CHAPITRE VIII
MASSACRES ET PILLAGES
Rentrée des missionnaires dans leurs paroisses. — Excitation générale, sacre à Pou-lao-tchang du prêtre Th. Lin et d'un chrétien.
— Mas-
L'inutilité des démarches de Lions et de Bodinier, la mauvaise posture dans laquelle se trouva la France vis-à-vis de la Chine, par suite d'échecs militaires exagérés, les pamphlets répandus à profusion racontant des victoires imaginaires', ne pouvaient qu'augmenter l'orgueil des Chinois, la croyance à leur force et le mépris pour la prétendue faiblesse des étrangers.
C'est principalement dans cet ordre d'idées qu'il faut chercher les raisons des événements que nous allons raconter.
L'arrivée de Bodinier dans la ville de Tsen-y, oii des troubles si graves avaient eu lieu dix-huit mois plus tôt, ne parut cependant pas exciter d'émotion. Le préfet Yu Chang-hoa avait été remplacé par un vieillard impotent. Le sous-préfet avait été également changé, son successeur se nommait Li.
Naturellement le missionnaire alla leur rendre visite. « Avec le préfet qui parle le langage du Kan-sou, dit-il ", tout s'est borné à des politesses et à la demande d'un édit qu'il m'a promis.
« Avec le sous-préfet nous avons un peu parlé des affaires ; il a tout de suite posé en principe que, si nous voulons avoir la paix, il ne faut pas parler des choses passées ; je lui ai répondu par une autre déclaration de principes : que, si on ne règle rien, ce sera à
* Lorsque la paix fut conclue, le sous-préfet de Kouy-yang publia un édit dans lequel on lisait : <( Les rebelles français, à bout de forces, demandent la paix, l'armée chinoise entonne des chants de triomphe. »
- A. M.-E., vol. 5'^9^ p. 93. Lettre à Mgr Guichard, 16 avril 1886.
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MASSACRES ET l'ILLAHES
recommencer dans quelques années. Finalement il a conclu, doucement : nous aviserons. »
D'ailleurs, vue de près, la position paraît au missionnaire moins mauvaise qu'elle ne lui avait semblé de loin. Les prisons de Tseny renferment encore trois des coupables arrêtés l'année précédente ; il espère que s'ils sont punis sévèrement l'elTet produit sera excellent ; « on aurait la face, dit-il ', bien que la multitude des coupables reste impunie ; mais il est impossible de frapper tout le monde. »
En attendant, il fait réparer le presbytère et Féglise ; il dépense pour ce travail 2U0 taèls.
Les chrétiens des environs viennent assister aux fêtes de Pâques et se rendre compte de la situation, il les exhorte au calme et à la patience.
Il s'ingénie pour reprendre les enfants de l'orphelinat qui ont été volés, il en retrouve quelques-uns qu'on lui remet à condition qu'il paiera les dépenses de vêtements et de nourriture faites depuis l'époque du pillage. Mais le préfet refuse de rendre quatre filles internées dans le Yang-yeou-tang. Atix réclamations du missionnaire, il répond - : « considérant que la persécution d'il y a deux ans est arrivée parce que le peuple voyait nos orphelinats d'un mauvais œil, il craint qu'en nous rendant ces filles, les mêmes causes ne produisent les mômes effets ; de plus, ajoiite-t-il, l'établissement du Yang-yeou-tang étant institué, comme le nôtre, pour recevoir les enfants^ il importe peu que ces enfants soit dans l'un ou dans l'autre. »
Les autres missionnaires regagnent également leurs districts. Ronat nous donne sur sa rentrée à Tong-tse, telle qu'elle eut lieu le 29 avril, les détails suivants • :
« J'espérais que les iidèles viendraient à ma rencontre, je leur avais bien fait recommandé de ne pas venir trop nombreux. Précaution inutile : pas un, si, un seul a osé bouger de chez lui.
(' Mon entrée en ville a donc été très peu triomphale. Les païens n'ont pas fait de bruit. J'ai débarqué tout droit au presbytère, et en descendant de chaise^ je me suis mis à parcourir ces pauvres maisons dont il ne reste plus que les colonnes ; cela me faisait froid au cuHir, je l'avoue. Quelques familles de i)aïens n'avaient pas encore quitté la place ; je leur ai dit de partir, mais le fameux bonze Gay n'a pas eu l'air de s'émouvoir beaucoup. Quelques instants après, je suis allé voir le mandarin qui m'a reçu. Je l'ai invité à faire sor-
' A. M.-E., vol. 54y% p. 103. Lettre à Mgr Guichard,21 avril 1886. » A. M.-E., vol. 549^ p. 171. Lettre à Mgr Guichard, 10 juin 1886. 'A. M.-E., vol. 549«, p. 115. Lettre à Mgr Lions, 30 avril 1886.
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tir ce bonze, il m'a répondu quelques phrases banales, disant qu/il fallait lui dire de bonnes paroles, etc., que les chrétiens étaient trop fiers, etc., etc. »
Peu à peu Ronat redevint maître de son presbytère, et le bon/e lui-même, qui avait un moment prétendu qu'une partie de la propriété lui appartenait, iinit par s'en aller.
Desvoivres et Cuq arrivèrent presqu'à la même époque dans la chrétienté de Mei-lan et réussirent à se réinstaller dans le presbytère.
Lorsque Jouishomme retourna à Sii-yang, il fut assez froidement reçu par le sous-préfet Tin, des rumeurs commencèrent à circuler, excitant les païens contre le prêtre étranger ; il n'en tint pas trop compte et fit faire les réparations nécessaires au presbytère, que des païens avaient habité en toute liberté. Quelques semaines plus tard, un nouveau sous-préfet arriva. Oui. 11 fut solennellement reçu par les notables et par la population, il ne lit pas de visite et n'env^oya pas sa carte au missionnaire, chose contraire aux habitudes et un indice de l'état général des esprits.
On sent, en effet, dans toutes les stations septentrionales de la province une effervescence sourde, et les chrétiens, aussi bien et môme plus que les missionnaires, se disent qu'un éclat se produira prochainement. Au commencement du mois de mai 1886, on signale l'arrivée à Tsen-y de plusieurs groupes d'individus, « qui n'ont pas l'air d'y venir faire autre chose que de préparer un coup contre l'Eglise, écrit Bodinier\ Il y a aussi les paroles prononcées par certains notables, entre autres par Kien, qui indiquent que ces Messieurs poussent en dessous et veulent absolument nous chasser de leur ville. C'est cela surtout qui rend, notre position inquiétante; si les notables ont résolu de nous chasser encore une fois, ils y réussiront tôt ou tard, et le prétoire ne les empêchera pas, si même il n'est pas de connivence avec eux. » Pour faire cesser toutes ces rumeurs, le missionnaire demande au sous-préfet de publier un édit en faveur du catholicisme, le mandarin y consent ; le calme se rétablit pour quelques jours ; mais bientôt on recommence à parler de pillages.
« Alors, écrit Bodinier ", craignant sérieusement un coup d'audace contre l'Eglise de la part de mauvaises gens qui affluent en ville, j'ai invité une demi-douzaine de chrétiens à garder notre maison pendant la nuit. Mon unique plan est de résister en gardant les portes l'une après rautre, pendant un certain temps au moins, pour donner au prétoire le temps de nous protéger. De plus, j'ai pensé que ces gredins qui viendraient nous piller, sont des lâches, des gens sans
^A; 1VL.-E., vol. 549\ p. 134. Lettre à Mgr Lions, 6 mai 1886. 2 A. M.-E., vol. 549% p. 138. LeUre à Mgr Lions, 11 mars 1886.
MiPii
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aveu qui reculeraient en voyant la moindre velléité de résistance. Il n'y a pas de danger que j'accepte des soldats ou des satellites à l'intérieur de notre maison comme il y a deux ans ; c'est cela qui nous a perdus. »
Tout-à-coup, au milieu de cette efl'ervescence, arrive la nouvelle que le pillage de la mission catholique à Tchong-kin a eu lieu le !'''■ juillet. Comme tous les faits qui se passent au Sn-tchuen, celui-ci a une forte résonnance dans le nord du Kouy-tcheou, surtout à ce moment d'excitation générale". Il produit, selon l'expression très * exacte d'un missionnaire, « Teffet d'une allumette dans un magasin de poudre ».
C'est dans le district du Su-yang, à Pou-lao,-tchang, le 13 juillet, que se fait la première attaque, et voici comment le missionnaire chargé de ce poste, Jouishomme, raconte les crimes commis" :
« Le P. Thomas Lin, mon vicaire, était à faire la visite annuelle de cette station. N'ayant plus de doutes sur les intentions hostiles du la populace, il crut sage de se rendre dès le 13 dans la ville de Tseny pour informer M. Bodinier des dangers de la situation et le prier d'obtenir du prétoire un édit ou quelque autre mesure coercitive, capable de prévenir de plus grands malheurs. Cet édit instamment sollicité, le préfet n'a pas jugé à propos de le publier. Voilà donc mes pauvres chrétiens abandonnés officiellement à la merci do quelques., canailles qui se mirent aussitôt à l'œuvre.
« Dans cette nuit du 13, un peu avant minuit, un employé du prétoire de Su-yang, nommé Hou San-siao, de concert avec Li Gni-tin, Che kin-tin etc., ameutait la populace, pillait et dévalisait les familles chrétiennes qui habitent sur le marché, Lo Tsen-te, Sie Laochan, Yang San-yuen, Sou Fou-yuen. Mais ce n'était, pour ainsi dire, qu'un coup d'essai, car ils se répandirent aussitôt dans les villages chrétiens des environs, à Pon-chang, Pe-ho-lin, Ma-song-kiao, etc.. et y renouvelèrent les mêmes scènes de sauvagerie. Après ce bel exploit, ils se séparèrent. Seul, un jeune homme, nommé Hou-kiang, ne se tint pas encore pour satisfait. Il voulut retourner à Ma-song-kiao et arracher de vive force aux chrétiens ce qu'ils avaient pu sauver au moment du pillage. Mal lui en prit, car cette fois les chrétiens ruinés n'étaient plus d'humeur à se laisser piller sans résistance. Ils subirent, sans trop s'émouvoir, les insultes et les malédictions du jeune brigand ; mais, quand il en vint aux voies de fait, ils lui répondirent sur le même ton. La lutte s'échauifa et finalement Hou-kiang resta étendu sur le terrain.
« Dès le lendemain, 14 juillet, les chrétiens s'empressèrent de
A. M.-E., vol. 549°, p. 141.
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porter plainte auprès du mandarin local. Celui-ci, au reçu de cette accusation, envoya quatre satellites qui s'emparèrent de Hou San-siao et de Li Gni-tin, deux des principaux coupables. 11 est inutile d'ajouter que ces deux prisonniers furent promptement relâchés. Un morceau d'argent, donné ou promis à propos, a toujours pour effet d'attendrir le cœur d'un satellite oriental. Voilà donc Hou Sansiao et Li Gni-tin rendus à la liberté, et voyez le bel usage qu'ils en vont faire de suite.
« Le lo juillet, sans perdre de temps, ils ameutent la canaille et se préparent à dévaliser mon église de Pou-lao-tchang- Par bonheur, il y a encore sur le marché quelques honnêtes païens qui s'efforcent d'empêcher ce nouveau brigandage. Ils font battre le tam-tam et se mettent en mesure d'arrêter les pillards^- Ceux-ci prennent aussitôt la fuite dans la direction de Kiou-kia et dans les campagnes chrétiennes des environs, pillant, brûlant, ravageant tout ce qu'ils rencontrent, cherchant à massacrer ceux qui portent le nom de chrétiens.
« Le 16 juillet au matin, mon vicaire, Thomas Lin, partait de la ville de Tsen-y et se rendait à Pou-lao-tchang, son district. Dès son arrivée, apprenant que cette nuit môme les pillards se préparaient de nouveau à attaquer et à démolir l'église, il se rendit chez le chef du marché, réclamant aide et protection. « As-tu quelques bonnes ligatures à me donner? lui demanda ce chef cupide. Si oui, je me charge de ton affaire ». Le pauvre prêtre indigène n'insista pas,' car il n'avait aucune richesse capable de contenter l'avarice de cet homme. Vers le milieu de la nuit, la foule, de nouveau ameutée, arrive aux portes de l'église en hurlant des cris de mort contre les chrétiens. Pour conjurer ce nouveau danger, Thomas Lin sortit à la dérobée avec son servant, un vieillard chef de la station, nommé Lo Kouen-chan, et avec un autre chrétien qui répond au nom de Long Ky-tsiang, puis il alla se réfugier chez un païen du voisinage Tchang Lao-pei-tse. Mais craignant d'être bientôt- découvert et de causer ainsi quelque préjudice à la famille qui l'abritait, il chercha à se mettre en sûreté plus loin, près de la douane, dans une maison vide, appartenant au même Tchang Lao-pei-tse. Cependant, les païens ne lâchent pas prise ; ils serrent de plus près les chrétiens. Ceux-ci, se voyant sur le point d'être massacrés, se décident à prendre la fuite. Il y eut alors un sauve-qui-peut général. Nos chrétiens eurent quelques blessés. N'ayant plus rien à redouter de nos gens dispersés, les païens se ruent contre l'église, la détruisent complètement, en volent les meubles, la chapelle, etc.. Aujourd'hui, rien ne subsiste.
♦ « Le 17 juillet au matin, les bandits qu'aucun mandarin n'est venu
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inquiéter, se mettent à la recherche do Thomas Lin. Us le découvrent enfin avec ses compagnons. Le chef de la station, Lo Kouen-chan, fut tué séance tenante, on pleine rue. Tchen Hin-fa, qui avait d'abord réussi à s'évader, fut poursuivi, pris et tué comme le catéchiste Lo, non loin du marché, dans un endroit connu sous le nom de Kouanpou-ti. Le servant du P. Lin fut également arrêté, roué de coups, et laissé pour mort dans la rue. Quant au prêtre indigène, ils s'acharnèrent sur lui avec une férocité do vrais cannibales. Ils le frappèrent si cruellement du plat et du tranchant de leurs sabres que tout le corps de ce pauvre prôtre nétait plus qu'une plaie. Ils le conduisirent dans cet état devant le chef du marché, un 'nommé Ouang Che-tsuen, qui refusa de s'occuper de cotte affaire et laissa aux assassins toute liberté d'achever leur victime. Après mille et mille atrocités, voyant que tous leurs efforts pour arracher de l'argent au malheureux Lin restaient inutiles, ces monstres le traînèrent tout sanglant à Kouan-pou-ti , où ils lui tranchèrent la tête. 11 était environ midi. »
Tel fut le premier drame et le plus sanglant de ceux qui vont jeter la désolation dans les chrétientés du nord.
Thomas Lin, né en 18o4, avait été recueilli enfant par Faur'O et ordonné prêtre en 1883. Guichard a écrit de lui : « Gai, franc, courageux, aimable envers tous, il était aimé de tous. » En 1884, jeune prêtre, il sollicita l'honneur d'aller porter aux chrétiens persécutés les'services de son ministère. L'évoque crut devoir lui refuser cette faveur, que l'extrcme surveillance des routes rendrait trop périlleuse. »
(Juant au chrétien Lo, tué en mémo temps que le prêtre Lin, voici les détails que Jouishomme nous donne sur lui' :
« Il était le chef de la station do Pe-ho-lin, il avait une famille nombreuse et pauvre. L'Eglise y perdait bien un peu de riz, mais Lo reconnaissait tout, et d'ailleurs il rendait beaucoup de services pour la station, il ne. refusait jamais d'arranger les affaires, ne craignait pas sa peine et ne se gênait pas pour dire à chacun ses torts. S'il n'était pas riche, il n'était pas avaro non plus, il traitait le Père à la visite avec un soin et une abondance remarquables. »
Le 18 juillet, les chrétiens présentèrent une accusation au souspréfet de Su-yang, Oui. Celui-ci se rendit sur le théâtre du crime, constata la mort de Thomas Lin (^t compta ses blessures, il y en avait 82. Deux chrétiens enveloppèrent ensuite le corps du prêtre et le firent rapporter à Pou-lao-tchang, ainsi que celui du catéchiste Lo. Le mandarin fit décapiter un des meurtriers, Hou San-siao ; le lende-
' A. >K-E., vol. 5491^, p. G5. Journal de M. Jouishoiumc.
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main il voulait encore en punir quelques autres quand arriva son fils qui lui dit : « C'est inutile, Te'glise des chrétiens à Tsen-y est démolie. » Le mandarin cliang'éa aussitôt d'allures, il lit apposer les scellés sur les portes de l'oratoire et laissa des chrétiens s'installer au presbytère pour le garder.
Pillage de Tsen-y. — Alertes à Tong-tsc. — Pillage à Mei-tan et dans plusieurs postes.
Le fils du mandarin de Su-yang avait dit vrai : l'église de Tsen-y était démolie.
Profitant de Texcitation générale qui accompagnait la rentrée des missionnaires dans leurs districts, Kien Pe-chang, le principal excitateur des malheurs de 188i, aidé d'un autre notable de Tsen-y, Tchou Pin-kai, avait repris avec ardeur ses projets de haine et réuni une bande de malfaiteurs.
« Le 16 juillet, vers cinq heures du soir^ raconte Bodinier', n'ayant plus aucun doute siir l'imminence du danger, je fis immédiatement prévenir le prétoire, priant le préfet et le sous-préfet de venir à mon secours. Ils répondirent qu'ils allaient venir s'entendre avec moi touchant les mesures à prendre. Mais, hélas ! vous le savez^ Monseigneur, ils ne vinrent pas. i\près dix heures du soir, une foule armée s'attroupe devant la maison et s'acharne sur la porte d'entrée qui résiste aux efforts des brigands pendant plus dune demi-heure. Mais enfin la porte cède, et les assaillants se précipitent dans l'intérieur de la première cour, frappent les premiers chrétiens qu'ils rencontrent, blessent deux de mes serviteurs et hurlent qu'il faut prendre et tuer l'Européen. Je me mis aussitôt sur mes gardes. Jouant du couteau et du fusil, ces furieux fondent sur moi et lèvent déjà leurs sabres pour me massacrer. Heureusement mes gens arrivent et détournent le coup qui allait me tuer. Repousses cette fois, les païens reviennent à la charge et tournent leur fureur contre les gens de l'église. C'est alors que, repoussant par la force cette lâche agression, nous avons tué et blessé quelques-uns des païens. )>
Les assaillants tués par les chrétiens dans la cour furent au nombre de quatre ; deux jeunes gens de lo à 18 ans furent tués dans la rue.
« Vers une heure du matin, quand tout était fini, les mandarins civils et militaires sont enfin venus. Les constatations légales une
' A. M.-E., vol. 5'i9°, p. 133. LeUre à Ms'" Lions, 21 juillet 1886.
KOUY-TCHÉOU
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MASSACRES LT l'ILLAGES
fois terminées, le préfet a publié Tédit ci-joint dont je me suis procuré un exemplaire^ :
Moi, Yu, préfet de Tsen-y, je publie le présent édit : L'église chrétienne établie à Tsen-y est autorisée par lEmpereur. Que païens et chrétiens vivent donc en bonne intellig^ce ; maints édits ont étépubliés dans ce sens. Le 15 de la t)** lune, après la 'S'' veille, une foule s'est portée de nouveau vers le temple des chrétiens pour exciter des affaires et a provoqué les gens de Féglise à faire feu pour repousser les assaillants et à tuer quelques agresseurs. A cette nouvelle, moi préfet, je me suis immédiatement rendu sur les lieux pour remettre l'ordre et dissiper la foule. J'ai constaté le nombre des morts et j'ai signifié qu'on -traiterait ultérieurement. Qu'on n'excite donc plus d'affaires tumultueusement. Craignant que vous, peuple, à cause de ces morts, ne vous portiez de nouveau en tumulte vers l'église, je publie le présent édit pour le détendre expressément. Vous donc, peuple et soldats, sachez que vous avez à demeurer» en paix et à ne pas aller à l'église exciter des afï'aires et provoquer une riposte. Quant aux morts, j'ai le devoir de m'en occuper ; je chargerai lé sous-préfet de traiter cette affaire. Que si quelqu'un désobéit, il sera puni selon toute la rigueur de la loi et sans miséricorde. Obéissez et tremblez.
Tels sont les motifs de cet édit publié le 16'" jour de la 6" lune de la 12^ année de Kouaug-siu.
<( C'est une pièce précieuse pour nous, car elle constate que les païens ont attaqué les premiers et que nous navons fait que nous défendre. Rien qui fasse soupçonner une rébellion de notre part.
« Cen"estque le lendemain samedi, 17 juillet, que les notables, c'est-à-dire Kien Pe-chang, fils du premier persécuteur de Tsen-y, et Tchou Pin-kai firent le plan de nous accuser de rébellion, pour avoir une occasion de nous piller plus à l'aise. Celle accusation ne soutient pas de di'scussion, mais il faut bien y répondre puisqu'elle est posée.
(( Nous nous sommes défendus, nous n'avons pas attaqué. D'après la loi chinoise, on peut battre cl même tuer un voleur qui vient vous piller la nuit avec effraction. Que fallait-il donc faire d'après eux, le prétoire ne venant pas ? Devions-nous nous laisser piller en disant merci aux assaillants. .
« Le 17 juillet dans la ma^tinée, Kien Pe-chang et Tchou Pin-kai organisent bruyamment une réunion dans une pagode de la ville (Ho-chen-miao), jurant qu'il faut détruire l'église, tuer l'Européen, exterminer les chrétiens de la ville, rechercher ceux de la campagne, les massacrer, brûler leurs maisons, piller, confisquer leurs biens et enfin récompenser ceux qui apporteront la tète du missionnaire. De fait, la plèbe excitée par l'appât du gain s'arme aussitôt, se divise par groupes et vient entourer l'église. Cette fois, vers midi, les mandarins arrivent à temps pour nous protéger. »
A M.-E., vol. .ii9°, p. 113.
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MASSAr.HI'JS ET l'ILLAGES
« On ' me fit monter en cliaise ; le P. Tsiang et les chrétiens, réfugiés à Téglise. hommes et femmes suivaient à pied jusqu'au prétoire. Quelle scène et quel trajet ! Nous n'avions pas fait vingt pas que deux chrétiens tomhaient percés de coups de lance en pleine rue. J^ai hien cru que je n'arriverais pas vivant au prétoire : un coup de lance est entré dans ma chaise et ma eflleuré. Enfin, grâces à Dieu, nous sommes arrivés au prétoire du préfet, où l'on m'a gardé avec le P. Tsiang et, où l'on a laissé à chacun de nous un domestique. Les autres chrétiens, hommes, ont été conduits à la sous-préfecture et mis tous en prison in gloho. Le sous-préfet me dit qu'on a iigi ainsi pour leur sauver la vie, autrement ils auraient été tués en ville. H y a du vrai en cela ; le fait est qu un chrétien a été saisi chez lui et tué comme les deux précédents, en plein jour, en face de l'hôtel de ville où siégeait en permanence Kien Pe-chang, le chef des notables. Le jour même, dès notre sortie de l'église, la foule païenne s'est ruée sur notre maison et l'a pillée, démolie et brûlée ; il ne reste pas un morceau de bois ; c'est rasé au grand complet. Les maisons des chrétiens de la ville ont été pillées, toutes sans exception. Les païens ne veulent plus, disent-ils, qu'un seul chrétien habite leur ville. »
Cinq chrétiens furent arrêtés, deux originaires de Tsen-y : Lou Sin-san et Tsiang Sin-ting, qui furent enfermés dans la grande prison et trois autres, Ouang Fong-tin, Joseph Tchang et Teng, que l'on jeta dans la petite prison.
Deux autres furent réclamés par les païens : Yang Tsieou-tsiang, un marchand de vin de Tsen-y, et Ouen San-ho, comme coupables d'avoir tué dans la rue les deux jeunes gens de lo à 18 ans. Tous les deux réussirent à prendre la fuite.
Tels furent, racontés par Bodinier, narrateur précis et exact même quand il s'agit de lui et de ses chrétiens, les faits qui se, passèrent à Tsen-y le H) et le 17 juillet 1880.
Au point de vue chinois, ils étaient beaucoup plus graves que ceux de Poii-lao-tchang. Le massacre du prêtre Lin, de Lo et de Tchen étaient relativement peu de chose en comparaison de Pacte de défense à main armée des chrétiens de Tsen-y. Sans doute, cette défense était juste, puisque le droit de propriété, inviolable dans PEmpire du milieu comme en Occident, avait été lésé ; les chrétiens n'avaient provoqué personne et les agresseurs étaient les seuls coupables ; mais le gouvernement chinois, les mandarins, les notabi^s, n'admettent pas que les chrétiens puissent se protéger eux-mêmes. Et quand les autorités ne les protègent pas ? « Les au- 'torités les protègent toujours, répondront les Chinois; » à moins
A. M.-E.,vol. 5i9«, p. 321. .M. Bodinier à >!?■• Guicharrl, 21 juillet 1886.
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MASSAr.KKS LT l'ILLAfiES
qu'ils ne préfèrent cette autre réponse, d'ailleurs presque aussi inexacte : « Le peuple ne veuf pas d'eux, et nous n'avons pas une puissance suffisante pour forcer le peuple à l'obéissance. )^
Nous verrons daus les néi^(KMa lions, qui durèrent dix ans, que la défense de l'église et du presbytère de Tsen-y par les chrétiens sera le nœud principal de la question et le plus grand obstacle à sa solution ; « cela, répétera souvent Bodinicr, le gouvernement chinois ne le pardonne pas, parce qu'il craint que l'exemple ne soit contagieux. » A son point de vue, qui n'est pas celui de la liberté religieuse, le gouvernement chinois aura raison. En effet, à h manière dont les persécutions sont conduites depuis près de 50 ans, on peut dire que la plupart sont nées de mouvements populaires préparés, favorisés ou tolérés par les autorités ; elles ne sont ni légales ni juridiques, et sans la connivence des mandarins elles seraient impossibles en plusieurs endroits ; en d'autres, elles exciteraient des troubles graves. Il importe donc que les chrétiens se laissent traiter en parias condamnés d'avance par une haine savamment entretenue, qu'ils acceptent ou subissent les maux qu'on leur infligé avec la même abnégation que les persécutions prescrites par des édits impériaux ou par des lois nationales ; confondant au besoin les deux situations, les ministres du Céleste Empire rappelleront les paroles de l'Evangile, qui conseillent de présenter les joues aux soufflets et ils allégueront l'exemple des chrétieus de la primitive Egfise. Etranges prédicateurs, dont l'ironie ignore ou feint d'ignorer la distinction entre une sentence juridiquement quoiqu'injustement portée et les actes de pillards et d'assassins.
Pou-lao-tchang et ïsen-y ne furent pas les seules stations fiappées ou troublées ; à Tong-tse, il y eut trois alertes sérieuses le 11, le 12 et 19 juillet, et une quatrième le 20, qui fut la dernière, « Dès le matin de ce jour, écrit Ronat', des bruits alarmants se sont répandus, des hommes armés se sont massés hors de la ville. Nous fîmes avertir le prétoire; l'introducteur répondit qu'il était bien difficile d'éviter la persécution ; ce n'élait pas rassurant. Vers midi, Philippe, un catéchiste, arriva à ïong-tse, déguisé en mendiant et fila droit sur le Su-tchuen sans entrer à l'église. Il répandit le bruit, que le P. Bodinier avait été massacré en allant au prétoire. La nouvelle, était assez vraisemblable. La panique se mit parmi les chrétiens; en quelques instants nos gens eurent presque tous disparu.
«Vers une heure de l'après-midi, la foule se porta dans le jardin qui est derrière la maison. Les uns commencèrent à jeter des pierres sans oser s'avancer trop près; les autres attendaient sur les remparts.
' A,M.-E., vol. 549*, p. 352. Lettre à Lions, 23 juillet 1886.
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MASSACRES ET PILLAGES
armes (Je longs bâtons. Le mandarin militaire, dont le prétoire n'est pas loin^ vint disperser les émeutiors. En mrme temps quenous étions altaquésdu coté du jardin, une multitude nombreuse armée de lances, de couteaux et de bâtons, s'était rassemblée sur le marché. Déjà, un individu, avec une pioche, avait commencé à défoncer les cloisons, lorsque tous les mandarins arrivèrent. Ils s'assirent dans une de nos boutiques, tirent saisir deux des plus mauvais garnements, et peu à peu, la foule se dispersa. Nous étions encore sauvés une fois ; preuve de plus que, lorsque les mandarins veulentnous protéger efficacement, ils le peuvent.
« Quelques instants après, Ouang Eul-choo-ye vint nous voir avec le chef de la garde nationale. Ils nous proposèrent de nous retirer dans mon ancienne demeure du prétoire, celle que j'avais occupée en 1885". Nous répondîmes que c'était fort bien pour nous, mais que nous avions peur que cela ne provoquât des pillages dans la campagne, que nous y rétléchirions. Ils s'étaient à peine retirés que d'autres mandarins arrivèrent et nous proposèrent la même chose. Il aurait été imprudent de les contrarier, et nous finies répondre que nous y consentions, puisqu'ils le voulaient ainsi ; que nous livrerions tous nos objets au mandarin. Ils tinrent conseil dans la veillée, et il paraît qu'ils en décidèrent autrement, puisque nous couchâmes chez nous et que nous y sommes encore.
« Le mandarin est venu nous voir plusieurs fois; hier nous lui avons, rendu sa visite. 11 m'a demandé une montre. Nous ne sommes pas hors de danger; cependant plus nous avançons, plus notre position se consolide. »
A Tchen-gan tcheou, station dépendante de Tong-tse, le mandarin lit apposer les scellés sur l'oratoire, ce qui n'empêcha d'enlever ni les portes ni les meubles.
Les troubles passèrent ensuite à Mei-tan.
'( Deux jours après le désastre de Tsen-y, écrit Desvoivres ', la rumeur de ces mauvaises nouvelles pénétrait dans mon district et la ville semblait déjà s'agiter. A partir du 18. nous crûmes prudent d'établir un corps de garde. Le lendemain, les bruits s'accentuèrent encore, mais hier, 20, on ne pouvait plus s'y méprendre et, dès le matin, nous étions pillés, si le chef du marché de la ville ne s'y fût opposé, en disant que le commerce de la journée en souffrirait trop : c'était heureusement jour de marché. On résolut alors d'attendre à la nuit ; mais, durant tout le jour, ce ne fut qu'un brouhaha indescriptible, d'autant plus sinistre que les 60 à 80 bandits venus de Tsen-y, armés d'énormes pieux, ne respiraient que vol et pillage. Ce
' A. M.-E., vol. 549\ p*. :]'... r.etti-o à M ^r Lions, 21 jiiillel 188().
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MASSACRES ET PILLAGES
n'était plus un secret, tout le monde le savait, le disait^ et déjà nos <j^ens de la maison ne pouvaient plus sortir sans être insultés. La canaille attendait avec trépignement Iheure du signal. Trois ou quatre fois dans la journée, j'envoyai deux de mes catéchistes au prétoire pour avertir le mandarin du danger : « Ici, répondait-il, il n'y a pas de danger, il n'y a rien à craindre. »
« Ce fut seulement dans la soirée qu'il se rendit à l'évidence et comprit enfin que le temps de prendre une délermination sérieuse était venu. A 9 heures du soir, il nous envoyait des satellites pour nous conduire au prétoire, et aussitôt après notre sortie de la maison, il lit apposer les scellés aux portes de notre résidence. »
Les chrétientés de Ou-tchoan et de Long-tsuen furent également pillées : un des principaux persécuteurs, Ly-pan, notable de Longtsuen, encouragea les pillards et les protégea même contre le mandarin disposé à les punir ; il mourut misérablement en 1887.
Les campagnes furent pillées au moins autant que les villes, on compta près de cinq cents familles ruinées, sans nourriture, sans abri, sans vêtements.
a C/est^ ainsi que des vieillards, des femmes, des enfants ont parcouru les marchés et les villages, mendiant une écuelle de riz à la porte des païens. Parmi les plus robustes, un grand nombre vinrent jusqu'à la capitale de la province supplier l'évèque de leur accorder aide et protection, et surtout de quoi ne pas mourir de faim. La mission fit son possible pour venir au secours de tant de misères. A Pou-lao-tchang, les moissons avaient été enlevées de vive force. (( A San-tcha-ho, à You-tang-keou, etc., les maires promirent d'abord aux chrétiens, moyennant finances, bien entendu, une protection qu'ils leur doivent gratis, ainsi qu'à tous leurs administrés. Une fois l'argent reçu, ces magistrats s'approprièrent, sans honte, les moissons de leurs victimes. Quelques malheureux néophytes furent saisis. Torturés de toutes façons, suspendus par les pouces, flagellés ; vaincus enfin par ces cruels supplices, ils n'ont échappé à la mort qu'en dévoilant à leurs bourreaux les cachettes où ils avaient déposé précipitamment leurs dernières sapèques ?
A l'est de Kouy-yang, Tou-yun, dont était chargé Sàby, éprouva le même sort que Tsen-y et les stations pillées : les païens démolirent l'église, le presbytère, les murs d'enceinte de la propriété-.
La persécution de 1884 n'avait occasionné aucune mort, et sous
' A. M.-V.., vol. 549'', p. 1259.
- M. Aloys Schotter eut une alerte en passant à Yu-kin, il fut pillé par une douzaine de mauvais sujets; il se réfugia au prétoire et le mandarin le fit accompagner jusqu'à une station dépendant de Piu-yue.
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ce rapport, celle de 1886 fut plus dure, puisque 1 prêtre et 6 chrétiens furent tués ; les pertes matérielles furent moins grandes par la raison très simple qu'en plusieurs^ endroits il n'y avait plus rien à détruire et à voler; cependant ces ruines se résument encore dans les chiffres suivants qui ne manquent pas d/'importance : 3 oratoires détruits, 53 fermes démolies. 262 familles pillées ^
.Telle fut cette nouvelle tempête qui, une seconde fois, bouleversa la mission du Kouy-tcheou encore agitée par la secousse de 1884. L'événement le plus grave, celui qui domine tous les autres, autour duquel graviteront toutes les discussions, qui sera la position d'où dépendra le sort de la bataille entre la mission du Kouy-tcheou et la Légation de France d'un coté, et de l'autre le gouvernement chinois, est l'affaire de Tsen-y ; aussi ne sera-t-il question que d'elle dans les discussions qui vont suivre.
, Rapport du gouverneur du Kouy-tcheou. ■ — Lo délégué Yuen Kai-ti. — Renvoi à Kouy-yang de Bodinier et do Tsiang. — Incidents de la vie de Jouishomme. — Difficultés à Su-yang.
Aussitôt averti de ces événements par deux lettres de Bodinier, l'une du 17 et l'autre du 21 juillet, Lions prévint le gouverneur du Kouy-tcheou, qui en retour lui adressa un rapport du préfet de ïsen-y imputant tout le mal aux missionnaires.
Comprenant bien, surtout après l'expérience de 1884, que la situation serait fort embrouillée par la mauvaise volonté des mandarins, l'évèque avisa de suite la Légation de France, et, le 24 juillet d'abord, puis le 31, il lui adressa les lettres de Bodinier et le rapport du préfet de Tsen-y.
Nous ne possédons pas cette dernière pièce.
Mais la lettre de Lions, qui la réfute, nous fait connaître son esprit et une partie de sa teneur- :
Il va sans dire qu'il existe certaines divergences entre la relation du paissionnaire français et celle du mandarin chinois. Néanmoins, il ressort clairement de ces pièces que « dans la nuit du 16 juillet, une foule sans nom s'est ruée contre un établissement de Téglise. qu'elle a enfoncé les portes, et que c'est dans le cas de légitime défense que les chrétiens ont tué et blessé plusieurs païens». Cet aveu, enregistré officiellement dansl'édit
' A. M.-E., vol 5'i9", p. 1025. Dépêche do Mgr G„ich.n-d. - A. M.-E., vol. 5'.9«, p. 130.
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et le rapport du mandarin local, n'est certainenient pas sans importance.
Il est vrai que !e préfet a soin de dire quelque part que « les chrétiens nourrissaient des projets homicides contre les païens ». C'est là une grave accusation, qui heureusement ne repose sur aucune preuve, Mais enfin, supposons qu'elle soit fondée, admettons, si l'on veut, qu'une trentaine de chrétiens avec un Européen aient conçu le sinistre projet de massacrer les 100.000 habitants de la ville de Tsen-y fou. Â qui appartient-il de connaître de ce fait, d'arrêter et de punir les coupables? Est-ce à une poignée de gens sans aveu ou bien à l'autorité constituée?... Et sur qui doit peser l'accusation d'homicide? Est-ce donc sur la victime qui, attaquée en pleine • nuit dans sa maison, se défend légalement contre des brigands sans mandat?
Ensuite le préfet dont j'ai l'honneur de vous envoyer le rapport, réclame deux têtes... non pas celles des brigands, mais bien celles des chrétiens qui ont aidé le Père à sauver sa vie et son église. Ces deux chrétiens que veut le mandarin, sont deux bons et courageux serviteurs : leur crime est d'avoir secouru, au péril de leur vie, un missionnaire français attaqué par une bande de malfaiteurs dans la nuit du 16 juillet. Ces deux braves .gens sont allés avec le Père demander protection au mandarin. Arrivés au prétoire, ils ont été pris et jetés en prison.
Le texte du rapport mandarinat ose dire que c'est l'Eglise i qui les a livrés comme criminels ! Votre Excellence ne croira jamais un Français capable de commettre une telle lâcheté. .Je n'insisterai donc pas sur cette misérable accusation qui après tout ne prouve rien, sinon que tous les moyens sont bons, toutes les calomnies permises, dès qu'il s'agit de déshonorer un missionnaire. Vous apprécierez à sa juste valeur, M. le Ministre, ce dernier échantillon de la sincérité particulière au préfet de Tsen-y.
Pour en tinir, je conclus, d'accord cetle fois, avec le mandarin auteur du rapport, je conclus qu'il y a eu un soulèvement de la populace contre notre église, mais je m'empresse d'ajouter que ce soulèvement est l'œuvre des deux notables cités dans la lettre de M. Bodinier. J'ajoute que les mandarins avaient le devoir de nous protéger : le traité leur en fait une obligation formelle. J'ajoute enfin qu'ils en avaient le pouvoir : à Tong-tse bien, le 13 juillet, M. Ronat a été attaqué exacteiaent dans les mêmes circonstances que M. Bodinier : seulemeqt, le mandarin est arrivé avant l'enfoncement des portes, et ainsi tout malheur a été facilement écarté. Or Tongtse est une sous-préfecture qui dépend de Tsen-y fou. Tel est, M. le Ministre, l'état de notre lamentable situation. J'espère que vous me pardonnerez les longueurs inévitables de ce douloureux exposé. Votre Excellence le sait bien, je plaide ici la cause de quelques cenl.iines de familles sans abri, sans vêtements, sans nourriture ; je plaide la cause de vos corppatriotes dont quelques-uns sont exposés à de grands dangers ; enfin, je proteste au nom des victimes qui ont déjà payé de leur vie leur attachement à une religion dont les traités garantissent le libre exercice.
Dans l'espoir que la France voudra bien entendre ma protestation et prendre la défense de mes missionnaires et de mes chrétiens, j'ai l'honneur, M. le Ministre, d'être votre très-humble serviteur.
E. Lions, Vie. ap. du Koiuj-lcheou. Kouy-ycmg fou, 3 I juillet 1S86.
^ En Chine, on se sert très souvent de ce terme pour désigner la communauté ctirétienne, la mission elle-même.
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Cependant le gouverneur du Kouy-tcheou ne borna pas son action à envoyer à Févèque l'écrit du préfet de ïsen-y, il expédia dans cette ville un délégué, le tao-tai Vuen Kai-ti, avec ordre de drosser un rapport sur les faits qui s'étaient passés et sur la situati(5n qui en résultait.
Yuen Kai-ti arriva à Tsen-y dans les derniers jours de juillet. De concert avec le préfet Yu-tsoan et le sous-préfet Tcliang Tchen-koui, il résolut de faire partir Bodinier et Tsiang pour Kouy-yang.
Le 3 août, à 3 heures du matin, il les plaça sous la garde dune escorte nombreuse, les fit accompagner jusqu'à Tchang-tchouangpou, à 15 lide Tsen-y, par les généraux Iloang Tchen-loang et Lieou Se-ouang et par le colonel Ten Yeou-tchang. Ceux-ci les remirent entre les mains du général Ouang Kai-ki, chef du camp de ïinkouang-hie, qui les fit conduire à la capitale de la province.
Desvoivres et Cuq restèrent plus longtemps dans le prétoire de Mei-tan ; il est vrai que les choses s'y passèrent plus doucement. Le mandarin Tsa Ke-tang se montra réservé, mais poli, il laissa le domestique des missionnaires leur apporter de la nourriture et les chrétiens leur faire quelques visites. Cependant, quand les ouvriers apostoliques demandèrent à retourner au presbytère, il s'y opposa avec opiniâtreté, alléguant « qu'on n'avait rien fait à Tsen-y et que les pillards pourraient revenir ». « Son intention est bonne, je suppose, disait Desvoivres ', mais nous voilà de nouveau remis aux kalendes grecques. Depuis l'Assomption, nous nous sommes un peu émancipés, c'est-à-dire que nous partons du prétoire de bon uiatin^ alors que tous nos prétoriens sont encore plongés dans les bras de Morphée, et nous allons dire la messe chez nous, puis nous rentrons chez Tsa Ke-tang à la tombée de la nuit. C'est un peu drôle ce genre de
vie
Jouishomme s'était retiré dans la petite station de Pe-yang-ouan. Un jour, deux inconnus, habillés en satellites, se présentèrent chez lui, et déclarèrent qu'ils venaient de la part du sous-préfet de Su-yang chercher le missionnaire, qui serait beaucoup plus en sûreté dans la ville. « Avez-vous un écrit du mandarin ? — 11 nous a dit que ce n'était pas nécessaire. » Jouishomme trouva la chose étrange et refusa de suivre les satellites. Il fit bien, car ces hommes n'étaient pas envoyés par le sous-préfet, mais par une bande d'une centaine de païens, qui attendaient le prêtre dans les gorges de Kien-pa, où ils voulaient le massacrer.
Les faux satellites repartirent seuls, et l'on eût bientôt connaissance du complot. Alors, pour mieux protéger le missionnaire, la
A. M.-E., vol. 5't9'', p. Vt". Lettre à M^'' Lions, 27 août I88(»
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nombreuse famille Tchang-, qui habitait, près du village, une maison bi\ti8 sur une colline et abordable d'un seul côté, le pria de se réfugier chez elle. Jouishomme accepta et les chrétiens lui jurèrent qu'il était à l'abri de tout danger et qu'ils le défendraient.
« Tout le monde montait bien la garde, raconte-t-il \ si ce n'est que le matin on ne pouvwt pas les réveiller. Tout le monde était avec un couteau à la ceinture et les moutards en avaient de longs comme le doigt. Je demandai des hommes au vieux Tchang, chef de la garde nationale, qui en invita 33. Ces 33 hommes devaient être toujours prêts et ne me quittaient pas. Les autres gardes nationaux devaient arriver au premier coup de canon. Il en venait un certain nombre toutes les nuits, car il y avait du riz à manger. « Que le Père n'aie pas peur, je m'en charge », disait Tchang, et il préparait ses gros fusils et exhortait son monde : « S'ils viennent, une ligature deux cents par tète, tapez ferme. Ce canon chargé avec une poignée de balles peut tuer dix à vingt hommes. » Ayant peur de venir nous attaquer, les païens firent courir le bruit que nous étions révoltés, si bien qu'un mandarin militaire de Tsen-y, Ma, envoya un soldat voir ce qu'il en était. Ce soldat, Li, arriva à Su-yang et prit un guide pour lui indiquer la route ; tous les deux arrivèrent à Pe-yangouan à la pointe du jour; le vieux Tchang lui montra comme quoi nous n'étions pas des rebelles, on échangea les cartes et Li repartit; on voulut le retenir pour déjeuner, il ne voulut pas. « 11 faut, dit-il, que dans les trois jours je rende réponse. » 11 se conduisit bien, c'est-à-dire qu'il dit en route la vérité. Notre position se détendit un peu. Le guide venu de Su yang, Ko, resta à déjeuner, puis s'en retourna et se conduisit bien aussi. Tous les jours, et souvent plusieurs fois par jour, il y avait des nouvelles. Un chef de gardes nationaux voisin offrit 300 hommes pour nous aider ; on le remercia poliment.
« Pendant tout ce temps, il n'y eut que trois jours où je ne dis pas la messe, et encore j'aurais pu la dire ; mais la nuit pas moyen de dormir, la chaleur et surtout le bruit m'en empêchaient ; les Chinois ne peuvent rien faire sans tapage, il leur faut du bruit. Je ne sortais pas, les chrétiens venaient assez nombreux à la messe, d'autant qu'il n'y avait comme païens que les gardes nationaux, tous connus. J'aurais pu sortir, mais les chrétiens ne voulaient pas, et s'il y avait eu des affaires, ils auraient dit peut-être que c'était parce que j'étais sorti ; de plus ils tirent répandre le bruit que j'éiais parti })Our Tong-tse. Des païens, pour exciter au pillage, disaient que j'avais tout emporté de Su-yang avec moi. Les uns le croyaient, les
' A. M.-E., vol. 5'j9'', p. .'i7. Journal de M. Jouishomme.