‹ Histoire des Merovingiens, comprenant les règnes de Clovis ler, Clovis II, Dagobert et autres rois de FranceChapitre 37 sur 50 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

THIERRT III, roi; pÉpI> , MAIRE ET Dl C DE FRANCE. (687.)

Progrès de la puissance des maires. — Inamovibilité des charges du palais. — Organisation de la force militaire. — Epoque d'ignorance et de servitude. — Illustration de la famille des Pépins. — Origine de Pépin d'He'ristal. — Son caractère. — Révolte des Gascons. — Habileté de Pépin. — Mort de Thierry.

maires

Les fïouvernemens peuvent faire un rrrandP'-"?."'*^*^

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nombre de lois sans opérer cependant de no-^'*^^ tables clianp-emens dans les mœurs de leurs peuples et dans leurs rapports avec eux, tandis qu'un seul acte, dicté quelquefois par le caprice , plus souvent par la faiblesse , peut exercer la plus grande influence sur le sort des dynasties et sur le destin des empires.

Lorsque Clotaire II , pour récompenser les grands qui Vavaient rendu vainqueur des pelits-fils de Brunehaut , déclara la charge du maire \arnacliaire irrévocable, il commença, sans s'en douter, la révolution qui devait dé-

D02 TIIIF.RTIY III.

trôner sa race ; car depuis cette époque , comme l'observe Montesquieu, le maire du loi devint le maire du royaume; le roi le nommait auparavant, désoi'inais la nation le choisit : riiéréditc continua a donner la couronne ; mais le peuple ('lut celui (jui devait exercer la puissance royale : ainsi la nation des Francs revint aux anciens usages [jermaius, et, comme au temps de Tacite, « la noblesse lit les rois et le )) courage les chefs. »

Les mêmes causes produisent toujours les mêmes efTets ; aussi l'auteur de X Esprit des lois remarque justement , à cette occasion, que, de même qu'autrefois Arbogaste , Franc de nation , à qui Yalentinien avait donné le commandement de l'armée, enferma l'empereur dons son palais, et ne permit à qui que ce fût de lui parler d'aucune affaire civile et militaire, de même les Pépins tinrent captifs les rois mérovingiens et les dépouillèrent de leur pouvoir.

Ces princes , nous dit Éginard , relégués dans une métairie , en sortaient une fois chaque année; on les en tirait pour montrer au peuple cette eiligie royale : assis sur le trône , ils rendaient des ordonnances, mais c'étaient celles du maire; ils faisaient aux ambassadeurs des réponses que le maire leur avait dictées :

THIERRY III. DOD

tel fut le sort de Thierry IIÏ sous la tutelle de son vainqueur Pépin.

Cette re''Volution fut totale : Pépin dlïérislal inamovii.i-

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se vit oblificé, pour louir du pouvoir roval dé- charge* ,îu

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posé entre ses mains , de 1 aliaiblir en le divisant, et de le partager pour ainsi dire avec les prands auxquels il devait son élévation. Les grandes charges du palais , à l'instar de celle du maire, furent inamovibles, sinon de droit, du moins de fait; les bénéfices devinrent des propriétés qu'on ne pouvait perdre que par jugement, et ce qui restait du domaine public fut épuisé par les largesses auxquelles est condamné tout nouveau pouvoir qui veut s'afl'ermir.

Ce grand changement entraîna d'autres conséquences inévitables; la domination des riches Icudes et des seigneurs puissans étant assurée, les hommes libres, dont lindépendance n'avait plus d'appui , n'eurent que deux partis à prendre pour échapper à l'oppression : ceux dont les propriétés étaient assez considérables pour <[u'on eût quelque intérêt à les ménager, commencèrent à changer leurs alleux ou biens propres en bénéfices, en fiefs, parce qu'alors, au moyen d'un vain hommage et d'une apparente soumission , ils acquéraient une indépendance réelle en s'agrégeant à la classe privilégiée des leudes ou seij^rueurs.

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Organisa- Lgs autiTS achctùrcnf loiir sécurité en se luirtmiii- choisissant parmi les Icudcs des protecteurs dont ils devenaient vassaux et (rihutaires; tous étaient obligés au service militaire, et composaient la milice de chaque province.

Les bénéficiers ou leudes amenaient leurs tributaires armés sous l'enseif^nc royale, qui alors était la chape de saint INIartin. Les hommes libres se rangeaient sous les ordres des comtes et des ducs ; les abbés envoyaient à l'armée royale leurs vassaux sous la conduite d'un avoué ou indame.

Tout propriétaire fournissait sa part des vivres et des munitions qui devaient former aux frontières les magasins ; le butin était la seule solde de ces armées irrégulières , pour lesquelles le pillage devenait une nécessité ; les prisonniers, réduits à l'esclavage, faisaient encore partie de leurs récompenses. La force de ces troupes consistait presque toute en infanterie ; le peu de cavalerie qu'on y voyait se composait des leudes les plus riches et des olhciers de leur maison.

L'autorité du roi ou du maire, très bornée au civil, était militairement absolue et sévère : on voit par des actes de Chilpéric et de Chil- (lebert que les hommes libres, qui refusaient le service ou qui se rendaient tardivement au

THIERRY lîf. ::)0'j

camp, étaient condamnés à de fortes amendes : l'oblip^ation de combattre était la condition du bénéfice, et tout leude risquait de perdre le sien s'il refusait de marcher lorsqu'il était convoqué.

Cette organisation toute militaire, née des mœurs germaines, et fortifiée par la nécessité où s'étaient trouvés les Francs de veiller armés à la conservation de leurs conquêtes, ne laissait jamais la guerre manquer d'aliment : la France entière n'était qu'un immense camp, et ses armes, qui s'étendirent si rapidement des marais de la Hollande aux Alpes, aux Pyrénées, et de l'Océan jusqu'aux rives de l'Elbe et du Danube, auraient sans doute conquis tout l'héritage de l'empire romain, si les Francs avaient pu rester réunis, et n'exercer qu'au dehors cette fureur belliqueuse qui les portait sans cesse à déchirer le sein de leur patrie.

D'autres causes aflaiblissaient encore la vi- Époque ^ e cet empire naissant ; le mépris du oi ;i.- servi-

travail , des sciences et des arts enlevait à. la population ses deux sources les plus fécondes, l'agriculture et l'industrie : le labourage était livré aux esclaves et le commerce aux juifs. L'ignorance arrèiait les progrès de la civilisation , et la servitude rendait même iuulile la plus grande partie de la population ; car l'or-

Sof) THIERRY III.

jjueil des Francs rt'jjardait tout serf comme indij^iie de porter I(>s ;innes.

Au déliiut d'historiens, nous pouvons nous faire une idée assez juste de l'élat de la France dans ces temps de ténèbres par le Glossaire de Ducange, \e»Coiiluf/ies de Baluzc, les Formules de Marculfe, les capilulaircs et les ordonnances venues jusqu'à nous , ainsi que par les légendes des saints, et par les recherches savantes de Pottelegier et Muratori.

Plus tard Beaumanoir nous certifie que l'on comptait en France trois classes rriiabitans; la première celle des nobles , la seconde celle des hommes libres , la troisième celle des serfs ; « car, dit-il, tous les hommes libres ne sont » pas gentilshommes; la noblesse se transmet )) par le père, la liberté par la mère; tous ceux » qui ne jouissent ni de la liberté ni de la no- » blesse sont ou vilains, c'est-à-dire campa- » gnards et tributaires , ou bien esclaves. ))

Le noble ne pouvait tiavailler; le vilain ne pouvait vendre sa terre, ni sortir de celle du seigneur, ni se marier sans sa permission ; celui qui labourait, qui rompait la terre, était appelé roturier : ainsi l'estime devenait le partage exclusif du glaive qui tue les hommes, et le mépris celui du soc qui les nourrit.

11 était aussi honteux aux yeux de ces guer-

riers barbares de cultiver son esprit que sa terre ; aussi l'ignoradce s'étendit rapidement sur ces contrées où régnaient, avant la conquête , tant de lumières.

A l'époque du règne de Thierry III , peu de personnes savaient lire; les seigneurs traçaient au bas de leurs actes le signe de la croix; de là vint la coutume de se servir du mot signer à la place de celui de souscrire.

L'usage du papyrus d'Egypte se perdit ; à sa placé on employa des parchemins déjà écrits ; on en faisait disparaître l'ancienne écriture , qu'on recouvrait par une écriture nouvelle. Ce fut ainsi que la barbarie nous fit perdre les chefs-d'œuvre de Tacite, de Tite-Live et des meilleurs auteurs de l'antiquité , pour nous transmettre des oraisons, des hvmnes , quelques grossières chroniques et une foule de légendes fabuleuses.

Enfin les livres devinrent en France si rares et si chers que l'on vit une comtesse d'Anjou donner, pour un exemplaire d'homélies, deux cents moutons , cinq quartiers de froment et cinq de seigle et de millet. Louis XI, empruntant les manuscrits d'un médecin arabe, lui donna pour gage une grande quantité de vaisselle, el pour caution un seigneur.

La férocité des premiers rois mérovingiens,

5o8 TIIIKHHY m.

la faiblesse de leurs successeurs, la turbulence des grands , l'avidité du clergé, l'ignorance et la servitude du |)euj)le auiaient bientôt réduit la France à un état sauvage, peu différent de celui des Huns et des Tartares; lieureusement, au milieu de cette anarchie de guerriers aussi fougueux qu'ignorans , le sort éleva une famille qui sut arrêter la nation dans sa chute , réunir les débris de l'autorité tombée , distraire les Francs de leurs querelles intérieures par des guerres étrangères, opposer aux intérêts privés l'intérêt général, au jjouvoir inattaquable des seigneurs la puissance des assemblées nationales et des lois, organiser l'hydre féodale pour l'empêcher de tout dévorer, et faire sortir enfin, pour ainsi dire, une sorte d'ordre de ce chaos.

Illustration Uu scul liommc n'aurait pu apporter qu'un deA'epi'ns!^ faiblc palliatif aux maux qui dissolvaient l'État; mais, par un rare bonheur et par exception aux chances humaines , la famille des Pépins produisit successivement quatre hommes distingués par leurs talens, par leur courage, tous capables de fonder, d'accroître et de maintenir une nouvelle puissance.

Le premier conquit avec audace le pouvoir et l'exerça avec sagesse ; le second illustra la nation par ses victoires, contint les grands et

les prêtres par sa fermeté , sauva l'Europe entière du joug des musulmans , et , satisfait de la couronne des héros, dédaigna celle des rois.

Son fils, aussi brave et plus ambitieux, enleva le bandeau royal au dernier rejeton de la race de Clovis, et se servit également de la fortune, de ses armes, de l'ambition des grands et des périls de Rome pour monter sur le trône des Français.

Enfin le quatrième, doué d'un génie qui lui donnait le droit de dominer son siècle, ressuscita dans l'Occident l'empire romain , et fit revoir un nouveau César à l'Italie, à la Gaule, à la Germanie étonnées.

Le premier fondateur de la fortune de sa ori^ino

. a.- l'.-i.iti

race , Pépin d'IIéristal , était un des leudes a'Hurisui.

d'Austrasic les plus opulens et les plus redoutés ; il descendait par son père de saint Arnoul, ministre de Dagobert, et dont la femme était sœur de Pépin l'Ancien , nommé dans les chroniques du temps Pépin de Landen; il na- (juit et lit sa résidence dans le château d'IIél'istal , situé sur les rives de la Meuse, près de Liège. Ses richesses, sa vaillance lui avaient acquis un grand ascendant sur les seigneurs d'Austrasie; son habileté releva leur parti opprimé par Dagobert II, et menacé d'une de-

DIO lllIKRKV III.

sliuctioii lolJilo p;ir KI)roin, (jui voulait, a la lète des Neustrienn, iilahlir parmi les Francs l'antique égalité, ou qui prenait au moins ce prétexte pour étendre ou alïernnr sa propre domination.

Pépin fut secondé vivement dans cette querelle par les seigneurs et par les différens ducs et comtes de la Germanie qui dépendaient alors du rovaume des Austrasicns. Leurs efi'orts réunis conquirent la Bourgogne , la Ncustrie , enchaînèrent Thierry, et abattirent totalement le parti des hommes libres , nommés alors Anmani, et que la mort d'Ébroin et de Berthaire laissait sans espoir comme sans chef.

Pépin, arrivé au faîte de la puissance, n'eut plus à craindre que l'indépendance turbulente de ces mêmes seigneurs austrasiens et allemands qui venaient de combattre sous ses ordres; devenu maître du roi, il n'était aux yeux des grands que le premier entre des égaux, et pour les gouverner il fallait dorénavant plus encore d'adresse que de force.

Le caractère de Pépin était propre aux circonstances où il se trouvait; brave sans témél'ité , constant sans opiniâtreté , trop sage pour être enivré par les succès, il couvrait habilement son ambition d'un voile de modestie ; affable pour le peuple, simple avec les grands.

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