‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 9 sur 49 · TEMPS HISTORIQUES. — LES INSTITUTIONS DE LYCURGUE. — SPARTE · texte numérisé non relu

TEMPS HISTORIQUES. — LES INSTITUTIONS DE LYCURGUE. — SPARTE

Lycurgue est, avec Moise, un des rares socialistes de l'antiquité qui eut le bonheur de réaliser son rêve et d'incarner ses idées dans un peuple.

Il était fils d'Eunome, roi de Sparte, tué dans une sédition. Après la mort de son frère aîné, qui ne laissa point d'enfants, mais dont la veuve était enceinte, il monta sur le trône. La durée de ses pouvoirs était conditionnelle et dépendait du sexe de l'enfant qui allait naître. Celait un de ces moments oii les peuples ont un ventre de femme pour arbitre de leurs destinées.

Lycurgue pouvait s'affermir dans son autorité par un crime : il refusa.

Sa belle-sœur qui avait conçu de l'amour pour lui s'engagea secrètement à se faire avorter, si Lycurgue lui promettait de l'épouser. Une telle proposition fit horreur à cet honmie sévère, il dissimula jjourtant, et amusant cette femme par différents prétextes ( «qu'elle pourrait bien se gfiter et se mettre en danger elle-même»), il la mena jusqu'à son ti;rme. Quand l'enfant fut né, il le déclara roi. Le rôle de tuteui' suffisait à l'ambition de Lycurgue; mais l'autorité qu'il exerçait souveraine à l'ombre de cet enfant, ne lui paraissait de nulle valeur dans l'état de désoi'dre et d'imperfection où étaient les mœurs, les institutions et les lois. Il résolut de réformer le gouvernement. Quand une telle idée s'attache à une nature éminente , elle ne lui laisse bientôt ni repos, ni trêve. Dégoûté d'un pouvoir qui ne s'exerçait point dans l'intérêt des citoyens, Lycurgue s'en retira courageusement. Les voyages étaient alors le seul moyen de se mettre en rapport avec la sagesse (les temps passés et les monuments de l'esprit humain : il voyagea.

II se rendit dans l'île de Crète, oii Minos avait introduit des lois dures et austères ; il passa de là en Asie , où les mœurs étaient différentes, et termina par l'Egypte, ce vaste et antique dépôt des connaissances.

Sa longue absence ne servit qu'à le grandir dans l'esprit des Spartiates. La société était mal à l'aise : les souffrances toujours croissantes; les divisions et les discordes faisaient sentir aux plus conservateurs le besoin d'une réforme. On "^vait que Lycurgue était parti à la recherche d'un système

de gouvernement. Son retour était attendu et désiré comme le seul moyen de mettre un terme à un état de choses fort troublé.

Il revint.

A son arrivée, Lycurgue trouva les affaires des Spartiates dans un plus mauvais état qu'il ne les avait laissées. La société était, pour ainsi dire, retombée dans le chaos; il résolut de l'en tirer par une entreprise vigoureuse. Son génie radical lui découvrit l'inefficacité de ces réformes partielles et de ces lois qui masquent le désordre des choses sans y porter remède. Il travailla dès lors à changer toute la forme du gouvernement.

Comme tous les législateurs de l'antiquité, Lycurgue crut que ses institutions ne trouveraient pas dans l'esprit des hommes une disposition assez soumise, s'il ne les entourait des voiles du merveilleux , et s'il ne les faisait remonter jusqu'à la divinité même. Il alla donc à Delphes pour consulter l'oracle. La prêtresse le déclara ami des dieux el dieu plulôl qu'homme. ,

Le peuple avait raison de ne point se soumettre à une autorité humaine ; mais cette tendance des premiers âges à revêtir de Dieu toutes les réformes et à donner l'inspiration pour fondement aux lois civiles, entraîne plus tard des inconvénients funestes, en couvrant les abus d'une sanction religieuse, et en dressant devant la marche de l'esprit humain l'obstacle d'institutions et de coutumes , que protège une origine surnaturelle.

Lycurgue ne se contenta point du secours que lui donnait l'oracle : croyant avec la plupar.t des inspirés que l'emploi des moyens humains ne gâtait rien à la vocation divine, il mit très bien la force au service de son idée.

S'étant assuré le consentement des principaux citoyens auxquels il avait communiqué son dessein el son plan de réforme, il parut tout d'un coup dans la place publique, à la tête d'hommes armés. Un semblable appareil était fait pour étonner et pour intimider ceux qui auraient voulu s'opposer à son entreprise. Personne ne résista.

Voilà qui est appeler la terreur au secours de la persuasion.

, Si quelque chose étonne , c'est qu'une réforme si profonde , qui supprimait les droits acquis, ail pu s'accomplir violemment et sans être consentie par la nation. Il fallait que les citoyens fussent bien las de leur état social , que le sentiment des abus fût au comble , que les riches fussent aussi blessés que les pauvres par l'ancienne constitution du pays et par un étal de choses sans justice. Il arrive, en effet, un moment où les membres de l'aristocratie, justement touchés des maux que leurs privilèges causent aux autres et à eux-mêmes, n'aspirent plus qu'à s'en délivrer.

Les gouvernements mal faits pour quelques-uns sont mal faits pour tous.

Lycurgue se montra surtout frappé de l'inégalité des conditions et des fortunes. Croyant cette inégalité la racine de tous les maux qui dé.solent les sociétés, il entreprit de la détruire; mais comme de son temps l'iilée du droit était imparfaite, il ne pouvait arriver à son but qu'en détruisant la propriété, ou ce qui revient au même , en la partageant.

Le tableau que les anciens nous ont laissé de la société avant Lycurgue est chargé des plus sombres couleurs. Les partis étaient sans cesse prêts à en venir aux mains. Lycurgue jugea que le moyen de rétablir dans la République la paix

et 1(1 bon onlif, c'oliiit de faire cesser l'antagonisme des inlérAts.

Tout le bien se trouvait concentré entre les mains d'un petit nombre de particuliers. La fortune de ces privilégiés, en s'arroiidissant, avait tracé tout autour d'elle un cercle de solitude et de misère. Il en résultait une cause d'envie et de revendication éternelle contre les riches : de là égalementla fraude, le luxeet la corruption que le luxe engendre. Lycurgue résolut de bannir ces maux en chassant de la société deux maladies plus anciennes et qui sont la source de toutes les autres : l'extrême pauvreté et l'extrême richesse.

Il persuada par raisonnement et un peu par force h tous les citoyens de remettre leurs terres en commun , et d'en faire un nouveau partage, pour vivre ensemble dans une parfaite égalité.

Chacune des ordonnances qui réglaientune si incroyable réforme portait le nom d'oracle yr-ovj. Il ne fallait rien de moins, on en conviendra, que l'inlervention de la divinité, pour vaincre la résistance qu'une pareille mesure devait exciter dans le cœur des riches.

Ce décret fut pourtant exécuté. Lycurgue divisa les terres de Laconie en trente mille parts qu'il distribua aux gens de la campagne, et fit neuf mille parts du territoire de Sparte qu'il distribua à autant de citoyens.

On dit que, quelques années après, Lycurgue, traversant les terres de la Laconie qui venaient d'être moissonnées, et voyant les tas de gerbes parfaitement égaux, se tourna vers ceux qui l'accompagnaienk et leur dit en souriant : « Ne vous semble-t-il pas que la Laconie soit l'héritage de plusieurs frères qui viennent de faire leurs partages. »

Lycurgue avait en effet l'intention d'organiser la cité sur le modèle de la famille.

Restaient les mobiliers privés que ce hardi réformateur voulut également soumettre au partage, pour achever de bannir d'entre les citoyens foute sorte d'inégalités Ce projet rencontra quelque résistance. Les hommes se montrent d'autant plus attachés aux biens et aux objets confectionnés que ces objets les touchent, pour ainsi dire, de plus près. Lycurgue ayant reconnu que les Spartiates supporteraient* avec peine ce partage, s'il s'y prenait ouvertement, résolut d'aller au même but, par une voie détournée. Il sapa l'inégalité par la base, en mettant des obstacles matériels à l'accumulation.

Il décria toutes les monnaies d'or et d'argent, et ordonna qu'on ne se servirait que de monnaie de fer. Il fit en outre cet;e monnaie d'un si grand poids et d'un si bas prix, qu'il fallait une charrette à deux bœufs pour porter une somme de cinq cents francs et une chambre entière pour la serrer.

En réduisant le signe à sa plus mince valeur, il réduisit le nombre et l'importance des échanges.

Cette monnaie de fer, n'ayant point cours chez les Grecs, ni chez les autres nations, qui s'en moquaient, les artisans ne trouvaient pas à se défaire de leur ouvrage; il en résulta que le luxe fut chassé de Sparte, mais que les arts le suivirent dans son exil. Tout en détruisant les causes de l'inégalité civile , Lycurgue ne réussit qu'à produire un état de choses, où la pauvreté de chacun se iierdait dans la pauvreté générale.

Lycurgue avait compris l'égalité, comme les Amazones comprenaient la liberté, brutalement, sans choix et en lui sacrifiant toutes ces délicatesses de la vie, tous ces orne-

ments du goût qui sont la fleur même de la civilisation. Il lui sacrifia plus encore : la nature.

Ce à quoi le législateur avait donné tous ses soins, c'était à empêcher qu'une des causes si nombreuses qui influent sur l'économie sociale n'altérât l'égalité primitive des partages. Il établit en conséquence qu'on assignerait à chaque enfant de Sparte, venant au monde, une des neuf mille portions <[ui représentaient la richesse territoriale de la ville. Il est diflicile de comprendre ce passage des historiens grecs, à moins d'admettre que Lycuryue avait limité le nombre des citoyens à neuf mille. Pour entretenir cette population dans un état stationnaire, on était alors obligé de recourir à un moyen que les disciples de Malthus ont proposé quelquefois de pratiquer envers les enfants de la classe pauvre. Moyen odieux ! .

Aussitôt qu'un enfant était né, les anciens de chaque tribu le visitaient; s'ils le jugeaient mal fait, délicat et faible, ils le condamnaient à périr.

Lycurgue avait surfout en vue d'entretenir par ce moyen l'énergie et la santé d'une population qu'il destinait à la guerre. On est forcé de convenir qu'il a fallu toutes les forces du jirogrcs et du croisement des races pour réagir contre les causes d'affaiblissement de l'espèce que la conservation des enfants débiles ou infirmes a introduites dans les sociétés modernes; mais une simple considération d'intérêt politique doit-elle jamais prévaloir sur les droits de l'humanité !

Dans les sociétés modernes, le principe est conquis: tout enfant qui naît a droit à la vie, seulement la misère, penchée sur son berceau, prononce sept fois sur dix son arrêt de mort. Et quelle mort ! lente , aggravée , sinistre.

Lycurgue partait de cette idée , empreinte dans toutes ses institutions, que l'homme appartenait à la société, le citoyen à l'État. Toutes les actions particulières étaient rapportées à la vie publique. Il réalisa , sous ce rapport, dans le sombre et dans le grand, l'idée que les ennemis du progrès se font maintenant du socialisme. Il fit dé l'Éîat un être de raison, un être personnel et absorbant, une sorte de Moloch, auquel les Spartiates sacrifiaient tout.

L'individu n'était rien qu'une abeille dans la ruche : sa personnalité, son moi se perdait dans le bourdonnement d'autres existences, soumises comme la sienne à des lois monotones, fatales.

On se demande ce que , dans un pareil état de choses , pouvait être la liberté.

Sans liberté, nul progrès. Aussi la république des Spartiates fut-elle, au milieu de la Grèce mobile, une dernière trace de l'esprit traditionnel et sacerdotal de l'Egypte.

Ce n'est pas tout. Lycurgue, ne sachant comment résoudre le difficile problème du travail, le mit hors la loi, hors la société. Il était défendu aux Lacédémoniens et aux Spartiates d'exercer aucun art mécanique. Les Ilotes cultivaient leurs terres.

La tradition a personnifié dans les Ilotes fout ce que l'esclavage a de dur et d'abrutissant. Soumis à tous les travaux pénibles, ils étaient en outre traités comme des .Inimaux, comme des choses. On s'en servait pour faire des expériences. C'était une barbarie passée dans les mœurs que de les enivrer; on les faisait paraître dans cet état devant les enfants, pour leur inspirer l'horreur de l'intempérance et de l'ivrognerie. Non content de les faire servir de matière au mépris, en donnant dans leur personne une représen-

tation (les vices les plus bas ol les plus lioiUeux, on les couvraii de cliaiiies etde blessures. Tuer un Ilote, ce u'étail pas tuer un homme. Les Spartiates se faisaient un jeu île s'en défaire, sous piétexte qu'ils étaient toujours préis à se révolter. Dans une occasion ([ue Thucidide rapporte, deux, mille de ces Ilotes dispaiurent tout il'un coup s;ms qu'on sut ce qu'ils étaient devenus.

Gu ne s'informait pas du sort de ces êtres -là.

Ain-i dans celle Sparte si célèbre, dont un lioiiinie éniinent s'était fait le réformateur, le travail, base, fondement, assise ijremière de toutes les sociétés, le travail était esclave. En dehors de la cité, dont il ignorait les lois, en dehors de l'humanité même, le producteur ne connaissait d'autre droit que le droit du plus fort. Tout un peuple d'ouvriers avait la crainte du maître pour mobile de cette activité féconde qui entretient la vie des nations.

I^a raison suprême et dernière de l'Étal, c'était le fouet.

Des politiques onl cherché dans l'existence d'une race esclave, uniquement char£;ée de tous les travaux mécaniques, la raison de celle supériorité dont les Grecs donnèrent tant de preuves dans les lettres, dans la guerre et dans le maniement des atl'aires publiques, (^ette opinion serait vraie, si le droit pouvait être impunément violé; si la loi de solidarité n'existait pas; si les souffiances des oi)primés ne remontaient pas nécessairement, fatalement, à celui qui opprime; si les sociétés, assises sur l'oubli des lois de la nature, ne se condamnaient pas à subir dans leur imi)erl'eclion même la peine de leur injustice.

Sans doute l'homme doit chercher à soulever pour ainsi dire sa condition sur le globe, eu confiant à des agents inférieurs le soin des travaux pénibles et en se ménageant par ce moyen les loisirs nécessaires aux exercices de l'esprit; mais ce n'est point sur son espèce qu'il doit se débarrasser de C(!tte lourde charge , c'est sur les animaux d'abord, et avec le temps, sur les machines.

Ou rint<;lligence de Ly<a(rgue se manifeste, c'est que, voulant faire un gouvernement nouveau, une société nouvi'lle, il comprit que la racine de celle réforme était dans l'éducation.

Propriété de l'Ktat. les enfants étaient élevés par l'Ltat et (lour l'État.

On ne leur montrait dans les exercices d'une vie comnmiie que la ligure de la discipline et d'une autorité innnuable. On leur apprenait surtout à obéir. Les arts et les sciences étaient bannis des classes. On exeiçail les enfants il la fatigue, à la doulitur , à la soumission la plus prom|)le. L'étude ne tendait qu'à développer dans leur cœur le germe de vertus dures et forcées; on leur enseignait à donipter la nature.

l/iniluence du père el de la mère étant ellaeée jiar une éducation publique , il en résultait un ciiraclère uniforme qui était le caracli-re même de la cité : il était compo.si' d'un petit nondjre de traits sinqiles, mais expre^^i|■s el fortement prononcés.

La société en étendant sa main sur l'éducation s(! |)roposait do mouler des honunes à sou image. On formait les enfants aux mêmes habitudes, parce que grands ils devaient remplir les mêmes devoirs.

I^yeurgue est l'inventeur de l'iKjnnne-fonction : chaque citoyen n'était dans sa République <juun rouage qui suivait, avec la masse, i'im|)ulsion de la loi : il fallait le former de bunne heure ù ce iiiouveiueut régulier cl mécanique.

Le domine politique de Sparte, c'était le dogme religieux de toutes les vieilles sociétés de l'Orient : l'immolation. On formait les enfants à la patience et à la fermeté. Dans une fête qu'on célébrait en l'honneur de Diane , surnonmiée Orthia, les enfants, sous les yeux de leurs parents, el en présence de toute la ville, se laissaient fouetter jusqu'au sang sur l'autel de cette inhumaine déesse; quelques-uns expiraient sous les coups sans pousser un cri, ni un soupir. Et c'étaient leurs pères mêmes qui, les voyant tout couverts de sang et de blessures, les exhortaient à persévérer dans la douleur !

Cette dure tlagellation n'avait |)our objet que de former le dévoûment et de préparer les enfants à tous les sacrifices que l'Éial exigeait d'eux : il leur demandait plus lard, dans les combats, ce même sang qui coulait alors sous la verge.

Cette discipline el cette vie commune se prolongeaient au sortir de l'école. Il y avait des salles publiques oii l'on s'assemblait pour la conversation. Les citoyens étaient rarement seuls : on les accoutumait à vivre comme les abeilles, toujours ensemble, toujours dans l'essaim. Lycurgue voulait extir|)er par ce commerce l'esprit d'individualisme qui est la racine de l'amour des richesses.

(]e qu'il y avait de plus remarquable dans celle association , c'était le repas commun. Lycurgue défendit expressément aux Spartiates de manger chez eux en particulier. Il établit que tous les citoyens mangeraient ensemble à des tables publiques. L'ordonnance du repas était réglée par la loi avec une extrême simjjlicité : un peu de vin , du pain , du fromage, des figues, et ce fameux biouet noir qui faisait la nourriture princifiale des Spartiates.

Le repas commun, dans l'intention de Lycurgue, devait combattre chez l'homme le sentiment de la propriété , en rendant les richesses inutiles. A quoi bon des biens dont on ne lire pas usage? Or les riches étaient obligés de s'asseoir comme les pauvres à ces tables fraternelles: ils partageaient la même nourriture. Une surveillance était établie pour que les opulents elles délicats ne pussent point, dans leur particulier, faire un repas avant le repas. Si l'un des convives avisait quelqu'un qui ne but et ne mangeât point : « Qu'as-lu donc, voisin, que tu ne fais point lionneur à nos mets simples et grossiers? Tu n'as p;is faim, gourmand, donc lu as mangé. « — Et toute la table de lui reprocher gravement son intempérance.

Les riches furent extrêmement irrité-s de celle ordonnance. Il y eut émeute. Les riches crièrent et se courroucèrent tumultueusement. Voyant (|u'ils se ruaient tous sur lui, Lycurgue fut contrainl de s'enfuir de la place publique. Ayant pris sa course, il se jeta dans un temple, avant <jue ces furieux )msseiil l'atteindre. Un jeune homme de naissance, nommé Alcandre, l'y suivit. Il le serrait de près [i.ir derrière. Lycurgue se retourne. Alcandre lui donne un coup de bàlon sur le visage el lui crève l'a-il. Lycurgue ne faiblit [)oiiit : la tête levée, le visage sanglant, il se préseute à ceux qui le poursuivaient. \ cette vue, les factieux reculent, i)ris de honte. La multitude indignée remet entre les mains de Lycurgue le jeune aristocrate qui Iremblail. Lycurgue sut se venger de son ennemi. Il le traita si bien, avec lanl de douceur et de bonli' , qu'il le ramena bientôt à sa doctrine.

Celle institution (le repas public^ exerça sur les mœurs des Spartiates, si nous en croyons les anciens, une influence heureuse : participanl tous à la même nourriture, aux

mêmes discours , buvant pour ainsi dire à la même coupe , les citoyens faisaient réellement un peuple de frères. Toutes les inégalités sociales s'effacèrent. Le but de cette communion était de former et d'entretenir parmi les convives ces liens de famille qui sont la force et la grandeur de la cité.

Ce que nous regrettons dans cette institution , comme dans toutes celles de Lycurgue, c'est la liberté absente.

Avec une rare perspicacité, Lycurgue comprit que le mariage deviendrait une cause d'isolement et, comme disaient les saint-simoniens, d'égoïsme à deux, qui dégoûterait bien vite les citoyens de la vie commune, s'il n'assimilait en tout la condition des femmes à celle des hommes. Il soumit les deux sexes à une éducation commune et déchira tous les voiles, en faisant paraître les filles nues dans des jeux où elles s'exerçaient à la lutte, oii elles dansaient en public.

Comme les citoyens ne croyaient pas être à eux, mais à l'Etat, leur femme ne devait pas non plus leur appartenir. C'était une conséquence des principes que de prêter sa femme à d'autres hommes plus forts et plus intelligents que soi, pour donner à l'État des enfants mieux constitués. On a raison de blâmer cet outrage aux mœurs et cette confusion des sexes; mais si l'on y réfléchit, on verra que Lycurgue n'avait pas d'autre moyen de combiner le mariage avec ses doctrines. Protégée par le mystère et la pudeur qui l'entouraient dans les autres contrées de la Grèce, l'union conjugale eût été dans la ville de Sparte une cause d'individualisme qui aurait fini par dissoudre la vie publique.

Les femmes étaient à Sparte ce qu'elles étaient chez les Francs : des camarades de lit, cummilitones.

La plupart des institutions de Lycurgue se rapportaient à la guerre. Lycurgue ne fit pas une société, mais un camp.

Aujourd'hui que la guerre paraît s'éloigner de la civilisation; aujourd'hui que des congrès de la paix s'évertuent à proscrire ce meurtre en masse, on a quelque peine à comprendre qu'un législateur sérieux, comme Lycurgue, ait tendu toutes les forces de son peuple vers la destruction ou la défense. Kien pourtant de plus conforme au plan général de l'histoire. Quelques races supérieures, peu nombreuses, s'étant superposées, dans l'origine, à la marche de l'esprit humain, il entrait dans les vues de la Providence que ces races sans cesse attaquées, menacées, défendissent, par les armes, l'intégrité de leurs caractères contre le déluge des races inférieures. De là cet instinct belliqueux que la nature avait mis au cœur des Spartiates, et qui, développé par Lycurgue, devait être dans la guerre contre les Perses le bouclier de la Grèce, le rempart de la civilisation.

C'est une tradition chez les races militaires que de mépriser les travaux de la vie agricole et industrielle. L'oisiveté était pour les Spartiates , comme pour les chevaliers du moyen-âge et les familles nobles, une affaire de point d'honneur. Leurs seules occupations étaient la chasse, les exercices du corps et le métier des armes. Lycurgue n'essaya point de vaincre cette inclination ; en observateur habile, il comprit qu'il loucherait ici ce roc primitif du caractère des peuples qui résiste à toutes les entreprises. Les anciens nous ont laissé des traces de leur indifférence et de leur mépris pour les travaux utiles. Les classes ouvrières portent, jusque sous le régime de la paix, le poids de ces préjugés in-

justes et ridicules. L'oisiveté reçoit les honneurs que mériterait seule une vie laborieuse.

Chez les anciens la guerre se terminait à l'esclavage. Les Ilotes, si durement traités, appartenaient à une race que les Spartiates avaient conquise et appropriée à leurs travaux.

Ainsi l'esclavage, toujours l'esclavage.

Nous ne dirons qu'un mot de l'organisation de l'autorité. Lycurgue établit un sénat destiné à balancer le pouvoir royal. Ce sénat était composé de trente membres de l'aristocratie. A ces trente, dont les intérêts se confondaient néanmoins de trop près avec ceux de la royauté , les Spartiates opposèrent dans la suite l'autorité des éphores au nombre de cinq. Ces derniers étaient tous tirés du peuple. Leurs prérogatives étaient très étendues : ils avaient le droit de faire arrêter les rois et de les conduire en prison; ce qui advint à Pausanias.

Les éphores commencèrent à Théopompe. Sa femme lui ayant représenté, sous forme de blâme, qu'il laisserait à ses enfants la royauté amoindrie : « Au contraire, répondit-il, je la leur laisserai plus grande, parce qu'elle sera plus durable. »

Maxime profonde ! Les pouvoirs se maintiennent par de justes avances à la démocratie, et se perdent par la résistance.

Quoique gouvernée par des rois, Sparte ne laissa pas que de porter le nom de République. Ces rois étaient en effet des espèces de chefs de klan , dont l'autorité , partout maintenue et limitée, ne pouvait s'égarer dans l'arbitraire. Leur vie était réglée comme celle des simples citoyens. Ils mangeaient à la table commune. Le roi Agis, au retour d'une expédition glorieuse , ayant voulu se dispenser de l'usage, pour dîner en tête-à-tête avec la reine sa femme, fut réprimandé et puni.

Dans celte hiérarchie sociale, nous venons de voir apparaître la distinction des citoj'*ns en deux catégories. La Grèce, s'assimilant la civilisation égyptienne, en avait retenu la notion des castes, mais adoucie, mais transformée. Les castes étaient devenues des classes.

On se demande à quelle source ces inégalités sociales pouvaient avoir pris naissance. Les anciens supposaient deux espèces de gens, ceux qui descendaient des dieux et ceux qui descendaient des hommes. Cette distinction d'origine remonte très probablement à une variété de races. Les premiers colons qui vinrent s'établir en Grèce furent considérés, à cause de leurs connaissances, comme supérieurs à l'espèce humaine. II ne faut pas s'étonner si leur mérite personnel couvrit leurs descendants des voiles du merveilleux, et si, l'orgueil humain aidant, ces derniers profilèrent de la tradition pour se déclarer enfants des dieux, et pour dominer les autres hommes. D'où l'aristocratie et le peuple.

Lycurgue, ce hardi réformateur qui porta si avant la faux dans les inégalités sociales, ce grand-prêtre du communisme , ne songea point à attaquer les distinctions de naissance; tant il y a , dans chaque siècle, des préjugés qui accablent l'esprit le plus entreprenant, le plus novateur , et qui le contraignent à ployer sous les idées reçues 1

Lycurgue ne laissa point de lois : il savait ce que valent ces constitutions écrites, chiffons de papier, que les assemblées souveraines déchirent ou violent en les interprétant. Ses ordonnances, il les écrivit dans la chair, dans la vie ,

dans les mœurs. Il ne fit pas des lois , il fit des hommes. Sparte avait un temple consacré à la Crainte. Ah ! cette crainte n'était pas celle qui dépose les armes devant l'ennemi ou qui glace le cœur de l'homme timide : les Spartiates ne sacrifiaient pas à la peurl Cette crainte, à laquelle ils venaient ofifrir leur culte et leurs hommages-, c'était la crainte salutaire des lois qui réprime les ambitions coupables, les inégalités et les convoitises: cette crainte, en un mot, c'était la Terreur. Les hommes de 93 lui rendirent un dernier culte. Aujourd'hui son autel est renversé par le progrès des idées et des mœurs comme celui de toutes les divinités politiques.

Un mot et je termine ce qui regarde la vie de Lycurgue.

Pour rendre ses lois éternelles et immuables, il ne voulut point mêler sa mort aux institutions qu'il avait fondées.

Il lui restait , disaitil , à consulter l'oracle d'Apollon, sur un point essentiel et délicat de sa doctrine. C'était ir motif, ou mieux, le ]irélexte de son absence. En attendant , Lycurgue fit jurer aux Spartiates que jusqu'à son retour ils retiendraient la forme de gouvernement (ju'il aviiit établie.

Il partit.

Arrivé à Delphes , il consulta l'oracle dont il reçut une sanction favorable. Il lui fut npondu qu'il ne manquait rien à ses lois et que Sparte, en les observant, serait la plus *""'"" heureuse ville du mon- ^^ de.

La vie de Lycui-gue, ainsi que celle de beaucoup de législateurs anciens, commence et finit par un oracle. Elle plonge aux deux extrémités dans le mystère de Dieu, comme le soleil à son lever et k son coucher plonge dans l'Océan.

Il jugea utile à sa politique d'appeler encore sur ses institutions cette sanction religieuse.

Ceci fait, nul retour. L'exil était volontaire , éternel. Lycurgue se laissa mourir de faim à Delphes. Il s'ofi'rit en holocauste à son idée, au bonheur du peuple qu'il avait cru établirsur des lois sages, à la ju.sliee dont il avait traduit les oracles. Fidèle à son prin<'i(ie que toutes les actions de l'homme devaient être rapportées au bien public, il ohercha, sans bruit, à rendre sa mort utile. Heureux de placer entre

lui et ses concitoyens un ?loignement qui les nouait de plus près à leur parole, il mit à la révolution qu'il avait faite le sceau du sacrifice.

Jugement de Lycurgue : — Il fit des citoyens une même famille et il ravit les enfants à leur mère pour les donner à l'État; il coupa dans la richesse la racine de la corruption des mœurs et offensa la sainteté du mariage; il égala les femmes aux hommes et leur enleva les agréments de leur sexe , en leur ôtant la pudeur; dans son éducation , il arracha les inégalités sociales qui sont mauvaises et les différences naturelles qui sont bonnes; il assit les citoyens à la même table et respecta ces privilèges de naissance qui sont la source de toutes les haines ; il voulut ramener toutes les fortunes à l'égalité et ne trouva d'autre moyen que la spoliation ; il entreprit de 1 établir les droits naturels et viola les droits acquis; il s'efibrça de maintenir l'équilibre (les partages et ne le tit qu'en supprimant les arts ; il détruisit la misère qui est la plus dure des servitudes et ne sut jjoint combiner les libertés civiles avec l'égalité sociale.

Il est évident qu'apiès Lycurgue, le problème de la répartition des richesses n'était pas résolu : la science sociale en était encore à son berceau.

Ce grand honmie n'en mérite pas moins nos admirations et notre reconnaissance : il """e'^' essaya.

Qu'on vienne main- ^''^' tenant nous parler d'u-

topie 1 si les monuments historiques n'existaient pas , et si quelqu'un fût venu dire qu'avant l'Évangile, dans cette antiquité si jalouse de ses privilèges, où l'inégalité des fortunes répondait à l'inégalité des conditions, un rêveur aurait pu, tout à coup, partager les terres, établir un commencement de vie commune, asseoir tous les rangs à la même table, détruire le goût des richesses, assimiler les femmes aux honnnes, en les mêlant dans les mêmes exercices, on l'eût pris pour un esprit frappé : ahtc république imaginaire n'eût trouvé de place que sur la carte du royaume des fous.

Sparte a pourtant existé. Celte utopie a trouvé sa place sur le monde; elle a duré autant que durent les États les plus forts et les mieux constitués; elle a usé plus de sept siècles

PIISTOiP.R DES MARTYRS

Platon raconte que ce célèbre utopiste, en voyant ses institutions se mouvoir et vivre en quelque sorte de son i'ime, éprouva un moment de grande joie, sans doute parce qu'il avait lui-même douté de la pratique de ses idées. Platon compare celte joie à celle de Dieu lorsqu'il vit le monde et les autres globes tourner dans l'espace. Quoique cette comparaison dégrade la divinité en l'assimilant' à l'homme, on ne saurait méconnaître la justesse de ce rapprochement. Les créations humaines répètent dans leur ordre et leur mouvement les créations divines. Les institutions sociales obéissent aux mêmes lois qui gouvernent les astres.

Aux mondes qui tournent sur nos têtes Dieu a dit : Attraction.

Tout en faussant quelquefois le principe, Lycurgue a découvert l'équivalent de cette loi dans le monde politique : l'association.

Page 1