TT-T
MASSACRES ET PILLAGE
autres ne le croyaient pas ; en somme c'était toujours des racontars de plus. Les Chinois les aiment tant! La maison çtait pleine de lances, les gros fusils à la porto. Enfin, après 2o jours de ce régime, je retournai à l'oratoire, il y oui (|uclques hommes pour garder la nuit, puis plus rien. »
D'autres incidents se passaient à Su-yang oîi les païens tentèrent de compromettre les chrétiens. « Le sous-préfet' de cette ville ayant reçu notification de son changement, les païens résolurent d'empêcher son successeur de venir prendre les sceaux et s'installer au yamen. C'était tout simplement un acte de réhellion, dont il était très périlleux d'accepter la responsabilité ; mais aussi quel avantage si Ton décidait les chrétiens à se mettre à la tête de cette révolte ! Les païens y voyaient un double profit : leur bien premièrement, car le mandarin, chassé de ^3^ circonscription, n'inquii'terait personne au sujet des meurtres du mois précédent; secondement, le mal d'autrui, c'est-à-dire des chrétiens, que ce fait de révolte une fois avéré, transformait d'accusateurs en accusés, d'innocents en coupables et rendait justiciables du bourreau. Il est superflu d'ajouter que nos chrétiens, malgré les plus pressantes sommations, malgré les injures et les menaces, refusèrent constamment de tremper dans cette conspiration. Pour se venger, les meneurs déçus rassemblèrent quelques poignées de bandits et pillèrent une seconde fois les infortunés chrétiens de Pou-lao-tchans:. »
Rapport du délégué Yuen. — Réponse de Bodinier. — Explicatioas de Guichard.
Pendant ae temps, le délégué Yuen Kai-ti faisait son enquête à Tsen-y, et tout en ordonnant de confisquer 6000 piculs de riz, appartenant à la mission, il rédigeait le rapport suivant - :
A la cinquième lune, les églises de Tchong-kin, du Su-tchuen, ayant été pillées et détruites, les églises de Tsen-y etc, ayant appris cette nouvelle, furent remplies de frayeur et se préparèrent comme pour se défendre d'une attaque.
Juste à ce moment un procureur de la susdite religion nommé LinTo-mé (Thomas Lin) homme de la ville de Tsin chen hien, se rendit de Tsen-y à Su-yang hien, sur le marché de Pou-lao-tchang, pour y prêcher la religion. Or il existait déjà une vieille haine datant de Tannée précédente, quand
'A. M.-E., vol. 549*, p. 1-26-2.
■^ A. M.-E., vol. 549°, p. 169.
iiP^pniiiiiiippiMi^^
^liiiMIiPilMP
MASSACRES ET PILLAGE
les églises furent battues' à cause des l'rancais qui avaient violé le traité.
Dans la nuit du 12 de la sixième lune (13 juillet), la maison d'un chrétien nommé Parfg Yu-fa fut pillée par les voleurs. Au point du jour, un enfant de 13 ans, nommé Ilou-kiang, fils de Hou Hong chouen, revenant du marché deChe-touy-ouo, s'en vint à passer devant le poste de Peu Vu-fa ; le nommé Fen, le soupçonnant d'être un des voleurs, le J,ua sur la route : c'est ainsi que le rapporte la rumeur publique.
La nuit du 13 (14 juillet), le procureur de l'église Lo Houy-tchang et autres, rassemblant un grand nombre d'hommes sur le marché, garrotèrenl Li Y-tin, vendeur d opium, avec son fils, ainsi que Fou Pin-chan, et un comédien nommé Fey-lou, plus un nommé Yuen Yu-hoan et deux autres dont nous ne savons pas le nom, et les conduisirent à l'église, où après leur avoir extorqué de l'argent ils les relâchèrent.
La nuit du 14 (15 juillet), Fey-lou et ses compagnons, réunissant un grand nombre d'hommes, s'en vinrent crier et proférer des menaces à la porte de l'église ; mais les chefs du marché réussirent à dissiper le rassemblement.
Enfin lemati»: du 15(16 juillet), vers 3 heures du matin, s'élève subitement une clameur de meurtre ; impossible de savoir le nombre des gens. De tous côtés ou entend crier : « Les chrétiens tuent les braves gens sous le faux prétexte que ce sont des voleurs, c'est évidemment; pour se venger du pillage de l'église (en 1884). » I^es habitants du marché entendent ces clameurs et voient que le danger est terrible; chacun s'occupe de protéger sa maison et n'ose sortir la tête. Ils entendent seulement h-s détonations de fusils et de canon partant de l'église. Après un moment de silence, les cris de meurtre recommencent de plus belle. Finalement, on ouvre les portes de l'église, et le catéchiste Lo Kouen-chan,'le fabricant de pétards, Tchen Tahan ou Tchen Hin-chouen, sont tués et couchés à terre. On pille la maison, on la démolit et renverse, après quoi la foule se disperse, et on ne sait dans quel endroit elle s'est dispersée.
Le procureur Lin To-mé, blessé, meurt aussi de ses blessures. Parmi le peuple (païen), les nommés Leang-kiou, Ly Kouang-yuen, Kao Ta-ouen, sont aussi morts à la suite de leurs blessures.
D'après les rapports des notables et anciens du marché, cette nuit-là les clameurs étaient excessivement confuses ; cependant, dans la plupart on reconnaît la voix de gens de la province du Su-tchuen.
Il convient de remarquer que le susdit marché est éloigné de la sous-préfecture de la dislance de 25 ly ; en sorte que les mandarins civils et militaires de la susdite ville, avertis de cette affaire, se trouvaient dans l'impossibilité de l'empêcher.
C'est le rapport fidèle, du commencement à la tin, de ce qui s'est passé au marché de Pou-lao-tchang, juridiction de Su-yang bien, du pillage et de la destruction de l'église, du meurtre du procureur Lin To-mé, homme originaire de Tsin tchen et de doux autres chrétiens.
Quant à l'église de Tsen-y, le 13 et 14 de la sixième lune, il y eut des chrétiens de Pou-lao-tchang qui, pré\oyant bien que le meurtre de Houkiang resterait difficilement sans conséquences, vinrent se réfugier en la susdite église. De plus, la rumeur des pillages de Tchong-kin étant alors très grande, il était impossible qu'une grande peur n'existât pas à l'église. C'est pourquoi les portes furent fermées plus tôt que de coutume.
' Expression dont les iiiissioimau-es se servent poui- désigner les pillages.
MASSACKES ET PILLAGES
Le 15 au soir (10 juillet), des enfants étourdis, habitués du voisinage, s'en vinrent en bande, à la grande porte, jouer au clair de la lune. Voyant la grande porte fermée, ils s'amusèrent à y jeter des pierres ; à l'intérieur, entendant le bruit des coups, on se mit à les maudire et les enfants ripostèrent. Des gens ne cherchant que les mauvaises adaires qui se trouvaient à côté crièrent : « N'allez pas faire comme à Tchong-kin et démolir l'église. » Entendant ces paroles de travers, tout d'un coup un grand nombre d'hommes Sortent de l'église, armés de sabres et préparés à tuer. La troupe des enfants prend la fuite. Le chrétien Yang Tsiou-tsiang, escorté de plusieurs autres, les poursuit en dehors de l'église et tue un enfant de 8 ans nommé Kieou-fang, puis il poursuit un enfant de 10 ans nommé Yang Tchang-sen et le tue à 100 pas environ de l'église au carrefour de Chetse-keou.
Le peuple, voyant les choses prendre cette tournure effrayante, vient en foule à l'église pour en demander raison, mais la porte en est fermée et on refuse de l'ouvrir à sa dem;mde. Le peuple furieux enfonce alors la première porte. Les gens de l'église, accroupis derrière la seconde porte, tirent par les trous des coups de fusil qui dispersent la foule. Alors les susdits chrétiens se précipitent hors de la seconde porte en criant: « Tue». En ce moment, bien que la foule i'ùt considérable, nul ne portait d'armes de combat. Alors, et il n'y avait vraiment pas d'autre moyen, les mandarins civils et militaires, ainsi que les soldats des camps, les notables du marché accoururent ensemble pour arrêter l'airaire. Les susdits chrétiens commencèrent a s'arrêter et s'en revinrent garder la porte de l'église, conservant leurs armes à la main.
Le sous-préfet de Tsen-y appela aussitôt Ou-tcho et lui ordonna de constater, d'abord en dehors de l'église, le meurtre des deux enfantsKieoufang et Yang Tchang-sen De plus, dans la première cour de l'église, il constata la mort d'un enfant de 14 ans nommé Pong Lien-fang. d'un homme marié nommé Mao Yii-lin et d'un autre mort dont nous ne connaissons pas le nom. Les cadavres des cinq tués en dedans et en dehors de l'église furent déposés dans un cercueil provisoire. De plus, ayant constaté que parmi les blessés, huit le sont grièvement, le ma^idarin ordonna de les porter chacun à leur domicile, en atlehdant des informations subséquentes. Enfin il fit dire au prêtre Po ' d'avoir à livrer les auteurs des meurtces pour les juger selon les lois.
Le 16 (17 juillet), au point du jour, les mandarins retournèrent à leurs prétoires, après avoir disposé des soldats pour garder la susdite église.
Mais les mères des enfants tués n'écoutant pas la défense faite, chacune auprès du cadavre de son enfant, se mirent à se lamenter en se roulant à terre. Les spectateurs allèrent bientôt en s'augmpntant de plus en plus : la colère et l'indignation devinrent terribles, et on en vint à décider la destruction de l'église pour se saisir des coupables.
Les mandarins et les notables de la ville accoururent de nouveau : les clameurs du peuple allaient en augmentant, comme si on ne leur eût pas permis d'avancer.
A l'intérieur de l'église, les gens voyant le péril menaçant, il y eut un chrétien, nommé Lieou Tong tai, qui sortit portant les paroles du prêtre, disant qu'il demande pardon et implore la miséricorde, s'engage à livrer
* Bodinier.
wmm
, -.iifP^ipilliP^f |!^^
MASSACKES ET l'ILLAGES
les coupables pour être jugés, (et il fait sortir Lou Sin-san et Tsiang Yuin- Isong et les livre). « Quant à Ouen San-ho et à Yang Tsiou-lsiang, ils ont déjà pris la fuite. Maintenant il demande seulement de préserver lu vie du prêtre ». Ces paroles sont dites en présence de tous.
J^^e peuple, voyant que l'église a livré quelques coupables et demande firàce, commence à s'apaiser un peu. .Mors les cliefs des soldats qui gardaient l'église profitant de ce moment de répit, prennent les deux prêtres Po et Tsiang, ainsi que les chrétiens hommes et femmes réunis à l'intérieur de l'église au nombre de 50 et quelques, et les font sortir de l'église, les accompagnant en les protégeant en avant et en arrière.
Alors les gens désœuvrés parmi le peuple, voyant la maison vide, se mettent à crier au pillage et à la destruction : ces cris sont répétés par la foule. Les mandarins et les soldats, occupés à protéger et à accompagner les susdits prêtres, ne peuvent revenir pour sauver la maison. Peu de temps après, l'incendie commence et avant qu'ont ait pu l'éteindre, la maison est réduite en cendres.
Les habitants de la nouvelle et de la vieille ville, voyant ces choses et craignant que des foules de chrétiens ne profitent de l'occasion pour piller, ferment les boutiques et se réunissent en garde nationale ; les drapeaux, les sabres, les lances remplissent les rues et les ruelles.
Le lendemain, un blessé de la veille nommé Ho Chou hiun, homme marié, meurt de ses blessures. En l'ajoutant aux précédents cela porte à six le nombre des tués.
De plus, à l'école des filles, sous les dalles, on déterre un vase en grès et un baril en bois contenant chacun un paquet de chevelures du poids de 10 et quelques livres. Le peuple, indigné de colère, et ne sachant pas combien on a pu ainsi tuer de personnes dans l'église, envahit, à plusieurs reprises, le prétoire, demandant la tète de l'étranger en représailles 11 en fut de môme pendant plusieurs jours; les susdits. prêtres ont pu le voir et l'entendre eux-mêmes.
Telle est la vérité sur le meurtre des enfants qui a excité la colère du peuple jusqu'à détruire l'église de Tsen-y ; du commencement à la fin il n'y a rien que de vrai.
Quant à l'église de Tong tse hien, d'après le rapport du sous-préfet Che Loan-chou et du chef militaire Hoa Yao-ou et autres, il conste que les chrétiens de cette sous-préfecture ont tous obéi aux ordres des mandarins. Parmi le peuple, bien qu'il y ait eu de mauvaises rumeurs, on n'en est pas venu cependant jusqu'à battre ou attaquer l'église.
Votre très humble subordonné , examinant de nouveau cette afFaire , juge que si l'église de la ville de Tsen-y et celle du marché de Pou-laotchang à Su-yang hien, ont été détruites, c'est de leur faute et ce sont elles qui ont commencé ; si on avait compiis la raison et gardé la paix comme à l'église de Tong-tse hien, on aurait évité la destruction; ceci est évident. Ce meurtre d'enfants, commis par l'église de Tsen-y, est une chose odieuse que la justice céleste peut difficik'ment supporter. Il s'en est peu fallu qife cela ne devienne une grave affaire des plus dommageables au pays et à la ville (allusion à la rébellion). Heureusement, grâce à la sollicitude de Votre Excellence qui a envoyé à plusieurs reprises des délégués et un corps considérable de soldats, ces malheurs ont été évités.
Aujourd'hui, grâce à la protection de Votre Excellence et au concours des mandarins civils et militaires de la ville ainsi que des notables, le
, .^[|ii|||Li|yii^|^^
iilPiPiiiPPPiliP'
MASSACRES K T PILLAGES
susdit prêtre Bodiaier, etc., a pu regagner en paix Tgglise de la capitale de la province; c'est pourquoi, on peut dire que la protection a été complète. Le susdit prêtre, s'il a un cœur d'homme, doit comprendre qu'il nous doit de la reconnaissance. Quant à la petite affaire de la destruction de son église, il me semble qu'il ne doit vraiment pas nous en faire un reproche.
De plus, je considère que, dans cette circonstance, les chrétiens ou les païens tués dans les deux églises appartiennent au peuple chinois ; il convient donc de les juger selon les lois de l'empire. Il est bon d'inviter les grands mandarins de la province à écrire à l'église de la capitale pour qu'on ait à rechercher les coupables qui se sont échappés : Ouen San-ho et Yang Tsiou-tsiang, etc , pour les livrer le plus tôt possible, ahn que les autorités locales traitent ce procès selon la justice ; ainsi la colère du peuple sera apaisée et le pays sera pacifié.
Quant aux autres détails se rapportant à cette affaire, les susdits mandarins devront vous présenter les dépositions des accusés et des témoins ; on devra aussi vous donner copie des rapports écrits à ce sujet par l'évêque.
Enfin, votre très humble subordonné a l'honneur de vous présenter, de concert avec les mandarins locaux et le délégué supplémentaire, ce rapport sur les troubles religieux de Tsen-y et ses dépendances, sur le meurtre d'un grand nombre d'individus et la destruction des églises, le déclarant véridique et certain, et demandant votre haute approbation.
De plus, quant aux rapports précédents des susdits préfet et souspréfet, comme ils ont été écrits dans la confusion du premier moment, j'ai constaté qu'ils ne peuvent manquer de renfermer des erreurs et des omissions ; je le constate ici. clairement.
.Je présente ce rapport avec respect.
Cette pièce fut connue de Bodinier alors à Kouy-yang, ot, dans une lettre datde du- 8 septembre 1886; il y répondit point par point' :
Le tao-tai Yuen, envoyé à Tsen-y fou en qualité de délégué, affirme dans son rapport officiel, communiqué à l'évèque le 11 de la 7"^ lune (10 août) :
« Que des enfants s'amusaient le soir du 13 de la 6" lune (16 juillet; devant la porte de l'église de Tsen-y, jetaient des pierres, etc., et que les chrétiens faisant une sortie armée contre ces mêmes enfanjts, en tuèrent deux. Alors, le peuple indigné, voulant venger ce meurtre, se précipita contre l'église et en défonça la porte... »
Il est pénible en vérité d'être obligé de réfuter de telles calomnies. En revanche il me sera facile de démontrer la fausseté de cette invraisemblable allégation, fraîchement inventée. Qu'il me suffise d'établir qu'elle est en contradiction notoire avec deux documents officiels dont il est impossible de nier la valeur : je veux dire l'édit et le rapport du préfet de Tsen-y, Yu-tsoan. ^
L'édit publié le 16 de la 6^ lune (17 juillet) porte textuellement qu'un grand nombre de « peuple » vint chercher querelle à l'église, de sorte que les gens de l'église se défendirent et tuèrent plusieurs « hommes ». —
A, M.-E., vol 549°, p. 149.
MASSACHKS ET l'ILLAGES
Où sont les enfants provocateurs, soi-disant tués au préalable par les chrétiens? L'édit n'en parle pas.
Sept jours plus tard, le même préfet Yu-tsoan, de concert avec le souspréfet Tchang Tchen-kouy, dresse un rapport bien étudié et l'expédie au gouverneur. Dan« ce rapport qui a été officiellement communiqué à révoque, je constate la même omission que dans l'édit. Il porte que « des gens de l'église... ont tué des hommes du peuple, min-jen, — nombre d'hommes, to-jen. — » Encore nulle trace d'enfants massacrés ! C'est seulement plus tard, après coup, que cette atroce invention jaillit de la fertile imagination de Yuen lao-tai. Mais à quoi bon, direz-vous peut-être, ressusciter gratuitement cette fable surannée? La réponse n'est que trop facile. De fait, si ledit et le rapport de Yu-tsoan sont conformes à la vérité, s'il n'y a pas eu d'enfants massacrés préalablement par l'église, il s'ensuit que les chrétiens ont gain de cause. En efïet, ces deux pièces officiefles établissent clairement que moi et mes gens nous étions dans le cas de légitime défense. Mais il s'agit, au contraire, de nous transformer en criminels, d'où ce roman incroyable de pauvres petites créatures impitoyablement et injustement égorgées. — J'avoue que je ne suis pas fâché de constater une fois de plus que les accusations portées contre nous ne concordent pas plus entre elles qu'avec la vérité.
Une réflexion, toute naturelle, se place ici d'elle-même : cette première et capitale allégation de Yuen tao-tai, étant démontrée fausse, je me demande de quelle valeur est la conséquence qu'il en infère, à savoir : le pillage de mon immeuble fait en représailles du meurtre préalable de ces enfants.
Pour en finir une bonne fois avec celte odieuse accusation d'enfants tués, je répéterai ici ce que j'ai dit dans mes lettres du 17 et du 21 juillet, à l'évèque du Kouy-tcheou, lettres qui depuis longtemps ont été communiquées à la Légation de France et au gouverneur de la provinc^.
Dans la nuit du 15 au 16 de la lune, après l'attaque de ma maison, j'ai constaté de mes yeux que parmi les brigands restés étendus sur place, dans l'intérieur de ma première cour, le plus jeune n'avait guère moins de trente ans. D'autres ont certainement été blessés, et peut-être sont morts des suites de leurs blessures ; je ne le nie pas. — Si, dans la bagarre, quelques gamins, mal surveillés par leurs parents, se sont introduits dans ma cour, pêle-mêle avec les pillards, et n'ont pu éviter les coups dirigés contre les assaillants, personne ne saurait me rendre responsable de cet accident; avant comme après l'assaut, mes gens et moi, nous sommes restés retranchés derrière les portes de ma maison.
Mais il faut rendre ici justice à l'habileté des mandarins de Tsen-y. C'est un hommage que je leur dois, car ils ont enfin trouvé moyen d'alléger le poids de la lourde responsabilité qui les écrase en raison de leur inaction, alors qu'une partie de leur ville était au pouvoir de l'émeute. Le sous-préfet, Tchang Tchen-kouy, affirme dans son rapport que les prétoires n'ont pas été informés par moi des dangers que courait spécialement l'église de Tsen-y-fou.
A cette affirmation pure et simple, j'ai des faits et des preuves contradictoires à opposer. Il y a d'abord mes lettres du 17 et du 21 juillet qui font foi du contraire. Il y a ensuite mon entrevue avec le sous-préfet luimême, alors que j'étais prisonnier au prétoire. Là, je rappelai à ce mandarin les démarches que j'avais faites auprès de lui pour obtenir sa pro-
MASSACHES ET f'ILLAT.ES
tection dans un moment si critique, la promesse qu'il m'avait faite de venir le soir du l."5 de la G*" lune s'entendre avec moi sur les mesures à prendre pour écarter tout malheur, etc. TchangTchen-kouy n'osa pas nier, ou peut-être ne pensa pas à nier ni sa promesse, ni mes démarches. Il se contenta de me dire que ce jour-là des occupations trop nombreuses l'avaient mis dans rimpossribilité de tenir sa parole et de donner suite à mes .supplications. Oui, j'ai averti le prétoire en bonne et due forme ; je ne nie contente pas de lafhrmer, je pourrais au besoin en fournir une preuve juridique, par exemple, je pourrais exhiber le témoii^nage de celui qui en cette occasion a porté ma carte chez les mandarins. C'est un nommé Ouen San-ho. Ce témoin vit encore Yuen tao-!ai le connaît fort bien, car il réclame à tout prix sa tête.
Somme toute, d'après les procès-verbaux, il constc que les mandarins de Tsen-y sont blancs comme neige ; que les notables ont également bien rempli leur devoir; que K'ien Pe-chang, l'auteur avéré de tout le mal, a poussé le dévouement jusqu'à sauver la vie de l'Kuropéen el de ses prosélytes. La preuve en est évidemment dans ce coup de lance qui a perforé ma chaise, et aussi dans ces coups de sabre, qui ont tué, sous mes yeux, deux de mes infortunés chrétiens. Il est évident, toujo;irs d'après les mandarins, que le susdit Kien Pe-chang est pour le moins exo:npt de toute participation à cette affaire.
Malheureusement, j'ai encore des preuves du contraire. Il est plus que facile de démontrer que Kien- Pe-chang, aidé de son parent Tchou Pin-kai, est Fauteur connu de cette nouvelle persécution.
En effet, le IG de la 6'' lune, 17 juillet, après l'assaut nocturne livré à ma maison, le préfet alors en fonctions, Yu-tsoan, promulgue un édit que j'ai entre les mains et dont copie a été envoyée à la Légation de France. Dans cet édit, le susdit préfet défend au peuple et aux soldats de venir de nouveau chercher querelle à l'église au sujet des événements accomplis pendant la nuit. Il promet, en outre, comme le devoir de sa charge l'y oblige, d'arranger cette affaire selon les lois et la justice. De fait, pendant une bonne partie de la matinée, aucune démonstration hostile ne fut dirigée contre nous. H n'y eut qu'un homme, un seul, assez puissant et assez osé pour mépriser les ordres si précis du préfet et ramener l'émeute dans la rue. Cet homme, c'est Kien Pe-chang. Il réunit l'assemblée des notables, dont il est le chef reconnu, et forme le plan d'anéantir l'église et les chrétiens. C'est lui, et non pas les mandarins terrifiés, qui ordonne à la garde nationale de se mettre sous les armes ; c'est lui qui commande de fermer les boutiques, d'interrompre le commerce, comme si les rebelles étaient aux portes de la ville. Venus d'un autre, de tels ordres n'auraient jamais pu être exécutés. C'est lui encore qui fait entourer ma maison de gens armés, en ferme toutes les issues, et finalement, suprême précaution, fait braquer contre nous, en face de ma porte d'entrée, un canon amené de son hôtel de ville ; c'est lui qui par ses gens ameutés fait massacrer trois de mes chrétiens, sans armes, que les mandarins eux-mêmes ont pris avec moi sous leur protection; c'est lui qui précipite le peuple contre les maisons de l'église, lui enfin qui lance sur les campagnes environnantes ces bandes de pillards qui ont semé la ruine et la désolation dans les fermes chrétiennes 1
Tel est l'homme qui, disent les rapports, voulait à tout prix sauver la vie de mes chrétiens ; tel est l'insigne bienfaiteur qui après m'avoir comblé
KOUY-TCHEOU
ipppppiip^ylipil^^ I
MASSACRES ET PILLAGES
de bons offices, a la douleur de ne trouver en moi qu'un cœur ingrat, insensible aux plus grands bienfaits. — Je n'invente pas — je traduis le rapport !
Il est donc définitivement entendu que le grand coupable, c'est moi ; car c'est bien moi, enfin, qui ai égorgé des enfants. Il paraît même que j"avais contracté l'habitude de les manger, et en grand nombre, car, dit le rapport, les chevelures de mes nombreuses victimes ont été découvertes, mais non pas les cadavres dont on ne trouve nulle trace ! Tant de crimesdevraient suffire : eh bien non ; j'en ai commis un autre plus ignoble. Moi, missionnaire français je suis décidément un lâche, car, dit le rapport, me voyant sur le point d'être tué, j'ai spontanément livré au prétoire deux chrétiens, comme caution, à seule fin de sauver ma propre vie. — (Ces deux chrétiens sont encore, malgré mes protestations, renfermés dans la prison des condamnés à mort). J'avoue qu'ici la plume me tombe des mains. Il m'est impossible de réfuter de sang-froid une si infâme calomnie ; c'est assez de l'avoir signalée et transcrite dans ce mémoire. Qu'elle retombe comme une flétrissure sur celui qui a eu le triste courage de l'in- Tenter.
Une copie de ce mémoire fut envoyée à la Légation en même temps qu'une lettre de Lions, datée du 9 septembre, qui n'ajoute presque rien à l'écrit du missionnaire ^
A ces deux réponses, Guichard, le coadjuteur de Lions, écrira celle-ci, à propos des accusations portées contre Yang Tsiou-tsiang et contre Ouen San-ho, d^avoir commis des meurtres dans la rue ' :
Yang Tsiou-lsiang n'a jamais été au service de M. Bodinier ; il n'était pas non plus chez le missionnaire, ni avant, ni pendant, ni après l'attaque ; par conséquent ses faits et gestes, sur la rue om ailleurs, ne nous regardent pas et ne sauraient être imputés à la mission. Si donc il est coupable, que les mandarins le saisissent et le jugent d'après leurs lois. Nous n'avons pas à nous en occuper.
Pour Ouen San-ho, non seulement il n'a pris aucune part à la défense du missionnaire, mais dès le commencement de l'attaque, avant les coups de feu, il s'était réfugié chez une famille de païens attenante à l'église. M. Bodinier peut l'attester, puisqu'il était sur les lieux ; et la preuve de son dire est facile à établir : il n'y a qu'à citer en témoignage les membres de la famille païenne.
Du reste, cet infortuné Ouen San-ho est un homme d'un naturel peureux. Informé qu'une accusation était portée contre lui, vieux domestique de l'église, sachant d'ailleurs à ne s'y pas tromper, ce qu'il avait à attendre d'un tribunal aux ordres de Kien Pe-chang, ennemi juré des missionnaires, il jugea plus prudent et plus chinois de mettre une province entre lui et ses juges, avant plus amples informations !.. Il prit donc la fuite.
* La partie principale de cette lettre fait remarquer que le rapport du délégué ne parle pas des « deux chrétiens tués par les païens auprès de la chaise de M. Bodinier, escorté par les mandarins durant le trajet de l'église au prétoire ; » ni du chrétien « tué en plein jour en face de Fhôtel de ville. » [A. M.-E., vol. 549*, p. 155.)
2 A. M.-E , vol. 549», p. 800. Lettre à la Légation, 24 juillet 1894.
MASSACRES Eï PILLAGES
11 ne subsisterait ainsi des accusés que Yang Tsiou-tsiang, qui s'est réfugié nous ne savons en quel lieu. N'ayant pas à répondre de sa conduite, puisque, s'il a tué, il a agi de son propre mouvement, sans instigation d'autrui, en dohors de l'église, sur la rue, loin du missionnaire, c'est donc un cas prévu par le code et qui n'a rien à voir avec la mission du Kouytcheou.
Bodinier avouera e'g'alemeiit la culpabilité, au point de vue légal, de Yang Tsiou-tsiang', ajoutant à sa réponse au rapport de Yuen Kai-ti, les lignes suivantes' :
L'accusation de Yuen Kai-ti contre Yang Tsiou-tsiang est fausse en ceci : que les enfants (qui sont des jeunes gens de 15 à 20 ans) venus attaquer l'église avec la bande de pillards, n'ont point été tués au moment où il le dit, mais bien après l'enfoncement des portes et l'attaque de l'église, comme je l'ai raconté dans ma dernière note.
Elle est vraie en ce que, après l'attaque susdite, Yang Tsiou-tsiang a poursuivi les fuyards dans la rue, malgré la défense que j'en avais faite, et a tué les susdits individus. Je dois à la vérité d'avouer qu'il n'avait plus, au même degré que les autres chrétiens qui ont tué trois des assaillants dans la première cour, l'excuse de la défense.
Envoi de Bodinier à Pékin.
En présence de cette situation, on se posa autour du Vicaire apostolique la question de savoir s'il fallait ou non envoyer un missionnaire à Pékin, exposer de vive voix les faits au représentant de la France. Avec ses 15 années d'expérience administrative et le peu de succès qu'avait obtenu Bodinier en 188o,révèque pressenti à ce sujet n'opinait pas précisément pour l'aflirniative ; cependant il ne voulut pas prendre seul laresponsabilité de la décision, et, le 22 août, il réunit sept missionnaires alors à Kouy-yang,ce qui. avec l ni et son coadjnteur, portait à 9 le nombre des votants, et leur soumit la question : six se prononcèrent pour le voyage et trois contre. On demanda ensuite si l'envoyé devait partir immédiatement ou non, et il fut résolu que Ton attendrait quelques jours ou quelques semaines suivant les circonstances :
S'il ne s'agissait pour nous que d'obtenir une restitution pécuniaire, écrivait Bodinier-, je crois que ce ne serait pas nécessaire d'aller à Pékin : mais la question est beaucoup plus grave. Les notables de Tsen-y ont juré
1 A. M.-E.,vol. 549e, p. 180.
2 A. M.-E., vol. 549», p. 440. Lettre à Ms' Coupât, 22 août 1886.
ilUJIMiii^^ UilWPMiliPPP!
^^T'^^^'Vill
MASSACRES ET PILLAGES
qu'aucun missionnaire ne rentrerait à Tsen-y, et les mandarins du Kouytcheou l'ont et feront toujours cause commune avec eux sur ce sujet. C'est ce point de la rentrée à Tsen-y qui est pour nous le point important et quasi le nœud de la question.
Dans le courant du mois de septembre, la situation n'ayant pas changé ou plutôt les mandarins paraissant de'cide's à ne rendre aucune justice, il fut décidé que Bodinier irait à Pékin, plaider la cause de la mission du Kouy-tcheou, qui était en partie la sienne. Dans Fespoir de donner à sa parole et à ses démarches une autorité plus grande, le missionnaire reçut le titre de provicaire, et son évéque lui remit les deux lettres suivantes adressées l'une au ministre de France à Pékin, et l'autre au Vicaire apostolique du Tche-li septentrional, M*'' Tagliabue' :
Kouy-ijang fou^ i6 septembre 1 886.
Monsieur le Ministre,
Je prie Votre Excellence de vouloir bien accueillir favorablement M. Emile Bodinier, missionnaire apostolique et provicaire de la mission du Kouytcheou.
Par la présente lettre, qu'il devra vous présenter lui-même, je l'institue mon représentant auprès de la Légation française avec mandat de fournir à Votre Excellence toutes les explications et renseignements qu'elle jugera nécessaires ou utiles.
Si je me prive momentanément de la présence de ce missionnaire et me décide à l'envoyer à Pékin défendre nos intérêts, c'est uniquement parce que la voie épistolaire me semble insuffisante à réfuter efficacement les ca^ lomnies odieuses que le prétoire se plaît à déverser officiellement contre nous.
Voici la seconde
Monseigneur,
Kouy-yang fou^ i6 septembre i 886.
J'ai l'honneur de recommander à votre paternelle sollicitude le porteur de cette lettre, M. Emile Bodinier, missionnaire apostolique, provicaire de la mission du Kouy-tcheou.
Les malheurs de la persécution présente, dont rien ne fait encore prévoir le terme, surtout les calomnies incroyables que le prétoire se plaît à déverser officiellement sur nous et nos chrétiens, m'ont décidé, malgré mes répugnances, à envoyer ce cher confrère plaider en haut ^eu la cause de la justice et de la vérité. La voie épistolaire est en effet insuffisante à réfuter tant de mensonges qui, s'ils sont par malheur accrédités auprès de la Légation, entraîneront infailliblement la ruine totale de nos chrétientés.
1 A. M.-E., vol. 549°, p. 163.
2 A.-M.-E., vol. 549", p. 163.
^^^miifm^mmmi^^
MASSACRES ET PILLAGES
J'ose donc espérer, bien vénéré Seigneur, que vous daignerez prêter à M. Bodinier le concours de votre longue expérience et l'assistance de vos meilleurs conseils, car il ne s'agit pas seulement du gain d'un procès vulgaire, mais avant tout du salut de vingt mille âmes rachetées par le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Agréez d'avance, Monseigneur, l'hommage de ma reconnaissance et croyez-moi toujours
De 'Votre Grandeur
Le très respectueux et très reconnaissant serviteur in Chrislo.
F. E. Lions.
Evêq. de Bas. Vie. ap. du Kouy-icheou.
Muni de ces pièces, Bodinier se dirigea vers Pékin par le Kouangsi, le Kouang-tong, Hong-kong et Shang-ha'i^
Sur le navire des Messageries Maritimes qui l'emmena dans cette dernière ville, il rencontra un missionnaire de Pékin possédant déjà quelque notoriété, mais qui devait être plus connu, presque célèbre après sa nomination de Vicaire apostolique du Tche-li septentrional, Alphonse Favier*. Celui-ci revenait de Rome, oii il-était allé traiter de la rétrocession du Pe-tang au gouvernement chinois. Doué d'une grande bonté, d'un désir extrême de rendre service et de faire plaisir, d'une activité diplomatique rare parmi les ouvriers apostoliques, d'une souplesse et d'une hardiesse d'intelligence que les obstacles n'arrêtaient presque jamais, d'un dévouement absolu à la cause de toutes les missions de Chine, d'un optimisme que les malheurs diminuaient peu, Favier tendit cordialeaient la main au missionnaire du Kouy-tcheou; il lui promit de Faider, de le guider dans les démarches qu'il aurait à faire. <( Nous verrons d'abord M. Constans, lui dit'il', si cette corde n'est pas assez solide, et si nous n^aboutissons à rien, nous nous adresserons ù Li Hong-tchang, avec lequel nous réussirons peut-être mieux.» Bodinier fut enchantéde cette perspective de succès qui s'ouvrait devant lui. Son optimisme était fait pour s'entendre avec celui de Favier, Le missionnaire arriva à Pékin le 19 novembre, deux mois et deux jours après son départ de Kouyyang, cequi ne peut pas, même en Chine, être oflert comme un* exemple de voyage rapide.
' De Kouy-yang, qu'il quitta le 17 septembre 1886^ il passa par Tou-chan et Sankio ; dans ce dernier village, il loua une barque pour Canton, d'où il gagna Hon g kong. Ce voyage dura 38 jours 1/2, qui se décomposent ainsi: 9 jours de Kouy-yang à San-kio, 29 jours de San-kio à Canton et une 1/2 journée de Canton à Hong-kong.
2 Alphonse-Pierre Favier, né le 22 décembre 1837, dans le département de la Côte-d'Or, parti en 1861, coadjuteur de Mgr Sarthou et évêque de Pentacomie le 12 novembre 1897, Vicaire apostolique de Pékin en 1899, mott à Pékin le 4 avril 1905. A. M.-E., vol. 549g, p. 26. M. Bodinier à Mgr Lions, 4 novembre 1886.
T?WBwapi
Pii^ff^ppiiiiiPPPiMiini
WWM" ■'■
pp . " UJ '