II
Réclamations de LioHs. - Envoi à Tsen-y du lao-lai Tchou. — Conduite du préfet et des mandarins contre les missionnaires. — Discussion sur le retour des missionnaires à Kouy-yang. — Les vierges. — Ordre de Tchou de renvoyer les missionnaires à Kouy-yang. — Bodinier en route pour Tchong-kin.
En apprenant les désastres des stations du nord, Lions adressa une plainte au gouverneur de la province, qui délégua à Tsen-y le tao-tai Tchou. Celui-ci reçut sur sa route toutes les requêtes que les chrétiens lui présentèrent et, arrivé à destination, vers le 12 octobre, il s'enferma dans le prétoire du préfet.
Ce dernier avait combiné un plan: réunir contre les missionnaires des accusations d'immoralité et prouver que s'ils ont été frappés, c'est à juste titre. Des le jour du pillage de Téglise, on avait essayé de faire entrer dans cette voie Lou Tsi-pa, ancien procureur de Bodinier, un des notables de la ville. Il s'était réfugié chez l'introducteur du prétoire du préfet.
(( On - le reçut et on le traita au mieux, de sorte même qu'il en était supris. C'était un piège. Le jour môme, l'introducteur vient le trouver de la part du préfet et lui dit que l'église étant pillée complètement, c'en était fini pour elle à Tsèn-y. et que les chrétiens n'avaient plus qu'à veiller à leur sûreté particulière. Il lui propose donc, en qualité de notable de la ville, de se mettre à la tète avec Ouen San-ho d'une accusation contre la religion et les prêtres. On y disait que nous nous conduisons mal avec les vierges, que les enfants sont recueillis pour de mauvaises intentions, que nous préparons des armçs en vue de l'arrivée prochaine des Français etc. etc. Lou Tsi-pa, ébahi d'une pareille proposition, répond d'une manière évasive. On insiste,
' A. M.-E., vol. 549, p. 718. Lettre à Mgr Lions, 9 octobre 1884.
2 A. M.-E., vol. 549, p. 791, M. Bodinier à Mgr Lions, 28 octobre 1884.
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DESTRUCTION DE LA PAROISSE DE TSEN-
on revient sur ce sujet. On lui fait des promesses. Voyant qu'on paraissait décidé à en venir mrine aux menaces et aux mesures de rigueur, il réussit à s'évader, et depuis lors se tient caché. »
Bientôt on s'avança plus loin encore dans cette voie. « Le préfet de Tsen-y, raconte Bodinier, a fait appeler les notables et les chefs de la garde nationale de la ville, leur ordonnant de rechercher tous les griefs qu'on peut avoir contre les missionnaires et les chrétiens. Même ordre est donné aux gardes nationaux des campagnes. Bien entendu, les calomnies et les fausses accusations seront admises. Le préfet a fait venir au prétoire et a interrogé lui-mémo plusieurs chrétiens, cherchant à leur tirer des aveux contre nous, leur promettant restitution complète, etc., s'ils se conforment à ses désirs. Je sais que les chrétiens ont bien répondu, mais il y a en ce moment au prétoire, un chrétien apostat, Lou-lu, ennemi mortel du P. Tsiang, qui probablement nous calomniera. On a cherché et on cherchera à tirer des petites hlles de l'orphelinat des révélations honteuses. On me dit qu'un enfant a déjà dit qu'on leur enlevait leurs vêtements, etc., etc. Un autre a dit que nous avions mis nous-mêmes le feu au presbytère ; mais les mandarins ont si bien senti la non-valeur de ces témoignages d'enfants effrayés qu'ils ne s'en vantent pas. Ils cherchent partout une chrétienne qui consente à leur plan infernal. Dieu permet que jusqu'à présent ils ne puissent en trouver'. »
Les questions adressées aux enfants sont répétées aux vierges ; le préfet les fait venir dans son prétoire et les interroge sur leurs relations avec les missionnaires. « Vous êtes leurs femmes, leur répète-t-il à plusieurs reprises, » et comme elles nient avec indignation, il les- engage à apostasier- ; les braves filles repoussent cette proposition et se déclarent prêtes à tout souffrir plutôt que d'abandonner leur religion. Le préfet ne se décourage pas et les exhorte à devenir concubines de mandarins^. Cette oITre est méprisée comme elle mérite. Le frère du préfet convoque aussi les vierges, leur pose les mêmes questions et leur fait les mêmes propositions ; il reçoit les mêmes réponses.
Le 15 octobre, le préfet en appelle de nouveau deux, les filles de Yuen, de Gai-tchai ; il les fait interroger séparément par le souspréfet et par le mandarin militaire qui s'étaient entourés de l'appareil des grands supplices afin de les effrayer ; par la douceur d'abord, puis parles menaces, ils essayèrent de leur extorquer un aveu contre les missionnaires. « On voulait, raconte Bodinier^, qu'elles disent
' A. M.-E., vol. 5i9, p. 7j5. Lettre à Mgr Lions, l'j octobre 1884. - A. M.-E., voL 549, p. 703. M. Bodinier à Mgr Lions, 4 octobre 1884. 3 A. M.-E., vol. 549, p. 719. M. Bodinier à Mb''' Lions, 4 octobre 1884. * A. .\L-E,, vol. 549, p. 755. M. lîodinier à Msr Lions, 16 octobre 1884.
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combien de fois elles avaient été dans ma chambre ol ce qu'on leur faisait faire en confession, etc., etc. Ces deux bravQs filles ont tenu bon et ont dit vouloir mourir plutôt que de déclarer ce qui est contre la vérité. »
Ce même jour, le délégué qui, de plus en plus visiblement, prend parti pour le sous-préfet, déclare aux notables qu'il n'aidera ni les Français ni les chrétiens; il va visiter l'église, et au retour il fait dire à Bodinier par le mandarin militaire que les missionnaires ne sont plus en sécurité dans le prétoire du général et qu'ils doivent partir pour Kouy-yang.
« Vous voyez, conclut Bodinier \ le gros motif qu'ils vont faire mousser auprès du gouverneur pour nous chasser d'ici : le peuple ne veut pas de nous, nos vies ne sont pas en sûreté ici. Pour cela, ils ont fait dresser une requête par les notables et le peuple de la ville ; cette requête sera ou est déjà envoyée au préfet avec d'autres encore venant des campagnes. C'est une pièce très méchante, très insidieuse, à part quelques ridicules griefs qui la terminent. Mais je sais qu'il est faux que le peuple et les notables soient si montés contre nous ; le plus grand nombre des notables ont refusé de participer à cette requête, disant que depuis 10 ou lo ans ils n'avaient point eu à se plaindre du missionnaire et des chrétiens. »
Faire quitter Tsen-y aux missionnaires, tel est, en ell'et, le but des autorités; il en est de même à Su-yangetàTong-tse :<(Nous partis, explique Ronat-, on aura les coudées plus franches pour s'emparer de nos propriétés et faire apostasier nos chrétiens ; car c'est là le principal. J'ai toujours résisté, pensant bien qu'on en viendrait pas aux voies de fait contre ma personne. Maintes fois j'ai demandé à être réinstallé dans les ruines de nos établissements, car il ne reste que des ruines ; le mandarin a toujours répondu qu'il ne pouvait pas se charger de cela. Il aurait bien mieux fait de dire qu'il ne voulait pas. »
Pour le même motif, Bodinier refusa d'aller à Kouy-yang : « J'ai expliqué au général, raconte-t-il, que le P. Bouchard et le P. Li peuvent partir, parce qu'ils ne sont pas placés dans ce poste, mais qu'il n'en est pas de même pour moi. Adressez-vous donc à la capitale, ai-je conclu, pour m'obtenir la permission de partir. »
l^e 16 octobre, il répéta les mêmes paroles au tao-tai délégué, qui consentit enhn à le recevoir mais se contenta de lui répondre : « On attend les ordres de la capitale. » Sur quoi, le missionnaire écrit à l'évêque : « Souvenez-vous de cela. Monseigneur, on attend les ordres de la capitale, obtenez qu'ils soient bons. »
' A. M.-E., vol. 049, p. 7i0. LelUe à Mgr Lions, 16 oclobrcl884.
- \. -M.-E., vol. 5'i9, p. 907. Letlre à M. Martinet, 5 décembre 1881.
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DESTHL'CTION DE LA PAROISSE DE TSEN-Y
Hélas ! il n'y aura pas d'ordres, ou, s'il y en a, ils seront contraires aux désirs du missionnaire, qui s'en aperçoit par la conduite du ijénéral envers lui et envers ses compagnons. Ce mandarin, dont l'amabilité avait paru jusqu'alors réelle^ se montre réservé, puis froid ; il insinue aux missionnaires qu'il ne peut plus les garder chez lui et finit par le leur dire ouvertement.
Bodinier compience à craindre pour sa vie et il écrit à Gréa, le procureur de la mission, de lui envoyer « du pe-kai du Yun-nan, panacée contre les empoisonnements^ »
Ces craintes sont-elles exagérées ? Toujours est-il que Ton essaie, paraît-il, d'empoisonner Bouchard au moyen d'arsenic mêlé à du vin chinois ; heureusement la dose était trop forte^ et un contre-poison pris immédiatement le sauva. Après cet incident, on continue d'insister pour obtenir le départ de Bodinier qui continue de s'y refuser, quoiqu'on semble vouloir lui donner certaines satisfactions en emprisonnant plusieurs des pillards du presbytère.
A ce moment, des édits impériaux, en particulier celui du 20 septembre 188 i accordant des récompenses ou frappant de châtiments pour faits de guerre, celui du 29 septembre- ordonnant la protection des étrangers, arrivent au public par le journal, le Chen pao % qui y joint des commentaires malveillants. Ces décrets et ces commentaires influencèrent-ils l'esprit des mandarins? toujours est-il que les pillards récemment arrêtés furent remis en liberté. De nouveau et plus vivement encore, il est question de faire partir les missionnaires. Le 26 octobre, le général vient leur demander quand ils s'en iront ; le lendemain, Kiong leur pose la même question. Bodinier fait toujours la môme réponse :
« Je suis ici par ordre de l'évéque, je ne puis partir sans qu'il me le dise. »
Le 2 novembre, le délégué repart pour Kouy-yang. Le bilan de son action, qui a duré près de trois semaines, est facile à dresser. .Ce mandarin a vu les désastres de la mission, il a fait rédiger un édit assez anodin qu'il n'a pas publié ; il a envoyé le sous-préfet dans les campagnes voisines de Tsen-y, afin d'ordonner aux païens de restituer les objets A'Olés aux chrétiens, et celui-ci sest heurté à une résistance qu'il n'a pas môme essayé de briser. « Les chrétiens sont très effrayés, constate Bodinier'*; on dit de plus en plus qu'on va les
1 A, M.-E., vol. 549, p. 751. Lettre à Mgr Lions, 16 octobre 1884.
- Ces deux décrets se trouvent dans le Choix de Documents, etc. parle P. Couvreur, p 275 et p. 277.
^ Ce journal publiait très souvent des documents contre les Français et contre les missionnaires dont des généraux, des mandarins, des lettrés demandaient l'expulsion.
* A. M.-E,, vol. 549, p. 807. Lettre à Mgr Lions, 3 novembre 1884.
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PILLAGE DES STATIONS DU NORD
battre une seconde fois. Ce soir les rumeurs sont très fortes. On dit qu'on ne s'attaquera pas seulement aux chrétiens, mais même à nous jusque dans le prétoire du général. Ce dernier me dit que ça pourrait bien se faire et me demande si j'ai peur de mourir ou du moins d'être battu. »
Pendant que Bodinier, Bouchard et Li sont en proie à ces anxiétés; à Kouy-yang, Lions demande à être reçu par le gourverneur qui refuse. Gréa négocie sans succès avec' le grand juge; les deux hauts mandarins se contentent de répondre que « dans les circonstances difficiles où l'on se trouve, on ne peut mécontenter les habitants de Tsen-y, que ceux-ci ne veulent pas de prêtres étrangers dans leur ville, par conséquent les prêtres étrangers doivent partir. »
Dès le. mois d'octobre, l'évoque a envoyé les lettres des missionnaires et particulièrement celles de Bodinier à Martinet, le procureur des Missions-Etrangères à Shang-hai, afin qu'il en informe, soit le représentant delà France, soit celui de la Russie, alors chargé des intérêts français. Mais en voyant la mauvaise volonté bien arrêtée des autorités provinciales, il songe au projet, suggéré par Bodinier, de députer un missionnaire à Shang-hai afin d'exposer de vive voix la situation. Les prêtres qu'il consulte à Kouy-yang sur ce sujet partagent cet avis. Après avoir statué sur le projet lui-même, on chercha qui pourrait l'exécuter, il parut opportun de confier cette mission à Bodinier, le mieux informé des événements de Tsen-y et de l'état des stations du nord.
Le 4 novembre 188i, Lions avise le missionnaire de cette décision, et engage Bouchard et Li, s'ils ne peuvent retourner dans leurs stations, à venir à Kouy-yang. Avant de se rendre à ce parti, les missionnaires essaient encore de résister. Au sous-préfet qui les presse de s'éloigner, ils répondant qu'ils n'ont pas d'argent, et le mandarin réplique : « Je vais de suite vendre quelques-uns de vos champs pour vous en donner ».
Quand Bodinier parle d'aller à Tchong-kin, le mandarin refuse, « sans doute, dit le prisonnier, parce qu'il voit Shang-haï au bout démon voyage ».
Le 11 novembre, les missionnaires sont encore à Tsen-y ; mais la situation est de plus en plus tendue. « Nous touchons à la limite extrême, écrit Bodinier'. Avant-hier soir le sous-préfet a fait appeler le P. Li ; aujourd'hui, il y a à peine un instant, il est venu lui-même nous voir.
« 11 faut partir, il faut partir ! » Tel est le résumé de ses paroles. Il m'a pris à part, a renouvelé ses instances si fortement qu'on se
• A. M.-E., vol. ô'iQ, p. 837. Lettre à Mg> Lions, 11 novembre 1684.
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demande : qu'est-ce qu'ils veulent donc nous faire si nous ne partons pas? '.< Est-ce que le préfet veut nous tuer sur place? lui ai-je répondu. Vraiment je ne demande pas mieux. — Ce n'est pas le préfet, a-t-il répondu, mais le peuple. » Je ne le pense pas, bien que je croie le préfet capable d'exciter des émeutes contre nous. Enfin je lui ai répondu, comme précédemment, que nous partirions si notre évèque nous en donnait l'ordre.
« D'un autre coté,nous remarquons que le général change d'allures à notre égard. Il est visible que nous l'embarrassons et le gênons. L'autre jour, il me disait que le préfet l'avait accusé à la capitale de nous engager à résister, à ne pas partir^, etc. Le 13 novembre, nouvelle lettre \ « Nous ne pouvons plus rester sans danger d'émeute populaire, suscitée sans doute par les mandarins, mais d'autant plus dangereuse ; on nous trouve môme très audacieux ici d'oser résister si longtemps aux ordres de départ du préfet. Pour moi, je ne vois pas le moyen de tenir plus longtemps. »
Dans cette extrémité, Bodinier s'occupe des vierges ; déjà le 2 novembre, il a renvoyé la plus jeune, Chen, à Kouy-yang ; le 13, il fait partir également pour Kouy-yang les deux Kiang. Quant aux filles de Torphelinat, voici comment il résume leur situation^
<( Le préfet ne veut pas lâcher celles qui sont au Yang-yeou-tang, une dizaine; (de plus, il en est mort deux ou trois). Trente ou trentedeux ont été volées par les païens, impossible de les rattraper. Une quinzaine sont en nourrice, tant chez des païens que chez des chrétiens. D'autres ont été recueillies chez des chrétiens, et données en mariage. J'en avais une dizaine aussi en nourrice à Su-yang, je n'en ai pas de nouvelles. ))
Enfm, le 15 novembre, les missionnaires regoivent une nouvelle lettre de leur évèque qui leur répète son impuissance à les secourir, envoie Bodinier à Shang-haï, et donne aux deux autres le conseil de sinspirer des circonstances.
u Le lendemain, raconte Bodinier ', le sous-préfet, averti que nous avions ^autorisation de partir, vint nous voir pour concerter notre départ. Il demanda alors quel jour je voulais partir, me priant de le fixer moi-même. Je lui répondis que ce n'était pas à moi, mais à lui. Il refuse, demandant que je lui écrive une lettre fixant la date de notre départ.
« La ruse est trop claire ; le préfet veut maintenant mettre notre départ sous notre responsabilité, et dire ensuite que c'est nous qui avons demandé à partir. J'ai donc refusé à mon tour. On s'est quitté
' A. M.-E., vol. 549, p. 843. Lettre à MS'" Bodinier, 11 novembre 1884. 2 A. M.-E., vol. 549, p. 845. Lettre à Msr Lions, 16 novembre 1884. ^ A, M.-E., vol. 549, p. 855. Lettre à Mgr Lions, 18 novembre 1884.
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PILLAGK DES STATfONS DT NORD
là-dessus, le sous-préfet refusant de fixer un jour, et moi de même.
« Nous avons formé le plan de laisser venir et faire ces Messieurs. Nous ne voulons partir que forcés par l'autorité ; nous aurons au riioins la consolation d'avoir fait notre devoir jusqu'au Ijout.
« Hier et aujourd'hui, personne nest venu nous parler de partir ; aujourd'hui le sous-préfet nous a envoyé de la viande, c'est la première fois. »
Cependant les choses sont plus avancées que les missionnaires ne le supposent, car, le 16 novembre, le tao-tai ïchou a adressé au substitut Kiang l'ordre de faire partir les missionnaires et de les envoyer à Kduy-yang ou, s'ils consentent à quitter la Chine, de les conduire à la frontière de la province, de prendre leurs biens, de surseoir à toute construction entreprise au nom de la mission. Cet ordre était basé sur la pièce suivante ' :
29^ jour de la 9'^ lune de la 10^ année de Kouang-siu.
ïchou, élevé au 2® rang du mandarinat, ancien intendant de cercle du Kouy-tcheou, chargé de la direction générale des camps de l'Est, adresse l'ordre suivant à Kiang Te-fang, substitut de préfecture, chargé dune enquête à Tsen-y fou, pour lui donner copie de la réponse faite à son rapport.
Nous avons envoyé un rapport au gouverneur du K^ouy tcheou, pour lui transmettre celui que le substitut de préfecture qous avait adressé, et dans lequel il nous représentait que les ruoieurs populaires seraient difficiles à apaiser, tant que les missionnaires des différentes circonscriptions ne seraient pas rentrés dans la capitale provinciale. Le substitut nous priait, par suite, d'enjoindre de nouveau à Tévêque de rappeler promptement dans la capitale et temporairement tous ses prêtres, afin de calmer les esprits.
Son Excellence le Gouverneur a répondu comme suit à notre communication :
« Après avoir pris connaissance de ce rapport, nous donnons d'une façon générale ordre à tous les prêtres des missions situées dans les différents lieux dépendant de notre juridiction, qui n'ont pas encore été le théâtre de désordres, de se rendre soit à la capitale provinciale, soit dans d^autres provinces, à leur gré.
(( S'ils restent dans leurs missions ou autres lieux oii se font les cérémonies du culte, ils devront s'y livrer seuls et leurs chrétiens à part, chacun chez soi. Il ne sera pas permis de se rassembler en nombre, ni d'aller et venir dans les églises, ce qui serait une excitation aux mauvais propos. Cette interdiction devra s'appliquer plus particulièrement encore aux femmes. Nous craignons, en effet, que la foule ignorante ne saisisse de tels prétextes pour causer des désordres.
« Dans les localités où des troubles ont eu lieu, les autorités devront envoyer des agents dans les établissements religieux pour en garder les portes. Nul n'y aura accès, que l'on soît chrétien ou non. Les mission-
' A.M.-E., vol. 5i9°, p. 53. Cette traduction est de M. Vissière, qui fut premier interprète de la Légation de France à Pékin. II y en a une autre traduction par M. Bodinier(A. M.-E., vol. 549, p. 823j, mais elle est moins littérale.
DESTRUCTION DE LA PAROISSE DE TSEN-Y
naires devront se retirer provisoirement et ne plus entrer dans les églises, afin de prévenir le renouvellement des désordres.
« Dans le cas oii les autorités locales ne se conformeraient pas à ces instructions et où les missionnaires se montreraient imprudents au point d'amener des malheurs, les premières arriveraient difficilement à repousser une lourde responsabilité, tandis que les missionnaires et les chrétiens se seraient d'eux-mêmes attiré des reproches. On devrait ainsi excuser, de part et d'autre, Finefticacité de la protection offerte par les fonctionnaires locaux.
« Pour ces raisons, nous prescrivons d'urgence au juge provincial de donner partout des instructions conformes à ce qui précède et de faire adresser, par le bureau des affaires religieuses, une dépèche à l'évêque Lions, pour qu'il en donne connaissance à chacun de ses prêtres séparément qui, à leur tour, feront observer nos commandemeiits par leurs chrétiens.
« Nous vous prions d'en informer aussitôt votre délégué, Kiang.
« D'autre part, en ce qui concerne les missionnaires logés en ce moment dans le yamen, il convient qu'ils s'y comportent tranquillement, leur but et le nôtre étant d'éviter des affaires. Le général devra veiller à ce que des gens malintentionnés ne profitent pas de l'occasion pour aller les trouver et les provoquer, ce qui ferait naître de nouvelles difficultés nuisibles également aux deux parties. Quand lejuge provincial, au reçu de ma dépêche, aura écrit au bureau des affaires religieuses d'adresser une communication officielle à l'évêque Lions, celui-ci donnera ordre aux missionnaires en question de regagner la capitale comme les autres, pour calmer les sentiments populaires et arrêter tout nouveau conflit.
« Si ces missionnaires désirent retourner dans leur pays, on devra aussitôt les escorter jusqu'en dehors des limites (de cette province), ainsi qu'il est convenable de faire. Les autorités locales recevront livraison de leurs propriétés terrains ou habitations, et en prendront soin. S'il était, en outre, question en ce moment d'achats de biens ou de nouvelles constructions, on devrait y surseoir provisoirement.
« On devra faire savoir aussi aux prêtres des différentes missions que tous doivent se conformer à ces prescriptions, à quelque nationalité qu'ils appartiennent. II n'est pas possible, en effet, au peuple de distinguer entre les étrangers de pays différents.
« Quand les affaires seront à peu près arrangées, on agira de nouveau envers tous comme par le passé. Telle est notre réponse. »
Ayant reçu les commandements ci-dessus, il convient que nous les transmettions à vous notre délégué, pour que vous y conformiez vos actes.
Que nulle infraction n'y soit faite. Ordre exprès.
La dépèche adressée à Lions et dont il est parlé dans ce document répétait les mêmes ordres et les mômes explications.
Dans les dernières heures de son séjour au prétoire, Bodinier, sur Tordre du préfet obéissant au gouverneur, donna la liste des propriétés de la mission situées dans le district de Tsen-y, le prix de leur location et lénumération de tous les objets détruits ou volés dans le presbytère ou dans l'église.
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PILLAGE DES STATIONS DU NORD
Le 30 novembre, les missionnaires quittèrent lé prétoire ; et pendant que Bouchard s'acheminait vers Kouy-yang, Li et Bodinier se dirigèrent vers Tchong-kin.
« On me dit que je risque ma peau, écrivait ce dernier^ il y a, en effet, de quoi avoir des doutes. Ce seraient les soldats de Sie kiunmen chargés de me conduire, qui seraient, dit-on, chargés aussi de •se débarrasser de moi sur la route. J'ai demandé à être conduit par les soldats de notre général, et je suis encore en instances ; jusqu'à présent, ça n'a pas réussi ; on verra demain. On croit ici le préfetet son complice Sie capables de donner en secret un tel ordre, quitte par après à inventer un mensonge pour excuser et déguiser cet incident. Enfin à la garde de Dieu et de Notre-Dame de Liesse! Je pars tout de même, puisque mon voyage peut être utile pour la mission. Et si je suis tué, vous prierez pour moi. »
Les craintesjde Bodinier ne se réalisèrent pas; il arriva sain et sauf à Tchong-kin, dans le courant du mois de mars, pendant que les missionnaires de Su-yang et de Tong-tse, Ronat et Jouishomme, également réfugiés dans les prétoires, se rendaient à Kouy-yang.
Bodinier en route pour Shang-haï. — Premières démarches du ministre russe. — Visites à M. Patenôtre. — Mesures de rigueur ordonnées par le gouverneur du Kouy-tcheou.
Le 3 janvier 188a, Bodinier est à Han-keou, oii il rend visite au consul russe, Dmitrevsky'^: « J'ai été surpris et consolé de voir comme il m'a bien accueilli, et, comme, en paroles du moins, il se montre bien disposé pour aider les missions. C'est un indice que MM. les Russes feront volontiers quelque chose pour nous : il parait que le ministre Popoff, ma dit le consul, est un grand ami de la France oij il a résidé 20 ans ; il ne doute pas qu'il ne prenne notre affaire à cœur. »
Quelques jours plus tard, le missionnaire est à Shang-haï.
Le diplomate qui représentait alors la France en Chine était Patenôtre^; mais, depuis le commencement de la guerre du Tonkin, les affaires françaises étaient confiées au ministre de Russie, Popoff. Celui-ci avait déjà essayé d'intervenir en faveur du Kouy-tcheou.
1 A. M -E., vol. 549, p. 891. Lettre à Mgr Lions, 29 novembre 1884.
2 A. M.-E., vol. 549f, p. 2. Lettre à Mgr Lions, 3 janvier 1885.
^ Détails biographiques, voir Histoire de la mission du Thibet, vol. II, p. 162.
DESTKUCTIOM DE LA l'AROISSE UE TSEN-Y
Renseigné clans le courant du mois de novembre par Martinet, il adressa au Tsong-li yamen la lettre suivante, date'e du 25 novembre 1884 ':
J'ai reçu du Procureur des Missions-Etrangères à Sliang-haï, successivement plusieurs lettres par lesquelles il m'informe :
Du pillage et de la destruction à Tsen-y-fou, Su-yang bien, Tong-tse bien, Tcben-gan tcheou et Mei-tan-bien, de plusieurs établissements, grands et petits, avec églises, et d'un orphelinat, ainsi que du vol de petites tilles et des menaces contre un. missionnaire à M ei- tan etc..
En envoyant ci-joint traduction des lettres du Procureur, je prie les ministres de prendre des mesures sévères, d'ordonner une enquête, etc., etc.
A ces représentations, le Tsong-li yamen répondit le 30 novembre :
Le ministère a l'honneur d'informer Votre Excellence que le décret impérial au sujet de la sécurité des Chinois convertis, publié au mois d'août dernier, a été envoyé dans toutes les provinces de la Chine pour être strictement observé. Maintenant, ayant pris connaissance de ce que vous nous communiquez, le Ministère l'a communiqué à son tour aux autorités compétentes avec ordre d'examiner et de décider.
Ayant fait une nouvelle demande quelques jours après, PopolT reçut le 9 décembre la réponse suivante confirmant la première- :
Nous avons eu l'honneur de recevoir la note de Votre Excellence, à laquelle étaient jointes la traduction d'une lettre d'un missionnaire duKouytcheou et celle de...
Le ministère avait déjà reçu de Votre Excellence, au sujet de ces deux affaires, une note sous la date du 25 novembre et avait eu l'honneur de vous informer, en réponse à cette note, qu'il avait envoyé au... ainsi qu'au gouverneur du Kouy-tcheou l'ordre de faire une enquête et de prendre les mesures nécessaires pour protéger les chrétiens et empêcher de nouveaux désordres.
Ayant reçu votre nouvelle communication, le ministère a de nouveau invité les susdits gouverneurs à ordonner sévèrement à leurs subalternes de prendre les mesures nécessaires pour la répression de pareils désordres.
Nous savons à quoi avaient abouti les ordres donnés aux autorités du Kouy-tcheou. Nous allons voir maintenant les négociations de Bodinier et leurs résultats. Nous aurons rarement trouvé un missionnaire plus exact à renseigner son Vicaire apostolique sur ses faits et gestes ; nous profiterons de cette bonne fortune qui nous fournit des pages intéressantes et instructives sur la diplomatie civile et religieuse en Chine.
' A. M.-E., vol. 549°, p. 75-76.
2 A. M.-E., vol. 549°, p. 77.
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Porté à roptimisme par tempérament, Bodinier avait espéré que son voyage à Shang-haï aurait un succès rapide. Martinet lui lit voir la situation sous un jour moins riant, mais plus vrai. « Vous ne pourrez rien obtenir par l'entremise des Russes, lui dit-il '. Les Chinois ne traiteront pas les affaires françaises (restitution et punition) avant la paix ; de plus, M. Patenôlre veut et voudra que tout passe par ses mains. Il m'a défendu d'avoir aucune relation écrite ou autre avec les Russes... »
La première visite que Bodinier fait à notre représentant n'est pas pour lui prouver que Martinet se trompe :
« Je vais avec notre procureur pour voir M. le ministre qui loge au quartier anglais avec le consul dans une maison louée ; l'holel de la Légation française tombe en ruines, il est tout lézardé et étayé avec des poutres, (m craint de l'habiter. Le drapeau français flotte toujours au mât dressé dans le jardin.
(( Nous nous présentons, M. Patenôtre est absent ; nous demandons à voir M. Collin de Plancy, le consul, qui nous reçoit. Je suis présenté par M. Martinet, et après deux mots de conversation où notre consul nous dit qu'on ne peut rien faire pour nous en ce moment, nous nous retirons.
« M. Martinet s'étant séparé de moi pour vaquer à quelque com mission, rencontre, une rue plus loin, M. Patenôtre en personne revenant de chez son dentiste. Us s'abordent :
« Je viens de chez vous, Monsieur le ministre. — Ah ! vraiment ; y a-t-il quelque chose de nouveau? — Je venais vous présenter un missionnaire du Kouy-tcheou,M. Bodinier, que Votre Excellence connaît déjà par les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de vous communiquer. — (Jue vient-il faire? c'était inutile de venir. — Je l'avais écrit à Ms' Lions, ma lettre est arrivée trop tard; du reste Sa Grandeur me dit qu'outre l'avantage de se mettre à la disposition de Votre Excellence pour les renseignements dont vous auriez besoin, en cas de graves malheurs au Kouy-tcheou, ce sera toujours un missionnaire hors de danger. — Pour cela c'est vrai. Que va-t-il faire ici? Quand repartira-t-il? — Je crois que l'intention de son évoque est qu'il attende la paix. — Alors il en a pour longtemps ! Il y en a pour dix ans ! — Oh! vous exagérez. Monsieur le ministre ; l'autre jour vous me disiez qu'il y en aurait pour deux ans. — Soit! deux ans. Il a le temps d'attendre. »
« Puis M. Patenôtre invite M. Martinet à revenir chez lui, offre que notre procureur décline , et ils se séparent.
« Il ne faudrait pas conclure de là que M. Patenôtre ne veut pas
1 A. M.-E., vol. 549*, p. 24. Lettre à Mgr Lions, 17 janvier 1885.
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DESTRUCTION DE LA PaROISSE DE TSEN-Y
aider les missions : « Je ne suis pas clérical, disait-il, l'autre jour à M. Martinet, mais j'espère que les missions ne diront pas de moi que je ne m'occupe pas de leurs affaires. » Disons donc qu'il ne peut pas faire grand'chose pour le moment et qu'il fera mieux quand il le pourra. »
La seconde visite est plus longue.
« J'ai vu monsieur le ministre ces jours-ci, écrit Bodinier, le 4 février', et je n'ai pas manqué d'insister sur les dangers qu'il y a de voir notre gouverneur pousser jusqu'au bout son plan de destruction de la religion chrétienne, en forçant les missionnaires à se réunir à la capitale, et peut-être pis encore. M. le ministre, tout en disant et répétant qu'il n'y pouvait rien pour le moment, a dit qu'il venait d'écrire au ministre russe pour demander, par son entremise, au gouvernement chinois la réintégration des missionnaires chassés de leurs postes respectifs : « mais, ajouta-t-il, je n'espère guère obtenir cela » ; au moins cela aura, on l'espère, pour résultat d'empêcher de chasserceuxquitiennentencore. J'ai insisté aussi sur la triste position de nos chrétiens, qu'on force à quirter le pays ou à signer un billet d^apostasie joint à un billet de restitution. Je lui ai fait remarquer que cette précaution de faire signer un billet de restitution indique clairement le plan futur du gouvernement chinois de soutenir que les chrétiens ont reçu une restitution en règle, et qu'il n'y a plus à revenir là-dessus. C'est déjà ce que soutiennent les mandarins dans la dernière pièce reçue du bureau des affaires religieuses par Votre Grandeur. J'ai fait remarquer à M. le ministre la fausseté de cette allégation. A cela qu'a-t-il répondu ? Toujours la même chose : « Nous ne pouvons rien en ce moment ; qu'on prenne patience en attendant la paix. »
A la suite de cette visite, Patenôtre envoya au Vicaire apostolique du Kouy-tcheou les documents que nous avons cités plus haut au sujet des réclamations faites par Popoff. Il accompagna ces pièces de la lettre suivante* :
Monseigneur,
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser à la date du 29 décembre m'est exactement parvenue. M. Bodinier, dont vous m'annonciez la prochaine visite est, — comme vous le savez — heureusement arrivé à Shang-haï et j'ai pu m'entretenir avec lui des affaires du Kouytcheou.
M. l'abbé Martinet m'avait, d'ailleurs, fourni à cet égard des renseignements détaillés, que j'avais immédiatement transmis au ministre de Russie.
1 A. M.-E., vol. 549»', p. 33. Lettre à Mgr Lions, 4 février 1885. ^ A. M.-E., vol. 549°, p. 73. Shang-haï, 10 février 1885.
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PILLAGE DES STATIONS DU NORD
M. Popoff a déjà appelé, à deux reprises différentes, l'attention du Tsongli yamen sur les violences dont votre mission a eu à souffrir. Vous verrez par les pièces ci-annexées, que des instructions ont été envoyées par le Gouvernement central pour la répression de ces désordres. Je me plais à espérer que ces démarclies n'auront pas été inutiles et qu'elles auront pour effet de ramener la tranquillité dans les chrétientés du Kouy-tcheou.
Veuillez agréer, Monseigneur, les assurances de ma haute considération.
Patenôtre.
Ces réclamations, qui furent connues du gouverneur du Kouytcheou, ne semblent avoir eu d'autre résultat que d'irriter celui-ci contre les missionnaires. Il expédie aux autorités du Su-tcheou, aux consuls européens de la vallée du Fleuve Bleu un long avis portant « que le Kouy-tcheou est fermé à tout étranger ' » ; il en adresse au tao-tai de Shang-haï qui les fait parvenir au Vicaire apostolique du Ngan-hoei, Garnier, en le priant de ne pas envoyer de Jésuites au Kouy-tcheou. Cette pièce est portée à la connaissance du ministre de France, et en voici la traduction-.
Vu l'édit impérial du 6 de la T'^ lune disant : « Les différents royaumes ont conclu des traités avec la Chine depuis longtemps, sans qu'il en soit résulté aucune^ dissidence ; il ne convient donc absolument pas qu'à cause des affaires françaises la concorde soit troublée. Les vice-rois ou gouverneurs de terre et de mer devront donc ordonner sévèrement aux mandarins lo- .caux et à tous les chefs de camps militaires de protéger les commerçants de chaque royaume. Quant aux Français, mandarins, marchands ou chrétiens, s'ils doivent rester à l'intérieur de l'empire en s'y comportant régulièrement, on devra aussi les protéger. Que s'ils se mêlent aux affaires de la guerre, après que la preuve en aura été faite, on devra les punir selon les lois. Qu'on respecte ceci. »
Vu, secondement, l'article VIII du traité franco-chinois qui dit : « Dans les endt-oits où il y aura des rebelles, on ne donnera pas de passeports pour voyager plus loin, on attendra que le pays soit pacifié pour donner les susdits passeports. »
A ces causes, nous, gouverneur du Kouy-tcheou, avons examiné que dans la province du Kouy-tcheou, il y a de nombreuses églises dans toutes les juridictions ; or le peuple et les chrétiens ne sont pas d'accord depuis déjà longtemps ; autrefois, quand les deux royaumes étaient en paix, on n'avait pu éviter des pillages d'églises ; maintenant que la guerre est déclarée, nous craignons que le mauvais peuple ne profite de cette occasion pour répandre de mauvaises rumeurs, et sous le nom de vengeance publique n'en vienne à de vrais pillages. Il faut donc aviser aux moyens convenables, pour se conformer au noble désir de Sa Majesté l'Empereur de protéger les étrangers et de pacifier l'Empire.
Dans ce but,\ous avons donné ordre au grand juge et au grand trésorier
1 A. M.-E., vol. ôW, p. 55. M. Bodinier à Mgr Lions. Shang-haï, 28 février 1885.
2 A. M;-E., vol. 549, p. 960.
DESTRUCTIOiN DE LA l'AROISSE DE TSEN-Y
d'écrire ofliciellemenl à lévèque du Koiiy-lcheou, pour qu'il ait à avertir les missionnaires de chaque ville, que ceux qui désirent se rendre à la capitale de la province devront s\y rendre de suite, afin d'y être protégés, ou bien sMls sont proches des provinces du Su-tchuen, Yun-nan, Ilou-lan ou Kouang-si, ils devront passer dans les susdites provinces selon leur commodité. Les mandarins locaux devront leur donner des satellites ou des soldats pour les protéger jusqu'à la frontière. Ils devront aussi donner avis aux autorités delà province voisine pour préparer ce qui est nécessaire.
Quantaux nouveaux missionnaires venantau Kouy-tcheou, àlapremière étape on devra examiner leurs passeports, et nous ordonnons au mandarin local d'oii dépend cette première étape de les exhorter à s'en retourner, en faisant valoir le prétexte que le peuple et les chrétiens n'étant pas en paix, il est difficile de les protéger. Que si l'un d'eux était entré déjà de quelques étapes dans la province et qu'il lui fût difficile de rebrousser chemin, le mandarin local devra examiner les circonstances de cette affaire et le conduire à la capitale avec la protection convenable.
En outre, pour les voyageurs ou ministres (protestants) d'un autre royaume, il est évident qu'ils n'ont rien à voir avec les Français ; mais comme le peuple ne sait pas distinguer s'ils sont ou non d'un autre royaume, nous craignons que, dans un cas fortuit, le mandarin local ne parvienne pas à les protéger et qu'il n'arrive ainsi des choses contre nos désirs. C'est pourquoi, nous ordonnons aux autorités locales d'agir de la même manière à leur égard. Après la fin des affaires générales, quand la paix sera faite entre la Chine et l'étranger, alors ils pourront voyager librement comme à l'ordinaire.
A ces causes, outre les ordres susdits donnés dans notre province, nous nous adressons à votre noble tribunal des affaires étrangères au Su-tchuen, vous priant d'ordonner aux mandarins de votre juridiction que s'il vient de votre noble province au Kouy-tcheou des ministres, missionnaires ou voyageurs, de n'importe quel royaume, ils aient aies exhorter à se rendre ailleurs et à ne pas franchir les frontières du Kouy tcheou, ad (empiis, pour des raisons graves de prudence, ou bien si, du Kouy-tcheou, des ministres, missionnaires ou voyageurs étrangers, se rendent dans votre noble province les mandarins aient à viser leurs passeports et à les protéger
Nous vous prions aussi d'avertir les ministres, missionnaires ou voyageurs de chaque royaume, que désormais à la première étape, après leur entrée au Kouy-tcheou, ils devront présenter leurs passeports au mandarin local pour être examinés, afin que les autorités puissent avertir à l'avance sur la route et les protéger contre les mauvaises gens, qui pourraient sous un faux prétexte faire naître des affaires, ce qui nuirait aux bons rapports de la Chine avec l'étranger \
En d'autres temps, le gouvernement du Kouy-tcheou n'aurait très
' probablement pas trouvé d'appui chez ses collègues pour des ordres
semblables ; mais, à celte époque, les mandarins sentaient bien qu'ils
marchaient dans le sens du gouvernement chinois en se montrant
' A ccUe pièce, étaient joints les noms de tous les missionnaires et des ministres protestants entrés au Ivouy-tclieou depuis deux ans. Mais M. Aloys Schotter y était appelé Fev et non Ko, nom chinois -sous lequel il était connu.
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PILLAGE DES STATIONS DU NORD
hostiles aux missionnaires, aussi ne se gènaient-ils en aucune facjon. La Russie appuyait d'ailleurs fort doucement les désirs des ouvriers évangéliques, et en ce qui concernait le Kouy-tcheou, F^opoff faisait à Tagliabue' des observations que ce dernier résumait ainsi ^:
Il pense que, dans les circonstances où l'on se trouve, on ne peut exiger beaucoup si l'on veut obtenir quelque chose. Aussi, il lui semble que demander à pouvoir retourner hic et nunc dans un endroit d'oii l'on a été chassé, ou rebâtir une résidence qui vient d'être brûlée, n'est pas prudent, car on ne. l'obtiendrait pas ; selon lui, mieux vaut conserver des relations même imparfaites plutôt que de les rompre, sauf dans un temps meilleur à revenir sur le passé.
Intervention de Léon XIII. — Le P. Giulanelli. — Réponse du gouvernement chinois au Pape — Réclamations de Patenôtre. — Edit du 19 septembre 1885. — Démarches de Lions. — Mauvaise volonté du gouverneur du Kouy-tcheou. — Bodinier quitte Shang-haï.
Cependant le Kouy-tcheou ne fut pas le seul Vicariat victime de l'hostilité des mandarins, plusieurs autres missions furent également maltraitées. Portés à la connaissance du Souverain Pontife Léon XIII, ces faits lui inspirèrent la pensée d'adresser une lettre à l'Empereur de Chine.
Le texte latin de cette lettre fut communiqué par le secrétaire de la Propagande, de la part du Souverain Pontife, à Lefebvre de Behaine, notre ambassadeur près du Saint-Siège. Léon XIII résolut de faire porter cette lettre par un envoyé spécial, et il fit choix du P. Giulanelli, âgé d'environ 50 ans, supérieur du séminaire Pie, désigné pour administrer une nouvelle mission au Chan-si.
Voici la traduction de ce document^ :
A niluslre el très puissant Empereur des deux Tartaries et des Chinois.
Très Grand Empereur
La guerre qui a éclaté dernièrement dans certaines régions de votre Empire, nous presse de faire tous nos efïorts pour gagner votre bienveil-
* François ïagliabue, né en 1822 au diocèse de Soissons, delà congrégation de la Mission, parti en 1853, provicaire de Mongolie, nommé coadjuteur au Kiang-si et évoque de Pompeiopolis, préconisé le 25 septembre 1868, transféré avant son sacre au Tche-li sud-ouest, transféré au ïfche-li nord (Pékin) au mois d août 1884 ; mort à Pékin le 12 ou le 15 mars 1890.
' A. M.-E., vol. 5491^, p. 52. Lettre à M. Martinet, 7 février 1885.
» M. C, an. 1885, p. 157.
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DESTRUCTION DE LA PAROISSE DE TSEN-Y
lance et votre clémence, afin qu'il ne résulte de ces luttes guerrières aucun dommage pour la religion catholique. En cela, nous accomplissons un légitime devoir, puisqu'il nous appartient de protéger, autant que nous le pouvons et en tout lieu, le catholicisme. Nous suivons l'exemple de nos prédécesseurs qui, plus d'une fois, ont imploré les puissants Princes, vos ancêtres, en faveur des missionnaires d'Europe et du peuple chrétien.
Ce qui nous inspire un grand espoir, c'est que vous avez donné, en ce temps même, plusieurs témoignages de votre bon vouloir à l'égard des chrétiens; nous avons su, en effet, qu'au début de la guerre, votre autorité a décrété que les chrétiens devaient être respectés, et qu'on ne fît aucun mal, même aux missionnaires de la nation française.
Il n'est personne qui, en cela, grand Prince, n'ait reconnu votre équité et votre humanité, d'autant plus que tous les prêtres, habitant votre florissant empire pour y prêcher l'Evangile, sont envoyés par les Pontifes Romains, de qui ils tiennent leur charge, leur mandat et toute leur autorité. Ils ne sont pas recrutés dans une seule nation, on en compte aujourd'hui un grand nombre de l'Italie, de la Belgique, de la Hollande, de l'Espagne, de l'Allemagne, qui habitent dix provinces de votre vaste domination. Les prêtres, tant de la Compagnie de Jésus que de la-^^ongrégation de la Mission, qui travaillent en d'autres provinces, viennent de nations très diverses. Et cela est pleinement d'accord avec la nature de la religion chrétienne, qui n'est pas faite pour un seul peuple, mais pour tous, qui unit tous les hommes par des liens fraternels, sans aucune distinction de pays ni de race.
L'œuvre de ceux qui travaillent au nom de TEvangile est très salutaire, même aux choses publiques. Ils doivent s'abstenir des affaires politiques et se donner tout entiers à la propagation et à la sauvegarde de la doctrine de Jésus-Christ. Or, les principaux préceptes delà religion chrétienne sont : craindre Dieu, conserver en toutes choses entièrement et inviolablement la justice ; d'où cette conséquence : qu'il faut se soumettre auxmagistrjits, honorer le roi non seulement par crainte de sa colère, mais surtout par conscience. Rien, certes, n'est plus propre que ces vertus à tenir la multitude dans le devoir et à conserver la sécurité publique.
A la vérité, les prêtres catholiques venus d'Europe qui, depuis quelques siècles déjà, exercent les fonctions apostoliques dans le puissant empire chinois, loin d'avoir apporté auciftie gêne à la puissance publique et aux affaires civiles, ont, au contraire, de l'aveu de tous, rendu de grands services. Us y sont arrivés d'abord par la propagation de la discipline morale du christianisme, ensuite par la dilTusion des lettres et des autres arts qui constituent la civilisation. Puisque la même pensée et la même intention animent ceux qui instruisent à présenties Chinois dans la doctrine chrétienne, vous ne pouvez douter de les trouver toujours, avec même volonté et fidélité, soumis à votre nom et à votre Majesté.
Pour nous, puissant Empereur, nous vous exprimons et témoignons la plus grande reconnaissance à cause des preuves de bienveillance que vous leur avez données; et, en même temps, au nom de cette clémence qui vous distingue, nous vous adjurons vivement, dans les circonstances présentes, de 'les couvrir de votre bienveillance, de les prendre sous votre haute protection, afin qu'ils ne souffrent aucun dommage, et qu'ils jouissent, par votre faveur, de la pleine liberté de leur ministère.
En attendant, nous supplions Dieu, Maître du ciel et de la terre, afin qu'il
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PILLAGE DES STATIONS DU NORD
vous accorde sans cesse, très illustre Prince, Tabondance des grâces de sa bonté.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le l*"" février 1885, la sixième année de notre Pontificat.
LÉON XIII, Pape.
Le P. Giulanelli, porteur de ce document, arriva à Shang-haï au commencement de mars 1885.
« 11 est très simple de manières et très saint homme, raconte Bodinier ' qui le rencontra. Cependant, pour un délégué du Souverain Pontife à l'Empereur de Chine, on a trouvé ici qu'il représentait .bien peu extérieurement. On dit, il est vrai, que le Pape, craignant que sa lettre no fût pas reçue, voulait aussi risquer peu. »
Sur le conseil des Lazaristes, dit-on, il s'adressa pour se faire recevoir par le Tsong-li yamen au directeur des douanes chinoises, Hart, « qui manœuvra si bien, que le Tsong-li yamen lui lit une réception en règle - » .
Cette réception eut lieu le 8 avril ; Giulanelli était assisté d'un missionnaire de Pékin qui lui servait d'interprète. Deux jours plus tard, le Tsong-li yamen lui lit remettre une lettre dont voici la traduction ' :
Les Princes etgrands ministres du Conseil des affaires des roijaniaes élrangers, par Vautorlté de la grande (dgnastie) Ta-tsing, envoient une lettre officielle au Légat de la grande Rome, Giulanelli, pour être ouverte en sa présence.
Notification
Les Princes et grands ministres du Conseil des afFaires des royaumes étrangers, par l'autorité de la grande (dynastie) Ta-tsing, notifient : le vingt-troisième jour de la deuxième lune (8 avril 1885), l'illustrissime Légat étant venu en notre palais et en notre présence ayant remis les lettres royales
Du Souverain Pontife Romain,
Le dit Conseil, le vingt-cinquième jour de la deuxième lune (10 avril), les a^ de son côté, présentées
^ Au Grand Empereur,
Qui a déclaré les avoir lues avec beaucoup de plaisir et de consolation.
En conséquence, il a ordonné à nous, grands ministres, de faire savoir à l'illustrissime Légat, que, lorsqu'il sera de retour en son royaume, il oilre des félicitations
' A. M.-E., vol. 549t, p. 153. M. Bodinierà Mgr Lions. Shang-haï, 15 mai 1S85. - A Tien-lsin, le P. Giulanelli s'adressa au consul français pour obtenir un passeport.
3 M. C, an. 1885, p. 316.
DESTRUCTION DE LA l'AKOlSSE DE TSEi\-Y
Au Souverain Pontife.
Cette notification doit être portée à Tillustrissirne Légat, à qui elle est adressée, afin qu'il soit parfaitement au courant do ce qui a été fait.
La déclaration ci-dessus a été donnée au Légat Giulanelli de la grande Rome, la onzième année du règne de Kouang-siu, le vingt-cinquième jotir de la deuxième lune (10 avril 1885.)
La mission de Giulanelli fut, dit-on, connue de Patenôtre seulement après sa conclusion ; lui parut-elle attenter aiix droits de la France, ou tout au moins rendre son action plus difticile ? toujours est-il qu'il en témoigna quelque mécontentement : (( Nous ne pourrons plus rien pour vos missions, dit-il à Martinet-, votre Pape vient nous couper l'herbe sous les pieds, les Chinois nous diront maintenant qu'ils sont en bons rapports avec le Pape etc., etc. » Peut-être cependant faut-il croire qu'il n'y avait là qu'un premier mouvement irréfléchi : car la lettre du Souverain Pontife, si prudente, si mesurée dans ses termes ne pouvait alarmer aucune diplomatie, pas même la nôtre ^
* Quoique dans cette réponse Giulanelli soit qualifié de Légat, cependant il est à remarquer que le Souverain Pontife ne lui avait donné aucun titre.
Peut-être quelques-uns liront-ils avec intérêt l'appréciation détaillée et motivée de Bodinier sur cette lettre :
« J'ai vu l'original de celte réponse et voici ce que c'est :
« D'abord ce n'est point une réponse directe de l'Empereur, mais une simple lettre au délégué du Pape accusant réception. L'enveloppe est simplement une grande enveloppe de lettre ordinaire (bande rouge au milieu), (pas un ma fong tang). Cette lettre est donc écrite par le Tsong-li yamen. On y appelle la lettre du Pape (( lettre royale » « Koue-chou » ; on y appelle le Pape Liao hoaiig ; on le met à l'en-tète de la page aussi haut que l'Empereur de Chine. Ceci est bien.
« Ce qui est moins bien o'est que l'Empereur ne réponde pas lui-même ; c'est que dans la lettre du Tsoug-li yamen il mette pour toute politesse au Pape qu'il prie le délégué de lui demander s'il se porte bien, oaeii hrio, deux caractères, pas plus, pas moins Ici on a trouvé cela assez médiocre : pas offensant, si vous voulez, mais vraiment l'Empereur de Chine ne pouvait faire moins sans offenser.
f( Le bon délégué était radieux à son retour avec sa lettre qu'il donnait comme réponse de l'Empereur, [l racontait avec enthousiasme les politesses des mandarins du Tsong-li yamen, dont un prince de la famille impériale qui lui portait même à la bouche son verre à boire et des pâtisseries. On a essayé ici, à son passage (chez les Jésuites et ailleurs), de le calmer un peu; mais on craint qu'il' ne fasse au Pape uu trop beau rapport, peu conforme à la vérité. Il devait aller dans sa nouvelle mission du Chan-si, un télégramme l'a rappelé à Rome ; il vient de partir ces jours-ci. >i {Â. AI.-E., vol. 549^, p. 155.)
- A. M.-E., vol. 549t, p. 154.
' Dans une lettre du 18 avril, Bodinier dit qu'il a fait pour M. Patenôtre la traduction d'une pièce secrète émanant du Tsong-li yamen et demandant à l'empereur que tous les missionnaires français soient ai-rètés et reconduits à la frontière. [A. M.-E., vol. 549f, p. 123. M. Bodinier à Mgr Lions, 18 avril 1885).
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PILLAGE DES STATIONS Dl' NORD
Enfin, le 9 juin 188o, la paix est signée entre la France et la Chine par Li Hong-tchang et Patenôtre ; il n'y est pas fait mention, du moins explicitement, des missions catholiques, mais l'article X porte :
Les dispositions des anciens traités, accords et conventions entre la France et ia Chine, non modifiés parle présent traité, restent en pleine vigueur.
Par conséquent les missions demeurent sous le régime établi en 1858 et en 1860, et la France a le droit, comme avant la guerre, de s'occuper d'elles et de faire respecter leur liberté. Ce traité fut l'acte le plus important de Patenôtre en Chine.
Après avoir réglé quelques autres questions, notre représentant sur le point de quitter la Chine, adressa au Tsong-li yamen la lettre suivante, en faveur des missions catholiques' :
Pékin, /.) septembre i 8!^d.
Monseigneur, Excellence,
Les informations que j'ai reçues dans ces derniers temps, de différents points de l'Empire et notamment du Kouy-tclieou, du Kouang-si, du Kouang-tong et du Yunnan, me représentent les chrétiens comme étant en butte à de continuelles difficultés et parfois à de regrettables vexations.
V. A. I et V. EE. savent tout ce que les missions catholiques ont eu à souffrir dans ces diverses provinces, pendant le conflit qui a divisé laFrance et la Chine. Au mépris de l'édit Impérial du 26 août 1884, dont les prescriptions ont été trop souvent méconnues, beaucoup de missionnaires ont été contraints d'abandonner leurs résidences ; d'autres ont vu piller et saccager leurs demeures et ont eu à subir les plus mauvais traitements. Si ces violences, sur lesquelles M. le ministre de Russie a autrefois appelé votre attention, ont à peu près disparu, la situation des chrétiens n'en est pas moins très précaire. Il semble que le malentendu, dont ils étaient victimes, persiste encore et que le mauvais vouloir dont ils ont eu si souvent à souffrir de la part des autorités locales, ait été à peine tempéré par la conclusion de la paix.
Un certain nombre d'entre eux me demandent, à ce propos, s'il ne serait pas possible de solliciter de la Cour Impériale la publication d'un décret, destiné à être inséré dans la « Gazette ofticielle » et répandu dans tout l'Empire, et qui fût de nature à dissiper les préventions tout-à-fait injustes dont ils sont l'objet.
Il importerait, en effet, que le peuple pût apprendre par ce moyen que les missions catholiques, vouées à des œuvres de charité et de paix, d'un caractère international, sont demeurées entièrement étrangères au dernier conflit.
Je serais particulièrement heureux de voir le Gouvernement chinois entrer dans ces vues, et la publication d'un semblable décret, produisant dans toutes les provinces un effet d'apaisement, contribuerait à aplanir dans le présent et dans l'avenir bien des difficultés. Elle permettrait, sans doute
' A. M.-E., Kouang-si, annéos 1881-1897, p. 1898.
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DESTRUCTION Î>E LA PAROISSE DE TSEN-Y
de régler sur place et par la simple entremise des mandarins provinciaux, une foule de questions qui exigent.actuellement lintervention de la Légation, ce qui aurait pour tous des avantages incontestables.
J'espère que V. A. I. et VV. EE. voudront bien prendre en sérieuse considération cette proposition, qui m'est dictée par le désir de voir s'effacer les dernières traces des dissentiments qui ont pu exister entre nos deux pays.
Je vous serais très reconnaissant par suite, si vous vouliez bien solliciter de S. M. l'Empereur la promulgation d'un édit, qui répondît à cette pensée de concorde et de paix.
Le 19 septembre suivant, le Tsong-li yamen écrivit à notre représentant ' :
Le but des missions catholiques est de faire le bien. La religion chrétienne est suivie par tous les Occidentaux ; mais, vu la différence des mœurs, les Chinois sont partagés, à son égard, entre la croyance et le doute. De plus, il existe parmi les chrétiens des bons et des méchants ; il est beaucoup d'entre eux qui ne font pas leur devoir et qui molestent les honnêtes gens ; les missionnaires, trompés, écoutent leurs paroles, parfois même leur portent protection et les haines s'accumulent chaque jour dans le peuple contre eux.
L'année dernière, le conflit, qui a éclaté entre nos deux pays, a produit parmi la population une vive effervescence qu'il a été impossible de contenir. Un décret impérial fut heureusement rendu, qui prescrivit de protéger uniformément tous les clirétiens. A cette époque, au moment où la haine de la foule était déchaînée, les autorités locales, en faisant tous leurs efforts pour les sauvegarder, ont eu une tâche très difficile. Dans les régions ('loignées, où le peuple a des mœurs violentes, des troubles se sont produits inopinément, quil était impossible de prévenir et d'empêcher. Nous ne doutons pas que Votre Excellence ne soit parfaitement au courant de cet état de choses.
Aujourd'hui, la paix et lamitié étant rétablies entre nous, le calme revient peu à peu dans les esprits. Puisqu'un décret a été promulgué l'année dernière pour assurer la protection des chrétiens, il devra naturellement être observé à jamais. Notre Conseil se propose d'envoyer de nouveau des dépèches dans toutes les provinces, pour exposer nettement les stipulations du décret impérial du 26 août 1884 et pour que des proclamations soient lancées dans toutes les localités où des missions sont établies, afin de faire savoir au peuple « que les missions catholiques ont pour but d'exliorter les hommes à faire le bien et ne se mêlent pas d'autre chose : que ceux qui professent cette religion n'en restent pas moins des Chinois, et que les uns et les autres doivent faire tranquillement leur devoir, sans conserver entre eux de défiances ou de haines ; que, si des procès s'élèvent, ils devront être jugés et réglés parles autorités locales, conformément à la justice, en ne distinguant qu'entre ceux qui ont raison et ceux qui ont tort et non pas entre les chrétiens et les non chrétiens ; qu'une prompte solution devra être donnée à ces affaires ; que si, sans motif, des vexations sont commises, les auteurs en seront immédiatement saisis et rigoureusement punis pour prévenir le retour de faits analogues. «
1 A. M -E., vol. 549°, p. 82.
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PILLAGE DES STATIONS DU NORD
Lorsque des proclamations auront été-ftettement rédigées et promulguées dans ce sens, nous croyons que la bonne intelligence pourra régner et qu'il ne s'élèvera plus de désordres.
La protection des missions allait maintenant échoir à un nouveau diplomate, Cogordan', qui venait d'être chargé par le gouvernement français de négocier et do conclure le traité de commerce prévu par la convention du 9 juin. Cogordan était à Shanghaï au mois d'octobre 1883 ; il y reçut Dodinier qui résume en ces termes sa conversation avec lui ^ :
« J'aime les missions et leur suis dévoué ; je désire leur r4re utile pendant mon court passage en Chine ; mais je ne puis et ne pourrai pas grand'chose. On m'a donné pour mission principale de faire le traité de commerce entre la Chine et le Tonkin ; je ne puis pas saisir le Tsong-li yamen de questions qui pourraient entraver le but que je dois me proposer avant tout, et qui est le traité de commerce. »
« J'ai, ajoute Bodinier. demandé cependant à M. le ministre la permission de lui présenter un petit rapport sur nos affaires du Kouytcheou ; il me l'a accordée avec plaisir et c'est ce que j'ai fait le surlendemain.
« Au sujet de la rentrée des missionnaires dans les villes persécutées, je regarde comme certain que nous obtiendrons cela. M. Cogordan m'a assuré qu'il y tiendrait mordicus, et m'a prié de l'avertir si notre gouverneur s'obstinait à refuser les ordres nécessaires. »
Cette promesse était faite le 22 octobre ; au mois de janvier, la situation des missionnaires et des catholiques au Kouy-tcheou demeurait stationnaire. Toutes les démarches de Lions avaient été inutiles ; quelques- unes lui avaient même attiré des réponses désagréables. Il suffit, pour nous en convaincre, de lire cette lettre écrite par lui à Cogordan, à la date du 1'] janvier 1886 ' :
Dans plusieurs districts, les païens voulant forcer les chrétiens à contribuer de leur argent au culte des idoles, j'en informe aussitôt le gouverneur et le prie de vouloir bien user de son autorité, afin de faire cesser un tel abus prévu par les traités. Il me répond que les chrétiens sont sujets de l'empereur et que je n'ai pas à me mêler de leurs affaires. Cette réponse est datée de la 11" année de Kouang siu, 12" lune, 12" jour. Depuis la fin des hostilités, j'ai cru devoir tenter plusieurs démarches au prétoire, demandant instamment la publication d'un édit,afîn de reprendre possession des districts d'où nous avons été chassés pendant la persécution. Or, voici les réponses officielles que j'ai reçues — je tiens les originaux à la disposition de Votre Excellence, si elle le désire :
* Détails biogr., voir Hist. de la mission du Thibet, vol. 2, p. 214. •^ A. M.-E., vol. 549f, p. 258. Lettre à Ms-- Lions, 23 octobre 1885. ■ A. M.-E., vol. 5't9o, p. 95.
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Le 7" jour de la 7* lune, le grand juge criminel m'informe qu'à la vérité un traité vient d'être conclu avec la France ; mais que le peuple et les lettrés n'en connaissent pas suffisamment les stipulations. En conséquence, il ne faut pas encore songer à reprendre le chemin de nos stations, crainte de susciter de nouvelles affaires. Le peuple et les lettrés ne connaissent pas suffisamment le traité pour une excellente raison : c'est qu'ici même, à la capitale de la province, les mandarins n'ont pas jugé utile d'en ordonner la publication. Quelques jours après, le 21 de la 7*^ lune, le gouverneur et le grand juge criminel, non contents de nous barrer la route de nos chrétientés, nous défendent de circuler même dans les rues de la capitale, à moins de motifs d'une gravité exceptionnelle et, même dans ce cas, il faudra au préalable enregistrer au prétoire le nom des gens qui nous accompagnent. Sans m'inquiéler de cette défense arbitraire, je réponds par une lettre officielle que j'adresse au gouverneur et dans laquelle je renouvelle la même demande que ci-dessus. Il me renvoie ma lettre et daigne m'écrire qu'il ne me reconnaît pas le droit de faire auprès de lui une semblable démarche.
Environ un mois plus tard, le 11'-' jour de la 9'^ lune, à propos d'un district situé à une journée de Kouy-yang, le grand juge criminel m'informe que nous pourrons peut-être en reprendre possession dans quelques années.
Sur ces entrefaites, arriva la lettre de Son Excellence M. Patenôtre, ministre de France, et celle du Tsong-li yamen Cette dernière me fut, il est vrai, communiquée officiellement; mais, n'ayant été l'objet d'aucune publication, ce document n'apporta aucune amélioration dans nos affaires. Que dis-je? deux ou trois jours plus tard, le 1'^'' de la 10® lune, le grand juge criminel revient de nouveau à la charge et me fait passer une pièce venue de Su-yang bien toujours rédigée dans le même style ; à savoir qu'il ne faut pas songer à retourner de sitôt dans cette ville où nous possédons église, presbytère, ferme, etc., attendu que les esprits ne sont pas suffisamment calmés et que le mandarin local n'est pas sûr de maintenir l'ordre.
Deux semaines après cet incident, c'est-à-dire le 15" jour de la 10" lune, notre peu courtois gouverneur Li, rappelé, dit-on, à Pékin, cède sa place à un nouveau mandarin nommé Pan. Chacun ici voulait malgré tout espérer que ce personnage se montrerait plus ami de la justice et surtout des simples convenances. Je repris donc provisoirement courage ; et le o, puis le 12 de la 11'^ lune, j'envoyai au prétoire deux pièces bien et dûment motivées, dans lesquelles je formulais encore une fois la même demande que par le passé. Or, Monsieur le Ministre, ces deux démarches n'ont pas même été honorées d'une réponse verbale. Ce procédé, par trop sans gêne, doit paraître absolument inexcusable, surtout si Ton songe qu'en Chine les paroles coûtent si peu.... !
Depuis la conclusion de la paix jusqu'à ce jour, huit longs mois se sont écoulés, et nous sommes encore traités ici comme de véritables suspects, insultés comme des vaincus, confinés dans notre maison de Kouy-yang comme des prisonniers de guerre. Il ma semblé que le temps était venu de rappeler les mandarins à l'observance des traités. Le dernier, enfin conclu, celui de Tien-tsin, renferme un article X qui stipule que « les dispositions des anciens traités, accords et conventions entre la France et la Chine non modifiées par le présent traité restent en pleine vigueur ». En
l'ILLAGE DES STATIONS DL' NORD
vérité, M. le Ministre, ce qui reste ici en pleine vigueur, c'est l'arbitraire des autorités locales, c'est leur mépris officiel du nom français, c'est enfin l'emploi qu'elles font de moyens sans loyauté pour entraver notre ministère apostolique. Voilà un an que je m'épuise en vains efforts : à mes démarches, à mes revendications les plus légitimes, le prétoire n'a répondu que par l'insulte ou par le silence. N'ayant plus rien à espérer d'une temporisation plus prolongée, j'ai résolu den finiravec ces atermoiements, qui compromettent de plus en plus le salut des âmes qui me sont confiées Quand j'aurai dit que la moitié des chrétiens du Kouy-tcheou sont depuis un an sans prêtres et sans sacrements, Votre Excellence estimera sans doute que ma patience n'est pas d'accord avec mon devoir. Sans sortir des formes de la légalité, j'aurais dû peut-être, par un acte de bonne vigueur, essayer de triompher de l'obstination mandarinale. Si je n'a,i pas encore usé de ce moyen, c'est qu'avec M. Patenôtre, ministre de France, je me plaisais à espérer que le Tsohg-li yamen accomplirait sa promesse du 19 septembre 1885, et « que des ordres allaient être expédiés dans toutes les provinces, pour faire revivre les prescriptions de l'édit du 26 août 1884 relatives aux chrétiens «.(Lettre de M. Patenôtre, ministre de France, 21 septembre 1885). Ces fameuses déclarations dont M. le Ministre me demandait de faire parvenir le texte chinois à la Légation n'ont pas encore paru dans la province du Kouy-tcheou, et comme de leur publication dépend certainement la sécurité de mes chrétiens, j'ose supplier Votre Excellence d'en urger l'expédition solennellement promise par le gouvernement impérial. Je crois en effet avec le Tsong-li yamen que, lorsque des proclamations auront été nettement rédigées et promulguées, la bonne intelligence pourra régner et qu'il ne se produira plus de désordres.
• Pour conclure, l'éveque avisait le chargé d'atïaires de France que les missionnaires allaient retourner dans leurs districts :
En attendant que le gouvernement chinois commence à remplir ses promesses, mes missionnaires, cédant au cri de leur conscience, vont reprendre prochainement le chemin de leurs' chrétientés désolées. Ils pensent avec raison que le danger ne dispense pas du devoir. Si leur tentative échoue ou, pour mieux dire, si leur sang coule. Votre Excellence saura du moins que depuis un an j'ai fait tous les efforts possibles auprès des mandarins pour arriver à une solution pacifique.
Le 20 a^ril suivant, (bgordan répondit au Vicaire apostolique' :
J'ai attiré l'attention du Tsong-li yamen sur un tel état de choses, et je l'ai prié d'inviter, sans nouveau retard les fonctionnaires provinciaux à promulguer des proclamations destinées à ramener la tranquillité parmi la population et à assurer l'observation des traités. Le Conseil des Affaires Etrangères vient de me répondre qu'il a, à la date du 2 avril, envoyé, dans toutes les provinces, des instructions conformes au vœu que je lui avais exprimé.
' A. M.-E., vol. 549", p. 112.
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DESTRUCTION DE LA PAROISSE DE TSEN-Y
Prévenu de cette réponse, Bodinier commence à comprendre qu^il ne pourra rien obtenir; il hésite cependant à reprendre la route du Kouy-lcheou avant d'avoir réussi dans des négociations, dont, en quittant Tsen-y, il escomptait un prompt et heureux résultat. Le procureur Martinet a beau lui répéter que pour cette fois c'est fini et bien lini, il voudrait encore espérer. Enfin il se convainc de sa défaite diplomatique, imputable non à lui évidemment, mais à la situation générale, et le 2o novembre 1885, il quitte Shang-haï, après avoir, le matin même, reçu des passeports pour deux nouveaux missionnaires, Poinsot' et Pâtissier-, et pour quatre anciens qui avaient perdu le leur pendant les pillages : Bouchard, Bonat, Jouishomme, ChafFanjon, ainsi que pour lui-même.
Le 21 janvier 1886, il est à Tchong-kin où sur le conseil du Vicaire apostolique du Su-tchuen oriental, Coupât % il exprime à son évoque le désir qu'on le fasse rentrer à Tsen-y avec l'autorisation du gouverneur du Kouy-tcheou, et qu'il en soit de môme pour tous les missionnaires chassés de leur poste. D'ailleurs, il se croit sûr que cette autorisation ne sera pas repoussée, il base cette confiance sur le succès de Coupât, qui vient d'obtenir que les mandarins de Ki-kiang reconstruiront le presbytère et l'oratoire précédemment démolis par les païens.
A Kouy-yang, le Vicaire apostolique et son coadjuteur hésitent bien un peu à remplacer Bodinier à Tscn-y ; d'un côté, ils craignent que les haines ne soient pas calmées et que la présence du même missionnaire ne les excite de nouveau ; par ailleurs, ils se demandent si le fait de changer le missionnaire de poste. ne paraîtra pas aux Chinois un acte de faiblesse, dont ils voudront profiter en chassant le successeur. Après bien des tergiversations ils cèdent à cette dernière considération, et Bodinier reçoit l'ordre de s'installer à Tsen-y.
1 Paul-Marie-Nicolas-Auguste Poinsot, né le 18 avril 1862 à Isômes (Haute-Marne), prêtre le 5 juillet 1885, parti le 7 octobre suivant pour le Kouy-tcheou.
* Louis Palissier, né le 10 juin 1860 à Fontaine-Guérin (Maine-et-Loire), prêtre le 5 juillet 1885, parti le 7 octobre suivant pour le Kouy-tcheou.
■* Paul-Eugène Coupât, né le 8 juin 1842 à Eglise-Neuve-des-Liards (Puy-de- Dôme), prêtre le 15 juin 1867, parti le J5 septembre suivant pour le Su-tchuen Occidental, nommé le 28 août 1882 évêque de Tagaste, coadjuteur de Desflèches au Su-tchuen Oriental, Vicaire apostolique du Su-tchuen Oriental le 20 février 1883, mort à Tchong-kin le 26 janvier 1890.
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