‹ Histoire des Merovingiens, comprenant les règnes de Clovis ler, Clovis II, Dagobert et autres rois de FranceChapitre 24 sur 50 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

CLOTAIUE II, ROI DES FUANÇilS.

Repos de la France sous Clotaire II. — Formalion de tribunaux ambulatoires nommes Placita. — Progrès de la justice ecclésiastique. — Mort de la reine Bertrudc. — Décisions d'un concile rassemble' à Paris. — Dagobert est roi d'Austrasic. — Fondation de l'abbaye de Saint-Denis.

Repos de la La France, déchirée depuis près d'vin siècle

l-'raiice sous . • •! '11 '11 '

Giotaueii. par des guerres civiles continuelles, et souillée par le meurtre de tant de princes, jouit enfin de quelque repos sous le sceptre de Clotaire II. Ce monarque fut le troisième roi mérovingien, le second du nom de Clotaire, et le deuxième roi de Soissons qui régna sur toutes les parties de l'empire français. Parvenu à cette grandeur par les crimes de sa mère et par les siens, loin de gouverner en tyran comme on pouvait le craindre, il parut adouci et amendé par la fortune ; il se fit aimer par sa bienfaisance , respecter par sa jusiicc et craindre par sa fermeté. Cependant il faut dire que Clotaire ne fut

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pas tout-à-fait le maître de choisir la route qu'il devait suivre; la force impérieuse des circonstances les lui traçait. La révolte des grands lui avait vendu plutôt que livré les dépouilles de Théodebert et de Thierry; ces mêmes grands resserrèrent dans des limites étroites le pouvoir suprême dont ils l'avaient investi.

Les Francs étaient las du joug arbitraire des Chilpéric , des Childebert ; l'ambition de Brunehaut, les fureurs de Frédégonde les avaient fatigués. Tour à tour cnricliis et dépouillés par le caprice et par lavidité de leurs princes, ils s'étaient empressés , sous la minorité de trois enfans , de secouer les chaînes du despotisme , de ressaisir leur indépendance et d'assurer leur tranquillité. iNIais , trop égoïstes et trop peu ('clairés pour diriger leurs efforts vers le noble but de la liberté publique , ils s'occupèrent moins à relever celle des Francs qu'à consolider leur propre fortune et à élever la puissance aristocratique des Icudes et du clergé sur la ruine du pouvoir royal.

Aussi, depuis cette époque, les rois, pour avoir voulu devenir trop absolus, virent graduellement tomber la force de leurs sceptres ; et si l'habitude d'obéir laissa pendant quelque temps une autorité réelle à Clotaire et à son fils, leurs successeurs n'en euienl bientôt plus

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que l'ombre , et méritèrent à peine dans leur avilissement de conserver le vain litre de roi que rhistoire leur a laissé.

Clotaire gouverna lui-même la Neustrie, qui ne demanda point de donner d'héritier à son maire; les grands de l'Austrasie, au contraire, et ceux de la rJounTjofT;ne exi^f^èrent nue ces deux pays conservassent toujours leui' titre de royaumes séparés , et qu'ils fussent gouvernés par Varnachaireet Radon. Ces deux maires du palais étaient chefs de la conjuration qui avait livré les enfans de Thierry et leurs trônes au roi ; ils obligèrent Clotaire à promettre qu'il ne les destituerait jamais; et l'irrévocabilité de leurs charges les rendit ainsi presque indépendans.

Par une innovation étranJije chez les Francs, une femme nommée Théodelane , sœur de Thierry, avait été investie par la reine d'Austrasie du gouvernement de la Bourgogne transjuranc ; mais elle tomba, ainsi que Brunehaut , dans les fers de Clotaire, qui donna son gouvernement au duc Herpin, alors patrice. Les grands, mécontens de ce choix, conspirèrent contre le nouveau duc, et excitèrent une éd. tribu- meute populaire dans laquelle il périt. latoires Sur ccttc nouvcllc , Clotaire accourut pour

nommes ' *

piacita. rétablir l'ordre dans la province. Les leudes et

Formation

les évêques qui le suivirent formèrent à Massolac, maison royale en Bourgogne , un tribunal qui jugea et condamna à mort les principaux conjurés. Cependant le véritable chef de ce complot sut si bien cacher la part qu'il y avait prise, qu'il n'en fut pas même accusé : c'était le patrice Alethée, rejeton des anciens rois de Bourgogne; cet homme, intrigant et audacieux, trompa tellement le roi qu'on lui donna la place d'IIerpin sa victime.

A peine revêtu du pouvoir, il osa former une trame plus coupable, et concevoir des espérances plus hardies. L'évêque de Sion, gagné par lui , vint trouver secrètement la reine Bertrude. « Une révélation, lui dit-il, m'ap- » prend par la volonté divine que votre époux » Clotaire mourra bientôt. Songez donc à vous; » mettez à l'abri vos trésors, et confiez vos des- » tins à la prudence du patrice Alethée ; il » vous aime ; les grands lui sont dévoués , et » leur appui lui assure le trône de Bourgogne » sur lequel il vous fera monter, si vous con- » sentez à vous unir à lui. »

Bertrude, crédule, sensible, timide, fond en larmes à ce discours; la douleur la suti'oque ; elle ne peut répondre ; mais ses regards expriment à la fois la terreur et l'indignation. L'évêque de Sion , déconcerté par l'effet inat-

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tendu qu'il a produit, cl prévoyant le péril qui lo menace, s'enfuil ])réci])il;imnient et cherche un asile dans lahhaye de Luxeuil.

Clotaire ne tarda pas à tout découvrir ; la reine éplorée lui fit le récit des efi'rayantes prédictions de l'évèque et des propositions insolentes du patrice. Alethée fut saisi , traduit au tribunal du roi , condamné et mis à mort. L'évèque de Sion dut sa vie à l'intercession trop puissante alors du clergé.

Ces deux exemples que nous venons de rapporter nous font connaître l'usage qu'établit alors Clotaire de rendre la justice dans les provinces par des tribunaux ambulatoires nommés de son temps placita , d'où sont venus les mots plaids, plaidoiries , plaidoyers ai plaideurs.

Au reste les juges, sous la première race de nos rois , n'avaient aucune des formes de la magistrature moderne : conservant les antiques usages des Francs , la cuirasse était leur robe magistrale , le bouclier leur balance , l'épée leur main de justice ; leur jurisprudence ressemblait à leur costume militaire; leurs jugemens étaient sommaires; une exécution prompte les suivait, et souvent, en une seule séance, l'accusé était interrogé , jugé , condamné et exécuté.

Dans les villages les centeniers, dans les villes

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les comtes et les ducs expédiaient les alFaires avec la même promptitude et le même appareil militaire. Les Gaulois, soumis aux lois romaines , n'y trouvaient guère plus de garantie, parce que, de jour en jour, l'ignorance croissante diminuait le nombre des hommes assez instruits pour connaître et pour appliquer ces lois ; et ce fut par cette raison que les tribunaux ecclésiastiques, plus éclairés et plus humains , acquirent graduellement tant d'extension et de puissance.

L'Église était alors, pour ainsi dire, le der- Progiès«ie nier asile de la justice; et chacun chercha tous «-cciésiasles prétextes plus ou moins plausibles qu'il put trouver pour porter sa cause devant elle. L'ambition d'un clergé habile sutpi'oliter de ces circonstances ; il fit placer d'abord sous sa protection les veuves, les orphelins et les pauvres, trouva le moyen de faire comprendre dans sa compétence, comme péchés, les sacrilèges, les adultères, les incestes, et obtint enfin, par les dispositions de plusieurs édits , que , dans un grand nombre de cas , on put appeler de la justice civile k la justice ecclésiastique.

Mais ce qui lui donna surtout le plus grand crédit , ce fut l'influence émincntc que prirent les évoques mêlés avec les leudes dans les assemblées nationales et dans le tribunal du roi.

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Cette puissance temporelle de l'Eglise peut certainement être regardée comme un grand abus , et cependant ce fut alors la digue la plus heureusement placée par le sort contre le torrent de la barbarie qui menaçait d'engloutir l'Europe ; car, malgré l'ambition et les vices qui souillaient alors, comme le dit Grégoire-le- Grand , une partie du clergé , ce clergé , pour l'intérêt même de sa domination , était sans cesse obligé de rappeler Dieu aux hommes, de leur retracer la morale de l'Evangile , et de parler ainsi en tout temps le langage des vertus que démentaient trop souvent ses actions ; de sorte qu'à l'époque même où les bons exemples manquaient le plus, il conservait au moins dans les esprits la semence et la force des bons préceptes.

Clotaire, pour effacer les traces des malheurs causés par les guerres civiles, rendit aux leudes des divers royaumes les biens dont ils avaient été dépouillés, abolit les impôts établis par Brunehaut , Théodebert et Thierry , fit rentrer dans son domaine les biens que des sujets rebelles avaient usurpés; ei, pour assurer aussi la paix extérieure , accueillit favorablement les réclamations des Lombards, qui demandaient à être alfranchis du tribut de douze mille écus d'or qu'ils devaient payer annuelle-

menl a la France. Clotaire, de l'avis des grands, les délivra de ce tribut au moyen du paiement de trois années qu'ils effectuèrent sur-le-champ.

Tous ces actes, que les uns attribuèrent à la prudence, les autres à la faiblesse, firent jouir les Français d'un repos depuis long-temps inconnu pour eux , et leur reconnaissance donna au roi le plus pacifique le nom de Grand qu'ils avaient refusé à des princes belliqueux et conquérans.

Clotaire perdit * la reine Bertrude, et, peu Mo.i de temps après, épousa Sichilde dont il devint Berirudl"* aussi jaloux qu'épris. On lui inspira des soupçons sur les liaisons secrètes de cette reine avec un sénieur nommé Boson ; il le fit assassiner. Les mœurs de ce temps barbare comptèrent à peine cet acte de violence au nombre des crimes, et les contemporains n'en vantèrent pas moins Clotaire comme un prince doux et clément. D'ailleurs toutes les taches de sa vie disparaissaient, aux veux des grands et du clergé , devani l'éclat que les concessions de ce prince répandaient sur eux.

Clotaire avait rassemblé un cinquième cou- Décisions elle a raris *''^. boixantc-dix-neut eveques se .assemUe trouvèrent dans cette assemblée avec un grand nombre de leudes des trois royaumes. Jusque-

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là les plvi8 {fraiids abus s'étaieii( introduils dans l'élection des évèques par raihitiaire des princes j par l'audace des leudes et par la cupidité des peuples ; l'épiscopat se vendait, s'achetait; vainement plusieurs papes et de saints prélats s'étaient fortement élevés contre les exemples fréquens dq corruption et de simonie ; le conseil réforma ces abus.

Il décida que l'élection des évèques serait librement et régulièrement faite par les suffrages des métropolitains , des évèques de la province , du concile provincial , du clergé et du peuple de la ville; tout choix dicté par un intérêt temporel devait être annulé : Clotaire modifia ce décret en y ajoutant l'autorisation nécessaire du roi pour confirmer l'élection.

Suivant d'autres décisions de ce concile qui fait époque dans notre histoire, on confirma l'abolition des impôts promise dans l'assemblée de Bonneuil; on défendit à tout évêque de désigner son successeur, et il fut interdit à tout clerc de se choisir un patron sans en prévenir son évêque. Le roi seul fut excepté de cette prohibition , et ses lettres de recommandation conservèrent leur efficacité.

Le même concile décida que , hors les cas d'évidence et de flagrant délit, aucun magistrat laïque ne jugerait civilement nî criminel-

lement les clercs , et que , même dans les cas précités , il ne pourrait juger les prêtres et les diacres. On ordonna que, dans les causes où se trouveraient à la fois impliqués des laïques et des ecclésiastiques, le tribunal serait mipartie. On interdit aux juifs toute action en justice contre les chrétiens.

Par une autre disposition on décida que tout cens additionnel f contre lequel il s'élèverait de justes plaintes, serait révisé et réformé : on ordonna le maintien des péages établis par les rois Contran et Sigebert ; toutes les concessions des rois , faites aux leudes et au clergé , furent irrévocablement confirmées. Enfin , par une disposition expresse, il fut ordonné que tout bien ou bénéfice, enlevé pendant les derniers troubles aux leudes et aux fidèles , leur serait restitué en totalité.

Le concile , frappé des scandales dont le trône même avait donné souvent l'exemple, interdit , sous des peines sévères , tout mariage avec des religieuses , quand même , pour s'assurer l'impunité, le coupable aurait extorqué le consentement du roi.

On parut aussi vouloir poser quelques bornes aux abus de pouvoir commis par des évêques ; on leur défendit d'envoyer des juges dans les provinces où ils avaient des posscs-

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sions ; ils iVirenl ()bli(5('.s de choisir les ju.;i;es sur les lieux. Enfin, ce (jui ne prouve (|ue trop a quel point, comme nous l'avons dil, les jugemens étaient alors rendus irrégulièrement el arbitrairement , c'est qu'on se crut obligé de décider ])ar un article formel , dans ce concile, que (( nul ne pouvait être mis à mort par le juge sans avoir été entendu. »

Les avantages garantis au clergé et aux grands par les canons de ce concile , et qui prirent le nom de capitu/aires , furent probablement peu sentis par le peuple qui n'en profitait pas ; mais ils répandirent dans toute la partie riche , puissante et ambitieuse de la nation une satisfaction qui put faire illusion au roi; il se vit entouré de bénédictions, d'hommages ; et jamais peut-être son trône ne lui parut plus élevé qu'au moment où ses prétendus fidèles en minaient la base et en délruisaien( les marches.

Dasob.rt Les sénieurs austrasiens , que nous ne nomest roi ^ \

a'Ausiiasie. merons plus sénieurs, mais seigneurs, puisqu'il cetle épo(jue ils commencèrent à n'être plus les anciens, mais les dominaleursde la nation , fatiguèrent tellement Clotaire par leurs demandes réitérées de posséder dans leur pays un trône, une cour et un roi, qu'il leur donna son fils Dagobcrt pour régner sur eux.

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Ce jeune prince, élevé pgr le savant évèque de Metz, Arnoul, était déjà cher au clergé; aussi , à peine sorli de renfance , les prêtres vantaient sa piété, le disaient couvert de la laveur divine, et lui faisaient croire à lui-même que Dieu opérait des miracles pour lui manifester sa volonté.

On racontait et on croyait alors que , ce jeune prince étant à la chasse et voulant poursuivre un cerf qui s'était réfugié dans l'enclos d'une petite chapelle où l'on gardait les reliques de saint Denis, ses chiens s'arrêtèrent inopinément, ne voulant ou ne pouvant pénétrer dans ce saint asile.

Ouehiue temps ai)rès , Da^f^obert avant dés- I0...1.1.01. obéi au duc d'Aquitaine , l'un de ses f^ouver- ''•■ sainineurs, celui-ci résolut de le punir. Le prince , cherchant à éviter ce châtiment , se souvint de l'événement qui l'avait récemment frappé , et courut se cacher dans le même enclos où le cerf s'était dérobé à sa poursuite; vainement les gardes du roi voulurent l'y saisir, une force invisible les repoussa et les empêcha d'entrer dans l'enclos sacré.

Dagobert, pénétré de reconnaissance pour le saint qui l'avait protégé, conçut dès -lors le projet qu'il exécuta depuis de fonder dans ce lieu une église et un monastère : telle fut, sui-

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vaut k'S chroniques du temps, l'ori.j^ine de la célèbre abbaye de Saint-Denis.

Plusieurs années après, le duc d'Aquitaine ayant été assassiné, ses fils négligèrent de poursuivre, comme ils le devaient, ses meurtriers. Dagobert les déclara indignes de posséder les biens d'un père qu'ils ne vengeaient pas, et il donna ce riche héritage aux moines de Saint- Denis.

Les Huns , les Avares , les Saxons menaçaient l'Austrasie d'une invasion prochaine; et ce fut la crainte de cette irruption de tant de peuples barbares qui détermina Clotaire à céder aux vœux des Austrasiens, et à leur donner le roi qu'ils demandaient.

Dagobert fut placé par lui sous la prudente surveillance d'Arnoul, son instituteur, et de Pépin-le-Yieux, alors maire d'Austrasie. C'était l'aïeul du fameux Pépin qui, dans le siècle suivant , s'empara du sceptre des Français et détrôna la race mérovingienne.

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