‹ Histoire des missions de Chine [microform] (volume 2)Chapitre 11 sur 62 · SEIGNEUR · texte numérisé non relu

SEIGNEUR

En reprenant la direction de la Légation, je n'ai ni à vous parler de la sympathie que je porte à l'œuvre des Missions, ni du respect et de l'intérêt que je professe pour les missionnaires, car je suis connu de la plupart d'entre vous, et nous avons traversé ensemble les douloureux événements de 1870 ; mais je pense que vous serez heureux d'apprendre que notre Gouvernement, partage et cette sympathie et cet intérêt; les insiructions que j'ai reçues à mon départ portent l'empreinte de ces deux sentiments.

Mais, vous êtes assez au courant, Monseigneur, de ce qui se passe en France, pour qu'il soit inutile de faire ressortir la nécessité de redoubler de prudence et d'éviter avec soin tout ce qui poui'rait ajouter aux difficultés de la situation que nous sommes obligés de subir. Nos moyens d'action sont des plus restreints, vous nfe l'ignorez pas, et la bonne volonté ne suffit pas toujours. Néanmoins, je mettrai tous mes efforts à arranger les affaires dont la Légation est déjà saisie, mais je ne vous cacherai pas qu'il faudra de la patience pour arriver à ce résultat et que je devrai laisser, de côté pour un temps les affaires les moins graves, dont la solution importe moins à la tranquillité des missions, pour concentrer toutes mes démarches et tous mes soins sur les deux ou trois affaires qui, à mon sens, compromettent sérieusement la sécurité des concitoyens confiés à ma garde, ou mettent enjeu des principes qu'il serait dangereux de laisser s'établir.

Je serai, comme par le passé, charmé d'entrer en correspondance avec vous, et chaque fois que vous aurez quelque chose à me communiquer soit sur les événements de votre province, soit sur les faits concernant la science, soit sur vos oeuvres et vos espérances, je serai heureux de recevoir vos lettres et de transmettre leur contenu à qui de droit.

Le meilleur moyen de parer à un danger, c'est d'avoir confiance dans ses alliés, et j'ose espérer. Monseigneur, que ce sentiment existe des deux côtés.

Agréez, Monseigneur, les sentiments de ma respectueuse considération.

Rochechouart.

(A. M.-E ^ Yol. 549"^, p. 1193).

DIFFICULTES ET PROCES

avait succédé à de Geofroy', parti de Pékin le 24 octobre 1874.11 répondit à Lions, le 20 février 4875 - :

Monseigneur

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait J'honneur de m'écrire le 3 décembre dernier et, sans connaître avec autant de détails les faits que vous me signalez, j'en avais déjà entendu parler par M. Fabbé Lenoir, envoyé ici par M^'' Desflèches, à l'occasion des troubles du Su-tchuen. Il est évident que toute cette partie de la Chine est vivement troublée par les sociétés secrètes, et que la tranquillité publique y est des plus précaires ; je crois le gouvernement chinois très préoccupé par cette situation. Le viceroi du Su-tchuen est très attaqué en haut lieu, on parle même de son rappel. Ce qui est certain, c'est qu'un haut fonctionnaire du rang de chungchou, nommé Kouang-cheo, vient d'être envoyé pour faire^^ne enquête et, quoique les membres du Tsong-li yamen ne me l'aient pas dit formellement, j'ai lieu de croire que son arrivée coïncidera avec celle de M. de Roquette, premier secrétaire de la Légation, que j'ai envoyé sur les lieux pour tâcher de pacifier et de terminer un différend.

Il me paraît évident que, si M. de Roquette réussit dans cette mission, les affaires du Kouy-tcheou en recevront un contre-coup favorable. Le gouvernement chinois me paraît beaucoup mieux disposé qu'il ne l'était il y a quelques mois ; la mort de l'empereur ''a raffermi les pouvoirs du prince Kong et des membres du Tsong-li yamen. Délivrés des influences contraires qui agissaient auprès de ce souverain, ils sont moins gênés pour régler nos affaires. J'ai déjà éprouvé le résultat de cette nouvelle situation et beaucoup de questions ont été terminées à notre satisfaction ; j'ai donc lieu d'espérer qu'il en sera de même pour les provinces éloignées, oîi notre action matérielle est nulle, etoù nous ne pouvons obtenir de bons résultats que par une entente amicale avec le gouvernement central. Ainsi donc, je vous engage à profiter du passage de M. de Roquette pour arranger celles des questions qui sont susceptibles de l'être ; de longtemps vous ne retrouverez des circonstances aussi favorables, et vous pouvez conclure que ce qui est inarrangeable maintenant le sera pour longtemps.

Vous avez raison, Monseigneur, de croire à ma respectueuse sympathie pour l'œuvre des Missions, et vous pouvez être sûr que je ferai tout mon possible pour la faciliter et la protéger; mais, comme j'avais l'honneur de

1 Voici l'appréciation de M. Cordier sur le rôle de L. de Geofroy ;

« Malgré la réputation qui lavait précédé comme collaborateur de M. de Chaudordy, M. de Geofroy n'avait pas réussi à Pékin et il laissait à son successeur un grand nombre d'afl'aires en suspens, dont trois particulièrement graves : le déplacement du Pe-tang, que réclamaient les Cliinois et qui ne fut évité que par la mort de l'empereur ; l'an'aire de la pagode de Ning-po ; enfin le meurtre de l'abbé Hue au Su-tchuen. » (liist. des Relations, vol. 1, p. 528).

^ Le 12 janvier 1875, mourut l'empereur ïoung-tche qui, né le 27 avril 1856, n'avait régné par lui-même que pendant deux ans.

Un décret du 18 décembre précédent avait remis le pouvoir aux deux impératrices.

Jje successeur du défunt fut le jeune Kouang-siu actuellement régnant, et le prince Kong tint, comme il l'avait fait précédemment, les rênes du pouvoir.

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DIFFICULTES ET PROCES

VOUS le dire dans ma circulaire, les circonstances sont difficiles et notre pauvre pays est tellement éprouvé qu'il nous faut ne pas lui crée r de nouvelles complications.

Un fait plus grave et de conséquences plus générales était le refus ou tout au moins les nombreuses oppositions que les mandarins faisaient aux achats de propriétés par les missionnaires. On le vit en particulier lors de l'achat fait par le prêtre Ouang à Kouy-hoa ; le mandarin prétendit faussement que la maison achetée par Ouang avait déjà été achetée par les notables, le vendeur fut obligé de quitter la ville pour éviter la prison et il fallut que l'évêque portât la chose au gouverneur du Kouy-tcheou pour obtenir gain de cause.

Par une lettre du 6 janvier 1875, Lions avisa notre représentant des difficultés qu'il rencontrait^ :

Toutes les fois que nous tentons d'acheter un immeuble pour nous fixer quelque part oîi nous n'avons pas encore de pied à terre, la même scène ne manque pas de se répéter, et cela sans que jamais nous donnions aux mandarins sujet de nous traiter de la sorte. N'est-ce pas là line injustice criante et une persécution flagrante ? N'est-ce pas là enfreindre violemment le traité? Et cependant, aies entendre, c'est nous qui violons les traités... et qui leur devons de grandes obligations de ce qu'ils nous laissent tranquilles dans les quelques résidences que nous possédons depuis de longues années ; quant aux endroits oîi il n'y a pas encore de chrétiens, il ne nous est pas permis d'y prêcher, ni de nous y établir. Dernièrement, le gouverneur lui-même me dissuadait d'aller prêcher ou nous établir là oii l'on ne désire pas que nous allions ! Avec de tels principes répandus par les plus hautes autorités, et tous les moyens odieux qu'on tâche de mettre partout en usage pour nous dénigrer et nous rendre odieux au peuple, quelle peut être la cité qui ose se déclarer pour nous ? Par là, on voit clairement leur intention : à force de vexations, ils veulent nous empêcher de prêcher aux païens et de faire des prosélytes et autant que possible, ramener aux idoles les nouveaux convertis. Malheureusement, ils ne réussissent que trop ! Mais tout cela est-ce loyal, est-ce juste, est-ce conforme à la liberté de conscience et aux traités ?

Le 12 mars, notre représentant répondit- :

Monseigneur,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 janvier dernier ; rien que le temps que mettent nos lettres à s'échanger vous prouve à quel degré il est difficile d'exercer une influence efficace au Kouy-tcheou et de vous protéger non seulement contre les actes, mais contre le mauvais vouloir de la population et des autorités.

Je suis depuis trop longtemps déjà en Chine pour ignorer l'influence

1 A. M.-E., vol. 5491, p. 1112.

'^ A. M.-E., vol. 549°, p. 1209.

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^salutaire des canons sur la politique du gouvernement chinois, malheureusement il y a des moments où l'emploi de cet argument est impossible, et alors s'il a été la base de toutes les démarches antérieures, tout croule et les cataclysmes se répètent ; c'est ce qui nous est arrivé depuis deux ans ; les Chinois, travaillés par la presse protestante, ont appris la situation pénible de notre pays, on leur a raconté dans tous ses détails la crise qui sévit en Italie, en Allemagne, on leur a traduit le libelle de M. Gladstone contre la papauté. Ils savent que M. de Bismark est plus puissant que nous et nous force sans cesse à faire ce qui nous déplaît. Quelques jours avant son départ pour l'Europe, M""" Delaplace reçut une lettre des membres du Tsong-li yamen se terminant par cette phrase : « Vous avez tort de vous plaindre, car la religion est mieux traitée en Chine qu'en Italie ou en Allemagne. »

Enfin, la présence au Su-tchuen* du secrétaire de notre Légation, de Roquette^, pendant les premiers mois de l'année 187o, fit espérer à Lions, comme le lui avait écrit de Rochechouart, que la situation du Kouy-tcheou s'améliorerait. P.our être plus sûr du résultat des démarches du plénipotentiaire français, l'évêque le pria par une lettre du 8 avril de venir à Kouy-yang. '

Après avoir réglé les affaires de Kien-kiang, de Roquette répondit^ :

J'espère que la nouvelle de ce succès facilitera la solution de vos affaires et, aiosi que vous me le demandez, je joins ici une lettre pour votre gouverneur, car, à mon grand regret, je ne pourrai, Monseigneur, me rendre près de vous. Six mois de voyage et de discussion ont sensiblement éprouvé ma santé, et je ne serais pas de force à entreprendre, surtout à cette époque de l'année, une nouvelle campagne.

Ce n'est pas la bonne volonté qui me manque, croyez-le bien, et mon dévoûment pour nos missions catholiques est trop connu pour que j'aie besoin de vous faire une profession de foi ; mais dans les circonstances présentes, je ne puis que vous réitérer l'expression de mes regrets, et vous prier d'agréer les vœux que je forme pour le Vicariat apostolique du Kouy-tcheou.

En effet, la conclusion heureuse pour la mission du Su-tchuen des démarches de Roquette ne fut pas sans influence au Kouy-tcheou ; il fut décidé que la pharmacie de Tchen-yuen serait rétablie, et le gouverneur de la province ordonna d'accorder la propriété indiquée à Kai tcheou ; il est vrai que n^ayant rien prescrit pour que le missionnaire eut la liberté de s'y installer, les choses demeurèrent dans le statu quo.

* Où avait eu lieu à Kien-kiang, le 5 septembre 1873, le massacre du missionnaire Jean Hue.

- Détails biographiques sur M. de Roquette. Voir Histoire de la mission du Thibet, vol. 2, p. 112.

= A. M.-E., vol. 549", .^p. 1214. Lettre du 9 juin 1875.

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DIFFICULTÉS ET PROCÈS

En 1876, un chrétien, nommé Tien, des environs de Ou-tchoan, fut tué ; le préfet de Se-lan promit de donner Tordre de poursuivre le meurtrier, mais le sous-préfet se garda bien d'obéir.

En 1877, au mois de janvier, un ancien soldat, originaire de Meitan, nommé Yang Hi-tin ou Yang Lao-mao, trama à Su^yang un complot pour piller l'église et les maisons des chrétiens. 11 réunit 200 conjurés, et le jour de l'attaque était déjà fixé lorsque le missionnaire, Ronat, eut connaissance du projet 11 le dévoila au mandarin nommé Oui, lui donna le nom de plusieurs des conjurés, entr'autres du chef Yang, d'un autre païen, Hoang Pin-lan' et d'un mauvais chrétien Yuen Fong-chan.

Le sous-préfet n'hésita pas, il mit la main sur le chef de la bande et le jeta en prison. Prévenu par Ronat, Bodinier avisa le préfet de Tsen-y et lui présenta le complot comme un début de révolte qui devait s'étendre dans tout le département. L'accusation n'était pas dépourvue de fondement, puisque l'on signalait en ce moment, particulièrement du côté de Tchen-gan. des attaques à main armée.

Le préfet et le général assurèrent le missionnaire de leur protection.

« Toute son armée est à ma disposition, m'a dit le mandarin, écrit Bodinier^, je n'ai qu'à lui écrire un mot et je verrai aussitôt accourir à mon secours les soldats de ses trois camps de Lo-se-yen, Pan-kiao et Ta-kou-sin- tchang. Je pense qu'il a fait toutes ces belles promesses sous le charme du bon feu de ma cheminée. »

Mais l'énergie montrée d'abord par le mandarin de Su-yang ne dura pas ; Yang, mal gardé, ou plus exactement aidé par les satellites, s'évada, et malgré les ordres du préfet de Tsen-y et les soidisantes recherches de Oui, il ne fut pas repris. Quelque temps après, Oui quitta Su-yang pour Tong-tse et son successeur ne poursuivit pas l'affaire.

Un édit publié au mois de mars 1877 par le gouverneur contre des sectes plus ou moins révolutionnaires et contre des gardes nationales qui, sous un prétexte quelconque, avaient bâti des camps retranchés, donna lieu à de fausses interprétations ; plusieurs prétendirent que par le nom de ces sectes on avait voulu désigner les chrétiens, des troubles éclatèrent dans le district de Bouchard.

En 1877 encore, dans le village de Long-kia-pa, un chef de garde nationale, Lou, se montra particulièrement animé d'intentions hostiles contre un certain nombre de familles étrangères, chrétiennes ou païennes, venues s'implanter dans le pays.

Au dire de Bouchard^, fort bien informé, ce Lou était sous l'in-

' Ou Tcliang Pin-tan.

2 A. M.-E., vol. 548, p. 553. Lettre à Mgr Lions, 5 février 1877.

^ A. M.-E., vol. 548, p. 809. M. Bouchard à Mgr Lions, 7 août 1877.

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fluence néfaste de deux hommes : Lo Ta-tchang et Ma Kouen-chan. Le premier, un ancien adorateur qui avait quitté le christianisme dont il ne pouvait tirer profit, répandait de faux bruits de révolte sur toute la route de Long-kia-pa à Ho-pang-ki et au-deh'i ; le second, ancien pirate, s'était caché à Long-kia-pa pour éviter de subir le châtiment de ses crimes ; outre d'autres nombreux assassinats, il avait, en 1869, tué un chrétien, le fils de Yang Jan-siang, de Tsen-y, et un adorateur Yang, do Touan-ki-choui ; mis en prison pour ce double crime, il fut délivré par un de ses amis. Le pays, très agité par les bandits, se couvrit de camps retranchés. A la fin du mois de septembre 1877, on en compta plus de vingt dans les environs de Long-ka et dix-huit du côté deMa-teou-chaii. \\ uichard pria Tévèque d'avertir de ces faits les hautes autorités de lu province. Tout d"a-. bord celles-ci ne bougèrent pas ; mais la situation s'étant encore aggravée, elles finirent par s'émouvoir, et un délégué, Ouang Tse-pin, fut envoyé pour savoir ce que signifiait cette agitation. En passant à Tsen-y, il alla au presbytère où se trouvaient Bodinier et Bouchard, et de lui-même il énuméra les mesures qu'il comptait prendre :

« 1° Destruction des camps dans le district soumis à Lou-houang ; 2° destruction des grands chefs de gardes nationales de plusieurs milliers de familles. On ne permettra à chacun de ces chefs que d'avoir au plus 300 familles (entre parenthèse, cette dernière mesure a remis la paix dans les campagnes de Tsen-y) ; 3'^ pour les petites affaires qui sont survenues, cela s'arrangera peu après ; 4° on ferait aussi un bon édit dans chaque sous-préfecture pour la bonne conclusion des choses et concorde éternelle ! »

Il fut convenu que Bouchard suivrait Ouang Tse-pin à quelques jours de distance, et que tous les deux se retrouveraient à Mei-tan. L^examen auquel se livra le mandarin lui prouva l'exactitude des renseignements donnés par les missionnaires, et il ne trouva à la situation d'autre remède que ceux dont il avait parlé à Tsen-y.

Il essaya de s'entendre avec plusieurs sous-préfets dans la juridiction desquels des camps avaient été établis. Mais celui de Yu-kin s'opposa à toute action vigoureuse ; Ouang Tse-pin passa outre et prescrivit des ordres sévères qui furent obéis. Lou détruisit les camps qu'il avait fait élever, le sous-préfet de Yu-kin finit par punir les coupables comme ils le méritaient. « Ouang Tse-pin a bien agi, écrivait Bouchard. Non seulement il a arrêté une persécution ; mais probablement un commencement de révolte. Le but des païens ne paraissait pas seulement de persécuter les chrétiens, mais de se servir de ce prétexte, pour élever de tous côtés des camps et se mettre «n rébellion. » Les chrétiens jugèrent comme le missionnaire et, reconnaissants, ils se cotisèrent, recueillirent environ 75 taëls pour offrir au mandarin une

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DIFFICULTES ET PROCES

inscription honorifique ; mais Ouang Tse-pin ayant préféré qu'on lui fit cadeau de vêtements, on s^empressa de lui être agréable.

A la suite ou pendant cette enquête, mais déjà prévenu de la situatioti par Ouang Tse-pin, le gouverneur publia un édit favorable au christianisme : « C'est, dit Aubry, le meilleur qui ait jamais paru au Kouy-tcheou. » Pour cette raison Bodinier le traduisit et nous le citons' :

Moi, Ly, mandarin du premier degré, assesseur au ministère de la guerre, gouverneur de la province du Kouy-tcheou, je fais la présente proclamation :

11 conste que la religion chrétienne est, par ordre de l'empereur, permise et pratiquée partout, et que cette religion- exhorte les hommes au bien ; elle n'est donc pas semblable aux sectes des jeûneurs, aux sociétés secrètes et aux autres religions perverses.

De plus, dans la province du Kouy-tcheou, elle est pratiquée depuis longtemps. Depuis longtemps les chrétiens vivent en paix avec le reste du peuple ; c'est une preuve évidente qu'elle ne saurait nuire au pays.

L'année dernière, au pays de Tong-long, la secte des jeûneurs ayant causé des troubles, j'ai pris leur chef et l'ai puni de la peine de mort. Mais, comme les sectaires survivants sont encore nombreux, craignant qu'ils ne parviennent à rallumer le tison de la révolte, moi, gouverneur de la province, j'ai publié un édit sévère de prohibition.

Or, hier, je reçois de l'évèque Ly (Mf?"" Lions) un avis disant que le missionnaire Pou (M. Bouchard) lui mande ceci :

« A Se-lan fou, le chef de canton Tchang Koue-kao, et, à Yu-kin bien, le lettré Lou-houang, profitant de la publication de l'édit du gouverneur qui prohibe sévèrement les sectes des jeûneurs, sociétés secrètes, etc., ont réuni des bandes pour piller et chasser les chrétiens »

Que ce chef de canton et ce lettré aient ou non saisi cette circonstance pour causer des désordres ou qu'il y ait une autre source à ces troubles, ce sera le sujet d'un examen approfondi et d'un jugement afin de mettre en paix le peuple et les chrétiens.

Mais, nous ordonnons au grand juge des causes criminelles de la province de transmettre aux mandarins locaux l'ordre de prendre immédiatement les mesures nécessaires pour dissiper ces bandes ; en même temps d'examiner au clair les vraies causes de ces troubles ; ensuite, de prendre les chefs de bandes et ceux qui auront profité de cette occasion pour piller ou chasser les chrétiens. Les ayant interrogés et ayant examiné le vrai et le faux, ils devront en porter connaissance à notre tribunal.

De plus, dès aujourd'hui, nous publions une nouvelle proclamation, par laquelle, nous adressant à tous les soldats et au peuple de chaque ville de la province, nous faisons savoir ce qui suit :

Vous devez savoir tous désormais que la religion chrétienne est permise par S. M. l'empereur et n'est pas comprise parmi les religions prohibées. Cette religion a pour but d'exhorter au bien ; elle est donc très éloignée des autres sectes perverses. Vous ne devez exciter à ce sujet aucun doute ni causer de troubles.

Désormais, après notre présent édit, le peuple et les chrétiens devront

* M. C, année 1878, p. 266.

vivre en bonne harmonie, et aucun ne devra avoir de méfiance contre l'autre.

Si quelqu'un ose nous désobéir, qu'il soit chrétien ou non, s'il est coupable, il sera puni. Nos paroles, à nous, gouverneur, sont suivies de l'effet, et il ne sera fait aucune miséricorde.

Que chacun observe ceci sans faute.

De V empereur Kouang-siu 3^ année, 7® lune fi 877).

« Cette intervention, conclut Bodinier\ a eu son effet et les païens ont dû rengainer leurs sabres et leurs mauvais projets. » Une.-excellente conséquence de l'édit du gouverneur c'est que notre bon souspréfet de Tsen-y vient de le faire imprimer pour l'afficher partout dans son ressort, il ajoute seulement son nom aux paroles du gouverneur ; du reste, je vous en envoie un exemplaire. Jamais souspréfet de Tsen-y n'avait encore imprimé d'édit pour nous ; on se contentait jusqu^à présent d'en écrire une dizaine d'exemplaires dans les grandes circonstances. »

Au mois de juin 1878, de nouveaux troubles agitèrent la région de Heou-chan, suscités par ce même Lou et par les mandarins Siao et Ko. Des païens et des chrétiens furent arrêtés ; un de ces derniers fut traité avec une brutalité cruelle. On lui fit un trou dans l'épaule et on y passa une chaîne que tenait un satellite. Heureusement l'effervescence s'apaisa rapidement grâce à l'ordre envoyé par le gouverneur d'arrêter Lou-kouang et de laisser les chrétiens au repos ; le mandarin Ko fut dégradé et Siao, menacé du même sort, se tint tranquille.

Voici encore une autre affaire : Hia-tai, village de la préfecture de Se-lan, comptait depuis quelques années un certain nombre de convertis, grâce à un notable nommé Yang°. Les païens, qui avaient vu d'un mauvais œil ces conversions, eurent, en 1879, l'occasion de donner libre cours aux sentiments de vengeance qui les animaient ; ils n'y manquèrent pas.

« Un^ chrétien, Ghen Ouen-kouy, ayant été volé par un païen, Kao Tchouen-hy, porta plainte au sous-préfet. Le sous-préfet ne s'occupant aucunement de la supplique et de plus le voleur ayant été découvert portant sur lui les habits qu'il avait dérobés, ceux qui le surprirent en cet état le conduisirent, sans violence, devant le chef

* A. M.-E., vol. 548, p. 829. Lettre à Mgr Lions, 26 août 1877,

2 Un peu plus tard, en 1885, Yang Sieou-pang, frère de ce Yang Houi-tchang qui avait converti beaucoup de païens et mené la vie la plus édifiante, apostasia avec plusieurs autres chrétiens. Bodinier avait, dans nous ne savons quelles circonstances, empêché la condamnation capitale de Yang Sieou-pang.

^ A. M.-E., vol. 549'', p. 4. Mgr Lions au ministre de France à Pékin, 10 oc tobre 1881.

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DIFFICULTES ET PJiOCES

du village de Lo-kin, Kao Kiang-yo, qui promit de terminer l'affaire à l'amiable. Mais, dans la nuit du 29 au 30 aoùt^ le voleur réunit les païens et fit massacrer, dans la maison môme du chef de village, les cinq chrétiens qui l'avaient livré. Leurs veuves et leurs parents portèrent une accusation au sous-préfet; mais celui-ci, au lieu de saisir les coupables, fit prendre les accusateurs, les mit en prison et ne les relâcha que sur nos instances réitérées. » Ce ne %t qu'en 4882 que Gréa finit par faire rendre justice aux victimes, auxquelles la préfecture de Se-lan versa 30 taëls par famille lésée.

Des difficultés à Nieou-tchang, dans la sous-préfecture de Ongngan, se terminèrent plus vite. Lions a résumé les faits * :

« Il y a quelques années, les principaux lettrés du marché de Nieou-tchang et des environs, parmi lesquels était un nommé Ghe Kin-tchen, à globule rouge, avaient formé le projet d'empêcher tout habitant du pays d'embrasser le christianisme : le premier qui l'embrasserait devait être jeté au fleuve. Peu après le susdit Ghe qui faisait le commerce de sel jusqu'à Tou-chan, et où déjà nombre de bons chrétiens s'étaient déclaré depuis plusieurs années eut occasion d'entendre la doctrine et de lire nos livres. Convaincu de la vérité de notre sainte religion il l'embrassa aussitôt sincèrement, et pour preuve se corrigea de l'habitude de l'opium qu'il fumait depuis plusieurs années. Revenu chez lui, il ne cacha point son changement ; au contraire il se dit hautement chrétien et ne tarda pas à faire de la propagande. Sans doute à cause de son globule, tant qu'il fut seul, les autres notables n'osèrent rien faire contre lui. Mais dès qu'on vit plusieurs familles converties et plusieurs autres ébranlées, on se souvint de l'ancien projet. Profitant donc d'une querelle entre néophytes et païens, on saisit deux néophytes que l'on enchaîna et que Ion conduisit au prétoire de Oliggan hien puis au son du tam-tam on publia la défense de se faire chrétien. Même on pénétra chez Ghe qui s'était esquivé et on lui vola certains objets. Le mandarin de Ong-gan refusait de s'occuper de cette affaire; celui de Pin-yue, acheté par les notables de Nieoufehang, était visiblement contre les chrétiens, quoi qu'il soit le neveu de Lao notre ancien grand protecteur. Le procès fut porté à la capitale, où les accusateurs demandèrent au grand juge criminel la tête du néophyte Ghe. Finalement, les notables de Nieou-tchang durent venir se défendre; à la troisième assise ils furent condamnés, puis mis aux arrêts jusqu'à remboursement de ce qui avait été volé, plus des indemnités aux deux néophytes qui, enchaînés, avaient été renfermés plus de six mois dans une auberge de la ville de Ong-gan. »

'■ A, M.-E., vol. 548, p. 2070. Récit de la visite épiscopale en 1879,

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DIFFICULTES ET PROCES

Il en fut de même encore en 1879, dans les environs de Hin-y hien : un certain Tai Lao-yao avait, à propos d'une discussion d^intérêts entre païens et chrétiens, discussion qui ne le regardait en rien, blessé grièvement trois catholiques. Quelques mois plus tard ce même individu et un de ses amis Ten Tchang-yuen promirent une certaine somme d'argent à qui se saisirait d'un chrétien de Gnioui-tchai et le leur livrerait. Le mandarin aurait volontiers fait justice de ces deux bandits, mais il les redoutait trop pour agir ouvertement contre eux. Les satellites, qui sans doute connaissaient les sentiments de leur maître, employèrent la ruse. En 1881, ils profitèrent du départ du missionnaire, Chanticlair, qui était allé passer les fêtes de Noël à Ta-chan, et invitèrent Tai et ses amis à venir à Hin-y hien, piller le presbytère et les maisons des chrétiens. Les bandits n'hésitèrent pas ; mais quand ils arrivèrent à quelque distance de la ville, les satellites embusqués dans des fourrés tombèrent sur eux, saisirent Tai et Ten, les conduisirent au mandarin qui les traita selon leurs mérites.

A Ou-la-gai, un chrétien, Tchen Jao kong, fut blessé par des soldats du camp de Houang-ko-chou. Sur les réclamations de Lamy, le commandant Tsen, mandarin à globule rouge, fut destitué ; les soldats coupables furent conduits au sous-préfet de Yun-lin et frappés de 200 coups de bâton et les quatre principaux meneurs de Taffaire eurent une oreille percée*.

A Gan-pin, pendant le premiers mois de l'installation d'Alph. Schotter, le mandarin Siang envoya pendant la nuit des satellites enfoncer les portes de l'oratoire et du presbytère, et en l'absence du missionnaire, voler les vêtements. Plainte fut portée devant les tribunaux, et le mandarin Siang condamné à réparer les dommages.

^ Une autre difficulté d'un genre différent surgit également à Ou-la-gai vers 1881. Un procès fut suscité au missionnaire, Michel, par la famille Lin, qui s'était installée dans l'oratoire sous prétexte qu'elle l'avait donné à l'église. D'après Lamy, qui fut intimement mêlé à cette affaire, la donation avait été réelle, ma^s les papiers n'étaient pas en règle. Le mandarin de Yun-lin jugea en faveur des Lin et condamna le missionnaire à leur verser 100 taëls. Cette somme fut trouvée insuffisante par les Lin, trop forte par les missionnaires qui eu appelèrent au préfet de Ganchouen. Celui-ci instruisit longuement le procès et décida que la mission paierait 90 taëls et que l'acte de donation serait changé en un acte de vente, ce qui fut fait. « La morale à tirer de ce récit, conclut Lamy, c'est qu'il ne faut point accepter de donation..., car pour les Chinois, comme pour les Troyens de Virgile; Timeo Danaos et doua ferentes. »

DIFFICULTES ET PROCHS

Hostilité à Pou-gan tin.

Meurtre de treize néophytes, du mandarin.

Mauvaise volonté

Mais l'affaire la plus grave fut celle de Pou-gan tin, oii treize néophytes trouvèrent la mort. Deux missionnaires, Ghouzy et Roux Font racontée ; nous allons suivre leur récit \ « Au mois d'août 1877, raconte le premier, ayant appris Texistence d'une famille chrétienne au territoire de Pou-gan, en un lieu appelé Lo-ping-kia, j'envoyai immédiatenjent deux hommes à sa recherche. Ceux-ci, à leur passage dans la ville, eurent à essuyer la vieille haine de certains lettrés contre notre sainte religion ; à peine connus comme adorateurs du vrai Dieu, ils reçurent ordre de partir, et les aubergistes la défense de lés loger sous peine d'être eux-mêmes expulsés. Mais, quand ils eurent découvert, dans la campagne, le chrétien qu'ils cherchaient, les parents et les connaissances entendirent avec tant de docilité la bonne Nouvelle, qu'en quelques mois une cinquantaine de familles l'embrassèrent. C'était un progrès trop rapide pour ne pas provoquer la colère de l'esprit du mal. Dès le mois de décembre, à l'instigation de quelques lettrés, certains mauvais sujets qui ont joué un rôle comme chefs dans la dernière rébellion, non contents de répandre les vieilles calomnies du paganisme contre nous, manifestèrent l'intention d'arrêter, par des voies défait, lès succès croissants de l'Evangile ; pour lors, néanmoins, des pourparlers aplanirent les difficultés. Mais, à la fin de janvier 1878, réunis dans un banquet oii, en signe d'engagement, on mangea un porc offert aux idoles, les principaux meneurs jurèrent d'anéantir dans le sang et la dévastation les conquêtes si promptes de la, foi, fixant pour cette promesse le 20 février suivant. »

Pour commencer, ils excitent les esprits contre le catéchiste Tsin^; averti de ce qui se prépare, Chouzy adresse une lettre au mandarin

1 A. M.-E., vol. 548, p. 1295. Lettre à Mgr Lions, 17 juin 1878.

- D après les dires de quelques-uns, Tsin, catéchistej de Chouzy, indisposa certains païens. Chouzy lui-même reconnut qu'il n'était pas tout à fait indemne : « Tsin, écrit-il, a commis seulement deux imprudences que je dois signaler : La première en demandant, comme réparation, au nommé Fang Siaou-tong, qui s'était permis de fort mauvais propos contre nous, de construire une école pour les enfants des environs, et non point une chapelle, comme le prétend le mandarin ; la seconde, en disant, en présence de ce dernier, que les chefs du mouvement s'étaient entendus d'avance avec lui, s'il fallait en croire le bruit public. » (A. M.-E., vol. 548, p. 1287. M. Chouzy à Mgr Lions, 23 avril 1878).

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DîrnCULTÉS ET PROCES

de Pou-gan pour lui demander de publier un édit. L'édit est publié, mais rédigé par le secrétaire, sans que le sous-préfet en prenne connaissance, il excite les esprits plus qu'il ne les calme.

Cependant le jour fixé pour l'exécjution du complot se passe sans incident, mais le lendemain 21 février, les conjurés «pillent* et dévastent les maisons de deux familles chrétiennes du nom de Tchang. Le mandarin prévenu s'est contenté d'envoyer deux satellites qui ont amené un homme que l'on laisse môme circuler en liberté dans la ville. »

A cette nouvelle, Chouzy accourt à Pou-gan ; il y arrive le 2 mars, le 3 il rend visite au mandarin, lui reproche les termes de son édit, lui en demande un autre ; le sous-préfet s'excuse, promet tout ce qui lui est demandé et ne bouge pas.

Au commencement du mois de février, le missionnaire prévint l'évêque de ce qui se tramait à Pou-gan ; Lions ayant prié le gouverneur d'envoyer des ordres, le sous-préfet les reçoit ce jour-là môme; il n'en tient nul compte.

Cependant l'excitation a rapidement grandi et les événements se sont précipités. L'homme qui a présidé au pillage des Tchang et à qui on a laissé la liberté rentre chez lui, persuade à l'un de ses amis d'incendier sa demeure afin d'en accuser les fidèles et, le crime commis, réunit la lie de la population ; puis, les armes à la main et drapeaux blancs déployés comme au temps de la rébellion, les bandits parcourent le pays et commencent le pillage.

Le 5 mars, ils sont à Lo-ping-kia, oiî habitait le chef des chrétiens de Pou-gan et des environs. Cet homme, originaire de Lo-pie, se nommait Grégoire Ho Y-lan; il était bon et brave. Depuis plusieurs mois, il sentait la persécution s'approcher; il avait promis à Chouzy qu'il mourrait à son poste, il tint parole. Il avait averti les néophytes du danger qui les menaçait.

« Quand éclatera la persécution, leur disait-il, ceux qui échapperont au martyre devront se réfugier du côté de Lo-pie et non pas du côté de Hoang-tsao-pa ». Craignant plus le malheur de voir apostasier les néophytes timides que la perle de sa vie et de celle des siens, il avait fait venir son fils aîné et se servait de lui pour l'aider à encourager ceux que la peur agitait. Quand les persécuteurs, au nombre de 300 environ arrivèrent, Grégoire se présenta à eux et leur adressa la parole (probablement pour leur demander ce qu'ils venaient faire). Les persécuteurs auraient répondu... « Nous voulons te conduire au mandarin qui te fera mourir comme chrétien. — Eh bien, me voici, conduisez-moi au mandarin... « Alors l'accablant de propos injurieux

1 A M.-E., vol. 548, p. H71. M. Chouzy à Mgr Lions, 5 mars 1878.

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DIFFICULTES ET PROCES

à la religion on l'enchaîna sans qu'il s'y opposât... mais à peine eutil fait quelques pas que ces furieux tombèrent sur lui, le percèrent d'une trentaine de coups de lance, et tirant le sabre mirent son corps en pièces*.

« Tchen Tien-paou* était aussi un chrétien de marque, il fut garrotté sans égard pour son âge et entrainé brutalement vers un village païen. « Inutile de me frapper, dil-il aux satellites, je vous suivrai. » Puis, quand il vit qu'où se préparait à lui abattre la tète : « Attendez un peu, ajouta-t-il, que je prie mon Dieu ; après quoi libre à vous de me traiter comme vous voudrez. » A ces mots empreints de tant de douceur, la main des bourreaux, déjà levée, se sentit arrêtée comme par une force surnaturelle, et ce ne fut qu'une fois la prière achevée, quelle osa frapper le sexagénaire à qui le baptême de sang ouvrit les portes de l'éternel séjour (G mars). Sa maison fut rasée et ses biens, assez considérables, furent confisqués ; son fils, réfugié auprès de moi, a été admis le samedi-saint à la grâce de la régénération.

« Parmi les autres victimes, quelques-unes furent exécutées sommairement et sans débats ; d'autres le furent sur le refus formel d'apostasier. Au nombre de ces dernières, il faut compter un charpentier païen et son fils, du nom de Ouang, venus d'une chrétienté dépendante de Tchen-lin, oii ils avaient travaillé pour la mission et souvent entendu l'exposé de notre sainte religion. Saisis comme chrétiens et interrogés si réellement ils l'étaient, ils répondirent affirmativement^ quoiqu'ils n'ignorassent nullement le sort qu'on leur réservait, et ils moururent pour Jésus-Christ ; deux enfants, un de douze, l'autre de huit ans, ont pris rang parmi les vainqueurs. »

Le nombre des néophytes massacrés en haine de la foi fut donc de 13 personnes, dont 10 de Pou-gan-tin et trois de Lo-pie.

Les noms des néophytes massacrés sont :

Ho Y-lan, Grégoire.

Tchen Pao-pao.

Yn Yn-koui.

Ho Lao-eul.

Tchang Kouan-pao.

Ouang San-ye.

Ouang Siao-fanget son fils.

Ouang Lao-ta, enfant de 10 ans. Tien Yn-long et son fils.

Tien Lao-ta (enfant de 9 ans).

' « Ho aété d'abord percé de deux lauccs qui se croisant le transperçaient de part en part ; il a été ensuite percé d'une centaine de coups de lance, puis on lui a rompu les jambes, et coupé la tête, qui n'a pourtant pas été complètement détachée du corps, elle y restait attachée par un peu de peau. » [A. M.-E., vol. 548, p. 1255. M. Roux à Mgr Lions, Tchen-lin, 6 avril 1878).

' A. M.-E., vol. 548, p. 1297. Lettre de M. Chouzy.

3 Le père seul répondit ; le fils garda le silence. [A. M.-E., vol. 548, p. 1224).

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DIFFICULTÉS ET PKOCES

Li Lao-ta (enfant de 8 ou 9 ans).

Ouang Hio-len et son fils.

Ouang Ouen-pang*.

La nouvelle de ces événements arriva le 6 mars à Pou-gan tin, « tandis qu'un commissaire qui devait aller faire une enquête sur le premier pillage, était dans la chambre du missionnaire occupé à discuter les points de la solution à donner à l'affaire. « Il sort enfin, raconte Ghouzy % mais rentre presque aussitôt tout effaré : « Gela va mal, me dit-il ; au rapport de deux soldats qui arrivent à Tinstanf, les chrétiens auraient tué une dizaine de païens, et ceux-ci se préparent à marcher sur la ville pour se venger sur vous. » A ces mots qui confirmaient si bien mes prévisions sur la tournure que Ton tâcherait de donner à l'affaire, je ne pus retenir un mouvement d'indignation : « Transformer les victimes en coupables , voilà bien le système de toutes les persécutions ! Et vous croyez sérieusement, poursuivis-je, qu'une quarantaine de pauvres paysans néophytes, sans défense, aient osé s'attaquer à des milliers d'hommes bien armés, bien plus aient réussi à en tuer une dizaine ! »

Vers le soir, le missionnaire alla s'installer au prétoire, s'entretint longuement avec le mandarin qui lui fit les plus belles promesses et ajouta « que, dans son rapport, il accuserait le grand chef lolo du pays où se sont passés les événements, homme que la voix publique s'accorde à désigner en effet comme le promoteur de tant de malheurs, c'est-à-dire Lon^, et le chef secondaire Liou Sin-tsien. Ces deux individus sont certainement fort coupables, mais, pour être juste, il faut leur adjoindre aussi le licencié Tsiang Se-tchaou ; moyennant cette rectification, je m'associe volontiers à ces accusations.

(( Pendant que j'étais au prétoire à causer avec le mandarin, un homme parcourait les rues avertissant au son du tam-tam les habitants de la ville qu'ils eussent à faire sortir les chrétiens de leurs maisons le lendemain matin, quand deux ou trois mille individus du pays de nos néophytes se présenteraient pour les massacrer ; que

* A. M.-E., vol. 548, p. 1223. M. Roux à Mgr Lions, 23 mars 1878. « Les martyrs furent enterrés les uns par les chrétiens qui ont exposé leur vie pour cela, les autres par les païens du pays. Plus tard le fils de Grégoire Ho alla chercher les restes de son père et les apporta à Tchen-lin où ils furent inhumés. » [A. M.-E ^ vol. 548. p. 1898. M. Roux à Mgr Lions, Tchen-lin 26 décembre 1879).

« Le maître d'hôtel de M. Chouzy a dû payer cher l'hospitalité qu'il lui avait accordée ; les persécuteurs l'ont condamné à faire du tchang pendant un mois, ce qui lui fait une amende de WO taëls au moins ! » (A. M.-E., vol, 548, p. 1257. M. Roux à Mgr Lions, 6 avril 1878).

2 A. M.-E., vol. 548, p. 1300. Lettre à Mgr Lions.

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DIFFICULTES ET PROCES

pour avoir la paix, il fallait en finir avec eux, et que ceux qui s'obstineraient à leur donner l'hospitalité en seraient punis par le pillage et rincendie.

« Lé lendemain (8 mars), je pris la route de Sin-tchen avec mes gens et une escorte de 20 soldats et de 20 satellites ; trois persécutés qui étaient venus en ville nous rejoignirent en dehors de la cité, je n'avais pas voulu qu'ils me suivissent au prétoire de crainte d'un guet-apens, et que peut-être on ne les arrêtât comme prévenus, quoiqu'ils aient été absents de chez eux, au moment du pillage de leurs maisons. A 80 li de Pou-gan, je renvoyai soldats et satellites dont je n'avais plus besoin, et que le sous-préfet m'avait donnés dans la crainte d'autres complications, ou bien pour couvrir sa responsabilité par cette démonstration en ma faveur ; le long de la route je n'eus à regretter aucun incident jusqu^à Sin-tchen oii j'entrai vers les 10 heures du matin.

« Deux jours après, afin de compléter la comédie et de faire croire à une révolte que l'autorité aurait été impuissante à réprimer, des bandes armées qui durent passer dans un campement militaire se présentèrent aux portes de la ville, drapeaux blancs déployés, réclamant missionnaires et chrétiens ; et on poussa la complaisance ou plutôt le ridicule jusqu'à laisser faire fouiller dans le prétoire même : après quoi elles se retirèrent satisfaites. Le tour était joué, et l'on put écrire à la capitale que, la cause du soulèvement ayant disparu, tout était rentré dans le calme. »

Pendant ce temps les néophytes dont on put se saisir furent gardés comme otages par quelques païens plus hostiles, qui les contraignirent, après les avoir dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, de leur servir de domestiques. D'autres réussirent à s'enfuir, ils se retirèrent à Tchen-lin où M. Roux leur donna l'hospitalité ; au mois d'avril 1878, le nombre des réfugiés chez lui était de 18.

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Mauvaise foi du préfet de Hin-y fou. — Un nouveau délégué. — Appel à la Légation de France. — Brenier de Montmorand. — Conseils de prudence. — Eloge de Lions. — L'afTaire traîne en longueur.

Ces événements firent assez grand bruit à Kouy-yang. Le préfet de Hin-y fou, Ou, reçut du gouverneur, Li Pei-kin\ l'ordre de se rendre

* Originaire du Hou-nan, faisait partie de l'académie des Han-lin, fut toujours en assez bons termes, extérieurement du moins, avec Mgr Lions. Il eut pour successeur, en 1879, Tsin, ancien gouverneur du Yun-nan.

DIFFICULTES ET PROCES

à Pou-gan tin ; il le fit sans retard. Quand il arriva en ville, les notables, qui le connaissaient bien puisqu'il avait été sous-préfet dans leur ville, allèrent lui présenter des accusations contre les chrétiens; ils forcèrent un certain nombre de païens d'en faire autant, même des familles parentes des victimes. Le mandarin écouta leurs plaintes, les lit enregistrer, puis, sans avoir entendu les chrétiens, il repartit pour Hin-y fou avec 1000 taëls de profit, aojutent les commentateurs de son voyage. *

De retour chez lui, il adressa plusieurs rapports au gouverneur. Chouzy qui les lut, nous en donne des extraits presque stupéfiants d'erreurs, de contradictions et de mensonges. Le préfet prétend que deux païens avaient été tués par les chrétiens, et comme on objecte que cette accusation venait seulement trois mois après l'événement, il déclare qu'elle a été portée par deux individus que la peur a fait fuir au Yun-nan et qui sont récemment rentrés au Kouy-tcheou. Mais quand on vérifia les noms, les dates et les faits, il fut prouvé que les indications données ne s'appliquaient nullement à ceux qui étaient nommés.

Les assassins auraient été au nombre de quatre, tous chrétiens : le catéchiste Tsin, Tchang Y-te, Tcheou Mao-tse et Hin Lao-eul. Or, quand les massacres eurent lieu, c'est-à-dire les S et 6 mars, les deux derniers étaient absents du théâtre des événements, puisqu'ils s'étaient réfugiés dans la ville même de Pou-gan. Si l'on veut placer le meurtre au mois de février, comme le firent certains accusateurs vrais ou supposés^ la calomnie est encore plus patente, puisque le catéchiste Tsin était alors en route pour Hin-y bien.

De plus, après avoir déclaré, dans un premier rapport, qu'il s'est rendu sur les lieux dès la fin de la 2'' lune, Ou avoue dans un second qu'il y est allé seulement le 16 de la 3® lune, après avoir entendu tou.tes les accusations des païens.

« Venons-en, dit Chouzy \ à ce qui me regarde personnellement. D'après le préfet, j'ai eu tort d'employer Tsin et Ho. Si mes gens étaient en faute, pourquoi le mandarin Tsiang qui a tant eu l'occasion de le faire savoir, ne m'en a-t-il rien dit ni par lettre ni de vive-voix ? Le préfet ajoute que je m'en suis rapporté à Tsin, sans examiner l'exactitude, de ses rapports. D'abord, qu'en sait-il ? En second lieu, pourquoi mon voyage de Pou-gan, sinon pour examiner les choses et m'entendre avec le maiidarin pour obtenir la pacification des esprits ? Mais les événements se sont précipités sans me laisser le temps de me rendre sur les lieux, et l'iniquité a été consommée avant que j'aie pu rien faire pour arrivera une entente. A

lA. M.-E., vol. 548, p. 1341.

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DIFFICULTÉS ET PROCÈS

qui la falote ? sinon au mandarin Tsiangqui, prévenu do ce qui se tramait, n'a rien fait pour en arrêter Faccomplissement ? Lui qui m'a adressé des excuses au moment de mon départ, avouant ses torts, confessant que sa lenteur avait allumé un incendie^ lui qui me supplia alors de ne pas Taccuser, le voilà qui a l'impudence de rejeter la responsabilité des événements sur moi, sous prétexte qu^ils se seraient produits à la suite de l'envoi de soldats, envoi provoqué par moi contre les traités. » *

Ces faits étaient trop graves pour ne pas être portés à la connaissance de la Légation de France, et trop peu examinés par les autorités du Kouy-tcheou pour que l'évcque ne demandât pas l'appui de notre diplomatie.

La France était alors représentée en Chine par le vicomte Brenier de Montmorand, bienveillant envers les missions et conciliant vis-àvis des Chinois. Il était arrivé à Pékin le 14 septembre 1876, et la première lettre qu^il écrivit aux Vicaires apostoliques montre bien les tendances de son caractère et le genre de son action ^ :

Pékiîi^ le i5 septembre 1816

Monseigneur,

Je suis arrivé hier à Pékin et mon premier soin est de vous en informer. Je suis heureux de revenir dans un pays que j'ai habité pendant cinq ans, et d'y renouer les excellents rapports que j'ai toujours eus avec les missionnaires, dont plusieurs sont pour moi d'anciens amis. Je mettrai tous mes soins à les protéger de mon mieux, c'est pour moi un devoir que je remplirai avec plaisir. Je m'empresse, Monseigneur, de vous en donner la ferme assurance. Mais pour que mes efforts soient couronnés de succès, j'ai besoin de votre précieux concours et je dois compter sur l'efficace coopération de tous vos saints missionnaires. La Chine traverse en ce moment une crise politique fomentée par les sociétés secrètes, dont le principal but est de créer des embarras au gouvernement chinois. Notre devoîr est certainement de nous tenir en dehors de ces luttes intestines, mais nous devons également éviter tout ce qui pourrait fournir l'occasion aux fauteurs de désordres de susciter des troubles dans l'Empire.

Permettez-moi, Monseigneur, de compter sur votre entier dévouement aux intérêts généraux delà France et de votre mission, et je vous prie, en même temps, de recommander à tous vos missionnaires d'être encore plus prudents et circonspects que par le passé.

"Veuillez agréer, Monseigneur, l'assurance de ma respectueuse considération.

L'envoyé extraordinaire ministre plénipotentiaire de France en Chine.

V''^ Brenier de Montmorand.

En P. S., M. Brenier de Montmorand ajoutait : P. S. Par ma lettre en date du 15 août dernier à S. E. Shen-Pao-Cheun,

A. M.-E., vol. 549", p. 1217.

DIFFICULTÉS ET PROCES

j'avais prié le Vice-roi de Nankin de lancer une proclamation en faveur de nos missionnaires.

Ce sont des hommes de bien, lui disais-je, qui ne cherchent qu'à améliorer le peuple et à faire triompher les vrais principes de la morale. Que Votre Excellence daigne le faire savoir à tous ses administrés et ce sera un moyen sûr de calmer l'irritation que de faux bruits colportés par des gens intéressés répandent dans le peuple chinois. »

Le Vice-roi Shen-Pao-Cheun vient d'accomplir une partie de mes désirs en autorisant le Tao-Tai de Chang-hai à afficher la proclamation dont j'ai l'honneur d'adresser sous ce pli copie à Votre Grandeur. Je crois qu'après en avoir pris connaissance, FAle se convaincra que rien d'aussi favorable à nos missions n'était sorti jusqu'à ce jour d'un yamen chinois'.

' Voici l'cdit dont parle M. Brenier de Montmorand :

Proclamation du tao-tai de Chang-hai.

Le XlIIe article du traité français est ainsi conçu : «. La religion chrétienne ayant pour objet essentiel d'exhorter les hommes à la vertu, les membres des communions chrétiennes jouiront d'une entière sécurité pour leur personne, leurs propriétés, etc.. Aucune entrave ne sera apportée au droit qui est reconnu à tout individu en Chine d'embrasser la religion chrétienne et d'en suivre les pratiques. »

D'un autre côté, un édit en date du 2"' jour de la lie lune de la Xle année du règne de l'empereur Hien-fong ordonne : (c A l'avenir, dans toutes les affaires concernant les chrétiens ou la religion, les mandarins locaux devront se rendre un compte exact de la question et statuer selon la justice. Les chrétiens qui se conduisent comme il convient, c'est-à-dire en honnêtes gens, étant aussi les fils de la Chine, ont droit à la même protection que ceux qui n'ont pas embrassé le christianisme et ne sauraient être molestés parce qu'ils sont chrétiens et, dans toutes leurs décisions les mandarins locaux devront se baser sur la justice afin que l'on sache que la protection est accordée aux gens vertueux. Respectez ceci. )>

Nous nous sommes conformés à cet édit depuis bon nombre d'années déjà, ainsi que le prouvent nos archives. Faire le bien est le fondement de la religion chrétienne ; l'empereur Kang-hi l'a autorisée, depuis lors elle n'a jamais usé de moyens diaboliques pour porter préjudice à autrui.

Aujourd'hui, j'apprends cfue les bruits qui circulent dans les endroits soumis à ma juridiction relativement aux hommes en papier, aux tresses coupées, se tourneraient contre les chrétiens qu'on accuse, et donneraient naissance à de mauvais projets contre eux. Si je me reporte au tCmps passé, je vois que les membres de la société du Nénuphar blanc ont employé ces moyens : hommes en papier, tresses et plumes de poulets coupées, afin d'arriver, en troublant les esprits, à s'emparer des valeurs d autrui.

Depuis quelque temps des gens sans aveu font circuler des bruits sur les tresses et les cheveux coupés. Tout le monde en parle, mais personne ne l'a vu de ses yeux, personne ne s'est assuré du fait. D'un autre côté, tous ces bruits ridicules n'ont rien à faire avec la religion chrétienne. Vous devez donc rester calmes, paisibles, ne point prêter attention aux histoires sans fondement, ne pas vous effrayer, ne pas vous exciter. Maintenant, si vous voulez saisir le vent et 1 ombre, c'est-à-dire créer du désordre pour des motifs qui n'existent pas, et soupçonner le peuple chrétien, c'est que vous êtes des gens sans aveu, des fauteurs de troubles. L'autorité locale a le devoir de faire jouir le peuple de la tranquillité et de maintenir en conséquence les bons rapports entre la Chine et l'étranger ; nous ne saurions donc pas ne pas punir les per-

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Ce fut donc à Brenier de Montmorand que Lions écrivit, le 22 mai 1878, pour lui raeonter Taffaire de Pou-gan.

Notre représentant reçut la lettre le 1" juillet à Tien-tsin, et il fit des demandes que lui même raconte* :

J'ai immédiatement écrit au Tsong-li yamen pour lui signaler ces infractions au traité et les faits déplorables que vous avez bien voulu porter à ma connaissance. Je n'ai pas encore reçu sa réponse ici, mais soyez persuadé, Monseigneur, que je veillerai avec le plus grand som à ce que des ordres sévères soient donnés aux autorités du Kouy-tcheou pour que les traités soient scrupuleusement respectés et pour que vous jouissiez, ainsi que vos chrétiens, de toute la protection et de la liberté que ces mêmes traités vous accordent.

Je n'ai pas manqué d'ailleurs d'envoyer au Tsong-li yamen le document chinois qui était joint à votre lettre et qui établissait la réalité des faits.

Le 26 juillet, le Tsong-li yamen répondit'' :

Nous avons l'honneur de vous accuser réception de la lettre que Votre. ' Excellence nous a fait parvenir, au sujet d'affaires religieuses au Kouytcheou. Nous avons pris connaissance des deux annexes qui l'accompagnaient (suit la reproduction de la lettre du Ministre de France).

Relativement à cette affaire religieuse étrangère, nous avons reçu le 24 mai dernier une dépêche du gouverneur du Kouy-tcheou ; le 26, nous lui adressions, en réponse, l'invitation de procéder à une enquête impartiale, de régler l'affaire selon l'équité et de nous mettre au courant. Depuis lors, nous n'avons reçu aucun rapport. Néanmoins, aussitôt après réception de votre lettre et de ses annexes, nous en avons adressé copie au gouverneur du Kouy-tcheou, en l'invitant à tout régler promptement.

A la suite de cet ordre, le gouverneur envoya à Pou-gan un nouveau délégué Ouang Tse-pin, auquel fut adjoint un lettré chrétien, Yu.

turbateurs. Partout, depuis longtemps déjà, les églises sont en paix et on n'a jamais appris qu'elles aient violé la loi, ni employé des maléfices, etc., elles n'en ont que mérité davantage notre protection. On ne doit ni soupçonner les Missions, ni les accuser injustement, ni les compromettre, ni las molester, ni les attaquer. Vous devez obéir à l'édit impérial et vous conformer au traité. Si vous osez faire circuler des bruits, attirer les craintes et qu'on vous découvre, vous serez saisis et punis selon la rigueur des lois. Votre repentir sera tardif. Ceux qui, pour un motif d'extorsion ou autre, porteraient de fausses accusations contre les chrétiens, seront punis plus sévèrement encore.

D'autre part, j'ai ordonné qu'on arrêtât les coquins et qu'on protégeât les honnêtes gens. Je fais la présente proclamation pour que le peuple et les soldats soumis à " mon autorité aient à s'y conformer. J'aime le peuple, je ne crains donc pas de me donner la peine de lui prodiguer ces avertissements. Obéissez avec respect, ne désobéissez pas. (A. M-.E. vol. 549»', pp. 1199-1202.)

» A. M.-E., vol 549°, p. 1222. 20 juillet 1878.

- A. M.-E,, vol. 549a, p. 1225.

t)IFF[CULT|;S ET PROCES

Prévoyant par ce choix que leurs menées allaient être dévoilées et punies, les notables résolui'^nt d'empocher le délégué d'accomplir son mandat. A son arrivée devant Pou-gan, Ouang trouva les portes fermées et dut aller passer la nuit dans une pagode des faubourgs ; le lendemain seulement, il put entrer en ville. Mais alors, au lieu des nombreux accusateurs qui s'étaient présentés devapt le préfet Ou, personne ou à peu près, ne vint près de Ouang, et quand ce dernier donna des ordres aux notables Lieou Lao-kiou et Tsiang Setchao, il les vit éluder par des faux-fuyants.

Enfin, comme entre Chinois toutiinit généralement par s'arranger, les notables se rapprochèrent des délégués, et à la fin du mois de juillet 1878, l'affaire fut terminée par un jugement qui se résuma dans ces promesses :

1° Saisir deux des coupables, Li cheou et Ouang, les frapper et les faire décapiter.

2° Payer des dommages-intérêts à toutes les familles pillées, plus vingt taëls pour l'enterrement de chaque victime.

3° Changer le sous-préfet de Pou-gan.

La première promesse ne devait pas être tenue ; ceux qui la faisaient aussi f)ien que ceux qui la recevaient ne l'ignoraient pas. Les deux autres avaient plus de chances d'être exécutées sans offrir cependant toutes les garanties désirables.

Brenier jugea cet arrangement insuffisant, mais il crut prudent de s'en contenter et il écrivit à Lions* :

11 est certainement regrettable, Monseigneur, que les coupables n'aient pas été pris et punis, mais nous sommes en Chine, et c'est triste à dire, il faut se contenter d'une demi-réparation.

Cette manière de comprendre fut toujours celle de Brenier de Montmorand, il en donna une nouvelle preuve dans la lettre qu'il adressa aux Vicaires apostoliques de Chine lors de son départ et dont voici , le texte * :

Je ne veux pas quitter la Chine, Monseigneur, sans vous faire mes adieux et me recommander à vos prières. Depuis trois ans bientôt que j'ai pris possession de ce poste, je n'ai cessé de m'occuper des intérêts de nos missionnaires et si j'ai réussi à les sauvegarder dans une certaine mesure, ce résultat me récompense amplement de mes peines et de mes efforts. Permettez-moi, en partant, de donner un dernier conseil aux missions en général. C'est celui d'un ami ay.int quelque expérience des hommes et des choses de ce pays.

» A. M.-E., vol. 549", p. 1233. LeUre à Me-- Lions, 9 décembre 1878. ^ A. ^Ï.-E., vol. 5491 p. 1237. Lettre du 24 fév. 1879.

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Priez vos missionnaires de ne pas se faire ouvertement les défenseurs de leurs chrétiens et de ne pas chercher à se substituer à l'autorité locale. Cela irrite profondément les mandarins, excite les païens contre vos ouailles et dé là des haines et des conflits extrêmement regrettables. Je dis ouvertement^ car si, par son savoir-faire, le missionnaire peut prendre de l'influence sur les mandarins locaux, rien de mieux qu'il l'emploie dans un but utile et honorable.

Ne regardez pas tant à la quantité qu'à la qualité des Chinois qui viennent à vous pour se faire chrétiens, et prenez garde d'être trompés par de feintes démonstrations de piété qui cachent souvent un intérêt quelconque et un besoin de protection '.

Ces conseils de prudence, que d'aucuns critiquèrent, étaient suivis par Lions et adressés par lui à ses missionnaires dans les termes que nous avons rapportés au chapitre précédent, ce qui dictait à Bodinier cette appréciation - :

Rien de tel, je crois, comme d'être poli et prudent vis-à-vis des mandarins, c'est l'exemple que Votre Grandeur nous donne à la capitale. J'attribue à votre bonne entente avec les mandarins et à votre prudence la paix religieuse dont, autant qu'on le peut dansce pays-ci, nous jouissons depuis le commencement de votre épiscopat.

Quelles que fussent la politesse et la modération de l'évoque visà-vis des mandarins, il lui parut excessif de négliger l'ordre donné par le gouvernement chinois. Or le Tsong-li yamen avait prescrit de punir les coupables et les autorités du Kouy-tcheou ne le faisaient pas ; de plus le principal d'entre eux, Li, était revenu du Yun-nan où il s'était enfui après ses crimes ; il avait amené 50 à 60 mahométans et disait très haut que lui et ses compagnons se chargeaient d'exterminer tous les chrétiens ; déjà plusieurs néophytes de Tse-hen étaient emprisonnés. Lions s'adressa au gouverneur, Tsin You-in, successeur de Li Pei-kin. Au mois de juillet 1880, un nouveau délégué fut chargé d'aller traiter Taffaire avec le mandarin de Pougan^ Yu.

Un des coupables, Ouang Lao-san, fut arrêté ; il avoua son crime^ déclara les meurtres commis par les autres accusés et surtout par Licheou qui, seul, avait massacré cinq chrétiens ; mais au lieu de la peine capitale qu'il méritait, Ouang Lao-san ne subit qu'un long emprisonnement. Quant à Li cheou, il avait de trop puissants protecteurs pour qu'on le touchât.

J Brenier de Montmorand continuait en parlant des achats de terrain et en donnant ces conseils tout à fait impraticables, comme nous l'avons expliqué dans V Histoire de la mission du Kouang-si, p. 202.

^ A. M.-E., yol. 548, p. 829.

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Sur ces entrefaites, Yu fut rappelé. Son successeur, Siao Te-yuen, avait à peine reçu les sceaux que, sans audition de témoins et en dehors de tout jugement il lit rétracter à Ouang ses premiers aveux. Ainsi l'alîaire allait se prolongeant sans qu'on en pût voir le terme.

Aubry se rend à Pou-gan. — Il est frappé, — Intervention de Bourée. — Promesses du Tsong-li yamen. — Allégations inexactes des mandarins. — Persécution dans le Tsen-hen, à Hin-y fou. — Excitation à Pou-gan.

Après avoir longtemps attendu, l'évêquc jugea qu'il ne pouvait laisser davantage sans pasteur les néophytes de Pou-gan et des environs. En 1881, il pria le missionnaire de llin-yfou, Aubry, de s'en occuper. Celui-ci songea d'abord à acheter une maison dans la ville, mais le païen, qui reçut la traite pour payer l'achat, fit connaître ce projet, et dès lors l'hostilité des notables en empêcha la réalisation.

Enfin, après une lettré du 8 juin, qui priait Aubry d'attendre encore un peu avant de se rendre à Pou-gan, il en arriva une datée du 10 juin et signée du provicairc Gréa, qui l'autorisait à aller dans cette ville.

Le missionnaire a lui-même raconté son expédition qui fut mouvementée et malheureuse^ :

« Je partis aussitôt après la fête dû Sacré-Cœur, patron de mon district, non sans avoir très spécialement mis sous la protection du Cœur de N.-S. toute mon entreprise et ses conséquences. De Sin-tchen oii j^ai droit de cité et oii je m'arrêtai quelques jours pour prendre des mesures et informer d'avance, j'allai en 3 jours de marche un peu précipitée sur Pou-gan, afin d'y arriver brusquement, sans que les gens qui me verraient sur la route eussent le temps de me précéder en ville et de prévenir les notables qui n^'au raient pas manqué de m'empôcher d'entrer. Je reçus bien quelques insultes en route, à partir du moment où, à un jour au-dessus de Sin-tchen, je fus entré sur le territoire de Pou-gan tin, mais ceci ne compte pas, et je passai ivite. J'arrivai en ville le 6 juillet, sans encombre, très inattendu et brusquement ; dans les rues, on m'insulta un peu, mais l'impression qu'on lisait sur les visages était l'ébahissement, et les gens sur le pas de leurs portes ouvraient de grands yeux et se disaient entre eux : « N'est-ce pas un Européen ? N'est-ce pas un diable d'Europe?

i A. M.-E., vol. 5491, p. 844.

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Gomment ça se fait-il ? D'où vient-il ? Que vient-il faire ? » Au bout dune demi-heure toute la ville était informée de mon arrivée et haletante d'étonnement et de fureur. Mol, j'allais droit au prétoire du mandarin, lieu inviolable oii l'on ne peut pas me toucher sans être coupable envers le mandarin môme et le compromettre gravement, et où lui-même ne peut me laisser toucher sans se compromettre. Le mandarin était sorti pour visiter Ou, l'ancien gouverneur du Kouy-tcheou, qui passait à Lieou-kouan-sen, à 8 li de la ville, sur la grande route de Yun-nan sen à Kouy-yang ; il ne devait rentrer que le lendemain matin. Je demandai un gîte dans le prétoire à cause du danger qui pouvait se déclarer bientôt ; l'introducteur Lo, de la capitale, me dit : « Je ne puis prendre cela sur moi, je vais aider le prêtre à trouver asile dans une auberge. » On cherche ou on fait semblant de chercher; toutes les auberges se ferment sous divers prétextes, ce dont je fus enchanté, car à l'auberge personne n'eut été responsable de ce qui m'arriverait. J'avais amené avec moi YangTsong-ye de Sin-tchen, Lo, un catéchiste que venait de m'envoyer le P. Roux et qui m'avait rejoint à Sin-tchen, Sin Yao-se, Sen Yao-ye, Ken Lao-se, Long Te-chouen, plus deux païens porteurs de bagages ; trois chrétiens du Pou-gan, savoir : Tchen Pei tchouen, Yu Lao-san, Tchang Ghe-fou, étaient venus me chercher à Hin-y fou; de Sin-tchen je les avais renvoyés chez eux sépa* rément par "Pou-gan bien avec Sen Yao-ye, et je m'en suis félicité, depuis^ pour n'avoir avec moi que des gens de loin.

« Apprenant qu'on ne trouvait pas d'auberge pour me loger, j'envoyai Yang Tsong-ye au mandarin à Lieou-kouan-sen pour lui dire de se charger de mon gîte et le lui demander, si possible, dans le prétoire. 11 m'envoya ses politesses et protestations avec ordre à ses gens de me préparer un coin de la pagode du Cheou-fou-se. Il est probable qu'il y avait là une ruse préméditée pour m'exposer à la fureur du peuple, tout en ayant l'air de me soigner, car il promettait de m'y protéger. J'allai du prétoire à la pagode vers 10 heures du soir, on m'y avait préparé une mauvaise petite chambre, mes gens couchèrent dans une autre salle de la pagode. Je sus que le mandarin avait eu, pendant la nuit, une correspondance à mon sujet avec ses gens et envoyé un de ses secrétaires. Je quittais à peine le prétoire que Yang Tsong-ye, qui venait un peu après moi, vit les notables s'y rendre en corps et ils y eurent un conseil. A cette heure de la nuit et en cette circonstance, c'est significatif. Un peu plus tard, ils sortaient et avaient sans doute pris une résolution d'accord avec le mandarin, car j'entendis moi-même d'un petit jardin attenant à la pagode, où je sortis avant de me coucher, le bruit du tam-tam qu'on frappait par la ville pour rassembler le peuple, et le tapage sourd

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de la foule qui se réunissait, en effet, sur une place près, m^a-t-on dit, de la maison du Fan Kia-jen. Sen Yao -ye qui était en ville vit toutes ces manœuvres et une partie de l'assemblée qui se tint vers minuit. Il y fut décidé que la religion chrétienne ne pouvant avoir droit de cité, ni un Européen droit de séjour dans le pays, le lendemain matin on se porterait à ma pagode, on m'en tirerait, on me battrait et on me tuerait. Sur ce dernier point, on s'accorda en principe, mais on ne s'accorda pas tout à fait sur le mode, et c'est, je crois, une des circonstances auxquelles, je dois d'être encore vivant. Les uns voulaient me tuer dans la pagode même, et se faire de ma mort un spectacle sans se déranger, les autres me tirer jusqu'à la rue et m'y expédier, d'autres me chasser hors de la ville et faire le coup en cet endroit commode ; les uns voulaient me faire tuer par quelques gaillards spécialement payés et habitués à des coups de ce genre,' d'autres me faire tuer par la foule ameutée qui ne me manquerait pas, pensait-on. Ce dernier avis prévalut en pratique, soit qu'il fût le plus commun, soit parce qu'il reculait le plus mon exécution et que les autres manquèrent tour à tour. Toutefois, les représentants de chaque avis prirent des mesures pour exécuter leur dessein respectif, en sorte que j'avais quatre ou cinq chances d'y passer. Ce n'est pas pour me vanter d'avoir été courageux, comme ce grand capitaine qui dormait sur un canon la veille d'une grande bataille, mais je dormis fort bien. 11 faut dire au reste que j'étais très fatigué, et aussi que j'ignorais jusqu'au matin une partie du danger. Le matin même, quand je fus bien averti du projet, je ne crus pas qu'on oserait l'exécuter.

« Dès mon lever, j'entendis encore le tam-tam retentir par les rues et mes gens entendirent le crieur hurler partout : « Ce matin portez-vous tous à la pagode Cheou-fou-se, on va battre l'Européen. » Les enfants commencèrent; il faut connaître Finsolence, l'audace, et le manque de cœiir de l'enfant chinois pour se figurer ces scènes; ils jetèrent d^abord une grêle de pierres sur la partie de la maison où j'étais, puis entrèrent par bandes et commencèrent à ra'insulter. Moi et mes gens avions décidé, pour ôtertout prétexte aux violences, de tout supporter sans dire un mot d'impatience, et en faisant semblant de tout prendre du bon côté et c'est ce que nous fîmes, même moi si peu patient. Vers 7 heures, Ou vint me voir en habit solennel soidisant par politesse ; il me quitta après trois ou quatre phrases banales en disant : « Je vais m'installer au bas près de la porte. » D'oij je conclus qu'il savait et reconnaissait officiellement savoir ce qu'on allait faire, et que s'il ne faisait rien pour me protéger, il était complice.

« La visite de Ou fut le signal de la débâche ; lui parti, on m^ap-

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porta à déjeuner, la population lança des poignées de terre sur ma nourriture et je me passai de déjeuner. Les injures redoublent, on commence à envahir ma chambre, à toucher mes effets, à m'insulter sous le nez : « Diable d'Europe et (avec le cri de la chèvre : méhéhé) tète de chèvre. »

a La foule augmente de moment en moment, mes gens voient 20 ou 30 individus armés de couteaux s'installer à la porte de la pagode. Les notables arrivent, entrent avec ce flegme et ce calme affecté du Chinois lettré, qui cache sa haine et sa méchanceté sous une dignité perfide pour mieux nuire ; agitant noblement leurs éventails, ils se rangent en file sur le bord de la galerie du chang-fang, ce bord élevé forme scène de théâtre et domine la petite cour et ma chambre. Ils s'installent là debout, froids comme marbre, s'éventant, se faisant des saints gracieux et délicats, et donnant à la foule des signaux. J'avais bien vite ramassé mon bagage, et le porteur avait pu s'esquiver, sans doute parce qu'on avait résolu, pour avoir une réponse à faire aux autorités supérieures, quand il y aura enquête, de ne pas me piller dans la pagode ; une fois dans la rue, il put s'échapper de la ville sans encombre comme tout autre porteur de marchandises. Je mis mon bréviaire sur ma poitrine ; Sen Yao-ye est dans la foule ;. Long Te-chouen est près de ma mule dans la rue ; Yang Tsong-ye surveille non loin de moi, parlant aux notables et les écoutant ; Lo est encore près de moi ; Sin et Ken sont partis pour veiller sur les bagages et non sans arrière-pensée de mettre leur vie hors de danger. En ce moment on m'apporte une lettre du mandarin Siao, la circonstance est assez bizarre et prouve qu'il se sent peu en règle. Déjà une demi-heure auparavant, on avait été à son prétoire requérir son aide, il avait fait répondre qu'il sortait en campagne pour affaires, mensonge évident, calculé pour éviter d'intervenir et que sa lettre démasque tout de suite. Je lis sa lettre-., c'est une réponse à celles que je lui ai écrites à la 3" lune avant mon voyage à la capitale, puis à la o"" lune retour de ce voyage, et auxquelles il n'avait pas répondu. Il me dit en substance : « Tancienne affaire de 1878 est heureusement terminée ; le village oii habite Li-cheou a réuni 30 taëls d'indemnité qu'on offre à l'Eglise. Je les ai envoyés il y a quelques jours au grand juge avec la lettre dont voici copie ci-contre et de plus une attestation écrite et officielle comme quoi on ne vous empêchera pas de prêcher votre religion. » Je lis la copie y adjointe à la lettre qu'il dit avoir adressée au grand juge, il y dit la même chose, excuse Li-cheou, ajoute qu'on ne peut exiger plus, car Li-cheou est pauvre. Je sais que tout est faux dans son exposé, car Sen revient de chez Li et il a vu là une fort bonne maison de culture bien montée, 4 chevaux, 70 à 80 chèvres et des projets de cons-

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traction. La réparation qu'on m'offre pour la persécution de 1878 par une indemnité de 30 taëls est ridicule et injurieuse pour nous et nous ne pouvons l'accepter ; ce n'est pas pour moi le moment de le dire, et je devais ne souffler mot de mon intention de ne pas adhérer, mais au contraire, pour leur laisser tous les torts, n'apporter que des paroles de paix et avoir l'air d'adhérer atout. Je ne dis donc rien.

« J'envoyai Lo accompagner mon bagage et me voilà seul dans ma petite chambre de huit pieds de large et de long, assis sur les planches qui m'ont servi de lit ; la porte est ouverte, je suis entouré de figures hideuses de haine et d'yeux furibonds, elles me déplaisent encore moins que les airs solennels et le calme perfide des notables que je vois ordonner, en faisant des signes avec leurs éventails fermés, de démolir la devanture en planches de la chambre où je suis pour qu'on me voie mieux et qu'on me tire de là. Je me lève de moi-même et sors sans mot dire. Pourquoi ne fit-on rien encore, malgré une immense clameur : « Frappez ! tuez » ? Et pourquoi la foule s'ouvret-elle sur mon passage sans me toucher ? Je ne suis pas de petite taille, surtout au milieu d'une foule chinoise et n'ai pas les yeux honteux et timides, surtout quand je prends mon grand air ; dire que le cœur ne me battait pas, ce serait mentir, mais pour l'extérieur, je n'ai pas bronché pçndant toute cette scène et ce fut, je crois, pour beaucoup mon salut dans cette journée du 7 juillet. Je sors donc lentement, la tète droite, en prenant mon air le plus solennel et regardant hautement la foule. On voudrait bien m'expédier, mais visiblement chacun hésite ; il faut que quelqu'un commence et personne ne commence. Je traverse la maison inférieure et leta-tang, me voici au bord de l'avant-cour, je rencontre là Ou, droit, très froid, visiblement complice, les yeux embarrassés sous les miens. Je lui dis un mot pour requérir son aide; pas de réponse, visage de marbre ; il se tient pour sûr que je vais être tué et ne prend pas la peine de cacher beaucoup sa connivence ; sa seule précaution, et ce sera tout à l'heure aussi celle de son supérieur, c'est de ne pas faire de. signe extérieur assez visible ou de dire de mot assez compromettant dont on se servirait plus tard contre lui. Je reprends ma marche lente, traversant l'avant-cour et me dirigeant vers la rue. Au milieu de l'avant-cour, bondée de monde hurlant et menaçant, mais qui ne me touche pas encore, je rencontre le mandarin Siao en habit de cérémonie. Je lui dis un mot, il m'invite d'un geste poli à retourner dans la pagode pour me parler. Je retourne avec lui au ta-tang. Là le mandarin m'explique sous les cris du peuple la conclusion qu'il m'a écrite le matin, et qui est ridicule, pour les raisons que j'ai déjà dites. Je réponds évasivement. Je m'étais placé entre le mandarin Siao et Ou, les tenant tous deux par les habits et

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quelquefois par les bras et même par le milieu du corps pour partager leur inviolabilité. Y eut-il un signe donné? Fut-il donné par lesmandarins ou les notables ? Après deux minutes d'hésitation due à l'arrivée du mandarin, j'entends hurler: « frappez ! » J'empoigne mes deux mandarins et les tient serrés contre moi; la foule se rue et se bous" cule par ondes concentriques vers moi. Heureusement je domine delà tète, et puis je tiens mes deux mandarins bien harponnés de chaque coté ; s'ils pouvaient s'écarter et si surtout j'étais terrassé, mon affaire serait faite en trois minutes, le temps de m'écharper. Je dis et redis à mes deux mandarins qu'ils répondent de moi, ils ne disent pas grand'chose. Nous restons là peut-être une heure. Je vois les notables à deux pas de moi donner à diverses reprises les signaux et môme les ordres, et aussitôt la bousculade de reprendre et tous se ruer sur moi ; on me hurle aux oreilles : « Nous allons te tuer, diable d'Europe ! nous ne voulons pas de ta religion ! nous ne voulons pas de chrétiens par ici ! Nous ne voulons pas que les diables d'Europe viennent prêcher leur religion par ici ! tuons-le ! tuonsle ! » Un coup de poing m'arrive, puis deux, puis une grêle; je fais remarquer au mandarin qu'on me bat en sa présence sans qu'il me protège. Un homme saisit ma natte de cheveux, et me tirant par là, va me terrasser ; me voici presque abattu, si je tombe je suis perdu ; heureusement je puis me retourner, me redresser, ressaisir.les mandarins qui commençaient à m'échapper. Je leur dis que je vais me réfugier au prétoire, à ceci ils me répondent que non, qu'il me faut sortir de la ville, et c'est encore une grande faute de leur part, dont je dois les accuser et qui prouve leur connivence. Je leur dis qu'ils ne peuvent me quitter et doivent me conduire eux-mêmes hors du danger. Le mandarin Siao répond qu'il me fera conduire hors de la ville par ses satellites. Je commence à reprendre ma marche vers la rue ; l'avant-cour est vaste, en la traversant je la parcours du regard, elle est pleine de monde, il y en a jusque sur les murs, les toits, les colonnes, les solives, tout cela menaçant et hurlant, de vraies bêtes féroces, pas un regard de pitié. Je tiens, tout en marchant, mes deux mandarins bien harponnés. Me voici à la porte extérieure, sorti et n'ayant plus qu'un escalier de pierre à descendre pour être dans la rue. Pourquoi m'a-t-on laissé arriver là sans me tuer? Sans doute, grâce à mes deux mandarins, le gros de la foule se trouve ainsi derrière moi dans l'enceinte de la pagode et ne pourra sortir qu'un peu plus lentement, c'est ce qui me sauvera encore. Je descends l'escalier extérieur; la foule, qui voit queje vais lui échapper, se précipite avec de grands cris sur moi et me bouscule avec mes deux mandarins. Le premier est renversé, mais pour mieux le tenir, je l'avais pris à bras le corps et jel'empêche de tomber et de m'échap-

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per. Il y a foule aussi dans la rue, mais moins compacte. Long Tetchouen avait préparé et amené ma mule, je l'aperçois près de l'escalier, j'y traîne mon mandarin, le lâche, enfourche rapidement ma bête et je pars non sans me retourner et apercevoir la foule qui sort à grands flots pour me poursuivre.

« Yang Tsong-ye, que je ne voyais plus et qui n^apas cessé de veiller à distance, étaitresté en arrière étudiant les personnages, recueillant les noms et les documents, contenant aussi un peu la foule, et obligeant les mandarins à faire quelque opposition, du moins en les empêchant d'encourager ouvertement le crime. Au moment où je monte sur ma mule, Yang et Long Te-chouen entendent le mandarin dire à la foule : « Conduisez le prêtre Européen hors de la ville, » mot à deux sens qui veut dire par devant moi : « Tu vois, je te donne du monde pour te défendre, tu n'as rien à dire et ne pourras pas m'accuser » ; et devant la foule : « Chassez-le et tuez-le sur la place du marché. » La foule qui comprend très bien, répond : « Oui, oui », et se lance à mes trousses.

« Me voici dans la rue ; j'avais peu d'individus devant moi et pas des plus hardis, mais ceux qui pendant l'émeute n'avaient pas pu ou pas osé entrer à la pagode ; la foule furieuse est sur mes talons, la grêle de pierres commence ; par malheur la porte de la ville est très loin, et il faut, à un moment, changer de rue et en prendre à droite une autre montante et difficile. J'y arrive et l'enfile, les pierres me tombent sur le dos à discrétion, de grosses pierres et des tuiles. Cette rue passe devant le prétoire, l'idée vient-elle à la foule que je vais m'y réfugier ? ou bien comme c'est mon chemin pour Hin-y fou, at-elle peur que je ne m'échappe ? Un cri part : « Arrêtez-le, faites le retourner, conduisons-le au tchang-pa pour le tuer là. » Il y a sur le pas des portes des habitants relativement paisibles qui n'avaient pas pris part à l'émeute, je leur criais : « Barrez-leur la rue derrière moi et persuadez-leur de ne pas me suivre ! » Les uns be détournent froidement ; les autres me regardent avec un étonnement glacial et antipathique ; d'autres rient ; d'autres me jettent des pierres, de la terre. J'avais la figure en sang, ayant reçu au front plusieurs morceaux de tuiles dont je porte encore la trace, mon épaule droite était fortement contusionnée. Un furieux attrappe ma mule par la bride et me fait retourner sur mes pas jusqu'à l'autre rue, il me sépare de Long Te-chouen et me ramène dans la foule. J'eus bien la pensée, au moment où il saisissait ma mule, de me débarrasser de lui en lui cinglant le visage avec ma solide baguette de bambou, mais je m'abstins et fis bien, car un autre m'aurait repris et ce seul coup aurait exalté encore la fureur et aussi donné prise aux accusations des païens. On pousse par l'autre rue qui est plus large, vers le

KOUY-TCUÉOU 12

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marché ; je puis prendre le trot, mais la distance est longue, j'avais encore perdu Long Te-chouen et me trouvais courant seul je ne sais/ où, et surtout ignorant si je rencontrerais une issue. J'aperçois la porte du marché ; voilà donc pensais-je, oii je vais mourir. Je ne m'en sentais pas pressé du tout ; sur ma mule je suis trop en vue de la foule immense qui me poursuit, trop exposé aux pierres, je saute à terre et vois un gi)uj;it qui saisit ma mule et se sauve avec elle vers le marché ; j^avise une porte de cour ouverte et m^y précipite pour essayer de m'échapper par quelque jardin de derrière : il y avait des femmes et quelques enfants dans la cour, j^ai beau leur dire: « Ne craignez pas », toutes se mettent à hurler de peur ; du reste la foule me saisit, m'arrache de la porte et me rejette dans la rue pour me pousser au marché ; j'avise une autre porte de jardin avec haie, on me saisit encore ; je me cramponne au mur, la terre me tombe dans les mains. A ce moment, j'étais assommé de pierres, littéralement ; la foule m'entoure encore, on me saisit de nouveau par la natte et à quatre ou cinq reprises je suis renversé à terre, mais me relève heureusement toujours, Vais-je mourir là? Je lis nion acte de contrition, j'avoue que jusque-là je n'y avais pas pensé. Mon tourment, c'est que par malheur, grâce à la fatigue de la veille et aux scènes du matin, j'étais en retard de mon bréviaire et n'avais pas encore fait ma méditation. Ah ! je me souviendrai de ce saint Norbert, office remis que nous disions ce jour-là ! — Analysant, après coup, mes impressions du moment, je ris encore en voyant une femme qui, courant devant moi, fit un faux pas et s'étale à plat ventre, la figure dans un de ces ruisseaux affreux, infects et multicolores qui sillonnent les rues chinoises. Je revois dans mon souvenir un petit garçon de 8 ou 9 ans, assez propret, beau et presque sympathique de figure, ayant une pierre dans chaque main pour me battre, parce qu'on lui a dit que je suis un diable d'Europe venu pour arracher les yeux et le cœur des enfants, etc ; je le vois dans un de mes moments d'arrêt, arrêté lui-môme devant moi comme stupéfait, mais ne lâchant pas ses pierres ; pauvre petit ! Je fais une autre remarque, toujours par souvenir : les coups que j'ai reçus n'étaient pas doux et je les sens encore, mais durant la scène je n'en ai éprouvé aucune douleur physique ; la cause naturelle c'est sans doute la préoccupation considérable, Tanxiété oii j'étais, et cela est peut-être pour quelque chose dans la facilité avec laquelle on subit le martyre ; je crois qu'on m'aurait tué sans que je sentisse énormément de douleur. « Au marché », crie-t-on, et me voici encore poussé par la foule, mais une angoisse plus pénible s'ajoute aux autres ; on commence à me déshabiller. Je me souvins de M. Mullor qu'on trouva lout nu, jeté hors de la ville, après sa mort, et je crus qu'on allait me faire

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aussi subir cette peine ; on arrache mes habits pour aller plus vite; mon bréviaire tombe à terre, je puis encore le ramasser et le cacher vite dans ma manche. Heureusement on s'arrête à ma robe à moitié ôtée et je puis la rajuster tout en avançant. Je sors de la ville, arrivant au marché je mesure de l'œil l'espace où je vais donner le spectacle de ma mort, les cris de la foule ne me permettent pas d'en douter. Tout à coup j'aperçois Long Te-chouen, qui a repris ma mule, et la tient à une extrémité de la place près du rempart oii est ma route ; la foule débouche sur la place, mais elle est encore peu nombreuse près de moi, je reçois des pierres de dessus le mur de la ville et je vois Yang Tsong-ye qui, devant la porte de la ville^ harangue les gens, les contient un instant, fait son possible et retarde assez la masse du peuple pour me permettre de prendre une résolution. Cet homme m'a certainement sauvé la vie plusieurs fois par son adresse et son activité. Jai de grandes jambes, en quelques secondes, me voici près de ma mule, je l'enfourche et pars au galop ; je rejoins ma vraie route, la foule court un instant après moi, hurle encore et lance des pierres qui ne m'atteignent plus ; je suis sauvé. La dernière circonstance qui m'a sauvé c'est une hésitation de la foule, une fois sur la place du marché, hésitation qui m'a permis d'échapper et que je m'explique elle-même par deux raisons : l'adresse et l'éloquence de Yang Tsong-ye, puis Tabsence des notables dont les signaux manquent au peuple pour l'encourager. Dans la pagode et dans la ville, les notables ont hésité parce qu'il était compromettant pour eux de me faire tuer là ; leur désir était que le peuple, personnage insaisissable, pût seul paraître coupable et eût l'air de leur forcer la main dans la ville même ; on se chargeait de m'exécuter seul hors de la ville. Hors de Pou-gan, le peuple, n'ayant plus là ses notables pour lui faire signe et l'exciter, hésite un instant à son tour ; cinq minutes plus tard la foule se massait de nouveau, s'encourageait d'elle-même et j'y passais. A deux lieues delà ville, je retrouvai mon monde au complet avec mon bagage, je constate la, disparition de quelques effets : vêtement, couverture, etc., qu'on avait pris sur ma mule, et nous revenons coucher à Tchen-tong. Il paraît que mandarin et notables attendaient impatiemment à la pagode la nouvelle de ma mort ; quand il me sut échappé, le mandarin eut peur d'être accusé par moi, et m'envoya d'abord trois satellites soidisant pour me conduire et me protéger, il était temps ! ils ont dû partir longtemps après moi, car ils arrivèrent au milieu de la nuit ; ils m'apportèrent les politesses et protestations du mandarin. Plus tard encore dans la nuit, il m'envoya deux autres satellites me rapporter ma couverture en loques et demander si on m'avait volé quelque chose ; je ne me montrai pas, étant déjà couché et souffrant de mes

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blessures peu graves, du reste. Mes gens commençaient à répondre des mensonges, j'en appelai un près de mon lit et lui défendis toute fausseté ; je prescrivis de se renfermer dans cette réponse : « Le prêtre Européen est souffrant et ne peut vous voir, faites ses salutations à votre mandarin, nous verrons à Hin-y fou quels effets nous manquent. » Pour le reste^ ordre de répondre évasivement, mais sans mensonge. Ce voyage et ces scènes ont fait comprendre, surtout à Yang Tsong-ye, nouveau chrétien, que notre religion exige la correction intérieure de la conscience, car les premiers jours, me voyant refuser d'user du mensonge, il disait : « Le Père ne comprend pas les usages de ce pays-ci. » Quand il me vit, au retour, sérieusement battu, mais refusant toujours de mentir pour aggraver le crime des païens, quand je lui eus dit quatre ou cinq fois et même en me fâchant : « Ce n'est pas que je ne comprenne pas vps usages, c'est toi qui ne comprends pas la loi de Dieu, canna conscience et notre religion ne peuvent accepter de se servir du mensonge. » Quand il eut compris cela, je l'entendis dire aux autres : « Les Pères ont le cœur droit et le christianisme est une religion de conscience. » Cet hommage rendu à notre foi, je l'ai déjà entendu dans bien des bouches ; s'il n'est pas nécessaire pour assurer ma foi, il est toujours utile pour me consoler, me rendre fier d'être chrétien et réveiller en moi les saintes joies d'appartenir à la France catholique et à l'Eglise, et non pas à la Chine païenne et menteuse.

« Je rentrai à Sin-tchen le samedi 9 juillet au soir, passai dans la famille Houang à Long-keou le dimanche 10 ; de là j'écrivis à Monseigneur toute l'affaire et envoyai de suite Long Te-chouen porter ma lettre.

« A mon retour de Pou-gan, le dernier jour nous rencontrâmes sur la route un païen nommé Gao, depuis la première persécution de 1878 ami de Sin Yao-se et bien disposé ; c'est un marchand de toile, il demeure à Pou-gan, il me fournit les noms des notables les plus coupables, ce sont : Tsao Tong-chan, Ou-lou, Ouang Se-fou. Je revins à Hin-y fou, lundi 11, amenant avec moi Yang Tsong-ye pour tenir conseil et Benoît. Ici j'ai fait écrire à Monseigneur une pièce chinoise racontant les faits et demandant justice. »

Cette affaire fut portée par Lions au gouverneur du Kouy-tcheou, Tsin You-yn, qui rappella le sous-préfet de Pou-gan. La peine n'était pas très grave puisque le mandarin n'avait plus que deux mois avant l'expiration de sa charge ; mais c'était un désaveu. Tsin publia ensuite un édit de pacification qui ne fut affiché à peu près nulle part ; enfin il envoya à Pou-gan un commissaire qui ne s'occupa ni de saisir ni de punir les coupables.

Par une lettre du 10 octobre 1881,* Lions donna connaissance de

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DIFFICULTES IT PROCES

ces faits au ministre de France, Bourée * ; celui-ci adressa, le 10 février 1882, au Tsong-li yamen une plainte sur la conduite générale des autorités du Kouy-tcheou envers les missionnaires et envers les chrétiens. La leçon bien méritée était donnée de main de maître* :

Comme j'ai déjà eu maintes fois l'occasion de le représentera V. V. E. E., le mauvais vouloir systématique ou la négligence des autorités locales sont, dans l'immense majorité des cas, l'unique origine des difficultés auxquelles nos missionnaires se trouvent trop souvent mêlés, quel que soit leur désir d'éviter les procès et les complications. Je suis, dans la plupart des questions de ce genre, frappé de l'ignorance oii se trouvent les fonctionnaires impériaux qui raisonnent, pensent et agissent en dehors de tout ce qui a été convenu, réglé, affirmé par les traités, promis par le gouvernement de leur pays et édicté dans les formes les plus légales comme les plus solennelles. L'affaire de Pou-gan tin pourrait être citée à l'appui de ce que j'avance et fournit un frappant exemple des conséquences fâcheuses ou déplorables auxquelles conduit une pareille manière de faire.

Je puis assurer à V. V. E. E., qu'en France le Gouvernement ne tolérerait jamais de la part de ses agents de pareils écarts, et la conséquence en est que les sujets chinois, si humble que soit leur condition, sont toujours assurés de rencontrer dans les territoires placés sous le régime de nos lois, la protection la plus bienveillante, la justice la plus prompte comme la plus impartiale. 11 en serait de même pour les missionnaires en Chine si les engagements consignés dans les traités étaient fidèlement observés. Mais nos réclamations incessantes témoignent du peu de souci que prennent de ces traités ceux-là même qui ont pour premier devoir de les faire appliquer. Il semble, d'autre part, qu'au lieu de s'émousser avec le temps les préjugés hostiles aux étrangers ne fassent que s'envenimer dans l'esprit de certains fonctionnaires impériaux. Ceux-là, méconnaissant l'esprit de leur temps et cette loi suprême d attraction universelle qui tend à rapprocher les peuples d'origines diverses, et à confondre leurs intérêts particuliers dans les intérêts généraux de l'humanité, croient enCore à la vertu de la politique d'exclusion, hostile à tout ce qui vient du dehors, et voudraient ramener la Chine au point où elle en était il y a vingt ans. Mais on ne refait pas le passé, et l'on tenterait en vain de changer le courant des fleuves pour les faire remonter à leur source. Ces funestes conseillers, s'ils étaient écoutés, conduiraient leur pays à sa ruine. Les autorités du Kouy-tcheou semblent, entre toutes, appartenir à leur secte. Mais le gouvernement impérial a répudié pour son compte ces funestes erreurs. Je ne saurais donc trop insister auprès de V. V. E. E., pour qu'elles donnent tous les caractères de netteté et de fermeté désirables aux instructions qu'elles leur adresseront, pour prévenir des excès de zèle qui constitueraient des infractions coupables à la loi des traités, ce qui établirait aux yeux du monde un triste contraste entre le traitement qu'ont à subir les étrangers en Chine et les procédés dont sont l'objet tous les sujets de l'Empereur, lorsqu'ils se rendent dans les pays de l'Occident.

' A. M.-E., vol. 549°, p. 23.

^ Détails biographiques sur Bourée, voir Hist. de la mis. du Thibet, vol. II p. 164,

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DIFFICULTES ET PROCES

A cette lettre, le Yamen répondit le 15 février suivant* :

De Kouang-siu, 7^ année, le 27 de la 12^ lune.

Notre Yamen va envoyer des instructions au gouverneur du Kouy-tcheou, lui prescrivant de faire procéder immédiatement à une enquête sur les faits que Votre Excellence nous a signalés, et de donner des ordres sévères aux autorités locales, pour qu'elles citent devant elles et interrogent avec impartialité toutes les personnes mêlées à cette affaire qui devra recevoir une prompte et juste solution. Nous recommandons en même temps à ce haut fonctionnaire qu'il nous adresse sur cette affaire un rapport détaillé.

A la fin du mois de mars, le gouvernement chinois reçut les renseignements demandés sous la forme d'un rapport fantaisiste envoyé par les autorités du Kouy-tcheou ; il s'empressa de les transmettre à notre Légation.

Voici la partie importante de cette pièce où les faits sont dénaturés à plaisir, mais dont la conclusion qui prescrit des mesures pour le règlement de l'affaire et annonce la punition de quelques coupables dément les prémisses et prouve que le gouvernement chinois croyait peu aux explications qu'il donnait^ :

M. Aubry est aller demeurer dans la pagode Siu-tchen-tsiun '\ Le lendemain de son arrivée se trouvant être un jour de foire, les gens de la campagne vinrent en foule pour le voir, ce qui donna lieu à des désordres. Les autorités revinrent en toute hâte pour calmer l'effervescence ; elles offrirent aussitôt protection au missionnaire pour le faire sortir de la ville, et ce dernier retourna à Hin-y. Tous les bagages et objets qu'il avait laissés derrière lui lui furent rendus. On ne Ta pas frappé et ses vêtements ne lui furent pas arrachés. Quant à sa blessure à la tête, elle provient de ce que, dans sa précipitation, il se heurta lui-même contre un objet quelconque.

La place d'exécution dont il est fait mention n'est autre chose que le champ de manœuvres pour les exercices militaires dépendant du camp. C'était la route que le missionnaire devait forcément suivre pour sortir de la ville. Du reste, le fonctionnaire inférieur de Pou-gan tin a certainement manqué à son devoir, car il s'est montré incapable d'assurer par avance protection au missionnaire et a laissé ainsi se produire des désordres. Le gouverneur a donc prescrit au trésorier de la province de lui retirer ce poste et de déléguer à sa place Yen Tsin-li, préfet en expectative. De plus, Hien To-kia, sous-préfet en expectative, a été chargé de l'assister dans le règlement de cette affaire.

Nous avons reçu un rapport de ces fonctionnaires. Ils nous font savoir que Yang Lao-ta, Ouang Lao-tchang et autres ont déjà été très sérieusement bâtonnés et ont été mis à la cangue pour que cela puisse servir d'exemple et prévenir le retour de pareils désordres. Nous apprenons que

* A. M.-E., Tol. 549°, p. 31.

2 A. M.-E., vol. 549°, p. 11. 31 mars 1882.

' C'est un autre nom de la pagode qu'Àubry appelle Cheou-fou-se.

DIFFICULTÉS ET PROCÈS

leTcheou* Yong-si s"est échappé dus mains de la police et qu'une date a été fixée à cette dernière pour le retrouver. II aura le même sort que les autres coupables*.

Les punitions dont avaient été frappés Yang et Ouang étaient plus légères que les mandarins ne le faisaient entendre, et les indemnités accordées aux familles des victimes ne représentaient que de fort loin les pertes éprouvées. Bourée, déjà préoccupé par la question du Tonkinqui pointait à l'horizon ne voulut pas, sans doute, compliquer par des réclamations ayant une couleur religieuse les importantes négociations qu'il poursuivait et, le 4 avril 1882, il écrivit à Lions en se montrant satisfait des mesures prises et en engageant le Vicaire apostolique à la prudence et à la modération^ :

Si j'en crois les termes delà communication qui vient de me parvenir, le Trésorier provincial aurait été chargé de procéder au changement du fonctionnaire intérimaire de Pou-gan tin qui, faute d'assurer aux missionnaires la protection qu'il leur devait, avait encouru un blâme sévère ; Yen Tsin-li, préfet en expectative, aurait été désigné pour le remplacer.

Yang Lao-ta, Oang Lao-tchang et autres coupables auraient été « sérieusement bâtonnés » et mis à la cangue pour servir d'exemple à ceux qui seraient tentés de les inaiter.

Tchen Yong-si serait activement recherché et on se réserve de le punir dès qu'il aura été arrêté.

J'ai tout lieu d'espérer, Monseigneur, que les mesures, prises ainsi par le gouverneur du Kouy-tcheou, suffiront pour effacer toute trace des violences passées, en produisant parmi 'es populations une intimidation salutaire qui préviendra le reuouvellement de semblables excès. C'est là, ce me semble, le point essentiel, et je suis d'avis qu'il serait sage et politique de ne pas discuter davantage et de se contenter du résultat obtenu.

En nous montrant. plus exigeants, je craindrais que nous ne vinssions à dépasser le but et à exposer nos missions du Kouy-tcheou à s'aliéner davantage encore l'esprit des autorités, comme celui de la population païenne qui s'est montrée jusqu'ici rebelle à leur enseignement.

Ces espérances ne s'étaient pas réalisées, car, lo l'"'" janvier 1882, Aiibry écrivait : « Tout est perdu au Tse-hen ; la persécution recommence plus violente que jamais : belles protestations, politesse, apparence de légalité, calomnies infâmes, affectation de nous réduire par les vexations, rien n'est oublié. Quelle ressemblance avec la persécution légale qui se poursuit en France ! J'ai du moins la consolation de voir mes chrétiens inébranlables. L'un d'eux, battu au sang,

* Cette pièce porte le nom de Tcheou, tandis que la suivante porte Tchen.

^ Le Tsong-li yamen parlait ensuite de la punition infligée aux coupables de 1878 (affaire de Lo-ping-kia, que nous avons relatée précédemment). ^ A. M.-E., vol. 549°, p. 15.

* A. M.-E., vol. 5490, p. 35.

DIFFICULTÉS ET PROCES

dépouillé de son patrimoine, a fait cette belle réponse au mandarin, j'en pleure de joie dans ma peine ^ : « Vous pouvez prendre mes biens, je n'apostasierai pas. Déjà Pen m'a estropié la main, voyez! je n'ai, pas apostasie. J'ai un dos, c'est pour le frapper ; un cou, pour le lier; des mains pour les garrotter; des pieds, pour les mettre au ceps; je ne veux plus de mon corps ! »

Après les chrétiens du Tsen-hen, ceux de Hin-y fou eurent leur tour : (( On a commencé, écrit Aubry^, par battre à mort près de ma porte, un jeune homme parce qu'il est chrétien. Il est extrémisé. Son beau-père a porté plainte au prétoire et a reçu 200 coups de rotin pour réponse. Hier même, une païenne, poussée parles persécuteurs, s'est empoisonnée dans ma pharmacie pour me créer un gros embarras. »

A Pou-gan, les esprits étaient toujours fort excités, et Roux n'exagérait pas en écrivant à son évoque, le 20 décembre 1882^ :

« J'ai reçu deux courriers de Pou-gan, venus tout exprès pour m'annoncer que le fameux persécuteur Li avait fait secrètement le complot d'exterminer tous les néophytes du pays!!! Quoique ce complot soit secret et qu'il y ait peine de mort portée contre les païens qui en avertiraient les chrétiens, il s'est trouvé deux ou trois païens (parents des néophytes), qui ont osé leur découvrir ce complot, dont l'exécution serait prochaine. J'ai voulu faire l'incrédule devant les courriers, ceux-ci m'ont alors assuré qu'il y avait un danger imminent, et cela sur la foi de leurs parents, révélateurs du secret. »

Nous verrons bientôt les conséquences de ces excitations ; des faits se produiront, véritables actes de persécution, qui auront sur la vie de toute la mission du Kouy-tcheou une néfaste influence.

1 Vie de J.-B. Aubry. etc. p. 341.

2 Vie de J.-B. Aubry. etc. p. 342.

3 A M.-E., vol. 549, p. 453.

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