CHAPITRE XYIIC. DÉVELOPPEMENT DE l'àNÀLYSE, ETC. IO
l'habileté dont il fit preuve pour créer des méthodes analytiques se prêtant aux questions qu'il étudiait soit en quelque sorte phénoménale. Quand les résultats trouvés étaient reconnus exacts, il ne prenait pas la peine d'expliquer la marche suivie pour y arriver ; dans ses calculs il ne s'attachait ni à l'élégance nî à la symétrie, et il trouvait suffisant d'arriver, par n'importe quelle voie, à la solution de la question particulière qu'il étudiait.
La réputation de Laplace n'aurait pas eu à souffrir s'il s'était contenté de son œuvre scientifique ; mais il convoitait les honneurs de la vie politique. La rapidité avec laquelle il changeait d'opinion politique quand l'occasion l'exigeait, et le talent dont il faisait preuve en la circonstance prêteraient à rire s'il n'avait pas été si servile. A mesure que la puissance de Napoléon croissait, Laplace abandonnait ses principes républicains (qui avaient d'ailleurs passé par bien des nuances, depuis qu'ils reflétaient fidèlement les opinions du parti au pouvoir) et il pria le Premier Consul de lui confier le poste de Ministre de l'Intérieur. Napoléon qui désirait l'appui des savants accueillit favorablement sa requête ; mais la carrière politique de Laplace prit fin au bout de six semaines environ. Le mémorial de Napoléon porte cette mention : « Géomètre de premier rang, Laplace ne tarda pas à se montrer administrateur plus que médiocre ; dès son premier travail nous reconnûmes que nous nous étions trompés. Laplace ne saisissait aucune question sous son véritable point'de vue : il cherchait des subtilités partout, n'avait que des idées problématiques, et portait enfin l'esprit des infiniment petits jusque dans l'administration. » Bien que Laplace ne fût plus ministre, il était avantageux pour le gouvernement de conserver son attachement ; il fut donc nommé sénateur et en tête du troisième volume de la Mécanique céleste il inséra une note pour dire que, de toutes les vérités exposées dans l'ouvrage, la plus précieuse, pour l'auteur, était la déclaration qu'il faisait en ce moment de son dévouement pour le puissant protecteur de la paix de l'Europe. Cette note disparut des exemplaires vendus après la Restauration. En i8i4, la chute de l'empire était imminente; Laplace se hâta d'offrir ses services aux Bourbons, et lors de la Restauration, il lut récompensé par le titre de Marquis : on peut se rendre compte, en lisant Paul-Louis Courier, du mépris que ses collègues plus loyaux éprouvèrent pour sa conduite*
Ses connaissances servirent utilement les nombreuses commissions scientifiques dont il fit partie et contribuèrent probablement à faire oublier son peu de fidélité politique ; la petitesse de son caractère ne saurait cependant nous faire perdre de vue les services immenses qu'il rendit à la science.
Que Laplace ait été vain et égoïste, ses plus chauds admirateurs eux-mêmes ne le nient pas ; sa conduite à l'égard des bienfaiteurs de sa jeunesse et de ses amis politiques fut ingrate et méprisable ; mais le fait de s'être approprié les résultats obtenus par ceux qui étaient relativement peu connus, et qui parait parfaitement établi, est absolument sans excuse. Trois de ceux qu'il traita ainsi se firent plus tard un brillant renom (Legendre et Fourier en France, Young en Angleterre) et n'oublièrent jamais l'injustice dont ils avaient été victimes. D'un autre côté, on peut dire que dans certaines circonstances Laplace fit preuve d'indépendance de caractère, et qu'il ne dissimula jamais ses idées religieuses, philosophiques ou scientifiques, si blâmables qu'elles pussent paraître aux yeux des détenteurs du pouvoir. Ajoutons encore que sur la fin de sa vie, et surtout pour ses élèves, Laplace se montra à la fois généreux et juste ; il lui arriva même une fois de détruire une note pour laisser à un de ses élèves le mérite d'une découverte.
Legendre. — Adrien-Marie Legendre naquit à Toulouse le . 18 septembre 1752, et mourut à Paris le 10 janvier i833. Les principaux événements de sa vie sont très simples et peuvent se résumer brièvement. Il fit ses études au Collège Mazarin, à Paris, et fut nommé, en 1777, professeur à l'Ecole militaire de Paris: choisi ensuite pour faire partie de la Commission anglo-française de 1787, chargée de relier géodésiquement Greenwich et Paris ; devenu membre de plusieurs des commissions publiques qui fonctionnèrent de 1792 à 1810. il fut nommé professeur à l'Ecole normale en 179F) ; plus tard, il occupa quelques emplois gouvernementaux de peu d'importance.
Laplace s'employa avec acharnement à l'empêcher d'obtenir un emploi public quelconque et Legendre, qui était un timide, accepta l'obscurité à laquelle l'hostilité de son collègue le condamnait.
Les travaux de Legendre sont d'un ordre supérieur ; ils se classent .immédiatement après ceux de Lagrange et de Laplace, bien qu'ils