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DEPARTS
qu'il lui a consacrée, Guichard donne les détails suivants^ :
« Dès son arrivée au Kouy-tcli(>ou, en 1889, il fut envoyé dans le district le plus éloigné de la province, à Ou-tchoan, à 13 ou li journées de la capitale, pour apprendre la langue sous la direction de M. Cuq. A la retraite annuelle de l'an dernier, je le destinai au district de Tin-fan, oii il fit vaillamment ses premières armes en compagnie de M. Poux. Il y tomba bientôt malade et vint se soignera Kouyyang. Il ne se plaignait d'aucune soutTrance locale, ne toussait point, et manifestait souvent le désir de prendre de la nourriture. Mais les battements du pouls étaient précipités et la fièvre résistait à tous les remèdes.
« Le Jeudi-Saint, il fallut lui apprendre que sa dernière heure allait bientôt sonner. Il reçut cette nouvelle sans témoigner aucune émotion, nous pria de nous éloigner de son lit, et se prépara avec un grand recueillement à recevoir les derniers sacrements. Après s'être confessé plusieurs fois, il appela le P. Lucas, chargé de l'assister. La langue, auparavant embarrassée, recouvra momentanément sa liberté : « Ah ! Père, lui dit-il, Père, quelle bonne nouvelle vous m'avez annoncée. C'est que vraiment, je ne me croyais pas du tout en danger ! Je ne sais comment vous remercier de ce grand service que vous m^avez rendu. Quand je vais être mort, pensez encore un peu au petit Nicol, surtout en célébrant la sainte messe. » Ses dernières paroles furent : « Divin Cœur de Jésus, ayez pitié de moi ! Saint Joseph, Sainte Anne d'Auray, saint François mon patron, oh ! priez pour moi pauvre pécheur, maintenant, car c'est l'heure de ma mort ! » Et un dernier souflle s'échappa de sa poitrine avec cette sainte prière. » C'était le 16 avril 1892 ; Nicol était âgé de 27 ans.
L'année 1893 fut plus malheureuse et le Kouy-tcheou eut trois morts à pleurer : Théophile Malfrayt, en mission depuis 1888, mourut à Eul-lang-pa le 6 février-. « Il était d'une exactitude exemplaire dans l'accomplissement de ses devoirs de prêtre et d'une extrême délicatesse de conscience. » Jean Vray, après avoir dépensé sa vie dans le district de Tsin-gai, oii la soutfranee physique avait souvent entravé son zèle, mourut à Kouy-yang, le 12 avril ^
A son tour, le vieux contemporain d'Albrand, le provicaire de Faurie, l'apôtre qui, trente ans auparavant, avait vu des populations entières s'agenouiller devant la croix et, hélas ! s'en éloigner presque aussitôt, l'évêque qui avait subi l'amertume de bien des désillusions
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ET MORTS
et supporté le poids de lourdes épreuves, François-Eugène Lions, se coucha dans la tombe.
Sa santé, déjà fortement atteinte quand, en 1888, il laissa à son coadjuteur Tadministration du Vicariat, déclina progressivement. « C'était, dit l'auteur de sa notice n(;crologique , Guichard ' , c'était pitié de voir ce bon vieillard, les pieds et les jambes démesurément enfles, assis sur son faut(Miil ou se traînant péniblement dans sa chambre. Plusieurs fois, pendant la maladie du P. Vray, il se fit un devoir d'aller lui rendre visite pour le consoler, « Nous irons, nous irons ensemble, lui disait-il, voir le ciel qui est si beau. » Le 19 mars, il offrit encore le Saint Sacrifice. « Cependant le mal augmentait rapidement. Le lundi après le Patronage de saint Joseph, 24 avril, Monseigneur nous parut plus abattu ; ses idées étaient moins suivies ; il parlait de son ancien district, de ses premiers chrétiens. Nous nous attendions à le voir mourir dans la soirée, et les confrères se succédaient pour l'assister. 11 renouvela devant nous sa profession de foi, reçut les derniers sacrements et ne cessa de répéter les actes de foi, d'espérance et de charité.
« Tous les missionnaires du Kouy-tcheou étaient réunis à la capitale pour la retraite qui a lieu ciiaque année pendant l'octave du Patronage de saint Joseph. A six heures du soir, la communauté se rendit à la bénédiction du Saint-Sacrement, et les PP. Chasseur, Palissier et moi étions restés seuls auprès de Sa Grandeur. A six heures et demie, nous appelâmes les confrères en toute hâte. Monseigneur ayant demandé à quitter son fauteuil pour se reposer sur son lit, s'était affaissé tout à coup entre nos bras : l'enflure l'étouffait. Nous le fîmes asseoir sur le bord du lit. C'est là que tout habillé, soutenu par les confrères, il s'est doucement éteint. L'agonie ne fut pas longue. Je lui donnai une dernière absolution et, pendant que. les missionnaires récitaient les prières des agonisants, son âme prit son essor vers le ciel. Belle et sainte mort que cette mort du vieil évoque au milieu de nous tous. »
Un missionnaire, Lamy, a donné en ces quelques mots la note dominante de lépiscopat et du caractère de Lions- : « Pendant son administration, par son humilité, sa patience et sa condescendance, il sut conserver la bonne harmonie entre les confrères. »
Quarante-cinq ans s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Lions au Kouy-tcheou. Que de luttes, de misères, de défaites, en un mot d'épreuves ; avaient successivement frappé ce Vicariat ! Par la persévérance apostolique, par le zèle pacifique et soutenu, le bien s'était
1 Compte rendu 1893, p. 283.
2 A. M.-E., vol. 549<= p. 125.
DEPARTS ET MORTS
{'ait, l'Eglise de Dieu s'était développée lentement, modestement ; elle était encore loin, bien loin, hélas ! de ressembler à un grand arbre plongeant ses racines au plus intime du cœur de la province, couvrant de ses rameaux le pays tout entier, le parfumant de ses fleurs et le nourrissant de ses fruits. Je ne sais si jamais l'apostolat a présenté ce spectacle souvent rêvé, mais il ne l'offrit point au Kouytcheou.
Donnons des chiffres : en 1848, lors de l'arrivée de Lions, la mission comptait 3 missionnaires, 2000 chrétiens, pas d'évêque, pas de prêtre indigène.
Depuis lors, 58 missionnaires étaient venus apporter leur zèle, leur activité, leur intelligence, toutes les forces de leur corps, de leur esprit et de leur àme ; les œuvres catholiques de la Propagation de la Foi, de la Sainte-Enfance, avaient annuellement envoyé leur or ; des martyrs avaient jeté leur sang dans la balance des miséricordes divines, et le résultat était celui-ci : 1 évêque, 33 missionnaires, 7 prêtres indigènes, 79 catéchistes, une trentaine de vierges, 77 églises ou oratoires, SO pharmacies, 3 séminaires avec 32 élèves, 128 écoles avec 2300 élèves, 13 orphelinats abritant 800 enfants, et 16723 catholiques sur une population de 8 à 9 millions d'infidèles.
Ceux qui, de leur cabinet d'études, liront ces chiffres, les jugeront sans doute modestes, et il est difficile de dire qu'ils auront tort ; mais l'homme qui avait été le témoin et l'un des auteurs de cette progression et qui la contemplait à la veille de mourir, en la comparant, non pas à celle qu'il avait souhaitée, mais à sa vie très courte et à sa puissance très faible, était probablement aniuié d'impressions différentes ; sachant, au prix de quels efforts puisqu'il les avait faits, et, à travers quels obstacles puisqu'il les avait vaincus, la seconde situation avait succédé à la première, il sentait diminuer ses regrets et grandir sa joie. Quelques-unes de ses espérances s'étaient réalisées, et son esprit, éclairé par l'àpreté des luttes et par la difficulté des victoires, remerciait Dieu de voir accomplie une faible partie de ses désirs.
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