‹ Histoire des massacres de Syrie en 1860Chapitre 15 sur 22 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le signal définitif du carnage des chrétiens était parti de Damas ^ comme nous Tavons raconté au début de notre première partie.

Cependant la dévastation s'était promenée dans tout le Liban pendant les mois de mai et de juin, sans qu'on eût eu dans cette ville autre chose que des craintes. Ces craintes même, tous ne les partageaient pas, et certains habitants de la ville affectaient une confiance absolue dans Tissue des événements.

Il faut le dire, en effet, rien ne semblait mo- ' tiver le massacre dans cette ville. Les musulmans de Damas étaient bien connus pour leur fanatisme et leur férocité, mais les chrétiens

y étaient si pacifiques et si soumis que le prétexte semblait devoir manquer pour les immoler^

<f Assurément y dit H. Baptistifi Poujouht, à qui nous devons les renseignements les plus complets et les plus précis sur les événements de Damas, les massacres du Liban sont horribles, et ce qui les rend plus horribles encore, c'est la trahison ottomane devenue évidente. Mais au moins il y avait dans le Liban deux nations ennemies depuis longtemps, deux nations qui avaient été souvent en guerre, et au sein desquelles fermen* taient les haines et les vengeances. Mais ce qui est inouï, unique, peut-être, dans l'histoire, ce sont les massacres de Damas. Je connais cette ville et les diverses populations qui rhabitent : eh bien! je vous déclare qu'on ne saurait rien imaginer dans le monde •de plus pacifique, de plus doux, de plus humble, de plus soumis que les 25 000 ou 30000 chrétiens de Damas, placés en face de 140000 musufaoaans. Les chrétiens de cette ville n'ont aucune espèce d'armes dans leurs maisons, ils n'en ont jamais eu, et c'est à cau6e de cela que les cannibales et les voleurs sont tombés sur eux. Ici le com-

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plot et les meurtres qui l'ont suivi sont sans excuse comme sans, précédent. C'est effroyable de lâcheté et d'infamie.

« Il n'y avait pas seulement là la soif du sang des chrétiens, mais aussi la soif de leurs riehesses. Songez qu'il est défendu aux * chrétiens de Damas d'être propriétaires fonciers; défense, d'ailleurs, qui s'étend sur presque tous les chrétiens de l'empire turc; mais le commerce ne leur est pas défendu, et les chrétiens damasquins l'exerçaient sur une Taste échelle. Ne- pouvant appliquer leurs fonds à Taequisition de terres, ils les employaient à acheter des marchandises qu'ils revendaient, à embellir l'intérieur de leurs maisons, à couvrir de bijoux levrs femmes et leurs ûlies. »

Lorsque la nouvelle des massacres de Has*

beiya et de Rascheiya fut apportée dans la grande cité syrienne par les quelques individus

qui avaient pu y échapper; lorsque l'on apprit la chute de Zahieh et le carnage de Déir-el- Kamar, les consuls européens vinrent trouver le gouverneur Achmet-pacha et lui demandèrent au nom de leurs gouvernements respectifs de déclarer, oui ou non, s'il j avait péril pour les chrétiens, à Damas. Achmet, qui avait présidé le conciliabule des premiers jours de mars, jura par Mahomet qu'il répondait de tout et que rien n'arriverait.

Quelques jours ai)rès les évêques de tous les rites qui n'étaient pas encore rassurés par ses paroles, lui adressèrent nm supplique collective pour lui exposer leurs craintes et lui demander de continuer à les protéger, eux et les peuples placés sous leur garde. Le séraskier leur réj)ondit la lettre suivante qui doit demeurer acquise à l'histoire comme un monument de la plus odieuse perfidie?

(V J'ai reçu le rapport que vous m'avez adressé relatant les événements du Liban et me faisant part du peu de sécurité et de Tinquié* tude des membres de 27 communautés, inquié»

tude provenant de propos tenus par des personnes malveillantes, et où vous me demandez de prendre des mesures en conséquence.

« Je m'empresse de vuuâ prévenir que la

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miBéricorde souveraine du sultan assure de tout temps , dans toutes les circonstances et

toujours, la tranquillité et le bien-être de ses sujets et de tous ceux qui vivent sous Tombre de ses ailes.

« Tous les représentants de la Sublime Porte agissent en conséquence et emploient tous les moyens nécessaires pour maintenir la sécurité et la tranquillité publiques. Ceci est connu de tout le monde et personne ne peut le nier.

Ceci est tellement vrai que, dès le commencement des troubles, on a pris des mesures pour éviter et empêcher tout conflit, afin que ces contrées restent tranquilles, surtout la ville de Damas qui relève directement de la Sublime Porte. Les mesures déjà prises sont plus que sufiisantes pour maintenir le bon ordre et empêcher qu'il né soit troublé.

« En conséquence, je ne puis permettre la continuation des soupçons et de la frayeur qui s*est emparée des membres de vos communautés. Je me fais un devoir de vous commu- IMquer Tétat des choses avec lespérance que vous voudrez faire part de ce qui précède à vos communautés, afin qu'elles vivent dans la plus parfaite tranquillité. »

Cependant si quelques personnes, entre

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autres plusieurs consuls, se inoniraient entièranent Batisfaits de sctanblàMes assuranceë <êl raillaient ceux qui pouvaient garder ehcore quelques inquiétudes, les appréhensions des chrétiens indigènes et de tous les esprits ^lail^ voyants parmi les Européens grandissaient chaque jour. Les musulmans de Damas achetaient des armes, fonrbissaieïit celles qu'ils avaient déjà en leur possession et, insultant les chrétiens lorsqu'ils passaient dans les rues, annonçaient publiquement un prochain mas»

sacre. Tous les jours de nouyeank fugitifs ve^ naieut chercher un asile dans la cité, car les villages chrétiens des alentours étaient succèsrivement dévastés et détruits par les Dmses et les musulmans de la contrée.

En repassant dans son esprit les scènes de ' Hasbeiya, de Rasoheiya «t de Déir-el-Kamar on se'demanda(it si, comme il n'était malheureusement que trop vrai, les promesses des autorités turques ne cachaient pas quelque effiroyaible piège. Ausd M. Lanusse/ chancelier du consulat de France, qui le gérait alors en l'absence du consul M. Outreyy*etM. Spartalis, consul de Grèce, lesquels avaient seufe dati^ tout le corps cunsulaire compris suffisamment l'étendue du danger qui menaçait la ville, se

décidèreiitrils à dépoter leurs drogmans auprès

des principaux cliefs de la religion mahométane à Damas, pour leur demander ce qui en était réellement et les supplier d'intervenir afin d*empècher le sang innocent de couler.

Les deux envoyés visitèrent d'abord Abdallah-el-Halébiy le scheikh-oul-iBlam dont nous* avons déjà parlé à l'occasion de la réunion secrète du mois de mars. Ce personnage, Tâme de la conspiration antichrétienne avec Achmetpacha, montra autant de dissimulation que son complice. « Bien que les chrétiens de cette ville sainte, ditr-ii, aient un peu oublié, depuis quelques aimées, leur condition premi^, celle de rayas, bien qu'ils aient abusé trop souvent des bontés que nous avons t'ait pleuvoir sur leurs tètes, ils peuvent néanmoins être tranquilles, auenn malheur ne leur arrivera.»

En sortant de chez Abdallah-el-Halébi les deux drogmans se rendirent chez Salih-Ghorbatzy-Maha¥ni-Zadé, après lui le plus impor> tant des docteurs de la loi. Celui-là était un honnête homme; il ne voulut pas du moins tromper. Quand on lui eut rapporté les paroles d'Abdallah : u Ce ne sont là que des paroles vaines, répondit-il ; les oulémas ne perdent pas leur temps à environner les chréti^is de

leur protection. Je vous dis, moi qui sais les ' choses, que plus de 1800 fusils ont été distribués il n'y a que quelques jours au peuple de Damas, et qu*il faut vous attendre bientôt à une horrible émeute. »

C'était le 3 juillet que ces paroles étaient prononcées.

, Dans les jours qui suivirent, les outrages

aux chrétiens se multiplièrent. Les musulmans cherchaient à les pousser à bout pour faire naître le prétexte d'une collision.

Des gens à figure sinistre entraient dans les églises, chez les lazaristes, chez les Sœurs de charité, examinaient tout et disaient avec des ricanements immondes : « Encore quelques jours et nous ferons de votre église une belle mosquée! Encore quelques jours, et nous n'entrerons pas ici furtivement, mais en maîtres, car nous sommes les maîti^es partout où sont les chrétiens. »

Dans les rues les musulmans traçaient des croix ^ terre, et quand ils voyaient venir des chrétiens, formant la haie, ils les obligeaient, avec de grands éclats de rire, à marcher sur ces croix. Les chiens errants qui pullulent à Damas comme dans toutes les villes musulmanes avaient tous à leur cou dés croix de

bois que les fanatiques leur avaient attachées comme une nouyelle insulte au signe de la * rédemption. D'autres portaient des écriteaux où ou lisait : « Consul de France, consul d'Autriche, consul de Russie, » etc. « L'Angleterre, remarque M. Poujoulat, a eu le triste honneur d'échapper seule à ces outrages. »

Enfin, le 9 juillet eut lieu l'explosion^ attendue par les uns, démentie jusqu'au dernier

moment par les autres.

Ici nous laisserons la parole à M. Poujoulat. « Le travail de la mort commença à midi

précis, au moment où les mille voix des muezzins appelaient les croyants à la prière ou à rassassinat. Il n*y avait à Damas, à cette heurelà, pas un seul Druse, pas un seul Bédouin. Il n^y avait que les soldats du sultan et les musulmans de la cité. Ce sont donc ceux-ci qui ont commencé les premiers; ils ont été les plus nombreux ouvriers du crime.

« Ils entrèrent par escouades de 5 ou 600, 'et par divers cotés, dans le Harat-el-Nassara (quartier des chrétieDs). Les soldats turcs niarehaient en tète. Après eux venaient lés musulmans de Damas, armés de sabres, de tromblons énormes et de haches toutes neuves. Oui, on a remarqué que les haches sortaient à peine des mains de l'ouvrier. La conspiration les ayail préparées. Les pillards, armés seulement dune hache, suivaient les égorgeurs; le cortcce de la mort et de la dévastation se terminait par d'abominables femmes, la fange de Damas. Ces femmes avilies excitaient les hommes au pillage, au meurtre, à l'incendie.

« Des bandes avaient été placées sur toutes les limites du quartier chrétien^ afin de préserver du feu les maisons turques du voisinage. Ët ceci avait été tellement bien calculé, bien oj^anisé, que pas une seule maison turque n'a été atteinte par Tincendie pendant qu'un iéu immense dévorait le quartier chrétien.

<r Les escouades s'avançaient donc ainsi

dans les rues du Ilarat-el-Nassara, J'ai vu audessus de la porte de chaque maison chré* tienne un rond Mt au charbon. C'était le signe tracé, dans la nuit précédente, par des mains

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