ici la grande et poétique ligure, il entrevit, dans un lointain mystérieux, les destinées de sa nation, la réalisation de son rêve; il découvrit la place et le domaine matériel de ses idées; mais Dieu lui dit : Tu n'y entreras pas !

Il mourut seul, loin des siens, dérobant ainsi à son peuple le spectacle de la défaillance humaine. Son sépulcre ne fut point connu, comme si un mystère devait couvrir la fin de ces hommes exceptionnels, et comme si la foule n'avait rien à voir dans leur néant.

Moïse ne voulut pas mourir, il disparut.

Aux yeux de l'historien, qui n"a point à se préoccuper du point de vue théologique, Moïse est plus qu'un prophète, plus qu'un révélateur, plus qu'un saint; c'est une époque de l'humanité. Nous n'avons rien dit de ses miracles : le plus grand de tous fut de tirer un peuple de la servitude et de le conduire, à travers des difficultés sans cesse renaissantes, vers un état social, imparfait sans doute, mais oii les citoyens jouissaient de plus de liberté que dans les autres civilisations de l'Orient. Infiexible, il abattit successivement tous les obstacles. Puis, quand, vieux et cassé, chargé d'ans et de

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souvenirs, cet homme, dont la force physique était égale à la force morale, vit que le moment était venu de se dérober aux yeux des siens, il se réfugia dans une sorte de suicide liéroique, martyr de la liberté de son peuple et do l'unité de Dieu.

() impuissance, o néant des législations les |)lus sages ! Puisque dans cette société dont Moïse avait posé l'idéal, sous cette constitution supérieure à toutes les constitutions de l'antique Orient, l'homme qui devait venir un jour, non détruire , mais accomplir la loi, n'avait à attendre de la part de ses frères qu'une mort infâme et un jugement sans justice.

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