‹ Histoire des missions de Chine [microform] (volume 2)Chapitre 24 sur 62 · CONSTANS · texte numérisé non relu

CONSTANS

x\près avoir lu cette lettre, on peut répéter, en raccentuant, la réflexion de Bodinier : « Evidemment cela ne vaut pas une convention signée du Tsong-li yamen. »

Constans, sans doute, avait songé à cette observation, car il disait au missionnaire : « Vous comprenez bien qu'on ne peut obtenir du Tsong-li yamen une pièce dans ce genre, adressée à vous P. Bodinier... >- Le ministre disait vrai, mais il déplaçait la question, sans doute pour mieux faire la réponse. Le missionnaire, en effet, ne désirait pas que le Tsong-li yamen lui adressât cette pièce ou une pièce analogue, mais qu'il l'adressât à la Légation de France.

Le 8 aoiit, veille du jour où Constans lui avait écrit cette lettre, Bodinier reçut du Kouy-tcheou un télégramme demandant que la mission fût autorisée à faire la moisson dans ses propriétés situées sur le territoire de la préfecture de Tsen-y. Le missionnaire courut porter cette dépêche à la Légation. Immédiatement notre ministre écrivit au Tsong-li yamen la lettre suivante * :

8 août 1887.

Un télégramme de l'évêque du Kouy-tcheou me prie de faire, auprès du Tsong-li yamen, les démarches nécessaires, pour que la mission catholique

» A. M.-E., Tol. 549», p. 347.

LUTTES DIPLOMATIQUES

4[ -■fi

soit autorisée à faire sans entraves la récolte de ses champs situés sur le territoire de Tsen-y fou. L'an dernier, en effet, après les pillages dont cette ville fut le théâtre, les récoltes des missionnaires furent accaparées par les perturbateurs, et il en résulta pour la mission une perle sensible. Je serais donc reconnaissant à Vos Excellences de vouloir bien télégraphier aux hautes autorités du Kouy-tcheou, afin que des instructions soient adressées aux fonctionnaires de Tsen-y, leur enjoignant de veiller à ce que les représentants chinois de la mission puissent se rendre dans cette localité et y recevoir, sans être entravés par la population, le produit des champs appartenant à la dite mission et dont la récolte doit se faire prochainement.

Ce fut la dernière lettre que Constans adressa au gouvernement chinois en faveur du Kouy-tcheou. Deux ou trois jours plus tard, il quitta Pékin \ Le 16 aoiit, la Légation reçut du Tsong-li yamen la réponse dont voici le résumé fait par Bodinier, à qui Yissière donna lecture du texte- :

Nous avons reçu une lettre de Votre Excellence disant que la mission du Kouy-tcheou n'a pu faire l'année dernière la révolte de ses propriétés à Tsen-y et lieux voisins, et Votre Excellence demande que nous envoyions des ordres aux autorités du Kouy-tcheou, pour que cette année cette récolte puisse être accomplie par les délégués chinois envoyés parla mission.

Nous répondrons à cela, premièrement, que les questions de territoires et de récoltes regardent le mandarin de l'endroit et nullement les missionnaires.

Ensuite nous faisons remarquer à Votre Excellence que. d'après les traités, les missionnaires n'ont pas le droit d'acheter des propriétés.

En conséquence, nous envoyons des ordres au gouverneur du Kouytcheou, et nous lui ordonnons de nous faire un rapport sur les propriétés de la mission du Kouy-tcheou.

Cette réponse contenait deux inexactitudes : la première que les questions de propriétés et de récoltes regardaient le mandarin, oui sans doute comme juge, non comme propriétaire ; or, la mission réclamait le droit de faire la moisson en qualité de propriétaire ; la seconde, beaucoup plus grave et d'un intérêt plus général, se rapportait à la thèse, alors soutenue parle Tsong-li yamen, qui déniant aux missions le droit d'acheter soit des propriétés propres à leur fournir des revenus, soit quelques arpents de terrain pour y construire des églises ou des presbytères.

Ces difficultés étaient soulevées dans plusieurs provinces de Chine, en particulier au Kouang-si, oii le préfet apostolique, Foucard, avait usé une partie de sa vie à les combattre, d'ailleurs presque sans suc-

- Le Figaro publia, le 30 mai suivant, un article acerbe contre la diplomatie de M. Constans à Pékin.

• A. M.-E., vol. 549g, p. 905. Lettre de Bodinier à Me' Guichard, 16 août 1887.

mmi^mm

wmm

mmMmmmm&lÊimm

LUTTES DIPLOMATIQUES

ces \ au Kouang-tong où Chausse, le Vicaire apostolique, se voyait refuser le droit de construire des maisons autour de l'évôché et de la cathédrale.

Au Kouy-tcheou, les mandarins mettaient leurs actes en harmonie avec la the'orie du Tsong-li yamen. Dans la ville de Tong-tse, l'exemple du païen Tchao, qui s'était emparé de propriétés appartenant à la mission, suscitait des imitateurs, et Ronat avait beaucoup de peine à défendre les biens qui lui restaient. A Lang-tai, le souspréfet refusait aux missionnaires le droit de posséder, sous prétexte qu'ils étaient étrangers.

La Légation de France ne pouvait admettre cette prétention absolument contraire aux traités ; le premier interprète, Vissière, le dit en termes formels à Bodinier \

« M. l'abbé, il ne faut pas vous inquiéter outre mesure : soyez sûr que nous ne laisserons pas nier le droit pour les missionnaires et les Français d'acheter et de posséder en Chine. Je suis en train de préparer le canevas d'une réponse que je vais envoyer à l'approbation de M. le ministre à Tien-tsin ; — Mais comment les Chinois peuvent-ils nier notre droit d'acheter et de posséder en Chine, quand le traité le dit positivement, et que le passeport qu'on donne aux missionnaires encore actuellement le dit et l'affirme de la manière la plus positive ? — Ne croyez pas tant à la force de cet argument. Si nous n'avions que celui-là, nous serions bien embarrassés. En effet, si le droit d'acheter et de posséder se trouve sur le texte chinois, il ne se trouve pas sur le texte français. Les Chinois sont maintenant parfaitement au courant de ce qu'ils appellent « linterpolation Delamarre,; » et ils nous disent : « d'après le traité, c'est le texte français seul qui fait foi, donc etc. » Heureusement nous avons une autre source de preuves, c'est la convention Berthemy, de 186r3, par laquelle le Tsong-li yamen reconnaît positivement aux missionnaires le droit d'acheter et de posséder, à la condition que les achats seront faits au nom du Tien-tchou-tang, et non pas au nom particulier du missionnaire. Leur plan est celui-ci : ils admettent que les missionnaires aient le droit d'acheter pour y bâtir des établissements de bienfaisance ou des maisons qu'ils occupent personnellement ; mais ils ne veulent pas admettre qu'ils achètent des propriétés pour en tirer des revenus, sous prétexte qu'on ne peut savoir ce que deviennent ces revenus, et qu'il se peut faire que les missionnaires les envoient dans leur pays.

« C'est l'argumentation qu'ils ont faite à M. Gonstans, à quoi

• Histoire de la mission du Kouzng-si, p. 207 et suiv,

2 A. M.-E., vol. 549g, p. 41Q. Bodinier à Mer Guichard,20 août 1887.

LUTIES DIPLOMATIQUES

M. Constans leur aurait répondu : « Si vous admettez pour les missionnaires le droit de fonder des établissements de bienfaisance, vous ne pouvez pas leur refuser celui de se créer des revenus pour les entretenir. »

Ayant achevé la lettre de protestation dont il avait entretenu Bodinier, Vissière l'envoya au ministre alors à Tien-tsin, en le priant de l'approuver. Constans la jugea bonne, mais il préféra qu'elle fût présentée par son successeur « qui pourrait, dit-il, poursuivre cette question jusqu'à la solution définitive, tandis que lui ne pourrait que la commencer ; il autorisa seulement Vissière à dire au Tsong-li yamen son sentiment personnel à ce sujet, « sentiment qu'il appuiera, si besoin est, à Paris, auprès du gouvernement français ».

C'était une promesse ajoutée à beaucoup d'autres, elle en augmentait le total.

En réalité, Constans quitta la Chine n'ayant obtenu pour le Kouytcheou qu'un passeport mal rédigé ; des trois points qui faisaient l'objet de toutes les demandes et de tous les désirs de Bodinier et des missionnaires : libération des chrétiens prisonniers, indemnité à la mission et aux catholiques pour les pertes éprouvées dans les pillages, rentrée des missionnaires dans leurs postes, aucun ne paraît même avoir été sérieusement discuté.

Réclamations de Souhart et de Vissière. — Attitude de Lemaire et du

Tsong-li yamen.

Après le départ de Constans, le chargé d'aftaires de France, Souhart, et l'interprète Vissière s'occupèrent de l'affaire du Kouy-tcheou ; à leurs premières instances en faveur des prisonniers, le Tsong-li yamen répondit^ :

« D'après les usages chinois on ne relâche les prisonniers que quand le procès est fini ; or le procès ne peut pas être terminé maintenant, parce qu'il manque plusieurs accusés à l'appel (entr'autres Yang Tsiou-tsiang, que les mandarins du Kouy-tcheou donnent comme le principal coupable) ; au Kouy-tcheou on avoue que les cinq prisonniers de Tsen-y ne sont pas les principaux coupables, mais on veut les garder comme témoins dans le procès. »

A quoi Vissière répliqua : « Puisque vous avouez vous-mêmes que ces chrétiens ne sont pas les princi[)aux coupables, il me semble injuste de les garder indéfiniment en prison, quand pas un des païens

» A. M -E., vol. 549R, p. 451. Lettre à Mgr Guichard, 7 septembre 1887.

i.. ■'■^-'.MiPfipiLliPiil^^

LUTTES DIPLOMATIQUES

qui ont tué des chrétiens n'est détenu. Vous avez du reste un moyen de les relâcher en suivant les usages de Chine, c'est de les relâcher sous caution : c'est ce qui se pratique continuellement. »

<( Finalement, Souhart et Vissière m'ont déclaré hier être sûrs maintenant que nos prisonniers seront relâchés. C'est une affaire d'un mois au plus. »

Pendant tout le mois de septembre, les choses restent dans le même état. Par deux fois, Vissière réclame ; le Tsong-li yamen répond gravement que des ordres ont été envoyés au Kouy-tcheou et qu'il attend une réponse. Enfin, le 7 octobre 1887, la réponse est communiquée à la Légation ; elle est franchement mauvaise':

Nous venons de recevoir du gouverneur du Kouy-tcheou une dépêche dans laquelle il nous dit :

Le préfet et le sous-préfet de Tsen-y m'ont adressé un rapport dans lequel ils me font savoir que, le 17 de la 7^ lune (4 septembre 1887), des rumeurs bruyantes furent subitement répandues dans la ville. On déclarait que les missionnaires allaient revenir à Tsen-y, ce qui a rempli la population de trouble et d'appréhension. Le 18(5 septembre), on affirmait en outre que la -maison de Mong" Yang-king, sous-préfet dégradé, située dans la rue Lao-cha-hiang, avait été vendue aux missionnaires qui y logeraient après leur arrivée.

Ce fut un nouveau trouble, si bien que le peuple de la ville et celui de la campagne coururent aux armes pour se défendre. Les sentiments populaires ont toujours été, à Tsen-y, très faciles à émouvoir.

Trois fois déjà des conflits ont éclaté dans cette ville entre les chrétiens et le peuple. La haine et le ressentiment y sont très profonds.

L'an dernier, de nombreux enfants ont été tués ou blessés par la mission. Les véritables coupables n'ont pas encore été arrêtés, aussi la colère de la foule n'est-elle pas encore apaisée. On ignore ce qui a donné naissance aux dernières rumeurs. Si on devait toutefois faire revenir les missionnaires dès maintenant, peut-être ne pourrait-on pas assurer leur sécurité, et il en résulterait certainement quelque grosse complication. Je me vois donc dans la nécessité de vous prier d'adresser une communication officielle au ministre de France à Pékin, pour qu'il enjoigne aux missionnaires, afin d'éviter de nouvelles affaires, de retarder temporairement leur départ pour le territoire dépendant de la préfecture et de la sous-préfecture de Tsen-y.

Or, pendant la G^lune de cette année, nous avonsreçu de Son Excellence M. Constans une lettre, par laquelle il nous faisait savoir que M. Gréa, missionnaire, se proposait de se rendre à Tsen-y, et il nous demandait de lui faire délivrer un passeport. Nous avons fait préparer cette pièce et nous l'avons envoyée pour qu'elle fut transmise au destinataire. Nous recevons maintenant la dépêche ci-dessus du gouverneur du Kouy-tcheou, dont les termes sont naturellement l'expression véridique de la situation. Des conflits ont,- en effet, éclaté à plusieurs reprises entre les chrétiens et la population de Tsen-y. Le ressentiment populaire a encore été aggravé par

« A. M,-E., vol. 549°, p. 355.

LUTTES DIPLOMATIQUES

ce fait que de nombreux hommes du peuple ont été tués dans la mission et que leurs meurtriers n'ont pas encore été punis. Si le missionnaire Gréa se rendait dès maintenant dans la ville, quelques efforts que fissent les autorités locales pour le protéger, il y aurait évidemment lieu de craindre que leurs raisonnements fussent impuissants à réprimer l'effervescence populaire. Si quelque nouvelle affaire en était la conséquence, une plus grande difficulté se présenterait pour agir. Nous vous communiquons les détails qui précèdent, Monsieur le chargé d'affaires, tout spécialement dans l'espoir que vous voudrez bien envoyer des instructions au missionnaire Gréa afin qu'il diffère son départ pour Tsen-y. Plus tard, si l'on constate que les sentiments populaires se sont apaisés, il serait encore temps d'entreprendre ce voyage.

En face de ce refus très net, Souhart croit devoir se contenter d'exprimer le désir qu'une commission \ « soit instituée au Kouy-tcheou même, afin de traiter l'affaire de Tsen-y à la capitale de la province avec Gréa, nommé sur le passeport, et de demander aussi le transfert des prisonniers à Kouy-yang oài ils seraient relâchés. »

Le 13 novembre, le titulaire de la Légation de France, Lemaire*.

» A. M.-E., vol. 549e, p. 481. Bodinier à Guichard, 21 octobre 1887.

2 Au sujet de M, Lemaire comme ministre de France à Pékin, la Revue Française de l'Etranger et des colonies faisait cette observation :

« Il était très estimé à Chang-hay lorsqu'il remplissait le poste de Consul général, mais ses amis ont regretté sa nomination à Pékin. Un interprète, venu en Chine tout jeune, sans études préalables et sans diplômes, ayant appris le chinois par un long stage d'interprète à Pékin, a été vu de trop près par les mandarins. Ils ont été trop familiers avec lui pour concevoir pour lui le respect et avoir tous les égards que nécessite la haute mission qu'il doit remplir comme représentant de la France. On croit à tort en France qu'il est avantageux pour notre ministre en Chine de savoir le chinois, sans se rendre compte que l'intermédiaire de l'interprète donne à une conversation diplomatique un reflet de gravité et d'autorité dont le Ministre tire de grands avantages. »

Voici la lettre que Lemaire adressa aux Vicaires apostoliques de Chine lors de son arrivée.

Pékin, 18 novembre 188'J.

MONSEIGMEUR,

J'ai l'honneur d'informer Votre Grandeur que je suis arrivé à Pékin et que j'ai pris le service de la Légation, en ma qualité d'Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de la République française en Chine.

Me félicitant des relations officielles que je suis appelé à entretenir avec vous, je suis heureux de l'occasion qui s'offre à moi de vous faire savoir que, fidèle aux traditions dont les représentants de la France se sont toujours inspirés, j'emploierai tous mes efforts pour assurer aux Missions Catholiques la protection qui leur est due, et pour sauvegarder le libre exercice des droits qui leur sont garantis par les traités.

Je compte d'ailleurs, Monseigneur, sur votre prudence éclairée pour simplifier ma tâche et pour prévenir, le plus souvent possible, des difficultés que, j'en suis sûr, vous n'avez pas moins à cœur que moi d'éviter.

Veuille;^ agréer, Monseigneur, les assurances de ma haute considération.

G. Lemaire.

LUTTES DIPLOMATIQUES

arriva à Pékin, et immédiatement Bodinier le met au courant de l'affaire du Kouy-tcheou. Ayant vu par les lettres de Guichard et par la réponse des autorités de Kouy-yang ', que le Tsong-li yamen avait transmise à la Légation le 7 octobre, les dispositions très hostiles de Yii Chang-lîoa, le préfet de Tsen-y, il considère son maintien dans cette ville comme le plus grand obstacle à la libération des prisonniers ; il le dit au nouveau ministre assez versé dans les choses de Chine pour saisir de suite non seulement le point particulier de la question, mais la question tout entière. Aussi le missionnaire écritil aussitôt après son premier entretien - :

rt M. Lemaire m'a paru comprendre parfaitement que les autorités de la province^ sinon le Tsong-li yamen, ne tiennent pas compte des demandes de la Légation française.

« Je crois qu'il est résolu à y mettre ordre et qu'il agira vivement pour obtenir ce résultat. «

Le 22 décembre, en etfet, le nouveau ministre adresse au Tsong-li yamen la lettre suivante^ :

Au moment de la conclusion de la convention additionnelle de commerce du 26 juin dernier, M. Constans a.eii l'honneur de vous entretenir à plusieurs reprises du pillage et de la destruction de la mission catholique de Tsen-y au Kouy-tcheou. A. la suite de ces entrevues, Votre Altesse, et Vos Excellences ont donné leur consentement aux trois points suivants qui devaient servir de base au règlement de cette affaire : 1" réinstallation de la mission dans ses propriétés de Tsen-y, où M. l'abbé Gréa devait être envoyé muni d'un passeport spécial pour s'entendre avec les autorités locales ; 2" libération immédiate des cinq chrétiens détenus dans les prisons de cette ville, si leur incarcération ne résultait d'aucun motif étranger aux événements du mois de juillet 1886 ; 3° arrangement équitable et sur place de l'affaire, les missionnaires devant être indemnisés de leurs pertes. M. Constans avisa, à cette époque, la mission de l'accord ainsi intervenu à ce sujet. Après son départ, notre Chargé d'affaires, M. Souhart, insista à plusieurs reprises auprès du Tsong-li yamen pour que ces clauses fussent promptement mises à exécution, et Votre Altesse et Vos Excellences lui firent savoir qu elles avaient écrit et télégraphié dans ce sens au gouverneur de la province. Sur l'observation que vous lui fîtes relativement au danger que courrait M. Gréa en se rendant immédiatement à Tsen-y. par suite de la surexcitation qui semblait encore régner en cette ville, M. Souhart consentit, de son côté, à retenir le missionnaire à la capitale provinciale. Il stipula toutefois, dans sa lettre du 15 octobre, que cette concession devait avoir pour compensation la désignation à Kouy-yang de délégués spécialement chargés de s'entendre définitivement avec M. Gréa sur le rappel des cinq détenus chrétiens de Tsen-y à la capitale, oii ils seraient

1 Détails biographiques. Voir Histoire de la mission du Kouang-si, p. 215. ' A. M.-E., vol. 549g, p. 517. Lettre à Ms' Guichard, 17 décembre 1887. 3 A. M.-E., vol. 549°, p. 369.

LUTTES DIPLOMATIQUES

mis en liberté. Ce témoignage de la bonne volonté de la Légation n'a malheureusement été suivi d'aucune mesure analogue de la part des autorités chinoises. Non seulement les délégués du gouverneur ne se sont pas encore mis en rapport avec M Gréa, qui est depuis longlemps en possession du passeport oîi votre Tsong-li yamen a précisé le but de sa mission; mais les cinq prisonniers de Tsen-y ne paraissent pas jusqu'à ce jour avoir été conduits sous escorte à Kouy-yang, en dépit des lettres officielles et des télégrammes de Votre Altesse et de Vos Excellences. Il y a plus : les dernières communications, qui viennent de me parvenir du Kouy-tcheou, m'apprennent que les autorités locales, loin de hâter la conclusion de ce procès, cherchent à compliquer les affaires par un système de revendications sans issue. C'est ainsi qu'elles réclament à l'évèque, par une communication officielle du 22 octobre dernier, la remise de trois chrétiens qui sont en fuite depuis longtemps et dont M^''' Lions a, dès l'origine, déclaré ignorer le lieu de refuge. Il s'ensuit donc que, lorsque le Tsong-li yamen enjoint au gouverneur du Kouy-tcheou de faire libérer cinq chrétiens, ce haut fonctionnaire croit pouvoir se borner à en faire incarcérer trois de plus. Quant aux meurtriers des chrétiens, de ceux-là même qui ont été massacrés dans la rue le 17 juillet, auprès de la chaise du P. Bodinier, lorsqu'il se rendait accompagné d'une escorte fournie par l'autorité locale à la résidence du préfet, les autorités, n'attribuant à ce fait aucune importance, n'ont pas songé à exercer de poursuites contre eux. Les autorités provinciales peuvent-elles, sans encourir aucun blâme,, empêcher par leur mauvaise volonté l'effet d'un, arrangement auquel le Tsong-li yamen a jugé convenable de donner son adhésion ? Je ne le pense pas et je serai reconnaissant à Votre Altesse et à Vos Excellences d'appeler leur attention sur ce point, tout en les invitant de nouveau par le télégraphe à se conformer, sans autre délai, aux instructions qui leur ont déjà été envoyées pour terminer convenablement les affaires qui font l'objet de la présente lettre.

Le Tsong-li yamen ne fit pas attendre sa réponse; dès le 31 décembre, il écrivit à Lemaire * :

Le 1 7® jour de la 11^ lune de la 13^ année de Kouang-siu.

Le 8'^ jour de la présente lune (22 décembre 1887) nous avons reçu la dépêche par laquelle le ministre nous prie d'écrire de nouveau officiellement au gouverneur du Koui-tcheou, pour qu'il termine d'une façon convenable l'affaire de la mission catholique de Tsouen-yi -.

Or, notre Yamen a adressé, à plusieurs reprises, des communications officielles au gouverneur du Koui-tcheou pour qu il traitât convenablement cette affaire. Si elle n'a pas, jusqu à ce jour, été terminée, c'est qu'il s'agit d'un procès intenté pour meurtre, et que, devant les protestations du peuple, les autorités locales éprouvent des difficultés à le régler. Venant de recevoir votre dernière dépêche, nous écrivons de nouveau officiellement au gouverneur du Koui-tcheou pour le presser de s'entendre d'abord

' A. M.-E., voL 549», p. 383.

* Orthographe dont se servaient alors les interprètes de la Légation de France.

LUTTES DIFLOMATIQUES

avec le missionnaire Gréa au sujet de cette affaire et de voir avec lui la manière dont elle devra être réglée.

Quant aux coupables retenus en prison, ils ont déjà passé en jugement, et il résulte des dépositions des parents des victimes, de celles des voisins et répondants, et des leurs, qu'il existe contre eux tous des preuves certaines de leur participation et préméditation. Ce ne sont nullement des innocents. D'ailleurs, les principaux coupables n'ayant pas encore été arrêtés, ceux-ci doivent, d'après les lois, attendre en prison le jour où ils pourront être confrontés les uns avec les autres. Les chrétiens en question sont eux aussi sujets chinois ; et puisqu'ils ont commis une infraction, les autorités locales sont naturellement pourvues des pouvoirs nécessaires pour déterminer la façon dont ils devront être jugés et punis.

Notre Yamen saurait difficilement y intervenir et s'en mêler.

Lorsque la réponse officielle du gouverneur du Koui-tcheou nous sera parvenue, nous vous la ferons connaître. Nous croyons devoir tout d'abord adresser à Votre Excellence cette première réponse.

Ainsi comme il est facile de le constater, le Tsong-li yamen ne niait pas la convention Constans, il faisait plus, il ne s'en occupait pas, agissant comme si elle n'avait pas existé ; il ne prenait pas même la peine de réfuter les raisons données par le ministre et se contentait de lui dire en substance, comme le remarquait Vissière ' :

C'est une affaire criminelle qui relève des autorités locales ; le procès est commencé, il faut laisser les autorités locales le poursuivre et le finir; cela ne nous regarde pas à Pékin. Ce qui veut dire, sans doute, « cela ne vous regarde pas ! »

Et Bodinier ajoutait : « On est très vexé de cette réponse à la Légation, M. le ministre l'a fait voir clairement à moi-même et surtout au P. Favier. »

Attitude des autorités du Kouy-tcheou. — Lettres du Tsong-Ii yamen et de Lemaire. — Déclaration des milices de ïsen-y.

Cependant les lettres de Bodinier, ses dépêches, avaient fait espérer la libération des prisonniers. Quand on vit, au Kouy-tcheou que cette libération n'avait pas lieu, Guichard télégraphia au missionnaire ^ :

Gouverneur refuse renvoyer prisonniers avant livraison des coupables.

Saisi de cette dépêche, Lemaire écrit le 7 janvier une lettre à laquelle le 16 du même mois, le Tsong-li yamen fait une réponse

1 A. M.-E., vol. 549g, p. 534. Bodinier à Mgr Guichard, 4 janvier 1888. > A. M.-E., vol. 549°, p. 389.

IPiPiiiPPSiiPfWPiP

LUTTES DIPLOMATIE LE

déclarant « que le peuple est mal disposé et qu'il arrêtera les prisonniers chrétiens s'ils sont transférés à la capitale. »

Le 18 février, il transmet une dépèche du gouverneur du Kouytcheou, donnant le texte d'un rapport collectif du préfet et du souspréfet de Tsen-y* :

La lettre que vous avez reçue du Tsong-li yamen porte que les cinq individus incarcérés à la sous-préfecture, savoir : Lou Sin-san, Tsiang Sinting, Joseph Tchang, Ouang Fong-ting et le chaudron,nier Teng devront, par vos ordres, être cités et transférés à la capitale provinciale, pour qu'il en soit disposé après examen, et qu'il ne devra pas être apporté le moindre retard dans l'exécution de cette mesure.

Votre subordonné, Li Tchao-mei, écrivit aussitôt aux autorités militaires une lettre officielle, pour qu'elles désignassent un certain nombre de soldats chargés d'opérer le transfert à la capitale. A ce moment, la ville et les faubourgs s'agitaient déjà. On disait de tous côtés que Lou Sin-san et les prisonniers allaient ainsi être mis en liberté. Une foule de rumeurs étaient répandues par les gens composant la gafde civique et, comme cela avait eu lieu pendant la 1^ lune (septembre 1887), le peuple reprenait les armes afin de se défendre. En outre, les parents des victimes, la nommée Pen Lieou-che et autres, rédigèrent une supplique pour empêcher le départ des prisonniers. Les pétitionnaires représentaient que les principaux coupables et incitateurs n'ayant pas encore été appréhendés, si les individus déjà livrés à la justice, Lou Sin san et autres, étaient transférés à la capitale provinciale et relâchés, le meurtre lamentable de nombreux enfants demeurerait sans sanction. Ils insistaient donc afin que l'on donnât des ordres pour la livraison des principaux coupables Dans la ville et les environs, la colère du peuple était surexcitée, il disait : « Si les principaux auteurs de ces meurtres affreux ne sont pas livrés et si les autorités locales continuent à les laisser protéger par l'Evèque, dafts les affaires comme celle-ci concernant les Chinois et les étrangers, oîi faudra-t-il chercher la raison et la légalité ? »

Des rumeurs étaient répandues et naissaient de toutes parts, sans que le ressentiment et la colère populaires pussent s'apaiser. Nous avons fait examiner l'état des choses sur les routes, dans toutes ks directions ; de tous côtés, les gardes civiques exercent la plus étroite surveillance. Lou Sin-san et ses compagnons, informés des nouvelles, en ont aussi été effrayés. Vos subordonnés ont, à plusieurs reprises, tenu conseil sur les mesures à prendre, et nous avons été d'avis que, la première affaire n'étant pas terminée, il serait dangereux d'y ajouter de nouveaux malheurs.

Un des cinq individus que vous nous avez donné l'ordre de transférer à la capitale, le nommé Joseph Tchang, avait déjà fait l'objet d'un rapport du précédent sous-préfet intérimaire, Tchang Tcheng-kouei, rapport envoyé pendant la 9^ lune de la IS*' année deKouang-siu. et d'après les conclusions duquel votre subordonné, le préfet, a jugé que cet individu n'avait pas pris part à la conspiration, ni au crime. Votre préfet l'a en conséquence fait mettre en liberté sous la garantie du nommé Siao Yu-chan et autres répondants. Ce fait prouve que vos subordonnés n'ont pas montré le moindre parti pris.

1 A. M.-E., vol. 549», p. 395.

KOUY-TCHEOU

âi

^^^«i--^!«î^!P^;|i^W.»l|14i^BIR

LUTTES DIPLOMATIQUES

Deux des prévenus actuels, les nommés Lou Sin-san et Tsiang Sin-ting ont été livrés par Bodinier. Lorsqu'ils ont été interrogés, ils ont déposé avoir vu eux-mêmes le P. Bodinier tenant à la main une arme à feu européenne, ainsi que Ouen San-ho, le marchand Yang, le chaudronnier Teng, Ouang Fong-ting et autres, armés de fusils européens^ de sabres et de lances, poursuivant et tuant.

Ils auraient ainsi tué la première fois trois hommes, puis ils en auraient tué un autre. Après ces dépositions, le chaudronnier Teng, Ouang Fongting et Teng Tchouen-ting furent bientôt arrêtés et sont maintenant en prison.

Quant aux principaux coupables. Bodinier, Ouen San-ho et le marchand Yang, ils n'ont pas jusqu'ici été arrêtés. Vos subalternes ont dû, en conséquence, envoyer à plusieurs reprises les rapports obligés, par lesquels ".Is s'accusent de ce chef et appellent sur eux-mêmes les mesures disciplinaires légales.

Tant que les principaux coupables n'auront pas été appréhendés, la colère du peuple ne pourra être calmée, rs'ous vous supplions donc, Monsieur le Gouverneur, de nous faire la grâce de représenter cet état de choses dans un rapport à Pékin et de demander qu'on livre les principaux coupables afin que, après confrontation et jugement, nous puissions apprécier de quelle façon les individus, actuellement retenus en prison, pourraient être relâchés. ..

Le gouverneur nous prié, en nous communiquant ces faits, d'en faire part officiellement au ministre de France à Pékin, pour qu'il soit donné suite à cette requête.

Or, notre Yamen se rendait bien compte des difficultés que présenterait le transfert à la capitale provinciale des prisonniers compromis dans cette afïaire. Cependant, comme Votre Excellence nous a recommandé à plusieurs reprises dans ses lettres cette manière de procéder, nous avons écrit au gouverneur du Kouy-tcheou d'aviser au moyen de s'y conformer.

Les détails que nous donne aujourd'hui le dit gouverneur représentent naturellement l'état des choses tel qu'il existe véritablement, et notre Yamen pourrait difficilement contraindre ce fonctionnaire à agir suivant votre désir, à moins d'occasionner de nouveaux conflits.

Il est nécessaire d'attendre que les principaux coupables aient été arrêtés, pour les juger et disposer de tous différemment, suivant le cas particulier à chacun. Oh pourra ainsi faire acte de justice et donner satisfaction aux sentiments du peuple.

Telle est la communication officielle que nous croyons devoir adresser à Votre Excellence.

Le ministre remit ce document à Bodinier qui fit sur sa teneur les observations suivantes :

Il me semble évident que le plan des mandarins du Kouy-tcheou est de cacher leur mauvaise volonté derrière le prétexte d'une soi-disant émeute populaire. C'est entre autres le plan bien visible du préfet de Tsen-y, Yu Chang-hoa, et de son ami et conseiller Kien Pe-chang. Si ce mandarin avait voulu sérieusement exécuter les ordres du Tsong-li yamen, il lui aurait été bien facile de transférer les susdits prisonniers à la capitale, en les faisant partir en secret. Au contraire, il a eu soin de publier, pour ainsi

m3>m'^k->:--^mA3'mf^W^

LUTTES DIPLOMATIQUES

dire, les ordres venus d'en haut, dans le but évident d'exciter l'émeute derrière laquelle il se cache et se déguise. Cette nianifestation est de commande et organisée par lui et par Kien Pe-chang.

La mission du Kouy-tcheou a accusé dès le commencement Kien Pechang comme instigateur du pillage de 1886, cela n'a eu aucun effet et Kien Pe-chang triomphe en paix sur les ruines qu'il a faites ; les chrétiens seuls sont en prison comme coupahles de tout le mal. Il n'est pas étonnant que les ordres de Pékin trouvent une pareille difficulté au Kouy-tcheou, et il en sera ainsi tant que cet homme ne sera pas sérieusement mis en accusation. J'ose dire que si certains mandarins chinois le soutiennent, parce qu'il représente la cause chinoise contre la cause française, d'autres désirent sa punition et seraient contents de voir la ville de Tsen-y débarrassée de son influence encombrante. Je le liens de la bouche même de (Inien. préfet par intérim de Tsen y, envoyé immédiatement après le pillage pour mettre ordre à l'émeute. J'étais alors réfugié dans son prétoire. Il me dit lui-même qu'il ne doutait pas que Kien Pe-chang ne fut l'instigateur de Taltaque et du pillage de l'église, et il prit le soin de m'indiquer lui-même quel était le point vulnérable sur lequel je pourrais attaquer Kien au point de vue de la loi chinoise. Le voici :

Le 17 février 1886 au matin, le préfet de Tsen-y publia un édit au sujet des afîaires de la nuit précédente, reprochant au peuple d'avoir attaqué l'église, défendant de recommencer aucune attaque, et se chargeant d'arranger selon la justice la question des victimes de la nuit. Mais Kien Pe-chang, méprisant les ordres de son préfet, et contre sa défense formelle, réunit les notables de la ville, ameuta et arma le peuple, fit fermer les boutiques et mit la ville sur le pied de guerre.

Le 3 mars suivant, Lemaire répond à la note du 18 février. Selon son habitude, il prend idée par idée, tait par fait, la lettre du p:ouvernement chinois, il [)rouve la fausseté des idées et rinexactitude des faits. Son argumentation est juste, claire, le montrant bien au courant des événements môme d'importance très secondaire. S'il a un tort, c'est d'èlre trop long, trop détaillé ; les Chinois, passés maîtres en ces joutes diplomatiques, ne demandent pas mieux que de les continuer; ils le feront par des faux-fuyants, des répétitions, des à-côtés, et les négociations semblant toujours se terminer et recommençant toujours dureront indéfiniment.

Voici cette nouvelle lettre de Lemaire ' :

Pékin, ,'j mars 188 S.

Monseigneur ', Excellences,

J'ai reçu la lettre officielle que Votre Altesse et Vos Excellences m'ont écrite le 18 février au sujet des affaires de Tsen-y, après avoir pris connaissance de la dépèche que leur a adressée le gouverneur du Kouy-tcheou.

Il ressort du rapport du préfet et du sous-préfet de Tsen-y, cité dans la

' A. M.^E., voi: 549", p. 415.

2 Le prince King.

LUTTES DIPLOMATIQUES

communication du dit gouverneur, que ces deux fonctionnaires n'ont pas exécuté l'ordre formel de Votre Altesse et de Vos Excellences de faire conduire, sous escorte, à la capitale provinciale, les chrétiens retenus dans leur prétoire, parce que les gardes civiques de la localité gardent les routes avec l'intention de s'opposer par la force à ce transfert et que, vu la surexcitation des esprits, il y aurait lieu de craindre de nouvelles complications si les autorités bravaient la colère du peuple, etc....

Je prie Votre Altesse et Vos Excellences de se remémorer ce qui s'est passé à Tsen-y. La mission c"atliolique a été envahie, après dix heures du soir, par une populace armée qui a enfoncé les portes et a pénétré dans l'établissement pour le piller, l'incendier et en massacrer les habitants ; ceux-ci, après avoir inutilement tenté d'éloigner les malfaiteurs par la persuasion, voyant leurs jours menacés, ont usé du droit de légitime défense que leur reconnaît le code chinois et ont repoussé les assaillants avec les armes qu'ils possédaient. Trois malfaiteurs ont été tués sur place dans la cour même de la mission, où le sous-préfet est venu examiner leurs cadavres le lendemain matin.

L'article du code chinois dit : « Ceux qui, sans un motif plausible, entrent la nuit dans une maison habitée sont punis de 80 coups ; s'ils sont tués sur le champ par les habitants de la maison^ ceux-ci ne peuvent être recherchés. »

Les gens qui ont été tués s'étaient-ils introduits dans l'intérieur de la mission ? Oui, puisqu'ils ont été tués dans la cour. Y avaient-ils pénétré la nuit? Oui, puisque l'assaut de la maison a eu lieu après dix heures du soir. Donc les habitants de la mission ont agi dans la plénitude de leur droit de légitime défense ; la loi est précise et expresse : ils ne doivent pas être punis pour ce fait. Les mandarins de Tsen-y l'ont si bien compris qu'ils ont recueilli aux yamen du préfet et du sous-préfet, pour les soustraire à tout danger, l'abbé Bodinier — auquel ils ont, pendant une nuit, ouvert les portes de la ville afin qu'il en pût sortir en toute sécurité, preuve qu'ils le regardaient comme une victime et non comme un coupable — et un grand nombre de chrétiens.

Votre Altesse et Vos Excellences ne peuvent avoir oublié que la mission de Tsen-y a été pillée par la populace au mois de juillet 1886 et qu'elle l'avait déjà été deux fois auparavant, en 1869 et en 1884. Le 14 juillet 1886, la résidence catholique et nombre de maisons de chrétiens sont pillées par la population de Pou-lao-tchang. Un prêtre chinois, Thomas Lin, et deux chrétiens, Lo Kouen-chan et Tcheng Hing-chouen, sont massacrés. Qui pourrait, en présence de ces faits, blâmer les chrétiens, déjà trois fois victimes de pareils attentats, d'avoir repoussé la force par la force? J'en appelle à la conscience de Votre Altesse et de Vos Excellences et je leur demanderai si les gens de Tsen-y, qui sont venus la nuit attaquer et piller la mission, devaient s'attendre à ce que ses habitants les laissassent encore exercer, sans s'y opposer, leurs violences contre leurs biens et leurs personnes.

D'où vient donc cette colère du peuple, en présence de laquelle les mandarins de Tsen-y hésitent à obéir à vos ordres?

Votre Altesse et Vos Excellences peuvent-elles tenir pour légitime la colère d'une populace, qui n'a d'autre raison d'être que la résistance qu'elle a trouvée chez des gens qu'elle venait piller et égorger, et qui s'est vue frustrée ainsi du butin qu'elle se proposait d'emporter et de la satisfaction

^.^^mjïi'^^ri-^/f ?w'; -tT'iî- ,1' '•','- •'Viv.r*-'' t:* ' -p

B3^!Wf^W^^5^?P!^95PPI5^^

LUTTES DIPLOMATIQUES

d'une haine aussi féroce que stupjfde qu'elle comptait assouvir. Car, j'appelle expressément votre attention sur ce fait, que, lorsque la mission a été attaquée, il n'existait entre les chrétiens et la population aucune cause matérielle de dissentiment, aucun procès ne les divisait, aucune réclamation des uns contre les autres n'était pendante devant les tribunaux. L'agression n'a pas été non plus la conséquence d'un incident quelconque, d'une dispute, par exemple, qui se serait produite fortuitement sur le moment entre les chrétiens et les non chrétiens, puisqu'elle a eu lieu la nuit, alors que les chrétiens de la mission étaient renfermés chez eux.

La proclamation du préfet de Tsen-y, publiée le lendemain matin (16 de la lune) ne laisse aucun doute à cet égard : la mission a été attaquée une fois de plus et sans provocation. La populace de Tsen-y, qui n'avait aucun motif de se plaindre des missionnaires ni des chrétiens a, en réalité, obéi à des instincts de pillage habilement excités par le notable Kien qui a organisé toute cette afTaire.

La famille Kien a été de tout temps l'instigatrice des violences dont la mission de Tsen-y a été l'objet et, en 1869, un oncle paternel du notable Kien Pe-chang, le nommé Kien Yu a été, sur l'intervention de la Légation de France, puni pour cette cause. Kien Pe-chang poursuit donc une rancune personnelle, dans laquelle le peuple de la ville n"a rien à voir.

Le préfet et le sous-préfet de Tsen-y citent la supplique rédigée par la nommée Pen Lieou-che et autres pour empêcher le départ des prisonniers. 11 y est dit entre autres choses : « si les prisonniers étaient transférés à la capitale provinciale et relâchés, le meurtre lamentable de nombreux enfants resterait sans sanction. »

Comment les mandarins en question osent-ils, en écrivant au gouverneur, reproduire, même à titre de citation, et sans la rectifier, une assertion qu'ils savent absolument mensongère? et en voici la preuve :

1° J'ai sous les yeux la proclamation du préfet : il dit que la populace s'étant portée à la mission pour y commettre des désordres, les gens de la mission ont tué à coups de fusil plusieurs hommes ; qu'ayant appris ce qui se passait, il s'est rendu immédiatement sur les lieux pour apaiser et dissiper la foule ; qu'il a examiné lui-même chaque cadavre et qu'il a donné des instructions pour assurer l'ordre en attendant qu'il soit donné suite à l'affaire.' Il n'est, comme on le voit, aucunement fait mention de cadavres d'enfants dans ce document. »-

2° Le 23*^ jour de la 6® lune, c'est-à-dire sept jours après l'événement, le préfet expectant Ou, chef du comité des affaires chrétiennes du Kouytcheou, adresse à l'évêque une communication officielle (dont l'original scellé e>st entre mes mains). Il y parle des « hommes du peuple » tués par les gens de la mission. Il transmet à l'évêque copie du rapport que le préfet Yu et le sous-préfet Tchang adressent conjointement au juge provincial et qui parle de a nombreuses gens tués » par les chrétiens

Ce rapport rappelle en substance, dans son préambule, une première supplique adressée en toute hâte par les deux mêmes fonctionnaires au susdit juge provincial, au lendemain de l'affaire de Tsen-y. Il n'y est question que « des hommes du peuple » tués par la mission. ^

Ainsi, dans quatre documents officiels :

1° la proclamation du préfet ;

2° la, lettre du mandarin Ou ;

3° le rapport qui accompagne cette dernière ;

-s^^'^UAi.,i;iiH,,ii,ii4iL,ipp^^^

LUTTES DIPLOMATIQUES

4° la supplique écrite en toute hâte dont il est parlé dans celui-ci ; nous voyons qu'il est question en termes variés, de « gens du peuple » tués, et que le mot « enfants » n'est pas mentionné une seule fois.

Comment se fait-il que, dans les rapports subséquents des mandarins de Tsen-y, il soit parlé de quatre cadavres d'enfants, dont le plus âgé aurait eu 14 ans ? La chose est malheureusement facile à expliquer. Le tao-tai Yuen, envoyé à Tsen-y pour s'occuper de cette affaire et en rendre compte au gouverneur de la province, constate que tous les torts sont du côté de la population, q'u'elle n'a même aucune excuse à faire valoir, aucun prétexte à mettre en avant, et, sentant que la cause est mauvaise pour les autorités provinciales et qu'elle peut donner lieu à de justes revendications de la part de cette Légation, il veut fournir au Gouvernement central un argument quelconque à nous opposer. Il invente cette fal)le denfants massacrés et impose aux autorités de Tsen-y de l'accepter et de la soutenir vaille que vaille.

Heureusement, les documents de la première heure détruisent cet échafaudage de calomnies odieuses. Il ne peut tromper Votre Altesse et Vos Excellences, pas plus que moi-même.

Cette grande colère du peuple, dont les autorités locales prennent prétexte pour ne pas exécuter les ordres de Votre Altesse et de Vos Excellences, n'a donc aucune cause légitime.

Les mandarins de Tsen-y, ayant laissé dans 1 impunité le notable Kien et ses principaux complices, les véritables et seuls coupables en toute cette affaire, subissent aujourd'hui la conséquence de leur faiblesse ou de leur complaisance. Les malfaiteurs savent que, si l'affaire était traitée avec équité, ils auront un compte sévère à rendre à la justice, mais ils payent d'impudence. Ils ont rassemblé les gardes civiques, sans aucune autorisation et sans raison, el ils sont les maîtres dans la ville et les environs ; les mandarins tremblent devant eux et n'osent pas demander au gouverneur, qu'ils ont trompé, les moyens de tenir tête à cette espèce de révolte que leur manque d'énergie a provoquée.

Lorsque les autorités de Tsen-y ont jugé nécessaire d'assurer la sécurité de M. Bodinier en le faisant sortir nuitamment de la ville, elles ont pris les précautions convenables et y ont réussi. Il en eût été de même pour la conduite des prisonniers chrétiens à la capitale provinciale si, au lieu de répandre le bruit de leur prochain départ, elles avaient, comme elles le devaient, gardé le secret des ordres que votre Yamen leur a envoyés.

Si, au lendemain de l'attaque contre la mission, les mandarins avaient mis la main sur quelques-uns des coupables, s'ils avaient arrêté les meurtriers des deux chrétiens qui ont été massacrés lorsqu'ils accompagnaient, avec l'escorte de soldats chinois, le missionnaire Bodinier se rendant au yamen du préfet, la situation serait tout autre et l'affaire s'arrangerait facilement, caria population, qui verrait plusieurs des siens au pouvoir des autorités, serait obligée de compter avec elles ; mais elles n'ont arrêté aucun des coupables. La populace peut donc s'imaginer que l'attaque nocturne et le pillage d'une mission catholique sont des amusements permis aux sujets chinois, qu'il n'y a pas lieu d'en reparler, ni d'en tenir compte le moindrement. Les missionnaires 'et les chrétiens de la ville doivent s'y habituer, puisque c'est la troisième fois qu'ils en sont victimes et accepter ces aménités sans se défendre ni même se plaindre.

Je laisse à Votre Altesse et à Vos Excellences, s'inspirant des circons-

IPP^PP*"""*"

LUTTES DIPLOMATIQUES

tances, le choix des mesures qu'elles ont à prendre pour que le spectacle dangereux de ce qui se passe à Tsen-y n'ait pas de regrettables conséquences. C'est à elles de trouver le moyen de faire exécuter les ordres'que le gouvernement central a envoyés aux autorités locales, après un examen attentif des circonstances de toute l'affaire, et de ne pas se laisser abuser par les rapports des mandarins qui, comme je viens de le prouver pour le point le plus important (ce qui me dispense de m'occuper du reste), ne sont nullement l'expression de la vérité. Je n'accuse pas les autorités de Tsen-y de sentiments hostiles envers les missionnaires et les chrétiens, mais je dis que leur liberté d'action est tenue en échec par le notable Kien Pe-chang et sa bande, que l'autorité de l'Empereur est méconnue dans la personne du préfet et du sous-préfet et que, pour le présent comme pour l'avenir, il est de toute urgence de faire cesser un état de choses aussi scandaleux, en punissant sévèrement ceux qui l'ont amené et particulièrement le notable Kien, le plus coupable de tous.

Pour trop longue que nous la trouvions, cette lettre était fort irnportante, en ce sens qu'elle contenait une réfutation officielle de la thèse des autorités du Kouy-tcheou et, par conséquent, prouvait que la Légation reconnaissait la vérité des assertions du missionnaire et les" faisait siennes.

Le Tsong-li yamen transmit télégraphiquement le résumé de la lettre de notre ministre au gouverneur du Kouy-tcheou, qui répondit aussitôt par dépêche, en se référant au rapport du préfet et du souspréfet en date du 16 juillet 1886, lequel affirmait le meurtre d'enfants et donnait leur nom, leur âge et des détails sur leur mort. Il ajoutait qu'il allait s'informer si les circonstances permettraient le transfert des prisonniers chrétiens à Kouy-yang.

Lemaire répliqua en protestant de nouveau de l'innocence du missionnaire et des chrétiens, et en prenant acte de la promesse qui était faite par le gouverïieur de s'occuper du transfert des prisonniers.

En résumé, l'affaire n'avançait pas, ce qui suggérait à Bodinier les réflexions suivantes* :

On ne peut s'empêcher de remarquer qu'aucune affaire de mission patronée par la Légation française ne réussit pas depuis la guerre du Tonkin. Sans parler de petites affaires, vous avez celles de Tsen-y, de M^"" Coqset ', de Ms"" Anzer ', du Yun-nan, du Tliibet. Ce n'est certes pas manque de bonne volonté de la part des Français.

M. Favier m'a dit que M. Lemaire, dans plusieurs conversations lui a paru découragé au sujet de notre affaire qu'il traite d'impossible. Moi

• A. M.-E., vol. 549s, p. 646. M. Bodinier à Mgr Guichard, 21 mars 1888.

* Né au diocèse de Soissons le 28 juin 18'i7, de la Congrégation de la Mission, parti en 1875, évèque de Cardique le 29 juin 1887 (brefs du 19 juillet 1887), Vicaire apostolique du Kiang-si méridional, transféré au Tche-li Occidental en 1907.

^ Né à Wcinried (Haut Palatinat Bavarois) nommé Vie. apast. du Chan-tong mérid. le 22 décembre 1885, évêque de Télepte le 4 janvier 1886, sacré le 24 janvier suivant à Steyl, mort à Rome le 24 novembre 1903.

■Si

LITTES DIPLOMATIQUES

aussi j'ai constaté ce découragement chez le ministre depuis quelque temps et chez M. Vissière ; ils sentent bien, quoiqu'ils ne le disent pas, que tout ce qu'ils écrivent au Tsong-li yamen ne sert à rien du tout.

Malgré ce découragement, Lemaire répond encore le 31 mai^ à une lettre du 28 du même mois 2, signée du Tsong-li yamen et renfermant une communication du gouverneur du Kouy-tcheou. Les allégations des Chinois sont les mênles, et les arguments de notre ministre également. Ce sont toujours et les enfants tués, et le peuple s'opposant à la libération des prisonniers, et le missionnaire vu les armes à la main. De cette dernière affirmation qui ne s'était produite qu'en 1889, c'est-à-dire un an après le pillage de Tsen-y, Lemaire se contentait de dire : ^ « Je la trouvé trop absurde pour y répondre. »

Pendant ce temps, dans la ville de Tsen-y, les meneurs continuaient leur campagne contre les missionnaires et contre les chrétiens ; au mois de mai ou de juin 1888, ils firent afficher la diatribe suivante remplie de menaces* :

Page 1