‹ Histoire des missions de Chine [microform] (volume 2)Chapitre 10 sur 62 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DIFFICULTES ET PROCÈS

Vie ordinaire des missionnaires. -^- Difficultés à Tong tse et à Kai tcheou. — Les achats. — Lettres de Rochechouart. — De Roquette au Su-tchuen. — Massacre de Tien. — Complot à Su-yang. — Tchang Pin-tan. — Edit du gouverneur. — Affaire de Lou à Long-kia-pa. — Conseils de Bouchard. — A Heou-chan. — Massacres à Hia-tai, à Nieou-tchang et à Ou-la-gai. — Edit du gouverneur.

A l'époque que nous étudions, c'est-à-dire de 1872 à 1884, les traités conclus par les puissances occidentales avec la Chine n'ont fait pénétrer dans le pays, parmi les classes basses ou élevées, ni estime, ni affection pour les étrangers. Les Célestes continuent, du moins en général, à considérer ces derniers comme des barbares, et ils demeurent à leurs propres yeux les seuls civilisés. Malgré les bienfaits qu« leur charité répand par les orphelinats, les hôpitaux, les pharmacies, les missionnaires n'échappent pas à l'antipathie qui frappe tout Européen. Assurément, en certains centres, cette antipathie est moindre contre le prédicateur de la religion du Seigneur du ciel qu-e contre le soldat, le marin ou l'explorateur, mais elle ne saurait être niée. D'autre part, le caractère chinois très rusé, rapace, parfois violent, perd rarement Foccasion, quand il ne la fait pas naître, de manifester ses sentiments par des actes, surtout quand il a affaire à de plus faibles que lui. Il y trouve une satisfaction pour ses sentiments hostiles et un profit pour sa convoitise toujours en éveil.

C^est dans ce double courant, qu'alimente encore le souvenir du général 'Tien, dont on annonce de temps à autre le retour ou le pas-

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DIFFICULTÉS ET PROCÈS

sage

qu'il faut chercher les raisons dernières des incidents plus ou moins graves que nous allons grouper ici.

De ces faits, il ne faudrait pas conclure que la situation de la mission du Kouy-tcheou fut troublée, elle était au contraire assez calme ; les récits que nous allons reproduire ou résumer sont le pain quotidien des ouvriers apostoliques dans l'Empire du Milieu : c'est, à peu près, la normale d'un Vicariat apostolique en temps de paix: D'aucuns en conclaeront que, si cette appréciation est exacte, la vie des prédicateurs de l'Evangile en Chine est dure, peut-être plus dure qu'en aucun autre pays. A notre sens, l'appréciation ne serait pas très éloignée de la vérité. Le missionnaire en Chine manque de liberté ; il est, aussi bien que ses chrétiens, en butte à des vexations petites ou grandes, mais toujours nombreuses, et il est rare qu'il puisse travailler sans redouter de complications, sans être arrêté par des attaques contre sa personne ou contre ses néophytes. Son e:s:istence ordinaire est pleine de difficultés, que ne connaissent point les missionnaires de plusieurs autres régions, en particulier ceux de l'Inde, où la domination anglaise impose aux habitants le respect pour tous les Européens, où la justice est incomparablement moins vénale que dans l'Empire du Milieu et la liberté de la prédication de l'Evangile beaucoup plus grande.

Les pages qui vont suivre apporteront des preuves de ces affirmations. On y verra cependant que, de temps à autre, justice est rendue aux victimes par des mandarins loyaux ou craintifs.

C'est d'abord, en 1872, la petite persécution de Eul-lang-pa pendant laquelle Bodinier' est forcé de fuir; son catéchiste, Siu Haichan, et plusieurs chrétiens sont emprisonnés par suite des intrigues de Ten Kin-kang et des violences de deux satellites, Tchen-chen et Ouang-hong.

Viennent ensuite les mauvais traitements que Niaux subit à Ghetsien, où la famille Chen, chez laquelle il habite, est pillée.

Nous trouvons, en 1873, deux chrétiens volés et chassés de Tchenyuen, où ils étaient envoyés pour réinstaller la pharmacie. Toutes les démarches pour obtenir justice, c'est-à-dire pour se faire rendre l'argent volé et pouvoir acheter une maison, furent inutiles^.

A Tong-tse, au mois d'août 1873, le mandarin Lin se montra très

^ En 1873, on racontait partout que Tien allait traverser le Kouy-tcheou pour se rendre au Yun-nan. Le 28 février 1874, Lions croyait devoir avertir la Légation française des craintes que l'on concevait, si Tien revenait au Kouy-tcheou. {A.M.-E., vol. 549°, p. 1063),

'A. M.-E., vol. 548, p. 1101. Bodinier à Lions. 2 décembre 1877; vol, 548, p. 1522, Bodinier à Lions 28 octobre 1878.

* A. M.-E., vol. 549«, p. 1670. Lettre de Lions, novembre 1879.

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DIFFICULTES ET PROCES

malveillant pour Viret ; il chercha à fomenter contre lui un com plot afin de le forcer à quitter la ville.

Au commencement de 1874, il profita d'un mandement de Tévêque pour jeter le trouble parmi les chrétiens. Dans cette lettre pastorale, Lions avait défendu aux fidèles de se servir du nom de la mission et de s'appuyer sur elle pour faire le commerce. Le sous-préfet publia un commentaire déclarant que l'évêque avait absolument interdit tout commerce aux catholiques ; il apostropha publiquement, dans le prétoire, un boucher chrétien, et lui enjoignit d'abandonner son métier. S'inspirant du Mémorandum, il publia également que, d'après le traité conclu entre la France et la Chine, les prêtres étrangers pouvaient être reçus par les mandarins, mais seulement une fois, et s'ils leur écrivaient, la lettre devait leur être retournée. A la fin de cette même année, ses violences augmentèrent. Il se rendit au village de Kan-ho-heou, où un ancien catéchiste, Tcheng, avait ouvert une station ; il fit mettre le feu aux maisons, garrotter deux hommes et frap per plusieurs autres. A son retour, il afficha un édit dans lequel il accusait Tcheng et deux ou trois chrétiens de rébellion, sous prétexte qu'il avait trouvé chez eux des coutelas et des sabres, comme si tous les Chinois qui habitaient cette région n'avaient pas de pareilles armes pour se défendre des loups et des voleurs. Ces accusations de rébellion, pour fausses qu'elles fussent, inquiétèrent les missionnaires, qui avaient près d'eux l'exemple de Yeou-yang, dans le Su-tchuen oriental, où les troubles avaient commencé par des accusations analogues pour aboutir au massacre de plusieurs prêtres.

Bodinier s'empressa d'avertir le préfet de Tsen-y, avec lequel il était en bons termes. Celui-ci écrivit une lettre au sous-préfet de Tong-tse pour le calmer et lui montrer que l'affaire de Tcheng n'avait aucunement les caractères d'une rébellion. Lin répliqua en affirmant qu'il n'avait pas porté pareille accusation, puis il reprit tous les griefs qu'il prétendait avoir depuis trois ans contre le missionnaire de Tongtse, et qui pouvaient se résumer en celui-ci : « Les missionnaires défendent toujours leurs néophytes, sans s'occuper de savoir s'ils ont tort ou raison. »

En 1874, Lions envoya Bouchard à Kai tcheou prendre possession du terrain promis lors des négociations qui suivirent le meurtre de Néel et de ses compagnons. « Le' mandarin de la ville, Loang, extérieurement a bien reçu et traité le missionnaire. Quant à l'emplacement promis, il différait de jour en jour. Enfin, après une quinzaine de jours, le peuple (sans doute excité sous main) s'est précipité sur la petite auberge qu'habitait M. Bouchard, enfonçant portes

* A. M,-E., vol. 547, p. 241. M. Bodinier à Mgr Lions, 17 janvier 1874.

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et cloisons, pillant tout ; le missionnaire a pu se sauver par une porte de derrière ; le mandarin est venu à son secours et l'a reçu dans son prétoire ; le lendemain il lui a fait l'écrit de concession du terrain, puis pendant la nuit, vers minuit, il l'accompagna hors de la ville, sous prétexte d'empêcher le peuple de lui nuire... Tout cela a bien l'air d'être une comédie, aussi les coupables n'ont pas été punis, les objets volés n'ont pas été restitués. »

Notre représentant en Chine était alors de Rochechouart*, qui

* En reprenant possession de son poste, de Rochechouart adressa aux Vicaires apostoliques de Chine la lettre suîtante :

Légation de Fkâmce EN Chine.

Pékin, le P^ novembre 187i.

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