‹ Histoire des Merovingiens, comprenant les règnes de Clovis ler, Clovis II, Dagobert et autres rois de FranceChapitre 46 sur 50 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Calme rt-tiibli |>ar (>harles. — Révolution en Italie. — Lettre de Giéi;i)ire 111 à C^liarlos. — Partage de la France. — Mort et j>anéj;yri(jiie de Charles.

Ijes Français ne parurent point s'apercevoir de la vacance du trône; ils virent, sans s'étonner, les actes publics dattîs de la première, de la deuxième , de la troisième année de la mort du roi. Cette indifférence annonçait évidemment la chute des Mérovingiens, Un flambeau expirant jette ordinairement encore quelque clarté par intervalles avant de périr, mais la race de Clovis s'éteignit sans qu'aucune dernière lueur précédât sa disparition.

Charles, maître de l'État sans parta.<T;e, se vit cai.n,-

, . , , 1 oui.) I par

encore obligé de reprendre les armes par une cuarios. révolle de Marseille et par une invasion des Sarrasins qui s'emparèrent d'Arles. Si des esprits remuans et des ennemis vaincus bravaient

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de loin le héios des Francs, leurs regards ne pouvaient soutenir sa présence. Dès qu il parut, tout rentia dans le devoir; le roi des Lombards, Lui(prand, contracta avec lui une alliance contre les musulmans, joignit ses troupes aux siennes pour les chasser de Provence , et adopta même, en signe d'amitié, son fils Pépin; car alors, conformément aux anciennes mœurs germaines , il existait encore une paternité comme une fraternité d'armes : depuis ce moment les Maures n'osaient plus franchir les Pyrénées, et ils virent même les bataillons français seconder contre eux en Espagne les généreux efforts des compagnons de Pelage.

La France reprit sa tranquillité; les nations tributaires leur dépendance. L'heureux duc de France , respecté au dedans , redouté au dehors , chéri par les soldats , craint par les grands et vénéré par le peuple, jouit en paix de sa gloire; sa renommée lui attirait les hommages des rois étrangers; tous recherchèrent son amitié.

Krvoiution Une révolution se préparait alors en Italie;

en llalie. i • i i i l

Rome ne voulait plus dépendre de lîvzancc et obéir aux enq)creurs d'Orient (pii lOpjjrimaient ^ sans la protéger. Cette ville, qui faisait autrefois trembler la tene, dévastée depuis par les Vandales, dominée par les Goths, délivrée par

INTERREGNE.

Célisaire, trahie par Narsés, et sans cesse menacée du joug des Lombards, n'avait du son salut, dans les derniers temps, qu'au courage de quelques papes , et au respect que leur sacerdoce inspirait aux Barbares. Les Romains regardaient le chef de l'Église comme leur vrai prince et comme leur seul appui : cette disposition des esprits fit naitre dans celui de Grégoire III une ambition peu évangélique ; il conçut l'espoir de réunir la puissance temporelle à l'autorité spirituelle, et ses successeurs, fidèles à son plan, prétendirent que Rome devint la capitale et la reine de l'Europe chrétienne , comme elle l'avait été du monde païen.

L'empereur d'Orient, Léon, venait d'abolir par un édit le culte des images * ; il ordonnait de les enlever de toutes les églises , et de les livrer aux flammes comme des idoles. 11 est souvent plus dangereux d'attaquer la superstition que la foi : le pape excommunia l'empereur ; et, quoique le nom de ce prince parût encore dans les actes publics, Rome ne reconnut plus son autorité; on y rétablit un gouvernement républicain dont le souverain pontife était le chef. Une partie de l'Italie, imitant cet exemple, se souleva; mais les Lombards, loin de vouloir laisser aux Romains leur indépen-

(lance, profitèrent de ces troubles, s'emparèrent de rexarchat de Ravennc, et menacèrent Rome de leurs armes.

Dans ce péril Grégoire lll , qui occupait alors le siège de saint Pierre, déployant autant d'audace que de i'ermeté, entreprit de se soustraire à la lois au joug des Lombards et des Grecs; Léon et Luitprand ne lui olliaient que le choix d'un maître. Le génie de Grégoire conçut qu'il fallait chercher pour Rome un appui plus ferme et moins dangereux.

Ses regards se tournèrent sur la France ; il y vit un grand homme assez puissant pour le défendre, trop éloigné pour le dominer. Rompant alors sans ménagement tout lien avec l'empire d'Orient, il usurpa l'autorité souveraine, et envoya un ambassadeur au duc des Français pour solliciter son appui, en lui ofl'rant le consulat, et en remettant sous sa garde les clefs du tombeau de saint Pierre.

Ainsi Grégoire fut le premier des pontifes romains qui occupa hautement l'Église des intérêts temporels des princes de la terre; « exemple » pernicieux, dit avec raison Velly, et fécond » en suites trop funestes pour le sacerdoce et » pour l'empire. »

Cette démarche hardie forma le premier nœud de Rome et de la France. Bientôt ses cou-

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séquences donnèrent à l'Occident un nouvel empire et de nouveaux Césars.

C'est une trop fijrande époque de l'histoire Lettre moderne pour négliger de faire connaître songoirc m ; plus ancien monument , la première lettre de Grégoire III à Charles Martel. Le temps nous l'a conservée.

Grégoire III à son très excellentfds le seigneur Charles , vice-roi ^ subregulus , de France.

« Nous sommes accablé de tribulations, et » nos yeux versent sans cesse des larmes en » voyant l'Église abandonnée par ceux de ses » enfans qui devraient se consacrer à sa défenn se. Et comment ne pas avoir Tàme (létrie de » douleur, lorsque le modique territoire de Ra- » venue, (pii nous restait pour fournir à la » subsistance des pauvres et à l'entretien du » luminaire des églises , est livré au pillage et » réduit en cendres par les rois des Lombards, )) Luitprand et Ilildebert .^ Ils portent leurs ra- » vages jusqu'aux environs de Rome, où leurs » armées dévastent et démolissent les maisons » données à saint Pierre.

» Jusqu'à présent, au milieu de tant de pei- » nés, notre très excellent fils, nous n'avons » reçu de vous aucun secours , aucune conso-

)) lation. Au lieu de it'j)rinirr ces désordres, » vous écoutez les priuces (}ui les ordonucut ; » vous crovez les nieusonj^es (ju'ils débitent et » vous doutez des vérités que nous vous di- » sons.

» Nous prions Dieu de ne point vous punir » de ce péché. -Mais plût au ciel qu'il vous fût » possible d'entendre les reproclies que nous » adressent ces princes orgueilleux, et les pro- » pos insultans qu'ils tiennent sur votre comp- » te ! Où est y disent -ils, ce fameux Charles j » do7it Dous avez imploré la protection P Où sont » ces redoutables armées de Français P Qu'elles » paraissent donc; qu'elles viennent , si elles » l'osent , l'ous soustraire à notre pouvoir.

» Ah! qu'il est affligeant, mon cher fils, de » voir un enfant de l'Eglise si peu zélé pour sa » défense! Certes le prince des apôtres, revêtu » de la puissance de Dieu, est assez fort pour » défendre sa maison et son peuple ; mais il ;> veut connaître quels sont, dans ces temps » critiques, ses enfans fidèles. N'ajoutez donc » aucune foi aux faux rapports des rois des » liOmbards.

» Ils se plaignent éternellement des ducs de » Spolette et de Rénévent. Ces accusations sont » des mensonges. Le seul crime de ces princes » est d'avoir résisté a rinjustice. On les dit in-

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)) fidèles, parce qu'ils ont refusé d'obéir à des » ordres inhumains , parce qu'ils n'ont pas >i voulu ravager les campagnes de Rome et rui- » ner les terres des saints apôtres; ils ont refusé )) de déclarer la guerre à l'Église de Dieu qui » a reçu leur foi et au peuple romain leur al- » lié. Pour toute autre cause ils obéissent fidè- » lement aux rois lombards. Cependant ou » veut les dégrader, les bannir, pour subju- » guer l'Église sans obstacles et jeter le peuple » dans les fers.

)i Envoyez-nous quelqu'un de vos fidèles, » et que ce soit surtout un homme incorrup- » tible, inaccessible aux dons, aux menaces et )) aux promesses; qu'il voie de ses propres yeux » nos tribulations, Thumiliation de l'Eglise, » les larmes des pèlerins , la ruine de notre » peuple, et qu'il vous en rende compte.

)) C'est en présence du Seigneur, c'est dans » l'attente de son pénible jugement, c'est par » amour pour lui, et pour le salut de votre » âme, que nous vous exhortons à secourir au » plus tôt l'Église de saint Pierre et son peu- » pie, et d'éloigner de nous ces rois iniques.

» Je vous conjure donc , par le Dieu vi- » vant, et par les clefs sacrées de saint Pierre » que je vous envoie, de préférer l'amour que » vous lui devez à la perfide amitié du roi des

» Lombards. IltUez-vous do nous secourir, do n nous consoler, do faire éclater votre foi, et » par-là d'accroître votre renommée dans tous )) les pays du monde, pour que nous puissions » vous dire avec le prophète : Que le Seigneur » vous écoute au jour de Vajjfliclion , et que le » nom du Dieu de Jacob 7)ous protège.

» Ancard, un de nos vassaux, porteur de » cette lettre, vous dira ce que ses yeux ont » vu et vous expliquera nos pensées. Puisse » une prompte réponse adoucir nos peines, » afin qu'alors nous puissions avec joie, nuit » et jour, plier Dieu pour vous et pour votre n peuple devant les tombeaux des apôtres saint » Pierre et saint Paul ! »

Charles, qui cherchait alors à calmer le ressentiment du clergé français, accueillit favorablement l'envoyé romain ; mais , comme il n'était pas moins important pour lui d'éviter une rupture avec son allié le roi des Lombards , il promit ses bons oflices et non dos secours, et, au lieu de troupes, il envoya au pape de riches présens.

Le roi lombard, par égnrd pour lui, cessa de menacer Rome , et parut renoncer au projet de la conquérir : mais, comme il ne rendit point à l'Église les villes et les terres dont il s'était emparé, Grégoire, intpiioi ol mérontonl,

résolut de tenter l'ambilion de Charles par un appât plus séduisant pour lui.

Une ambassade solennelle, au nom du pape, du sénat et du peuple romain, vint porter au duc des Français les insignes de patrice et les chaînes de saint Pierre. Grégoire , dans une lettre plus pressante que la première, promettait à Charles, s'il voulait s'armer contre les Lombards, d'effacer des actes publics le nom de l'empereur d'Orient et de faire renaître l'empire d'Occident sous l'égide du chef de laFrance.

Il paraît que l'éclat de cette gloire nouvelle tenta l'âme héroïque de Charles : il se préparait à franchir les Alpes ; mais cette grande révolution était réservée à ses fils, et le sort, qui se joue des projets humains, fit mourir cette même année Charles , l'empereur des Grecs et le pape.

De quelque vijîueur que la nature eût doué P'iiasede le héros des Français, son corps était vieilli par la fatigue; son âme seule était encore jeune. Attaqué par une hydropisie et prévoyant sa fin prochaine, il partagea sans obstacle la France entre ses fils ; car son autorité était légitimée par une vie entièie de triomphes.

Cependant, pour rendre plus légale aux yeux de la nation l'autorité de ses enfans, il rassembla à Yerbeiio les principaux seigneurs, et ré-

^fhS INTERRKGISF..

gla (le concert avec eux le partaj^e de sa succession entre les deux fils qu'il avait eus de sa femme Ilotrude; Carloman , l'aine, eut pour lot l'Austrasie, la Souabe et la Thuringe ; Tépin la Neustrie, la Bourgogne et la Provence; Griffon, son dernier lils, n'eut d'abord aucune part à son héritage, parce que sa mère Sonnecliilde était entrée dans les complots tramés contre son pouvoir par les seigneurs bourguignons et par le comte de Paris. Cependant les prières de la mère et du lils le fléchii'ent; il lui accorda un faible apanage. Il laissait encore d'autres enfans : de sa première femme , une princesse nommée Hildetrude, qui bientôt épousa le duc de Bavière; enfin il laissa trois fils naturels : Rcmy, depuis évèque de Piouen; Jérôme, père de Fulrade, fondateur de l'abbaye de Saint-Quentin; Bernard, d'abord marié et père de trois enfans, et qui, veuf, prit l'habit de moine à Corbie; enfin deux filles religieuses, Gontrude etTliéodrade; la dernière devint abbesse de Notre-Dame de Soissons. Mort pt pa- Charles , après avoir vainement cherché quelde chaiios. ques soulagemens ai» pied du tombeau de l'apôtre de la France , revint à Crécy près de Noyon , et termina sa vie glorieuse par une mort paisible '^. Il n'avait point voulu monter

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sur le trône des rois, mais il prit place dans leurs tombeaux à Saint-Denis,

Sous lui la servitude des princes mérovingiens fut aussi entière mais moins dure qu'elle ne l'avait été sous ses prédécesseurs. Au lieu de les tenir enfermés dans la maison de plaisance ou d'arrêt de Momngiie , il leur laissait promener leur indolence avec faste, mais sans autorité , dans les palais de CobJentz , d'Héristal, de Metz, de Kiersy, de Yalenciennes et de Soissons. Comme ils étaient entourés d'esclaves pour les servir, de courtisans pour les flatter, et qu'ils ne manquaient ni de cliiens pour la chasse ni de chars pour voyager, ils croyaient encore régner.

Charles fut le plus grand homme de ces temps reculés : phénomène brillant au milieu des (énèbres, son nom a traversé les siècles. Célébré par les historiens, il fut chanté par les poètes et par les romanciers, vanté par les guerriers de tous les âges, et inscrit à la tète des protecteurs de l'Eglise , qu'il soutint contre les Lombards , qu'il délivra des musulmans , et dont il étendit la puissance sur les débris des idoles de la Germanie.

Grégoire disait que l'épe'e de Charles avait converti à la foi chrétienne plus de cent mille païens. La haine du clergé français chercha 2. 24

seule à ternir sa gloire; elle le poursuivit jusque dans sa tombe. Lon,<^-temps après sa mort, Euchérius, évèque d'Orléans, osa raconter et écrire qu'une révélation lui avait montré le corps de. Charles livré aux flammes de l'enfer, et que, si l'on visitait son tombeau, on en verrait la pjcuvc; les moines de Saint-Denis, dit la chronique du temps, ouvrirent cette tombe, et il en sortit un affreux serpent.

Cette fable fut accueillie par la crédulité du temps. Le célèbre archevêque de Reims, Hincmar , l'appuya de son autorité. Les moines alors écrivaient l'histoire , et ils trompèrent leurs contemporains en leur faisant regarder comme un ennemi de Dieu le sauveur de sa patrie : a tant il est dangereux, dit INIézeray, )) d'offenser ceux qui disposent de la renom- » mée. »

Mais l'envie ne peut obscurcir que momentanément la gloire; le temps la venge, et la France rendra un éternel hommage au génie de cet homme extraordinaire qui, à peine sorti d'une sombre prison pour s'élever à la puissance suprême, et sans cesse entouré d'ennemis nombreux , suppléa toujours à l'inégalité des forces par son courage, par sa prévoyance et par son activité.

Proclamé chef d'un peuple livré à l'anarchie

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et d'un pays en proie aux factions des grands et aux invasions étrangères, il rallia les Français en un seul faisceau, leur apprit à obéir, les accoutuma à se passer de roi, ressuscita leur gloire militaire, porta ses conquêtes des Alpes aux Pyrénées, de l'Océan jusqu'au Danube , et sut remplir cette vaste carrière de puissance et de triomphes sans avoir recours à ces crimes, à ces meurtres qui souillèrent le sceptre sanglant de toute la race de Clovis.

La Germanie le nomma vice-roi; l'Italie, consul et patrice; la France, prince et duc : mais, de tous les titres que donnait alors l'adulation ou que l'orgueil s'arrogeait, Charles ne prit que celui de virillustris, qu'il méritait et que la postérité lui confirma.

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