‹ Histoire des missions de Chine [microform]Chapitre 30 sur 56 · PIE IX PAPE · texte numérisé non relu

PIE IX PAPE

Vénérable Frère, Salut et bénédiction apostolique.

En vertu de son pouvoir apostolique, Grégoire XVI, de glorieuse mémoire, notre prédécesseur, pour étendre le bienfait de la foi catholique en Chine, a érigé le nouveau Vicariat apostolique du Kouei-tcheou, et par dépareilles Lettres apostoliques, données le 27 mars de la présente année 1846, en a confié l'administration à notre vénérable frère, Eugène Desflèches, évêque de Sinite, précédemment votre coadjuteur dans le Vicariat du Su-tchuen, et vous a donné le pouvoir de choisir un autre coadjuteur et de le consar crer sous le titre d'évêque de Sura in partibus infidelium. Or, ensuite, vous avez pris soin de nous exposer qu'il serait plus opportun pour l'administration de l'un et de l'autre Vicariat, que l'évèque de Sinite conservât comme auparavant le titre et la charge de coadjuteur du Vicaire apostolique du Sutchuen, et que le soin de la mission du Kouei-tcheou fût confié à un autre prélat que vous choisiriez vous-même, et élèveriez au titre épiscopal de Sura. Après avoir pesé les raisons invoquées, de l'avis de nos vénérables frères, les Eminentissimes Cardinaux de la Propagande, nous avons dé-

1 A. M.-E., vol. 549i, p. 579. Lettre du 6 juin 1846.

2 A. M.-E-., vol. 549i, p. 548.

» A. M.-E., vol. 271, p. 420 ; vol. 549i p. 29. Voir le texte à l'Appendice XVI.

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EN VICARIAT. APOSTOLIQtfE

cidé d'accéder à vos désirs. C'est pourquoi, voulant montrer upe bien- Yeillance particulière à tous et à chacun de ceux en faveur de qui ces Lettres ont été délivrées, et seulement pour cette raison, les absolvant et permettant de les absoudre de toute sentence d'excommunication, de suspense, d'interdit et de toutes les autres sentences, censures et peines ecclésiastiques, quelles qu'elles soient, et quel qu'en soit le motif, si parfois ils en ont encouru, par ces Lettres, en vertu de notre autorité apostolique, nous vous accordons, Vénérable Frère, de conserverie dit évéque de Sinite pour coadjuteur, aussi longtemps que vous le jugerez utile pour le bien de chaque mission, et de choisir pour la mission du Kouei-tcheou, comme Vicaire apostolique, celui de vos missionnaires que vous jugerez, dans le Seigneur, le plus apte à remplir cette charge, avec tous les pouvoirs nécessaires et utiles attachés précédemment à celte fonction. A ce même Vicaire apostolique choisi par vous, nous accordons le titre épiscopal de Sura, in partibus infidelium ; nous le faisons évéque et pasteur de cette Eglise, avec l'autorisation de ne point s'y rendre et de n'y point résider personnellement, tant que ce siège sera au pouvoir des Infidèles. Nous l'autorisons, en outre, à pouvoir recevoir librement, licitement et validement, la consécration épiscopale de tout évéque catholique, ayant accord et communion avec ce Saint-Siège, accompagné et assisté de deux autres évêques, ou, si on n'en peut trouver deux, de deux prêtres séculiers, ou de deux réguliers de n'importe quel Ordre ou Institut, ayant accord et communion avec le Saint-Siège. Nous voulons, cependant, que tout d'abord, entre les mains dudit évéque, il fasse profession de la foi catholique, selon les articles proposés par ce Saint-Siège, et prête le serment de fidélité à nous et à la sainte Eglise Romaine. Sinon, cet évéque sera censé suspens ab officia et tous deux seront, par le fait même, suspens de la direction et de l'administration de leurs Eglises. Ce, nonobstant les Constitutions et règlements généraux ou spéciaux, soit apostoliques, soit établis parles Conciles généraux, provinciaux et synodaux, et toutes les dispositions contraires quelles qu'elles soient. Donné à Rome, près Sainte-Marie-Majeure, sous l'anneau du Pêcheur, le 13 août 1846, la première année de notre Pontificat.

Les premières pièces de cette affaire étaient arrivées au Su-tchuen au mois de novembre 1846, elles ftirent remises à Desflèches, qui parut fort étonné :

Quelle nouvelle, écrivit-il le lendemain aux directeurs du Séminaire des Missions Etrangères S quelle nouvelle, moi Vicaire apostolique, je ne sais trop qu'en dire ; ma f;iiblo santé, ma pauvre tête, mon peu d'aptitude pour l'administration me faisaient désirer de demeurer longtemps coadjuteur. De plus, que va dire M'^'" de Maxula?

Mais déjà des plans avaient germé dans l'esprit de Desflèches, qui pense que la seule province du Kouy-lcheou peut difficilement former une mission et qu'il faut lui adjoindre la partie orientale du Su-tchuen.

lA. M.-E., vol. 527, p. -229. Lettre du 15 nov. 1846.

ERECTION DU KOUY-TCHFOU

Ce nouveau plan, s'il est mis à exécution, nous apportera d'immenses avantages, et il est encore temps de le faire exécuter. 11 s'agit donc de réunir en un même Vicariat le Kouy-tcheou et le Su-tchuen oriental, le Thibet et le Su-tchuen méridional, le Su-tchuen occidental avec le septentrional ; ce dernier Vicariat sera encore très grand, la capitale de la province est dans le Su tchuen occidental ; si les Vicariats ne sont pas ainsi répartis, les Vicaires apostoliques du Thibet et du Kouy-tcheou se trouveront bien mal à l'aise et ne pourront faire grand bien avant plusieurs années. Par exemple où s'établira le Vicaire apostolique du Thibet, où recevra-t-il les missionnaires, où prendra-t-il des hommes capables de lui rendre quelque service soit pour prêcher, soit pour enseigner, baptiser, etc ? des prêtres chinois lui seront d'un grand secours, qui lui en cédera ? Item pour le Kouy-tcheou, (on peut à la vérité trouver ici un pied à terre, mais au milieu de montagnards simples, ignorants, incapables de pouvoir rendre aucun service), de plus il faudrait des prêtres chinois, et où les trouver? M^'^de Maxula en céderait un pendant un an ou deux, puis le retirerait, car Sa Grandeur pense à sa mission avant tout, ce qui est juste jusqu'à un certain point ; on ne peut même espérer d'avoir, avant de longues années, au Kouy-tcheou, des prêtres natifs. Il n'y a actuellement dans nos écoles de latin aucun élève de cette province ; puis, où trouver des prédicateurs, baptiseurs, maîtres et maîtresses d'écoles? Cette pauvre province est sous tous les rapports dans une grande pénurie ; le Thibet ne sera pas plus riche et les deux Vicaires apostoliques ne sauront trop de quel côté se tourner. Je sais bien qu'à la rigueur si l'on ne pouvait faire autrement, il y aurait encore moyen de se tirer d'affaire, mais quandle mieux est faisable pourquoi ne pas viser au mieux. Or le mieux est certainement de réunir le Su-tchuen méridional avec le Thibet et le Su-tchuen oriental avec le Kouy-tcheou ; il y aura avantage de part et d'autre, le Thibet, le Kouytcheou et le Su-tchuen y gagneront. Le Su-tchuen divisé en trois Vicariats pourra plus facilement entendre la Bonne Nouvelle dans les parties les plus reculées où l'on ignore même le nom de la religion chrétienne, il verra les conversions se multiplier, le clergé indigène prendra plus d'extension, etc ; le Kouy-tcheou y gagnera beaucoup ; il aura tous les avantages d'un Vicariat apostolique (le Vicaire apostolique ou le coadjuleur y fera sa résidence), il pourra envoyer ses élèves latinistes étudier au Su-tchuen oriental, recevra de là secours en argent, prédicateurs, maîtres d'écoles et prêtres avec lesquels on pourra ouvrir des missions chez les barbares du midi (Miao-tsé), et visiter les chrétientés où un Européen ne pourrait aller sans danger. De cette manière toutes les bonnes œuvres seront mises en train dès la première heure et comme déjà mises sur pied.

Les objections de Desflèches n'ont pas besoin d'être discutées, puisque Tacte du 13 août 1846 supprimait le projet qu'elles combattaient. Les seuls intérêts qu'elles offrent sont et le désir de l'évêque de rester au Su-tchuen, et la facilité avec laquelle il forme des plans pour réaliser son désir, et expose des avantages et des inconvénients qu'il est à peu près seul à entrevoir.

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EN VICARIAT APOSTOLIQUE

Albrand. — Ses travaux dans la mission de Siam. — Courvezy veut en faire son coadjuteur. — Pallegoii le nomme provicaire. — Albrand quitte Siam. — Son séjour à Macao. — Son départ pour le Su-tchuen. — Son voyage.

A ce moment, la Providence elle-même sembla prendre à tâche de résoudre la question qui préoccupait tant de monde, en envoyant au Kouy-tcheou un missionnaire doué de beaucoup de qualités et de grandes vertus, à qui devait incomber intégralement la charge dont Desflèches ne voulait qu a des conditions inacceptables. Ce missionnaire se nommait Etienne-Raymond Albrand ; il était né à Saint- Crépin, département des Hautes-Alpes, le 4 avril 1805". Il commença ses études classiques sous la direction du curé de sa paroisse, Lagier-Bertrand, et les acheva de 1823 à 1826 au petit séminaire d'Embrun ; il entra ensuite au grand séminaire de Gap -y où il se fit remarquer par sa régularité, sa piété, la droiture de son jugement et la tournure philosophique de son esprit, ce qui lui valut en 1829 sa nomination dé professeur de philosophie au petit séminaire d'Embrun.

Il rêvait déjà de se consacrer aux Missions, mais son évêque n'ayant pas cru devoir lui accorder l'autorisation de partir, il dut attendre jusqu'en 1831. Cette année, le 3 décembre, il entra au Séminaire des Missions-Etrangères où il ne resta que quelques mois, et le 12 mars 1832, il se mit en route pour Bordeaux ; il s'embarqua au mois d'avril et le 16 octobre suivant il arriva à Singapore, puis il passa à Pinang, qui relevait alors du Vicariat apostolique de Siam dirigé par Florens '.

La destination du jeune missionnaire n^était pas encore absolument fixée, on ne savait s'il resterait à Siam ou s'il serait envoyé en Gochinchine. Ce fut le premier parti qui l'emporta, et Etienne Albrand fut chargé de la ville de Singapore, en collaboration avec Courvezy*, le coadjuteur de Florens.

* Vie de Mgr Albrand, évêque de Sura, Vicaire apostolique du Kouy-tcheou, par M.-J. Dourif, un vol. in-8. Lecoffre, rue Bonaparte, 90, Paris, 1865. Mg' Faurie eut la pensée, qu'il ne mit jamais à exécution, de compléter cet ouvrage. Le catalogue des M.-E. porte le 11 avril.

2 M. Albrand reçut de Mgr Arbaud, évêque de Gap :

Les ordres mineurs, le samedi avant la Trinité, 9 juin 1827. Le sous-diaconat, le samedi avant la Trinité, 31 mai 1828. Le diaconat, le samedi avant Noël, 20 décembre 1828. Le sacerdoce, le samedi avant la Trinité, 13 juin 1829.

3 Voir Mémorial de la Soc. des M.-E. p. p. 32. 216, 219, 311.

♦ Id. p. 44, 216, 219, 223.

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ERECTION DU KOUY-TCHEOU

Nous ne nous étendrons pas sur cette partie de sa vie, qui appartient à Fhistoire de la mission de Siam ; nous la résumerons cependant dans les grandes lignes, afin de faire ressortir quelques-unes des qualités dont l'apôtre fit preuve dès le début de sa carrière, et qui se développeront davantage encore dans ses travaux au Kouytc'heou.

La paroisse de Singapore comptait alors environ 350 chrétiens, de nationalités diverses : Portugais, Chinois, Malais et des métis, tous fort ignorants et très éloignés des pratiques de la foi.

Avec beaucoup de peine, les missionnaires parvenaient à en réunir le dimanche une trentaine dans une cabane qui servait d'oratoire. Courvezy avait commencé la construction d'une église qu'Albrand acheva. Les chrétiens se rapprochèrent de leur pasteur, et bientôt 250 fréquentèrent à peu près régulièrement les sacrements. L'apôtre s'occupa alors des Malais, en convertit une vingtaine ; puis grâce à un excellent médecin chinois, qui se fit son catéchiste, il obtint des succès parmi les Célestes, venus du Fo-kien et du Kouang-tong chercher fortune dans la colonie anglaise. Il avait déjà appris à parler leur langue, lorsque Courvezy, devenu Vicaire apostolique de Siam par la mort de Florens, l'appela, à la fin de 1834, près de lui, à Bangkok, où il lui confia l'évangélisation des Chinois. La capitale du royaume de Siam en possédait plusieurs milliers, mais sur ce nombre à peine connaissait-on une dizaine de chrétiens. Quand, pour la première fois, Albrand essaya de ressembler ces derniers dans le hangar qui remplaçait l'église absente, il s'en présenta deux.

Peu à peu, cependant, le missionnaire parvint à les faire venir tous, et même à attirer des infidèles au catholicisme. En 1837, il comptait une centaine de nouveaux baptisés. Lui-même va nous dire les moyens employés pour obtenir ce résultat ' :

<c Je fis construire, à côté de la cabane que j'habite dans un camp chrétien, un hangar en bambous, couvert en feuilles, oii j'offrais une pipe et du thé à tous ceux qui venaient me voir. Dans les commencements, je passai bien des moments seul dans ma grange^ mais enfin, attirés peu à peu par mes politesses chinoises, plusieurs goûtèrent mes instructions. Ils en parlèrent à leurs amis, ceux-ci en parlèrent à d'autres, et bientôt, soit désir de s^instruire, soit simple curiosité, ils accoururent en foule, et ma grange devint un rendez-vous général. J'ai été obligé de l'agrandir de moitié, et malgré cela, elle est insuffisante. Il n'y a pas de boutique plus fréquentée au marché. J'ai pris et formé trois catéchistes, tous les

' Vie de ifgr Alhrand, p. 160.

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EN VICARTAT AI'OSTOLIOL'E

trois nouveaux chrétiens. Aussi, vous dire la joie dont mon cœur est inondé est impossible. »

Cette même année 1837, Courvezy exprima le désir de prendre le jeune missionnaire pour coadjuteur, mais il se heurta à un refus si absolu et si persistant qu'il dut porter son choix sur un autre prêtre, Pallegoix\

Etienne Albrand commença alors à rayonner autour de Bangkok. En cinq à six ans de 1841 à 1846, il fonda d'assez nombreux postes chinois : les plus importants furent, au nord de Bangkok, ceux de Juthia, de Savaturi, et de Pakpriau, à l'ouest celui de Lakoutsei, à Fest ceux de Bangplasoi et de Petrîu. Presque dans toutes les stations petites ou grandes, qui s'ouvraient à ses prédications, il faisait construire une maisonnette servant d'oratoire pour tes chrétiens et d'abri pour le prêtre lors de ses visites ; aussi étaitce en toute vérité que Courvezy écrivait à François Albrand'', alors un des directeurs du Séminaire des Missions-Etrangères'' : « Votre cousin est toujours le grand convertisseur de la mission, il a un don tout particulier pour attirer les Chinois. » En 1842, après la division en deux Vicariats de la mission de Siam, Pallegoix resté à Bangkok pendant que Courvezy se fixait à Singapore, choisit Albrand pour son provicaire. « C'est, dit-il*, une nomination dont tout le monde a paru bien content. »

Cependant malgré les succès qu'il obtenait, Albrand avait souvent rêvé d'aller évangéliser la Corée, dont l'ancien coadjuteur de Siam, Bruguière^, avait été nommé Vicaii^e apostolique. « Si toutefois vous deviez envoyer des missionnaires dans ce pays, écrivait-il au Séminaire de Paris ^ dès 1833, vous me trouverez parfaitement disposé à seconder vos vues. » Et plus tard ' : « J'ai reçu une lettre de M. Chastan*, il me dit qu'une fois parvenu, il fera des démarches pour m'attirer en Corée. » Il n'était pas non plus sans songer au Japon que l'on croyait près de s'ouvrir à l'évangélisation. Cependant, malgré ses

1 Mémorial de la Soc. des M.-E., pp. 41, 216, 219, 339.

2 A. M.-E., vol. 889, p. 1021. M&r Courvezy à M. F. Albrand. Singapore, le 23 avril 1842.

3 Mémorial de la Soc. des M.-E., pp. 42, 260, 366, etc.

* A. M.-E., vol. 890, p. 13. Mgr Pallegoix à M. F. Albrand. Bangkok, le 31 août 1842. $ Mémorial de la Soc. des M.-E., pp. 40, 216, 246, 389.

«A. M.-E., vol: 888, p. 440. M. E. Albrand à M. F. Albrand. Singapoure, 21 mars 1833.

''A. M.-E., vol. 888, p. 526. M. E. Albrand à M. François Albrand. Singapoure, 18 janvier 1839. Il parle de même dans une autre lettre du 21 mai 1839, (A. M.-E., vol. 889, L.L.)

» Mémorial de la Soc. des M.-E., pp. 42, 319, 376, 431.

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ERECTION DU KOUY-TCHEOU

désirs d'où la pensée du martyre n'était pas absente, il continuait de rester à Siam et d'y travailler avec le plus grand zèle.

En 1846, des circonstances, indépendantes de sa volonté et dont le récit appartient à l'histoire de la mission d<f Siam, le forcèrent de se rendre à Macao\ où le procureur, Libois, devait exercer une certaine influence sur son avenir.

Comme on fait des rêves à tout âge, Albrand en avait fait un à son départ de Bangkok, « En venant à Macao, dit-il ^ je m'étais persuadé que j'irais parcourir la province de Canton, voir, prêcher, convertir, baptiser les pères, les mères, les frères, les sœurs, les femmes et les enfants de mes néophytes de Siam et de ceux de Singapour et de Pinang. Ceux de Siam en étaient si persuadés que plusieurs sont venus tout exprès pour me recevoir chez eux, et même ceux qui étaient revenus les années passées et qui m'ont su à Macao, sont venus me prier d'aller avec eux ; d'autres m'ont écrit dans le même sens. L'homme propose et Dieu dispose. »

Au lieu de parcourir le Kouang-tong, ce que la situation ecclésiastique de cette province ne permettait pas, il dut rester à la procure de Macao. Il se dédommagea de cette déception en s'occupant des Chinois habitant la cité portugaise, et il le fit avec tant de succès que l'évêque de cette ville, de Matta, le pria de rester près de lui. La proposition était fort honorable, mais pour de multiples motifs, dont le premier était qu'Albrand appartenait à la Société des Missions-Etrangères, elle ne pouvait être agréée. D'ailleurs, l'apôtre ne savait pas encore s'il devait ou non retourner à Siam. Les stations chrétiennes qu'il avait fondées l'appelaientde leurs vœux, bien des missionnaires le regrettaient « Le départ de votre cher cousin, écrivait Clemenceau à F. Albrand^ a laissé un grand vide dans la mission qui, de longtemps, n'aura un ouvrier aussi zélé et aussi capable pour travailler à la conversion des Chinois. Il est bien regretté non seulement par k'S chrétiens chinois, mais aussi par tous les autres en général. Cette affection des chrétiens doit bien le dédommager des tracasseries qu'il a eu à éprouver pendant son séjour à Siam. »

Consulté par Albrand sur le point de savoir s'il devait ou non retourner à Siam*, Pallegoix lui répondit le 3 novembre 4846^:

' ' Il quitta Bangkok le i^ dimanche de carême et arriva à Macao le 2 mai, après 42 jours de voyage.

»A. M.-E.,vol.890, p.427. M. E. Albrand à M. F. Albrand, Macao, 23 octobre 1846.

3 A. M.-E., vol. 890, p. 564. M. Clemenceau à M. F, Albrand, Bangkok, 25 novembre 1847.

♦A. M.-E., vol. 544, p. 11.

• Le Séminaire eut à ce sujet avec M, Albrand une correspondance que l'on trouvera {A. M.-E., vol.;64. pp. 85, 114, 118, 142).

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EN VICARIAT APOSTOLIQUE

« Quoique je désire beaucoup votre retour, vous inviter à revenir maintenant serait vous offrir à boire un calice d'amères tribulations... de tous les sacrifices que j'ai eu à faire, celui de votre départ a été un des plus sensibles à mon cœur ; si malgré mes prévisions vous reveniez ici, je vous recevrais à bras ouverts, et vous retiendrais dans la mission à quelque prix que ce fût ! Que si la volonté du Seigneur vous appelle ailleurs pour travailler à sa gloire avec plus d'extension, je vous suivrai d'esprit et de cœur, par mes vœux sincères et des prières ferventes etc. etc ». « Cette lettre, conclut le missionnaire \ acheva de détruire mes perplexités, et M. Libois fut d'avis que je ne devais pas retourner à Siam ; je me mis entre ses mains, il m'a envoyé au Kouy-tcheou dont je croyais M^"^ de Sinite Vicaire apostolique. Ce ne fut que quelques jours avant mon départ qu^il me dit que M^'" dé Maxula travaillait à le retenir au Su-tchuen. Je témoignai à M. Libois ma répugnance d'aller dans une mission qui n'avait pas encore de supérieur fixe. M. Libois me rassura et je lui obéis. »

Il importe cependant de remarquer que l'envoi d'Albrand au Kouytcheou n'était que conditionnel, comme il appert par ces lignes de Libois ^ :

M. Albrand est un bien excellent missionnaire pour les Chinois. Mais nous vous prions, Messieurs, de ne pas oublier que, si le Saint-Siège nous donne une partie de la province *du Kouang-tong, M. Albrand est le seul dans notre Société qui puisse être chargé de fonder cette mission, à cause de la connaissance qu'il a des langues de ce pays, et de plusieurs chrétiens qu'il a instruits à Siam. Aussi, nous ne l'avons envoyé à M"'" Desflèches qu'à condition qu'il pourrait sortir du Kouy-tcheou, si l'on nous donnait cette partie du Kouang-tong.

lA. M.-E., vol. 544, p, 12.

Au sujet de cette détermination M. Albrand donne ailleurs ce détail : « Après avoir pris conseil de Mgr Forcade et de M, Thivet, notre cher procureur m'a conseillé fortement d'aller au Kouy-tcheou aider Mg^ Desfièches. » A. M.-E., vol. 890, p. 472. M. E. Albrand à M. F. Albrand, Macao, le 9 janvier 1847.

M. Albrand fit part à sa famille de cette décision dans les termes suivants : « J'aurais bien désiré aller en Corée ou au Japon, car il y a là plus de chances d'obtenir le martyre, mais vous savez que mieux vaut faire la volonté des supérieurs que la sienne. Ainsi dans quelques jours je serai Chinois. Mes cheveux sont assez longs pour en faire une queue et mes moustaches ont au moins deux pouces. Je ferai mon voyage déguisé en mandarin. J'ai avec moi un catéchiste dévoué qui m'a suivi de Siam, et le jeune A-Line qui veut m'accompagner partout. » [Vie de M. Albrand, p. 222). L'auteur de cet ouvrage indique pour cette lettre la date du 20 août 1846, ce qui ne concorde pas avec les dates des lettres que nous citons ; peut-être faut-il voir là une simple erreur de copiste.

2 A. M.-E., vol. 314, p. 94. M. Libois aux direateurs du Séminaire des M.-E., Hong-kong, 29 octobre 1847 i

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ÉRECTION Dl KUUV-TCHEOU

Le missionnaire quitta Macao le 13 ou le 16 février 1847^ et se rendit à Canton. Là, il fit, de concert avec ses courriers, ses derniers préparatifs de voyage, que lui-même raconte en ces termes' :

(( Le fils de Tsao-ou a trouvé que c'était trop peu de 30 piastres pour me conduire au Kiang-si ; il m'a proposé de me conduire au Su-tchuen pour 60 piastres, et comme par là il m'aurait exempté de prendre de nouveaux courriers au Kiang-si et au Hou-nan, je lui ai offert ce que j^aurais été probablement obligé de payer les deux courriers, c'est-à-dire 20 piastres et en tout 30 piastres, il n'a pas voulu ; et d'ailleurs, j'aurais été obligé de l'attendre ici 4 ou5 jours de plus. C'est pourquoi de concert avec A-cheng, j^ai cru devoir me passer de lui et prendre le catéchiste Tcheou pour m'accompagner; il me semble que c'est le mieux, car je n'avais pas toute confiance en ce jeune homme. (c Mon catéchiste depuis notre arrivée est à préparer les voies : il montre beaucoup d'adresse et d'ardeur. Je suis décidé à lui donner une vingtaine de piastres de plus si j'arrive sans malheur et que je continue à être content de lui. La barque est louée jusqu'à Chaotcheou pour 18 piastres, elle est montée de 8 rameurs et d'une femme. J'espère m'embarquer ce soir à V Angélus. Mes courriers sont décidés à passer par Lo-tchang, malgré tout ce qu'on dit des voleurs. Avec le secours de vos prières, j'espère les esquiver, et d'ailleurs pourvu qu'ils ne m'ôtent pas la vie, je ferai toujours en sorte d'arriver dans ma mission, quand même je serais obligé de demander l'aumône en route.

« Le bruit court parmi les Chinois que quatre Anglais ont été pris bien loin dans l'intérieur de la Chine ; pour m'éclaicir sur ce point j"ai parlé à M. Reynwan, il m'a confirmé dans ma persuasion que c'était une fable fondée sur la prise de 4 ou 5 missionnaires dans le courant de l'an passé. »

L'initéraire suivi fut celui-ci : De Canton à Ghao-tcheou et à Lokcheung en remontant le Pe-kiang ; de là à travers le Hou-nan par Tching-tcheou et Sian-tan près de Tchang-cha jusqu'au lac Tongtin que le voyageur traversa pour arriver à Tchang-te fou, d'où il gagna le Su-tchuen par Chi-ti ; puis il passa à Long-tan, à Yeouyang, descendit à Fou-tcheou et enfin par le fleuve Bleu se rendit à Tchong-kin.

Après avoir ainsi fixé les principaux points du voyage, nous allons en donner la relation inédite que le missionnaire nous a laissée* :

« Pour arriver ici j'ai changé 11 fois de barque; dans celle que je

'A. M.-E., vol. 546, p. 51. Lettre à M. Libois, février 1847.

» A. M.-E., vol. 546, p. 53, M. E., Albrand à M. Libois. Su-tchuen 5 mai 1847,

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EN VICARIAT APOSTOLÏQLE

louai à Canton, à cause des précautions excessives que me faisaient prendre les courriers, je fus gravement soupçonné, peut-être même reconnu, car sur la deuxième barque que je pris à Ghao-tcheou, deux voyageurs du Hou-nan, qui, à notre insu, étaient partis avec nous de Canton, et qui avaient passé malgré nous sur celle qui nous conduisait à Lo-tchang dirent au batelier que j'étais un Anglais. Celui-ci, par bonheur, ne les crut pas, parce que, disait-il, si j "étais Anglais, j'aurais été reconnu à la douane que nous avions passée (argument chinois). Mais, disons un mot de la terrible douane de Ghao-tcheou : un mandarin et 4 à o douaniers descendirent dans ma barque, je tenais un livre chinois à la main, ils me toisèrent bien, visitèrent peu mes caisses, puis me demandèrent où j'allais ; ma réponse fut : « à Tchang-cha » ; de là ils conclurent eux-mêmes que j'étais du Hou-nan et je leur laissai librement tirer cette conclusion. A Lo-tchang, je pris une barque qui me fit rondement traverser le pays affreux de cette ville à Ping-chi. Je désirerais que tous les missionnaires qui passent par là en prissent une semblable, elle s'appelle ju-tchouen, elle est très commode en comparaison des autres qui font ce trajet, elle est fermée et marche très vite ; ni sur cette barque, ni sur celle qui me conduisit de Ping-chi à Ni-tchang on ne se douta de ma nationalité. »

« Sur' les limites du Kouang-tong et du Hou-nan, fatigué d'être assis ou couché dans la barque, je pris laliberté avec un des conducteurs d'aller à pied par un sentier qui bordait le ruisseau, car il faut vous dire que là les barques glissent plus sur le sable qu'elles ne llottent; les rameurs ne méritent pas ce nom, puisqu'ils sont presque toujours dans Teau, l'un à tirer et l'autre à pousser la barque ; il arriva donc qu'en suivant le sentier, je devançai de beaucoup ma barque, et que dans un lieu absolument déserf, j'aperçus sous un rocher creux le cadavre d'un homme tué depuis peu, plus un homme à figure sinistre qui descendait au ruisseau du côté opposé à celui que nous suivions ; nous pressâmes le pas, et bientôt nous aperçûmes une cabane d'où sortirent quatre à cinq hommes pas plus rassurants qui nous coupaient le passage ; par bonheur le ruisseau faisait là un grand coude d'où l'on peut être aperçu de loin, je m'y avançai et je vis venir ma barque; j'en fus quitte pour la peur, mais je vous assure que je n'eus plus l'envie d'aller à pied. »

« A ' Ni-tchang nous descendîmes à une grande auberge, il fallut manger avec l'aubergiste. Ces cérémonies de table m'embarrassèrent un peu, mais mon babil me tira d'affaires ; Thôtelier me prit pour

lA. M.-E., vol.544, p. 1, M. E. Albrand à M. F. Albrand, Su-tchuen, 4 mai 1847. «A. M.-E., vol. 546, p. 53. M. E. Albrand à M. Libois, 5 mai 1847.

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ERECTION bu kOUY-TÉHËOt

Ms"^ Rizzolati , parce que ma barbe était touffue comme la sienne. Delà à Tching-tcheou, en chaise, on peut aller en une grosse journée, nous en mîmes deux à cause du mauvais temps ; nous descendîmes dans une petite auberge pour éviter les cérémonies de Ni-tchang ; le lendemain mes courriers inexpérimentés commirent une erreur, prenant une petite barque qui, une journée plus bas, devait nous transporter dans une plus grande chargée de marchandises qui allait à Siang-tang ; à cause de cette erreur nous fûmes 10 jours de plus en route pour Siang-tang, et comme les barques vont toujours en compagnie, je fus reconnu par un Cantonais, passager sur une barque voisine ; il faut donc à l'avenir avoir soin de louer à Tching-tcheou une petite barque qui conduise directement à Siang-tang. On peut y arriver en 3 ou 4 jours.

« Les bons chrétiens de Siang-tang me reçurent avec beaucoup de bonté ; ils furent emprunter à Tchang-cha un ornement complet, je pus leur dire la messe le jour des Rameaux; mais ne voilà-t-il pas que Ms'" Rizzolati arrive pendant que je fais une exhortation à ces bonnes gens ! Il assista à ma messe que je finis dans le trouble , et après avoir déjeuné avec Sa Grandeur qui me traita avec sa bonté naturelle, nous partîmes sur une barque différente. Nous ne fûmes pas loin sans nous revoir, car le mauvais temps qui m'avait retenu cinq jours à Siang-tang redoubla ; je m'arrêtai donc à Tchang-tcha à la nuit tombante ; le lendemain même temps, je me lis porter dans la maison où M. Chauveau* fut aidé lors de son passage, et, sans nous être donné le mot, j^y trouvai déjà Sa Grandeur installée. C'est une famille riche et pleine de bonté pour les missionnaires, il est fâcheux que M. Chauveau qui leur promit monts et merveilles ne leur ait jamais rien envoyé... Des cartons d'autel leur conviendraient bien, il ne leur manque que cela pour compléter leur ornement de messe ; Faprès-midi, nous nous mîmes de nouveau en route pour traverser le grand lac, Monseigneur à droite et moi à gauche ; pour mon compte je ne vis pas de lac, mais des canaux à l'infini. Il paraît que ce lac se dessèche, et que plus tard ce ne sera plus que des bras de rivière. Nous mîmes plus de trois jours pour arriver à Chang-te-fou ; il y a là des chrétiens, je ne les ai pas vus, mais il serait utile de les voir pour être dispensé des cérémonies de l'auberge, et pour louer une barque jusqu'à Foun-tang; mes conducteurs réussirent par eux-

* Vicaire apostolique du Hon-nan.

2 Joseph Chauveau, né à Luçon (Vendée), le 25 février 1816, parti pour le Yun-nan le 6 février 1844, coadjuteur de Mgr Ponsot, le Vicaire apostolique de cette mission en 1850, Vicaire apostolique du Thibet en 1864, mort à Ta-tsien-lou, le 21 décembre 1877 (Voir Histoire de la Mission du Thibet, par Adrien Launay, 2 vol. in-8°. Desclée et de Brouwer, Paris, 1904.)

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EN VICARIAT APOSTOLIQUE

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mêmes, et en onze jours j'arrivai, tandis que les autres en mettaient 20 et même 25. Dans le trajet je passai à Chin-tcheou, là le fleuve se divise en deux, une branche vient du Kouy-tcheou par Yuentcheou, et l'autre du Hou-pé et du Su-tchuen. Il y a à Chin-tcheou une douane non dangereuse. La branche du fleuve qui vient du Kouy-tcheou pourra servir plus tard. Je trouvai une caravane de 37 barques de Miao-tse^ qui venaient de Chang-te, et qui se rendaient par là dans leur pays, en passant par la capitale du Kouytcheou; ils nous dirent qu'il leur fallait une vingtaine de jours pour faire le trajet par eau. Ces bonnes gens, presque tous jeunes, (il y en avait d'une quinzaine d'années), me paraissaient bien intéressants, et non moins intelligents que les Chinois qui les méprisent. A leur sujet, je dois ajouter que Ms*" Rizzolati m'a dit avoir été chargé d'eux par la Sacrée Congrégation, et m'a chargé de dire à M*"" Desflèches que, s'il réussissait à les faire prêcher et à en convertir quelques-uns, il lui céderait toute la juridiction sur eux. Je ne comprends pas comment les Miao-tse disséminés dans le Kouy-tcheou pourraient appartenir à d'autres qu'au Vicaire apostolique de cette province, d'autant plus que le Hou-nan n'a encore aucune chrétienté auprès d'eux. Le pays que j'ai traversé de Chang-te à Long-tan est aussi affreux que de Chao-tcheou à Ping-chi; sur cette route j^ai trouvé Pao-tching,etun peu plus haut, à Lin-je, la jonction des trois provinces, Hou-nan, Hou-pé et Su-tchuen. De Pao-tching en un jour on arrive par terré chez les Miao-tse. J'ai changé de barque à Chi-ti première ville du Su-tchuen; là, le fleuve se partage en deux, la grande branche vient deLong-chan et la petite de Long-tan oii j'arrivai en ^eux jours. Le jour môme je partis en chaise pour Long-tan ; ce trajet consiste à travesrser 8 à dO montagnes que les Chinois ont l'adresse de faire monter et descendre à pic, le chemin (ou plutôt sentier) est ainsi fait, aussi je marchai autant que je fus porté ; à mi-chemin je trouvai la ville de Yeou-yang, et en deux jours et demi j'arrivai à Long-tan ; là est la jonction de deux petites rivières, dont l'une vient dii Kouy-tcheou et l'autre (dit-on) du Hou-pé, qui se précipitent avec fracas vers Fou-tcheou. Nous eûmes de la peine à louer une barque pour cette dernière ville et nous ne l'eûmes qu^à un prix fou. Cependant nous ne mîmes que deux jours pour y arriver; là, mais là seulement, le catéchiste Tcheou me fut utile, car il alla trouver les chrétiens qui nous procurèrent une barque commode et à bon marché pour Tchong-kin, où nous arrivâmes en deux jours et demi. Les douaniers de Fou-tcheou, en me faisant leur visite, me pa-^ rurent avoir aussi peur de moi que j'avais d'eux, aussi s'empressèrent-ils de se retirer. Il n'en avait pas été de même à Hengtcheou dans le Hou-nan au-dessus de Siang-tang, ils entrèrent dans

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ERECTION DU KOUY-TCHEOU

une barque comme des voleurs^ au moment que je ne m'y attendais pas, ma queue était en désordre et ma barbe aussi. Je les entendais se dire : « Celui-ci est certainement un étranger .» Cependant m'écoutant parler ils n'eurent que des soupçons. J"ai oublié de vous dire qu'après Long-tan je trouvai et dépassai les courriers des effets. Je fus assez étonné de trouver à chaque pas des porteurs chargés de caisses à leur adresse ; quand enfin je les trouvai devant une auberge, la joie fut grande de part et d'autre ; le soir nous couchâmes à la même hôtellerie. Ce sont de grands hommes que ces courriers ; le reste du temps, mes porteurs païens me respectaient plus, et me faisaient plus respecter des hôteliers par la raison que Fou-je même me respectait; Fou-je est connu dans ces parages comme le loup blanc. Enfin, pour compléter ma route jusqu'à Tchong-kin, je vous dirai que saint Joseph ou mon bon ange, à une journée de cette ville, m'éveilla pendant la nuit, au moment qu'un voleur plongeait sa main par une croisée de ma barque sur le catéchiste Tcheou qui ronflait de tous ses poumons ; et il n'était pas sot le drôle, car Tcheou portait sur lui la plus grande partie de notre pécule ; le voir, sauter sur sa main, et crier au voleur ne durèrent qu'un instant, mais il fut plus leste que moi, je le vis passer dans la barque voisine ; comme il n'avait encore rien pris, je me contentai de fermer les croisées au risque d'étouffer de chaleur. En descendant à Tchong-kin j'appris que M. Pinchon ' se trouvait là, dans l'attente des effets, chez un riche chrétien. Je le fis prévenir de venir me trouver, mais le prêtre chinois et les chrétiens ne voulurent pas y consentir, à cause de sa barbe qui ne peut se montrer que la nuit, à l'obscurité. Cependant, ils convinrent qu'il n'y avait pas de danger pour moi, et en effet, j'ai déjà traversé la ville en plusieurs sens et à pied, et me suis aperçu qu'on n'a pas plus d'égards pour moi que pour tout Chinois. Vous pouvez juger du plaisir réciproque que nous eûmes de nous revoir. Après avoir décrit, chacun de son côté, un demi-cercle de cette dimension, nous avons logé ensemble pendant huit jours ; vous devez penser que la page de Macao et de MM. les procureurs n'a pas été courte ; enfin il est parti depuis plusieurs jours pour le nord ; il ne sait, ni moi non plus, ce qu'on fera de lui. Le lendemain de mon arrivée, je fus visiter Monseigneur- qui était au petit séminaire à 4 lieues de la ville, A la première vue, il me prit pour un Chinois et m'appela : « Sien seng. •» Le bon évêque me traite avec des égards qui me font honte, il est venu à la ville pour recevoir les effets de Macao, nous avons passé huit jours ensemble. »

^ Mémonai de In Sue. Bus M.-E., pp. 57, 196,197. 2 Msr Desflèeké*.

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CHAPfTRE IV

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