‹ Histoire des missions de Chine [microform] (volume 2)Chapitre 18 sur 62 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DESTRUCTION DE LA PAROISSE DE TSEN-Y. — PILLAGE

DES STATIONS DU NORD

La guerro du Tonkin et le commencement des troubles. — Edit impérial. Troubles et pillages à Tsen-y, Su-yang, Tong-tse, etc. — Fuite de Chaffanjon. Résumé des attentats et évaluation des pertes.

L'expédition française au Tonkin commencée par Garnier en 187-S, recommencée par Rivière en 1882, continuée en 1883, 1884, 188o par une succession de soldats, de marins, de diplomates, la part qu'y prit la Chine à partir de l'année 1883 excitèrent les esprits dans toutes les provinces de l'Empire. Le Kouy-tcheou n'y échappa point; et comme en Chine les excitations, de quelque nature qu'elles soient, réveillent et groupent les ambitieux, les voleurs, les pirates, les gens sans aveu, heureux de trouver une occasion pour se jeter sur les populations paisibles, des troubles éclatèrent au mois de janvier 1884 dans la préfecture de Tsen-y. Rodinier, toujours optimiste, après avoir eu de la peine à y croire, fut bien forcé de se rendre à l'évidence. (( Les rebelles, écrivait-il, le 10 février 1884, ont débuté près de Toanki-choui, ils ont un roi qu'ils appellent Tchou Hong-tsan. Ce qu'il y a déplus curieux, c'est la panique incroyable qui s'est emparée des campagnes du Lan-hiang, surtout autour de Toan-ki-choui et Longpie ; ils ont littéralement évacué le pays pour se réfugier dans les villes. C'est à n'y pas croire.

« La ville de Tsen-y est aussi toute en émoi ; on parle de fermer les portes ; on annonce une attaque pour aujourd'hui ou demain. Finalement, personne ne peut dire au juste oii sr>nt les rebelles et quel est leur nombre.

DESTRUCTION DE LA PAROISSE DE TSEN-Y

« Ce n'est pas qu'à Tseïi-y qu'il y a des rebelles ; Ou-tchoan, Tchen-gan, Mei-tan ont aussi leur commencement de rébellion en ce moment même. »

Ces troubles affectèrent rapidement une allure anticatholique, et il paraît bien d'après les missionnaires et l'évêque que les autorités furent les auteurs de ces dispositions hostiles facilement excitables à cause de la guerre. « Le but poursuivi, écrit Lions\ fut de se débarrasser de notre sainte religion ; voilà pourquoi on parle de nous renvoyer. Une fois débarrassés des missionnaires les autorités chinoises espéraient faire apostasier plus facilement les chrétiens.» Des affidés des mandarins hostiles, on disait môme ceux du gouverneur du Kouy-tcheou, stimulaient la cupidité du peuple. « Quand les prêtres étrangers seront partis, répétaient-ils un peu partout, la religion du Seigneur du ciel disparaîtra, et vous pourrez vous partager les biens que TEglise possède. '•> Naturellement le peuple avait cru ces dires, les ambitieux se voyaient déjà riches et les pillards heureux.

Au mois de mai 1884, le gouverneur transmit à ses subordonnés un ordre de Pékin qui prescrivait de relever le nom de tous les missionnaires '. Le sous-préfet de Tseri-y, Tchao, vint dans les premiers jours de juin voir Bodinierchez qui se trouvaient Jouishomme, Desvoivres et Terrât ; il leur parla de cet ordre et demanda les noms des missionnaires de la ville.

Bodinier répondit qu'il était tout seul d'office, mais que souvent d'autres prêtres venaient passer quelques jours à Tsen-y : le reste de la conversation fut banale. « Après- cette entrevue, le P. Bodinier nous dit : « Cette lettre ne doit pas être en notre faveur, Tchao n'a pas voulu répondre directement... Si je pouvais la faire copier, "voir un peu ce qu'elle ordonne: sitôt dit, sitôt en action ; il envoie Ouen Sanho demander au secrétaire du préfet Yu^ si on pouvait copier cette lettre. Le secrétaire familier avec Ouen dit qu'il n'y avait pas de difficulté : « Je vais te la chercher », dit-il ; et il alla la demander au préfet disant que le missionnaire Po désirait la voir. Voilà le préfet Yu furieux : « Qui est-ce qui a dit au P^^ se-to qu'il y avait cet ordre, c'est cet imbécile de Tchao... et il fait appeler Tchao et le tance vertement. Ouen San-ho revient tout penaud : « Père, dit-il, Yu-fou a disputé le sous-préfet à cause de son indiscrétion ». — Une heure plus tard, nouvelle visite de Tchao, qui nous expliquait n'avoir pas dit un mot de l'ordre impérial, mais de toute autre chose que nous n'avions pas comprise. »

Le 27 août 188i, l'empereur publia un édit dans lequel il narrait, à

' A. M.-E., vol. 549, p. 600, M. Bodinier à M. Gréa.

'A. M.-E., vol. 549', p. 1083. Journal de M. Jouishomme.

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DESTHUCTION DE LA PAROlSSSE DE TSEN-Y

la manière chinoise, riiisloriqiie des difficultés de son gouvernement avec la France, au sujet du ïonkin, celui des principaux faits de guerre jusqu'à l'attaque de Ke-loung; il promettait des récompenses aux braves qui combattraient les ennemis de la Chine et menaçaient de punitions les lâches qui s'enfuiraient.

Les trois derniers articles de cet édit prescrivaient de protéger les Européens et de ne pas exciter de troubles ; comme ils ont un rapport plus direct avec l'histoire de la mission, nous les citons^ :

Quant aux marchandises appartenant aux nations étrangères qui ont des traités avec la Chine depuis longtemps et n'ont aucun différend avec nous, certainement il ne serait pas juste de rompre l'amitié et la bonne harmonie à cause de la guerre avec la France. Que les gouverneurs des provinces recommandent instamment aux autorités locales et aux officiers militaires de continuer à protéger les marchands et les autres personnes de toutes les nations.

Que la même protection soit aussi assurée aux magistrats, aux marchands, aux missionnaires et autres personnes de la nation française, qui désirent rester dans le pays et continuer tranquillement leurs occupations. Mais s'il en est qui se mêlent des affaires de guerre, dès que le fuit sera découvert, qu'ils soient réprimés et punis, conformément au droit des gens. Que les gouverneurs des provinces communiquent nos instructions aux soldats et à tout le peuple.

Exciter du trouble, sous n'importe quel prétexte, serait enfreindre volontairement nos ordonnances et susciter à tort des embarras. Nos fidèles sujets, soldats ou autres, ne commettront pas cette faute. Si parfois des bandes de brigands étaient signalées, il faudrait les saisir et les décapiter sans leur faire la moindre grâce. Chacun doit seconder l'extrême désir qu'a la cour impériale de tout protéger et de tout sauvegarder. Que ce décret soit promulgué partout. Respect à cet ordre.

Cet édit fut connu au Kouy-tcheou vers la fin de septembre, et, le 26 de ce mois, le préfet de Tsen-y en envoya un exemplaire à Bodinier en lui faisant dire « qu'il ne publiera pas l'édit avant un mois et qu'il le fera alors inviter pour convenir ensemble de la rédaction » , Et l'excellent et confiant Bodinier ajoute- : « C'est un bien brave homme que ce préfet ; je regarde comme une providence de l'avoir ici dans les circonstances actuelles. Le sous-préfet aussi est tout ce qu'on peut désirer de mieux. Aussi, j'espère passer heureusement cette crise de la guerre. »

Le lendemain, Tédit était affiché dans Tsen-y et le missionnaire qui commençait à voir ses espérances détruites écrivait ^ : « La foule s'amasse devant cette pièce et en fait les commentaires les plus mal-

^ Docameiits etc., p. 273.

* A, M.-E., vol. 549, p. 684. M. Bodinier à INI. Gréa, Tsen-y, 27 septembre 1884.

3 A. M.-E., vol. 549, p. 709. LeUre à Mgr Lions, 4 octobre 1884.

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l>ILLA('.E DES STATIONS DU NOKD

veillants. Puis on entre à l'église en grand nombre ; bientôt ces visiteurs, polis d'abord, puis hardis, deviennent insolents. Ils disent que c'est un édit de proscription pour la religion ; que les Français ont tué tant de Chinois au Tonkin que l'empereur ne veut plus, dans son empire, de missionnaires, ni de chrétiens qui sont les amis des Fran('ais. Heureusement, les mandarins, avertis^ accourent dissiper cette émeute ; ils disposent des soldats pour garder l'église : ce ne sont que cris et menaces toute la nuit. Enfin le jour ramène la lumière et la sécurité.

« Le soir du 28 septembre, le sous-préfet ayant battu des gens pour dissiper le rassemblement, est blâmé par le préfet; aussi il ordonne que les soldats qui gardent le presbytère soient sans armes. De plus, il est défendu de saisir aucun des émeutiers.

« Naturellement le lendemain lundi, vers le soir, l'émeute recommence ; on réussit cependant à se garer et à passer la nuit tranquille.

« Le mardi, dès que le soir arrive, une foule énorme se porte aux abords du presbytère^ c'est à ne pas pouvoir circuler dans la rue. Les mandarins viennent pour calmer l'émeute, sauf le préfet. Ils semblent y réussir et me quittent vers minuit.

« A peine une demi-heure après, les païens assaillants forcent la porte d'entrée, armés de bâtons, de lances, de couteaux. En quelques minutes, les portes et les fenêtres volent en éclats. Je ne vois aucun soldat faire son devoir.

« Au jour tout était fini ; il ne restait plus que la maison debout: argent, sapèques, mobilier, tout avait disparu. Les émeutiers essaient ensuite de mettre le feu à l'église ; ils ne réussissent qu'à brûler une maison de Lorphelinat.

« J'étais à l'église avec M. Bouchard, celui-ci se cache dans une maison voisine, et moi je réussis à gagner le prétoire. »

Cette scène de pillage eut lieu dans la nuit du 30 septembre au !'='■ octobre 1884' ; au préfet Yu et au mandarin militaire Sie qui en parurent grandement responsables, il faut ajouter un des notables de Tsen-y, Kien Pe-chang, dont l'oncle, demeuré impuni, avait été le principal auteur de la persécution de 1869 -.

^ Le jour même du pillage, un ministre protestant, nommé en chinois Pa, arrivait à Tsen-y avec sa femme, juste le jour du pillage ; ils en repartirent immédiatement, mais entre Tsen-y et Tong-tse ils furent attaqués trois fois, à Se-tchou-tchan, à Pan-kiao, et à Hong-hoa-yuen; on leur enleva leur argent, leurs bagages et on ne leur laissa qu'une partie des vêtements qu'ils portaient.

Dans le prétoire, les missionnaires reçurent la visite du ministre protestant David Thompson, un écossais peu lettré, au langage très piéliste, qui venait remplacer le ministre Pa.

^ A. M.-E., vol. Sig-i, p. 139. M^'- Lions à la Légation de France, 20 août 1886.

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DESTRUCTION DE LA PAROISSE DE TSEN-Y

Le lendemain, Bouchard, dont les mandarins avaient connu la retraite, fut oblig'o de se rendre comme Bodinier au prétoire du général, un ancien ami de Faurie. Le préfet voulut s'opposer à la réunion (les Jeux missionnaires, mais ceux-ci insistèrent avec tant de force qu'il céda.

Leur position était assez attristante: « Nous n'avons rien pu sauver si ce n'est les habits que nous avons sur le corps, écrivait Bodinier'. Argent, mobilier, provisions, tout a disparu. J'ai eu tort de croire à la bonne volonté des mandarins en cette affaire. Ils ont pu en avoir autrefois, mais tout a tourné du blanc au noir depuis la guerre et les ordres secrets venus de Pékin. Nous sommes bien logés, fort au la \.:3, et pas trop mal nourris. Le général Sie, notre hôte, est un vieux brave du Kouy-tcheou, qui a fait toutes ses campagnes autour de la capitale depuis le temps de Tchao-san. Très poli, très complaisant, et avec cela une réputation terrible, ce qui empêche le peuple de Tsen-y de venir faire du bruit con.tre nous. Personne n'ose s'y frotter. C'est providentiel, sans cela nous en verrions encore de rudes. »

Les deux missionnaires eurent bientôt un compagnon de captivité, le prêtre Li, qui avait été arrêté et pillé à 15 li de Tsen-y, à Tchangtchouang-pou. Bodinier le fit demeurer avec lui. « C'était, dit-il", un bon compagnon de captivité, me rendant tous les jours des services bien précieux. »

Le sort des vierges Ouang, Yang et Chen, chargées de l'orphelinat, préoccupait les missionnaires, surtout celui de la plus jeune, Chen, et ce n'était pas sans motifs. « Pendant^ le pillage de l'église, elles furent grossièrement insultées. Il y aurait eu pire encore sans le dévouement de deux chrétiens, qui restent avec elles pour les protéger et reçoivent des coups sans lâcher le poste.

« Le préfet les envoya à l'hospice païen (Yang-yeou-tang) avec cinq ou six filles et autant de garçons de l'école, en pension à Tseny, que leurs parents n'avaient pas eu le temps de venir chercher.

(( Quant aux autres filles de l'orphelinat, les prétoires de Tsen-y se les disputent pour en faire des servantes; il n'y a pas de prétoires ofi il n'y en ait, même chez notre hôte qui en a quatre pour sa part. Les notables aussi en ont Un bon nombre : la famille Kien entre autres en a trois. Plusieurs sont vendues et revendues.

« Le lendemain du pillage, le préfet publie un édit déclarant que le feu avait pris à l'église et au presbytère, que des malfaiteurs

' A. M.-E., vol. 549, p. 672. Lettre à Lions, 12 octobre 1884. - A M.-E., vol. 549, p. 707. Lettre à Lions, 4 octobre 1884.

l'ILI.Ar.E DES STATIONS DU NORD

avaient pillé pendant qu'on essayait d'éteindre l'incendie. Deux jours plus tard, il lance un nouvel édit annonçant la confiscation des propriétés de la mission. Puis il fait réparer Tenclos alin d'empêcher la destruction de ce qui reste.

Avec l'établissement de Tsen-y et son grand orphelinat, furent pillés cinq ou six oratoires du district ; les 34 stations chrétiennes, les 1800 baptisés et les 1 000 néophytes furent profondément troublés.

Dans la nuit du 1"'' octobre qui avait vu l'incendie et le pillage de Tsen-y, la station de Su-yang, dont le sous-préfet se nommait Tchang, subit les mêmes malheurs. Le presbytère fut attaqué brusquement. Jouishomme, surpris au milieu de son sommeil, n'eut que le temps de se réfugier à demi-vêtu sur la toiture, et de là il assista à la destruction de son oratoire et au pillage de sa maison.

La destruction suivit le pillage, il ne resta pas une colonne debout. Les satellites étaient de la partie et ne se montraient pas les moins actifs ; à l'aurore, le missionnaire put se rendre au prétoire, après avoir été dépouillé de presque tous ses vêtements.

Il y fut à peine en sûreté, car ce jour-là et les jours suivants les émeutiers se réunirent pour demander sa tête. Plusieurs familles chrétiennes de la ville furent pillées ; dans la demeure de Hia-kai, encore debout, mais sans mobilier, sans portes ni fenêtres, on installa un bonze. Le sous-préfet de Su-yang, comme le préfet de Tsen-y. publia que le feu avait pris à l'église.

Les principales stations eurent le sort de Su-yang : Pou-laotchang fut pillé, Ouang-tsao-pa, Tchen-gan et leurs pharmacies également.

Le 2 octobre, Tong-tse, résidence de Ronat, fut pillé à son tour; et, comme ceux de Tsen-y et de Su-yang, le missionnaire se réfugia au prétoire pendant que les loO orphelins étaient les uns volés, les autres recueillis chez de bons chrétiens. Le sous-préfet Tin, dans un édit publié le lendemain, affirma que du presbytère on avait tiré sur la foule, ce qui était absolument faux. Le mandarin militaire Sie-ou parut être le principal auteur des troubles.

L'établissement de Jen-hoai bien fut totalement détruit. Terrât, qui était chargé de ce poste, arrivait de faire l'administration de quelques chrétientés et se rendait à Eul-lang-pa, sa station principale, ne se doutant de rien. « C'était juste la veille du jour où les païens pillaient et saccageaient son oratoire : un peu plus et il tombait en pleine bagarre. La Providence permit qu'il fût averti du danger quelques lieues avant d'arriver ; il gagna en toute hài« la station de Gai-tchai. »

Chaffanjon, qui était à Mei-tan, fut prévenu de la situation, et, sur le conseil de ses chrétiens, il se réfu2:ia dans la montao:ne. Le lende-

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DESTRICTION DE LA PAROISSE DE TSEN-Y

maiçi, en une heure, l'oratoire et le presbvtère qu'il avait quittés furent détruits. « Trois fois, raconte le missionnaire \ mes néophytes allèrent avertir le mandarin. Mais il avait donné des ordres, ils ne purent parvenir jusqu'à lui. A la troisième requête cependant le mandarin, jugeant que tout devait être fini, les fit introduire en sa présence. En les entendant raconter qu'un millier de bandits abattaient l'église, il fit l'étonné, se fâcha tout rouge, monta en chaise," arriva comme une bombe au milieu des pillards, les maudit sur tous les tons et en fit saisir une dizaine qu'on roua de coups le lendemain ; il écrivit ensuite au gouverneur de la province qu'une rixe s'étant élevée près de l'église, il était allé immédiatement tout faire rentrer dans l'ordre... Personne ne se laissa prendre à ces beaux dehors, pas même ceux qui furent battus. Pendant que les coups pleuvaientsur eux, ils apostrophaient ainsi le mandarin : « Le grand homme nous bat ; mais qui de nous eût osé renverser l'église, si le grand homme ne lavait permis ? »

Le lendemain, Chaffanjon fut arrêté par une bande de trente à quarante hommes. « Leur chef, continue-t-il, vint nous montrer une lettre écrite, d'après lui, par le mandarin, lettre qui lui promettait cent taëls s'il me ramenait mort ou vif au prétoire de Mei-tan. Comme je supposais à ce moment la plupart des missionnaires du Kouy-tcheou massacrés et cela par les mandarins, je crus que tout était fini et qu'on allait me tuer séance tenante. Les brigands étaient tous armés. Je m'étais couché sur un lit. Deux ou trois me gardaient à la porte de la cabane, les. autres étaient dehors, criant et se disputant avec mes gens. Brisé de fatigue, d'ennui, de dégoût de la vie, je me recommandai ta Dieu et m'endormis. C'est alors que mon palefrenier, croyant que je ne me rendais pas compte du danger, vint me faire la recommandation de l'ànie. 11 me réveilla et me dit: — « Père, le danger est grand, très grand ;... on va tuer le Père ce soir. — Oui, répondis-je, je le sais, comme le bon Dieu voudrai — Père, reprit-il, il faut prier, invoquer la sainte Vierge Marie... Père, Père, cane va pas, le danger est très grand... Quand le Père sera monté au ciel, qu'il ne nous oublie pas. » C'était touchant. Finalement, il me demanda la permission de me quitter, puisqu'il n'avait plus rien à faire, et de se sauver pour porter la nouvelle. Je le lui permis, et me trouvai seul avec la mort en perspective. J'étais très calme. Il me semblait que le bon Dieu me ferait g'ràce : j'aurais pourtant bien voulu, moi aussi, me confesser encore une fois. « Mais Dieu est bon, me disais-je, il fera miséricorde au pauvre missionnaire ! » Toutefois la vue des lances brillant au clair de la lune me relançait

A. P. F., vol. 57. p, 215. Lettre à sa famille, !'=■• janvier 1885.

PILLAGE DES STATIONS DU NOHD

vite dans un monde de terreurs : le souvenir des abominations que l'on m'avait racontcavoir été commises sur le corps do ce pauvre P. Terrasse, au Yun-nan, me taisait frissonner. Cela dura ainsi jusqu'à minuit. A ce moment, je ne sais sous quel prétexte, ils me conduisirent plus loin, chez un néophyte qu'ils avaient pillé la veille. Nous arrivâmes sans encombre à la maison, où ils me laissèrent avec les deux chrétiens qui me restaient encore. Ils tenaient conseil à quelques pas.

« Quand ils revinrent près de nous, ce n'étaient plus les mêmes hommes ; ils nous dirent que nous pouvions aller où nous voudrions. Je n'y croyais guère et j'étais convaincu qu'ils m'attendaient sur la route pour me tuer plus à l'aise. N'importe ! je me mis en route pour une station non encore pillée et située à trois heures plus loin. Mais, des deux chrétiens qui m'avaient accompagné jusque-là, l'un, par trop effrayé, s'était enfui. Je partis avec l'autre, et à mon grand étonnement, j'arrivai sain et sauf à la chrétienté de Touy-o-pao. J'étais tellement las que je me laissai tomber malgré moi pour prendre un instant de repos. Je savais bien qu'on me poursuivait, et que je jouais grand jeu en perdant du temps à dormir ; mais le sommeil est pire que la faim. »

Grâce à une chrétienne très brave et très dévouée, Siao Eul-niang, le missionnaire trouva un asile chez un païen, espèce de brigand riche et fort redouté^ Kao. Il s'y cacha sous le plancher, puis dans une caisse et échappa à ceux qui le poursuivaient. Cependant Kao, ayant appris que le sous-préfet de Mei-tan promettait une somme d'argent à qui lui amènerait mort ou vif le prêtre étranger, prit peur et renvoya le proscrit qui partit pour Heou-chan. A quelque distance de ce village, le fugitif envoya un des hommes qui l'accompagnaient prévenir le chef de la station. Sous la conduite du chrétien le plus influent, les fidèles de Heou-chan, à la nouvelle de la persécution, s'étaient retirés dans un camp, à mi-côte de la montagne Nieou-sin K

1 M. Chaffanjon raconte un fait extraordinaire qui se passa au commencement du séjour de ces chrétiens dans leur camp.

« Le premier jour^ en arrivant à son camp, le chef des chrétiens se mita genoux et fit vœu à la sainte Vierge de lui élever un sanctuaire, si elle préservait Heouchau de l'apostasie et du pillage. Marie a agréé le vœu et en a donné sur-le-champ la preuve certaine, visible, je dirai, miraculeuse. Le camp de Nieou est à mi-côte dune très haute montagne sur laquelle il .n'y avait aucune espèce de source. Ce manque d'eau était précisément un grand sujet d'inquiétude pour mes chrétiens. Comment faire cuire le riz sans eau ? C'était un point tellement capita 1 qu'on ne pouvait pas songer à s'établir d'une façon sérieuse, d'autant plus que, la sécheresse ayant été très forte cette année au Kouy-tcheou, toutes les sources dans les vallées voisines étaient à sec. Or, le jour où le chef monta au camp, comme il avait bien soif, il chercha de l'eau, et, précisément à l'endroit où il s'agenouilla pour faire son

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Dès qu'ils apprirent la présence du missionnaire, trente à quarante d'entre eux partirent pour le chercher. Chaffanjon avait passé la journée dans un pagodin, il n'avait rien mangé depuis près de deux jours, u J'essayais de dire mon chapelet, raconte-il, mais je n'en eus pas la force. Enfin, à quatre heures du soir, j'entendis à côté du pagodin un grand bruit do voix mêlé au cliquetis que font les lances chinoises en tombant sur les pierres. J'eus peur un instant, je ne songeai plus qu'aux frères ahirs et cadets^ mais bientôt retentit, comme un cri de guerre, un formidable Paicll ! suivi d'un Gloire à Jésus!... C'étaient les chrétiens.

« Ils me trouvèrent étendu sur la pierre, pale et défait, couvert de boue de la tète aux pieds, plus déguenillé qu'un mendiant chinois. IJs ne purent que s'écrier: « Père! Père!... » Il est vrai que, pour ma part, je n'en disais pas même si long. »

« Tous repartirent pour le camp ; ils y restèrent encore une. quinzaine de jours, puis le sous-préfet étant venu s'assurer qu'ils n'étaient pas des rebelles, les engagea à rentrer à Heou-chan ce quUls firent. » Quant au missionnaire qui n'avait plus ni bréviaire, ni objets du culte, il alla à Kouy-yang.

Dans les districts de Gan-hoaet deOu-tchoan, la persécution sévit également; les stations y eurent le même sort que celles de Tsen-y. « L'oratoire' de la ville de Gan-hoa, actuellement en construction, fut envahi par la foule païenne, on vola tout ce qui pouvait s'emporter ; le mandarin mit les scellés sur le reste, le déclarant propriété publique.

<( A Ou-tchoan, les chrétiens des campagnes sont terrifiés parles mauvais bruits ; ils ont abandonné leurs maisons et se cachent où ils peuvent. A Mao-tien, où l'oratoire fut pillé, toutes les maisons

vœu, il remarqua que le sol était un peu humide ; il creusa avec son doigt dans le sable, et l'eau se mit à couler : il put s'y désaltérer. Le lendemain matin, il y avait suffisamment d'eau pour faire cuire le riz de toute la famille qui était déjà montée. Le soir, il y en eut assez pour les cinq ou six familles qui vinrent l'y rejoindre ; le lendemain, le surlendemain, il y en eut pour tous ceux qui gravirent la inSontagne ; enfin plus de cent familles vinrent puiser à cette source et l'eau ne manqua pas.

« Au bout d'un mois, nous descendîmes du camp. Quelques jours après, l'eau avait cessé de couler. Le petit bassin que l'on avait creusé à côté de la source et qu'elle remplissait incessamment était complètement à sec. Plus l'ombre même d'une source ! Voilg quiest un miracle auxyeux de mes chrétiens. Que faut-il en penser ?.,,

(' Je suis sûr de trois choses : 1® il n'y avait point de source connue sur cette montagne ; 2° la source trouvée a coulé abondamment tant que ïious avons été au camp ; 3° enfin, elle s'est desséchés de suite après notre descente. Chose plus surprenante encore, la source a jailli précisément à l'endroit où le chef s'est agenouillé pour faire ce voeu solennel. » (A. P. F. vol 57, p. 215 et suiv.).

' A. .M.-E., vol. 5i9, p. 776. M. lîodinier à- M. Martinet, 25 ocl. \%%\.

PILLAGE DES STATIONS DU NORD

sont vides et les chrétiens en fuite : ceux de Mao-lao sont dans une caverne. Pour ma part, j'irai dans les montagnes ^^isines, la nuit comme le jour ; voilà plusieurs nuits que je couche sous les sapins. »

Plus près de Kouy-yang, à Tcha-tso, la pharmacie et l'oratoire furent pillés. Pour insulter à la foi des fidèles, les païens substituèrent sur l'autel de l'oratoire une idole infâme à la croix qu'ils avaient abattue. Des chrétiens courageux ne pouvant supporter une pareille profanation renversèrent l'idole ; deux d'entre eux furent pour cet acte jetés en prison.

A Kouy-yang, les choses allèrent moins loin ; quand ledit impérial fut publié, des attroupements se formèrent, mais les mandarins les dispersèrent aussitôt. Cependant les esprits restèrent très excités. Il ne fut bruit que des armements des missionnaires ; le séminaire, disait-on, se transformait en forteresse où les chrétiens s'exerçaient au maniement des armes, afm de se joindre aux Français ; les mandarins firent une enquête, se présentèrent au séminaire où, bien entendu, ils ne trouvèrent ni armes ni soldats. Néanmoins les imaginations demeurèrent fort échauffées^ la rue retentit plus d'une fois des cris de « à mort les étrangers », tandis que dans les prétoires on parlait de conduire les missionnaires à CantOn ou à Shang-hai.

Nous avons encore à signaler des pillages à Tou-yun, à Tchenkia-yuen, à Yu-kin, à Tcha-tso.

A Ghe-tsien, Aloys Schotter fut plus heureux ' ; averti des graves événements arrivés à Tsen-y et dans les stations du nord, il voulut fuir, mais les notables l'en empêchèrent, l'assurant qu'il ne courait aucun danger. « En fait, il n'y eut rien à Che-tsien. même après l'affichage de l'édit impérial; le mandarin publia quelques mots qui calmèrent les esprits... Doux prêtres chinois réussirent à s'enfuir, Tsiang du côté de Yen-tang-keou, et Ouang à Kouy-yang. »

Voici, maintenant, résumées dans un tableau très précis et évaluées par Bodinier les pertes subies ' :

Préfecture de Tsen-y.

Grande résidence centrale du nord de la province pillée et dévastée complètement. — Orphelinat de 100 enfants brûlé. — Pillage du mobilier considérable de la maison et des effets de deux missionnaires français, MM. Bodinier (Po) et Bouchard (Pou) et de trois prêtres chinois, MM. Pierre Tsiang, Michel Li et Paul Ouang. — 650 taëls en argent et plus de 200 ligatures volés à la Procure. — Pillée aussi la récolte de Tannée 1884 (9"> mesures de riz). — En campagne, un oratoire pillé et brûlé, deux autres pil-

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DESTRUCTION DE LA PAROISSE DE TSEJJ-Y

lés et dévastés. — Une trentaine de maisons ou fermes de Téglise pillées, dévastées ou brûlées.

Perte approximative 2S0.000fr.

Sous-préfecture de Tong-lse.

Grande résidence pillée et dévastée, il n'en reste que le toit et les colonnes. — Deux orphelinats, comprenant 180 enfants, pillés et dévastés. — Mobilier, calices, ornements, effets de procure, argent et ligatures, effets de M. Ronat (Ho), pillés. — Pillée aussi la récolte de l'année (80 mesures de riz). — En campagne, une trentaine de maisons, boutiques ou fermes de l'église pillées, dévastées ou brûlées.

Perte approximative 200.000 »

Sous-préfecture de Su-yang.

En ville, vaste résidence de M. Jouisbomme (Kouy) pillée et complètement démolie. — Autre grande maison en ville, pillée et dévastée. — Grand oratoire situé au marché de Pou-lao-tchang, pillé et saccagé — Pharmacie et maison sur le marché de Ouang-tsao, pillées et saccagées — Récolte de 1884 complètement volée (ÎI200 tan de riz). — En campagne, maisons et fermes de l'église (une quarantaine) pillées, dévastées ou brûlées.

Perte approximative

Sous-préfecture de Tchen-gan.

Pharmacie et maison en ville pillées. — Dégâts moins considérables.

Perte approximative 5.000 »

Sous-préfecture de Jen-hoai

Maison et résidence de M. Terrât (Kao), sise à Eul-lang-pa, pillées et saccagées. — Effets du missionnaire volés.

Perte approximative 10.000 »

Sous-préfecture de Mei-tan

Maison et résidence de M. Chaffanjon (Hen), pillées et saccagées. — Mobilier et effets du missionnaire volés. — 400 taëls en argent pillés avec les susdits effets. — Matériaux d'une maison en construction volés. Oratoire de campagne pillé et saccagé.

Perte approximative. . . . •

Sous-préfecture de Ou-lchoan

Pillage de l'oratoire de Mao-tien.

Perte approximative. .

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PILLAGE DES STATIONS DU NORD

Sous-préfecture de Gun hoa

Maison en ville, en voie de construction et sur le point d'être habitée. — Pillage et dévastation des matériaux de construction.

Perte approximative

Sous-préfecLûre de Yu-kin

Oratoire de Heou-chan. Pillage et perles.

Perle approximative

o.OOO

o.OOO »

Sous-préfecture de Siou-ouen

Grand oratoire, sis à Tcha-tso, pillé et dévasté. — (le M. Cuq (Kin) pillés.

Perte approximative

Ellets

Préfecture de Tou-yun

Grande et vaste maison, résidence de M. Saby (Cha), pillée et détruite. — En campagne, pillage et dévastation de plusieurs fermes et de la récolte de Tannée. •

Perte approximative

Sous-préfecture de ïun-lin

Oratoire de campagne, sis à Tchen-kia-yuen, volé par les païens.

Perle approximative

Perte totale, environ

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