CHAPITRE PREMIER
L'ANCIEN APOSTOLAT
La croix chez les aborigènes et chez les indigènes. — Le Kouy-tcheou fait partie du diocèse de Macao (1575). — Traditions sur les chrétiens de cette époque. — M^"" Fallu administrateur du Kouy-tcheou (1659). — Chrétiens dans quelques villages.
La croix, qui est le signe distinctif du chrétien, se rencontre fréquemment chez les peuplades aborigènes du Kouy-tcheou. On la trouve tracée sur le front, attachée sur les vêtements, élevée devant les villages. Beaucoup de missionnaires ont constaté ce fait, qui n'est pas sans paraître extraordinaire. « Il est une espèce de Miaotse, écrit Lions*, qui porte sur le front une croix en peinture. » Aloys Schotter*, désireux de savoir quelle signification était attachée à cette croix, la demanda un jour à un vieillard converti : « Autrefois, lui répondit celui-ci, étant païen, je pratiquais la chose comme tout le monde. Avec le doigt humecté on prend un peu de noir de fumée sous la marmite, et on trace une croix sur le front de l'enfant, en disant : « Pars bien portant et reviens de même. » Cela
1 A. M.-E. vol. 587. Lettres sur les sauvages du Kouy-tcheou.
2 A. M.-E. non classées. Notes sur le Kouy-tcheou.
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empêche que le diable ne lui cause en route quelque malheur. » Un néophyte de Ghe-tsien confirma le fait au même missionnaire. « Quand un enfant est saisi de frayeur en sortant de la maison, on lui dit : « Ne pleure pas, je vais te faire une croix sur le front, et les diables ne viendront pas te nuire. » Faurie affirme également que les païens du Kouy-tcheou tracent avec des cendres une croix sur le front de leurs morts ^ Enfin, dans certaines tribus, quand une femme vient de mettre au monde un enfant, on invite le sorcier qui se fait au front une légère blessure , et de son sang trace une croix sur un papier qu'il colle au-dessus de la porte d'entrée de la maison ; ce papier, assure-t-il, a la vertu d'éloigner de la mère et du nouveau-né toute influence diabolique.
Quant à la croix attachée sur les vêtements des aborigènes, Faurie et Lions l'ont également remarquée. Au XVIII^ siècle un missionnaire du Su-tchuen, qui évangélisa une partie du nordest du Kouy-tcheou, M. Moye écrit à ce sujet- : « Le messager, de retour du Kouy-tcheou, me raconte avoir vu des gens qui portent des croix sur leurs habits ; leur en ayant demandé le motif, il reçut d'eux la réponse que ces croix délivraient du diable. » Les successeurs de Moj'e ont pu voir, non seulement dans le nord-est de la province, mais partout où habitent des aborigènes, les croix dont il est ici question.
La croix se dresse dans plusieurs villages indigènes. « On trouve chez les Tchong-kia-tse de certains endroits, dit Lions % le culte d'une croix en bois. Cette croix d'un mètre de haut pour l'ordinaire, se compose de deux morceaux de boiS informes, croisés en la forme de nos croix chrétiennes, le titre en moins. Les bras en sont proportionnellement longs, et la partie au-dessus des bras est très courte. On plante cette croix sous un grand arbre sacré, qui se trouve partout près des gros villages Tchong-kia, c'est-à-dire là oii existe un chef de canton ; car on ne peut la planter et la vénérer là où il n'y a point de chef ou seulement un chef subordonné à un autre.
« Le culte en est donc public. En leur langue, ils l'appellent Paoky-tsou, ce qui veut dire « aïeul protecteur » : ces mots ont du reste un suprême sens sacré. Après le nouvel an, le chef de canton, accompagné d'un grand nombre de villageois, allait autrefois en procession vénérer la croix, cette divinité inconnue,, et lui demander de bénir leurs familles, d'en écarter toute maladie, de bénir leurs récoltes et
1 Rapport à la Propagande en 1860.
2 Lettre à M. Chaumont.
' A. M.-E. vol. 587. Lettres sur les sauvages du Kouy-tcheou.
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leurs troupeaux. Cet usage existe bien encore, mais on y a mêlé les superstitions chinoises, c'est-à-dire qu'on y porte papier-monnaie, bâtonnets d'encens, et bandes de toile percée à jour, comme on en place sur les idoles.
« L^usage de cette croix n'existe pas partout, mais seulement dans certains parages du côté de Lang-tay, de Chouy-tchen.
« Les païens ignorent l'origine de ce culte, mais regardent la croix comme un signe sacré et protecteur. Le martyr Lou Tin-mey me racontait ainsi, selon lui, l'origine de leurs croix, mais est-ce bien exact? j'en doute : « Leurs ancêtres étant encore au Kouang-si, en creusant la terre auraient trouvé une croix portant des caractères inconnus. On a vu dans cette croix une chose sacrée, un signe capable de protéger contre le diable. C'est de là que leur vient cet usage de vénérer la croix, usage qu'ils n'ont pas abondonné en venant au Kouy-tcheou. »
On voit encore dans certains villages Tchong-kia cette particularité : quand quelqu'un vient à mourir, on pratique dans le toit de la maison une ouverture au-dessus du lit mortuaire, et on y suspend une croix en bois.
« Dans le pays de Mao-keou et aux environs, même à plusieurs journées de distance, écrivait M. Michel à M^' Guichard, le 6 mars 1889*, existe une superstition qui saisit le cœur du missionnaire. On adore une croix parfaitement bien formée. A la porte de chaque village, sous les grands arbres sacrés qu'on trouve chez les indigènes, on voit une grande natte pliée en rond, en forme de toit, et abritant une croix qui a au moins trois ou quatre pieds ^ de haut.
(f Ceux qui l'adorent ainsi ne savent pas son origine et ne l'appellent pas du nom de croix. Pour eux, c'est leur ancêtre Lao Tsoukoung. Au premier de l'an et à quelques autres époques, tout le monde se rend devant la croix au son du tambour et de la clarinette. Là, sous la présidence des plus vieux, tout le monde fait la prostration, ensuite, seulement les vieux mangent douze petits pains qu'on avait auparavant placés devant la croix, puis chacun se retire. Je me garderai de tirer de cette cérémonie les rapprochements que Ton pourrait y voir. Cette année, la veille du jour de l'an chinois, j'ai été singulièrement ému de voir le vide se faire dans le village. 11 ne restait que nous chrétiens, tous les autres, hommes, femmes et enfants étaient à genoux devant la croix. Curieux et douloureux renversement des rôles; en ces jours, seuls, les vrais adorateurs
1 A. M.-E., vol. 549 b. p. 47.
* La longueur du pied est d'environ 0™,355
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du signe sacré ne pouvaient prendre part à cette cérémonie ^ »
Quant à l'origine de cette coutume et de ce respect pour la croix, nous venons de voir que plusieurs versions circulent qui ne concordent pas entre elles, et que les missionnaires jugent qu'on ne sait rien de bien certain.
Plusieurs ont voulu y voir la preuve d'une très ancienne évangélisation, mais ce n'est qu'un sentiment qui, jusqu'à ce jour du moins, n'a pas pour s'appuyer des documents d'une valeur suffisante.
La croix et les idées qu'y attachent certains aborigènes et indigènes du Kouy-tcheou, se retrouvent ailleurs, dans d'autres provinces de Chine, en A.nnam, en Amérique, oii les Espagnols constatèrent le fait peu après leur arrivée, dans plusieurs îles de l'Océanie. Sur ce sujet, nous ferons à Aloys Schotter le plaisir de reproduire cette page écrite par lui- :
« Serait-ce une trace de prédication nestorienne ? Serait-ce même un vestige de la prédication de saint Thomas ou de ses disciples ? Un argument faible, très faible, je l'avoue, en faveur de cette dernière hypothèse, est une remarque que me fit mon catéchiste, au sujet des croix que les sorciers tiraient de leur propre sang : « Ce sont, ditil, les sorciers Ghang-tan et non Hia-tan (de la classe haute et non de la classe basse), qui font ces croix; or, la classe haute compte pour premier maître Ta-mo^ » C'est cet homme qu^on veut identifier avec saint Thomas l'apôtre. Je note aussi qu'il y a des temples de Ta-mo par toute la province du Kouy-tcheou , entre autres à Long-ly, oii le bonze affirmait un jour, que Ta-mo était un saint étranger. Un rocher de Mao-tien, première station chrétienne du Kouy-tcheou, s'appelle Ta-mo-gay (rocher de Ta-mo). Sur la route de Kouy-yang à Tsen-y, les missionnaires appelaient « auberge de Saint-Thomas » une hôtellerie ornée de l'image de ce dieu Ta-mo, dont la forme n'est nullement chinoise. En 4820, Ms'' Fontana signala la conversion de nombreux adeptes de la religion de Ta-mo « Tamo-kiao ».
« Un jour un néophyte de Yu-kin, autrefois chef de la secte des Jeûneurs, me récita une de leurs prières ; elle Commençait par
* Bien des missionnaires ont été témoins du même fait, entre autres MM. Poux et Dûrr. En naviguant sur le Yang-tse, on voit de temps en temps des croix plantées devant les maisons, non loin de la rive, elles désignent la demeure des familles qui ont payé les pirates pour que ceux-ci ne les pillent pas.
- A. M.-E., non classées. Notes sur le Kouy-tcheou, p. 295.
* D après Wells Williams dans son a syllahic Dictionary of the Ckinese language, Ta-mo serait la transcription du mot s&nscriï Dharma, signifiant la loi, ouïe canon bouddhique, Ta-mo désignerait en outre un prêtre indien Dharma Nandi, venu en Chine vers 383 de l'ère chrétienne. On dit qu'il fut le premier au Japon, à cultiver le thé.
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ces mots : « Ta-ino est le premier maître » ; les noms qui suivent' sont certainement d'une langue étrangère. « Les six premiers maîtres, me dit un catéchiste, ancien jeûneur, étaient des saints; ceux qui suivirent ne furent plus que des hommes ordinaires , se mariant comme tout le monde. L'étude doctrinale de ces sectes de jeûneurs pourrait bien faire découvrir des traces d'un christianisme corrompu par de grossières erreurs. Ainsi on trouve chez eux la confession, des initiations successives, etc. »
Quoi qu'il en soit de ces suppositions, nous ne connaissons absolument aucun détail sur l'ancienne évangélisation du Kouy-tcheou, si elle eut lieu.
La prédication du christianisme dans une partie de la Tartarie et de la Chine septentrionale par les Franciscains, la création du siège archiépiscopal de Khapibalic ou Pékin en 1307, par le Pape Clément V, la présence de Jean de Montecorvin et de ses compagnons, la succession des archevêques de Pékin jusqu'en 1483 ne paraissent avoir eu aucun écho dans la province du Kouy-tcheou. Il en fut de même lors de la nomination comme évêque en Chine et au Japon en 1567, par Pie V, du Jésuite Melchior Carneiro et de celle de don Léonard de Sao en 1569.
Lors de l'érection de l'évôché de Macao, le 23 janvier 1575, par le Pape Grégoire XIII, le Kouy-tcheou fut, comme toutes les provinces de Chine, englobé dans ce diocèse, mais il ne reçut la visite d'aucun missionnaire.
Est-ce à dire qu^à cette époque il n^ eût pas de chrétiens au Kouy-tcheou?
Aloys Schotter raconte ' avoir rencontré un catholique octogénaire, nommé Ouang Kieou-kong, et surnommé Mardochée. « Ma famille est chrétienne au Kouy-tcheou depuis huit générations, lui dit le vieillard; mon grand aïeul fut grand mandarin dans la province; mon grand-père lui aussi fut mandarin et très riche ; il avait des débiteurs à Se-lan, et mon père un jour s'y rendit pour recouvrer ses dettes, mais n'en put rien obtenir. » A part ce qui regarde les dettes non recouvrées, chose très ordinaire en Chine, conclut le missionnaire, je considérai tout d'abord tout le reste comme du bavardage de vieux. Mais comme il est certain, d'après la correspondance de M. Mullener, qu'il y avait autrefois des chrétiens à Selan, administrés par ce missionnaire, et que les Ouang étaient de plus alliés à une famille Sen de ce pays-là, anciens chrétiens et parents de Benoît Sen, ces dires méritent une certaine attention. Mais qu'en est-il du grand mandarin, ancêtre de Ouang Kieou-kong?
1 Notes sur le Kouy-tcheou, p. 306.
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L ANCIEN APOSTOLAT
Voici une coïncidence curieuse. Le P. Havret, dans son ouvrage sur la Stèle de Si-gan, rapporte que '< le P. Ricci, ayant composé une mappemonde en 1584, les mandarins la gravèrent à leurs frais. Le gouverneur da Kouy-tcheou en fit une édition à échelle réduite, rejetant dans un livret les explications dont était couverte la carte primitive.
« Le P. Ricci comptait beaucoup d'amis parmi les mandarins ses . admirateurs, au nombre desquels était le gouverneur du Kouy-tcheou, etil ne négligeait pas de leur prêcher la doctrine ; il en convertit même plusieurs. Peut-être notre mandarin géographe était-il chrétien. » ,
Dans un manuscrit que nous venons de recevoir, A. Schotter expose l'opinion que, Yun-li, dernier empereur de la dynastie des Ming, son fils Constantin et un certain nombre de personnes de sa cour, entr' autres l'impératrice Hélène*, vécurent au Kouy-tcheou à Hin-y fou. 11 pense que deux tombeaux qui existent près de cette ville, non loin du Pont des cinq arches, et qui ne portent aucune inscription sont ceux de Yun-li et de Constantin, tués, d'après leur chroniqueur particulier, le 18^ et le 19^ jour de la 4^ lune 1662.
Si l'hypothèse de A. Schotter est exacte, il y aurait donc eu, à cette époque, des chrétiens habitant la partie méridionale du Kouytcheou.
En 1659, Rome ayant créé des Vicaires apostoliques, qui furent les premiers membres de la Société des Missions-Etrangères, François Pallu, évêque d'Héliopolis et Vicaire apostolique du Tonkin, fut chargé, en qualité d'administrateur, de plusieurs provinces de Chine, parmi lesquelles était le Kouy-tcheou. Nommé par bref d'Innocent XI, en date du 1'''' et du 15 avril 1680, administrateur général d'une partie des missions de Chine et Vicaire apostolique du Fo-kien', Pallu reçut de nouveau l'administration du Kouy-tcheou, mais il mourut sans avoir pénétré dans cette province et sans y avoir envoyé aucun missionnaire, le 29 octobre 1684 à Mo-yang, dans le Fo-kien,
A cette époque, il y avait certainement des chrétiens au Kouytcheou. En efl'et, Jean-Baptiste Tsiang, ordonné prêtre au Su-tchuen par M^*" Pottier, naquit en 1741 à Kan-kia-pin, (Kouy-tcheou) d'une famille fixée depuis longtemps dans le pays et chrétienne depuis trois générations, puisque la mère du grand-père de Tsiang était la fille d'un nommé You, catholique de ce même village. Or si nous
' Dans notre Histoire de la mission duKouang-si, p. 16, il s'est glissé une faute d'impresaioo à propos de la date du voyage des impératrices à Pékin ; nous avons laissé 1651, c'est 1661 qu'il faut lire ; et si la date de la mort de Yun-li indiquée par le dernier chroniqueur est vraie, ce voyage aurait été effectué en 1662.
2 Documents historiques relatifs à la Société des Missions-Etrangères^ par A, Launay, un vol. in-8°, pp. 97,100,
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donnons seulement une vingtaine d'années à chacune de ces générations, nous arrivons à la seconde partie du XVIII^ siècle.
Dans la même région du Kouy-tcheou, nous trouvons à peu près dans le même temps, la famille Ouang, à Mei-tan, les Ghen à Chetsien, les Loui* et les Ouen à Mao-leao et à Mao-tien, les Tsiang* qui furent convertis parles exhortations de You Lao-tsou-po (la grande aïeule You).
Le Kouy-tcheou rattaché au diocèse de Nankin en 1690. — Créé Vicariat apostolique (1696), — Mg"" Turcotli, 1701. — Passage de quelques missionnaires au Kouy-tcheou. — Mgr de Visdelou (1708). — Ms"" MuUener à Se-Un. — Familles chrétiennes. — Jésuites géographes, — Le Kouy-tcheou confié à MuUener. — MgrMaggi. — Mgr de Martiliat et ses successeurs. — Une chrétienté à ïo-to-pa ?
A l'époque de la création des évêchés de Pékin et de Nankin % le 24 avril 1690, par Alexandre VIII, le Kouy-tcheou fit partie de ce dernier diocèse; lors d'une nouvelle division, en 1696, il fut mis au nombre des Vicariats apostoliques ne dépendant ni de Pékin ni de Nankin, ni de Macao.
Le premier Vicaire apostolique de la province fut un Jésuite, Charles Turcotti, nommé en 1701, avec le titre d'évêque d'Andreville. Né à Milan en 1644, entré au noviciat de la Compagnie de Jésus le 25 mars 1660, il arriva en Chine en 1681 * ; il travailla dans
1 Barthélémy LouiJouen-nien et sa femme Lucie Loui Ouen-che (A. M.-E., vol. 549, p. 825),
2 Au sujet de cette famille ïsiang, M. Aloys Schotter nous donne les renseignements suivants :
« La famille Tsiang,de Mao-tien, se dit originaire du Kiang-si. Leur ancêtre Tsiang Tsao-tsin se fixa d'abord à Ghao-kia-pa, près Yuen-ho-se, dans la sous-préfecture de Yu-kiang, puis il vint à Mao-tien ; il avait deux fils ïsiang Che-yuen et Tsiang Che-long; ce dernier épousa une fille You, chrétienne de Kan-kia-pin, ce qui fut l'origine de la famille. Le troisième enfant né de cette You est le grand-père du premier prêtre Tsiang, tandis que le prêtrç Tsiang Ni-tsai qui, en 1890, mourut à Tou-yun, est descendant à la sixième génération de Tsiang Che-yuen. 11 ne s'agit pas ici de ce dernier, mais du vieux Tsiang Ye, comme les chrétiens l'appellent et dont le nom est Tsiang Kin-hoa {Notes manuscrites sur le Kouy-tcheou, p. i55).
* Le diocèse de Nankin, sufFragant de Goa, comprit : le Kiang-nan, le Tche-kiang, le Fo-kien, le Kiang-si, le Hou-kouang, le Kouy-tcheou, et le§ îles de la côte du Kiang-nan.
* Son nom chinois était Tou Kia-lou.
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la province du Kouang-tong et y construisit trois églises ^ l'une à Canton, Fautre à Fou-chan et la troisième à Sin-houi. En 1697, il avait été nommé visiteur des Jésuites pour la Chine et pour le Japon. 11 ne reçut pas la consécration épiscopale. De ses travaux dans la province qui lui fut confiée, nous ne savons rien, car on ne peut considérer comme sérieuses , les affirmations données sans preuves par certains missionnaires ou par quelques historiens, prétendant que Turcotti aurait converti 20.000 païens. Ce sont là des chiffres que l'expérience apostolique et les données statistiques sur Fétat du christianisme en Chine, à cette époque, ne permettent pas d'accepter sans documents.
Pendant son épiscopat, on signale, comme étant passés au Kouytcheou : un lazariste, Appiani% qui était au Su-tchuen en 1702 et se rendit à Canton en 1704, où il fut choisi comme interprète par Ms'' de ïournon; un jésuite, Porquet% qui revint de cette province en 1703; un autre jésuite, Le Couteulx, dont un missionnaire du Yun-nan, Le Blanc, parle en ces termes^ :
« Le R. P. Le Couteulx, Jésuite français, envoyé à Kuey-cheu par le R. P. Turcotty est enfin arrivé à la capitale, écrivait en 1706, M. Le Blanc, missionnaire du Yun-nan ; il y a acheté une maison le 15 du mois d'août dernier dont on doit le mettre en possession le 15 de novembre ; il a visité le vice-roy auquel on l'avait fort re commandé ; celui-ci ne l'a point admis et il n'a reçu de ses présents qu'un livre de la religion. Le jour suivant, il lui envoia un homme de son audience dans une hôtellerie où il .était, dans la mesme rue où est la maison qu'il a achetée. 11 y a des mandarins dont l'humeur rend les recommandations peu efficaces. »
Turcotti mourut le 15 octobre 1706, au Kouy-tcheou, selon les
* M. Appiani était né à Dogliani, diocèse de Saluées (Piémont) le 22 mars 1663 ; il entra dans la Congrégation de la Mission le 20 mai 1687, fut successivement professeur de philosophie, de théologie dogmatique et morale dans la maison de Monte-Citorio à Rome, directeur spirituel des élèves du collège de la Propagande, envoyé en qualité de vice-visiteur apostolique en Chine en 1697. Il était au Su-tchuen en 1702, il alla à Canton en 1704 pour recevoir l'argent que Mgr de Tournon lui avait annoncé. Il fut choisi pour interprète par le Légat et eut à supporter beaucoup d'ennuis et de souffrances, qu'il a longuement racontés dans ses lettres dont une partie a été publiée. 11 mourut à Macao le 29 août 1732, il fut enterré dans l'église des Dominicains.
2 Lettre de Mgr Mullener du 11 août 1712, qui dit avoir sept ans auparavant, par conséquent en 1705, rencontré à Kang-te fou, dans le Hou-kouang, le P. Porquet qui revenait du Kouy-tcheou. Le P. Porquet partit pour la Chine en 1701, son nom chinois était Po,
' A. M.-E., vol. 407, p. 690. M. Le Blanc à M. Basset, Yun-nan fou, le 20» d'aoust
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uns*, à Fou-chan* selon d'autres, et d'après une troisième version à Canton ^
Son successeur fut Claude de Visdelou, né en Bretagne le 12 août 1636, entré dans la Compagnie de Jésus en 1673, et parti pour la Chine le 3 mars 1685 *. Après unpremier séjour à Pékin % il évangélisa une partie de la province du Chan-si, puis en 1692 il alla à Canton avec le P. de Fontaney, et revint à Pékin, oii il fut chargé du soin d'instruire les néophytes. 11 étudia avec activité et succès la langue et la littérature chinoises ; appelé un jour devant Fempereur Kanghi, qui lui ordonna de lire un passage pris au hasard dans les livres canoniques, Chou-kin^ il le lut et l'expliqua avec tant de facilité et de netteté que le prince lui en exprima sa satisfaction, et dans un éloge qu'il lui envoya, écrit selon l'usage sur une pièce de soie, il disait-: (( Nous reconnaissons que cet homme, venu d'Europe, est plus haut en lumière et en science dans nos caractères que ne sont les nues audessus de nos tètes, et qu'il est plus profond en pénétration et en connaissances que les ahimes sur lesquels nous marchons. » Pendant son séjour à Pékin, Visdelou composa de nombreux ouvrages entr'autres V Histoire de la Grande Tartarie^ .
1 Lettre du P. Havret à M. Aloys Schotter, reproduite sans date par ce dernier dans ses Notes sur le Kouy-tcheou.
-Catalogue des missionnaires du Japon.
* Lettre du P. Van Hamme au P. Janning, novembre 1715. Visschers, p. 127. Nos archives possèdent un certain nombre de lettres du P. Turcotti, écrites en italien et datées de la province du Kouang-tong, aucune n'a trait au Kouy-tcheou. (.^4. M.-E., vol, 411, pp. 5, 75, 319, 405, 419, 429 ; vol 412, pp. 17, 21, 41, 67, 81, 85, 105, 109, 127 ; vol. 413, pp. 17, 49.)
* Sur le vaisseau l'Oiseau, avec les PP. Tachard, Bouvet, de Fontaney ou de Fontenay, Gerbillon et Lecomte.
» Le nom chinois du P, de Visdelou était Lieou Yn, son nom honorifique Chenouen.
^ Le P. de Visdelou fut envoyé par l'empereur dans quelques provinces chinoises pour empêcher le débordement des rivières. (Lettre du P. de Prémare. Canton, 17 février 1699.)
Voici le titre des ouvrages composés par de Visdelou :
1° Observations faites par Claude de Visdelou sur divers articles de la Bibliothèque orientale de d'Herbelot ayant rapport à la Chine, page 1-17.
2° Histoire de la Grande Tartarie, qui forme le second volume de la Bibliothèque orientale de d'Herbelot, in-folio, 1779. « Cet ouvrage de d'Herbelot, toutes les fois qu'il est question d'événements dont le siège était au delà du Gihon, ne donnait que des notions incomplètes, inexactes et même fausses. Visdelou, aidé delà lecture des Annales chinoises, se vit en état de suppléer à ce qui manquait à la Bibliothèque orientale, et de corriger ce qui était défectueux. Il commença par rectifier quelques articles évidemment fautifs sur le titre de Facfour attribué par les Tartares à l'Empereur de la Chine, sur le pays de Catay, la nation des Oaigours, et quelques autres du même genre. Puis il se laissa entraîner à traduire du chinois
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Envoyé au Fo-kien, il ramena au devoir les chrétiens de Fou-tcheou. Dans la question des Rites, qui agitaient les missions de Chine et divisaient les ouvriers apostoliques, il prit parti contre l'opinion la plus répandue parmi les Jésuites ; il fut d'une grande utilité au Cardinal de Tournon, lors de sa légation en 1704, aussi fut-il enveloppé dans sa disgrâce.
tout ce qui s'offrit à lui sur les Hiong-nou, les Turcs, les Khitans, les Mongols. Le principal écrivain qu'il suivit fut l'auteur du Ouen-hiang-tong-kao, c'est-à-dire Ma Touan-lin, qui dans le XIII^ siècle avait réuni et classé dans son ouvrage : Recherche approfondie des anciens monuments tous les faits relatifs aux Tartares. Visdelou en traduisit des extraits av ec une exactitude qui fait honneur à ses connaissances et à sa critique ».
3° Dissertation sur le titre de Khan, pages 132-133.
4° Observations sur d'autres articles de la même Bibliothèque ayant aussi rapport à la Chine, p. 132-163.
5° Interprétation de l'Inscription de Sy-gan fou, insérée à la suite de l'Histoire de la Tartarie. « Cette traduction littérale et la paraphrase qui l'accompagne sont beaucoup plus exactes que la traduction latine du P. Boym, et les notes qui les suivent sont aussi fort savantes, remplies d'extraits curieux des écrivains chinois. Il termina ce travail au commencement de 1719. »
6° Notice sur le Livre chinois Y-kin à la suite du Chou-kin du P. Gaubil, et dans les Livres sacrés de l'Orient par Pauthier, I, p. 138. — Cette Notice, précédée d'une lettre d'envoi aux Cardinaux de la Propagande, janvier 1728, est intéressante et donne une idée assez suffisante de ce livre extraordinaire. Il rappelle les diverses interprétations données aux Koa, ou Lignes primordiales, qui passent pour avoir été inventées par Fou-hi, interprétations qui varient suivant les auteurs et les siècles ; puis il donne un exemple de l'hexagramme de l'humilité. 11 termine par des remarques qui ont trait à divers points de la croyance religieuse des Chinois,
7° Description du royaume de Laos et des pays voisins, présentée au roi de Siam en 1687 par des Ambassadeurs du Roi de Laos, envoyée en France avec les observations suivantes, par Mgr de Visdelou, Evêque de Claudiopolis. Pauthier, IV-662.
8° Observations du P. de Visdelou sur le voyage de 4 Chinois qui, de la province du Yun-nan, s'étaient réfugiés dans l'Ava et le Pégou et ensuite à Siam, 1687. Ces pièces portent sur la géographie des pays parcourus par les fugitifs, et sur l'histoire du Yun-nan et du royaume de Siam, et démontrent l'identité de l'Irawaddy de la Birmanie avec le Ta-kin-cha-kiang du Yun-nan et le Zang-bo-tchou du ïhibet. Pauthier, p. 665.
9° Lettre apologétique à Louis A IV et autres pièces adressées à Benoît XIV, inoctavo, Cadix, 1742.
10° Annotations sur la réponse du P. de Beauvollier aux textes proposés par M. l'Evêque de Conon (Mgr Maigrot) à l'Empereur Kang-hi, comme contraires à la' religion chrétienne.
Il a laissé aussi de nombreux manuscrits :
1° Histoire de la religion des philosophes chinois, envoyée à Rome. On ne sait ce qu'elle est devenue.
2° Bitualis Sinensium capita, versa cum notis.
3° Chou-kin, latine versus. Quatre parties en 6 vol. in-4o. Au Vatican.
4° De religione Tao-se Bonziorum tractatus. Latine versus, Pondicherii^ anno
Le 12 janvier 1708, Visdelou fut nommé Vicaire apostolique du Kouy-tciieou et administrateur du Hou-kouang; il reçut la consécration épiscopale le 2 février 1709^ en secret, dans la maison où le Cardinal de Tournon était retenu prisonnier, à Macao.
Forcé de quitter la Chine oii il ne pouvait plus vivre en paix, ni travailler avec fruit au salut des âmes, il s'embarqua le 24 juin 1709 pour Pondichéry et se retira chez les religieux capucins ; il y reçut un bref de Clément XI, approuvant sa conduite*.
Il ne se rendit jamais au Kouy-tcheou.Il ne s'ensuit pas néanmoins que, pendant son épiscopat, il n'y ait eu aucun missionnaire dans cette province. Nous voyons, en effet, qu'un Lazariste qui devait en devenir administrateur, Mullener, y passa, puisqu'il écrit le 11 août 1712^:
5° De perfecta imperturbabilitate , cum notis.
6" Dissertatiuncida de religione hrachihanica.
1° Confucii vita a Cuni-san-mei latine versa cum notis. Kong San-mei est le 65^ descendant de Confucius ; il écrivit la vie de son aïeul en 1694.
8° De Japonia ex Chao-sum-gama historia.
9° De religione sinico-brachmanica, seu de Fotonis religione dissertatio ; adjecta mongolo- sinicae historiée epitome.
10° Chronologise sinicx codices IV. Prsemittitur dissertatio de antiquitate Sinarum et mundi.
11° Sinensium Calendarii historia.
12° Trois Edits de l'Empereur de la Chine avec des remarques.
18° Testament de V Impératrice, avec des remarques.
14° Lettre au P. Hardouin sur les caractères du cycle de 60 ans, appliqués selon lui par Confucius aux années de l'histoire dans le Tchouen-tsieou. (Gaubil, Chronologie chinoise, p. 144).
15° Le Père de Visdelou, dit le P. Lecomte [Mémoires sur la Chine, tome I«'"p. 456), « s'applique à la traduction de V Herbier chinois, où les vertus et les qualités des plantes sont expliquées. Il y ajoutera ses réflexions particulières ».
Le Capucin Norbert, (Mémoires, II, page 372), ajoute à cette liste plusieurs autres ouvrages également manuscrits, qu'il affirme avoir présentés à Benoît XIV, et qui auraient été déposés à la Bibliothèque du Vatican.
Ce sont :
16° Histoire de la Chine, traduite du chinois en latin, avec notes, en 6 volumes. Le l*^"" traite de lorigine de cet Empire jusqu'en 424 avant Jésus-Christ; le 2" de 424 à 206 ; le 3« de 206 à 140; le 4« de 140 avant l'ère chrétienne à l'an 25 de l'ère chrétienne ; le 5*^ de l'an 25 à 214 ; le 6* de la famille impériale actuellement régnante. Le P. de Mailla en parle dans la lettre VI, tome P"^ de l'Histoire de la Chine, p. 178.
17° Sur les cérémonies et les sacrifices des Chinois.
18° Eloges de sept philosophes chinois.
19° Des antiquités de la Chine et des autres parties du monde.
20° Chronologie de la Chine en 4 parties, depuis l'origine jusqu'au temps présent.
1 Les A. M.-E. possèdent le texte de ce bref, vol. 270, p. 89 et un certain nombre d'écrits de l'évêque, datés soit de Chine, soit des Indes.
* Mémoires de La Congrégation de la Mission, Paris, 1865, vol. 5, p. 230.
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L ANCIEN APOSTOLAT
« Voyant que j'étais en risque d'être arrêté par le mandarin, le 22 juillet, sous prétexte d'aller me faire soigner d'une petite infirmité par un de mes disciples, je partis pour m'enfuir, par les montagnes jusqu'à Sou-nan-fou* , petite ville de la province du Kouei-tcheou, à six journées de chemin par terre. 11 faisait des chaleurs très fortes ; j'arrivai heureusement dans cette ville, le 27 du môme mois. Depuis plus de cent ans, de ville privilégiée elle est réduite à l'état de ville du gouvernement. J'y ai laissé encore quelques-uns de mes compagnons chinois comme à Pien-tchou-fou, afin qu'ils tâchent d'y prêcher plus librement que je ne le puis, non seulement au peuple, mais encore aux mandarins. Ces deux hommes que j'y ai laissés viendront me retrouver au mois de septembre pour passer alors tous ensemble à Chung-king-fou et arriver jusqu'à nos missions ».
En dehors de la ville de Se-lan, dont parle ici l'évoque', il y avait encore à cette époque des chrétiens dans les environs. Il est question, dans une biographie manuscrite de Ms"" Mullener, de la station de Ou-tchoan bien, mais on ne distingue pas aisément s'il s'agit de la ville ou du pays compris dans la sous-préfecture de ce nom.
La famille Yang de Mao-tien fait remonter à cette époque les premières conversions de ses ancêtres ; l'occasion en aurait été une brouille survenue lors du partage d'une somme due pour quelques ' actes de sorcellerie. Sur cinq branches de la famille, la jeune demeura païenne et l'ainée alla se fixer à Sie-cha-pin.
Citons encore, dans le nord-est de la province, la station de Tiencha-pa, dont firent partie les Tsin venus de Yuen-ho-se ; les plus anciens membres connus de cette famille, sont deux frères : l'un, probablement Tsin Pan-ouang, fut converti par la lecture de livres de doctrine, que lui donna un catéchiste de Tchong-kin ; l'autre ne se convertit pas et continua son métier de sorcier. On raconte qu'un jour, devant une multitude de curieux, il annonça que, par son art, il ferait sortir une grenouille de dessous une pierre ; c'était d'autant moins difficile que préalablement il avait eu soin de Vy placer ; mais son frère, Tsin Pan-ouang, profitant d'un instant d'absence ou d'inattention, substitua à la grenouille un serpent qui mordit le prestidigitateur.
Tsin Pan ouang fut, parait-il-, emprisonné pour la foi. Le mandarin aurait envoyé treize satellites pour le prendre ; le chrétien exigea pour se rendre au préfoire une chaise à porteurs qui lui fut accordée. Quand les satellites le frappaient, il leur disait : « Tuez-moi, mais que ce soit pour motif de religion. » En prison, il demanda du ira
* Se-lan fou.
- Notes sur le Kouy-tcheou, p. 339.
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vail au mandarin. Celui-ci, voyant une bravade dans ces paroles, lui ordonna de soulever une grosse pierre chauffée depuis longtemps par les rayons du soleil. Aussitôt, raconte-t-on, un léger nuage couvrit cette pierre de son ombre ; trois fois on la changea de place et trois fois le fait se renouvela. Etonné, le mandarin s'écria : « Vraiment le ciel se déclare pour cette religion. » Il voulut renvoyer le chrétien en lui donnant deux ligatures pour frais de son voyage. « Gomment, fit Tsin, deux ligatures, mais pendant mon séjour au prétoire, j'aurais pu en gagner huit ou dix. Il faut me les donner. » Le mandarin céda, et le chrétien retourna chez lui où il réussit à convertir quelques familles *.
En 1715 et 1716, deux jésuites géographes, les PP. Fridelli ^ et J.-B. Régis ^ parcoururent une partie de la province pour en faire la carte*. Sans doute profitèrent-ils de cette circonstance pour annoncer la parole de Dieu.
Cependant, toujours retiré dans la petite capitale de nos possessions indiennes, Visdelou ne se désintéressait pas du Kouytcheou ; mais voyant bien qu^il était dans l'impossibilité absolue de s'en occuper, il céda le soin de cette mission à xM^'' Mullener, alors Vicaire apostolique du Su-tchuen^ Voici, en effet, les paroles de ce dernier, écrites le 7 août 1721, au Légat apostolique, Ms"" Mezzabarba : « L'administration de la province du Hou-kouang et de celle du Kouei-tcheou m'a été remise par M^^'' Visdelou ; comme je ne veux pas perdre ma province du Se-tchoan avec les états des montagnes, je céderai celle du Hou-kouang en retenant seulement le provicariat du Kouei-tcheou, parce que dans cette province il n'y a aucun missionnaire. »
* Il reste des Tsin à Tchou-choui, dans la sous-préfecture de Yu-kin, en particulier ïsin Che-tsai qui dit sa famille chrétienne depuis huit générations.
■^ Emberlus Xavier Fridelli, allemand, nom chinois Ti ; il quitta l'Europe en 1705.
^ Le P. Régis (voir la note 1 au commencement de l'Introduction du présent volume) est l'auteur de l'ouvrage intitulé : Concordia ckionologise Annalium sinensis imperii, cuni epochis Historise nostrœ sacrse et prophanse a creatione mundi usque ad initiuin seras chrlstianse . Un abrégé de cet ouvrage a été traduit en français et en anglais. Abel Rémusat a consacré un article au P. Régis dans la Bibliothèque Universelle et dans les Nouveaux Mélanges asiatiques II, pp 235-239. Le nom chinoi^> du P. Régis était Loui.
^ Description de la Chine, etc., par du Halde, vol. l, préface p. XXXV et p.
- Msr Jean Mullener était né à Brème, diocèse d'Osnabruck, le 4 octobre 1673, avait été aJ.uis dans la Congrégation de la Mission à Madras, le 25 janvier 1699, par M. Appiani. Il fut pendant plusieurs années missionnaire au Sa-tchuen ; en 1702 il alla à Canton, en 1704 revint au Su-tchuen dont il fut nommé Vicaire apostolique en 1716, et au mois de décembre de cette même année, sacré à Pékin évèque de Myriophite.
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L ANCIEN APOSTOLAT
Seize ans plus tard, le 11 novembre 1737, Visdelou mourut à Pondichéry' ; cinq ans après il fat suivi dans la tombe par Muilener, qui expira à Sin-tou le 17 décembre 1742, entre les bras de Ms^'de Martiliat, Vicaire apostolique du Yun-nan et du prêtre chinois Antoine Tang'.
Le prêtre André Ly, qui lui a consacré quelques pages dans son intéressant Journal, se contente de nous dire que le vénéré défunt visitait les chrétientés du Kouy-tcheou, sans entrer dans aucun détaiP. Son épiscopat, pas plus que les précédents, n'eut donc pas une influence notable sur Févangélisation de la province.
MuUener eut pour successeur le dominicain Maggi,évêque deBarianée, qui avait été son coadjuteur et qui mourut après avoir remis ses pouvoirs à Ms'- de Martiliat. Nous ne connaissons pas le texte de ces pouvoirs, mais les titres qde Martiliat prend dans les actes officiels nous permettent d'apprécier la situation qui lui avait été faite. Dans un mandement daté de Tchen-tou, 9 octobre 1744, en annonçant la mort inopinée de M^"^ Maggi, il s'intitule administrateur du Kouy-tcheou, provicaire délégué du Su-tchuen et du Houkouang*.
Maggi avait donc été comme MuUener administrateur du Kouytcheou ; Martiliat le fut également ; mais si en droit, le Kouytcheou ne demeurait pas sans pasteur, en fait, personne ne l'évangélisait. Avant son retour en Europe, le 1"' décembre 1747, Martiliat nomma le procureur des Missions-Etrangères à Macao, J.-B. Maigrot, provicaire du Yun-nan, du Su-tchuen et du Kouytcheou ^
Ce choix fut ratifié et complété par le Souverain Pontife* qui nomma J.-B. Maigrot" évoque de Sura et Vicaire apostolique du Su-
* Son oraison funèbre fut prononcée par le P. Norbert ; elle a été publiée sous ce titre : Oraison funèbre de M. de Visdelou, jésuite, évêque de Claudiopolis, Vicaire apostolique en Chine et aux Indes, etc., décédé à Pondichéry le 11 novembre 1137 et inhumé dans l'Eglise des RR. PP. Capucins, missionnaires apostoliques et curés, prononcée le 11 décembre suivant par le R.P. Norbert, capucin de Lorraine, missionnaire apostolique et procureur des Missions des Capucins des Indes en cour de Rome. [Mémoires historiques du P. Norbert, pp. 468 et suiv.)
^Journal d'André Ly, p. 436, publié par Adrien Launay, 1 vol. in-8. Alphonse Picard et fîls, éditeurs, 82, rue Bonaparte. Paris, 1906.
^ Il parle seulement d'un bachelier Antoine Lou, de la province du Kouy-tcheou, cousin germain de Cécile, épouse de Benoît Yen. Antoine Lou fut baptisé par Mgr MuUener.
4 A. M.-E., vol. 443, p. 245.
s A. M-E., vol. 444, p. 117.
* Voir à V Appendice I le texte de la lettre de Mgr de Martiliat nommant M. J.-B. Maigrot son provicaire.
'' De Langres, parti de France en 1740.
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tchuen ; Télu mourut le 20 octobre 17o2, avant d'avoir reçu ses bulles. Il fut remplacé par Pierre- Antoijie-Etienne La Cerre \ ancien missionnaire à Siam, procureur à Macao de 1751 à 1753, qui fut nommé évêque deZéla, mais n'accepta pas et revint en Europe en 1756 ou 1757.
Son successeur, Claude-François de Reymond*, nommé évêque de Cinna en 1756, mourut à Macao, le 28 novembre de la même année, avant d'être sacré.
Il suffit de lire les dates de nomination, de refus ou de mort, pour comprendre que ces trois prélats ne purent s'intéresser pratiquement au Kouy-tcheou. D'ailleurs, si nous en jugeons par le bref de J.-B. Maigrot, le seul dont nous possédions le texte, ils ne reçurent de juridiction que sur le Su-tchuen.
Les prêtres chinois André Ly et Luc Ly, demeurés seuls dans cette dernière province, eurent trop de travaux à faire autour d'eux pour s'occuper du Kouy-tcheou. Le premier nous raconte seulement dans son. Journal un fait concernant Té vangélisation de ce pays.
« En 1754, écrit-iP, un chrétien du Kouy-tcheou, nommé Tang retournant de Pékin dans sa patrie, emmena avec lui un missionnaire européen, âgé d'une cinquantaine d'années, dont j'ignore la nationalité et la Congrégation ; je safs seulement qu'il avait quatre domestiques, dont l'un s^appelait Matthieu. Ce missionnaire se fixa non loin de la ville de Khien-si, au village de To-to-pa. Il convertit 53 familles, dont une du nom de Lou. Il acheta du licencié chrétien, Tong, pour 40 taëls, une petite propriété dans laquelle il construisit une maison et une grande et belle église. La persécution ayant éclaté au Su-tchuen, les chrétiens du Kouy-tcheou furent également poursuivis, et le missionnaire Pan, le licencié Tong et quelques autres furent arrêtés et conduits devant le mandarin. Mais, grâce à une somme d'argent, ils furent remis en liberté. Le mandarin se lia même d'amitié avec le missionnaire, et lui offrit une inscription honorifique qui fut placée aux portes de l'église. »
Bientôt nous verrons ce fait contrôlé par un missionnaire et reconnu sans aucun fondement.
1 Du diocèse de Toulouse, missionnaire à Siam en 1737.
2 Du diocèse de Saint-Claude, parti de France en 1753,
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L ANCIEN APOSTOLAT
Pottier. — Son voyage au Kouy-tcheou en 1759. — Renseignements sur les chrétiens. — Baptêmes. — Pottier a-t-il ou non juridiction sur le Kouytcheou. — La question est portée à Rome. — Décret de novembre 1762.
Au mois de mars 1756, arriva au Su-tchuen le prêtre français que l'on considère à juste titre comme le fondateur de la mission de cette province : François Pottier, né à La Chapelle Saint-Hippolyte, près de Loches (Indre-et-Loire), le 9 mars 1726, parti de France pour la Chine, 30 décembre 1753*.
Après avoir, pendant les premières années de son apostolat, activement travaillé au Su-tchuen, le jeune missionnaire tourna son attention vers le Kouy-tcheou et il s'y rendit en 1759. Lui-même nous fait le récit de son voyage en ces termes ^ : « Nos gens ne furent pas plus tôt partis pour Canton Tannée dernière que je me suis mis en chemin, et après huit jours de route, nous parvînmes enfin au lieu où je savais qu'il y avait quelques chrétiens. 11 faut cependant avouer que notre route fut en partie interrompue par le séjour de cinq à six jours parmi deux à trois familles chrétiennes habitant sur de hautes montagnes oii il ne se trouve que ce que nous appelons en notre langue « bled de Naple ». Cette nourriture leur est ordinaire comme à nous le froment ou le riz. 11 y avait environ dix ans que ces chrétiens dont je parle n'avaient pu approcher des sacrements, car six ans auparavant les hommes et les femmes avaient descendu ces montagnes rapides et escarpées pour aller dans une chrétienté à trois jours de chemin, afin d'approcher des sacrements. Aussitôt donc que j'eus, avec la grâce du Seigneur, rempli mon obligation envers eux, nous continuâmes notre route vers Kouy-tcheou, oiî nous arrivâmes après quatre jours et plus de chemin ; nous descendîmes chez une famille anciennement chrétienne qui, quelques années auparavant s'était transportée de la province de Su-tchuen dans celle de Kouy-tcheou. La nourriture est la même que dans la chrétienté dont j'ai déjà fait mention.
1 La Mission du Su-tchuen au XVIII^ siècle. Vie et apostolat de Mg^ Pottier, son fondateur, é'^êque d'Agathopolis, Vicaire apostolique en Chine, membre de la Société des Missions-Etrangères , par Léonide Guiot, ancien conservateur des forêts, 1 vol. in-8. Téqui, libraire-éditeur, Paris, 1892.
' A. M.-E., vol. 436, p. 813, vol. 446, p. 324. Lettre à M. Le Bon, procureur à Macao, septembre 1760. Dans une autre lettre du 15 septembre de la même année, adressée à M. Darragon, un des directeurs du séminaire des Missions-Etrangères, M. Pottier racoate le même voyage, mais plus succinctement, A. M.-E., vol. 436, p. 736.
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« Deux ans auparavant, un jeune homme de ce même lieu, qui était descendu dans la province du Su-tchuen pour faire commerce, embrassa la religion chrétienne, aux exhortations de Sun Petrus, notre courrier. Ce nouveau chrétien étant de retour dans sa patrie exhorta sa mère, sa belle-sœur et son frère à se faire chrétiens. Tous en effet commencèrent à apprendre les prières et la doctrine, et à mon arrivée j'eus la consolation de trouver ces nouveaux prosélytes affermis dans la foi, persévérant chaque jour dans la prière. Après les exhortations et instructions nécessaires de quelques jours, je leur administrai le baptême ainsi qu'aux" petits enfants. Le bon Dieu toucha le cœur de quelques autres qui, convaincus de la vérité de la sainte religion, se firent aussi chrétiens, sans cependant recevoir le l)aptême, ne sachant pas suffisamment leur doctrine ni leurs prières.
« J'aurais bien souhaité séjourner parmi eux plus longtemps ; mais, soit à raison de leur pauvreté, soit à cause de leur timidité, après huit ou neuf jours d'instructions, nous nous séparâmes après leur avoir donné quelques livres de religion et les avoir exhortés à la persévérance. H y a environ vingt chrétiens dans cette station nouvellement ouverte ; comme à mon départ tous me prièrent de ne pas les abandonner, et de revenir les visiter, mon dessein est, cette année comme Tan passé, aussitôt après le départ de nos courriers pour Macao, de faire tous mes efforts pour les revoir. Priez le Seigneur qu'il m'y conduise en paix et que je puisse faire quelque chose pour sa sainte gloire. »
En résumé dans ce voyage, Pottier administra le baptême à quatre adultes et à six enfants, il reçut dix païens à l'adoration*. Il ne s'était cependant pas avancé très loin dans le pays, et la chrétienté qu'il visita doit être celle de Mao-tien ; quant aux autres stations auxquelles il fait allusion, ce sont, sans doute, celles des environs de Se-lan.
C'est alors qu'il entendit parler de l'histoire du missionnaire Pan et de l'église construite par lui à To-to-pa. Désireux de connaître la vérité sur ce fait, il envoya le 21 juillet 1760, deux chrétiens capables qui, après un voyage de 22 jours, revinrent lui apprendre que tout était faux ^.
Si ce voyage ne fit pas découvrir d'église à To-to-pa, il permit d^en
* A. M.-E., vol. 436, p. 897, Rapport à la Propagande, 22 août 1762.
2 « Voilà donc ce qu'ils m'ont dit : « Arrivés au lieu rapporté par l'historien, nous y avons séjourné six jours, examinant et parcourant chaque jour les environs, faisant des perquisitions et interrogations dans chaque endroit ; mais nous n'y avons trouvé pour vrai que la profession d'une secte rebelle répandue presque dans tout l'Empire, Tout ce qu'a rapporté le chrétien en question est donc faux et purement inventé, » A. M.-E.. vol. 446, p. 325 et vol. 436, p. 814. Lettre à M. Le Bon, pr-ocùreur à Macao. Voir aussi la lettre à M, Darragon, ./..)/.-JE',,vol.436,p. 737.
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L ANCIEN APOSTOLAT
rencontrer ailleurs. « A notre retour de ce lieu, racontèrent les courriers% passant par un district civil de la même province, à trois jours du premier, nous y avons trouvé une chrétienté formée et conduite par un ancien chrétien qui autrefois reçut le baptême dans la province du Su-tchuen, et qui de retour dans sa patrie exhorta à la sainte religion quatre ou cinq familles qui persévèrent encore dans la foi et même dans une ferveur qu'on ne trouve pas parmi les chrétiens des autres lieux qui chaque année approchent des sacrements.
« Parmi environ 60 chrétiens qui y servent le Seigneur, il n'y a que celui dont j'ai parlé ci-dessus qui ait reçu le baptême, n'ayant jamais vu de prêtres ni de catéchistes. S'ils fréquentent les villes ou les marchés, ils ne manquent pas de porter au cou leur chapelet, afin, disent-ils, que les gentils les connaissant chrétiens, ne viennent pas les molester pour les superstitions, et que si par hasard ils rencontraient dans leur chemin quelque chrétien d'autres provinces, ils en fussent connus pour chrétiens. Ils ont des livres en assez grand nombre. Sur leur porte, ils attachent au dehors le signe de la croix, et au dedans de la maison une image. »
(' A peine fûmes nous entrés, continuent mes deux envoyés, que les hommes et les femmes, après les salutations ordinaires, nous prièrent tous ensemble de leur faire l'exhortation. L'ancien chrétien qui les conduit sait faire chaque année le calendrier des dimanches, des jeûnes de l'année, et, pour cette raison, tout ce qui est prescrit par l'Eglise est parmi eux fidèlement observé. » Enfin, il ne leur manque que le saint baptême, car ils savent tous leurs prières et la doctrine. Ils doivent me recevoir l'année prochaine ; si le Seigneur me conserve la vie et les forces, j'espère m'y transporter, nonobstant une route de dix jours qu'il faut faire sans reposer, et les montagnes nombreuses et escarpées qu'il faut franchir chaque jour. »
La persécution que Pottier subit en 1760, son arrestation le 8 septembre et son emprisonnement qui dura jusqu'à la fin du mois de décembre de la même année, ne détournèrent pas son attention du Kouy-tcheou. Aussi lisons-nous dans une de ses lettres ^ :
« La persécution ne fait pas tant ma croix que la difficulté de me rendre oij je suis appelé, jusques dans la province du Kouy-tcheou, dont les chrétiens, que je visitai en 1759, m'ont fait annoncer depuis peu qu'ils me désirent extrêmement. Je ressens moi-même d'autant plus d'ardeur à m'y rendre, que je soupçonne qu'il s'y trouve beaucoup de nouveaux convertis à l'occasion de plusieurs bons livres que j'y laissai du temps de ma première visite. »
' A. yi^., vol. 446, p. 325. Lettre de M. Pottier, sept. 1760.
* A. M.-E., vol. 437, p. 63. Lettre à M. Le Bon, Su-tchuen, 12 août 1762.
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Si le missionnaire ne put se rendre au Kouy-tcheou, plusieurs païens de cette province venus pour leur commerce au Su-tchuen y embrassèrent la foi^ ; et en 1762 un catéchiste fut envoyé « dans la partie orientale où quelques chrétiens, abandonnés depuis six ans, sont encore occupés à prier pour une famille possédée- ».
Cependant, dès avant son voyage, Pottier avait des doutes sur l'étendue de ses pouvoirs, et il se demandait s'ils étaient restreints au Su-tchuen et au Yun-nan ou s'ils comprenaient également le Kouytcheou. Le 20 octobre 1758, il avait écrit à Le Bon*, procureur des Missions-Etrangères à Macao, la lettre suivante* :
Je vous demande deux choses, mon cher Procureur, d'examiner, en premier lieu, si la province du Kouy tcheou a été accordée par le Saint-Siège aux Français conjointement avec la province du Su-tchuen et celle du Yun-nan, ou au moins si depuis peu le Saint-Siège en a frustré les Français pour la donner à un autre Corps, car je sais que M. Maigrot, dans les pouvoirs qu'il accorda, se dit provicaire du Kouy-tcheou ; et il me faudrait une copie de cette concession, supposé qu'il en soit ainsi, comme je le pense. En 2" lieu, si cette concession aux missionnaires Français est indubitable, d'interroger secrètement ouïes Jésuites Français ou les Portugais de Saint- Joseph qui seuls envoient en Chine des missionnaires.
Si toutes choses bien examinées, la province du Kouy-tcheou a été séparée du Su-tchuen et du Yun-nan par la Sacrée Congrégation pour la donner à une autre Congrégation, nous n'aurons pas un seul mot à dire, mais si c'est le contraire, il sera assez difficile de procéder, et selon moi, il n'y aura d'autre moyen que de recourir à la Sacrée Congrégation ; si, avec votre réponse sur ce sujet, mon cher Procureur, vous m'envoyez mon viatique, je ne manquerai pas certainement d'envoyer quelqu'un, supposé que la province du Kouy-tcheou reste encore unie à celles du Su tchuen et du Yun-nan, ce dont j'aurais presque quelque soupçon contraire, car je viens de remarquer dans la feuille des pouvoirs que nous a donnée M. La Cerre et dans la nomination de provicaire qu'a faite de moi M. de Reymond, ces deux Vicaires apostoliques ne font aucune mention de la province du Kouy-tcheou, il n'y a que M. Maigrot qui, dans 1 étendue de son provicariat ait compris le Kouy-tcheou. Le procureur de la Sacrée Congrégation pourra vous instruire sur le fait, autrement il faudra écrire à M. Benazet, notre procureur à Rome, ce que je vous prie de faire par vous-même , ayant quelques raisons particulières pour ne pas écrire moi-même à ce nouveau procureur.
A la fm de l'année suivante un prêtre chinois, Pie Lieou % origi-
1 A. M.-E., vol. 436, p. 897. Rapport à la Propagande, 22 août 1762.
2 A. M.-E., vol, 437, p. 39. Lettre à M. de Lalanne, 21 septembre 1763.
3 De Saint-Malo, parti en 1745 pour Siam, procureur en 1754, évêque de Métellopolis en 1 766, Vicaire apostolique de Siam, en 1 776 mort à Goa, le 27 octobre 1780.
* Pie Lieou avait un frère prêtre nommé comme lui Pie Lieou, aussi pour les distinguer, nommait-on l'aîné Pie major et le cadet Pie miner.
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L ANCIEN APOSTOLAT
naire du Su-tchuen où il était revenu visiter sa famille, après avoir achevé ses études, au collège de la Propagande à Naples, avait eu avec le missionnaire sur le môme sujet cet entretien^ :
Etant à converser avec Pie major, raconte Pottier, il me déclara naïvement que le procureur de la Congrégation de la Propagande avait d'abord eu dessein de l'envoyer dans le Kouy-tcheou, soit pour y prêcher la sainte religion, soit pour entretenir les chrétiens ; cependant je doute du dernier dessein, car comment le Père Guillelmi^ aurait-il eu connaissance de cette chrétienté que nous-mêmes, beaucoup plus proches et plus voisins, n'avions auparavant jamais connue. Déplus M. Pie ne m'a jamais fait aucune mention de cette chrétienté, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire s'il en eût eu connaissance. Mais, ajouta aussitôt le dit M. Pie, Monseigneur l'Evêque et le Vicaire apostolique de la province du Xen sy détourna le Père Guillelmi de ce dessein, apportant pour raison le défaut de missionnaires dans la province de Xan-tong. Après avoir écouté toutes les raisons de ce nouveau missionnaire, je lui répliquai que la province de Kouy-tcheou était depuis longtemps attachée au district de celle du Sutchuen, et pour confirmation, je lui fis voir une communication de dispense in disparitate cvllûs envoyée par M. Maigrot, qui, dans sa lettre aux missionnaires du Su-tchuen se dit provicaire apostolique des provinces du Su-tchuen et de Kouy-tcheou. « Mais, me répliqua M. Pie, si cela est ainsi, pourquoi donc M. Le Bon procureur des Missions françaises à Macao a-t-il déclaré que la province de Kouy-tcheou appartenait à quiconque voudrait en prendre possession quant au spirituel? «Je lui répondis aussitôt que je ne savais point les paroles de M. notre procureur, mais que j'avais devant les yeux la preuve que la province de Kouy-tcheou était du district du Vicariat apostolique du Su-tchuen, qu'au reste cependant, il était libre à chaque missionnaire d'y entrer, pourvu qu'il eût l'approbation de la Sacrée Congrégation, mais aussi, que pour nous, nous ne cesserions d'y pénétrer jusqu'à ce que la Sacrée Congrégation nous en rappelât. Il me déclara que c'était M. La Cerre qui avait ainsi parlé.
Le Bon et le prêtre chinois avaient raison et Pottier se trompait . au moins partiellement, ne songeant qu'aux pouvoirs de provicaire donnés par de Martiliat à J.-B. Maigrot, et oubliant ou ignorant que le bref qui avait nommé ce dernier Vicaire apostolique du Sutchuen, n'avait pas parlé du Kouy-tcheou^ .
Quoiqu^il se crût certain de la valeur de ses arguments, Pottier avait déjà consulté Tévôque de Noélène, Vicaire apostolique de Co-
1 A. M.-E., voL 436, p. 815, vol. 446, p. 326. Lettre à M. Le Bon, septembre
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» En arguant de la dispense donnée par M. Maigrot in disparitate cultûs, M. Pottier oubliait que ce ne pouvait être en vertu de pouvoirs reçus de Rome, puisque ces pouvoirs avaient été donnés après la mort de M. Maigrot. Le bref de celui-ci, en effet, est de janvier 1753 ; sa mort, arrivée en octobre 1752, n'était pas encore connue en Europe.
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chinchine, M°^' Leièvre', qui ne partagea pas sa manière de voir. Il en fut (le môme de Le Bon qui fit part de son opinion au prêtre chinois André Ly. Celui-ci communiqua cette lettre au missionnaire qui, sans tergiverser, prit la résolution de ne plus aller administrer les chrétiens du Kouy-tcheou, comme il l'écrivit en toute sincérité et humilité au procureur de Macao ^ :
J'ai eu communication de votre lettre à M. André; j'y ai lu un article touchant la province du Kouy-tcheou. Je suis d'un caractère à me rendre docile aux ordres et aux conseils de mes supérieurs, et pour cette raison, selon la remarque de défunt M^" de Noélène, je n'ose pas entrer davantage dans le Kouy-tcheou ; mais cependant, permettez, mon cher confrère, de faire mes remarques à cette occasion. S'il n'est fait aucune mention de cette province dans le bref de la nomination du Vicaire apostolique du Sutchuen, il est aussi certain que cette province n'a été confiée à aucune autre Congrégation, au moins ne l'ai-je jamais ouï-dire, ni vous non plus ; il faut donc déduire de là que cette province n'appartient à personne, que c'est un pays abandonné et qu'elle appartient, selon l'expression de M. La Cerre, au premier qui pourra y entrer : si j'y entre, c'est plutôt par un motif de charité, pour le salut des âmes qui y sont déjà converties que par le droit de juridiction. Je vous prie, cher confrère, de réfléchir un peu sur ce sujet et de me communiquer votre sentiment, car je porte compassion à presque cent chrétiens habitant en divers lieux de cette province. S'ils se trouvent abandonnés, ils oublieront peu à peu Dieu et leur âme ; nous sommes ici les seuls missionnaires de Chine qui ayons connaissance de ces chrétiens. Si votre sentiment est semblable à celui deMs'" de Noélène, je n'oserai jamais y mettre le pied ; mais il conviendrait, par un motif de charité, d'en donner au moins quelque avis à la Sacrée Congrégation, afin
qu'elle en dispose à sa volonté et selon le plus grand bien.
Dans une lettre adressée à Darragon, un des directeurs du Séminaire des Missions-Etrangères, Pottier avait fait les mêmes observations empreintes de bon sens et de zèle pour le bien des âmes. En terminant, il s'adressait à tous les directeurs du Séminaire et leur disait^ :
Je vous prie , Messieurs , de faire vos perquisitions auprès de la Sacrée Congrégation et nous mander ensuite si nous pouvons y exercer le saint ministère, en attendant que la Sacrée Congrégation en ait autrement disposé ; car je porte compassion à un assez bon nombre de chrétiens qui y sont habitants et qui seront absolument abandonnés si nous ne pouvons y entrer, puisqu'il n'y a aucune Congrégation qui en prenne soin.
Cette lettre fut comprise et le désir du missionnaire exaucé. En 1762, les directeurs du Séminaire adressèrent à la Propagande un
1 Armand-François Lefèvre, de Boulogne-sur-mer, missionnaire à Siara de 173? à 1742, évêque en 1742, mort au Cambodge le 27 mars 1760.
2 A. M.-E., vol. 446^ p. 417, Su-tchuen, 22 septembre 1761. a A. M.-E., vol. 436, p. 880. Su-tchuen, 22 décembre 1761.
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L ANCIEN APOSTOLAT
mémoire dans lequel, après avoir exposé ce que nous avons dit des travaux de Pottier au Kouy-tcheou et ses espérances d'un avenir heureux pour Tévangélisation, ils demandaient si le missionnaire avait ou non juridiction sur cette province, et dans le cas oii il ne l'aurait pas eue, s'il pouvait continuer à y prêcher jusqu'à nouvel ordre; ils terminaient en priant la Propagande de vouloir bien prendre des mesures pour le salut des chrétiens et des païens de cette région.
La réponse fut vivement sollicitée par un missionnaire du Tonkin occidental, Jean Davoust\ qui se trouvait alors à Rome, pour les affaires de son Vicariat.
J'ai fait de longs extraits de vos lettres, disait-il à Pottier', et je les ai envoies à Ms'" le Cardinal Spinelli*, doyen du Sacré Collège et préfet de la Propagande, que j'ai Thonneur de connaître particulièrement et qui m'écrit
assez souvent J'ai fait encore deux mémoires en votre faveur : l'un
qui concerne la province du Kouey-tcheou dont j'ai déjà parlé, a eu un si prompt effet, que j'en ai été étonné moi-même. A peine la Sacrée Congrégation l'a-t-elle eu reçu que les Cardinaux se sont assemblés et qu'ils ont porté le décret que vous trouverez ci-inclus.
Ce décret dont parle Davoust fut donné par la Propagande le 45 novembre 1762 ; il accordait à Pottier pleins pouvoirs dans le Kouy-tcheou. En voici la traduction*.
iô novembre 1762.
Sur le rapport du R. P. D. Marefusco, secrétaire, établissant que M. Pottier, François, prêtre français et provicaire dans l'empire chinois, avait trouvé dans une province très reculée, appelée Kouy-tcheou, plusieurs familles instruites par un chrétien des dogmes de la religion, mais en majeure partie, non encore baptisées^' et dépourvues de tous secours religieux, et avait remarqué que les autres habitants de cette province étaient d'un bon naturel qui permettait d'attendre les meilleurs résultats de la prédication évangélique, pourvu qu'il lui fût permis de cultiver cette vigne et d'y envoyer des ouvriers, les Eminentissimes Cardinaux, après avoir délibéré entre eux, décrétèrent d'accorder à M. François Pottier, jusqu'à ce queJa Sacrée Congrégation en ait statué autrement, tous les pouvoirs nécessaires pour la province du Kouy-tcheou.
Ce décret de la Sacrée Congrégation présenté à S. S. Clément XIII, dans l'audience du 21 novembre, a été approuvé et ratifié dans tous les pouvoirs
1 De Mayenne, parti de France en 1753, évêque de Céram, coadjuteur en 1771, Vicaire apostolique du Tonkin occidental en 1780, mort le 17 août 1789, à l'âge de 63 ans.
2 A. M.-E., vol. 25, p. 321. Paris, 24 janvier 1763.
3 Préfet de la Propagande de 1756 à 1763.
» A. M.-E., vol. 254, p. 369, vol. 446, p. 558. Voir à L'Appendice II et III le texte de la demande de pouvoirs et celui du décret.
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qu'il contenait. De plus S. S. revalide d'avance tout ce qui n'aurait pas été fait légitimement dans Texercice de ces pouvoirs.
Donné à Rome, dans le palais de la Sacrée Congrégation, le jour et l'année indiqués ci-dessus.
J. Cardinal Spinelli, Préfet.
M. Marefusco, Sp.cfélaxre.
Envoi d'un catéchiste au Kouy-tchepu. — Kerhervé Vicaire apostolique du Sutchuen. — Pottier lui succède. — Alary au Kouy-tcheou — Persécution en 1772. — Premier voyage de Moye au Kouy-tcheou (mai 1774). Le missionnaire est arrêté. — Baptême d'un jeune homme peut-être originaire de Hin-y fou.
Ce décret^ reçu en 1763 *, tranquillisa Pottier et lui inspira un désir plus vif de s^occuper du Kouy-tcheou ; malheureusement le petit nombre de prêtres, ses collaborateurs, ne lui permettait pas de s^y rendre. Pour parer à cet inconvénient, il envoya, en 1764, un catéchiste qui revint Tannée suivante.
« Il m'a annoncé, écrit le missionnaire-, que les chrétiens du Kouy-tcheou, quoique non encore baptisés, si on en excepte deux ou trois, persévèrent toujours dans la foy, et quelques autres familles nouvellement converties. M. Luc Ly se propose de s^y transporter en peu. »
Ce dessein ne semble pas avoir été mis à exécution, etLucLy qui avait été chargé du nord et de l'est du Su-tchuen, n'eut pas le temps de faire l'administration des chrétiens dans cette dernière province et dans celle du Kouy-tcheou. Il se contenta de former des projets et de demander « qu'on envoyât ^ un prêtre européen avec un autre chinois, pour résider dans la province du Kouy-tcheou, et administrer cent et p]us de chrétiens qui s'y trouvaient et dont la plus grande partie n'est pas encore baptisée. »
La nomination, pendant l'année 1763, de Pierre-Jean Kerhervé * en qualité d'évêque de Gortyne et de Vicaire apostolique du Su-tchuen ne changea rien à la situation. Ce missionnaire, qui travaillait dans le royaume de Siam depuis 13 ans, refusa l'épiscopat et mourut à Chantaboun le 22 janvier 1766 ".
* A. M.-E., vol. 437, p. 40. M, Pottier à M. de Lalanne, 21 septembre 1763.
2 A. M.-E., vol. 446, p. 721. Lettre à M. Le Bon, Su-tchuen, 21 septembre 1765.
3 A. M.-E., vol. 437, p. 200. Lettre de M. Pottier à MM. Hody et Darragon, Sutchuen, 30 septembre 1768.
* Du diocèse de Quimper, missionnaire à Siam en 1750.
« A. M.-E., voL 885, pp. 825, 932, vol. 891, pp. 1035, 1042.
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L ANCIEN APOSTOLAT
Pottier lui succéda avec le titre d'évêqued'Agathopolis, qui lui fat conféré par un bref du 24 janvier 1767 K Après sa consécration épiscopale, qui eut lieu le 10 septembre 1769, à Si-gan fou, dans la province du Ghen-si, il chargea un de ses missionnaires, Georges Alary -, du Su-tchuen oriental et du Kouy-tcheou.
Alary avait été missionnaire dans le royaume de Siam et particulièrement dans la ville de Mergui. En 1764, il fut maltraité par les Birmans qui l'année suivante l'emmenèrent en esclavage. Rendu à la liberté, il passa quelque temps à Calcutta et les troubles politiques qui agitaient Siam l'empêchant de retourner dans ce pays, il partit, sur le conseil du procureur de Macao, pour le Sutchuen. Nous n'avons à peu près aucun détail sur le voyage d'Alary au Kouy-tcheou ; nous savons seulement qu'il se rendit dans cette province à la fin de 1769 et obtint quelques succès sur un point où Pottier n'avait pas pénétré. Très probablement ce point fut le pays de Tsen-y, comme on peut le conclure d'une lettre que lui écrivit plus tard le Vicaire apostolique du Su-tchuen, et dans laquelle il lui disait : « M. Moye... a entrepris le long et pénible voyage du Kouy-tcheou, après être revenu de Tsen-y-fou, où vous êtes allé une fois. »
En 1773, Alary fut rappelé en France pour être directeur du Séminaire des Missions-Etrangères. Plusieurs années s'écoulèrent avant qu'il eût un successeur.
Le Kouy-tcheou aurait cependant eu besoin de pasteur, d'autant plus que durant cette période de solitude, les chrétiens des stations du Nord-Est subirent la persécution en 1772.
Pottier écrivit un double récit de cet événement ; ses deux lettres ' se complètent, quoique les faits n'y soient pas toujours relatés avec une clarté suffisante, du moins nous a-t-il semblé. Nous allons en résumer une partie et citer les passages principaux :
« Des mandarins du Kouy-tcheou ayant trouvé dans les maisons de quelques chrétiens des livres de religion les lurent, les comprirent mal et décidèrent d'arrêter ceux qui les possédaient. De leur empri-
A. M.-E., vol. 270, p. 379.
2 Du diocèse d'Albi, missionnaire à Siam en J763, passa au Su-tchuen en 1767, mort à Paris le 4 août 1817. Son nom chinois fut Li.
3 A. M.-E., vol. 437, p. 462. Lettre à M. Alary, Su-tchuen, l^r octobre 1773. Relation : A. M.-E., vol, 437, p. 440, 506, vol. 447, p. 119. Les Nouvelles Lettres Edifiantes ont publié une partie de ces lettres. Nouvelles Lettres Edifiantes des Missions de la Chine et des Indes-Orientales, 8 vol. in-16, de l'imprimerie d'Adrien Le Clère, imprimeur de l'archevêché de Paris, quai des Augustins, n° 35. Paris, 1818, vol. 1, pp. 167 et 175.
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sonnement et de leurs interrogatoires, nous ne connaissons rien, nous savons seulement que l'un, d'eux, Tsiang Hiang-ha^ fut condamné à Fexil à perpétuité dans la province de Nankin, et les autres à un exil de trois ans seulement. Parmi ces derniers se trouvait le chrétien Vincent Ouen Tong-chan ou Ouen Se-hoa-, de la famille Ouen de Mao-leao^ « Dix de ces confesseurs se sont particulièrement distingués par leur fermeté, écrit Ms"^ Potticr ''. Gomme ils étaient en prières lorsqu'on vint pour les tirer de la prison, ils demandèrent qu'on les laissât achever leur pieux exercice avant de sortir. Au moment de partir pour leur exil, on leur proposa d'abandonner la religion chrétienne ; mais ils répondirent que puisqu'ils étaient bannis pour elle, il était injuste d'exiger encore qu'ils y renonçassent, et qu'au reste ils n'y consentiraient jamais. » Quelques autres furent moins vaillants et prononcèrent le mot hoiii^ je me repens^ il est >Jrai que plus tard, en bons Chinois plus habiles en explications qu'en dogme, ils prétendirent qu'ils avaient -employé ce mot Aoza'dans le sens de retourner, et qu'ils avaient voulu dire: <( Je retournerai dans ma maison ^ »
Après cette persécution les autorités du Kouy-tcheou adressèrent à l'empereur l'exposé suivant :
:< Lorsqu'on a examiné les sectateurs de la religion du maître du Ciel, qui ont été arrêtés, au nombre de vingt-cinq, dans les deux provinces de Su-tchuen et de Kouei-lcheou, en 1772, on leur a trouvé plusieurs livres, tant anciens que nouveaux, qui traitent de leur religion, une figure en cuivre d'un homme crucifié, qu'ils nomment Jésus, des calendriers pour les fêtes qu'ils célèbrent parmi eux.
« Us ont dans leurs maisons une tablette sur laquelle sont écrits ces mots : « Au vrai Esprit, souverain maître et créateur du ciel et de la terre, des hommes et de toutes choses. ^> Ils s'assemblent un certain jour de la semaine*^. Ils ne font point de quêtes parmi eux pour ramasser de Fargent ; ils ne prennent point part aux révoltes, ils n'excitent point de troubles, ils ne bâtissent point de temples. En tenant cette
< Serait-ce le même que le futur prêlre J.-B. Tsiang, dont nous parlerons plus loin, et qui revint après 3 ans d'exil? Et quel rapport aurait-il avec Tsiang dont il est parlé dans l'ordonnance ? (p. 26^.
2 II fut arrêté par le mandarin Pan.
3 Avant d'habiter Mao-leao, cette famille habitait Sou-tsen.
* N. L. E., vol. 1, p. 175. Précis d'une relation écrite en 1773.
' Cette explication ne saurait être exacte qu'à condition qu'ils aient mal prononcé le mot houi, qui au 3'' ton signifie se repentir, et au ?•= ton retourner, mais dont le caractère pour l'écriro est différent.
' Expression probablement inexacte puisque les Chinois n'ont pas la division en semaines.
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L A^'C1EN APOSTOLAT
conduite, ils espèrent qu'ils éviteront la transmigration des âmes (ou la métempsycose). »
Le rescrit contenant la réponse de l'empereur à cet exposé, était conçu en ces termes : « Je connais depuis longtemps la religion du maître du ciel : conformez-vous à mes ordres. »
Après avoir reçu ce rescrit, continue Pottier, les^ mandarins firent publier, à la lin du mois de septembre de l'année dernière, l'ordonnance suivante, conjointement avec l'exposé qu'ils avaient présenté à l'empereur, et sa réponse :
« Tout bien pesé et mûrement examiné, nous avons jugé que ces pratiques sont vaines et ridicules, contraires à la saine raison et aux bonnes mœurs. Ainsi, conformément aux lois établies, les susdits coupables qui ont été arrêtés et examinés, doivent être traités comme les sectateurs des mauvaises religions, et punis comme tels.
« Pour ce qui concerne le nommé Tsiangqui, en l'année 1771, a distribué aux autres les susdits livres, images, cruciiix,calendriers, etc., et qui s'est évadé avant qu'on arrêtât les autres, sans qu'on puisse savoir où il s^est retiré, ni d'où lui sont venus les livres qu'il a distribués : vu que jusqu'à présent on n'a pu le prendre, tous les mandarins des deux provinces du Su-tchuen et Kouei-tcheou réuniront leurs efforts pour le faire arrêter au plus tôt, afin qu'il soit sévèrement puni, et ensuite mis en prison pour y attendre sa sentence de mort.
(( Quant à ceux qui ont gardé chez eux dos livres défendus, ou qui les ont distribués, ils seront punis de cent coups de bâton, et ensuite envoyés en exil pour toujours, à trente liaues de distance de leur domicile. Les autres sectateurs, comme étant moins coupables, recevront cent coups de bâton et seront exilés pour trois ans seulement. Enfin ceux qui auront fait profession de la susdite religion, de bduche seulement, s'ils n'ont chez eux ni livres^, ni images, seront punis légèrement ; après avoir reçu quatre-vingts coups de bâton, ils porteront la cangue pendant un mois, lequel temps expiré, ils recevront de nouveau quarante coups de bâton, et ne seront renvoyés libres qu'après que chacun d'eux aura renoncé à sa religion, par un écrit qu^ils donneront à leurs juges respectifs.
« Les mandarins des différentes villes veilleront avec soin pour empêcher que la susdite religion ne se propage de nouveau dans les lieux qui sont sous leur juridiction.
« Les voisins des chrétiens qui, sous prétexte d'amitié, auront négligé de les dénoncer, seront punis de trente coups de bâton. Gomme il est à craindre que quelques-uns des chrétiens accusés ne cherchent à faire des prosélytes, il est enjoint à tous les mandarins subalternes des deux provinces de Su-tchuen et de Kouei-tcheou, sous telles
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peines que de droit, de publier au plus tôt la présente ordonnance dans leurs districts respectifs, afin qu'après six mois, depuis cette publication, ils puissent avoir une connaissance certaine de tous les coupables. Si, nonobstant toutes ces diligences, quelqu'un du peuple s'obstine à professer cette religion, et refuse de se présenter devant ses juges, qu'il soit procédé contre lui, et qu'on lui fasse subir les châtiments les plus rigoureux. Enfin les voisins des chrétiens, qui seront atteints et convaincus de ne les avoir pas dénoncés, ou de n'avoir pas fait connaître aux magistrats le lieu de leur retraite, s'ils sont cachés, seront soumis aux mêmes peines que les coupables », .
Pottier ne parait pas avoir été effrayé par les menaces contenues dans cette pièce. « 11 y a lieu de croire , dit-il , que les clauses de cette ordonnance qui proscrivent la religion chrétienne, n'y sont que pour la forme, afin d'intimider les chrétiens, et d^empêcher qu'un trop grand nombre de païens n'embrassent le christianisme, qui n'est pas approuvé expressément par les lois de l'empire. »
Le prélat ajoute* que, d'après le catéchiste Benoit Sen, les mandarins du Su-tchuen auraient préveilu l'empereur que la religion chrétienne était loin d'être mauvaise, comme l'avaient écrit les autorités de Kouy-tcheou, et que l'empereur irrité « aurait déposé quatre des principaux mandarins de cette dernière province : cependant il n'a pas jugé à propos de rappeler les chrétiens exilés.' » Malgré le courage des prisonniers, cette persécution fit du mal aux catholiques. « Ceux qui sont restés se sont un peu dispersés, écrit Pottier*, ils ont été obligés de vendre leurs terrains pour subvenir aux dépenses considérables de la persécution et surtout des exilés. »
Le Kouy-tcheou demeura plusieurs années sans recevoir la visite d'aucun prêtre. Le premier qui y fut ensuite envoyé a laissé un nom célèbre et honoré dans les missions de Chine. Il se nommait Jean- Martin Moye^; il était né le 27 janvier 1730, à Gutting% à cette époque petite commune du diocèse de Metz. D'abord vicaire dans plusieurs paroisses de la ville de Metz, à Saint- Victor, à Saint-Dizier,
« A. M.-E., vol. 437, p. 466. Lettre de Mgr Pottier à M. Alary, 1" octobre 1773.
2 Cette explication nous paraît assez peu conforme aux habitudes chinoises.
3 A. M.-E., vol. 447, p. 152. Lettre à M. Steiner, Su-tchuen, 20 septembre 1774; * Vie de M. Vahhé More, de la Société des Missions-Etrangères, fondateur de
la. Congrégation des Sœurs de la Providence en Lorraine et des Vierges chrétiennes, directrices des écoles de filles au Su-tchuen, en Chine, par M. l'abbé J. Marchai, vicaire général de Saint-Dié, un vol. in-oct. Bray et Retaux, libraires-éditeurs, 82, rue Bonaparte, Paris, 1872.
-^ Du concordat à 1871, Cutting appartint au diocèse de Nancy (canton de Dieuze, arrondissement de Château-Salins). Il est actuellement revenu au diocèse de Metz.
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L ANCIEN APOSTOLAT
à Sainte-Croix, puis à Dieuze, où il fut interdit par suite de calomnies extraordinaires, grand prédicateur de Missions, fondateur des Religieuses de la Providence, vicaire à Gondrexange, appelé dans le diocèse de Saint-Dié pour y diriger le grand Séminaire, auteur d'un ouvrage intitulé Le Dogme de la grâce, enfin aspirant au Séminaire des Missions-Etrangères en 1771, Moye se présente dès le début de sa carrière sacerdotale avec les caractères de zèle, d'activité, d'énergie, de sainteté qui marqueront toute sa vie, mais aussi avec un tempérament dont la mesure ne paraît pas être la note dominante, et qui lui attirera, comme à un grand nombre de saints personnages. le blâme de quelques-uns de ses contemporains. 11 s'embarqua à Lorient le 30 décembre 1771 pour le Su-tchuen oii il arriva le 5 mars 1773 ^
Pottier lui confia le district dont Alary avait eu précédemment la direction et qui comprenait la partie orientale du Su-tchuen et le Kouy-tcheou. A cette occasion , le Vicaire apostolique écrivait à Alary ces paroles : « M. Moye vous succède, vous êtes bien remplacé, je vous assure. S'il y a quelqu'un de vos chrétiens qui se perd, ce ne sera pas la faute de ce cher confrère. » En le chargeant du Kouy-tcheou, Pottier lui recommanda « de* n'y point aller, qu'auparavant il n^y eût envoyé quelqu'un pour sonder le terrain et pour préparer les chrétiens, y ayant un ordre exprès et publié du dernier mandarin aux gens du pays do se saisir indifféremment de tout étranger qu'ils verront fréquenter les chrétiens, avec une récompense promise à quiconque pourra s'en saisir. Ce cher confrère aura-t-il suivi mon avis? je n'en sais rien ; quoi qu'il en soit, son vrai zèle et son ardente charité pour Dieu et le prochain l'y ont entraîné en se remettant tout entier à la sainte Providence. »
Moye avait, en effet, entrepris d'administrer les quelques centaines de chrétiens (trois cents probablement), divisés en quatre stations qui, à ce moment formaient toute la mission du Kouy-tcheou. Au commencement du mois de mai 1774, il quitta la chrétienté de Foutcheou', ville située sur le fleuve Bleu, traversa les montagnes dont est sillonnée cette partie du Su-tchuen oriental et se dirigea vers le nord-est du Kouy-tcheou où habitaient les différents groupes catholiques de cette province.
Il était accompagné d'un catéchiste, qui plus tard fut élevé au sacerdoce, Benoît Sen.
* Son nom chinois fut Mei.
2 A. M.-E., vol. 447, p. 153. Lettre de Mgr Pottier à M. Steiner. Su-tclîuen, 20 septembre 17 74.
' Notes sur le Kouy-tcheou, par M. Aloys Schotter, p, 413.
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La famille Sen était originaire du Hou-kouang. Elle vint s'établir on ne sait trop vers quelle époque dans le Su-tchuen, à Koan-yutchang, sous-préfecture de Yun-tchoan. Là elle se divisa en plusieurs branches. Quelques membres de la branche aînée émigrèrent à Lan-tien-pa, près deSu-tcheou fou, d'autres à Ta-tsien-lou. Parmi les représentants delà brahche cadette, les uns restèrent à Koan-yutchang, les autres émigrèrent au Kouy-tcheou et se fixèrent à Kikong-tsoui, préfecture de Tsen-y. « Ce Ki-kong-tsoui, dit A. Schotter, est très probablement le lieu d'origine de Benoît Sen. » Pottier indique la ville de Fou-tcheou\
La mère de Benoît était remarquable par sa piété et son esprit de mortifica^on, et l'on raconte que pendant ses jours de jeûne, qui étaient assez fréquents, elle ne se permettait jamais de boire entre les repas, même aux plus fortes chaleurs.
Benoît Sen avait précédemment été employé en qualité de catéchiste par Alary, qui, en 1769, l'avait emmené avec lui au Kouytcheou. 11 retournait alors dans cette province avec Moye. Le voyage et les travaux des deux hommes apostoliques se firent d'abord dans la plus entière tranquillité.
Le missionnaire s'occupa de la station de Mao-tien, puis il passa à Mao-leao ; là ayant été dénoncé, il fut arrêté avec son catéchiste et quelques chrétiens, en particulier le propriétaire de la maison où il logeait. Tous furent conduits au prétoire de Ou-tchoan, emprisonnés^ frappés, puis mis en liberté. A la demande de son évêque, plusieurs fois réitérée, Moye écrivit la Relation- des principaux incidents qui marquèrent son expédition ; nous ne pouvons mieux faire que de rééditer son récit- :
« Je me mis en marche le jour de l'Invention de la sainte Croix, pour entrer dans la province de Kouei-tcheou, où la persécution des années dernières a été plus cruelle qu'ailleurs. J'enviais, dans la partie supérieure de mon âme, le sort des persécutés, et désirais trouver la croix dans cette province.
« Après avoir administré assez tranquillement une chrétienté ^je passai dans une autre où j'administrai le saint viatique à plusieurs malades qui semblaient m'avoir attendu pour aller au Seigneur. Ils moururent au bout de quelques jours. Au milieu de la nuit, les
' A. M,-E., vol. 438, p. 34. Lettre du 16 octobre 1780 à M. Alary.
2 Ce récit fut écrit par M. Moye en latin, du moins nous n'en connaissons pas d'autre. Il fut traduit en français au Séminaire des Missions-Etrangères et la traduction fut publiée dans les Nouvelles Lettres Edifiantes, vol. 1, p. 180. Le texte se trouve A. M.-E., vol. 437, p. 574 ; la traduction A. M.-E., vol. 437, p. 494. La pièce est datée du Su-tchuen, 6 août 1774.
» Mao-tien.
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L ANCIEN APOSTOLAT
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chrétiens de cet endroit* et quelques païens, leurs alliés, vinrent me presser de me retirer. Je revins dans le premier endroit. Là, le premier jour des Rogations ^, comme j'étais sur le point de célébrer le saint sacrifice de la messe, le ciief du lieu vint, accompagné de cinq ou six hommes, dans la maison où j'étais. Il me prit, avec tous mes ornements sacrés. Cependant nous pûmes, avec l'aide de Dieu, cacher les livres latins, le calice et les corporaux.
« J'avoue ma faiblesse : Je tremblais de tous mes membres, quoique selon l'esprit, je fusse résolu et disposé à tout. Je sentais la grande différence qu'il y a entre moi et les saints martyrs qui allaient au supplice pleins de joie. Je dis à ce chef : « Quoi ! l'empereur a fait cesser la dernière persécution, et vous, particulier, vous persécutez les chrétiens ? Ah ! craignez le juste châtiment de Dieu. Quant à nous, nous ne craignons ni les tourments ni la mort ». Il me répondit que le mandarin lui avait ordonné d'arrêter tous ceux qui professaient la religion chrétienne, et qu'il menaçait de leurtrancher la tête. Les chrétiens avaient envie de donner de l'argent aux païens pour me racheter. Je leur dis que cela était permis, mais que je ne savais pas si cela était expédient. Je me mis à genoux, pour demander à Dieu que tout s'arrangeât selon sa sainte volonté, et pour lui offrir le sacrifice de ma vie. On termina la scène par nous faire partir pour la ville dans le territoire de laquelle nous étions, qui était distante d'une journée et demie,
(( Après avoir marché pendant une demi-journée, nos conducteurs qui désiraient de l'argent plus que toute autre chose, restaient en arrière et semblaient se repentir de leur démarche. Il nous eût été facile de nous enfuir ; mais plein de confiance dans la Providence, je précédais mes gardes. Le lendemain, le chef voyant que nous ne lui donnions pas ce qu'il désirait et attendait, entra dans une grande colère. Après bien des clameurs et des injures, il prit une corde, et la mit au cou de mon écolier et du chrétien chez lequel il nous avait pris. Je m'attendais à essuyer le même traitement, mais il m'épargna. Nous étions à l'auberge ; il nous en fit sortir, menant les de^x chrétiens comme deux victimes qu'on va immoler, et les accablant d'injures. Je les suivis immédiatement, pour les exhorter et participer à leur ignominie.
« Nous entrâmes ainsi dans la ville ^ : aussitôt le peuple accourut et sut que nous étions chrétiens ; nous le disions hautement, et prêchions la religion. Un païen dit qu'il avait lu nos livres, et que notre
* Mao-leao.
- Le 10 mai.
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religion était bonne. De Fauberge où nous entrâmes d'abord, on nous fit partir et traverser toute la ville pour aller au prétoire, qui était si plein de monde qu'un officier fut obligé de sortir pour le faire retirer. On introduisit d'abord mon écolier ; peu après j'entendis les coups. Autant de coups qu'il recevait sur le corps étaient autant de plaies que je ressentais dans mon âme. Cela dura fort longtemps. On prit ensuite mon hôte et on le frappa. On me fit entrer le dernier.
« Le mandarin me demanda qui j'étais : Je répondis que j'étais Européen, et que j'étais venu pour exhorter les habitants de la Chine à adorer le vrai Dieu, Seigneur de toutes choses. Il me dit que j'étais venu tromper le monde. Il me fit visiter et fouiller. On trouva pendu à mon cou un petit crucifix, dans lequel étaient des reliques. Je l'avais gardé exprès, dans la pensée qu'il me fournirait occasion de confesser Jésus-Christ. En effet, le mandarin me demanda ce que c^était. Un satellite répondit : « C'est leur Jésus, c'est leur idole. » Je dis : « Nous n'adorons point les idoles : c'est l'image de Jésus- Christ, Dieu incarné, qui a souffert pour nous. » Mais il paraît que le mandarin ne me comprit pas.
« Il me fit plusieurs questions sur le temps Oii j'étais venu en Chine, sur les lieux oii j'avais demeuré et prêché. Il interrogea mon hôte sur la doctrine que j'enseignais. Ce chrétien répondit que j'exhortais à faire le bien. Le mandarin me demanda encore si les effets qu'on avait apportés étaient à moi, je lui répondis affirmativement. Parmi ces effets iLy avait trois livres. Le mandarin me demanda d'oii ils venaient ; je répondis qu'ils avaient été faits à Pékin par les docteurs de l'empereur. Il ne s'attendait pas à une pareille réponse.
« L'interrogatoire fini, je reçus quelques coups ; ensuite le mandarin nous fit enchaîner et conduire en prison, mon hôte et moi. Benoît, mon écolier, resta. Il était à genoux dans l'attente d'un nouvel interrogatoire et de nouveaux supplices. Le mandarin, irrité de ce qu'il ne répondait pas directement à ses questions, le fit frapper de plus de cent coups sur la tête. Cela dura assez avant dans la nuit. Quand on le ramena dans la prison, il avait le visage tout défiguré et ensanglanté ; on pensait qu'il en mourrait. L'officier qui vint visiter les prisonniers en avait peur ; il lui fit ôter sa chaîne, et les satellites pansèrent ses plaies. Trois jours après, il fut guéri et reçut encore quatre-vingts coups.
« Le lendemain de l'iVscension, je subis un nouvel interrogatoire qui dura près de deux heures. Le mandarin me fit mille questions : il me demanda qui j'étais ? d'où je venais ? si j'avais des frères et sœurs ? combien j'en avais ? si j'étais marié? par où j'avais passé pour venir en Chine ? si j'y avais apporté de l'argent ? si j'en avais encore ? où étaient mes anciens habits ? comment je faisais quand
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mon viatique était fini ? Dieu me fit la grâce de répondre sans blesser la vérité, et sans rien découvrir de ce qui concerne nos Missions. Je ne laissais pas pourtant de sentir de la peine et de l'embarras.
« Le mandarin me demanda pourquoi je ne restais pas dans mon pays à exhorter les peuples. Je lui répondis qu'en Europe tout le monde, même le souverain et les mandarins, reconnaissaient et adoraient le vrai Dieu, lime demanda si la religion que je prêche est vraie. « Oui, lui dis-je, ma religion est véritable. » Sur cela il me fit frapper, et me demanda ensuite s'il y avait d'autres missionnaires. Je répondis que nous étions venus d'Europe à Macao deux ensemble, mais que mon compagnon n'était point entré en Chine.
« Après cet interrogatoire, le mandarin me fit écrire mon nom, mon lieu natal, la ville dans la juridiction de laquelle je suis né, la capitale de ma province, etc., et cela par trois fois, pour confronter mon écriture. Après que je fus retourné en prison, il me fit rappeler pour me demander comment on disait en français telle ou telle chose. Il avait une grammaire, apparemment la grammaire arabiquechinoise, dont les mahométans se servent en Chine, et il croyait que cette grammaire pouvait servir pour toutes les langues d'Europe. Je demandai à la voir, et lui dis que ce n'était point là notre langue. Il finit par soutenir que je n'étais pas Européen, mais Chinois ; que mon nom était un nom chinois, et qu'il n'était pas possible que j'eusse appris la langue en si peu de temps. Nous apprimes que notre tradlteur avait reçu une récompense de mille deniers* chinois : cela nous faisait tout craindre. Je faisais, de mon mieux, des actes de résignation et d'abandon à la divine Providence. Si on m'eût annoncé ma sentence de mort, je l'aurais entendue avec grande joie, mais je n'en étais pas digne.
« Cependant la prison, qui était ouverte à tout le monde, ne désemplissait pas du matin au soir. Des païens curieux venaient nous interroger sur notre religion ; nous la leur prêchions hautement à tous, et la parole divine ne resta point captive. Le mandarin nous faisait un grand crime d'avoir prêché, et nous prêchions encore publiquement dans sa maison et à ses gens. Des enfants même, entendant les vérités de notre religion, disaient : « Oui, cela est ainsi, cela est vrai. » Ces païens nous interrogeaient avec confiance et demandaient à voir nos livres ; nous n'en avions point à leur donner. Tout ce qu'il y avait de gens raisonnables convenaient que notre religion était bonne ! il n'y avait que quelques libertins qui s'en moquaient.
« Les grandes objections qu'on nous faisait étaient celles-ci :
' Sapèques, donc environ 5 francs.
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« Avez-vous vu des âmes monter au ciel ? Le mandarin en sait bien autant que vous : pourquoi n'approuve-t-il pas votre religion ? »
u Les gardes mômes, pour la plupart, étaient convaincus de la vérité de notre religion, et un d'eux', encore jeune, s'est converti et adore Dieu : il sait lire et écrire, et a des livres chrétiens.
« Je m'attendais à chaque instant à de nouveaux interrogatoires ; je les craignais plus que la mort, par le danger oli j'étais de mentir ou de trahir. On nous menaçait de nouveaux supplices : je me disposais, à les souffrir ; mais Dieu exauça nos prières et nous délivra de ces interrogatoires. Il changea le cœur du mandarin, et disposa les choses de telle sorte qu'on cherchait à nous délivrer. Il ne s'agissait que des moyens. Mettant alors toute ma confiance en Dieu, et non dans For et l'argent, ni dans les hommes, je remis tout à la divine Providence. D'après nos réponses, et ce que nous disions hautement aux satellites, le mandarin était si persuadé que nous étions disposés à souffrir tous les supplices et la mort, plutôt que de rien faire ou dire contre notre religion, qu'il ne nous proposa plus d'y renoncer. Le second officier, touché de compassion, nous dit, dans une visite : (( On vous délivrera, pourvu que vous ne fassiez plus mention de cette fausse secte ; et vous, me dit-il , ne dites pas que vous êtes Européen, mais de Canton. » Je répondis : «Je suis Européen », et je le dis aux satellites qui paraissaient étonnés, que notre religion ne nous permet pas le moindre mensonge. Ils désiraient tous notre délivrance : le capitaine louait beaucoup les chrétiens, et la plupart des autres disaient : « Ce sont de braves gens, qui ne font de mal à personne. » Sur ces entrefaites, quelques prisonniers prirent la fuite. Le mandarin punit sévèrement les gardes, et les mit aux fers à la place des fugitifs. On nous disait : « Que ne vous êtes-vous enfuis, vous qui n'êtes pas des criminels, et ne faites de mal à personne ». Gomme je prenais quelque soin des prisonniers, les satellites en étaient touchés : (( Oh ! le bon cœur ! » disaient-ils. Ces prisonniers demandaient si, ne sachant pas lire ni écrire, ils pouvaient aussi pratiquer notre religion.
« Le jeudi, jour de l'octave de l'Ascension, je fus de nouveau cité devant le mandarin, qui me fit une forte réprimande de ce que j'étais venu dans sa province, et m'intima de ne plus y venir. Je lui répondis que, s'il me chassait de sa province, j'obéirais et sortirais ; mais je ne dis pas que je ne reviendrais plus : mon disciple le promit. Ensuite le mandarin fit apporter mes ornements, et commanda à ses gens de les déchirer. Ils obéirent, se servant à cet effet des pieds et
Sans doute Tchou qui deviendra prêtre sous le nom d'Augustin Tchao. (Voit
plus loin p. 35.)
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des mains ; ce que je vis avec horreur, pensant qu'au jug-ement dernier ces ornements demanderaient vengeance contre eux. Il or- , donna ensuite de brûler les morceaux de ces ornements et les livres de religion. Je ne sais s'ils Font fait : j'en doute fort.
« Ils nous avaient tentés pour savoir si nous avions de Targent, et si l'on voudrait nous racheter. J'avais répondu que je n^'en avais point; que j'avais donné aux pauvres un habit, et sept ou huit cents deniers qui me restaient. Cela était vrai, et prouvait que les chrétiens ne cherchaient qu'à faire le bien. Ils voyaient d'ailleurs que nous ne mangions presque autre chose qu'un peu de riz cuit à l'eau : ils en étaient touchés de compassion. Ainsi nous n'employâmes aucun moyen humain; mais seulement la prière, la confiance en Dieu, le jeûne, Taumône et la patience. Mais Dieu disposa tellement les choses, qu'à la fin tout le monde nous devint favorable, tandis^ que dans le commencement tout le monde était contre nous. « Quoi ! disaient-ils alors, il y a deux ans que ces gens-là ont été envoyés en exil^ et ils ne se corrigent pas ! Oh ! les malheureux ! Oh ! g-ens dignes de tout supplice ! »
« Enfin, le samedi, veille de la Pentecôte, jour que la Providence, avait fixé pour notre délivrance, nous fûmes conduits devant le mandarin. Il nous fit ôter nos chaînes, et nous dit qu'il nous faisait grâce et nous renvoyait sans supplice, parce que nous avions du chemin à faire. Néanmoins il fit donner vingt-cinq coups de bâton à mon hôte^ Nous sortîmes donc, après avoir été dix jours en prison. Ce fut là le lieu de notre retraite, pour nous disposer à recevoir le Saint- Esprit, qui nous vint consoler.
« Avec quels sentiments de joie et de reconnaissance je chantai ces paroles du psaume : ^^ Dirupisti Domine , vinculamea; Seigneur, rniis avezro77ij)u mes liens », et beaucoup d'autres passages qui convenaient parfaitement à notre situation. Un satellite nous accompagnait et nous conduisait de bourgade en bourgade. La multitude s'assemblait, et nous lui annoncions notre religion. Notre satellite, loin de nous en empêcher, nous invitait, au contraire, à prêcher, quoiqu'il ne veuille pas suivre la vérité qu'il reconnaît.
« Nous passâmes chez les chrétiens de l'endroit où j'avais été pris^ Vous pouvez juger quelle joie ce fut pour eux et pour moi de nous revoir. Nous récitâmes la prière en commun, en présence du satellite, qui nous avait invités lui-même à prier, et qui, après avoir en-
' On a raconté, nous ne savons jusqu'à quel point le fait est vrai, que l'hôte de M. Moye avait déjà été arrêté en 1772, et qu'il avait apostasie en prononçant le mot houi,' je me repens.
■2 A Mao-tien.
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DES OMGTNES A 1847
tendu nos prières, se moquait des prières des bonzes aussi bien que des idoles. Mon hôte, tout en arrivant chez lui, remit dans sa salle une tablette de la religion chrétienne, en place de celle que le chef du lieu avait déchirée.
« Le garde nous conduisit, mon écolier et moi, hors de la province ; mais nous n'étions pas encore tout à fait tranquilles. Il avait été question de nous remettre entre les mains du mandarin sous la juridiction duquel est mon disciple, et nous craignions qu'en sortant de la province de Kouei-tcheou on ne nous remit à des satellites de celle du Su-tchuen. Mais sur le soir notre garde, après avoir pris dans nos effets quelque chose qui lui plaisait, et qui valait environ un louis d'or, se retira en nous faisant une grande révérence, et nous laissa libres \ Cependant le bruit de notre affaire nous précédait déjà hors de la province de Kouei-tcheou ; car, le' soir, un aubergiste à qui nous demandions à loger, ne voulut pas nous recevoir. Le lendemain, après quelques pas, je vis des gens qui accostaient mon écolier : un d'eux se détacha et vint vers moi. Je pensai que nous étions pris de nouveau, mais j'en fus quitte pour la peur. C'étaient des chrétiens qui nous avaient suivis.
« Après une autre journée de marche, la nuit nous surprit dans les forêts et les montagnes : nous avions perdu le chemin ; nous le retrouvâmes cependant, et arrivâmes, épuisés de soif et de lassitude, chez des chrétiens qui étaient à réciter la prière du soir en commun, comme c^est la coutume en Chine. Ils furent bien surpris de mon arrivée : ils savaient que j'étais en prison, et ils priaient et jeûnaient pour obtenir notre délivrance. »
Au nombre des satellites qui gardèrent le missionnaire dans la prison de Ou-tchoan, s'en trouvait un, nommé Tchou^, qui paraissait écouter sérieusement les explications données sur le catholicisme ^
Après la délivrance de Moye et de Benoît Sen, Tchou ne quitta pas immédiatement le prétoire ; on le vit cependant bien des fois au milieu des chrétiens, priant avec eux et se montrant ennemi des idoles. Etant un jour entré dans une pagode il renversa et brisa une statue sous les yeux môme du bonze, et comme celui-ci voulait l'en empêcher, il lui répliqua : « Si tu raisonnes, je t'en ferai autant. »
Ce zèle n'était peut-être pas selon toutes les règles de la prudence, mais un satellite encore païen ne doit sans doute pas être jugé comme un catholique instruit.
1 A Mao-tsien-chan.
« Tchou né en 1742 ou en 1744 et selon d'autres en 1746. L'inscription qui est sur son tombeau porte la 9« année de Kien-long (1744).
î N. L. ^.,vol.
1, p. 330, Lettre de Mgr Pottier 1781.
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L ANCIEN APOSTOLAT
Plus tard Augustin ïchou, baptisé, devint catéchiste de Gleyo, puis fut, sous le nom de Tchao, ordonné prêtre en 1781 par Pottier\
Moye passa le reste de Tannée dans la partie orientale du Sutchuen. Il y baptisa, raconle-t-il -, « un jeune homme venu du midi du Kouy-tcheou, à un mois de chemin, c'est-à-dire peut-être à 400 lieues. Son grand-père était chrétien et son père n'adore pas les idoles. Quel avantage si on peut un jour pénétrer jusque-là! J'ai encore baptisé un autre jeune homme de la même province, il vient
* Voici les lettres qui parlent de cette ordination : une lettre de M. Dufresse et une de Mgr Pottier se corroborant :
« Mgr l'Evèque a ordonné au mois de juin trois prêtres chinois dont deux non latins et un latin revenu cette année de notre collège général de Pondichéry. Un des deux prêtres non latins qui avant d'avoir embrassé la religion était attaché au prétoire, avait, avec d'autres satellites, il y a 7 à 8 ans, conduit l'autre à la capitale pour y être jugé pour cause de religion.
<( Maintenant par une conduite extraordinaire de la Providence, voilà le confesseur de la foi et un des satellites ses persécuteurs qui sont ordonnés prêtres en un même jour et par les mains du même évêque. Cet ancien satellite avait aussi été présent lorsqu'on avait traduit M. Moye, notre confrère, devant les tribunaux et aux mauvais traitements qu'on lui avait fait subir. C'est à l'occasion de cette dernière persécution qu il a embrassé la religion, exhorté par M. Moye dans la prison même. Voilà pourquoi M. Moye, écrivant à M. Gleyo, l'appelle meitm filiuin quem genui in vinculis. {A. 31. -E, vol. 1250, p. 137. Lettre de M. Dufresse à M. Adrien Tchou, Su-tchuen, 21 septembre 1781).
Dans une lettre de Mgr Pottier du 15 octobre 1781, nous trouvons le nom de l'ordinand ; a Je me suis dédommagé du peu d'espérance que nous avons de recevoir des missionnaires d'Europe, en ordonnant trois prêtres du pays : sçavoir le diacre de l'an passé, le catéchiste de M. Gleyo, nommé Augustin Tchou, que M. Moye lors de sa persécution du Kouy-tcheou, genuit in vinculis, qui ne sait pas le latin, non plus que le premier. « (A. M.-E , vol. 438, p. 149. Lettre de Mgr Pottier à M. Alary Su-tchuen, 15 octobre 1781).
Cet Augustin Tchou est-il le même que le prêtre Augustin Tchao qui mourut pour la foi dans les prisons de Tchen-tou (Su-tchuen) en 1815 ? Dans la notice que nous avons publiée sur le Vénérable Augustin Tchao, avant sa béatification, (ies cinquante-deux Vénérables serviteurs de Dieu, Jrançais, annamites, chinois, mis à mort pour la Foi en Extrême-Orient, 2 vol. in-8. Téqui, éditeur, rue du Cherche-Midi . Paris, 1893) nous avons raconté qu il avait accompagné en 1785, en qualité de satellite, Mgr de Saint-Martin et M. Dufresse, lorsqu'ils furent conduits dans les prisons de Pékin, et qu'il s'était converti à la suite de ce voyage. Cette affirmation est basée sur les dépositions enregistrées dans le Sommaire des Procès Apostoliques, p. 647 à 656. En effet, sur six témoins qui parlent de la conversion d'Augustin Tchao, tous la racontent comme nous l'avons fait ; pas un seul ne fait allusion à M. Moye.
Les témoins se sont trompés. M. Gourdon, missionnaire apostolique au Sutchuen oriental, bien placé pour être exactement renseigné, raconte [Beati martyres provinciœ Se-tchouan, Cha-pin-pa, 1901, pp. 58, 61), qu'Augustin Tchou et Augustin Tchao sont bien le même personnage, et qu'Augustin Tchou changea son nom en devenant prêtre en 1781.
-X L. E., vol. 1, p. 198.
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