‹ Histoire des missions de Chine [microform] (volume 2)Chapitre 4 sur 62 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

x\ÉGOClATIOiNS AU SUJET DES MISSIONS GxVTHOLlQUES

Le Mémorandum

Nous allons interrompre une fois encore Y Histoire particulière de la mission du Kouy-tcheou pour raconter deux faits importants de V Histoire générale des missions de Chine.

L'un de ces faits connu de tous ceux qui se sont occupés des rapports de rOccident avec l'Empire du milieu a pour document principal le Mémorandum, que le gouvernement impérial adressa aux réprésentants des puissances européennes. Quand la tentative eut échoué, notre diplomatie essaya des né^ociatioas dans le même butj mais sur des bases meilleures et plus justes, elle ne fut pas plus heureuse ; les pièces relatives à ce second fait sont absolument inédites.

La genèse du Mémorandum ne paraît pas très difficile à établir.

On se rappelle les dix articles inventés en 18()8, dont la raison était l'hostilité contre les missions catholiques ; leur fausseté fut trop vite et trop manifestement reconnue pour qu'ils pussent avoir l'influence néfaste qu'on avait espérée ; mais l'esprit qui les avait dictés subsista. Les événements de Tien-tsin le prouvèrent cruellement.

La guerre franco-allemande et nos défaites portèrent au prestige de la France, soutien des missionnaires catholiques, un grand préjudice.

D'autre part, le moment était venu de reviser les traités conclus en LS08 et en 1860 avec les nations occidentales. Le gouvernement chinois jugea donc que les circonstances étaient favorables pour introduire une question qui pourrait prendre place dans une discussion générale et dont le défenseur attitré, la France, se trouvait en mauvaise posture. • .

NÉGOaATIONS AU SUJET DES MISSIONS CATHOLIQUES

Le 13 février 1871, il présenta aux Légations un document émané du Tsong-li yamen et signé de deux hommes d'Etat déjà anciens, Ouen-siang et Gheun Koui-feun. Ce document émettait de nouveaux règlements très sévères contre les missionnaires et contre les religieuses ; il travestissait certains actes afin de pouvoir les calomnier, et expliquer la haine chinoise et les crimes qu'elle avait commis sur les Européens en 1870. Il semblait bien attaquer les missions protestantes, mais cette attaque était si légère qu'on pouvait la croire faite uniquement pour la forme, comme embellissement du thème, « dans le but de se donner un certain air d'indépendance et d'impartialité auquel on attache un grand prix ».

Le texte de ce document a été publié plusieurs fois ; cependant il nous paraît qu'une Histtoirf des Missions fie Chine serait trop incomplète si elle ne le reproduisait pas. Nous y ajouterons d'ailleurs quelques lettres inédites. Le voici donc intégralement^ :

Le but que les puissances européennes et la Chine ont eu en vue en signant les traités, était d'établir une situation durable qui assurât des avantages réciproques et éliminât les abus. Cependant l'expérience de ces dernières années prouve que non-seulement ces traités n'atteignent pas ce but désiré de stabilité, mais que jusqu'à présent leur exécution est difficile.

Le commerce n'a été cause d'aucune contestation entre la Chine et les nations européennes, mais on ne peut en dire autant des missions, qui font naître des abus à chaque instant. Bien que, dès l'origine, le catholicisme ait déclaré que son premier objet était d'exhorter les hommes à la vertu, il a produit l'effet contraire et causé des vexations au peuple, résultat lamentable que l'on ne peut attribuer qu'à l'inefficacité du plan d'action suivi dans cette affaire ; c'est pourquoi, il est urgent de prendre des mesures pour remédier au mal et chercher à cette difficulté une solution satisfaisante ; cette question est une de celles qui influent sur les grands intérêts de la paix des nations et sur ceux non moins importants de leur commerce.

Les missionnaires catholiques se sont attiré la malveillance du peuple, et Votre Excellence * sait bien que les cas qui se sont présentés depuis quelques années renferment des sujets de discussion de tout genre ; les premiers missionnaires catholiques qui se sont établis en Chine étaient appelés lettrés de l'Occident, la plupart des conversions avaient lieu alors dans la classe honorable ; au contraire, depuis la conclusion du traité de 1860, la majorité des convertis se compose de gens sans vertu, de sorte que cette religion qui a pour but d'exhorter les hommes au bien ne jouit plus d'aucune considération. Depuis lors, les consciences ont été troublées ; les chrétiens, ài oiiiL.re de la protection des missionnaires, n'ont cessé d'opprimer et de pressurer fortement le peuple ; de là naissent et grandissent

* Le Mémorandum Chinois par un missionnaire de Chine, Rome, imp. de la Propagande de 1872 petit in-8° pp. 74. -Les Relations de la Chine, etc., vol. 1, p. 418. M. G. année 1872, p.

* Un des représentants à Pékin de» nations européennes.

"^''^'^«îp^iiPSPiiiiilPP!

NEGOCIATIONS AU SUJET

'tt

des dissentiments ; de là des querelles entre chrétiens et non chrétiens, et finalement, des troubles. Les autorités cherchent elles à éclaircir 1 affaire, les missionnaires font cause commune avec les chrétiens et les soutiennent dans leur révolte contre ces mêmes autorités ; aussi le sentiment de mécontentement que nourrit le peuple saccroît-il toujours. Bien plus, on voit des rebelles, des gens qui méprisent les lois, qui aiment les intrigues, chercher un refuge dans l'Église et se servir de cette influence pour commettre des désordres.

En ce moment, l'aversion déjà profonde des masses se change progressivement en une haine portée jusqu'à Textrème. Généralement, le peuple ne connaît pas la dilTérence qui existe entre le catholicisme et le protestantisme, confondant ces deux religions sous un même nom ; il n'observe pas non plus la distinction qu'on devrait faire entre les diverses nations dont l'Europe se compose et donne aux Européens le nom de gens du dehors, de sorte que, lorsqu'il y a des troubles, les étrangers qui résident en Chine sont tous exposés aux mêmes diftîcultés. Dans les provinces oîi des conflits n'ont pas encore eu lieu, il règne de l'inquiétude et des soupçons ; cet état de choses est de nature à causer un vif sentiment d'irritation et à faire naître de graves désordres. La différence qui existe entre les religions et les nationalités est une vérité qui surpasse l'intelligence des masses, malgré les efforts constants qu'on a tentés pour la leur faire comprendre.

Le prince et les membres du ministère, pendant les dix années qu'ils ont été à la tète des affaires, ont toujours éprouvé une grande anxiété ; ce qui malheureusement a été justifié parles événements de Tien tsin. survenus d'une manière si imprévue. Le procès contre les fonctionnaires compromis est commencé, les meurtriers ont été punis de la peine capitale, une indemnité a été payée, des secours ont été donnés, mais bien que l'affaire puisse de plus en plus être considérée comme réglée, le prince et les membres du ministère ne peuvent se délivrer de l'inquiétude qu'ils éprouvent. En fait, si ce moyen était le seul qui pût assurer l'arrangement des différends entre chrétiens et non chrétiens, il deviendrait d'autant plus précaire qu'on serait obligé d'y recourir plus souvent, et des désordres semblables à ceux de Tien-tsin se renouvelleraient sans cesse avec plus de gravité.

La question étant ainsi envisagée, on doit se demander comment il est possible de vivre en bonne harmonie de part et d'autre ; ce n'est pas seulement à la haine produite par la haine comprimée du peuple, mais certainement aussi aux provocations des chrétiens qu'on doit attribuer les conflits qui ont eu lieu dans les provinces par rapport à la question des missionnaires. Si réellement ces conflits peuvent avoir été causés par l'incapacité relative des administrations locales, on peut, sans aucun doute, les attribuer aussi à la conduite des hauts fonctionnaires chinois et européens chargés de la direction des affaires des deux nations ; bien qu'ils connaissent le manque de conciliation qui existe dans la conduite des missionnaires et des chrétiens, ils ne se montrent pas disposés à chercher les moyens de remédier au mal. Les étrangers ne s'inquiètent que de se délivrer des difficultés du présent, sans se préoccuper de savoir si, en agissant ainsi, ils troublent les consciences; ils ne pensent qu'à se servir du frein. De leur côté, les autorités locales n'ont qu'un objet en vue, celui de mettre fin aux affaires présentes, et leur politique qui ne voit pas loin ne

DES MISSIONS CAÏBOLIOUES

s'inquiète pas de l'avenir. Si nous cherchons, d'accord avec les Européens, les moyens efRcaces d'assurer une entente réellement durable, nous ne trouvons pas chez ces étrangers le désir de traiter la question sur des bases équitables ; quand cette discussion a été soulevée, ils ont proposé des conditions qu'il était impossible d'accepter, mais qu'ils ont voulu imposer par la force pour terminer les affaires. Ce n'est certainement pas là le meilleur moyen de traiter les intérêts des deux pays, et de prouver qu'on désire voir la paix régner toujours entre la Chine et l'Europe.

Le prince et les membres du Yamen (conseil pour les affaires étrangères) sont contraints de chercher de meilleurs moyens pour assurer ce résultat , ils savent qu'il y a des prêtres dans toute l'Europe et que leur présence ne rompt pas la bonne harmonie ; le maintien de cet heureux état de choses est dû sans doute à l'observation de certaines règles, et àce que les ecclésiastiques et les chrétiens s'abstiennent de provoquer des conflits ; le prince et les membres du ministère ont appris que ces mêmes prêtres, à quelque nationalité qu'ils appar-tiennent, respectent les lois et les coutumes du pays où ils demeurent, qu'il ne leur est pas permis de se constituer dans une sorte d'exception et d'indépendance, et que les délits, de quelque genre que ce soit, comme seraient les contraventions aux lois, l'insubordination aux autorités des fonctionnaires, les abus et l'usurpation de pouvoirs, les actes préjudiciables à la réputation du peuple ou oppressifs, les causes de soupçons et de mécontentements, y sont sévèrement réprimés.

Si les missionnaires, avant de construire des établissements religieux en Chine et de prêcher leur doctrine, évitaient de se rendre odieux aux notables et au peuple, les soupçons se dissiperaient pour donner lieu à une mutuelle confiance, la concorde serait durable et l'on ne verrait pas les églises détruites, la religion attaquée ; si ces mêmes missionnaires, en exerçant leurs travaux, inspiraient aux masses la conviction que leurs actes ne sont pas contraires à leur enseignement, s'ils restaient sourds aux instigations des chrétiens et refusaient de se mêler de l'administration locale, de donner leur appui et leur influence à des actes oppressifs et arbitraires qui font naître la haine entre les notables et le peuple, ils pourraient vivre en bonne harmonie avec tous, et les hauts fonctionnaires seraient en mesure de les protéger. Bien différente est la conduite de ceux qui viennent maintenant en Chine pour y propager la religion chrétienne ; d'après des informations que le prince et les membres du Yamen ont recueillies, par rapport aux devoirs imposés aux chrétiens par leuBS prêtres, ils forment un État dans l'État ; comment, dans cette condition, pouvons-nous espérer l'établissement d'un accord durable et empêcher qu'il y ait entre gouvernants et gouvernés une commune hostilité ?

Le prince et les membres du Yamen craignent sincèrement qu'après larrangernent des affaires des chrétiens, ceux-ci, dans leur ignorance, prennent un ton plus décisif d'insolence et que l'amertume du ressentiment populaire ne s'accroisse ; alors si ces vifs sentiments s'accumulent, ils causeront une explosion imprévue et amèneront une catastrophe ; il ne serait plus possible, par conséquent, ni pour les autorités locales, ni pour les hauts fonctionnaires des provinces et le ministre des affaires étrangères d'user de leur autorité. Dans le cas d'un soulèvement général en Chine, l'Empereur pourra commander à ses officiers supérieurs de réunir des forces imposantes, mais la plus grande sévérité n'atteint pas les masses^ aussi y aura-t-il des gens qui pour manifester leur colère refuseront d'obéir.

k^.VMI!$^

^mmmmmmBmmmm

mimmsÊmmmmm

NEGOCIATIONS AU SUJET

Quand le mal devient sans remède el que le désir que tous ont de sauvegarder de graves intérêts reste sans effet, c'est sur ceiix qui sont à la tète des afîaires de Chine et d'Europe, que retombe toute la responsabilité. Dans la direction de l'Etat, le point important, en Chine comme en Europe, est de satisfaire l'opinion ; si, manquant à ce devoir, on emploie l'oppression et la violence, un soulèvement général a lieu, tôt ou tard. Il y a des moments où l'autorité souveraine n'est plus respectée; et si les hauts fonctionnaires de€hine et d'Europe qui ont la responsabilité des événements et causent notre inquiétude, restent immobiles spectateurs dune situation qui menace du plus grand péril le peuple chinois elles étrangers soit commerçants, soit autres, s'ils ne font aucun effort pour trouver une solution qui puisse remédier radicalement au mal, il s'ensuivra qu'ils seront dans l'impossibilité de traiter avec satisf-action ce qui intéresse le public. En conséquence, dans le but de protéger les graves intérêts de paix générale et de remédici- aux abus ci-dessus énumérés, le prince et les membres du Yamen ont l'honneur de soumettre à l'examen de Votre Excellence un projet de règlement en huit articles, qui a été communiqué aux représentants des autres puissances.

Projet DU gouvernement chinois.

Art. I. — Les chrétiens, lorsqu'ils fondent un orphelinat, n'en donnent pas avis aux autorités, et paraissent agir avec mystère. De là les soupçons et la haine du peuple. En cessant de recevoir des enfants, les mauvaises rumeurs, qui sont maintenant en circulation, disparaîtraient en même temps. Si cependant on désire continuer Toeuvre, on ne doit recevoir que les enfants des chrétiens nécessiteux, et alors les autorités doivent être informées, pour prendre note de la date de l'entrée, du nom des parents et du jour de la sortie. Il serait aussi nécessaire que pouvoir fût donné aux étrangers d'adopter ces enfants, et l'on arriverait alors à un bon résultat. En dernier lieu,' lorsqu'il est question d'enfants non chrétiens, les hauts mandarins devront donner des ordres aux autorités locales, qui choisiront des agents convenables pour prendre toutes les mesures qui leur paraîtront salutaires.

En Chine, les lois qui régissent les orphelins sont : qu'à l'entrée et au départ des enfants, il est pris note de la personne qui les laisse ou delà personne qui les adopte, de la déclaration faite aux autorités, et de la permission donnée aux parents de visiter leurs enfants^ Lorsque ceux-ci sont devenus plus grands, ils peuvent être adoptés par une personne sans enfant, ou repris par les parents eux-mêmes, et alors, quelle que soit la religion dans laquelle ils ont été élevés, ils retourneront à la religion de leurs pères.

En toutes choses, les enfants doivent aussi être bien traités. L'exercice de cette œuvre de charité devient un acte très recommandable.

Nous avons entendu dire que dans chaque pays les affaires se conduisent à cet égard à peu près comme en Chine. Comment se fait-il qu'une fois arrivés dans notre pays, les étrangers ne suivent plus ces coutumes? — ' Ils ne prennent aucune note de la famille à laquelle appartient l'enfant, et ne donnent aucun avis aux autorités. Une fois que l'enfant est entré dans la maison, il n'est pas loisible à d'autres personnes de l'adopter, et les parents n'ont pas la permission de le reprendre ni même de le visiter.. Tout ceci entretient les soupçons et excite la haine du peuple, et c'est ainsi que

^PiilJlipipWPUUJM

DES MISSIONS CATHOLIQUES

par degrés se produit un cas comme celui deTien-tsîn. Quoique nous ayons démenti dans un rapport toutes ces rumeurs d'yeux et de cœurs arrachés, le peuple, cependant, conserve encore des doutes à cet égard, et quand même nous parviendrions à lui fermer la bouche, nous ne saurions chasser ces doutes de son esprit. C'est ce genre de malaise qui donne lieu à de terribles événements. Ce serait une bonne chose d'abolir les orphelinats étrangers, et de les transporter en Europe, où ils pourraient pratiquer leur charité à leur aise. Il appartiendrait alors aux Chinois de venir au secours de ces enfants. Nous avons d ailleurs dans chaque province de nombreux orphelinats, ce qui n'empêche pas les étrangers de vouloir nous prêter à tout prix une assistance dont nous n'avons pas le plus léger besoin. C'est certainement avec de bonnes intentions qu'ils agissent ainsi ; mais il n'en est pas moins vrai que leur conduite produit le soupçon et excite la colère. Il serait de beaucoup préférable que chacun exerçât sa charité dans son pays, et alors aucun événement lamentable ne pourrait surgir.

Art. II — Les femmes ne devraient pas plus longtemps entrer dans les •églises, et les sœurs de charité ne devraient plus vivre en Chine pour enseigner la religion. Cette mesure ne fera que rendre les chrétiens plus respectables et aura pour résultat d'imposer silence aux mauvaises rumeurs. • Ea Chine une bonne réputation et la modestie sont des points très importants. Les hommes et les femmes n'ont pas même la permission de se donner la main, ni de vivre ensemble. Il devrait y avoir une ligne de démarcation infranchissable. Après le traité, liberté pleine et entière a été donnée aux chrétiens, et alors les hommes et les femmes sont allés ensemble à l'église. De là des rumeurs parmi le public. Il y a quelques endroits même où hommes et femmes se trouvent ensemble non seulement à l'église, mais encore dans rinlérieur de la maison. Le public, qui voit cela à la légère, élève des soupçons, et pense qu'il se passe des choses peu convenables.

Art. III — Les missionnaires résidant en Chine doivent se conformer aux lois et usages de la Chine. Ils n'ont pas la permission de se placer dans une sorte d'indépendance exceptionnelle, de se montrer récalcitrants à l'autorité du gouvernement et des mandarins, de s'attribuer des pouvoirs qui ne leur appartiennent pas, de porter atteinte à la réputation des gens, d'opprimer le peuple, de médire de la doctrine de Confucius, toutes choses par lesquelles ils donnent prise aux soupçons, au ressentiment et à l'indignation des masses.

Les missionnaires doivent se soumettre, comme tout Je monde, à l'autorité des mandarins locaux, et les Chinois chrétiens doivent, en tout cas, être traités selon la loi commune. A l'exception des dépenses des solennités théâtrales et du culte des divinités protectrices du lieu, auxquelles ils sont dispensés de contribuer, les chrétiens ne peuvent échapper aux réquisitions et aux corvées, et sont tenus d'accepter, comme tout le monde, les charges imposées par l'administration locale. A plus forte raison ne peuvent-ils refuser de payer, intégralement, les taxes territoriales et les rentes, et les missionnaires ne peuvent leur conseiller une infraction à la loi commune ni les y aider. Les cas de litige entre chrétiens et non chrétiens sont soumis à l'équitable juridiction des autorités et ne peuvent être laissés au patronage des missionnaires. Ces derniers ne peuvent écarter des tribunaux les chrétiens, demandeurs ou défendeurs, ce qui dans un jugement conduit à des délais et lèse les parties intéressées. Dans le cas où des missionnaires se permettent

NEGOCIATIONS AU SUJET

de s'immiscer dans des affaires qui ne sont pas de leur domaine, les autorités locales doivent envoyer leurs communications verbales ou écrites aux hauts fonctionnaires provinciaux, qui en référeront à leur tour auTsong-li yamen afin qu'une décision puisse, le cas échéant, être prise pour le rapatriement desdits missionnaires. Au cas oii des chrétiens, engagés dans des procès relatifs à des alliances matrimoniales ou à des propriétés immobilières, se prévaudraient de leur condition de chrétiens pour invoquer l'intervention des missionnaires, ils seront sévèrement punis par les autorités.

La Chine honore la religion de Confucius. Le culte de Bouddha et du Tao, aussi bien que la doctrine des Lamas, y sont également professés. Il est contraire à lusage que les derniers, bien qu'ils puissent ne pas être Chinois, ignorent les décisions des autorités chinoises, et les approuvent ou les blâment. ISous entendons dire que les missionnaires, dans les pays étrangers, sont soumis à la législation du pays où ils vivent et qu'il leur est défendu de se rendre indépendants, de contrevenir aux lois, d'usurper l'autorité, d'attaquer le caractère des gens, de leur nuire, de susciter les soupçons ou le ressentiment du peuple. De même les missionnaires qui enseignent leur religion en Chine, devraient se soumettre à l'autorité des magistrats de ce pays : tandis qu'ils se vantent d'être indépendants et de ne pas reconnaître l'autorité des mandarins. Ne se placentils pas ainsi en dehors du giron de la loi ? Les chrétiens en Chine restent sujets chinois, et n'en sont que plus astreints à demeurer fidèles à leurs devoirs. En aucun cas, il ne peut être établi de différence entre eux et le reste de la nation. Les chrétiens dans les villes et à la campagne doivent vivre en bonne harmonie avec leurs compatriotes. Cependant, dans les questions qui affectent le public, lorsque des souscriptions populaires s'ouvrent et que des corvées sont requises, ils mettent en avant leur position de chrétiens pour échapper à ces charges Ils créent, eux-mêmes, une exception en leur faveur. Comment éviter que le reste de la nation ne s'empare de cette exception contre eux ? Bien plus, ils refusent les taxes et les corvées, ils intimident les mandarins, ils oppriment ceux qui n'appartiennent pas à leur religion. Les missionnaires étrangers ne comprennent pas complètement la situation. Non seulement ils donnent un asile aux chrétiens criminels, et refusent de les livrer à la justice ; mais encore ils consentent à protéger injustement ceux qui ne se sont convertis que parce qu'ils avaient commis quelque crime. Dans les provinces, les missionnaires se font les avocats, devant les autorités locales, des chrétiens qui ont des procès. Témoin cette femme chrétienne du Su-tchuen, qui exigeait de ses tenanciers des paiements d'une nature qui ne lui étaient pas diis, et qui finit par commettre un meurtre. Un évêque français prit sur lui d'adresser aux autorités une dépèche, où il plaidait pour cette femme et obtint "son acquittement. Ce fait excita l'animosité des populations du Sutchuen, laquelle a duré jusqu'à ce jour. Dans le Kouy-tcheou, les chrétiens qui comparaissent devant les tribunaux se qualifient eux-mêmes de chrétiens dans l'acte d'accusation, dans le seul but de gagner leur cause. Ceci est un abus bien connu. Il arrive aussi que de deux familles, unies par des liens matrimoniaux, l'une se convertit au christianisme et force l'autre, qui n'est pas convertie, à rompre l'alliance. Parmi des gens de même sang, on a vu des pères et des fièrcs aînés, une fois convertis, intenter une accusation pour non accomplissement des devoirs de famille à leurs enfants

DES MISSIONS CATHOLIQUES

et à leurs plus jeunes frères, par l'unique raison que ceux-ci avaient refusé de se convertir. Ces actes sont encouragés par les missionnaires. De pareilles pratiques ne sont-elles pas de nature à exciter au plus haut degré l'indignation populaire ?

Art. IV. — Les Chinois et les étrangers vivant ensemble devraient être gouvernés par les mêmes lois. Par exemple, si un homme en lue un autre, il doit être puni, s'il est chinois, selon la loi chinoise, et s'il est étranger, selon la loi de son pays. En agissant ainsi, l'ordre régnera. Peu importe la manière dont les Chinois et les étrangers traitent la cause. Lin châtiment est nécessaire. Mais ce châtiment une fois infligé, on ne doit pas venir réclamer des indemnités et surtout chercher le soi-disant instigateur du crime pour exiger de lui une certaine somme. Il appartient aux autorités locales de prononcer sur les différends qui peuvent s'élever entre les chrétiens et le peuple. Si c'est un p^ïen qui a eu des torts envers un chrétien, il doit être puni plus ou moins sévèrement, selon la gravité de la faute ; et de même s'il est question d'un chrétien accusé par un païen. Le magistrat doit prononcer avec la plus parfaite justice et la plus grande impartialité. Si un chrétien se conduit contrairement aux lois, Tautorité locale fait une enquête, et si Ion accuse ce chrétien, celui-ci est arrêté et jugé. Mais les missionnaires ne doivent pas alors se présenter pour le défendre et le disculper. S'il arrive qu'un missionnaire empêche un chrétien de déférer aux ordres de l'autorité, non seulement le chrétien sera puni mais encore le missionnaire, ou tout au moins celui-ci sera renvoyé dans son pays.

Dans la sixième année du règne Tong-tche, un missionnaire, M. Mabileau, fut tué dans le Su-tchuen. Le meurtrier, nommé Yang Lao-wou, fut arrêté et condamné à mort. Mais en outre, M. Mihières accusa un homme qui faisait partie de la classe des lettrés, d'avoir été l'instigateur de ce meurtre, afin d'exiger de lui une indemnité de 80.000 taëls.

Les individus qui commettent des désordres appartiennent d'ordinaire aux plus basses classes de la société. Lorsqu'ils sont coupables de quelques crimes, ils sont arrêtés et punis ; mais des accusations ne doivent pas être portées contre les lettrés, pour exiger d'eux de larges indemnités. Une pareille conduite excite la haine.

Dans la huitième année du règne Tong-tche, un missionnaire, M. Rigaud, fut tué dans le Su-tchuen. La cause du meurtre était la rupture d'une alliance entre deux familles. Tchang Tien-tim et Li Houng-tcang jugèrent ce cas. Ils firent arrêter le meurtrier de M. Rigaud et celui d'un chrétien, les nommés Ho-tsai et Liou-fou, appartenant tous deux aux plus basses classes. L'un fut condamné à la décapitation et l'autre à la pendaison. Les chrétiens tuèrent plus tard quelques personnes Tous les ans il y avait des conflits entre les créanciers et les débiteurs, des rapts et des incendies.

Les instigateurs de tout ceci étaient Ouang Chio-tin, Tchang Tien-chin et autres. On voulut les arrêter et les punir; mais ils ne se rendirent pas aux ordres de l'autorité. Plus tard, les chrétiens, sous la conduite d'un prêtre nommé Tsin Sou-tchuen, tuèrent Tchao Yun-lin et deux cents personnes. On demanda de livrer ce missionnaire à la justice chinoise ; mais l'abbé Mihières dit qu'il était parti pour l'Europe, et qu'il n'y avait aucun moyen d'arranger l'affaire. De là une grande colère parmi les habitants du Su-tchuen.

Art. V. — Les passeports délivrés aux missionnaires français qui pé-

NEGOCIATIONS AU SUJET

nètrenl dans l'intérieur, doivent clairement mentionner la province et la préfecture où ils ont lintention de se rendre. Les noms et titres du porteur et les conditions qu'il ne doit pas se transporter clandestinement dans une autre province et que Je passeport est personnel, seront également comprises dans ce document, Le missionnaire ne doit point passer en contrebande par la douane et les barrières des articles soumis aux droits. A son arrivée à une destination autre que celle indiquée sur le passeport, ou si cette dernière pièce a été remise à un chinois chrétien dans le but de le faire passer comme missionnaire, ledit passeport sera annulé. Si, d'un autre côté, on est assuré que le porteur se l'est procuré à prix d'argent ou qu'il a commis quelque autre infraction sérieuse à la loi, l'individu qui aura faussement assumé la position de missionnaire, sera puni, et le vrai missionnaire sera renvoyé dans son pays.

Afin que le contrôle puisse s'exercer partout, le nom du missionnaire sera inséré dans le passeport, en caractères chinois, qui feront preuve. Le passeport sera annulé, au cas où le titulaire retournerait dans son pays, viendrait à mourir ou abandonnerait l'œuvre des missions. On n'accordera point de passeports pour les provinces où il y a des rebelles, ni pour celles où opère l'armée impériale. Cette disposition a évidemment pour objet d'assurer loyalement la sauvegarde des missionnaires.

A l'appui du précédent projet, le Yamen rappellera le cas d'un missionnaire qui s'est présenté dans le Kouy-tcheou, où un certain Tchao lit le missionnaire, quoique son nom ne figurât pas dans le registre des passeports. Le Yamen reçut une lettre à ce sujet de M. l'interprète Devéria, où celui-ci montrait comment, d'après un vieux registre français, le missionnaire assassin Tchao avait reçu un passeport, daté du 2 de la 6" lune de la 4*^ année de Tong-tche, où il était appelé Joué Lo-se, que ce nom de Tchao était erroné, que la victime était réellement le dit Joué Lo-se, qui était inscrit sous le n° 325, comme allant au Su tchuen et de là au Kouytcheou. Cependant le Yamen était à même de se convaincre que ni le nom de Tchao, ni celui de Joué Lo-se ne figuraient sur le registre des passeports. Il y avait donc une double erreur sur le nom du missionnaire et sur celui de sa résidence. Comment alors pouvait-on établir iidentité et assurer à la partie intéressée une protection efficace ?

11 y eut aussi une affaire de meurtre, commis par le missionnaire Splingaert sur la personne d'un Russe. Ce Splingaert était d'abord missionnaire, puis il entra à la Légation de Prusse comme constable. Il n'en conserva pas moins son passeport, en sorte que, s'il l'avait donné à un autre ou l'avait perdu, non seulement il y aurait eu abus de la part de celui qui aurait passé pour missionnaire, mais de graves inconvénients dans les affaires publiques pouvaient en résulter, si ledit passeport était tombé entre les mains des rebelles. D'un autre côté, la dignité des missionnaires nous semble sérieusement compromise par de pareilles irrégularités.

Art. VI. — Le but des missionnaires étant d'exhorter les hommes à la vertu, il est convenable que, avant d'admettre un individu aux privilèges de la religion, on examine s'il a été frappé de quelque sentence judiciaire ou s'il a commis quelque crime. Si l'examen est en sa faveur, il peut devenir chrétien ; sinon, cette faculté lui sera refusée. On devra, de plus, agir comme les ministres de notre religion qui donnent avis aux déceniers ou inspecteurs de dix familles, et font inscrire dans ce but le nom du néophyte sur un registre spécial. De même les missionnaires devront avertir les

iipiiJippMyfj

DES MISSIONS CATHOLIQUES

autorités, qui prendront note du jOur, du mois et de l'année de l'admission d'un converti.de son lieu de naissance, de sa position sociale, et s'assureront s'il a subi une condamnation, ou s'il a changé de nom. En agissant ainsi, toute confusion sera écartée. Si un chrétien est envoyé en mission et meurt en route, avis sera donné à l'autorité compétente. Si après sa conversion quelqu'un commet un crime, il sera exclu de la communion des fidèles, et regardé comme n'appartenant plus à la religion chrétienne. Chaque mois ou au moins chaque trimestre, les autorités doivent être informées du nombre des conversions. Les autorités agiront aussi comme elles le font à l'égard de nos temples, c'est-à dire elles inspecteront les missions tous les mois ou au moins tous les trois mois. Cette méthode, loin de nuire à la religion, assurera au contraire sa tranquillité.

Dans la neuvième année du règne Tong-tclie, le gouvernement du Kouytcheou informa le Yamen qu'à Koui-tinhien quelques personnes, qui précédemment n'étaient rien autre chose que des voleurs, formaient une partie de la milice , dont les chrétiens Yen Yu-hiang et kia Tchang-hin étaient les chefs. Se faisant eux-mêmes passer pour chrétiens, ces hommes inspiraient une haute idée. Cependant ils provoquèrent toutes sortes de troubles, tuèrent Oang Kang-pao et Tsouo Hing-ho, blessèrent grièvement trois autres personnes, et emportèrent de leur maison non seulement l'argent, mais encore tous les objets qu elles contenaient, jusqu'au bétail.

Dans la huitième année du règne de Tong-tche, le gouverneur du Kouytcheou informa de nouveau notre Yamen qu'à Tsen-y une pétition avait été adressée aux autorités pour déclarer que quelques rebelles, dont les chefs étaient Sen Yu-chan, Tang Chen-hien, Tan Yan-choui, Tien Yuenyuen avaient embrassé la religion catholique et que cependant ils continuaient à l'intérieur et à l'extérieur de la ville, à exercer des désordres et vexations sans nom et sans nombre. Dans le même endroit, des individus nommés YangChe-pouo,LiouKai-ouen, Tchang Chiao-min, Houa Ouen-tion etTchao Ouen-yan s'étaient faits chrétiens et étaient même employés à l'intérieur de la mission. Cependant au dehors ils pratiquaient toutes sortes d'exactions sur les orphelins, et intimidaient les pauvres d'esprit. Ils venaient perpétuellement au Yamen et entreprenaient de redresser les juger ments. Dans une affaire entre un chrétien et un paysan, si le mandarin se prononçait en faveur du dernier, ils ameutaient les chrétiens, envahis.jaient le Yamen et forçaient le juge à revenir sur sa sentence. Si nonosbtant, le mandarin ne voulait pas leur remettre le chrétien, ils revenaient avec la carte d'un missionnaire et réclamaient en son nom la mise en liberté de leur ami.

Pn outre ils commettaient toutes sortes d'attentats contre les personnes et les propriétés. S'ils rencontraient de la résistance, ils prodiguaient les coups et ne reculaient pas devant un meurtre et se rendaient coupables de plusieurs autres crimes.

Art. VII. — Les missionnaires doivent observer les coutumes chinoises et ne s'en écarter en aucun point. Par exemple, ils ne doivent pas faire usage de sceaux dont l'emploi est réservé aux seuls fonctionnaires. II ne leur est pas permis d'adresser des dépêches à un yamen, quelle que soit leur importance. Si cependant, pour un cas pressant, il était absolument nécessaire d'écrire, ils peuvent le faire, mais en prenant bien soin de ne pas parler de choses étrangères à la question, et en employant, comme les gens appartenant à la classe des lettrés, l'expression Pin-tie (pétition).

wm

,;^:^^r$fm

NEGOCIATIONS AU SUJET

Lorsque les missionnaires visitent un grard mandarin, ils doivent observer les mêmes cérémonies que celles exigées des lettrés. S'ils visitent un mandarin de rang inférieur, ils doivent aussi se conformer aux cérémonies d'usage. Ils ne doivent pas entrer dans les yamen sans les prescriptions réglementaires, et amener le désordre et le trouble dans les affaires.

Dans la sixième année du règne Tong-tche le gouverneur du Su-fchuen nous écrivit que levèque français, M^"" Pinchon, avait, dans une lettre envoyée aux autorités, fait usage d'un sceau officiel fabriqué par lui. Dans la septième année du règne Tong-tche, M-"" Faurie, évèque du Kouy-tcheou, remit à l'officier chargé de la transmission des lettres au gouvernement, une dépèche à l'adresse du yamen pour demander que des marques de distinction fussent accordées à un tao-laï nommé To-ouen et à d'autres personnes.

Dans le Chan-tong, un missionnaire se fit passer comme siun-fou (gouverneur provincial).

Dans le Su-tchuen et le Kouy-tcheou. des missionnaires prirent sur eux de demander le rappel de mandarins qui n'avaient pas arrangé leurs affaires à leur satisfaction. Ainsi ce n'est pas seulement l'autorité de simples fonctionnaires qu'ils assument ; ils réclament en outre les privilèges que le souverain seul possède. Après de tels actes, comment l'indignation générale pourrait-elle ne pas se manifester ?

Art. VIll. — Les missionnaires ne doivent pas être autorisés à réclamer, comme appartenant à l'église, les propriétés qu'il leur plaît de désigner. De cette manière, il ne s'élèvera aucune difficulté. Si les missionnaires désirent acheter un lot de terrain pour y bâtir une église, ou louer une maison pour y fixer leur résidence, ils doivent avant de conclure le marché, aller avec le propriétaire vrai, et faire une déclaration à l'autorité locale qui examinera si le foung-choui' présente quelques obstacles. Si le mandarin décide qu'aucun inconvénient n'existe sous le rapport du foung-choui, il sera nécessaire de demander le consentement des habitants du lieu. Ces deux formalités remplies, il sera encore nécessaire, dans le texte du contrat, de suivre les règles publiées dans la quatrième année du règne de Tong tche, c'est-à-dire de déclarer que la terre appartient en pleine propriété à des chrétiens chinois. Il ne sera pas permis, dans l'achat des propriétés, d'employer un nom autre que celui du véritable acheteur. Il sera également défendu d'effectuer des transferts contraires à la loi, selon les conseils de gens déshonnêtes.

Les missionnaires résidant constamment en Chine doivent s'efforcer d'inspirer la confiance, et de ne pas exciter le mécontentement et l'aversion du peuple, mais au contraire de vivre en bons termes avec tout le monde, sans même exciter les soupçons. En ce moment, il y a presque toujours désaccord entre les deux partis et la cause est la conduite des chrétiens. Ainsi, en ce qui regarde les propriétés de l'église, il y a eu des réclamations durant ces dernières années dans toutes les provinces, et les missionnaires en exigent la restitution, sans s'inquiéter s'ils blessent la susceptibilité du peuple, ou s'ils nuisent à ses intérêts. Il y a en outre de belles maisons

* Littéralement vent et pluie ; c'est un naélange de superstitions grossières, dont une étude incomplète des phénomènes de la nature est la source, et des pratiques dénuées de sens commun le résultat. C'est le foung-choui qui guide le Chinois dans les actes de la vie : achat d une maison, heure du départ en voyage, etc..

fl^ipppiiiiil!!ipiwyy»*fi:*iip^

DES MiSSiOKS CATHOLIQUES

appartenant à des lettrés, sur lesquelles ils élèvent des réclamations et dont ils expulsent le propriétaire dans le plus court délai Mais ce qui est pis, et ce qui blesse la dignité du peuple, c'est qu'ils réclament souvent comme leur propriété des yamen, des lieux de réunion, des temples tenus en grande vénération par les lettrés et les habitants du voisinage.

Certainement dans chaque province se trouvent des maisons qui appartenaient jadis à l'Eglise ; mais on doit tenir compte du nombre d'années qui se sont écoulées depuis et songer que des chrétiens ont vendu ces maisons, et qu'elles sont peut-être passées entre les mains de plusieurs propriétaires. Il faut aussi considérer que la maison a pu être vendue vieille et délabrée, et que l'acquéreur a peut-être fait de grosses dépenses pour la réparer ou même en a construit une nouvelle. Les missionnaires ne considèrent rien de tout cela. Ils exigent la reslitution et n'offrent pas même la moindre indemnité. Quelquefois même, ils demandent à ce qu'on fasse des réparations ou, sinon, une certaine somme d'argent. Une telle conduite excite l'indignation du peuple qui voit les missionnaires d'un mauvais œil ; partant il ne peut exister d'amitié.

Les faits qui sont consignés dans ce Mémorandum ont été choisis comme exemples parmi bien d'autres, pour montrer ce qu'il y a d'irrégulier dans les actes des missionnaires, et prouver l'impossibilité pour les chrétiens et non chrétiens de vivre en bonne harmonie.

Il est donc urgent de chercher à remédier au mal : les uns et les autres y trouveront leur avantage, et l'on évitera que cette seule question des missions devienne fatale aux grands intérêts entre la Chine et l'Occident. Nous renonçons à énumérer les nombreuses affaires qui surgissent dans les provinces. Il importe de séparer l'ivraie du bon grain, de sévir contre les méchants dans l'intérêt des bons. Pour ce qui est du commerce, par exemple, on punit sévèrement les négociants coupables de délits afin de sauvegarder l'honneur du commerce en général. Du moment que les missionnaires admettent tout le monde sans prendre soin de distinguer entre les bons et les mauvais, ces derniers affluent dans la communauté chrétienne et s'appuient sur les missionnaires pour molester les gens de bien et mépriser l'autorité des magistrats. Dans ces conditions, le ressentiment de la multitude devient profond. Si le peuple chmois tout entier en arrive, comme les gens deTien-tsin, à détester les étrangers, l'autorité suprême elle-même ne pourra plus s'interposer efficacement. Tels sont les dangers que la situation présente implique.

Les règlements que nous proposons aujourd'hui sont la dernière expression de notre ferme volonté de protéger les missionnaires et ne comportent rien de malveillant pour eux. S'ils s'efforcent sincèrement de s'y conformer, la bonne harmonie pourra être maintenue ; si, d'un autre côté, les missionnaires considèrent ces mêmes règlements comme attentatoires à leur indépendance ou contraires à leurs rites, ils peuvent renoncer à prêcher leur religion en Chine. Le gouvernement chinois traite ses sujets chrétiens ou non chrétiens sur un pied d'égalité parfaite, c'est la preuve évidente qu'il n'est pas contraire à l'œuvre des missions. En revanche, les missionnaires, se laissant duper par les chrétiens, ne restent pas fidèles à leurs devoirs. De cet état de choses doivent résulter une haine des masses contre laquelle il sera bien difficile de lutter et un ébranlement général du bon ordre qui rendra toute protection impossible. Mieux vaut, dès à présent, dire franchement la vérit

ité.

KOUY-rCHEOU

-i-;*-5fri

aven.

' ^^y^*^T^?rv^^

NEGOCIATIONS AU SUJET

Impression causée par le Mémorandum. — Réponses des missionnaires.

. Le Mémorandum ne fut pas garde' si secret qu'il n'en transpirât quelque chose au deliors. Le procureur de la Propagande à Hongkong, Raimondi', connut tout au moins une grande partie de ce qu'il contenait et jugea utile une réunion de tous les Vicaires apostoliques de Chine, afin d'étudier la marche à suivre en cette circonstance. A cet effet, il adressa, le 8 mai 1871, aux évèques une lettre dont voici la traduction » :

Illustrissime et Révérendissime Seigneur.

Je pense que Votre Grandeur connaît la demande adressée par le Gouvernement chinois de Pékin, à tous les ambassadeurs des nations européennes, demeurant dans cette ville. Dans cet acte on émet les exigences suivantes qui sont véritablement inouïes :

1°) Qu'il soit défendu en général aux Chinois d'entrer dans l'Eglise.

2°) Qu'il soit interdit en général, aux Européennes, c'est-à-dire, aux sœurs de Charité et aux religieuses de séjourner dans l'intérieur de l'Empire chinois.

3°) Que les missionnaires ne construisent aucune maison dans lintérieur de l'Empire chinois et n'admettent aucun Chinois au catéchuménat sans la permission du mandarin local.

4°) Que les missionnaires donnent aux mandarins du lieu, les noms, domicile, et profession de chacun des chrétiens. Les ambassadeurs Européens, de leur côté, ont promis d'envoyer la demande à leur Gouvernement respectif en Europe.

Les choses en sont à un point, que la crainte la plus sérieuse fait redouter que les missions n'aient à subir de graves dommages. Pour les prévenir il a paru nécessaire à quelques-uns que les Vicaires apostoliques répondissent collectivement d'une manière catégorique à cette demande, et veuillent bien indiquer un mode général de conduite à tenir dans ces mo^ ments si critiques, et insinuer en même temps ce qu'il paraît utile de demander dans le traité qui doit être renouvelé l'an prochain 1872.

Pour y arriver plus facilement il a paru convenable, et je dirai nécessaire, de réunir, avant la fin de cette année, les Vicaires apostoliques dans quelque lieu commode et sûr, comme par exemple Han-keou ou Chang-hai. Je pense que Votre Grandeur est de cet avis. C'est pourquoi, il sera nécessaire que Votre Grandeur ou quelqu'un de ses missionnaires munis des instructions opportunes, se rende à Han-keou, à la fin du mois de septembre ou tout au moins au commencement du mois d'octobre.

Quel que soit le nombre des Vicaires apostoliques qui viendront à la réu-

^ Nommé vicaire apostolique de Hong-kong le 17 novembre 1874, mort à Hongkong en 1894.

A. M.-E., vol. 549i, p. 607 et 613.

■■j^.-.-:-^r^s-i. ;ii^ -:

DES MISSIONS CAmOLIQUES

nion, l'assemblée aura son eflet, et les décisions prises seront envoyées à la Sacrée Congrégation de la Propagande, et dès qu'elles auront reçu son approbation, elles deviendront obligatoires pour tous les Vicaires apostoliques et les missionnaires de Chine, même pour ceux qui n'auront pas répondu à la convocation, et ne se seront pas fait représenter.

La réunion générale désirée par le procureur de la Propagande lie parut pas prudente aux ovéques de Chine, dont la plupart, d'ailleurs, ignoraient le texte du Mémorandum. Cette pièce fut portée à leur connaissance par Delaplace, Vicaire apostolique de Pékin, qui envoya un exemplaire à Osouf, le procureur général de la Société des Missions-Etrangères à Hong-kong, avec la lettre suivante datée du 2 août 1871 :

Monsieur.

J'ai l'honneur de vous adresser Je dernier Mémorandum du Tsong-li yamen (une copie du texte chinois).

Cette pièce est-elle secrète ? De sa nature elle doit l'être : car publiée elle pourrait aisément exciter contre nous et nos chrétiens des réactions effrayantes. C'est par des proclamations et des libelles de ce genre qu'on a préparé le massacre de Tien-tsin. Les chefs de mission, quand ils l'auront lue, sentiront combien il est important de la tenir sous clef.

En vous faisant cet envoi, manqué-je moi même à quelque loi du secret? A aucune, ni directe, ni indirecte. Il y a, paraît-il, un engagement pris entre les diirérenles Légations de ne communiquer aucun document officiel émané du Tsong-li yamen. Or, je dois dire que la Légation de France a été très fidèle à cet engagement, car M. le Chargé d'affaires ne m'a jamais soufflé mot, ni du contenu, ni de l'existence même de ce Mémorandum.

J'ai attendu plusieurs mois, parce que j'espérais que d'une manière ou d'une autre vous seriez renseigné. Aujourdhui, je m'aperçois par la correspondance de plusieurs Vicaires apostoliques, que les renseignements très vagues donnés par certains journaux n'ont servi qu'à jeter l'alarme, sans fournir matière aux réflexions et notes qu'il serait, ce me semble, urgent de préparer.

Je viens d'examiner très sérieusement tous les détails de cette pièce. Effrayé de tant de calomnies, mensonges, suppositions atroces, etc. ..je n'ai pu que me dire : Propter Sion non iimebo, propter Jérusalem non quiescam.

Vous devez savoir que ce Mémorandum nest quun projet à discuter au renouvellement des traités. Nous avons donc le temps de rédiger une réponse collective, soit en réunion générale, si elle était possible, soit par une députation de quelques évêques auxquels les autres enverraient leurs appréciations.

Je dois aussi porter à votre connaissance que déjà jai soumis à Son Eminence le Cardinal Barnabo quelques idées à ce sujet. En attendant une réponse de Rome, veuillez prévenir les chefs de mission qui se rattachent à votre procure et même, si vous le jugez à propos, envoyez-leur, avec le Mémorandum, copie de la présente lettre.

La réponse collective dont parlait Delaplace ne pouvait guère être rédigée qu'en réunion générale ; cette réunion ne s'étant pas tenue,

i-v!^3^vm

^^js^MsmpMm

>-' . -• ■■^i^ifi-.-;,V-,.j^;.?.3?,'j-"'>*^''"*(

NEGOCrATlONS AU SUJET

il n'y eut pas de réponse collective ; nous ignorons si même il y en eut de parliculiùre directement adressée par un Vicaire apostolique au Gouvernement chinois. Dans une lettre aux Missions Catholiques, le Vicaire apostolique du Thibet, Ghauveau, analysa le Mémorandum \ en montra l'esprit et le but, le rapprocha, par une dissertation historique, de documents anciens qui étaient plus ou moins semblables à celui-là, et résuma son appréciation en ces termes :

Ce document ofticiel, émanant de si haut, calculé avec tant de sang-froid^ publié avec tant d'éclat et de solennité, de sa nature, en Chine, est immortel.

Dans une lettre du 7 octobre 1871, il exprima le désir que le provicaire du Kouy-tcheou répondit aux accusations directes portées contre Faurie, ses missionnaires et quelques-uns de ses chrétiens :

Un pareil document produit sur moi l'efTet d'une pilule musquée introduite dans les narines. Le Kouy-tcheou y est particulièrement maltraité. Quand les dépouilles mortelles de M""" Faurie sont arrivées à Kouy-yang fou, les mandarins mêmes leur ont rendu des honneurs, et le Gouvernement chinois n'attend pas que ses cendres soient refroidies, pour jeter à sa mémoire des calomnies et des injures. Pardonnons en hommes de haute intelligence la bassesse de ce procédé ; réjouissons-nous même, comme prêtres, de recevoir quelques affronts pour Notre-Seigneur ; mais il me semble que vous, comme chef, et vos confrères comme membres de la mission du Kouy-tcheou, ne pouvez pas rester silencieux, en face d'inculpations plus ignobles encore que mensongères. Excusez-moi, si mon langage revêt quelque chose des formes de l'indignation, il est très vrai qu'elle est sincère et légitime. Si M. Vielmon vivait encore, il me semble le voir bondir dans le tribunal du gouvernement ; mais puisque Dieu l'a retiré de ce monde, j'espère bien que vous continuerez son œuvre, soit par vousmême soit par d'autres.

Si nous ne disons rien en pareille circonstance, ce silence pourrait être très mal interprété.

Ce qui me fait penser que nous devons répondre à la provocation que Pékin nous jette à la face de toute l'Europe, c'est que ce sont certainement les Missions catholiques qu'on attaque, c'est que le Kouy-tcheou est spécialement attaqué, c'est enfin que les missionnaires du Kouytcheou sont nos frères et qu'une injure qu'on leur adresse rejaillit sur toute la Société. Je ne sais si j'ai tort de vous parler ainsi, mais ce que je sais bien, c'est que mon intention est aussi droite que possible et que la chose dont il s'agit est un devoir à remplir.

Lions, auquel s'adressait Ghauveau^ ne semble pas avoir tenu compte du conseil qui lui était donné; du moins, nous n'avons pas trouvé de lettre de lui à ce sujet.

» M. C. an 1873, p. 26 cl 37. Ta-tsien-lou, 7 octobre 1871,

'Wl

Sri^fV

|P»«ljPfi|ii^

DES MISSIONS CATHOLIQUES

Pinchon, le Vicaire apostolique du Su-tchueri occidental, directement attaqué sur quelques points, répondit par une lettre du 16 juillet 1872. Un ancien missionnaire du Kouang-tong et du Kouang-si, alors à Rome % A. F. Gennevoise, publia une brochure qui prenait les assertions et les faits l'un après l'autre soit dans la préface, soit dans les articles, les exposait dans leur vrai jour et réfutait les accusations fausses portées par les mandarins au Tsong-li yamen et répétées par celui-ci.

Nous ne reproduirons de son argumentation que les points principaux ; nous y joindrons les observations de Pinchon et quelquesunes de nos réflexions particulières :

La^ préface révèle le secret de la politique chinoise qui toujours espère triompher par l'astuce, C'est d'abord la difficulté d'exécuter les derniers traités, comme s'ils n'étaient qu'une concession temporaire et pouvaient être changés au gré d'une seule des parties ; puis l'accusation portée contre les Missions, d'avoir été cause de tous les désordres commis depuis dix ans, tandis que le commerce, dit-on avec complaisance, n'a occasionné aucune difficulté ; enfin, le parallèle entre les anciens missionnaires et ceux d'aujourd'hui, à qui on reproche de ne plus recruter les chrétiens que dans la classe inférieure.

La majorité des chrétiens se compose, il est vrai, de gens peu fortunés. On compte cependant des chrétiens dans les rangs plus élevés, parmi les lettrés et les mandarins. Dans le seul Vicariat du Pe-tche-li oriental, sur 60 catéchistes, il y a en ce moment une quinzaine ù^ bacheliers, deux néophytes ont obtenu les numéros 4 et 21 sur 380 candidats. Quant aux missionnaires, il est inutile de dire qu'ils ne sont en rien au-dessous de leurs devanciers, bien qu'ils ne soient plus appelés à la cour, comme sous le règne de Kang-hy, pour y remplir les fonctions de mathématiciens, d'astronomes, etc.... « Le peuple, ajoute le rapport, confond le protestantisme et le catholicisme sous un même nom. » Les protestants sont généralement appelés lesou-kiao, religion de Jésus, tandis que les catholiques sont appelés Tien-tchou-kiao, religion du Maître du Ciel.

En parlant du massacre de Tien-tsin, le but du Mémorandum est d'en rejeter la responsabilité sur l'imprudence des missionnaires.

Chose remarquable, il y a en Chine bien des sectes, des sociétés secrètes, quelques millions de mahométans, jamais on ne les inquiète, tandis que les catholiques sont sans cesse persécutés. Plusieurs l'ois, les mahométans ont suscité des révoltes, récemment encore dans les provinces du Yun-nan et du Kan-sou ; on laisse cependant complète liberté à ceux qui sont répandus dans les autres provinces, plusieurs y ont même des charges importantes.

mars

^ Né le 30 novembre 1835 à Lille (Nord), prêtre le 9 avril 1859, parti le 31 1862 pour le Kouang-tong, passé au Su-tchuen Oriental en 1868, se retire en 1870, mort à la Chartreuse,

^ Le Mémorandum etc., p. 27.

wmm^im

NEGOCIATIONS AU SUJET

Passant ensuite aux articles, Gennevoise les cite en même temps qu'il les combat ' :

L'article P"" s'occupe de la Sainte-Enfance. Or l'œuvre de la Sainte-Enfance a un double but en Chine : le baptême des enfants d'infidèles et leur éducation dans les orphelinats. Plusieurs missions ne s'occupent que du premier but, comme le Su-tchuen, qui compte, chaque année, environ cent mille enfants baptisés en danger de mort par des catéchistes ambulants (l'immense majorité meurt avant l'âge de raison) ; d'autres missions, surtout celles des provinces maritimes comme Canton, Ning-po, Changhai, le Pe tche-li et deux provinces de l'intérieur, le Hou-pé et le Kouytcheou ont des orphelinats. Mais nulle part on n'agit avec mystère ; les mandarins connaissent très bien l'existence de ces établissements et viennent parfois les visiter, comme le faisait à Kouy-yang le bon vice-roi Lao ta-jen. On n'y fait de secret pour personne

Ne permettre de recueillir que les enfants de chrétiens, c'est attaquer l'œuvre dans son but principal, car il est excessivement rare, inouï même que des chrétiens aient abandonné leurs enfants ; la religion leur inspire de meilleurs sentiments, il est injurieux de les assimiler <à des païens. Le contrôle que les autorités voudraient exercer en inscrivant le jour de l'entrée, le nom des parents, etc.... est tyrannique, il est même impossible en pratique, parce que toujours les parents évitent avec grand soin de se faire connaître.

Au sujet des règles présentes pour les orphelinats chinois relevant des mandarins, elles sont, comme la plupart des lois du Céleste-Etnpire, une lettre morte. Pour m'assurer du soin qu'on prend des enfants trouvés, dans les orphelinats païens, je suis allé visiter celui de Canton, en 1862. C'était le 26 décembre, le registre portait deux mille et quelques centaines d'enfants ; et il n'y ^i avait, de fait, que 34, soignés par une vingtaine de nourrices ; les chambres étaient petites, sales; le reste de l'établissement tombait en ruines. Le mandarin chargé de ce « temple de la Miséricorde » avait donné ordre au portier de refuser impitoyablement les enfants, au-delà de tel chifï're ; aussi était-ce aux environs de ce prétendu orphelinat que les bapLiseuses recueillaient le plus d'enfants. Les sommes considérables allouées pour l'entretien étaient absorbées presque entièrement par toute l'échelle des mandarins, depuis le vice-roi, le gouverneur, le préfet, le sous préfet, jusqu'au petit mandarin préposé à la garde de l'établissement, de sorte qu'il n'en restait environ que la centième partie. Ce que j'ai pu constater pour l'orphelinat païen de Canton est également vrai pour ceux qui existent dans le reste de l'Empire : j'aurais bien des faits à citer à l'appui.

Voici maintenant des réilexions sur le nombre de ces orphelinats tenus pas les mandarins :

Il n'y en a que dans les 18 capitales et dans quelques préfectures. En fait, il n'y a peut-être pas 400 enfants recueillis dans tout l'Empire, tandis que les registres en portent des centaines de mille.

' I.,e Mémorandum etc., p. 32.

PPSP

mmmm

DES MISSIONS CATHOLIQUES

Sur l'article II, qui défend l'entrée des églises aux femmes et aux religieuses :

Outre que c'est porter une atteinte à la liberté religieuse, il n'est pas vrai que les convenances chinoises ne sont pas respectées, puisque dans les chapelles il y a une cloison assez élevée qui sépare les hommes et les femmes; quand on ne peut l'établir, les hommes se mettent d'un côté, les femmes de l'autre, sans qu'il y ait jamais de scandale ; il existe même des chapelles complètement réservées aux femmes, comme à Tchong-king et ailleurs.

A l'allusion faite à la confession, il est répondu* :

Il existe des règles très sévères pour la manière d'entendre la confession ; quand il n'y a pas de confessionnal, on se sert d'un voile épais tendu près d'une porte, de manière à ce que tout se passe pour ainsi dire publiquement.

L'article III veut que les missionnaires et les chrétiens respectent les lois et les coutumes du pays, que les premiers ne s'immiscent pas dans les procès ; mais ceux-ci ne le font que si les chrétiens sont poursuivis pour cause de religion. Gennevoise poursuit :

Quand il s'agit d'afï'aires entre chrétiens, il arrive souvent que les missionnaires soient choisis comme juges, du plein gré des deux parties qui se soumettent entièrement à sa décision ; cela vient de la vénalité de la justice en Chine ; il faut payer pour introduire la cause, payer pour acheter les juges qui toujours accordent droit au plus offrant ; le missionnaire est considéré au contraire comme le père de la famille, c'est à lui, que les chrétiens préfèrent le plus souvent s'adresser.

Cet article se termine par le prétendu fait dune femme chrétienne exigeant de ses fermiers des paiements en nature qui ne lui étaient pas dûs et qui commit un assassinat.

Comme la chose, disait-on, avait eu lieu dans la mission du Sutchuen occidental et que le Vicaire apostolique Pinchon répondit à l'accusation, il est juste de citer sa réponse " :

Un chrétien, nommé Tay-tsay, était le fermier d'un riche et mauvais païen du nom de Tchang. Ils habitaient Ta-hong-kiao, localité dépendant de la sous-préfecture de Kouan-hien, éloignée de deux journées seulement de la capitale du Su-tchuen. 'Vers la fm du règne de l'Empereur Hanfong (en 1860, si je ne me trompe), le Su-tchuen occidental se vit subitement envahi par une horde de rebelles qui mettaient tout à feu et à sang. Peu avant leur arrivée dans le pays de Kouan-hien, le fermier Tay-tsay pria son propriétaire Tchang d'accepter la rente annuelle du riz qu'il lui

' Le Mémorandum etc., p. 40.

*M. C. année 1872, p. 632.

MiUMPiiP^^

mmmmm

îp^.-»j

iNEGOCIATIONS AU SUJET

devait : 70 setiers de riz non écossé que les Chinois nomment kou-tse. Il craignait, non sans raison, que les brigands ne vinssent à brûler sa maison et sonrizet qu'il ne se trouvât dans l'impossibilité de payer la rente. ïchang refusa de recevoir les 70 setiers de riz, disant qu'il était affilié aux sociétés secrètes des rebelles et que ses propriétés n'auraient rien à souffrir. Il se trompait dans ses calculs. Par ignorance ou autrement, les rebelles brûlèrent la maison du fermier avec le riz et tout ce qu'elle contenait. La tempête passée, le propriétaire réclame sa rente. Tay-tsay répond ne pouvoir la donner puisqu'elle a été brûlée, et il ajoute n'y être pas tenu, puisque Tchang a formellement refusé de la recevoir avant l'arrivée des rebelles. De là, procès devant le sous-préfet de Kouan-hien. Ce procès dura longtemps. Selon l'habitude de nos pays de Chine, le riche païen acheta la conscience des juges et de tout le prétoire ; mais, comme la justice n'était pas de son côté, le mandarin, par prudence, s'abstenait de juger,

A la fin de mai de l'année suivante, époque à laquelle on coupe les froments, le procès n'était pasencore terminé Tchaug, violant alors toute justice, réunit une quinzaine de journaliers et les envoya, ses deux fils à leur tète, couper le froment deson fermier Tay-tsay. Celui-ci était absent ce jourlà. La femme nommée Tay Kao-che, accompagnée de son domestique, qui était son propre frère, voulut empêcher les journaliers de Tchang de couper et d'emporter son froment. A l'instant, elle se voit saisie par les deux fils de Tchang et jetée dans un canal, où on lui tient la tête plongée dans la vase pour la noyer. Son frère accourt pour la défendre. De part et d'autre, on en vient aux mains. Le domestique du fermier reçut plusieurs blessures, mais il en fit à ses adversaires. L'un des fils Tchang fut mortellementatteint. Au lieu de rapporter au prétoire les faits tels qu'ils s'étaient passés, au lieu d'accuser la fermière et son domestique, si tant était qu'ils fussent coupables, Tchang accusa Tay-tsay, comme le seul et véritable assassin. Or, cet homme, ce jour-là, était absent de chez lui et n'avait pu prévoir une scène dont son propriétaire avait pris l'initiative. Son innocence était évidente.

Il est dit, dans le Mémorandum, qu'un évèque français prit fait et cause pour cette femme et lui obtint l'impunité ! Tout cela est faux et controuvé. L'évêque français, qui dirigeait alors leSu-tchuen occidental, était M""" Pérocheau, de sainte mémoire. Jamais il n'a eu connaissance de ce fait. M. Delamarre, un de nos confrères, écrivit quelques mots aux maréchal tartare Tsong-che, chargé de traiter les affaires des missionnaires et des chrétiens du Su-tchuen, pour lui faire observer que Tchang trompait les mandarins et que Tay-tsay était innocent du crime qu'on lui imputait. Le maréchal fît cesser les poursuites dirigées contre le fermier Tay-tsay ; mais le domestique fut arrêté et jeté en prison où il mourut deux ou trois jours après, de mort violente ou de faim. Cependant ce domestique n'avait fait que se défendre et défendre sa sœur injustement attaquée.

Voilà le fait, tel qu'il s'est passé. Qu'on l'examine, qu'on le rapproche de la calomnie du Mémorandum et l'on verra que ce libelle n'est qu'un tissu maladroit de faussetés.

L'article IV reproche les indemnités re'clame'es pour les meurtres et pour les pillages ainsi que l'accusation portée contre Tchao :

Mais il est aussi juste de réclamer une indemnité pour réparer le& \

DES MISSIONS CATHOLIQUES

pertes, que de punir les coupables ; le rapport, en parlant du fauteur du crime, fait allusion à ce qui s'est passé au Su-tchuen où le véritable fauteur de la persécution de Yeou-iang était un riche propriétaire nommé Tchang Pei-tchao ; il avait juré une haine infernale à la religion et assuré qu'il dépenserait, pour l'anéantir, jusqu'à sa dernière sapèque (monnaie d'un demi centime). Comme c'était lui qui avait payé des gens pour massacrer les chrétiens, n était-il pas juste de faire retomber sur lui la responsabilité ; le fauteur d'un crime est le vrai coupable, les exécuteurs ne sont que des instruments.

L'accusation portée contre Mihières est fausse pour plusieurs raisons ; Gennevoise le prouve ' :

Premièrement ce ne fut pas M. Mihières provicaire du Kouy-tcheou qui porta plainte, mais M"' Destlèches. L'instigateur, celui qui avait soldé les meurtriers et avait promis aux mandarins une forte somme pour laisser agir, était le richard Tchang Pei-tchao, que nous avons déjà noirJmé ; il appartient à la classe des lettrés parce qu'il a acheté un globule, mais de fait c'est un ancien chef de voleurs qui s'est enrichi par les crimes les plus odieux et s'est assuré l'impunité en obtenant la complicité des mandarins. Comme la ville Yeou-yang se trouve sur les confins des trois provinces ; Kouy-tcheou, Hou-nan et Su-tchuen, il était facile à ce bandit de se réfugier dans l'une ou l'autre, d'autant plus que ce sont pour ainsi dire des royaumes séparés, dont la juridiction est distincte et qu'il n'y a pas d'endroits plus mal gardés que les frontières. Ce n'est pas 80 mille mais 20 mille taëls qu'on avait exigés de lui pour réparer les pertes de la mission ; il ne les a pas encore payés.

La cause du massacre de Rigaud, tué à Yeou-yang le 2 janvier 1869, n'est pas plus exacte :

D'abord, ce que ne dit pas le Mémorandum, on massacra en même temps 42 chrétiens, dont deu3^ enfants et trois femmes, puis on pilla et incendia l'église, la résidence, l'es écoles, le catéchuménat... De là, les meurtriers, au nombre de quelques centaines, se répandirent dans la campagne, poursuivirent les chrétiens, en tuèrent environ 50 et détruisirent les chapelles. Pour tant de crimes, il n'y eut que deux condamnations, dont l'une, celle de Liou-fou, avait une autre cause : il était poursuivi pour des crimes étrangers aux affaires de religion. Tous deux appartenaient non pas à la basse classe mais étaient, l'un scribe du mandarinat, l'autre, chef militaire. L'alliance manquée ne fut pas la cause mais le prétexte de la persécution : un païen nommé Tcheou voulait épouser la fille d'un chrétien, ajoutant qu'il ne lui permettrait pas de pratiquer la religion ; le chrétien refusa, il en était libre puisqu'il n'existait pas de promesse ; ce refus irrita Tcheou qui s'unit aune bande de pillards à la solde du fameux Tchang Pei-tchao, leur nombre s'accrutrapidement, on vint à la ville tuer, au vu et au su du mandarin, le missionnaire et ses néophytes dont le seul crime était d'être chrétien. Les

* Le Mémorandum etc., p. 51.

AayfeHfel.5-j

NEGOCIATIONS AU SUJET

mandarins Tchang et Li jugèrent cette affaire, mais achetés par Tchang Peitchao ils le disculpèrent complètement, comme on essaie de le faire ici en ne le désignant que sous le nom honorable de lettré.

L'accusation portée contre le prêtre Tsin Sou-tchuen d'avoir tué rchao Yun-Iin et 200 personnes est la plus grave et la plus injuste : voici brièvement ce qui se passa :

Après l'incendie de l'église de Yeou-yang. les pillards et meurtriers se répandirent dans les environs et y tuèrent une cinquantaine de chrétiens. Les mandarins laissant complète liberté aux persécuteurs, la plupart des chrétiens furent obligés de se disperser, les autres se retirèrent dans la maison do Ouang Chio-tin et s'y fortifièrent pour repousser leurs injustes agresseurs ; pendant quelque temps, ils purent les tenir en échec, mais inférieurs en nombre ils furent contraints de fuir. Le prêtre chinois Tsin Soutchi:cn était avec eux, il les avait suivis pour les consoler et les soutenir au milieu de leurs épreuves ; son crime serait donc de n'avoir pas abandonné ses chrétiens traqués comme des bêtes fauves et usant du droit de légitime défense. Le nombre des morts est plus que quadruplé, selon l'habitude chinoise. Le prêtre Tsin n'est pas parti pour l'Europe, mais s'est réfugié en lieu sur, parce que les mandarins voulaient le faire exécuter sans jugement.

L'article V parle des passeports qui doivent être personnels ; il n'en a jamais été autrement' :

D'autre part si ces passeports « ne doivent pas être délivrés pour les provinces où il y a des rebelles et pour celles où opèrent les armées impériales », les Chinois auront la liberté de chasser tous les missionnaires; en effet, comme il y a souvent des révoltes de la part des mahométans, des

sectateurs du nénuphar, etc et que plusieurs provinces ont encore des

rebelles contre qui se battent les soldats impériaux, le gouvernement chinois pourrait refuser des passeports pour presque tout l'empire.

A l'appui du projet ci-dessus, le Yamen rappelle une aflaire qui s'est présentée récemment dans le Kouy-tcheou, où un nommé Tchao exerçait comme missionnaire, bien que son nom ne fut pas sur le registre des passeports. Le fait est dénaturé , et singulièrement embrouillé ; le voici : M. Gilles, martyrisé au Kouy-tcheou en 1869, avait d'abord appartenu à la mission du Su-tchuen ; son passeport de Pékin portait le nom de Joué Lose, mais à cause de circonstances locales, le Vicaire apostolique lui avait donné, dès l'arrivée, le nom de Tchao. M. Devéria m'écrivit à ce sujet en novembre 1869, je lui donnai -des renseignements qu'il fît comprendre et agréer par le Yamen.

En ayant fini avec les passeports, il faut parler des bagages et des marchandises qui ne doivent pas passe en contrebande : Il est d'usage, mais non de droit, qu'on ne visite pas les bagages des missionnaires, pas plus que ceux des mandarins, mais aucun prêtre ne s'est permis de faire passer des marchandises en contrebande ; il est parfois arrivé que les maîtres de

' Le Mémorandum etc., p. 57.

DES MISSIONS CATHOLIQUES

barque et porteurs de fardeaux ont essayé de faire de la fraude, à l'insu des missionnaires , cela m'est arrivé sur une barque où un païen avait habilement caché des paquets de sel sous mes effets. Les mandarins savent bien, dans ces cas, qu'on a abusé de leur confiance, eux-mêmes sont souvent trompés ; je puis ajouter, pour en avoir été témoin, qu'ilyen a qui s'accordent avec les marchands afi n de partager les bénéfices de la contrebande .

Cet article V se terminait par une affaire de meurtre commis par le prétendu missionnaire Splingaert sur la personne dun Russe :

Or, ce nommé Splingaert n'était pas missionnaire, mais simplement domestique au service de la mission belge de Mongolie ; en allant de Pékin à Tion-tsin, il rencontra dans une auberge un Russe ivre qui, sans provocation, le menaça de mort et fit feu sur lui. Splingaert, pour se défendre, tira un coup de pistolet qui étendit mort son adversaire ; le tribunal de Tien-tsin jugea l'affaire et, vu le cas de légitime défense, déclara la non culpabilité.

L'article VI réclame pour les autorités mandarinales le droit de s'immiscer dans les affaires religieuses, d'examiner les registres, de visiter les presbytères et les églises :

Mieux vaudrait une persécution ouverte, que cette ingérance continuelle.

Quant à l'accusation portée contre les chrétiens du Kouy-tcheou de s'être mis à la tête d'une milice, nous savons ce qu'elle vaut. La capitale menacée, le séminaire attaqué, quelques chrétiens formèrent avec l'autorisation des mandarins une garde nationale, pour défendre Lou-tsong-koan.

Les accusations portées contre les catéchistes d'avoir envahi les mandarinats et forcé l'autorité à revenir sur des jugements étaient fausses, et, si elles avaient été vraies, le mandarin lui-même serait gravement coupable, parce qu'il aurait manqué à son devoir en se laissant intimider par quelques individus.

L'article VII traite des relations des missionnaires et des mandarins : suppliques, visites, sceaux, recommandations, titres, accusations * :

Les suppliques sont employées par le peuple et les lettrés inférieurs c'està-dire non gradués ; les missionnaires, comme chefs de corporation, ont toujours usé du droit d'écrire directement aux mandarins ; leur enlever ce droit serait les confondre avec les gens de la plus basse classe. Le cérémonial des visites est scrupuleusement observé par les missionnaires, qui" en font pour ainsi dire une étude. 11 est de leur condition et de leur dignité de ne faire que le salut profond et non la prosternation comme les gens du peuple.

^ IjC Mémorandum etc ,

'•*.J|JMf!J|

NEGOCIATIONS AU SUJET

Nous avons raconté long'uement Faffaire, inventée de toutes pièces parles mandarins, du sceau du Vicaire apostolique du Su-tchuen occidental, Pinciion ; il est inutile d'y revenir. La recommandation faite par Faurie en faveur de To ouen est vraie :

Ce Tao-tai ou intendant avait toujours traité les chrétiens avec bonté, l'évèque lui en témoigna sa reconnaissance et se félicita de son administration auprès des autorités supérieures, il n'y avait en cela rien que de convenable et de juste.

Au sujet du missionnaire du Chan-tong, qui se serait fait passer pour Chun-fou (gouverneur de province), le reproche repose sur une simple méprise :

En certains endroits 'le mot de Chun-fou se prononce comme celui de Chen-fou, qui signifie prêtre ou littéralement : père spirituel, delà est venu le quiproquo.

Enfin, si les missionnaires demandent la révocation de certains mandarins, ils le font au nom de la violation des traités ; c'est un droit et non un abus de pouvoir.

L'article VIII s^occupe de la possession, de l'achat et des réclamations de propriétés. On y oublie absolument la convention Berthemy acceptée par le cabinet de Pékin et qui réglait les conditions des contrats ; mais les Chinois entouraient ces contrats de tant de difficultés : vent du bonheur, consentement du mandarin et des habitants, etc., que jamais un missionnaire n'eût pu acheter la moindre parcelle de terre s'il avait été obligé de l'obtenir.

Les réclamations de propriétés étaient parfaitement justifiées :

Plusieurs chapelles et leurs dépendances ont été converties en pagodes et résidences de mandarins, il n'y a aucune injustice à les réclamer ; on n'en expulse personne sans délai car les restitutions exigent bon nombre de formalités ; quant au peuple, il n'y met jamais d'opposition ; à Chang-hai, l'église située dans l'intérieur de la ville avait été convertie en temple païen ; quand on la rendit au culte catholique, il y a quelques années, le peuple trouva cela tout naturel.

Après avoir lu la brochure de Gennevoise et la lettre de Pinchon, il ne restait, dans tout esprit juste, aucune des accusations portées par le document chinois contre les missionnaires et contre les chrétiens. Les principes étaient faux, les faits dénaturés ou sans fondement, l'ensemble n'avait donc absolument pas de valeur.

■ma

DES MISSIONS CATHOLIQUES

Réponses des ministres au Mémorandum.

Cependant, quelle que fût la solidité des observations que nous venons de citer, elles n'atteignaient pas directement le gouvernement chinois. Le Meiriorandum adressé aux représentants des puissances occidentales exigeait d'eux des répliques qui, seules, pouvaient avoir pratiquement quelque force et arrêter la politique que la Chine voulait inaugurer.

Les ministres de Russie et d'Allemagne répondirent au factum chinois le 3 et le 27 mars 1871 ; nous ne connaissons pas le texte de leurs réponses, nous en savons seulement le sens général qui fat en faveur des missions. La note du ministre américain est datée du 20 mars, elle contient cette observation pleine de bon sens :

Aux Etats-Unis, chaque individu jouit de la liberté la plus illimitée dans les discussions de toutes sortes ayant rapport soit au gouvernement, soit à la religion. Le peuple, écoutant de la sorte toutes les opinions, finit par discerner aisément la vérité du mensonge. Si les rehgions des Bouddhistes, des Taoïstes, des disciples de Gonfucius et la religion chrétienne pouvaient être toutes expliquées sans qu'on y mît obstacle, chacun pourrait juger des mérites de chacune d'elles et embrasser celle qui lui paraîtrait la plus raisonnable et la plus vraie. Chacune de ces religions trouvera des partisans et des disciples, mais ce n'est nullement une raison pour faire preuve à ce propos de mauvais vouloir, de jalousie ou de haine contre les partisans des autres religions. Le gouvernement chinois ferait sagement, je crois, en s'initiant davantage aux coutumes des nations étrangères et en examinant si une meilleure entente entre les indigènes et les étrangers (entente qui n'affaiblirait en rien l'autorité du gouvernement ni le respect du peuple pour ses magistrats) ne serait pas le résultat probable de plus de liberté accordée à l'exercice du culte de toutes les religions^, et de la faculté laissée aux citoyens d'embrasser le culte de leur choix sans avoir à craindre l'ingérence du gouvernement.

Les répliques des représentants d'Angleterre et de France sont les plus importantes ; elles ont un caractère général et se tiennent à peu près exclusivement dans les principes sans entrer dans le domaine des faits.

Voici la réponse du représentant de l'Angleterre, sir Francis Wade ; elle est datée du 8 juin 1871, c'est-à-dire deux mois avant que Delaplace ne donnât connaissance du Mémorandum au procureur

Ai

mmi^

NEGOCIATIONS AU SFJET

général des Missions-Etrangères ; elle est adressée au ministre Ouen-siang» :

Monsieur,

Selon la promesse que je fis à Votre Excellence, quand j'eus le plaisir de vous rencontrer au Yamen des affaires étrangères, il y a quelques jours, je demande à vous soumettre quelques observations sur le Mémorandum concernant la question des missionnaires, qui me fut envoyé par vousmême et le président Chen le 9 février dernier.

Vous devez vous rappeler que lorsque ce Mémorandum me fut envoyé, je m'efforçai d'en faire retarder la publication jusqu'à ce que certaines parties qui semblaient sujettes à la critique pussent être revues ; et, dans ma note du 11 février, je proposai de vous faire connaître par écrit mes vues sur ce sujet.

J'allais vous soumettre un mémoire, quand je reçus votre pressante note du 13, mannonçant que vous adressiez au même moment le Mémorandum à toutes les Légations. Je me rendis au Yamen l'après-midi suivant, avec l'intention de mexpliquer en personne ; mnis je ne fus pas assez heureux pour voir Votre Excellence et, après mes informations prises, j'appris que le Mémorandum avait été mis en circulation la soirée précédente.

Deux raisons en particulier m'avaient fait craindre cette publication précipitée. La première était de mettre trop en avant le nom de la France et celui de la religion catholique romaine, ce qui pouvait être injurieux, non seulement à la France, mais aux autres gouvernements dont les nationaux sont missionnaires en Chine. L'autre raison, c'était que l'examen de la question des missionnaires semblait tendre spécialement à excuser le massacre de Tien-tsin. Or, ce massacre ne peut, par aucun moyen, assurer au gouvernement Chinois cette sympathie et cet appui que le Mémorandum recherche évidemment. Ce fut alors, à mon grand regret, que je trouvai le Mémorandum en circulation, et le silence que j'ai gardé jusqu'à présent doit être attribué, entre autres raisons, en grande partie au découragement que je sentis à cette découverte. En cette occasion comme en tant d'autres circonstances, je reconnais que mes avis ont peu de chance d'être écoutés.

Cependant, comme Votre Excellence m'a une fois de plus exprimé le désir d'entendre ce que j'ai à dire, je m'impose moi-même cette tâche.

L'article I*^ concerne les asiles d'enfants. Les missionnaires protestants n'ontpas, à ma connaissance, établi de tels asiles ; mais je suis assuré que, dans ceux des catholiques romains, jamais aucune opposition n'est faite à la visite des parents et des amis. Plusieurs de ces enfants n'ont ni parent, ni ami ; ce sont des enfants abandonnés de tous. 11 serait difficile d'en trouver un qui n'ait été laissé sur le chemin prêt à mourir.

Comme j'ai déclaré ci-dessus qu'il n"y a pas dasile protestant en Chine, il est certain qu'il est délicat pour moi d'exprimer une opinion touchant l'utilité d'établissements fondés et soutenus par des personnes qui ne partagent pas mes croyances.

J'accorderai cependant que, comme ces enfants sont sujets chinois sans aucun doute, il n'est pas déraisonnable d'exiger qu'un registre d'admission

* M. C, an. 1872^ p. 131. Les Relations de la Chine etc., vol. 1, p. 436.

mm

DES MISSIONS CATHOLIQUES

soit tenu sous l'inspection des autorités chinoises ; que ces mêmes autorités soient libres de visiter les asiles de temps en temps, et que les décès des enfants soient dans tous les cas déclarés aux autorités.

L'article II dispose qu'aucune femme chinoise ne sera admise dans les chapelles et que les Sœurs de charité ne pourront demeurer on Chine.

L'usage, maintenant en vigueur, produit, assure-t-on, une impression défavorable à la réputation des femmes chrétiennes et conséquemment discrédite entièrement les chrétiens.

Je ne puis croire qu'aucun gouvernement protestant ou catholique, consente à l'expulsion de ses sujettes de l'empire chinois, ou que, en présence des différents traités qui assurent la liberté de prêcher et de pratiquer le christianisme aux natifs et aux étrangers, il essaye d'interdire à ses sujettes plus qu'à ses sujets l'enseignement des vérités chrétiennes.

Confucius enseigne que, tant que nous ne manquons pas nous-mêmes à la pratique de la vertu, nous ne devons pas nous lasser de corriger les autres, et cela est certainement le devoir de la femme aussi bien que de l'homme.

Pour ce qui concerne la question du décorum, Votre Excellence n'est évidemment pas avertie que, durant les exercices du culte chrétien, les chapelles catholiques ou protestantes sont ouvertes à tous, non chrétiens ou chrétiens, qui se conduisent de manière à ne pas troubler le service divin ; que tout ce qui se passe à l'intérieur ou à l'extérieur peut être observé et que, dans les églises catholiques en Chine, les sexes sont généralement séparés pendant les cérémonies du culte, par respect pour le sentiment chinois sur ce sujet. Je l'ai vu de mes propres yeux à Chang-haï et je crois que c'est la règle générale.

L'article III se plaint de la position que se sont arrogée les missionnaires en Chine dans leurs relations avec les autorités du pays, de leurs procédés qui irritent les autorités et le peuple, par leur manière d'intervenir- entre les chrétiens chinois et la loi.

Les preuves des griefs ci-dessus mentionnés ne sont pas nombreuses et se réfèrent aux provinces éloignées du Kouy-lcheou et du Su-tchuen. Les cas dénoncés affectent seulement encore les catholiques romains. Je suis assuré par le représentant de la France que, quoiqu'il regarde comme très désirable que les évèques catholiques et leurs missionnaires aient accès auprès des autorités en chef de la juridiction, pour représenter le mal qui peut être fait à leurs congrégations en ce qui concerne la liberté religieuse, la Légation française ne reconnaît pas la réclamation de ces mêmes ecclésiastiques po»r intervenir entre les Chinois chrétiens dans les questions qui ne concernent pas le libre exercice de la religion.

Si, comme on le prétend, les missionnaires étrangers ont l'habitude de s'interposer dans les procès civils ou criminels, ou de peser, soit en personne, soit par correspondance, sur les autorités d'une manière peu respectueuse ou offensive, le remède me paraît être dans les mains des autorités elles-mêmes. Les autorités outragées n'ont qu'à se plaindre au plus proche consul, ou par le Yamen, à la Légation du pays auquel le missionnaire appartient. Je ne puis sûrement répondre que pour mon propre gouvernement, mais je suis convaincu que le gouvernement de Sa Majesté ne soutiendrait aucun missionnaire anglais, soit intervenant dans les procès, soit appuyant un Chinois dans son opposition aux lois de la Chine.

Quant aux souscriptions ouvertes dans un intérêt public, il me semble

.^,p4.ii4U^,.||P^jlj|.^^^^^^^^

NEGOCIATIONS AU SUJET

y avoir ici quelque confusion entre les diverses catégories de contributions. Dans l'opinion des gouvernements étrangers, la conversion d'un Chinois au christianisme ne l'exempte pas d'obéir aux magistrats et aux lois de son pays, ni d'acquitter les impôts dus à la Chine.

Mais au sujet de certaines contributions que ses compatriotes s'imposent d'eux-mêmes, le Chinois chrétien peut en être exempté, et le gouvernement chinois est lié avec les pouvoirs étrangers pour assurer cette exemption, parce qu'il s'est engagé par traité à garantir à toute personne la liberté d'enseigner et de prçitiquer le christianisme dans toute l'étendue de l'empire. Les Chinois ont une foi qui n'est pas admise par les chrétiens ; lorsqu'ils obligent un chrétien à prendre part à des cérémonies condamnées par la religion, ou à souscrire de l'argent pour venir en aide à ces mêmes cérémonies, les Chinois alors interviennent dans le libre exercice de la religion d'un chrétien et le gouvernement du pays doit protection à ce dernier.

Prenons, par exemple, le cas de la prière pour la pluie ; la différence des us et coutumes a été plus dune fois le sujet de mésintelligence entre les Chinois chrétiens et les non chrétiens. Prier pour la pluie, pour d'autres bienfaits, pour la cessation de la sécheresse ou d'autres calamités n'est pas particulier à la Chine. Mais en Angleterre, où nous avons protestants, catholiques, juifs et autres croyances, aucune de ces croyances ne peut obliger les autres à offrir des prières contraires à leur rite propre, ni les forcer à souscrire des fonds autrement que pour bâtir leurs propres églises ou pour acquitter les dépenses de leur culte. La même tolérance est stipulée en faveur des chrétiens chinois dans les traités avec les gouvernements étrangers, qu'ils soient grecs, catholiques ou protestants.

L'article IV repose sur ce principe que, là oii les Chinois et les étrangers vivent ensemble, la loi doit être impartialement appliquée. Cela est hors de doute. Mais il semble inipliquer en outre que, en cas d'homicide, le sentiment populaire n'est pas satisfait jusqu'à ce qu'on ait donné une vie pour une vie.

Sous la loi anglaise, cela n'est pas possible comme sous la loi chinoise. L'expérience a démontré que, dans beaucoup de cas, cette dernière condamnerait un coupable à mort où la loi anglaise serait satisfaite par une peine moins sévère. Il est vraiment regrettable que des malentendus puissent provenir de la différence de nos codes ; mais je ne vois aucun remède jusqu'à ce que la Chine juge convenable de reviser le mode d'instruction criminelle en usage maintenant dans ses cours. Aussi longtemps que les aveux seront arrachés par la torture, aussi longtemps il sera difficile aux autorités des gouvernements étrangers de s'associer avec la Chine dans les procès d'un cas criminel; et à moins que les autorités des deux nations ne soient présentes, il existera toujours un doute dun côté ou d'un autre.

Cette difficulté surmontée, il n'y en aura plus pour rédiger un code de lois concernant les différents cas criminels ; aucune difficulté certainement de la part de l'Angleterre ; aucune, à mon avis, de la part d'aucun autre gouvernement.

Quant à la complicité des personnes autres que celles qui sont directement accusées, et par lesquelles il peut être démontré que le coupable fut poussé à commettre le crime, je ne vois pas pourquoi il leur serait permis d'échapper à la peine ou à l'indemnité. Mais l'instruction criminelle est bien différemment comprise parles Chinois et par les étrangers, et sur ce point, je désespère d'une meilleure entente, jusqu'à ce que le code international qui a déjà été suggéré ait été agréé.

DES MISSIO\S CATHOLIQUE

L'article se termine avec cette remarquable proposition, que si un missionnaire protège contre les autorités un Chinois coupable, le missionnaire doit être puni comme la loi punirait ou exilerait le Chinois.

Je me perds à comprendre comment un missionnaire peut prévenir l'arrestation d'un Chinois accusé d'une offense contre la loi. Un missionnaire essaierait-il une telle intervention, le meilleur moyen, comme je l'ai indiqué, serait un appel immédiat au consul ou au ministre de sa nationalité.

Sur l'article V : le passeport dont il est question dans cet article ne me semble avoir besoin d'aucune remarque particulière. Les exemples cités de l'échange des passeports ou de la confusion des noms des porteurs ne sont au nombre que de deux ou trois. Je ne peux pas penser que, quand dès erreurs de la sorte arrivent, la Légation qui s'en trouve chargée soit incapable de fournir une explication satisfaisante ; ou que, si un passeport était délivré d'une manière douteuse, ou transféré à une autre personne, missionnaire ou non, les autorités de sa nation refusassent d'en prendre note. Je serais bien aise que chaque question que la Chine a à résoudre avec les autres gouvernements, fût aussi facile à résoudre que celle-ci.

Dans l'article VI, il est proposé que pas un Chinois de mauvaise réputation n'obtienne la permission d'embrasser le christianisme : et des exemples sont donnés de personnes venant des provinces occidentales éloignées qui, après avoir embrassé le christianisme, continuèrentà commettre de graves offenses. S'il en est ainsi, pourquoi les coupables ne sont-ils pas saisis et jugés par les autorités du district ? Il est vain de faire tomber le blâme de leur inaction sur quelques missionnaires de leur juridiction. Ils n'ont pas hésité, à l'occasion, à mettre violemment la main sur les missionnaires eux-mêmes. Dans le Kouy-lcheou, l'avant-dernière année, trois missionnaires catholiques furent saisis par les autorités et un d'eux mourut des mauvais traitements qu'il reçut. Je ne comprends pas comment le pouvoir des mandarins peut être moindre sur leurs propres compatriotes. Quant h empêcher les hommes qui ne sont pas vertueux de devenir chrétiens, ce n'est pas possible, puisque la religion chrétienne a pour but d'enseigner aux hommes à devenir vertueux, puisque le devoir des missionnaires est de ne renvoyer aucun de ceux qui désirent être convertis. « Il ne faut pas examiner le passé, ni rejeter ceux qui faiblissent eux-mêmes », comme le dit le philosophe Mencius.

Si les Chinois violent de nouveau la loi, leur titre de chrétien ne peut les mettre à l'abri de la pénalité de la loi. Pour ce qui rejrarde l'enregistrement, si le gouvernement chinois oblige tous ses sujets chrétiens à se faire enregistrer d'une certaine manière, il a, c'est certain, le pouvoir de le faire. Mais je ne vois pas pourquoi il soumettrait à cette formalité les missionnaires étrangers. Je ne vois pas non plus que ce soit là un acte de bonne administration ; c'est exposer le gouvernement au soupçon de malveillance contre les chrétiens, et jeter ainsi l'alarme chez les gouvernements étrangers en relation avec la Chine.

La population de la Chine était estimée, avant la révolte des Taï-ping, à environ 400 millions Quelques-uns pensent que ce total doit être réduit de moitié. Hé bien !snr ces 500 millions de Chinois, il y a peut-être .">00. 000 chrétiens, lesquels certainement ne sont ni moins commandés, ni moins imposés que les autres Chinois. Je me perds à comprendre pourquoi le gouvernement chinois met de l'insistance à démontrer le retour probable de

KOUY-TCHKOU 4f

NEGOCIATIONS AU SUJET

vexations qui, si elles se réalisaient, provoqueraient les remontrances des gouvernements étrangers.

L article VU prescrit les formes de communications entre les missionnaires et les autorités. Pour nos missionnaires, je n'y vois pas d'objection. Le gouvernement anglais n'étaljlit aucune diiîérence entre le missionnaire et tout autre sujet britannique non officiel, car l'article XI du traité de ^'anking détermine la forme dans laquelle les sujets n'ayant pas de position officielle doivent s'adresser aux autorités chinoises.

L'article YIll et dernier traite de la restauration des bâtiments appartenant autrefois aux chrétiens.

Cette question, née des engagements contractés par le gouvernement chinois, dans l'article VI de la convention française du 2o octobre 1860, concerne seulement les catholiques et sa solution regarde exclusivement le gouvernement français : il ne m'appartient point de la discuter. J'ajouterai seulement que, si le gouvernement chinois trouve ses engagements difficiles à remplir, il devrait profiter de la présence de son ministre en France, pour obtenir un adoucissement aux conditions acceptées par lui en 1860. Cela m'amène à ce que j'ai si Iréquemment répété au Yamensurle moyen d'échapper aux difficultés, quand il s'élève un conflit entre le gouvernement chinois et un gouvernement étranger. Il est tout à fait impossible que la Chine arrive à une juste appréciation de ce que les étrangers attendent d'elle, et réussisse à persuader ces gouvernements de ce qu'elle attend d'eux, avant qu'elle ait elle-même arrêté avec eux les conditions des relations officielles, seules garanties contre des malentendus internationaux. La première de ces conditions est un échange de représentants. Je ne dis pas que ce soit une panacée pour tous les maux; mais il est incontestable que sans cela les guerres seront plus fréquentes, et jusqu'à ce que la Chine soit représentée dans l'Occident, je n'espère pas voir tinir les incessantes récriminations et disputes où les agents diplomatiques à Pékin usent leur vie. Si la Chine est lésée, elle doit se faire entendre, et d'un autre côté, si elle ne veut pas s'exposer à blesser les gouvernements étrangers, elle doit apprendre ce qui se fait dans le monde loin d'elle.

Les gouvernements étrangers ne seront pas disposés à admettre que leurs relations commerciales avec la Chine soient toutes actuellement telles qu'ils les désirent.

Revenant encore au massacre de Tien-tsin, Votre Excellence explique que c'était le résultat de l'exaspération du peuple contre les catholiques ; et vous exprimez la crainte qu'après la sévère punition infligée aux coupables et les larges indemnités accordées, les chrétiens oseront plus qu'auparavant persévérer dans leur voie impopulaire.

J'ai communiqué au prince Kong l'expression du mécontentement de mon gouvernement pour la lâcheté avec laquelle ce crime horrible fût préparé. Je suis persuadé qu'aucun gouvernement étranger ne juge différemment l'action du gouvernement chinois et que, loin d'enhardir les chrétiens, le faible châtiment infligé aux coupables ne peut que provoquer des événements contraires aux prévisions de Votre Excellence.

S'il est inutile ici de retracer le tableau du mal accompli, il ne l'est point de rechercher qui commença le soulèvement contre les catholiques. Pas un enfant n'a disparu. Pourquoi donc cette atroce calomnie accusant les catholiques de dérober les enfants dans d'abominables desseins? Il me suffit pour le moment de répéter ce que j'eus l'honneur de faire remarquer au

* :,- ïlTTi '^.^-V "

DES 3IISSI0XS CATHOLIQUES

prince Kong, dans ma dépèche du 9 juillet dernier : le gouvernement est responsable de l'ignorance du peuple, laquelle seule peut rendre possible un acte si barbare pour un prétexte si ridicule. Et le fait est que la continuation de l'ignorance où le peuple est plongé est due au manque de lumières que le gouvernement devrait assurer au peuple. Cette ignorance ne sauraitdoncètreuneexcuseaiiprès des gouvernements étrangers, qui voient les biens et la vie de leurs nationaux exposés au milieu d'un peuple que son gouvernement néglige d'instruire.

Le 21 août suivant, lord Granvillc, ministre des alTaires étrangères d'Angleterre, exposa à son agent à t*okin les ide'es de son gouvernement sur la question des missions : elles étaient conformes à la ligne de conduite suivie par l'rancis Wade et confirmèrent sa lettre à Ouensiani?'.

Le 14 novembre 1871, le chargé iLaflaires de France, de Rochechou art, ht il son tour parvenir la dépêche suivante au Tsong-li ya-men pour repousser ses prétentions" :

Le gouvernement français, après avoir examiné les huit règles proposées par le gouvernement chinois pour ce qui concerne les missionnaires a rédigé une réponse, mais il a cru convenable d'en différer la remise à S. E. Chung-liONv, jusqu'à ce qu'il ait eu le temps de s'entendre sur ce sujet avec les autres nations et principalement avec l'Angleterre.

L'expédition de la dépèche de Vos Excellences ayant été plus ou moins officieuse, je crois devoir vous adresser officieusement le sens de la réponse qui sera faite. L'émotion prov.O([uée en France par la proposition de Vos Excellences s'explique d'elle-même. Si la pensée qui l'a inspirée était dominante, nos relations avec le Céleste-Empire seraient fortement ébranlées et peut être même rompues. EUedévoile, en outre, une situation qui demande le plus sérieux examen, et nous oblige à nous tracer une ligne de conduile claire et logique. Ainsi, nous ne nous bornerons pas à l'examen du projet chinois, soit pour l'admettre, soit pour le rejeter ; nous désirons tout d'abord en apprécier les causes et nous demander quelle est la situation qu'elles révèlent.

La réponse du ministre des Etats-Lnis peut déjà être considérée comme un éiément de décision parfaitement acceptable. Elle est imbue d'un esprit libéral, ferme et modéré, qui a dû certainement avoir produit une impression salutaire. Les accusations du gouvernement chinois contre les missionnaires catholiques sont bien anciennes ; elles ont été souvent examinées et réfutées. Elles sont résumées à présent dans la proposition soumise à la France, dans les huit articles si heureusement commentés par la note américaine.

Art. L — Concernant ks orphelinats. — Le gouvernement français

' M. C. an. 1872, p. 1 i5. Nous y relevons cçUe demaii i,- qui ne ligure pas dans la letU'C du ministre à Pékin : « Le gouvernement de Sa Majesté a insisté auprès du gouvernement chinois sur l'utilité d'ouvrir cette province (Su-tchuen) au commerce étranger et d'y établir un port où résideraient des consuls. >;

- M. C. an. 1872, p. 220.

ni:goc;[at[o.ns av sujet

pense, avec M. Lovv, qu'il n'existe pas de motif de restreindre la liberté laissée à nos missionnaires. Us ont rendu de grands services en recueillant de pauvres enfants abandonnés, et toute confiance peut être placée dans leur inépuisable charité. 11 est toutefois nécessaire que cette charité soit toujours mesurée avec une extrême prudence. Les missionnaires préviendront d'eux-mêmes les mesures de précaution qu'on pourra exiger d'eux; déplus, ils n'ont jamais refusé de s'y soumettre. L'article P'" fait supposer que les enfants élevés dans les orphelinats sont véritablement séquestrés et retirés par conséquent de la surveillance paternelle. Il conclut, en demandant que les missionnaires pratiquent la bienfaisance dans leur pays, et qu'ils ne l'imposent pas aux Chinois qui ne la leur demandent pas. La réponse à ces récriminations est fort simple : si les missionnaires ignorent les lois qui protègent l'autorité paternelle sur l'enfance, leur conduite devra être signalée à la Légation qui y mettra un terme ; mais détruire une institution parce que certains abus s'y étaient glissés, supprimer une liberté consacrée par les traités de 1800, sous le prétexte qu'elle pourrait dégénérer en actes arbitraires, est une attaque directe aux droits reconnus par la convention de ïien-tsin. Nous devons donc nous y opposer formellement, et en même temps recommander aux missionnaires d'établir des règles qui écarteront les plaintes et même les soupçons sans fondement qui pourraient peser sur leurs établissements.

Art. II. — Défense aux femmes d'entrer dans les églises. — Il n'y arien à ajouter aux réflexions si justes, si sensées et si morales de la note américaine. Il est clair que les écrivains de la circulaire, étant une fois entrés dans la voie des exigences, voulaient imposer leurs propres coutumes ; peut-être même ont-ils compris de quel secours pouvait être la présence des femmes dans les églises à la propagation de la religion chrétienne, si l'on permettait aux chrétiens la libre pratique de leur religion. Le traité de Tientsin a résolu la question diplomatiquement en faveur des femmes qui, suivant nos traditions, se mettent sous la sainte garde de la Mère du Sauveur.

Art. III. — Inlervenlion des missionnaires dans les affaire de l'Empire. — Cet article ne peut devenir l'objet dune règle, par la raison bien simple que le droit que le gouvernement chinois désire établir n'a jamais été contesté. Si les missionnaires s'ingèrent dans l'administration civile ou politique, ils se rendent coupables d'un abus que nos agents réprimeront. Leur liberté religieuse est garantie par des traités, et tout acte qui pourrait y porter atteinte est défendu aux autorités chinoises. Mais, d'un autre côté, tout acte des missionnaires, de nature à usurper à quelque degré que ce soit les pouvoirs des magistrats, ne pourrait être toléré. Le gouvernement français proclame constamment cette doctrine, elle est la base de toutes ses instructions, et il est décidé à insister sur ce point. L'article III est, par conséquent, une récrimination inutile, il condamne purement ce que nous condamnons nous-mêmes et ce que notre action commune empêchera.

Art. IV. — Proleclion accordée par les missionnaires aux chrétiens devant les tribunaux. — Les mêmes remarques s'appliquent à cet article. Il est exagéré, s'il veut dire que nos missionnaires aient à s'abstenir de toute démarche en faveur d'un chrétien ; il est naturel au contraire qu'ils agissent pour lui, et personne ne pourrait trouver cette accusation mauvaise. Mais il pourrait y avoir abus et, par conséquent, motif de plainte et de préven-

DES MISSIONS CATHOLIQUES

tion, si les missionnaires essayaient de soustraire un coupable ou un prisonnier à la justice. Ce que le gouvernement chinois demande dans ce cas est de toute justice et na pas besoin d'èlre stipulé.

Art. V. — Spécialité de passeports délivrés aux missionnaires. — Cette mesure de simple police a cependant une grande importance. Elle a été prévue par l'article XIII du traité du 25 octobre 1860 qui dit : « Une protection effective sera donnée aux missionnaires qui se rendent pacifiquement dans l'intérieur du pays, munis de passeports en règle, mentionnés dans l'article VII. » L'article cite des irrégularités dans l'exécution de cette règle. Sans les examiner en détail, la réponse doit être qu'elles ne changent pas la règle basée sur ces traités et que le gouvernement français n'a jamais refusé d'appliquer.

Art. VI. — Examen prélimiyiaire des néophytes ; exchisionpour ceux qui ont été condamnés ou qui ont commis quelque crime. — Les raisons sur lesquelles sont basées ces prétentions ne souffrent pas de discussion. Le gouvernement chinois, en ceci, paraît confondre des matières de police avec la croyance religieuse. Le christianisme n'est pas une société, c'est une religion ; il ne repousse aucune créature humaine. Il engage ceux qui sont tombés à se repentir et à se réformer. C'est en restant toujours pur, toujours miséricordieux, qu'il attire les pécheurs et les sanctifie. Les missionnaires qui sont envoyés pour le prêcher ne permettent pas qu'on les trompe par de fausses apparences. Ils ne veulent pas encourager l'hypocrisie. Ils ont grand soin de maintenir dans leurs communautés l'ordre, la probité et la régularité des mœurs. Ils laissent de côté ceux qui ne veulent pas se réformer, mais on ne peut les empêcher de faire telle ou telle conversion, et surtout on ne peut les contraindre à un examen préliminaire. L'article XIII du traité du 25 octobre 1860 fait de nouveau mention de cette exigence, comme suit : « Aucun obstacle ne pourra être soulevé par les autorités de l'empire chinois contre le droit reconnu à tout habitant de la Chine d'embrasser le christianisme, s'il le désire, et de le pratiquer sans être pour cela sujet à encourir une peine quelconque. »

Art. VII. — Les missionnaires doivent observer les coutumes chinoises et ne doivent pas faire usage de sceaux réservés aux fonctionnaires. — Cet article ne mérite aucune attention. Les missionnaires ne sont pas des fonctionnaires et ne peuvent pas prétendre aux prérogatives qui sont réservées à ces derniers.

Art VII. — Défense aux missionnaires de choisir ou de réclamer des propriétés dont il ont été violemment dépossédés. — Cette prétention est absolument condamnée par l'article VI du traité du 25 octobre 1860. C'est précisément pour établir leur droit que la clause suivante y aété introduite : «Conformément à l'édit impérial public le 29 mai 1846 par l'auguste empereur Tao-kouang, les établissements religieux et de charité qui ont été confisqués aux chrétiens pendant les persécutions dont ils ont été l'objet, seront restitués à leurs propriétaires par l'intermédiaire de S. E. le Ministre de France en Chine, auquel le gouvernement impérial les fera remettre, ainsi que les cimetières et autres établissements y attenant. >■> Donc les missionnaires ne sont pas libres et n'ont jamais réclamé qu'on leur abandonnât les propriétés qu'il leur plaisait de désigner ; ils peuvent seulement réclamer ce qui leur avait appartenu et ils sont obligés de prouver leur

. 'iiu44pippip|lll|iii^ . -.'J^fiilililPiiPPP^

^^im^immm^tffigmm

^NEGOCIATIONS AU SUJET

droit. Les usurpateurs dépossédés n'ont aucun prétexte de se plaindre et, s'ils ont amélioré ce qu'ils ont autrefois enlevé aux missionnaires catholiques, on pourra examiner leur bonne foi et la valeur des améliorations ; ce sont des questions de détail, mais nous ne pouvous qu'insister fortement à ce qu'elles soient réglées de la manière la plus équitable. Dans la vie privée, il est un certain moyen d'acquérir l'estime, c'est de décider contre soi-même lorsqu'il y a doute. Cette règle de morale a une valeur particulière quand elle est appliquée à des populations si portées à la méliance. Cela les désarme en les désintéressant. Laissez les missionnaires consentir à être souvent mis dans leur tort sur ce point et ils feront une plus ample moisson qu'en se montrant les défenseurs obstinés de la moindre parcelle de leurs droits.

Cet examen des huit articles amène le gouvernement français à conclure qu'il n'y en a pas un seul d'acceptable, que pas un ne parait même être sérieusement proposé. La circulaire est une escarmouche dont le but est d'éclairer et de sonder le terrain. Le gouvernement français pense bien que les chrétiens causent de l'inquiétude au gouvernement chinois, mais il croit bien plus qu'ils servent de prétexte. Les adversaires systématiques des étrangers jettent de hauts cris quant aux dangers causés par les sectes occidentales. Des hommes adroits créent de cette manière une agitation dont ils profitent. Au fond, toutefois, le danger existe. Il a augmenté pendant ces dernières années ; il pourrait devenir irrémédiable^ si une entente parfaite ne s'établissait entre les deux gouvernements.

Ces réponses no laissaient rien à désirer aux missionnaires et à leurs défenseurs. Le gouvernement chinois comprit la valeur de l'accneil fait à son Mémorandum, il masqua sa retraite sous une apparence de bonne raison :

Vous savez bien, dit le jirince Kong à de Rochechouart que co Mémorandum n'a rien de comminatoire ; c'est une simple étude de la question à notre point de vue et dont la discussion trouvera sa place à l'époque delà révision des traités.

La question des Missions reprise par de Goofroy. — Les sept articles. — Réponse du Tsong-li yamen. — Opinion de Delaplace. — Dernière leUre de L. Geofroy.

Cette révision fut étudiée de 1 872 à 1874, pendant que L. do Geofroy ' était représentant de la France on Chine. Nous n'avons pas à entrer

' En arrivant à Pékin, de Geofroy adressa aux Vicaires apostoliques de Chine la lettre suivante :

« J'ai l'honneur de vous annoncer que je suis arrivé depuis quelque temps à Pé-

DES MISSIONS CATHOLIQUES

dans la série des pourparlers qui s'engagèrent alors sur les questions politiques et commerciales et se continuèrent pendant longtemps pour n'aboutir à aucune conclusion ; ils furent coupés par des négociations qui durèrent quatre mois, pour obtenir aux représentants des puissances occidentales une audience impériale, dont nous dirons un mot, qui prouvera trop clairement les sentiments d'hostilité des Chinois contre les Européens.

Cette audience eut lieu le 29 juin 1873 ; les diplomates attendirent l'empereur pendant une heure et demie, ce qui permit à Ouen-siang de déclarer qu'avec quelques années de fréquentation chez les Célestes, les étrangers deviendraient civilisés, et l'officielle Gazette de Pékin publia dans son supplément que les représentants de l'Occident (( avaient tremblé de tous leurs membres, qu'ils avaient été incapables de lire ou de prononcer une seule parole, que le prince Kong, se moquant d'eux, les avait appelés des poules qui couvent, c'est-àdire terribles fanfarons de loin, mais sans force devant ceux qui ne les craignent pas. » On crut sans doute les populations de l'Empire insuffisamment renseignées par le journal officiel et de nombreux factums furent publiésqui tournèrent en ridicule la tenue des ministres devant l'Empereur'. Naturellement, les Légations connurent ces racontars qui étaient de véritables insultes et notre ministre envoya aux Vicaires apostoliques « une brochure relatant les faits tels qu'ils s'étaient passés - ».

kin, après avoir fait un voyage dans les ports pour me mettre au courant des affaires et visiter plusieurs missions. Je me félicite des rapports que je suis appelé à avoir avec vous et je tâcherai, autant qu'il sera en mon pouvoir, de les rendre utiles aux intérêts de votre Vicariat. Je n'ai pas besoin de vous assurer de Fempressement avec lequel j'accueillerai les informations que vous croirez devoir me transmettre et, si la prochaine révision du traité vous suggérait quelques idées d'une application utile, je vous serais particulièrement reconnaissant de vouloir bien m'en faire part. » [A. M.-E., vol. 549°, p. 1147. Lettre du 2 décembre 1872).

Sur L. de Geofroy, voir Hist. de la mission du Tfiiljet, vol. II, p. 87.

* Bodinier a traduit l'un de ces factums, dont les allégations sont du dernier ridicule. {A. M.-E., vol. 547, p. 375).

- Voici à ce propos le texte de la lettre de notre ministre au Vicaire apostolique du Kouy-tcheon : « Les circonstances de la première audience accordée par 1 Empereur aux ministres étrangers, le 29 juin de l'année passée, sont peu ou mal connues du public chinois. Nous avons lieu de croire que dans certaines localités les autorités ont affecté de passer sous silence cet événement, tandis que dans d'autres on a laissé circuler des écrits tendant à en dénaturer le caractère et à le présenter sous un jour ridicule.

a J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint une broenure relatant les faits tels qu'ils se sont passés et dont le Tsoug-li yamen s'est du reste empressé de reconnaître l'exactitude et vous penserez peut-être avec moi, Monseigneur, qu'il y aurait intérêt à ce que la connaissance de cet écrit fût propagée dans votre diocèse. » (Lettre du 15 février 1874. A. M.-E., vol. 549°, p. 1171).

?<EGOCIATIONS AU SUJET

Cependant les efforts du gouvernement chinois pour faire accepter le Mémorandum, les ne'gociations pour la révision des traités de IS^JS et de 18G0 inspirèrent à notre ministre, L. de Geofroy, la pensée de présenter un projet pour réglementer les rapports des évèques et des missionnaires avec les mandarins, la liberté des chrétiens, ou si l'on veut parler d'une façon plus générale, la situation du catholicisme dans l'Empire du milieu.

Des pourparlers, qui furent assez longs, s'engagèrent entre notre représentant, le prince Kong et le ministre Ouen-siang.

Nous ne les connaissons pas tous, mais nous possédons les deux pièces principales du <lébat qui sont inédites et nous allons les reproduire.

Le 24 avril 1874, de Geofroy présenta au gouvernement chinois le projet suivant divisé en sept articles' :

La religion chrétienne ayant pour objet essentiel de poi Ici- les hommes à faire le bien et à remplir leurs devoirs, les sujets clirétiens de S. M. l'Empereur de la Chine, à quelque classe qu'ils appartiennent, joniront d'une protection entière dans leur personne et dans leurs biens. Ils auront toute liberté de se réunir pour les cérémonies de leur religion, la récitation des prières et outres rites de même genre.

Toutévèque ou missionnaire qui, muni d'un passeport et sur la foi de cette pièce, se rendra dans l'intérieur du pays pour y propager la religion en exhortant les gens à fuir les méchanis et à se rapprocher des bons, à se montrer fidèles au souverain de leur pays, à honorer leurs pères et mères, à pratiquer l'abnégation, à tenir une conduite honnête et à vivre en paix avec leurs compatriotes, sera traité honorablementetprotégépar les hautes autorités provinciales et les autorités locales.

Tout sujet chinois qui voudra se vouer au culte exclusif du vrai Seigneur, Créateur de toutes choses, le pourra l'aire sans être inquiété ni empêché. Aucun n'encourra pour cela ni blàn.e, ni punition.

Personne en France, quels que soient son pays, sa religion, la communion à laquelle il appartient, pourvu que celle-ci ait pour but de porter les hommes à faire le bien, n'est empêché dans ses pratiques. Le gouvernement n'oblige personne à pratiquer les cérémonies dune religion autre que la sienne. C'est ainsi que dans les possessions françaises où il y beaucoup de sujets chinois, les autorités françaises ne demandent pas compte à ceux-ci de leurs pratiques religieuses et leur laissent toute liberté de louer, d'acheter des terres, pour y bâtir leurs temples sans aucun obstacle.

' A. M.-E., vol. 549", p. 1175.

DES MISSIONS CATHOLIQUES

Les Chinois qui se rendront en France ne devront pas se mêler des affaires du gouvernement, ni s'immiscer dans les procès des simples particuliers ; mais si, comme cela peut arriver partout, des difficultés surgissaient et qu'il s'agisse de leur religion, ils pourront s'en remettre à qui bon leur semblera pour voir les autorités françaises.

Réciproquement, en Chine, tous les points ci-dessus seront dorénavan accordés aux chrétiens et, s'il surgit une affaire religieuse, ceux-ci s'en remettront naturellement aux évêques et aux missionnaires de leur diocèse comme représentants de la communauté chrétienne

Quand un missionnaire procédera par voie do supplique pour entretenir les hautes autorités provinciales et les autorités locales, celles-ci, si le di'oit se trouve du côté du demandeur et s'il s'agit d'une alTaire religieuse, devront immédiatement régler avec équité et impartialité l'afFaire qui leur sera soumise.

Les missionnaires sont des personnes à qui en France l'on montre beaucoup de respect. Les autorités locales, lorsqu'elles les recevront et s'ils ne viennent pas s'immiscer dans des procès dénués de tout caractère religieux que peuvent avoir les particuliers, devront les traiter avec beaucoup d'égards.

Les missionnaires, dans toutes les provinces, auront pleine liberté d'acheter, de louer des terrains et des maisons pour y bâtir des églises et autres établissements pour faire le bien, mais l'acte de cession devra mentionner clairement que le vendeur vend à la communauté de tel lieu, à titre de bien commun des clirétiens. 11 sera inutile d'écrire le nom d'un missionnaire ou d'un chrétien.

La construction d'établissements religieux élevés par des communautés chrétiennes a été autorisée par ordre impérial spécial. Le l""" jour de la 2^ lune de la lA^ année du règne de Clioun-tche\ fut commencée la construction d'un établissement religieux. A cette occasion, on obtint comme marque de faveur de l'Empereur une tablette portant ces mots : « Emplacement magnifique de la pénétration et de la finesse » ; de plus, une stèle commémorative, portant une inscription en vers de l'Empereur, fut placée dans un kiosque aux couleurs impériales. (Cet édifice était l'église du Lan-tang qui subsiste encore aujourd'hui. Linsciiption fait allusion à la pénétration et au savoir du père Jésuite Sliall, en grand ciédit auprès de l'Empereur Choun-tche et qui demeurait au Lan-tang).

Le 2^ jour de la 3* lune de la 31^ année de Kang-hy, une enquête collec-

* Fondation de la dynastie des Tsin, 1644-1652.

''^"^ •-\«-?îf.

NEGOCIATIONS AU SUJET

tive proposant de conserver et de laisser subsister les établissements chrétiens fut revêtue du fiai impérial.

La 50^ année du même règne, on obtient de la munificence de l'Empereur, pour des réparations à l'église, une somme de 10.000 taëls prise sur le trésor particulier du palais.

Le 16^ jour de la 1''^ lune de la 40® année de Kien -long, on obtient encore de la munificense impériale une subvention de 10.000 taëls provenant du trésor particulier du palais.

Il résulte d'un décret daté du 23" jour de la 9" lune de la 27" année du règne de Tao kouang (31 octobre 1847) que « dorénavant les personnes qui propagent ou qui suivent la religiou chrétienne seront libres d'accomplir leurs cérémonies, de faire leurs dévotions, de bâtir des temples et de confectionner des saintes images. »

Le 6* jour de la 3'' lune de la 1'"'' année de Tong-tche (4 avril 1862), fut rendu le décret suivant : « La religion chrétienne ayant pour principe fondamental de porter les hommes à faire le bien, on devra régler promptement et avec équité toute affaire relative aux sujets chrétiens. Toutes ont leur importance, on ne devra rien négliger afin de montrer que nous regardons avec la même bienveillance tous nos sujets. »

De plus, l'auguste souverain Kang-hy a autorisé la construction d'un établissement religieux chrétien dans la ville impériale comme marque de protection perpétuelle de nature à attirer l'attention des provinces.

Les bienfaits de ce vertueux Eiupereur portent encore leurs fruits, car notre église a toujours été respectée et, grâce à ses bontés, elle subsistera toujours. En retour, les chrétiens demandent à Dieu, le Souverain Maître, d'accroître indéfiniment la prospérité, le bonheur, la richesse de la dynastie des Tsin.

Aujourd'hui, l'Empereur de la Chine, désireux d'accomplir les volontés du Ciel en suivant les glorieux exemples de ses aïeux, sensible d'autre part au mal qui a été fait dans les provinces aux établissements religieux et à ses sujets chrétiens, voulant enfin selon le précepte se montrer bienveillant pour ceux qui viennent de loin, autarise les étciblisements religieux existant dans ses états à se servir de l'inscription ïche-tien. Il veut aussi ramener la considération sur l'Eglise chrétienne et en inspirer le respect à tous.

En ce qui concerne les contributions prélevées par les autorités pour les dépenses publiques, il en est dont on peut préciser l'emploi comme frais

de culte, entretien des temples, etc et dont par conséquent on est à

même d'exempter les chrétiens. Il en est d'autres, au contraire, dont l'emploi ne peut être détaillé, comme par exemple les collectes affectées aux réunions agricoles auxquelles chacun doit contribuer suivant qu'il est ou non propriétaire de terres cultivables, indépendamment de la religion à laquelle il appartient. Bien que dans ces réunions soient aussi comprises des représentations théâtrales, chacun devant contribuer au prorata de ses terres, les chrétiens peuvent ne pas exiger que l'on établisse des distinctions dans leur contribution. Par cet arrangement équitable, toutes les jalousies disparaîtront, la paix et la tranquillité seront maintenues entre chrétiens et non chrétiens.

■1B?»^pï!pPSR!ISS8!S^i^5?l?l9Rff^^

DES MISSIONS CATHOLIQUES

Il serait évidemment injuste d'exiger des individus appartenant à une autre religion qu'ils contribuent de leur argent à la construction ou à l'entretien des temples ou pagodes quelconques consacrées à un culte qui n'es pas le leur.

Il ne le serait pas moins d'augmenter la quote-part d'impôts publics des chrétiens, afin de tirer d'eux l'argent nécessaire à la réparation des temples d'une religion autre que la leur.

Tout ce qui aurait été dit, écrit ou imprimé de contraire à la teneur si juste des paragraphes ci-dessus est considéré comme nul et non avenu et, comme tel, doit être supprimé. Tous les maux dont a eu à souffrir la religion chrétienne ayant toujours pris naissance dans les fables, rapports, bruits mensongers, calomnies difïamatoires, agitant les masses en vue d'exciter la haine des Chinois non chrétiens contre les Chinois chrétiens et de neutraliser la bienveillante protection accordée par la France au christianisme, il est ordonné, pour arrêter le mal dans sa racine, qu'en cas de propos difïamatoires agitant les masses, on recherchera le coupable, on l'interrogera et on lui appliquera la peine édictée par les lois.

La seconde pièce émane du Tsong-li yamen et elle est datée du 18 mai ; elle est la reproduction sous une forme peut-être plus précise d'un certain nombre de points du Mémorandum ; et elle s'efforce de combattre les observations de notre ministre de Rochechouart, en s'appuyant sur les opinions des autres ministres, qui d'ailleurs sont citées fort inexactement.

Nous avons rédigé un projet de- règlement en huit articles que nous avons fait parvenir accompagné d'une noie au représentant de la France et aux représentants des puissances étrangères.

Nous avons reçu les réponses article par article : du ministre de Russie, à la date dn 3 mars 1871 ; du ministre des Etats-Unis, à la date du 20 mars ; du ministre d'Allemagne, à la date du 27 mars ; du ministre d'Angleterre, à la date du S juin ; de M. de Rochechouart, à la date du 14 novembre 1871.

Les huit articles que nous exposions constituent l'exposé analytique de nos réflexions sur la situation, il nous était absolument impossible de nous abstenir d'agir comme nous l'avons fait, car il importe de s'entendre sur une base de modération et de donner un exposé détaillé des motifs qui ont présidé à la rédaction des huit articles.

Dans sa réponse, M. le comte de Rochechouart dit de l'article P% qu'il faudrait établir des règles propres à écarter des plaintes et même des soupçons;

De l'article II, qu'il reconnaît que les mœurs de la Chine ne sont pas les mêmes que celles de l'Occident ;

De l'article III, que les chrétiens chinois dépendent du gouvernement chinois et que les missionnaires ne doivent pas le moins du monde empiéter sur les attributions des autorités locales ;

NKGOCIATIO.NS AU SUJKT

De l'article IV, qu'il résulte du droit commun que les missionnaires ne doivent pas cherchera soustraire à la justice un coupable ou un condamné, qu'il n'appartient pas non plus à un étranger de s'immiscer dans nos affaires administratives ;

De l'article Y, qu'il appartient aux fonctionnaires de veiller à ce qu'il n'y ait pas de fraude ;

De l'article VI, que les missionnaires devront lorqu'il s'agit de l'admission d'un nouveau clirétien, avoir grand soin de faire des recommandations afin que l'ordre, la régularité des mœurs et le respect des lois soient maintenus ;

De l'article VII, que les missionnaires n'étant pas des fonctionnaires ne peuvent en réclamer les prérogatives;

De l'article VIII, qu'il faut se montrer équitable ;

Le représentant de la France, tout en ayant examiné sérieusement ces différents articles et en considérant qu'il y a desaméliorations à apporter et des fraudes à prévenir, n'en dit pas moins qu'il est utile de revenir sur ce qui, dans ces articles, se trouve déjà consigné dans ceux du traité ; pour le reste, il ne veut pas entendre parler de modifications, prétendant que ces huit articles sont contraires à l'esprit du traité. Il montre ainsi qu'il ne s'est pas suffisamment rendu compte de nos peines et de nos efforts en vue de proléger les missionnaires.

Les huit articles que nous avons rédigés sont, ou l'interprétation par la lettre de ce qui dans le traité ne résulte que de la lettre, ou le complément pratique de certains points du traité offrant des lacunes. Or, sur quelle base nous entendrons-nous, s'il est à la fois inutile de parler de ce qui est à interpréter, impossible d'entamer des négociations en vue de rendre les stipulations plus pratiques en comblant les lacunes qu'elles offrent ?

N'est-ce pas se réserver d'apprendre que les difficultés que rencontre l'oeuvre des missions se multiplient de jour en jour ; ne pas songer à y remédier n'est donc pas ce qu'il faut

Quoi qu'il en soit, nous Prince et ministres, nous venons donner à Vos Excellences une preuve de notre désir d'arriver à une entente en passant de nouveau en revue aujourd'hui l'un après l'autre les articles ci-dessous :

Article I. — Le ministre de Russie a reconnu ce qu'avait de conciliant et de sincère l'esprit de cet article.

Le ministre d'Amérique ne se trouve pas à même de porter un jugement sur cet article, car aucun missionnaire de son pays n'a établi en Chine d'orphelinat.

Le ministre d'Allemagne est d'avis qu'en délivrant aux missionnaires des patentes ad hoc, et en soumettant chrétiens et païens à un seul et même régime, ainsi qu'il sait que le gouvernement chinois a le pouvoir de le faire et le droit d'en user, non seulement les chrétiens se trouveraient en règle vis-à-vis de l'autorité, mais encore on verrait disparaître toute cause d'inquiétude et de mécontentement parmi les chrétiens et les autres sujets de l^ Chine. Ce qui est dit des chrétiens s'applique également aux missionnaires.

Le ministre d'Angleterre dit que son pays est protestant et que n'ayant pas entendu parler d'orphelinat, il lui est difficile de traiter ce sujet. Il ajoute cependant que les enfants étant Chinois, tout inconvénient disparaîtrait si, lors de leur admission, on les inscrivait sous un numéro matricule dans un registre qui serait soumis à l'autorité locale, si celle-ci avait

DES MISSIONS CATUOLUjUES

libre accès dans l'orphelinat et si on lui faisait les déclarations de décès.

Ainsi donc, les Etats-Unis, l'Angleterre n'ont pas d'orphelinats. Le ministre d'Allemagne reconnaît condilionnellement l'existence do ces établissements et constate avec nous la nécessité de les soumettre à un règlement. Le ministre d'Angleterre parle de la création d'un registre qu'examinerait l'autorité locale, il ajoute que ce moyen peut être employé si on tient absolument aux orphelinats.

M. le comte de Rochechouart, invoquant la note du ministre des Etats- Unis, cite la phrase suivante ajoutée d'une manière inattendue « restreindre la liberté ». Cette citation est erronée : l'expression en question n'existe pas dans la dépèche américaine. Le comte de Rochechouart ajoute que nous tendons à supprimer une liberté consacrée par le traité. Or, nous ne croyons pas que le traité ait fait mention de l'établissement d'orphelinats.

M. de Rochechouart dit que les missionnaires, jamais sourds aux recommandations, seront assez prudents pour suivre les règles sévères et propres à éloigner d'eux les soupçons du peuple, et qu'en les laissant agir, on aura des garanties meilleures que celles qu'olTriraient les meilleurs procédés de l'autorité locale.

Nous demandons ici à M. de Rochechouart de quelle règle des missionnaires il veut parler, nous désirerions la connaître en détail ; si elle ne consiste qu'à abuser de la sévérité envers les enfants et à les empêcher de voir leurs parents, cette règle n'est certainement capable que d'attirer aux missionnaires la haine et la suspicion.

Les meilleurs moyens que compte employer le représentant de la France pour empêcher toute affaire et dissiper les soupçons, n'auront jamais un résultat aussi bon que celui qu'on obtiendrait en en restant au projet que nous lui avons soumis, c'est-à-dire en s'abstenant comme font les missionnaires anglais et américains d'établir en Chine des orphelinats. Voilà le meilleur parti à prendre. Nous avons en Ciiine des établissements de cette sorte, mais naturellement ils sont sous la direction et la surveillance des autorités de notre pays et de nos notables ; il est donc inutile que les étrangers les remplacent dans cette tâche.

C'est en agissant comme nous venons de le dire que la religion catholique se verrait pour toujours à labri de la haine et de la suspicion.

Article 11. — Le comte de Rochechouart a répondu à cet article relatif à la fréquentation des églises par les femmes.

Le comte de Rochechouart sait que les coutumes chinoises diffèrent de celles de l'étranger. Toutes les Légations étrangères l'ont reconnu, lorsque nous leur avons soumis la question. Les missionnaires doivent respecter les lois, coutumes et mœurs, d'autant plus que les gens qui embrassent la religion chrétienne sont sujets chinois et que le gouvernement chinois a le droit de sévir contre eux sans même en référer à Vos Excellences. Comme toutefois les missionnaires sont liés à leur cause, nous ne pouvons nous abstenir d'informer préalablement Vos Excellences.

Le ministre d'Amérique nous expose quelles sont les coutumes occidenales. Mais puisqu'on est en Chine, il faut tenir compte des coutumes chinoises. Avant de pénétrer dans un empire, on doit s'informer tout d'abord de ce qui n'y est pas permis et on doit en passant la frontière en demander les coutumes. Ce principe est invariable : qu'un Chinois se rende en France ou dans toute autre Etat, pouira-t-il se mettre en contradiction ouverte avec les usages français ou ceux des autres Etats oîi il se trouvera ?

si

^fppip

NEGOCIATIONS AU SUJET

D'ailleurs les missionnaires qui, en Chine, désirent vivre en paix avec nos nationaux, arrivent-ils à ce résultat en foulant, aux pieds les usagés de la Chine?

En nous rapportant à l'article XllI du traité, nous lisons que « celui qui suivra les coutumes ne sera passible d'aucune peine infligée pour le fait d'embrasser la religion chrétienne » et cependant nous constatons que les hommes et les femmes prennent part ensemble aux cérémonies religieilses. Celle réunion des deux sexes est contraire aux mœurs de la Chine : aussi doit-il en être pour ce point ainsi que nous l'avons dit dans le projet de règlement que nous avons présenté.

Article 111. — Tous les'^ ministres étrangers, y compris M. de Rochechouart, ont approuvé l'article III. M. de llochechouart pense cependant qu'il est inutile de faire de cet article l'objet d'une disposition réglementaire spéciale. Nous n'avons aujourd'hui que l'intention d'établir clairement qu'avec ce règlement on se sentirait plus complètement et plus nettement éclairé. Aussi est-il nécessaire à titre d'éclaircissement dans le sens du projetyque nous avons présenté.

Article IV. — Le comte de Rochechouarl a répondu à tous les points de l'article IV. L'opinion des ministres étrangers sur cet article est la même qu'ils ont émise sur l'article III. Il en est de même pour M. de Rochechouart ; leur adhésion est unanime.

Nous relevons cependant cette phrase « Dans le courant d'une affaire, il est naturel que le missionnaire cherche à s'employer pour un chrétien. » Or, dans tout procès en Chine, il y a toujours deux parties, l'accusateur et l'accusé. Il n'est pas permis de supporter à deux la défense et de s'implanter comme un clou dans un procès, cest-à-dire de faire ce que vous aimez à appeler « donner des éclaircissements, donner ia main pour aider », action dont le véritable nom est, an fond « porter à deux la défense d'un procès, s'y planter comme un clou, s'immiscer indûment dans les affaires administratives intérieures. » Il faudrait, ainsi que pour l'article III, donner plus de clarté à ce point dans le sens du premier projet que nous avons présenté.

Article V. — En vertu de l'article XllI, c'est le gouvernement français qui délivre les passeports destinés aux missionnaires ; nous nous conformons depuis bien des années aux stipulations de cet article.

Votre Excellence aussi sait qu'il est du ressort de l'autorité de prévenir toute fraude, toute irrégularité. Or le comte de Rochechouart, concluant que le texte du traité est un instrument suffisant à cet effet, le règlement que nous projetons n'a pour objectif que de rendre plus clair, en le développant, l'esprit du traité, de nous montrer, ainsi qu'il le faut, plus précautionneux en complétant et dégrossissant la lettre du traité.

Des éclaircissements dans le sens du projet de règlement que nous avons soumis sont donc nécessaires.

Article VI. — L'administration des sujets chinois est affaire du gouvernement chinois, (il n'est pas ici question de missionnaires].

Il est évident que la Chine à obéi a une pensée de bonne harmonie en signant des traités avec les puissances étrangères, et s'il y a de nos sujets chrétiens, c'est grâce à l'engagement du gouvernement chinois de n'apporter aucune entrave à l'exercice de la religion chrétienne. Il va donc sans dire que les sujets chrétiens en question sont restés sujets chinois,

^^^mm ^ «" ^ ^ J*

DES MISSIONS CATHOLIQUES

que c'est encore à l'autorité territoriale chinoise, qui ne peut avoir deux poids et deux mesures, qu'il apparlient de les administrer.

En punissant les coupables et les criminels qui peuvent se trouver parmi les chrétiens, la Chine ne fuit qu'user du droit de justice qu'elle a sur tous ses sujets. Comme cela n'a rien de commun avec les affaires religieuses, il est donc inadmissible que la religion puisse donner lieu à distinctions sur cette matière. Pourquoi les missionnaires, puisqu'il est dans leur rôle déporter les hommes à faire le bien, n'adressent-ils pas leurs exhortations à des gens qui ne sont pas souillés de crimes ? Nous savons bien que lorsque les missionnaires consentent à recevoir un homme ayant commis quelque crime, on appelle cela « appeler les créatures déchues à se réhabiliter et à se repentir », mais, au fond, cela n'a pour résultat que d'ôter toute crainte aux malfaiteurs ainsi reçus.

Le ministre de Russie a trouvé conciliant et justement motivé l'esprit de notre article VI. Le ministre d'Allemagne, en parlant des orphelinats et autres choses, reconnaît que le gouvernement chinois a le droit de faire des règlements et d'établir des coutumes sur lesquelles on se guiderait, ce qui concilierait tout. Cette opinion porte également sur l'article YL

Le ministre d'Angleterre et celui des Etats-Unis sont d'avis qu'il n'y a pas de raison pour que nos autorités se montrent particulièrement tolérantes et indulgentes envers les chrétiens ayant commis quelque crime ou menant une mauvaise conduite. Cette opinion est juste.

Quant au comte de Rochechouart, il nous dit que les missionnaires ne se

aisseront pas prendre à de fausses apparences, qu'ils n'encourageront pas

l'hypocrisie, qu'ils sauront éloigner tous ceux qui ne se corrigent pas, etc..

Cette idée est très bonne ; mais si les missionnaires sont incapables euxmêmes de se conduire selon la justice, d'observer les lois et les coutumes, comment espérer qu'ils sauront guider les hommes ! Aussi ne peut-on pas se passer d'un règlement propre à rectifier les bases et à rendre plus pures les sources, afin de ne plus tomber dans les anciens errements.

Ce que dit le traité de l'observance des coutumes et des pratiques peut également s'appliquer à cet article. Qu'on admette ceux que l'on peut recevoir, c'est-à-dire ceux qui observent les coutumes et les pratiques; qu'on refuse ceux qu'on ne peut recevoir, c'est-à-dire ceux qui n'observent pas les coutumes et les pratiques.

En quoi est contraire au traité ce que nous disons de l'examen préalable des néophytes et de la tenue des registres, puis-qu'il ne s'agit que de connaître si l'individu sait ou non les coutumes et les pratiques. Cet article doit évidemment être rédigé dans'le sens du projet que nous avons présenté.

Art[gle Vil. — Tous les ministres étrangers ont approuvé Fart. VIL M. de Rochechouart lui aussi reconnaît que les missionnaires n'appartiennent pas à la classe des fonctionnaires et ne peuvent à juste titre en réclamer les prérogatives. Cet article a besoin, comme les articles III et IV, d'être traité dans le sens du projet que nous avons présenté.

Article VIII. — Le comte de Rochechouart a répondu de point en point à cet article sur lequel l'opinion des ministres de Russie et d'Allemagne est la môme que sur l'article précédent. Le ministre d'Amérique pense qu'il est du ressort du gouvernement français d'apprécier les avantages et les inconvénients résultant de la revendication d'anciens immeubles ayant passé depuis plus de cent ans en diverses mains.

NEGOCIATIONS AU SUJET

Le ministre d'Angleterre pense que, si la Chine éprouve dans la pratique des difficultés à se conformer à la teneur de la convention additionnelle française, on pourrait profiter d'une occasion pour s'entendre en vue d'obtenir que l'exécution des stipulations de cet article soit rendue moins rigoureuse.

Tout le monde a pu se rendre compte des difficultés que présentent ces restitutions d'anciens établissements religieux, et M. de Rochechouart luimême admet que la réclamation des missionnaires doit être appuyée de preuves, ù défaut desquelles ils ne devront pas insister ; que, lorsque la réclamation aura été suffisamment basée, il ne sera que juste d'examiner la valeur des améliorations qui auront pu être apportées à l'immeuble pour en tenir compte au propriétaire.

Cette manière de voir montre combien les fonctionnaires de votre noble nation comprennent bien les choses.

Le présent article comblerait la lacune existant dans le traité. Les hauts fonctionnaires étrangers et français savent tous combien il est peu facile d'opérer ces restitutions d'immeubles, ils savent aussi au prix de combien de peines nous avons fait rendre d'anciens immeubles dans les provinces du Chen-si, du Su-tchuen, du Tche-li et autres. Après ce que nous avons fait, il importe pour l'avenir d'agir en conformité avec l'article VllI du projet que nous avons présenté.

CoNSIDKiîATUtNS GÈNEHALliS

L'approbation dont le comte de Rocliechounrt a revêtu plusieurs des articles de notre projet démontre les sentiments de justice dont sont animés les hauts fonctionnaires de votre noble nation. Quant aux articles qui ne sont pas encore approuvés, nous venons, nous Prince et ministres, de les exposer à une nouvelle clarté en les expliquant et motivant encore une fois.

Votre Excellence voudra bien, nous y comptons, condescendre à les discuter et à en arrêter les termes.

La dépèche que nous a adressée M. de Rochechouart dit : « Dans toute discussion qui se présente, on discute faits et principes, ce qui ne vous rapporte aucun contentement ; mieux vaut consentir à des concessions et ne pas s'obstiner, car en cédant, on peut non seulement s'attirer l'estime générale, mais encore éloigner des embarras ; c'est lorsqu'on a affaire à des gens disposés à la défiance qu'il importe surtout de mettre cette maxime en pratique. » C'est ce que nous appelons en Chine traiter les autres comme soi-même, consulter les convenances d'autrui en même temps que les siennes.

Les hauts fonctionnaires français qui ont exprimé des idées aussi élevées doivent certainement avoir senti les abus auxquels donne lieu sur le moment en Chine la présence des missionnaires, abus qui créent une situation telle que les hommes ne peuvent plus s'accommoder des faits. Nous, Prince et ministres, n'avons produit notre Mémorandum qu'après l'avoir basé sur des faits et avoir calculé les conséquences qu'il comporte logiquement. Malgré cela, les abus auxquels donnent lieu les affaires religieuses ont toujours libre cours et Ton ne songe pas à y remédier. Que Votre Excellence veuille bien se mettre un instant à la place du gouvernement chi-

DES MISSIONS CATHOLIQUES

nois et, ne se sentant pas tout à fait à l'aise^ elle s'impatienterait d'une ténacité exagérée.

Nous souhaitons que Votre Excellence examine en détail l'ensemble de notre travail ; cet examen l'amènera à constater qu'il ouvre aux missionnaires de nouvelles perspectives comme autant de routes devant mener à une protection perpétuelle, source d'une tranquillité qui cette fois pourra être considérée comme durable.

Nous, Prince et ministres, avons été frappés de la manière dont marche la propagation de votre religion. Il est indubitable que l'avenir ne pourra pas être exempt de nouvelles affaires. Nous ne pourrons toutefois regretter les efforts que nous avons tentés auprès de Votre Excellence pour la convaincre, car nous aurons de la sorte évité que, lorsqu'il se produira de nouveaux embarras, on puisse nous dire : le gouvernement chinois n'a pas avisé aux moyens de protéger la religion chrétienne. Nous désirons en foute sincérité nous concerter avec Votre Excellence, nos deux gouvernements en tireraient un avantage immense ; cela profiterait aussi beaucoup aux relations et au commerce avec les nations étrangères, cela profiterait certainement enfin à tout ce qui touche à la propagation de la religion chrétienne. Mais que Votre Excellence, examinant avec impartialité ce que nous lui proposons aujourd'hui, veuille bien se convaincre que, si amères que soient nos paroles, notre intention est bonne, car nous n'avons pour objectif que d'écarter le danger dont sont menacées les missions. Si, vous méprenant sur nos sentiments, vous ne voyez de notre part que le désir de créer des difficultés aux missionnaires et l'intention de supprimer des libertés, vous aurez méprisé la sincérité avec laquelle nous désirons une entente solide.

Nous espérons que la sincérité qui existe dans nos relations entre nous, Prince et minisires, et les fonctionnaires étrangers, viendra en aide aux affaires ; mais loin de nous le désir de chicaner, de nous quereller ou d'imposer quoi que ce soit.

Cette pièce et toutes celles qui furent échangées à ce sujet demeurèrent dans les cartons du ministre jusqu'au 4 juin 1874 ; ce jour-là, de Geofroy voulut faire part des négociations au Vicaire apostolique de Pékin, qu'il consulta.

La conversation qui s'échangea entre l'évéque et le diplomate nous a été conservée, et voici la très intéressante lettre de Delaplace qui la relate^ :

Avant-hier jeudi, 4 de ce mois, je me trouvais après dîner à la Légation de France ; M. de Geofroy me conduisit dans son cabinet, et là, sortit un énorme dossier de notes échangées depuis trois ou quatre mois entre lui, ministre de France, et le Tsong-li yamen sur l'article XIII du traité. C'était, de la part de M. le Ministre, des explications bénignes, quelques affirmations et aussi quelques concessions ; c'était, de la part des Chinois, le Mémorandum accentué point par point et, pour conclusion définitive, ce fut une nouvelle édition du Mémorandum que le Tsong-li yamen lâcha le

1 A. M.-E., vol. 5491, p. 1187, 6 Juin 1874.

tOUY-TGHEOU

iw^p

Page 1